BRIENNE ET LA ROTHIERE. I3S
I brigade fut trois fois mise efc remise en marciie, hngt-qnatte heures dorant ! On ne lui laissa pas même le HOipB de repaitrc ud seul instant; et cela, pour se re-
(uver, après cette triple marche si meurtrière, juste au
int d'où la veille elle était partie. II aernblait vrai-
ait que, au moment le plus décisif, il convenait à quelqu'un de nous rendre incapables de combattre. Ce fut la première et la seule fois que, derrière moi, j'entendis murmurer les Gardes. Moi-même aussi, je l'avoue, je fus tellement indijjçné, que, m'étant enfin cantonnù dans un village pour y reprendre force et haleine, je refusai rudement d'en sortir, désobéiasaut ainsi à un ordre direct de l'Empereur, que son aide de camp, le généra! Dejean, vint m'apporter. Cette fausse ou coupable manœuvre venait de me coûter cent hommes ou chevaux, qu'il fallut renvoyer sur les derrières. Pourtant la discipline ni le zèle n'en souffrirent. La preuve en est ce qui arriva daus un autre village, au delà de Saintl'izier, où la nuit suivante nous avait arrêtés poursuivant les Russes.
On sait que, depuis le 1"' janvier, jour où notre re-
e du Rhin avait commencé, nos gens ne recevant uî
e ni distributions de vivres, il avait bien fallu qu'ils
int chez l'habitant. Toutefois, grâce au patrio-
me de ceux-ci et à la modération des Gardes, nulle î ne m'était parvenue encore, lorsque, ce soir-là, l'ordre subit d'une marche forcée de nuit, vers Brieone, nous ayant remis sur pied, soit dépit de cette alerte noc-
me après tant de fatigues, ou querelle de logement, le
HÉUOIIIES. — T. tu. »
feu prit, par le fait de l'un des nôtres, à une chaumière. Ce fut à la triste Ineur de cet incendie et ans cit8 de la pauvre femme incendiée, que la brigade se rassembla. Dans notre hâte, il était impossible de reconnaître l'autenr de ce méfait ; maïs comment souffrir ce désordre et en abandonner la victime à son infortune? k Non! m'é- « criai-je devant les rangs, il ne sera piifi dit que, en (( France, les Gardes d'Honneur ae seront déshonorés, « comme nos ennemis, par la iiamme et le pillage ! Coti- 'C sons-nous donc, et qu'à l'instant ce malheur soit ré- «. paré ! » C'était le premier, ce fut le dernier ; un quart d'heure après, ces hommes d'élite avaient répondu à mon appel, et quatre cents francs remis à notre pauvre compatriote l'avaient consolée de son désastre.
La marche qui suivit, suspendue par une halte de quelques lieurea, ayant continué tout le lendemain, noua approchions de Brienne, lorsque Je rencontrai l'habile et manœuvrier Duhesme. Sa division était arrêtée, et loi, en contemplation devant un accident de terrain que la route traversait. Aussitôt qu'il m'aperçut: a Quel dommage, me II dit-il, que l'ennemi ne soit point là! Voyez quelle s: charmante position, que cela serait joli à disputer, « et qu'il j aurait de plaisir à s'y défendre ! s II m'ea détaillait les avantages, et moi, j'écoutais, j'admirai» l'ardeur de ce vieux divisionnaire de 1792, toujours si épris de son art et des émotions de la gueiTe, qu'il regrettait cette bonne occasion manquée d'un combat de plus, après vingt-deux ans de combats continuels, et aa milieu de cinq cent mille ennemis à combattre encore!
BHIENNE ET LA ROTHIÉRE.
Oens-ei n'étaient que trop près, car, eu ce coomeot, le brait de quelques coups de feu de mon avant-garde nie força de reprendre et bâter ma marche.
C'étaient les troupes légères de la grande année coaliisBcs d'un village et de la route qui noua j induisait, elles occupaient les hauteurs du Val de l'Au- , et s'interposaient entre noua et l'Empereur. Arrivé vue de ce combat, comme je déployais un escadron et lUEsais quelques tlruilleurs en avant pour reconnaître, général Briclie, dont la division de vieux dragons me ivait de loin, me rejoignit, accompagné seidement de >îs ordonnances, et un peu échauffé de aon dernier r Quoi ! s'écria-t-il en arrivant, ce village vous ? Je vais VOQ8 montrer, moi, comme il faut le re ! » Et en effet, partant au galop, il commença litôt la charge. Mais je me gardai bien, quelque folle pût être, de souffrir qu'il nous donnât cette leçon, fia signa aux miens de me suivre, et je ni'effoi-çaia de dépasser, quand un bienheureux ruisseau, en arrêtant ibitement sa mouture, le désarçonna, et le fit rouler ms ce bourbier, f Je vous laisse vous y rafraîchir, lui [(ffie-je. Il Et, pendant qu'il s'en relevait, je continuai, je î l'ennemi de sa position, et m'emparai du village é- Ce fut par ce coup de main que s'accomplit, eu de Brienne, la jonction du corps d'armée de Marivec l'Empercnr.
Déjà la Fortune changeait les rôles. Bliichei- senit toute la Coalition derrière lui ; et, nous faisant front Rannes â Eclance, il venait de reprendre les façons
hautaines de rassailknt et Tair de sapériorîté de l'offen-
De soD côté, N^apoléon, ramené des extrémités de tant de conquêtes jusque dans l'Ecole militaire où s'était formée son adolescence, ia retrouvait dévastée, jonchée de morts, encombrée de mines. Il rêva, pour se ra,ffermir contre d'améres pensées, à divers bienfaits dont il 9e promit d'emi)ellir ce séjour, et, ponr consoler les hgbitantH de ieur désastre, il leur fit prodiguer l'or de sa caasett«. Il ii^norait que l'effroi avait conduit à se réfugier dans les caves du château plusieurs jeunes et belles femmes, riches habitantes des campagnes voisines. On les découvrit; elles fnrent rendues an jour; lui-même voulut les accueillir, les rassurer, et il les fit manger à sa lable. Quant à la ville, il la recoastmira de son trésor ; le chàt«au, il se propose de l'acheter : il le transfonnera en un riche établissement mihtaîre, ou plutôt en na château impérial !
Eu ce moment, la prudence devait peut-être lui en dicter l'abandon ; cette position, en avant d'au défilé, était dangereuse; mais, soit nécessité de circoDstanoe, comme on va le voir, soit aussi que ce retour à son premier point de départ eût rapproché, dans sa pens^ douloureuse, les deux extrémité* de sa grande vie, tentant sa fortune, il vonlnt s'assuier si, dans le lien même où elle commença, le Ciel en aurait marqué le terme. Trop fier pour reculer, trop faible ponr attaquer, il s'arrêta dans lattitade, pour lui si pénible, de la défenaire.
BRlRtraE KT LA ROTHIÈRB, 137
Toutefois, UQ motif impérieux le fixait à cette place. ' Marmont, avec sept mille hommes, avait, de Saint-Dizier ' vers Vassy, flanqné ea marche. Les Alliés eussent entonré ce maréchal si l'Empereur eilt rétrogradé. Cela est si vrai, (ju'alors, ma brigade formant l' avant-garde de Marmont, je fus forcé de me faire jour au travers de la droite de Bliieher pour atteindre Brienne et La Rothière, la veille même du combat qui se préparait.
Il fallait donc que Napoléon séjournât sur ce ten-aio, pour y rallier son lieuteuant ot l'arrachur du miheu de tant d'ennemis, diit-il eu coûter une bataille. Et pourtant, dans une situation aussi critique, rapidité audacieuse, inauieuvres soudaines, élans inattendus, toutes cea ressources du génie de l'Emperenr. et qui eussent convenu à notre petit nombre, lui étaient interdites. Sa > faiblesse était à découvert dans cette plaine ; et, conh traint d'y demeurer immobile en face de la force, à tout moment croissante, des Alliés, bien loin de pouvoir les rapper d'un ooup décisif, celui que leurs masses se préraient à lui porter, il fallait l'attendre! Dana ce séjour, qui lui rappelait si amèrement sa pai- Jlàble enfance, c'était déjà bien assez d'infortune ; mais ce a fiit pas tout encore, et là, rieu ne lui fut épargné. A rat d'anxiétéa, Daure, l'un de nos plus habiles et anciens ordonnateurs, vint ajouter de tristes nouvelles. Il rrivait de Saint-Dizier ; il venait de suivre notre laoarement; Napoléon, en se précipitant par ces chemina de i, avait compté sur nne gelée favorable, que semlait promettre un temps clair et sec, et le temps avait
IBS MKM0IBE8 D'0K AIDE DE CAMP.
répondu k son espoir par un dégel. Daure lui apprend que nos ambulances, nos canons et leurs caissouB, n'ont pu être arrachés des bouea du Der, que l'ennemi noua suit, et qu'il s'en empare. Pendant qne l'Emperenr se plaint de cette trahison de la Fortune, l'ordonnateur, baissant la yo\x, m'a-t-il dit lui-même, lui annonce un antre danger : il lui apprend qu'un autre ennemi, qu'une guerre nouvelle, Be déclarent, et que des proclamations du Prétendant se répandent. Il eu avait la preuve entre les mains. Napoléon reçut cette dernière atteinte sans émotion apparente. Le zèle éclairé de Daure n'avait pas besoin de remerciments ; l'Emperear se contenta de lui prescrire sur ce snjet ai menaçant, même avec Berthier, le plus absolu silence.
Le lendemain, 31 janvier, il ie fit rappeler avant le jonr. Ses blessés l'inquiétaient, il multiplia les recommandations. Puis, dans l'abaudon qui suit le repos, et en regardant autour de lui, ses souvenira, ses espoirs d'enfance se réveillèrent plus vifs que la veille; il en raconta les détails à Daure, se laissant aller aux charmes de ce récit que termina cette exclamation : « PonTais-je a croire alors que j'aurais à défendre ces mêmes lieux « contre des Russes ? »
Du long silence, plein de sombres pensées, avait snocédé à ces paroles, quand un cri, le cri : Au feu!, cri trop conforme à son inquiète préoccupation, l'en arracha. Un incendie venait, en effet, d'éclater dans la bibliothèque voisine ; il y courut, et bientôt ses ordres l'en eurent rendu maître. Cet incident, en le rappelant au
sent et à l'u venir, le rendit tout entier aux soins du j ouv.
s, àa Bominet de cette colline et des fenêtres du
»u qui ia couronne. Napoléon jette ses regards
% plaine de la Eothièrc, où les deux armées étaient
fcréaence. D'un côté, et derrière Bliicher, c'étiiicnt les
Uisés, leurs vieilles réserves, et tous leurs Souverains
; tandis que du nôtre, derrière quelques chefs vé-
, c'étaient à peine trente-sept mille hommes, la
t recrues, mal nourris, à demi vêtus, s'étonnant de
s'ignorant eux-mêmes, sachant à peine le port, l'u-
le soin de l'arme, et ces précautions, soit du combat,
1 même de la marche et du bivouac, qui préparent
pii préservent. Hier, ils étaient paisiblement assis an
; aujourd'hui, enproie aux surprises, aux
is, aux souffrances, pour eux si étranges, d'une
e d'hiver, les voilà jetés soudainement an milieu
mp de neige, en face de l'Europe armée et me-
et de quatre cents canons ennemis, ausquels
lius inexpérimentées auront, dès demain, à ré-
(oelques anciens soldats sealement, restes épars de nos
BB, rares débris empreints de malhenr, sont clair-
Ss dans leura rangs. Lent attitude est grave; leurs récits
[uerre, jadis si pompeux et si triomphants, loin d'être
Snconragement dans les froides nuits des bivouacs, n'a-
t plus pour dénoûments que des catastrophes.
[s étaient acx regards de Napoléon, et disséminés sur
«loDgueet frêle ligne de bataille, les faibles et derniers
Beura de la France et de sa gloire !
Cette ligne traversait, de droite à giinche,de l'Aube boisdeSoulaiues, une plaine de près dedetixlieaesdel geur. Dienville sur l'Anbe, que défendait Gérard avec Kept mille cinq cent quarante honames, en marquait la droite ; La Eotliière, Petit-Mesnil, et La Giberie où commandait Victor, ie centre ; c'est là que Napoléon lui-même avec Ondinotet \ej placés en réserve, attendra l'attaqne : ce centre et cette réserve forment» peine vingt -deux mille hommes. Le hameau de la Chaise et Morvilliers en retour, mal retranchés, où Marmpnt et six raille quatre cents hommes seulement n'arriveront de Vassy qu'an travers de l'ennemi, pendant la nuit qui va précéder le combat, en indiquaient la gauche.
Dans cette longue et fragile position, si iâiblcment occupée, nous n'avions d'autre retraite qu'un pont étroit, celui de Lesraont ; encore était-il rompu. C'étaient les Gardas d'Honneur que l'Empereur avait places sur cette seule voie de salut pour en hâter le rétablissement et la garder. Tel était le champ de bataille que, le 31 janvier, Napoléon envisageait, et qu'ensuite, sous un ciel sombre, chargé de frimas, il parcourut.
Tl cherchait, au travers des flocons d'utie neige épaisse, à pénétrer de ses regards soucieux la ligne ennemie. De grands mouvements s'y manifestaient. Pendant que, au loin et de tontes parts, de grands corps alliés, l'un, avec Colloredo dans h forêt d'Orient, les autres avec "Wrede et Wittgenstein, par delà le boisdeSouIaines, YorokverB Saint-Dizier qu'il vient déjà de reprendre, nous dépassant à droite et à gauche, inondent jusqu'aux chemins que
BRIEKNE ET LA TtOTHIEllE. Ul
ïiWTis venions de parcourir, et menacent nos flancs et nos etraibes, Schwartzenberg, le Itoi de Prusse, les deux Em- ■s et toutes leurs réserves, sont aecoorus; ils sont en e de Napoléon IBIûchei' marche entête de cette grande mée de soldats éprouvés, bien repus, vivant en maîtres, lepuia pins d'un mois, dans nos demeures, et s'enliardixde leur nombre, de leurs auccès et de nos revers, : vieux maréchal prossien disposait devant notre ront toutes ses masses. Giulaï attaquera <ïèrard, Dienville t son pont, par les deux rives de l'Aube ; Sacken, (jue suipont lea réserves ennemies, La Bothière; ime part i l'année austro-russe et les Wurtembergeois, La Gi- Jerie ; une autre part de la même armée et l'armée bava- Oise, la Chaise et Morvilliers même.
Ainsi, à notre droite, vingt-deux mille hommes contre jpt mille cinq cents et quelques hommes de réserve ; au itre, cinquante-sept mille hommes contre vingt et un niile; enfin, à notre gauche, quarante-cinq mille hommes s mille quatre cents. C'étaient cent cinquante ille hommes contre ti-ente-sept mille !
i nuit s'écoula silencieusement. Le lendemain r'' fé- Er, quand au point du jour nous reprîmes les armes, ince. C'était l'impatient Bliicher qui nous livrait k bataille; il en avait choisi le lieu et le jour, c'était à ^id'en marquer l'heure, et cependant la matinée s'écoutit. Étonnés, nous attendions, nos bataillons près de Ars feux, l'arme an faisceau; nos avant-postes, l'arme B la bride au bras. Mais 11 plut, soit à notre vieil adver- !, soit plutôt à la lenteur des Alliés, qui en accusèi-ent
MEMOIREB jyUS AIDE BE CAMP.
ia état des chemins, de ne se croire prêta que vers nnehenre. Aueterlitz, Iéua,Friedland, toutes ces journées décisives, où, quoique inférieurs en nombre, noua avions eu la supériorité de l'attaque, avaient autrement commencé. NouB ne comprenions pas pourquoi ces assaillants, qui devaient croire à la victoire etse ménager lejourponr en profiter, le prodiguaient ainsi. Ils savaieut pourtant, miens que nous, combien la nuit, protectrice de la défensive, est, dans les jours de combat, invoquée par elle. Mais enfin, après six heures d'attente, au flottement de leurs longues et profondes colonnes qui se mettaient on mouvement, au pétillement, de plus en plus pressé, des coups de feu d'une nuée de tirailleurs qui les précédaient, nous reconnûmes qu'nne bataille rangée, qu'une grande et décisive bataille allait s'engager,
Nousla perdîmes ! Les détail? stratégiques en sont fidèlement consignés dans nos iivreB d'art militaire. II suffira de dire que, à notre droite, à Dienviile, l'ennemi échoua; que Gérard, avec sept mille cinq cents hommes, dont les deux tiers voyaient le feu pour la première fois, fut attaqué, sur les deux rives, par un nombre triple de soldats aguerris, par une artillerie formidable, et qu'il demeura victorieusement inébranlable dans cette position.
Au centre, à La Rothière, il en fut de raêioe d'abord; j'usqu'à trois heures Huhesme et son infanterie repouBsèrent les attaques des masses de Sacken. Il Ëiiblissait pourtant, lorsrjue notre cavalerie accourut. Ses changes Burl'infanterierusseftirent vigoureuses ;elles réussissaient quand, surprise par une nuée d'escadrons enuemio, elle
BKIEHHE ET LA ROTHIBEE. U;i
fut ramenée en désordre sur notre ligue de bataille. Sa déroate fut si subite, elle jeta un si grand trouble diins nos rangs, que Wassiltachikow arracha vingt-rjuatre pièces de canon à notre réserve. Le reste de notre cavalerie aoconrut Yainement pour les ressaisir, il était trop tard ; la cavalerie ennemie était rentrée dans sa ligne avec ce trophée de sa victoire.
Cependant, Napoléon, que la déroute de nos cavaliers avait un moment enveloppé, venait de pousser en avant, avec son escorte, au travers de lenr désordre. Gronchy, rju'il avait fait appeler pour lui rendre compte del'attaque de La Rothiève , n'avait pu obéir. Ce général et Duhesme se trouvaient en tête de nos bataillons embusqués dans les clôtures de ce village : lia n'osaient et ne pouvaient les quitter. Un feu meurtrier, long prélude dos charges qui se préparaieofc, accablait et étonnait leurs jeunes conscrita. Cliacnn d'eux avait les yeux sur ces deux chefs, sur Duhesme surtout, sur ce vétéran si renommé, se plaisant toujours an péril, comme vingt-deux ans plus tôt, quoique tout an contraire d'alors, gloire, rang, fortune, il n'eût pjalas rien à y gagner, et tout à y perdre. Ils le voyaient c Gronchy en avant d'enx, tout à déconvert, et ponrmt aussi calme que sur un champ de manœuvres. ConfBQes, encouragées par cet exemple, qu'alors, chaque jour £ cesse, les chefs avaient à donner, et qui nous en a tnt fait perdre, ces faibles recrues résistaient. Ce fut en ca moment, et au plus fort de ce danger, qu'ils aperçurent soudainement Napoléon. Inquiet de la positàoa critique de ces deux généraux, il était venn se join-
dre à eux. Nos soldats se montraient l'un a, l'autre leur Empereur, impassible au milieu de cette grêle de balles et de mitraille, k laquelle il ue paraissait pas songer. Grouchj pressait sou bras d'une main suppliante : il lui représentait, m'a-t-il dit, que toutes leurs destinées tenaient à la aienue ! Mais lui, en souriant, répondait : a Non, laissez ! ri Ne savez- vous pas que tous nos jours sont comptés ? » Néanmoins, pour ne pas tout exposer à la fois, il avait renvoyé Berthier et Ney, et, quoique d'instant en instant ie péril redoublât, il persévérait à observer. Heureusement d'autres soins l'attirèrent enfin sur d'antres points , car, un moment après son départ, vers quatre heures, Sacken, Alsufiew et leur infanterie, renforcés de leurs réserves, se précipitèrent une seconde fois sur La Eothière. Ils y écrasèrent, ils y détruisirent entièrement l'infanterie de Duhesme, et restèrent maîtres de ce village, de ce centre, de ce i>oint le plus avancé de notre ligne, qui devait donner sou nom à la bataille.
Toutefois ce n'était qu'un vain nom ; et, quoique Bliicher et les réserves Russes fussent à portée, leur \-ictoire en resta là. Â huit cents pas en arrière, daiis cette plaine ouverte pourtant, Oudinot, Ney, Napoléon lui-même, avec leurs simulacres de corps d'armée, leur firent tête. Ce fut si audaciensement, que, Bliicher avec cent mille hommes sur ce point contre dix-huit mille, fut inquiet, à sa droite, d'un échec du Prince de Wurtemberg, repouseéde La Gtberie par Victor, et demandant du secours; ignorant les succès du maréchal de AVrede àson estrème droite, dont la position de La Giberie, ressaisie par Victor, lésé-
BEIENNE ET LA BOTHIERE. 14Ii
lit, ce yieuï géniSral en chef prussien, tout fougueux ^t|ii'il êtftit, n'osa faire un pas de plua.
Mais bientôt de désastreusea nouvellea de notre gauche arrivent conp sur coup à l'Empereur. "Wrede, avec son armée austro-russe et bavaroise, a traversé les bois et les étangs de Soulaines. Son attaque s'est développée jusqu'à Morvilliers : elle enveloppe cette aile, elle prend notre armée à revers. Les trop faibles obstacles que Marmont peut lui opposer sont impuissants contre son cnurme supériorité. Toutes les positions, que notre maréchal s'obstine à défendre de ce côté, tombent aux mains du Bavarois : La Chaise d'abord, puis le piatoan de Morvilliers. Chaumesnil ensuite, en arrière de Victor, vainement disputé, est perdn à son tonr ; Morvilliers même enfin, sur flanc gauche et bien en arrière de notre ligne de balille, est airandonné.
Cette conquête décidait du combat, elle devait même
ipromettre noire retraite. C'était à ces bois, à ces
étangs de Soulaines, et à ce plateau élevé de Morvilliers,
que Napoléon avait appuyé la gauche de sa bataille. Ce
lau dominateur en commandait le reste ; bien pins,
se prolongeait de près d'un myriamètre, jusqu'en face
[& château de Brienne, c'est-à-dire à près de deux iieues
de notre ligne. Pourtant, avec cette opiniâtreté
des grands hommes de guerre, Napoléon espère encore,
mais c'est en Ini seul; et, répondant au cri de détresse du
ic de RaguBC, il appelle la division Guyot. Ce n'était
cinq cents chevaux d'élite, une brigade d'infenterie,
nne batterie ; l'Empereur lui-même marche à leur tête I
puté ^lefla ^Kltillt
^^!om] étan queï
^^■platei
^; enari
Il dépasse le bois d'Ajon, près daquel il trouTe Marmonb déjà acculé ; il rallie les restes do ce maréchal à cette réserve, et lance sur Chaumesiiil ce faible corps. Mais l'avantage d'na nombre quintuple, celui de la position que couronnait une artillerie formidable, et l'assurance qne donne le snccès, résistent à cet effort désespéré : notre artillerie, brisée, est éteinte ; notre infanterie, labourée de boaleta, criblée de balles et de mitraille, est repoussée ! Auaaitôt Friraont et sa nombreuse cavalerie se précipitent de ces hauteurs : cent prisonniers, sept canons tombent en 3on pouvoir ; et désonnais le faible obstacle du bois d'Ajou, dont Napoléon garnit la lisière d'artillerie et de quelqne infanterie, puis le rideau plus faible encore de la cavalerie de Nansouty et de Milhand, qu'il étend de ce bois vers Petib-Mesnil, couiTent seuls notre centre, notre retraite, et deviennent notre dernière ressource.
En ce moment, vers quatre heures et demie, Yietor, jusque-là inflexible dans La Giberie, mais alors tourné par Wrede, maître du plateau de Morvilliers, et attaqué de nonveau en tête par le Prince de Wurtemberg renforcé de trois divisions, reculait aussi; il abandonnait cette position ; et, refoulé sur notre gauche et notre réserve vers Petit-Mesnil, son raonveioent rétrograde complétait notre délaite.
Les trois armées alliées étaient donc enfin rénnies; notre front était enlevé, notre gauche rejetceen arrière de notre centre ; nos restes, piis en flanc, étaient enveloppés. Ces victorieux jouiesaient encore d'une demi-heure de jour. Le Prince de "Wurtemberç; et Wrede surtout n'g-
BRIBNNE ET LA BOTHIERB.
Taient qu'à marcher en avant, et les trente mille hommes qui nous restaient à peine, attaqués eu t^te par Bliicher fcvec quatre-vingt mUle hommes, et chargea, en flanc 'gancheet en arrière, par quarante-cinq mille AuBtro-Ba- Tarois, eussent été jetés hors de ieur retraite, et aecDléa -^r l'Auhe où ils auraient succomhé !
Maie Blûcher et Wrede n'osèrent concevoir un effort WiBsi décisif j la conquête du champ de bataille leur suffit. On eût dit que, étonnés de leur victoire, ila n'craaient en jirofiter. Aucun d'eux, du moins, ne l'acheva. Il sembla 4]&'â leurs yeux, quels que fussent et l'avantage de leur Deition sur notre Empereur et l'énorme disproportion âes forces, sa présence les égalisait. Ce fiit sans dout« pourquoi ila s'arrêtèrent.
De son côt(>, Napoléon, aussi ferme dans cette situation espérée qu'eus paraissaient incertains dans leur succès, .'avoue point encore sa défaite. Il veut, du moins, la caher an jour qui finit, et, quand l'enuemi le croit vaincu, le démentir par une nouvelle attaque. C'est La Rotfaière, le nom, le centre même de la bataille qu'il tente encore de aisir ! Les Eusses se montraient eu dehors de ce vil- ! : une charge heureuse de cavalerie les y refouie. (Rothembourg et sa faible division d'infanterie, partagée Q trois colonnes, suivaient ce mouvement, et La Rothière fut reconquis jnaqn'à sou église. Mais là, les deux colonnes de sa droite et de sa gauche se heurtèrent contre les ré- Bervea Russes ; ce choc les renversa. Néanmoins, s'aidant des mars et des haies, elles reculaient jusqu'à la plaine, s défendant, quand la colotmc du centre, celle de
»8 MÉMOIKES D'UÎT AIDE DE CAUP.
Botliem bourg, presque toute de recroes, pénétrant de sod côté dûiiB ce village, y fut accueillie de même p&r un feu
si Bubit et ei violent, qu'elle s'arrêta toute troublée, et perdit la télé. Dan» leur premier Baiitissement, ces sold&ts tout neufs déchargèrent macliiualement leurs armes en l'air ; pois, têtee l>aigBées, se pressant les uns sur les autres, ÎIb se pelotonnèrent et devinrent incapables de mouvement.
Cette terreur devait les perdre, elle les sauva ! Le chef des Rosées crut qu'ils l'attendaient pour se rendre : il suspendit son feu, et s'avança en leur faisant signe qu'il les recevait k quartier. Rothembourg ignorait la défaite et la fuite de ses deux autres colonnes ; bien loin de comprendre l'officier ennemi, dont l'épée n'était plus menaçante, il s'imagina que ce Russe venait la lui remettre, et tous deuï se rapprochèrent. Mais aussitôt désabusés, tons deux se saisissent ! Pendant lenr lutte, que de part et d'autre leurs soldats étonnés contemplent, nos fantassins, ranimés par leurs officiers, reprennent leurs rangs ; et, quand enfin débarrassés i'nn de l'antre chacun des deux chefs court aux siens, le nôtre, rétablissant les feux et régularisant sa retraite, parvient à regagner aussi la plaine. Il y retrouve ses dettx antres colonnes et ses canons, et repousse, pur une décharge à mitraille et à bout portant, la sortie des Russes. A la faveur de ce retour de fortune, Rothembourg rallia les restes de sa division à quatre cents pas de La Rothière ; et ce qui est inconcerable, c'est qu'il tint là, ou plutôt que Blûchei le laissa y tenir ferme.
BEIBNKT ET LA ROTEIEEE. 14!i
Le général prussien, ainsi attaqué jusqu'au dernier moment au centre même de sa victoire, en doutait encore • et se trouvait heureux de la défendre. Pendant qu'il hésite et s'arrête, le jour, pour lui si propice, tombe; et la ■nait, seule alliée qui nous pût secourir, vient enfin couvrir de ses omhres notre défaite.
Elle nous trahit cependant, mais sur un seul point. Ce
fnt quand, à la feveur de l'obscurité, le duc de Bellune
eut encore abandonné Petit-Meanil. On se souvient de
I cette aile gauche de cavalerie que Napoléon avait opposée
[ À l'année victorieuse du maréchal de Wrede. Sa droite
B'appuyait à ce village. Dès lors, et à son insu, elle se
\ trouva en l'air et sans garantie. Pendant que, voyant la
L nnit s'épaissir, nos cavaliers a'applaudiasaieut de la bien-
Rjbeureuse inaction des armées austro-russes et bavaroises,
§«ette même nuit leur cachait l'armée vrartembergeoise,
Cqni, débarrassée de Victor, se déployait sur leur flanc
râroit, désormais à découvert et sans protection dans la
L'plaine.
D'abord, rien ne troubla leur sécurité. Mais, vers kx
P'faenreB et demie du soir, leur oreille et leur attention,
3 à gauche sur Chaumesnil, furent frappées, à leur
roite, par le bruit d'un grand cliquetis d'armes et le
■■jnétinement d'une foule de chevaus. Tranijnilles de ce
|icOté, ils se demandaient entre eux quel renfort leur arri-
rait, qnandsoudain nue massede cavalerie ennemie tombe,
c des cris furieux, sur leur flanc sana défense. Surpris
isi, ils sont culbutés les uns sur les autres ; on les sabre,
s pousse éperdus, à toute bride, et en déroute corn-
icEMoiBBs irry aide de caup.
pléte, vers Bengné, et jaiqae sur l'Empereur lui-même! Napoléon fnt enveloppé dans cette booirasqne. Son piqaenr, plusiearB deaea (iardes farest blessésaatonr de lai ; et, quand enfin cette cchanfronrée se tennina, comme elle avait commencé, sang qu'on sût comment, on s'aperçnt qne noe pièces légères, Qoe batteries qui garniraient le Imîs d'Ajon, que les blessés, <|D'enfin tont ce qni n'a- Tait pu fuir était resté ans mains de rennemi.
Ce fat là le coup de grâce. Tont semblait désespéré. L'aile gauche était détmite ; l'année brisée, entr'ouverte jusqu'à son centre et à ses réserves, cinqnante-qnatre canons perdus, sept mille hommes tués ou pris. Nos attelages d'artillerie, harassés, incomplets et en désordre, demeuraient insuffisants dans ces bonea profondes; nos conscrits, exténués de faim et de fatigue, étaient déconcertés, décottragés ; il iâllait un bonheur inouï pour pouvoir s'échapper de ce champ de bataille; et pourtant Napoléon s'obstine encore à y demeurer! Pendant toute cette journée, sa Renommée avait combattu pour nous plus que nous-mêmes. C'était la perte de cet ascendant sur tant d'ennemis, qu'il regrettait. Sa défaite était plus glorieuse que leur triomphe, mais la leur avouer lui semblait intolérable. La Rothière, qu'ils occupaient, devait fitre le nom de cet aven ; et, forcé d'ordonner la retraite, il ne peut se résigner à leur laisser ce trophée de leur victoire. Les soldats lui manquant, il ordonne a Dronot de marcher en avant avec ses obusiere. « Qu'il brûle ce Tilg lage ! Qu'il en chasse une dernière fois nos ennemis t et, ir puisqu'il faut l'abandonner, qu'il ne leur en laisse qne
BillENNE KT LA ItOTHIEBE. 151
[ les cendres I >■ Ce fut dans cette jom'oée son dernier or-
' dre. Une gi-èle d'obus tomba ausaitôt sur La Hothière ; les
ilEunDieB en chassèrent les Coalisés, qui, surpris de cett«
I dernière attaque, prirent pour le commencement d'un
H combiit ce si^al de notre retraite, Tek furent
les adieux de Napoléon à ce champ de bataille !
Dès lors, il permit à nos restes de bataillons de commencer leur mouvement rétrograde ; il se fit en ordre, et lentement. La cavalerie le couvrit. On bivouaqua en avant et autour de Brienne, dans une neige fondue, et tard, car ce fut seulement a dis heures du soir que les canons ennemis se turent entièrement. Pendant ces trois dernières heures, leurs boulets seuls, qu'ils nous lancèrent en croyant se défendre, nous poursuivirent. Ils couchaient sur nos positions sans oser s'en croire l^ïnoîtres. Et réellement leur triomphe était incomplet : ii LjBiinuit Oérard, toujours invinciblement fixé dans DieniTilie, possédait encore la droite du champ de bataille.
Ce général, dont l'accueil fut toujours si bienveillant
L^^r les siens, était inflexible devant l'ennemi. Son coup
fc.fl'œil guerrier, sa valeur calme, sa sereine et simple droi-
ftore, rappelaient à l'Empereur, disait-on, Desaix qu'il
Lapait tant regretté. Sous un tel chef, nos j'eunes recrues,
Q contre trois, avaient repoussé leurs adversaires. Dien-
ille, criblé de leurs balles et de lenrs boulets, était res-
i impénétrable à leurs baïonnettes. Les forces triples
le Ginlaï n'avaient pn y mordre ; et l'Autrichien rebuté,
; g'ëtre usé contre une aussi ferme résistance, s'était
Ainsi, de ce côté du moins, la bataille s'était pour nous terminée glorieusement. Lorsque, après minuit. Tordre général de retraite parvint à Gérard, alors seulement ce général abandonna ce poste, et vint mêler son bonheur à notre infortune. Ce fut vers Brienne qu'il nous rejoignit, et que sa victoire rentra dans notre défeite.
HETRAITE ET DKaBSPOIH DE KAPOLEOX.
Cependant, la brigade des Gardes d'Honneur, appelée I de Lesmont à !a défense de Brienne, s'était arrêtée soub ses mnrs. Elle y déploya mille clievaiix ; on défendit les feox- Nous demeurâmes là, depuis huit heures du soir jusqu'à quatre heures du matin, rangés en bataille, la bride an bras, et prêts au premier signal. Tin morne silence avait peu à pen snccédéà ce sourd grondement du • canon, qui paraît si gi-aye aux réserves, quand il se rapproche d'elles, au Heu de s'en éloigner victorieusement. Pendant que, en avant de nous, les feux des bivouacs ^âes deux armées couvraient de lueurs bien inégales le tchamp de bataille, la cavalerie de la Garde, plongée dans lune profonde obscurité, entourait le château. Napoléon, ■âepnis huit heures du soir, y était rentré. Une ombre Bmobile allait, venait, et reparaissait fréquemment à l'une ■des croisées les plus éclairées de cet édifice. C'était l'Erafcpereur ! Seul avec Fain, hore de la chaleur et de !a con- Ktention d'esprit du combat, il en appréciait toutes les con-
séquences. Elles lui paraissaient si désespérées, que, en descendant de cheval, son premier motà Maret avait été : « Écrivez à Caulainconrt (1) qu'il termine tout ! s Une vive anxiété l'agitait : à tout moment, l'oreille attentive, l'œil inquiet, il quittait ou sa dictée, on ses cartes, tantôt pour envoyer aux nouvelles ou en demander, tantôt pour s'approcher de cette fenêtre, et interroger d'un regard perçant toute la plaine.
Les feux français, raree et pâles, cernés par les brillants et innombrables feux ennemis allumés, de Morvilliers à La Giberie et vers Pienville, n'éclairaient que trop le danger d'une position aussi critique. Ils montraient nos faibles débris, resserrés comme dans un champ clos. En effet, l'Aube à droite, la Voire derrière, et ces bivouacs menaçants, rangés en face et sur notre gauche, nous environnaient. Deux ponts étroits et fragiles, ceux de Lesmont et de Eônay, sur les routes de Troyea et de Vitry, étaient notre seule voie de salut. Il ne fallait qu'une inspiration aux généraux Wrede et Bliicher pour s'emparer de l'un, nous acculer sur l'antre, et nons achever. Mais l'Empereur veillait. Vers une heure dumatin, après quatre heures de halte et sur sou ordre, l'infanterie, l'artillerie rechargèrent et attisèrent les feux de leurs bivouacs, puis aussitôt, reprenant les armes, elles se mirent en retraite : Marmont vers Perthe et Eônay, le reste anr Leamont. La cavalerie de Grouchy et quelques pièces légères couvrirent ce mouvement. Quant k Napoléon, il demeura au
(1) ÎTotre enroj-é an quartier général àea Alliés .
' miliea de noua, écoutant, cousultant l'heure, et s'infor- I mautsanscesse. Ce fatl'instantdesaplas vive inquiétude. Ces précautions, le silence recomniaD<iiJ, cette marche hâtive, nocturne et rétro^ade, tous ces aveux de défaite, il en comprenait la &tale influence sur l'ennemi, et sur notre infanterie ai neuve, bî harassée, ai mutilée, et à demi vêtue et repue. Il savait que la plupart de nos attelages, désorganisés par le combat, étaient réduits, les uns à trois chevaux, d'antres à deux Eeuîemeat. et qu'ils ne pouvaient arracher nos caîions qu'à force de temps et de peine de ces champs à demi gek'B. Au milieu de cette . obscurité, de ces efforts, et de tant de mouvements divers, I qui tous tendaient à se concentrer vers uu même défilé. I queUe irréparable confusion eût produit un seul élan des [ fiavarois, ou même un seul hoiura, une seule boutade de I Cosaques I Aussi l'Empereur comptait-il les moments, ' Heureusement tout, sans le moindre bruit, s'écoula ; le temps, ta nuit et nos colonnes.
Vers quatre heures du matin, notre tour vint. Ce moment fut pénible : il y a\-ait des blessés à abandonner. Napoléon envoya tout ce qui lui restait d'or aux Sœurs I chargées de leur soin : d'autres précautions furent prises ; , alors enfin lui-même abandonna ce château, où tant de diverses émotions l'avaient agité ! Il était à pied ; son attitude était ferme, mais grave et soucieuse. Il fit ainsi I près d'un quart de lieue ; après quoi, il monta à cheval, I et se perdit à nos yeux vers Ijeamont, dans les dernières I ombres de cette nuit si longue à nos soufFrancea et à sa r Botlicitude!
Cependant, Blûcher restait immobile. Jusqu'à huit heures du matin, un simple rideau de cavalerie et les lignes de nos feux abandonnés suffirent à le contenir. Bien loin de Bouger â nous attaquer, ces vainqueurs si nombreux pourtant, inaisétonn<!adenos retours offensifs do la veille, incertains du lendemain, et redoutant un de ces coups de foudre du génie de Marengo, restèrent snr la défensive. Lear nombre, les prisonniers, leur victoire cvideute, rien ne parut les convaincre. Pour se croire vainqueur», ils n'eurent foi qu'eu nous ; et même encore, lorsque revint le soleil du 2 février, ii leur fallut, pendant une heure de jour, la vue du vide de la plaine que nous venions d'évacuer, pour qu'ils pussent se croire assurés de leur succès.
Ils nous poursuivirent mal, comme ils nous avaient vaincus. Point de charges de cavalerie; point d'autres prisonniers que nos blessés intransportables de la veille ; quelques coups de leur Bi'tillerîe légère seulement, auxquels on riposta, nous atteignirent. A dix heures et demie du matin, la rive droite de l'Aube était nette de tous nos débris; et Ney, relevant mes escadrons avec cent vingt chasseurs d'élite à pied et deux cents jennes éclaireurs à cheval, s'établissait sur l'autre rite, à l'isane du pont do Lesmont. Deux maisons se trouvaient à droite et à gauche de ce passage : son aide de camp Hejmès plaça Tingt-cinq fusiliei's dans chacune d'elles ; il mit le reste en réserve. Quant au pont, lui et le maréchal le laissèrent intact. Napoléon l'avait expressément recommandé; ils ne comprirent pas, m'a-t-on dit, le motif de cet ordre, dicté sans doute par le sonrenir du désastre de Leip-
. Quel qu'en fût le danger, ils s'y conformèrent.
Mais bientôt l'avant-garde ennemie, s'apereevant de
I cette faute volontaire, se précipita pour ea profiter. Déjà
I nos Jeunes éelaireurs, épouvantés, fuyaient à tonte bride,
quand Ney et Heymès aenla, comme à Kowno, accouru-
I rent. A leur voix, nos vieux fusiliers embasqucs et leur l'réserîe brisÈrent de leurs balles la tôte de colonne snne-
i; ils la chasBèrent du pont que Ney, irrité du péril k qu'il venait si gratuitement de courir, fit rompre aussitôt. Alors, se joignant à l'obstacle, il tint ferme jiaqu'à onze du soir. Ainsi, de ce côté, et le lendemain d'une
II bataille perdue, ce maréchal, avec nue compagnie de I vieui soldats, suffit pour retenir un jour entier Bliieher l et les Sonverains AlHés, à deux lieues de leur victoire, rDauB leur surprise, ils s'étaient arrêtés à la contempler !
Dn côté de Marmont, Wrede, instruit à notre école,
l-ft devinant mieux nos misères, avait été plus rapide.
Sll s'était efforcé de le prévenir sur les ponts de la Voire.
I X'Empereiu' avait ordonné la destruction de celui du
■ grand chemin, le pont de Rôuay devant suffire. 11 fut
ilobéi, aoit dans nos officiers fatigue et précipitation,
KiOrdinairea k ces moments de désastre ; soit plutôt , dans
ws paysans, incrédulité à un danger si nouveau pour nos,
mpoBsibilité de se figurer, quand l'Empereur était là, (jne
f ennemi pût les atteindre, et répugnance naturelle à dé-
Bimire leurs moyens de communications. Ce passage en
^Tal, et tout proche de celui de Rônay, tomba donc dans
s mains des Bavarois.
I D'antre part, Marmont, parvenu de bonne heure au
pont de Rônaj, avant de le passer, s'arrêta. C'était un p'uéral habile, mais trop fier, et dont l'orgueil ae plo^it diil^(.^ilement aux préeautionB de la défensive. Malgré son danj^r, il dédaignait de se hâter et de mettre ce cours d'uau entre lui et l'eanemi, quand tout à coup cet ennemi lui appanit à la fois sur les deux rives : vingt mille hommes le poussant sur cette rivière ; et cinq mille, déjà sur l'autre iKird, accourant pour lui en interdire le passage. Ceux-ci. Il eux seuls, étaient an moins égaux en nombre aux siens, leur position le dominait, ils allaient lui conper tonte retraite !
Il y avait là de quoi troubler les plus intrépides. Mais ici le caractère de Marmont vint à son aide : il ne d&ignn pas se croire perdu ; et, se raidissant contre l'épaisemeat de trois jours et de deux nuits de marches et de combats cnntiunels. contre sa défaite de la veille, contre le poids d'une faute etsa position qui semblait désespérée, dans tous ces motifs d'accablement il ne vit qu'une plus grande occasion de gloire. Il commença par se jeter sur la rive droite et s'y établir fortement. Alors, pendantqoe les siens, e'aidant habilement de tons les obstacles, «relaient meurtrièrement les efforts du maréchal de Wrede, lui-même, avec mille baïonnettes et linéiques cniraasiss, se retourna contre les forces plus qne triple qni ravalent tourné; il les char^^ l'épée & la main sur les haoteon qu'elles avaient surprises, les en chassa, et. sons les jeux du géoénil en chef Bavarois qni s'^iuit vaineanent sur l'antK rive, tont » qu'il ne massacra pas, il le prit ou le nova dans la Voir&
KETBAITE ET DÉSESPOIR DE MâTOLÉON, 159
' Sa retraite ainsi fiit reconquise. La sienne et la nâtre P^ùohevèreut sur les deux rives de l'Aube : Marmont par KUéry enr Nogent, l'Empereur par Piuey sur Troyes.
Ce jour-Iiv, ma brigade, après avoir passé le pont de
Pliesmont, et Vavoir gardé pendant les premières heures
[da S février, avait été échelonnée sur Piney. Là, vers midi,
i derrière nos vedettes, hommes et chevaux
(Ommençaient enlin à repaître, quand le galop de plusieurs
baraliers devant nos fenêtres nous y attira. C'étaient les
iquos. Ils avaient sans doute passé l'Aubeà Dlenville,
>éjà au milieu de notts, ils couraient les rues en tous sens.
3 fallut reprendre les armes; nos premiers coupa nous
ï démêlèrent: maïs alors leur attaque, régularisée, se
Sreloppa. Celle-ci devenait pîus sérieuse, lorsque cette
irition menaçante s'évanouit comme par enchante-
l'MDent. Une autre apparition, celle de l'Empereur et de sa
l'flarde arrivant de Lesmont, produisit ce changement.
KoQS leur cédâmes notre soupe chaude encore, pour aller
s échelonner vers Troyes et servir, entre le duc de
e efc Napoléon, d'intermédiaires.
Ainsi l'Empereur ne reoula que pied à pied ; il nous
vit à nous-mêmes d'arri ère-garde. Mais le 8 février,
hànand il entra dans Troyes, au milieu dn morne silence
fide cette population consternée, que de soins pénibles,
Bjq^ne de tristes pensers l'accablèrent ! Jusque-là, depuis le
fi janvier, pendant ces huit jours, il avait été exclnsive-
mt général : dépêches, portefeuilles, soins de l'intérieur.
it avait été ajourné, le combat devant décider de tout.
1 ici, obligé de reprendre le gfouvernemeut, ce fut.
non par l'annouce d'one victoire, comme il l'avait espéré mais par l'aveu d'uE revers, qn'il reprit le triste fardeau de son Empire.
Au reste, les bulletins des deux partis furent également trompeurs. L'un traita de simple et insignifiante affaire d'avant-garde une défaite funeste quoique glorieuse ; l'autre, au contraire, rempli d'emphase, proclama comme une victoire complète et décisive un succès informe et inachevé. Dans celui-ci on remanjua un autre tort : cette coalition de princes, de rois et d'emijerenrs ineulta ati vaincu ; ils l'imitèrent en ce mal, sans l'égaler dans le reste. Sur ce petit sommet de Brienne, il semble que, pendant cet instant, leurs têtes réunies se soient exaltas comme naguère la sienne après Tilsitb, mais alora seule, et au taîte d'une gloire et d'une puissance incommensurables.
Ils occupuient, le 2 février, ce même chiUeau où ils remplaçaient Napoléon. La veille, le matin même, nos canons enlevés, nos positions perdues, ne leur eu avaient pas dit assez ; mais, dans Brienne, ce quartier impérial pris, ces blessés abandonnés, les rapports du .champ de bataille, les l'odomontades de Bliicber, qui avait la parole hardie comme l'action, et qui cette fois l'eut bien davantage, les enivrèrent. Ils passèrent de la crainte à la présomption : on assure que l'on entendit des cris de joie : «. Ils avaient donc aussi leur Marengo ! leur léua ! leur Ansterlitz! s
Il se peut que leurs transporte n'aient point été aussi s et exprès qu'on l'a dit alora et qu'ils nous
BETBAITF, ET DÉSESPOIR DE NAPOLÉOS.
I parurent, mais le résiiltat y fut confu n e \ ! a veux, noti-e année, parce qu'elle rétro^rrado t sur plus eurs directions, sembla désorganisée. Ils app 1 ut ce d uble mon^Tment. dispersion ; cette retraite fu e uu deronte ! ^rie, pins encore qu'avant rarrÎTée de Napoléon, leur parut tout ouvert et prêt à les recevoir. Hier, ila n'étaient pas assez de tous réunis contre un seul, aujourd'hui tju'ont-ila besoin de tant d'ensemble ? Chacun d'eux est assez fort. Qu'ils se répandent ; qu'ils cou\Tent tontes les avennes de Paris, la rapidité suilira ! Que Bliicher, se séparant d'eux vers leur droite, aille donc courir sur Means, par les deus rives de la Manie : que Platow, Kail'Bsrow et Seslawine marchent à leur gauche, par Sens, I Horet et Fontainebleau. Quant k eux, Schwartzenberg, rie Roi de Prusse et les deux Empereurs, ils suivront 1^ I âeni rives de l'Aube et de la Seine ; quelques étapes de LpluB, et leur entrée triomphale dans Paris effacera celles lont Vienne, Berlin et Moscou rougissent encore ! [ Et vraiment ce qu'ils espéraient aurait pu dès ce moïent même devenir une triste réalité : leur nombre était à grand, que, ainsi répartis, ils Buffisaient. 11 ne leur eiît l&llu que suivre ce premier élan, qu'agir tous enfin, comme fib parlèrent. Mais, ainsi qu'il arrive le plus souvent, l'acf tÂon les rendit à leurs différents caractères. En effet, Bliiler, qui ne doute de rien, part; et, sans s'inquiéter de 3dQnald, alors arrivé dans Chàlons et qu'il laisse à sa foite aux prises avec Yorck, sans s'occuper du duc de fuse, alors dans Arcis, il passe entre deus, il court à ■s champs par Braux et Fère -Champenoise, disant,
criant si haut qu'il va tout droit à Paris, que Marmont et tout Bou corps l'entendirent.
Kn même temps, et tout an contraire, Schwartzenl>erg, maître, avec cent mille hommes d'élite, de tous les i»8sages de l'Aube, de toutes les routes qui tournent ou abordent Troyes, défendue seulement par trente mille hommes battus et déconcertés, se tratne pesamment sur tontes ces directions. Il les essaye, hésite, recale quelques pas, et recommence timidement. Tantôt, c'est tout notre front qu'il vent aborder ; tantôt, il se décide à porter ses masses à sa gauche, par Bar-sur-Seine, et à déborder notre droite. Il perd ainsi les journées du 3, du 4 et du 5 féviier, et il se fait partout battre en détail. Noatiz, Blanchi, Lichtenstein sont repousses, Colloredo, blessé ; leur quartier impérial et royal, déjà le 2 à Brienne, et le 4 à Lusigny. rétrograde te 5 jusqu'à Bar- sur-Anbe !
Napoléon, profitant de ces hésitations, allait reprendre l'offensive ; déjà même, il poussait eu avant nue forte reconnaissance, quand de désastreuses nouvelles l'arrêtèrent. Elles le décidèrent à abandonner Troyes, à se retirer jusqu'à Xogent, où pendant quelques heures il désespéra de lui-même et de sa fortune.
Cette retraite, ce nouvel abandon de treize lieues de notre mal heureu.i pays lui était imposé, comme l'avait été à nos deux maréchaux l'ahandon de l'Alsace et de la Lorraine. Tandis que Napoléon, avec trente mille hommes contre plus de cent raille, manœuvrait ainsi devant Troj-ea, ville manufacturière et de bois, qu'un obus pouvait briller, il venait d'apprendre que, à sa di'oite, et plus sérieuse-
RETKAITE KT DÉSESPOIE DE NAPOLÉON.
ment àea gauche, l'Invasion, le diîbordanb et le dépasaant, poussait sar sa capitale. Il ne lui était doue pas resté un instant k perdre pour s'en rapprocher, pour prendre en avant d'elle une position plus resserrée, pins centrale, pins à portée des mutes et des rivières qui convergent sur Paria, et des renforts que lui envoyaient ses armées d'Espagne.
Tels furent ses motiià stratégiques ; ils suiSsaieut bien, mais d'autres encore s'y joignirent. L'ascendant de son génie sur nos chefs, cette confiance, qui fait tout entre- Jtrendre, était ébranlée. Le fait suivant en est un indice, ion ne peut l'omettre. I! est trop vrai que. alors, une déingulière, un doute pénible germèrent dans l'esquelques-UDS des généraux, des maréchaux et es ministres de Napoléon, Maintes fois, déjà, pluieura de ses ordres les avaient étonnés : ils leur paraissent si téméraires, ai peu d'accord avec leur position, la irité et les circonstances, qu'ils n'avaient cru pouvoir les espliqner que par la plus triste des suppositions, qui surtout les surprenait dans ces instructions, c'était 'indication de la force des corps qu'ils commandaient. llle s'y trouvait portée, comme dans la retraite de MoslU, avec une exagération si constante, si en désaccord ■eo la réalité et les états de situation envoyés au qnarîer impérial, que celui auquel elles étaient adressées, et le qni elles exigeaient dca efforts proportionnés au nombre de troupes qu'elles supposaient sous ses ordres, en demeurait consterné. On ne savait plus si l'Empereur voulait par là, ou tromper l'ennemi aux mains duquel tom-
11* MËUOIBES DTJJt AIDE DE CAMP.
beraîent ces dép^'ches, od s'entretenir lui-mËme dans nue UlnHion fatale et îneiplicable.
Je lienB de Kicard, aujonrd'hni pair et conseiller d'Etat, et aloni l'un de nos géaéraax de division les ping
distio^éa, (jue l'avant-veilie de cette retraite de Troyes Bnr Xo^'ent. il réfléchissait soucicusement sur cette singalariti', quand il reçut l'ordre d'aller prendre position à Anlieterre. Ce rillage, entre Arcis et Troyes, est presque adossé à la Seine. Placer ainsi, sans retraite possible, à trois lieues de tous seconrs, et en face de la grande armée austro-russe, nne division réduite à dix-bnit cents hommes, parut à Ricard un de ces ordres si extraordinaires, que l'exclamation, x Mais il est donc vrai qu'il perd lu tête ! » lui échappant, révéla l'ordre fâcheux d'idées dans lequel, depuis quelque temps, lui, comme plosienrs autres, était entré,
Ricard, inquiet et vonlant sanver ea division, courut au quartier impérial. Il aborda Bertbier, et lui expliqua ce que l'instruction qu'il recevait avait d'inexécutable. Bertliier répondit : que tel était l'ordre ; qu'il ne savaib autre chose ; qu'il n'irait certes pas s'exposer à porter à l'Empereur ses objections, mais que lui Ricard pouvait y aller lui-même. Ce général s'y décida : il entra chez Napoléon, lui montra la position de l'ennemi, celle d' Aubeterre, la faiblesse de sa division, et, en attendant sa réponse, il s'attristait d'avance, m'a-t-jl dit, de l'état d'affaiblissement dans lequel il allait sans doute trouver déchu ce grand esprit. Sa curiosité fut satisfaite, mais par une impression toute contraire à celle qu'il s'attendait
Rà éproDver. L'Empereur, après quelques questions sur le F moral des troupes qui le prêoceupaic, lui dit : « C'est na I « mauraÎB moment, à passer, mais nos renforts appro- |;C chent; asseyez-vous là, et écrivez. i> Aussitôt, sans I , états, sans notes, et de mémoire, il lui dicta les numéros, Lia force, la composition de dis-nenf détachements, de ■tontes armes, dont il allait lui compléter une division de Bj࣠mille cinq cent cinquante hommes. L'état de leur ar- H'Siement et habillement, leurs marches, la date da jour ^eù chacun d'eux devait le rejoindre, il n'oublia rien! ■-« Récapitulez, ajouta-t-il, voyez si l'ensemble s'accorde P c avec les divers nombres que je voua ai aunoncés ; » et 1 ce nombre entier s'y trouva conforme. Quant à la posi- I tion où il l'envoyait : n L'occupation, reprit-il, en était ^U; indispensable : un parc d'artOlerie passerait le lende- Hji main k portée de ce village, il aurait sans doute besoin Bt de seconrs. Je voua enverrai toutes ces instructions ^B avant que vous ayez atteint ce cantonnement : je vais H[ les dicter à Bcrthier. Emportez ces notes, mais partez ^K promptemeat ! i
H Iticard, revenu de sa méprise et confondu de tant de
^Hirésen ce d'esprit. le quitta, ressaisi d'admiration. Pour-
^RKnt, il ne pouvait se figurer que ia dépèche et les états de
eituation de Berfcbier seraient, en tous points, conformes
à la dictée rapide qu'il emportait, et qui renfermait tant
de détails. Il se trompait encore : lui-même m'a dit que
s états, envoyés le soir même par le Major Général, lui
i confirmèrent, mot pour mot, l'exactitude. Bientôt
oEsi, an jour donne, tons ces détachements le rejoigni-
rent. Quant, aa conToi annoncé et Ji son escorte, à rheoie indiquée de leor passE^e â Anbeterre. et à l'attaque de l'ennemi ; en£n, qmiQt à sa présence jngée satlisante poor [irot^er les uns et repousser l'antre, Ricard ajoutait qoe, en efi'ec. tont s'était passé, de point en point, comme l'Empereur l'avait prévu.
On sait, an reste, qne cette triste appréhension, sor laquelle ce général venait d'être si complètement rassuré, avait agité pendant quelques instants le ministre de la gaerre lui-même, mais qu'il en avait été guéri pareillement. Une admirable instruction, destinée à Camot, alors à Anvers, et dictée d'un seul jet et sans ratures, l'avait conrbé de nouveau devant le génie de aon Empereur.
Cet ébranlement de confiance dans la tête de l'armée, quelle qn'en fût la nature, n'échappait pas à Xapoléon. Mais alors éclatait dans nos derniers rangs un bien antre et bien plus inqniétant smptâme '. Nos conscrits, qu'une première bataille n'avait pas étonnés, flécliissaient. Les fatigues, les privations, les marches nocCumes et forcées des retraites, cette attente pénible et délianie du plnsfaible, toutes ces misères de la défaite et de la défensi^^e, lee avaient décontenancés. L'accueil morne et effrayé de la ville de Troyes, le recel de ses vi\Tes que, dans sa folle crainte d'un siège, elle cacha à nosst'ldats affamés, et dont nos ennemis seuls protîtèrent, enfin le relâchement des régies de la discipline, dans le trouble do tant de mouvements subits et inattendus et dans le dt'sordre des alertes^ avaient achevé débranler la fidélité à leurs drapeaux d'an grand nombre de nos jeunes fantassins.
Comment, dans nos rangs où tout raaiKjaait, retenir des recrues si nouvelles, et cela en vue du toit maternel, sur le seuil du foyer qui les avait vu naître, oii tant de larmes d'un départ ai récent encore n'étaient sans doute pas Btcbées, où tant de joie attendait leur retour ? Beaucoup de ces malhenreus ne purent tenir contre une attraction si puissante. Dn 3 au 5 février, six mille disparurent I Les appels, surtout ceux da matin, devinrent sinistres. A celui du 4 février, et dans le 37"°' seulement, deux cent l cinquante honimea manquèrent I Les routes étaient coue ces déserteurs. Ils se disaient, comme ils le font ^és ou malades. D'autres s'écartaient des cheoinB, s'arrétaut de village en village, pour vivre de maî, sans fatigue et sans danger.
Les rigueure furent inutiles : on ne sait jusqu'où le lal se sei-ait étendu sans la lenteur antrichienne et la 6 nouvelle de la paix, ^ laquelle fit croire l'onver- 1 Congrès de Cliâtillon. L'une donna trois jours e repos, l'autre fit crier de joie tout le pays ; l'armée l'ac- B^ieiltit avec tmnsport, et plusieurs de nos hommes égarés lODS revinrent.
[l'Empereur, dans l'instant le plus critique de ce décernent contagieux, était à Troyes. Ce dégoût de la ■e et la nécessité évidente de reculer encore augmenit son anxiété. Des renforts de conscrits venaient de ; mais, bien loin de remplacer les pertes des oiera combats, ils comblaient à peine les vides de la rtion. Ce fat alors que la confirmation d'un autre indon, bien plus coupable, vint l'accabler.
16S UÉMOIHES D'tra AIDE DE CAMP.
Quelques jours après le désastre de Leipaick, Marat revenu d'Erfurt à Naples, s'y était refait une aimée, afin de donner plus de prix h la défectiou que déjà, dit-on, il méditait. Bientôt, en effet, il avait ouvert ses porta au conunerce anglais, sou oreille aux propositions de l'Autriche ; et tout à la fois il avait protesté, plus que jamaiH, de son dévouement à son beau-frère. Enfin, le 11 janvier. Vienne lui garantissant Naples et l'ayant leurré de l'espoir de joindre l'Italie centrale à sa Goui'onne au prix de sa défection, il l'avait signée ! Londres devait ratifier cet engagement. Néanmoins, inquiet de l'avenir, il avait suspendu la marche, déjà commencée, de ses trente mille Napolitains vers le Pô. Avec Eugène, il avait expliqué ce retard à se joindre à lui par une prétendue suaceptibilité de rang. Avec le général autrichien Bellegarde, il avait allégué l'hésitation de l'Angleterre à ratifier le ti-aité dn 11 janvier.
On assure que, en mSme temps, il avait envoyé proposer verbalement au Prince Eugène le pai'tage de l'Italie : a Ils en proclameraient tous deux l'indépendance. A ce « cri national, soulevée tout entière, ils en écraseraient « Bellegarde, surprendraient l'Autriche vide de soldats, i( et dicteraient la pais dans Vienne. Ils auraient, par ce « coup imprévu, agrandi, affranchi leurs Royaumes et Œ sauvé la France I s On ajoute qu'Eugène étonné n'en voulut pas croire ses oreilles ; qu'il demanda un écrit aigné, l'obtint, l'envoya à l'Empereur, et ne répondit h Murât que par un refus indigné! Dès lors Murât, qu'un reste de pudeur semblait retenir, n'hésite plus. Borne et
a Marche d'Anuûne. que nous occupions encore, étaient
r<Bous SA uiain, il s'en empare, il arrache Âucône même, par
n odieoz tombardement, à ses anoiena alliés et compa-
If iotes ; et, meuaçaut vers Parme lo flanc droit du vice-
\ Toi qu'il devait défendre, il déclare sa trahison par cette
1 menace et par cette détestable conquête.
Depuis ce moment, rongé de remords, agité de crainte ou d'espoir selon les alternatives de la fortune de Napoléon, ses tergiversation B firent pitié. Sa défection scellée par un armistice indéflui que lui accorde l'Angleterre, et sa déclaration de guerre k la France enfin proclamée, la première fois qu'il se retrouve en présence de ses anciens compagnons d'armes, il semble n'oser en soutenir les regards. C'est ainsi que, le 27 février, il reculera devant Verdier, sans combattre, et que, lo 1™ et le 2 mars, il |Blandonnera le Taro, Guastalla, Parme et le général au- I Nngent, son nouvel allié, auquel il laissera prenire on tuer deux mille huit cents hommes.
Alors, pourtant, embarrassé des reproches de Nugent, l forcé de choisir entre deux trahisons, il se décidera : 1 le verra attaquer trois raille Français et Italiens avec K mille hommes ; il leur fera perdre, du 6 au 9 mars, Ënbiera, San-Lorenzo, et les assiégera dans Reggio. Mais i renaîtront ses hésitations, dont nos généraux Ram- »urg et G-ratien profiteront en s'échappant de cette ville r se retrancher derrière le Taro, oii s'an-ètera cette pnerre déplorable.
î Hâtons-nous d'épuiser mi si pénible récit ; et, pour n'y uus revenir, ajoutons qu'alors, ai Murât mit quelque in- Mânornss. — T. m. 10
tervalle diiQS Ita coups qu'il nous poitait, on le dut moins peut-être à ses remords qu'à sa jalousie de l'arrivée des Anglaiadans la Toacane.qu'il regardait comme sa conqQête.
Quoi qu'il en puisse être, le 29 février, une descente de tord Beutinct et de.hnit mille Anglais et Siciliens s'était effectuée dans Livoume. Cette prise de possession et une proclamation du général anglais irritèrent, dit-on , Murât. Dès lorB, sospendant sur le Taro l'efi'et de sa défection, il ne songe plus qu'à en revendiquer les fruits. L'altercation entre lord Bentinck et lui fut violente ; elle dura un mois. Ce ne fut que le 7 a\Til, et par l'entremise de Balascheff, envoyé d'Alexandre, qu'elle se termina. Ces détails jTaraissent si invraisemblables, eus prétentions ai insenacea, que, eu dépit de ce qu'il y a d'avéré dans ces acandales, on est tenté d'en douter encore.
Cependant, Bentinck s'était emparé de la Magra et da golfe de la Spezzia, H évacua la Toscane, pour aller prendre Gênes par terre et par mer au général Frezzia, trop faible pour s'y défendre. Mnrat, satisfait alors, promit de chasser les Français de Plaisance et de la Lorabardie. II est vrai que, s'il essaya de tenir parole, ce fut le plus tard qu'il pnt. Il ne recommença les hostilités que le 13 avril; elles finirent le 16. La disproportion des forces était si grande, qu'il n'y avait qu'à marcher en avant. Néanmoins ce ne fut qu'après les combats d'abord indécis des 13 et 15 avril que Maucune, notre général, perdit le Taro et la Nura, et fut rejeté dans Plaisance. Stahremborg attaquait. Murât soutenait l'attaque, mais sans son ardent accoutumée.
Enfin, le If. avril, tout étant décidé à Paris, ce malheureux Roi retourna à Naplea avec une couronne bî souillée, que, dix mois après, dans les Ceut-Jours, en essayant, pour la réhabiliter, de la rattacher à celle que venait de ressaisir Napoléon, il la perdit. Ce malhenr mérité était sans compeusationB: ilurat lui préféra [a mort. Il tenta, aans espoir, de reconquérir son royaume, où, dès son premier pas, il fut pris et fusillé. L'infortuné supporta courageuacnient ce supplice, et finit en l)rave soldat comme il a^'aib commencé.
C'était la nouvelle, déjà pi-évne, du premier éclat de
cette défection, que l'Empereur, alors à Troyes, venait
d'apprendre. Il fie aussitôt appeler Daure. Cet ordon-
Batear avait été k Naplos l'nn dus ministres de Murât.
a 181S, il avait en vain conseillé à Napoléon d'envoyer
îelliard près de son beau-frère. Daure accourt. Dès que
TapoléoQ l'aperçoit, il l'interpelle, et, d'une voix brève,
a milieu d'une marche agitée dans Inqueûe ill'entraîne :
[ Eh bien, s'écrie-t-il, vous savez la nouvelle ? Murât,
< mon beau-frère, en pleine trahison! Murât, devenir
[ l'homnie de l'Autriche ! Joindre son armée à l'armée
[ Autiichienne I Lui qui, s'il se fût uni à Eugène, pou-
t* ^t, par une victoire, frapper aux portes de Tienne !
; Pauvre Eugène ! Celui-là, dn moins, ne me trahira pas.
: Mais Murât ! Murât, faire tirer sur des Français ! C'est
: le Bemadotte du Midi. Ah ! pourquoi lui avez-vous
! créé une armée ? Quel funeste service ! Combien j'-avais
in de ne demander ù Naples que des vaisseaux et
I non des soldats 1 Mais vous qui connaissez ses conseils.
* qui donc a pu l'entraîner ? Et <iEi lui envoyer maiott tenant, s'il en eat temps encore ? » Alors, comme Danre, de qui Je tiens ces détails, répondait péniblenient à ces interpellations, l'Empereur, reportant aa pensée sur l'avia que cet intendant lui avait donné dans Brienne, redevint caimc, et sortant d'un long silence : n Oni, reprit- il froidement, tout ceci finira par un Bourbon ! »
C'est alors, et du 4 au 6 février, qu'il rappelle enfin en France le Prince Eugène, et qu'en dépit de l'ambition de Murât, il renvoie le Saint-Père à Rome. C'est dans un mëiae esprit contre la Régence Espagnole, désapprobatrice de son traité de Valençay avec Ferdinand VII, qu'il donne l'ordre de rendre ce Prince à l'Espagne.
Ce désespoir froid dans un cœur ferme n'en ébranla pas le courage. Seulement, la guerre lui manquant, il essaya la paix, et ce fut de Troyea encore qu'il redoubla ses instructions dans ce but au duc de Vicence. n Je vous donne, 1 lui écrivit-il, carte blanche, pour conduire les négociait tiouB à une heureuse issue, sauver la capitale, et éviter « une bataille où sont les dernières espérances de la na- « tion. J>
Mais on a vu que la g;uerre marchait plus vite que cette pais, et que, de toutes parts débordé, ce n'était pins dans Troyes qu'il pouvait l'attendre. C'est pourquoi, le ti février, suivi de Ney qui flanque sa droite, de Victor, de Gérard, et de nous, il abandonne à l'ennemi cette ville, le département de l'Aube, et la terre de Pont -sur- Seine, propriétêdeaa mère :ilrecule ainsi de deu-v marches, et s'arrête, le7 février, è. Nogent-sur-Seine. Là, pendantque, avantde
HKTRAITE ET DÉSESPOIR DE NAPOLEON rî
rnona rejoindre, Mortier, resté Henl dans Troves étonne Sch.ivartzenberg par une fausse attaque, et qu il lui fd,it ■ perdre en temps précieux à changer encore ses diapoai 8 et à déployer toutes ses forces contre quelques mille hommes, l'Empereur prépare lui-même la défen'îe de la I Seine. Le pont de Notent est miné boub ses yeux, les I maisons crénel&a ; il hâte ces travaux, il les paye de I jr ï de sa cassette, il ne néglige aucun détail. Sous le poids I d'un Empire croulant sur lui, il a^it libre d'esprit, libre I dans ses moindres mouvements comme un général d'a- I Tant-garde!
Enfin, rentré dana son quartier, il y dicte la réorganit Bation de ses corps, multipliant ses généraux, en propor- I tionnant le nombre à celui de ses régiments plutôt qn'i L leur force. Mais, après qu'il s'est ainsi préparé à faire tête
I encore à l'attaque de Schwartzenberg, et que, accablé l' de fatigues d'raprit et de corps, il veut chercher, dans [ l'oubli que donne le sommeil, un repos et un répit de [ quelques instants, d'autres atteintes, une foule de noui velle» désastreuses viennent l'assaillir. Après celles de la
iâésertion qui l'entourait, et de la défection de son
peau-frère, après les tristes exclamations des meilleurs
asiens qu'il a pu entendre : « Où nous arrêterons-nous ?
II Quand viendront nos renforts? Tont est donc perdu I t Bans ressources ? p ce sont encore des courriers, des feofficîers tout chargés de malheurs, qui, se Boccédant coup
Jïir coup, lui arrivent de toutes parts.
Rumigny, l'un d'eus, venait de Chàtilion. « Le Oont grès, lui dit-il, est àpeine réuni. Les intentions do lord
a Aberileen paraissent, il est vmi, franclies et presque K conciliatrices ; mais les dispositions de Stadion et de tt Humboldt sont hautaines, hostiles, et celles de Eazaa mowsky, sauvages et implacables! t L'Empereur l'écouta sans impatience. Il se promenait lentement, en laissant par intervalles tomber ces paroles : « C'est mon Œ mariage qui a fait mon malheur. Je ne me plains pas « de l'Impératrice, mais j'ai trop compté sur l'Autri- « che!.... Mon beaa-û-ère, Mettemich. leur corps d'ar- « raée, qni servait en 1812 sous mes drapeaux, m'ont ir trompé!..,. Enfitt, vous le voyez, tout, jusqu'à l'hiver, M m'a manqué ! La terre, gelée et ferme la veille de ma « marche sur Brienne, s'est changée en boue le lende- « main ; Mannont y est demeuré, et cette malheureuse « affaira de La Rothière, qae je n'ai pu éviter, rend la n paix indispensable. Mes soldats ne veulent plus com- B battre! Repartez donc promptement, allez, le duc de <r Baasano vous remettra vos dépêches, s
Maintes fois, Rumigny lui-même m'a dit que, dans cette circonstance, tout en Napoléon l'avait attristé : sa vois lente, sourde et voilée cette fois, son regard fatigué, son attitude languissante. H ajoutait que, en descendant l'escalier, il rencontra successivement Beithier, Belliard, le duc de Dantzick, qui, dans leur anxiété, l'y attendaient. Chacun d'eus le pressa, avec la plus vive chaleur, de dire à Caulainconrt : a Qu'il n'y avait plus d'année; « qu'il fallait la ]3aix à tout prix! n Sur une interpellation de Rnmigny, Berthier répondit : n Non ! cela ne « s'écrit pas. Mais, je vous le répète, je vous charge for-
t mellement de lui dire qu'il faut la paix sur-le-champ ! » Knmignv vit ensuite Uaret; celni-ci lui remit en gilence ses dépêches.
A peine eat-il reparti que d'antres officiers se préientent. L'un, avec lea terreurs de Paris, apporte des préfciges de nouvelles trahisoua. L'autre vient dn nord : Aix- 'la-Chapelie est envahi! Lit^e devenae Russe! Bruxelles ft été prise la â février ! La Belgique est perdue I Maison it rejeté sur nos anciennes limites ! Berthier interdit reirdait son Chef : il restait muet, quand un troisième Scier accourt en toute hAte. Celni-ci vient de notre lache. Là surtout, tont est déseapérê. La Marne est reslisie par Yorck, Vitrr enlevé, Châlons a capitulé le 5 ferler ! Notre grand parc fuit, abandonné dans la plaine ; éb Macdonald, presque aeol, refoulé, par soixante raille hommeB, sur Epemay, Château-Thierry et Meaux, ne jnit où il pourra s'arrêter ! Paris est donc à découvert. Partout le nombre l'emporte, et partout, malgré nos efifortB notre impuissance est dévoilée !
A ce demiercoup enfin, le désespoir s'empara du quar-
« impérial. Une stupeur raorne environne Napoléon;
i-même s'affecte; son chirurgien Yvan, ses serviteura
B pins rapprochés m'ont dit qu'ils craignirent même que
BSB forces physiques, ébranlées par tant de chagrins, ne
'abandonnassent. Et. en effet, leurs regards, accoutumés
4 M tourner vers lui dans le périlet à l'y trouver supériem*.
cette fois le trouvèrent consterné. Ils ajoutaient toutefois
que, pendant ce cniel séjour où il lutta autant contre lea
que contre l'ennemi, vingt instmctions surtout à
son Wre, pleines de détails dictés, tantôt pour la formation et l'armemeat de quelques renforts, tantôt pour rassurer l'Impératrice, on pour armer les barrières de Paria contre une insulte, et faire vider ses palais de Corapiègne et de Fontainebleau de tout ce qui pouvait y servir de trophée auï Alliés, montraient et sa présence d'esprit dans un danger aussi extrême, et l'indomptable résolution qu'il y opposait.
La nuit du 7 février et le 8 s'écoulèrent dans ces angoisses. Pourtant un dernier espoir restait encore : il se concentrait sur Caulaincoutt. L'Empereur se rappelait sa persévérance, depuifldeux ans, à vouloir et à lui conseiller la paix. Ce ministre avait reçu de Trojes ses pleins pouvoirs ; Rumignj venait encore de Importer les injonctions les plus prenantes ; le Congrès allait répondre, et les pensées de notre Empereoi' sedirigeaient tontes sur Châtillon. Fn anditenr en arriva en ce moment. L'Empereur saisit etouviitprécipitammentBadépÊche. Pendant que ses yeux la dévoraient avidement, BertJiier, Maret, Fain l'observaient avec anxiété; mais aucun mot, nulle exclamation, pas un seul geste ne lui échappèrent. Seulement on crut le voir froisser convulsivement ce papier qu'il tenait en Bft main; puis, absorbé dans un silence morne, et se retirant dans sa chambre à coucher, il s'y renferma.
Les plus intimes des siens, avertis, étaient accourofl. De moment en moment, l'inquiétude croissait. Pourtant, d'abord le respect contînt; mais tontes nos destinées étaient là, une seule porte en séparait, et bientôt Maret et Berthier la fmncliireat.
Y 11b out dit qu'ils trouvèrent notre mallieureux Clief B,le conde appuyé sur sa table, le front comprimé dans Hnuiiii, et qne son autre main, qui tombait pendante et indonnée, tenait encore la lettre du duc de Vicence. b ajoutent que, au bruit qu'ils firent en entrant , il Iste ^ tête, qu'il laissa aussitôt l'etomber, et que, sans rompre a Bilenco plus sombre encore que son regard, il leur ten- Ët d'un geste lent et consterné ce papier fnneBte, L Ce n'était plus notre frontière naturelle, la barrière du , la France telle qa'iiravait reçue de la République, p'on voulait lui laisser ; ces bi^es offertes à Prancfort, B alliés les renient. Ce qu'ils exigent déaoï-mais, c'est la Ditilation de la France, son emprisonnement dans ses s frontières, celles do 1700 ! Tel était leur nlti-
4cette craelle lecture succéda un nouveau et plus donreox silence. Cependant il fallait une réponse ; les Alliés ^Voulaient prompte et catégorique; le courrier, prêt à wrtir, la demandait, et Napoléon, soit qu'il attendit de 3 siens eue occasion d'éclater, soit qne, comme ^tea les grandes douleurs, celle-là fût muette, persistait me sa morne tacitumité. Un témoin a écrit qu'enfin, teil humide, les deus ministres unirent leurs instances, a'ils osèrent risquer quelques mots snr la nécessité de •. Tons les autres attribuent à Eerthier seul ce triste mrage.
l Quoi qo'i] en soit, aux premières paroles de Berthier, Lee mot de paix, toute l'indignation de l'Empereur souit, rejetant ce poids d'ignominie, que des ennemis
173 MÉMOiaES D'UN AIDE DE CAMP.
tant de fois vaincus prétendaient lui imposer, éclata t dainement. «Quoil s'écria-t-il en se redressant, voua loir que je signe un pareil traité, que je fouie ans pieds « mon serment ? Des revers inouïs ont pu m'arracher la « promesse de renoncer âmes conqaêtes;mai8qce j'aban- « donne celles de k République ? Que je viole le dépôt qui « me fut remis avec tant de confiance ? Que, pourpriï de « tant d'efforts et de victoireB, je laisse la France plus « petite que je ne l'ai trouvée ? Jamais ! Ce serait une tra- « liison, une lâcheté. Vousêteseffi-ayésdelacontinuation « de la guerre , et moi je le suis de dangers plus certains a que vous ne vovez pas ! »
Alors, il montra la Prusse et l'Autriche avançant de tout ce que la France aurait reculé, et cette paix, qu'on lui commande, traînant après elle nue snite de malheuTB plus graves qae cens de la guerre la'plug acharnée. « Son- « geE-y! reprit-il encore, que serai-je pour les Françaîa ï quand j'aui'ai signé leur humiliation? Qu'anrai-je â a répondre aux Eépublicains du Sénat, quand ils -rien-. M dront me demander leur barrière du Rhin ? n On dit ijn'alors, levant les yeu.K au Ciel, il le pria de le préHerr ver de pareils affronts ; puis que, ayant repris sa marche agitée, il revint à ses deus ministres, eta}OQta:c Qn'ili tt pouvaient répondre ce qu'ils voulaient, mais que la « rejetait un pareil traité; qu'il lui préférait la gaette •i et ses chances les plus rigoureuses ! n
Ce long et premier cri dedouleur jaillit du fonddeson âme, en accents rudes et brelH, et par élans rapides e pressés. Ses deux ConseiUers l'écontaient en silence, Ik
I, et immobiles, mais sans renoncer à l'espoir
: paix moins humiliante. C'est pourquoi , malgré
■Thenre déjà avaDcde,ma]grti k fatigue d'un jour Borchargé
fi tant de tristesses, et quoique l'Empereur, en finissant,
it jeté BUT son lit, le duc de Bassano ne le quitta que
taqu'il ent paru consentir à permettre de répondre évasi-
t, sans accepter, sana refuser. Toutefois, cequipour-
ùt faire croire que Napoléon hésita, c'est qu'il voulut,
e soir-là même, que les propositions du Congrès fussent
aiToyées au Conseil Privé de laRégente. Cette disposition
a, préoccupation à prescrire jusqu'aux moiu-
î détails : il lit enjoindre à cimque Conseiller de
[.donner son avis motivé ; il voulut qu'un procès-verbal re-
meiliit avecsoin, et nominativement, toutes les opinions.
C'était ainsi que, dans cette ville de Nogent, où ma
rigade se trouvait ej^se reposait, notre malheureux
mperenr, frappé sans relâche, luttait sans espoir contre
e redoublement de nouvelles désasti%usea et la honte
n'en vonlait lui imposer.
La nuit cependant avançait ; il était resté seul avec son g ancien valet de chambre, de iiui je tiens ces tristes ails, lorsque, accablé de fatigae et voulant remettre mt an lendemain, il lui fit emporter le llambeau, dont t que la lumière gênait son sommuil. Slais ta faculté t les grands hommes de se maitriser eux-mÉmes e ils maîtrisent les autres, et de savoir déposer, à ré, les émotions les plus vives pour se livrer à d'auïins, ou pour reprendre dans le repos de nouvelles a,oette faculté,] usque-là si remarquable en Napoléon.
cette fois fut impuissante. Ce Bommeil, qu'il appela vainement, ne vint pas un seul moment fiirmer se» yeux. Dix fois, eo trois on qaatre heures, il appela, renvoya et rappela son valet de chambre, tantôt lui redemandant de la lumière, tantôt la lui faisant remporter, et a'irritant contre l'agitation qui le consumait. Vers cinq heures du matin, il le rappela encore, et, le voyant entrer tout endormi et chancelant, il le plaignit et l'encouragea, lui pramettant no long et prochain repos. Constant, d'a- Ixjrd ému, répondit que personne ne pouvait se plaindre de fatigues partagées par un tel maître : puis, s'enhardissant. il osa ajouter ; n Que pourtant le désir et l'espoir de la paix étaient universels. » A ce mot de paix, Napoléon fut siibitement transformé : il passa d'un abandon presque attendri à une contraction violente. & Eh bien oui ! tt s'écria-t-il d'une voix rude et concentrée, on aura « la paix! On la veut? On verra ce que c'est qu'une « paix déshonorante ! b Constant, déaoié d'avoir ravivé les douleurs de son maître, se taisait, quand, vers sept heures, survint un officier du duc de R^use. Ce maréchal commandait toujours notre aile gauche. Poussé, le 7 février, vers Villenauxe etBarbonne, par l'arrivée de l'Empereur, qui l'avait remplacé à Nogent, il avait lancé soa avant-garde par Sézanne et Baye, vers la Marne, pour essayer de se Uer à Macdonald, mais il n'avait rencontré partout que l'ennemi. C'étaient à Sézanne des écIairenrB, qu'on dissipa facilement, et k Baye uu des bataillons de Bliicher. Les quatre corps d'armée de ce maréchal Piosflien déâlaient, à grands pas et à grands intervalles, vei»
HETRAITE ET DÉSESPOIH BE NAPOLÉON. ial
ÏB, par les deux routes (jui, de Châlou» , passent , Tune |par Épernay et Château -Tliieirj, l'autre par Éloges, K'Obamp-Âabcrt et Montmirail.
Cea deux colonnea se précipitaieDt par ces deux directions pour se réunir à La Ferté-aoua-Jouarre. L'une, celle de la Manie, commandée par Yorck, poussait devant elle Macdonald au delà de Châtean-Thierry, tandis (|uela tête de l'autre , conduite par Sacken, dépassait Chanip- Anbert, et, s'avançant dans lo vide, courait par Montmirail BUT La Ferté, a 'efforçant d'atteindre ce point de jonction des deux routes avant notre maréohal. Macdonald allait donc être pria en tète, en queue, et en- Itre deox feus, séparé de Paria et de TEmperear, et son Ifeible corps ou détruit, ou dispersé, et en tous oaa rendu ■'inutile. Mais il avait prévu cette manœu^i-e. Une de hcs } âiTÎsions, jetée promptement en aiTière de lui, venait d'ôc- -çnper La Ferté; elle lui donna le temps de l'atteindre s l'instant même oii Tavant-garde de Sacken, culbu- .t deux mille de nos recraes arrivées de la veille, allait inétrei- dans cette ville. La division Alljert rétablit le jat, prit quatre cents ennemis ; et Macdonald, trop e pour résister i l'une ou à l'autre colonne et moins leore aux deux réunies, recouvra du moins sa reti-aite rsur la capitale.
Ceci se passait le 9 février, le jour même où, vers sept
E lieures du matin, l'Empereur apprenait à Nogent que, au
f delà de Sézanne, Marmont venait de ciiaaaer de Baye ce
, bataillon russe du coips de Sacken, dont on disait la tête
e colonne déjà au delà de îlontrairail. En même temps,
MËMOinS!». — T, 111. 11
et d'heure en heure, étaient arrn'és de Paria des cris d'épouvante : Meaux fayaît sur notre capitale ! Bliicher était à ses portes !
A ces nouvelles, qui lui montrent ce général d'échanffourée méprisant assez sa détresse pour oeer défiler ainsi à sa portée, le génie guerrier de Napoléon s'indigne. Il succombera peut-être, mais non hous ce coup de pied pruBSien. Alors, s'enflamniant, il sort du désespoir des négociations par l'espoir des nouveaux combats qui s'offrent à lui : il s'élance de son lit de douleur, il court à ses cartes, s'étend sur elles, et, le compas à la main, il mesure les distances ; il fait jalonner d'épingles, dont les têtes sont chargées de cire de diverses couleurs, les positions qu'il juge occupées par l'ennemi, les routes qu'il veut suivre, les pointa qu'il veut on faire garder ou attaquer. A neuf heures, le duc de Bassnno le surprend encore dans ce travail, Ce ministre lui apportait à signer les dépêches pacifiques et résignées que, d'après ses dernières paroles de la veille, onavait passé la nuit à rédiger. « Ah! il vous voici ! s'écrie l'Empereur, que ra'apporfez-voua ? « 11 n'est plus question de cela ! Il s'agit de bien autre <c chose. Voyez, me voilà, en train de battre Blùcher de « l'œii! Il s'avance par la route de Montmirail; je le n battrai demain ! Je le battrai après-demain ! La face <t des affaires va changer, et nous verrons ! Ne précipitons n rien. Il sera toujours temps de faire uue paix comme i celle ijne l'on nous propose. »
riCTOIBliS! CHAMl'-AL'BKKT. llOSTJtiaAII. ET VAL-XCHAMPH.
8tt résolution était prise. Son génie, celui de l'attaque, Luelui de sea premières campagnes d'Italie, venait de le Iceesaieir : il allait briser les chaînes honteuses sous lesf quelles, se débattant depuis la veille, on l'avait vu près de |tBUCComber,
Dans l'heure qui suivit, Nogent fut confié au maréchal ncÉor; Allix, Pactbod, Pajol et Monbbrun reçurent l'ordre de garder, avec des dépôts et des gtirdes nationaux : , Sens et l'Tonne ; l'autre, le pont de Hontereau ; le troisième, celui de Meiun ; et le quatrième, Fontainebleau. Enfin le maréchal Oudinot devait occuper Bray et Prorins, avec queli:juea cadres, Voiià, l'informe, le fragile rideau ijuG, k trois, à quatre marches de Paris, et derrière la Seine, il opposa seul à ta grande armée ennemie, et auquel il ne craignit pas de se confier de ce côté, pour la défense de la capitale !
Quant à lui, déjà précédé par Ney, avec les divisions
DeeonzetMasiiier; par Mortier, avec lesdiTiaiousFriant et Michel ; et suivi par les divisioas de cavalerie Laferrière, Bordesoulle, Des Nouettes, Colbert et (iiiyot, dès dix heurea du matin i! marchait déjà au travers des bois et des terresmarécagensesqai séparent Nogent de Sézanne; il allait se joindre aux divisions Ricard, La G-range et Douraerc, que commandait Marmont, pour se prccipiter dans le flanc distendu que lui prêtait Bliicher, pour couper en deux sa colonne, la détruire peut-être, et lui reprendre la Marne.
Ma brigade ne suivit ce mouvement qu'une heure avant la nuit ; et pourtant, malgré cet inten*alle, la route était ai détestable et la traversée de la forêt de Traconne si laborieuse, que notre marche nocturne s'eutremôla aux restes des divisions qui noua avaient précédés. Leur trace était toute parsemée de chevaux, de soldats, de canons même, perdus ou noyés dans ces fondrières. TJn grand nombre de ces fantassins y avaient laissé lenrs chanssures ; plusieurs centaines s'étaient dispereés dans ces marécages. Le dévouement des bons et braves habitants de ces contrées vint à leur aide ; ils protégèrent cette marche, dont le sort de la guerre pouvait dépendre : leurs cordages, leurs chevaux, leurs bras, ils avaient tout offert ; et, quand vint notre tour, ce furent encore eus qui, pendant toute cette nuit froide, pluvieuse, et la plus noire de cet hiver, guidèrent, un fanal en main, notre colonne.
Quant à l'Empereur, que rien n'arrêta, i! était an'ivé, le soir même du 9 février, mais tard et mal suivi, dans Sézanne. Il croyait Marmont bien au delà .- il le supposait