BLUCHBR ET L'ARMEE PRUSSIENNE
r d'y réunir cloquante mUle liommes en arrière do Schwart-
aenberg, dès lora forcé à une retraite précipitée, que
Macdonald, Oudinot et Gérard, avertis, talonneraient.
Li, appuyé sur ses forteresses, renforcé de leurs garui-
Dilieu de ses populations les plus guerriLTes
k BOuJevées, il eût rallié à. lui quatre-vingt mille hommes,
jontre une armée tournée, déconcertée, et reculant sans
te en désordre. Il n'eût alors fallu qu'un heureux
p de gaerre pour en achever la défaite, en décharger
Kle soi français, et lui dicter, de la rive gauche du Rhin,
e paix victorieuse. Voilà queî était le grand espoir que
;te désastreuse prise de Soisaona le forçait d'abandon-
r, qu'on ie verra ressaisir trop tai'd, et qui fit sa perte.
at aussi pourquoi ce i mars, à Fismes, à ia nouvelle de
a capitulation de Moreau, son dépit fut si violent que,
a le mÉme secrétaire, il ordonna le jugement et l'exé-
intion, en place de Grève, de ce général : ordre de colère,
1 ensuite, soit dédain ou clémence, il laissa déao-
l-'béir!
C'était à Fiâmes, au moment de ce grand désappointement causé par la perte de SoîsaoïiB, au milieu de la désolation de cette autre partie de la France ravagée et de la désorganisation produite par six marches forcées inutiles, que notre malheureux Empereur Tenait d'apprendre ce redoublement d'infortune. Et pourtant, k ces nonveani coups du soit, loin de courber la tête, il ne la détourna même pas vers la Seine! Ilosamfme s'en éloigner davantage ; il résolut de poursuivre, de ressaisir Bliicher au delà de l'Aisne. Et comme les grands courages ne consistent le plus souvent qu'à dissimuler de grandes craintes, dans cette dernière lutte contre le sort et les hommes, qnelipie sombres que fussent ses pressentiments, plus actif, plus déterminé que jamais, il en appela à tout ce qui lui reaUiit de forces, il se fit des armes de tout, même de l'el&oi et du désespoir qui renvironnaient.
Quand la fatigue ou l'extrême contention d'esprit renouvelait ces accidents de santé auxquels il était sujet, et qui furent rares dans cette courte campagne, on le vit,
BaTAILLK de LAOS. 3!I
on plongé dans un bain, ou le plus souvent à demi couelié, dicter ses décrets, ses instructions, ses ordres, et jnB- (]n'anx articles de son journal officiel. C'est ainsi {[ue, diins la nuit du i au 5 mars, à Fiâmes encore, il voulut que le Moinletir fût rempli des gémissements de nos provinces en proie à l'invasion, et Paris, des députations de nos villes spoliées. Il excita ces députations à, lui demander vengeance. Dans ses proclamations, les souvenirs fameux de l'antiquité, le grand élan de 1792, l'exemple même du soulèvement actuel de l'Europe contre nos conquêtes, et dont la France était victime, il les invoqua. A ces excitations il joignit des ordres, même des menaces : nn décret somma tout Français de courir aux armes àrappr<iehe do notre armée, et de seconder ses efforts. Un autre décret prononça le supplice dû aux traîtres pour tout fonctionnaire public qui refi'oidirait les courages au lieu de les enflammer. Quant à lui, jnsqne-là et depuis 179G, pour fonder et agrandir sa fortune, il ne s'était plu qu'aux actions les plus décisives, son génie n'étant pas de ceux qui, pour prendre tin parti extrême, attendent une dernière extrémité. Ici cette extrémité était venue. Aussi ne balança-t-il paa un seul instant. Désormais Bliicher, au moment d'être écrasé avec qiiarante-huit mille liommes devant l'Aisne et contre Soissons, se trouvait au delà de cette rivière à la tête de cent mille lioinmes. Placé là, entre l'Aisne et l'Oise, Laon était son refuge. Ce fut dans cette ville que, avec quarante-deux mille liommes seulement, Napoléon résolat de le préve-
C cette retraite, et, le rejMUssant, de l'é-
treiadre, de l'anéantir dans c«t angle que forment l'Aisne et l'Oise, au-dessus de Compiègne, comme il avait fiiilli le faire en l'acculant sur Soissons et contre î'Aïsne.
Tons sea ordres partirent simnltanénient. Pendant quft ifannont et Mortier attaqueront Soissons pour y retenir Bliicher, et que Gronchy, en vengeant dans Braienea les quatre escadrons de service qui en avaient été repousses, menacera l'Aisne inférieure, lui, Nej, Victor, la cavalerie de la Garde en tête, vont remonter précipitamment cette rivière, et la passer de vive force à Berry-an- Bac. En même temps, comme Reims allait se trouver but nos derrières, il envoie Corbineau la ressaisir. Toute h nuit du 4 au 5 se passa à dicter ces décrets, ces proclamations, ces excitations pour Paris, des instructions à Macdonald, et à donner anx corps qui l'entouraient leur» ordres de marehe.
TiC lendemain 5, dès cinq heures du matin, Reims étAÏt cernée, surprise, prise, et avec elle quati-e batailloua . Russes. Au même moment, Tchemieheff était culbuté de Braisnes sur l'Aisne, nos prisonniers de la veille repris, et avec eux quelques centaines de Cosaques, Enfin, dams cette joumée. et dans le faubourg de Soissons, t'arrièregarde prussienne et russe, poursuivie de près par Mortier, faillit lui en alaudonner la porte. Ce fut Langeron, un rrançais, qui l'en repoussa. L'acharnement fut si vif que, de chaque cûté, huit cents hommes snccombèrent dans cette fausse attaque. Marmont, au m^me instant, poussait ses canons jusque sur l'Aisne. Ils sillonnèrent delNirs lionlets les masses nccnmulées de BKicbor, qui, par la
"rfce de Laon, dégorgeaient encore de Soiaaoua sar l'antre rive.
Le feld-mai'éclial, trompé par la chaleur de ces deux dernièrys attaques, crut à un passage de TAisne vers Micy et Vailli, devant sa giiuche. Il alla ee déployer en face, entre l'Aisne et la Lette. C'était ce que déairait l'Empereur. On connaît sa pensée : pressée d'en flnir, et bien plus hardie, elle tendait à nous jeter deiTière Bliicher, par Berry et Corbeny, jusqu'à Laon même.
En effet, ce jour-là même, 5 mars, il atteignit Berryau-Bac. La caTalerie de sa Garde en saisit le pont, et sur ce passage deux canons, deux cents Russes et le colonel Gagarin qui le gardait. Pendant la nuit dii h an 6, il expédia, par des conn-iers déguisés, l'ordre anx gouverneurs de Metz, Mézières et Verdun, d'intercepter les routes, et an gcnéi-al Janssens, commandant la deuxième diviBiou militaire, l'instruction de lui amener un renfort de six à
■^ mille hommes.
^K^ lendemain, 6 mare, Napoléon était k Corbeny. Laon
^PlUilait devoir être surprise, et l'espoir, quelque périllenx qu'il fiit, renaissait, lorsque, se sentant pria en flanc lui-même, vers Craonne, il fallut qu'il s'arrêtât. Cara^ man, officier d'ordonnance, fut aussitôt détaché de ce côté avec un bataillon de la vieille Gai'de, L'attaque était aériense : on fut obligé d'appuyer ce bataillon par une
p'était Bliicher ! Averti, vers le milien du jour, du
e l'Aisne à Berry, derrière sa gauche, it accon-
j, Son but était de noas conper, à Corljeny, la roui*
iU MEMOIEES D'UN AIDE DE CAMP.
de Laon et de s'en rendre maître, comme il l'était de celle de Soissons à cette ville. Déjà sa. tête de colonne s'était emparée des longues et de plus en plus étroites hauteura qui, s'étendant de l'uu à l'autre de ces grands chemins, entre les affluents de l'Aisne et de la Lette, ae terminent à, Craonne.
Mais l'Empereur Venait de le prévenir à Corbeny, A cette nouvelle, instruit par ses périls précédents, il se presse, avec Bnlow et ses bagages, de gagner Laon par la route de Soieaons ; il laisse devant Craonne Woronzow, Sacken et cinquante-huit mille Russes. Leur instruction est d'attirer, de retenir, de combattre Napoléon sur ce plateau. Fier de son nombre, il ose plus : il fait tourner, au loin et à travers champs, la droite de l'Empereur par trois autres corps. Il espère que, le lendemain, ils prendront en flanc Napoléon au milieu de sa lutte contre Woronzow, et que, en même temps, ils lui couperont, vers Fétieus, la route de Corbeny à Laon, où lui-même sa hâte d'aller s'établir : manœuvre trop étendue, où le temps fut mal calculé, ainsi que les difficultés d'un terrain inconnu ; d'où vint que, de ces trois corps, l'nn s'engrava, et que les deux autres s'égarèrent ; ce qui, fort heureusement, rendit vaine cette combinaison.
Ceiiendant, Napoléon, arrivé le 6 mars au soir à Corbeny, s'était vu forcé de s'y arrêter pour faire &ce ii Woronzow. La nuit était rei'enue : tout, hors lui seul, reposait. Entouré d'habitants de ces campagues, les mu appelés, la plupart accourus d'eux-mêmes, il les interrogeait ; car tels sont les soins précurseurs des batailles, et
qu'il faut ajouter à la fatigue des marches précédentes, à l'anxiété, à l'appréciation d'une foule de rapports, à i'étude des cartes, des accidenta du terrain et des distances : travaux indiapensablea pour deviner les projeta de l'ennemi, pour arrêter le sien, et faire concourir mille ordres de détail à. un grand ensemble.
Parmi ces habitants, que, selon son habitude, l'Empereur interrogeait lui-même, il reconnut Bussy, l'un de ses anciens camarades de lieutenance au régiment d'artillerie de La Fère. Cet émigré, jadis rentré, avait, depuis 8on retour, %'écu retiré dans son patrimoine. L'entrevue fut touchante. Napoléon, ému, le prit aussitôt pour aide de camp ; il le nomma colonel, et le destina à lui servir, dès le lendemain, de guide devant Craonne. Par un hasard singulier, quelques instants après, un certain Wolf, ancien sei^nt d'artillerie dans ce même régiment, parvint de Strasbourg jusqu'au Quartier Impéi-ial. Il fut introduit. Les nouvelles qu'il apportait encouragèrent. « La terreur, dit-il, régnait derrière la Coalition, c Kos places d'Alsace et de Lorraine étaient faiblement « obser\-éeB; les sorties de leurs gîirnisona, partout heut reuaes ; et le patriotisme des habitants, funeste aux 'I détachements ennemis qui tiaversaient l'est de la K France. » Wolf fut à l'instant décoi-é de l'Oitli'e
Ces deuï rencontres, qui rappelaient à Napoléon, dans ces instants déBespérés, l'âge de l'espoir ; ces souvenirs, quand il semblait lui rester si peu d'avenir, rapprop-chaient daus son cœur déchiré les deux extrémités de sa
MÈaOIREB. — T. m. w
grande carrière ; ils Ini rendirent un peu nioina pénible cette nuit ai iâtigante. Puis, comme il se servait de tout, ilfit publier ces détails, vantant ces dévouements k sa cause, à sa personne, et les offrant à la France pour example.
Le 7 mara, dès le point du jour, il fut à Craonne, et reconnut la position d'où l'ennemi le menaçait. Elle était formidable : elle dominait ; deux ravins profcHidB en couvraient la gauche et la droite; un troisième, le centre : au-delà même, et pour aborder l'ennemi, ii y avait à s'allonger, k découvert, sur an étranglement du plateau qu'il fallait reconquérir. Derrière ces ravins, et à l'issue de ce défilé, le plateau s'élargissait brusquement; la créfce en était hérissée d'une première ligne de soisantedouze canons et de dix-huit mille baïonnettes. Derrière celles-ci, trente-deux mille antres se trouvaient prêtes.
L'Empereur se décida à les attaquer par leurs ailes, Nansouty et une partie de la cavalerie à notre gauche, Ney à notre droite, que Victor soutiendrait. De ce côté, le ravin d'Aillés se prolongeait autour du flanc gauche ennemi ; c'était le point décisif. Mais Victor n'était p<Mnt encore arrivé ; Mortier, qui se hâtait, était encore pins éloigné ; quant à Marmont, on ne pouvait pas y compter ; et, dans CCS premiers moments, l'Empereur n'avait à opposer, aux cinquante -huit raille Russes de "Woronzuw, que neuf mille hommes !
Il fallait attendre. Cependant, le jour grandissait; et Napoléon, soit impatience de laver de sang étranger tant d'affronts cruels, soit pour préparer une diversion k l'ftt-
"taque de Ney, suit pour marquer l'offensive, commença la bataille, en faisant canonner le centre russe par l'artillerie de sa Garde. Xey, qu'enflaamiait toujonra la vue de l'ennemi, fnt pina impatient encore. Il prit cela pour un signal. Il n'avait qne trois mille sept cents hommes ; il ne pouvait espérer de cea conscrits que le moins difficile des courages, celui de l'attaque, où le mouvement en avant laisse morts et blessés derrière, empêche d'entendre, de compter lea coups, et étourdit sur le danger. Oès nos premiers feux d'artillerie, surbaissant du fond de son ravin de la Lette en avant d'Aillés, il les lança donc à cet asaaut. Mais à peine s'était-il montré i^ déconvert, qu'une grêle de plomb et de mitraille l'aiTêta court. Tont ce que put son impétueuse valeur fut de demeurer
feu, en appelant à son aide.
Lu était aux prises, il n'y avait point à le démentir ;
I Napoléon, surpris, ne put que lui envoyer, à mesure
iTils arrivaient, de faibles renforts. Ce ftit d'abord Vic-
c la division Rebeval ; puis, Gronchy et les di'a-
B de Roussel ; enfin, La Perrière avec quelques eaca-
; secours inanffieanta, et d'autant plus que, leur
rivée ayant été successive, leurs efforts manquèrent
maernble. Le malheur aussi s'en mêla ; ces trois chefs,
esque en arrivant sur ce champ de carnage, y tombè-
|Bt blessés l'un après l'autre.
' Déjà la moitié des nôtres avait anccombé: lea colonnes d'attaque de Ney, criblées de balles, ressemblaient bien moins i, dea masses qu'ans tirailleurs qui souvent
encore : son impuissance restait menaçante. Muis, à m fi^anche, la division Rebeval, toute d'enfants, dont le plus ancien n'avait paa trent* jours de service, trompait l'ennemi par une iîxité d'une autre nature. Ces pauvres recrues, assourdies, saisies de stupeur, au milieu des aiffleraents de cette grêle meurtrière, étaient incapables de jnouvemeot. Leur général aurait voulu les abriter, mais il craignit, au premier pas qu'il ordonnerait, de les Toir tourbillonner et fuir en désordre. Tout ce qu'il put faire de mieux, aidé de leurs officiers, et sous-of ficierg, f ut; de les maintenir immobiles.
Quant k leur feu, il était nul : une part tirée machinalement en l'air, et l'antre se perdant en terre, la pesanteur de l'arme, i^uand ces trop faibles mains l'abattaient, emportant la plupart des coups daiis cette inutile direction. Leurs artOleurs n'en savaient guère davantage : pendant qu'ils s'efforçaient gauchement de mettre en batterie, les boulets russes brisaient leurs pièces.
L'ennemi, s'apercevant enfin de leur détresse, s'ébranlait pom- les achever, quand panit Drouot. Il acconrat an galop, avec deux batteries de la Garde. Aussitôt, d'écharpe et à demi-portée, il déchira et aiTêta les bataillons rassea par la vivacité et l'habile audace des feux qn'il dirigea. Puis, courant ans canonniers de Rebeval, il mit pied à terre au milieu de ces conscrits ; et là, aussi tranquille au travers de cette mitraille qu'au polygone, on le vit rectifier leur position, leur montrer à cliarger, à pointer leurs pièces, avec ce calme actif, cette ferme donceur et ce dévouement simple et naïf, qui eu faisaient
I honime à part entre tant de guerrière remartjuaiileH !
II fallut céder cependant. Ney lui-même, réduit à deux mille hommes, épuisé de aang et d'efforts, retomba dans le fond du ravin, oii, d'asBaillant qu'il avait été, il se vit i-éduJt à se défendre. Depuis longtemps il envoyait, à tous moments, avertir l'Empereur de sa détresse. De son côté, Napoléon, impatient, pressait, à force d'officiers d'ordonnance, l'arrivée de ses colonnes. Heureusement, elles approchaient. La ténacité de Ney et les efforts de Drouot leur en a\'aîent donné le temps, et surtout l'habitude de l'ennemi, quand Napoléon était présent, de se croire nasez honoré en se défendant.
Mortier, en effet, commençait à paraître, et Charpentier, avec trois mille hommes, arrivait, L'Empereur confia à cet ancien et habile général le commandement de Victor. li n'y avait plus un instant à perdre : les restes de Ney et de Retjeval, foudroyés au fond du ravin de Vanclerc, perdaient toute contenance ; le désordre, préeursenr des déroutes, allait commencer, quand on aperçut ce renfort En même temps, l'Empereur promit le Jnoours de sa Garde : qu'elle allait attaquer le centre ; s'épuiserait plus en efforts sans ensemble ; qn'en- L l'attaque allait être simultanée. Aussitôt Ney et iarpentier, s'aidant de queiques bouquets de bois, i-eintèrent à l'assaut de l'aile gauche i-usse. Tout à !a î, Colbert, qu'appuyèrent Priant et Urouot, força leur t Nansouty, qui, jnsijue-là sans artillerie, n'avait fait qne de faibles et vains efforts contre leur di-oite, les «itéra. Tout réusait : la retraite de "Woronzow devint
pour lai aussi meurtrière qae l'avait été pour nona défensive. II prc&ta pourtant de toutes les difficultés du terrain, mais ce fat en vain. A la fin du jour, l'ardeni inépuisable de Ney, secondée par les cbarges de Colbert et les rapides manœuvres de Belliard, de Drotiot et de Charpentier, lui avait, depuis Craonne jusqu'à la rente de Soîssona, par morceaux et coup sur coup, arraché tant ce long plateau : glorieuse, mais triste, mais coûteuse et fatale conquête, hors du but qu'on s'était proposé ; sans autres trophées que des morts, et qu'ensanglantaient douze généraux et donze mille tués on blessés ! La moitié en était russe; mais les alliés en avaient tant à perdre, et nous, si peu !
Ce qu'il y avait de plus fôcheux encore, c'est que, retardé, détourné par ce combat, au lieu d'avoir réussi k se placer à Laon par la route de Berrj% en tête du feld-maréchal, l'Empereur ne se trouvait plus qu'à sa suite, but la route de boissons à cette ville, où Bliicher était déjà.
Napoléon coucha à Bray. Les rapports de la joarnéa furent sinistres. Chez Ney les situations étaient réduites de moitié; celle de Reberal, des deux tiers ! C'étaient nos cadres, devenus si rares et d'autant plus précieux, qui avaient le plus souffert. Avec des soldats si neufe, les officiers, les sous-officiers avaient tout à faire. La voix ne suHisant pas, il fallait se multiplier, commander par l'exemple, et se prodiguer : de là, des pertes irréparables î Il y ent, ce jour-là, un régiment, le 14'"de voltigeurs, où, sur trente-trois officiers présenta à l'appel du matin, trois seulement répondirent à l'appel du soir ! L'Empereur en
Ëob consterné. 11 s'écria, il écrivit même à son frère : « Que t la Vieille Garde seule se aontenait ; que le reste fondait me de la neige! »
Cependant, la nuit depuis longtemps était close ; et K^umigny, revenant encore du Congrès, errait à travers PchampB, guidé par les traces de la bataille. Apercevant enfin un feu des bivouacs de la Garde, il y courut, et demanda l'Empereur, n Que lui voulez-vous ? répondit grenadier, — Je viens en courrier, répliqua [ Eumigny. — Eh bien, c'est par là, ! reprit le vétéran; ! mais n'allez pas le réveiller, il n'a en que trop de ! tracas aujotird'liui ; laissez-le dormir tranquille ; il a n assez de chagrins, le pauvre homme ! » miguy, tout ému, renfonça ses larmes, passa et se résenta devant l'Empereur. Il apportait de Châtillon nn Idtimatum. C'était le méoie que celui de Nogent. <c On I voulait une réponse définitive. 11 fallait, ou se soumet- K tre aux conditions imposées, ou, pour la dernière fois, K envoyer les siennes, mais sur-le-champ ; sans quoi,
■ toute négociation devait être rompue, et le Congrès se p dissoudre à l'instant même ! Six jours de délai seu-
■ lement étaient accordés. )> Il y en avait trois que Ruhîgny était en route ; l'Empereur, néanmoins, le remît B lendemain.
a nuit fut pénible. Le champ de bataille de la veille «■lait plus éloquemmeut pour la pais que le Congrès et t duc de Vicence. L'Empereur, harassé, entouré de torts, de mourants, était rassasié, dégoiité de guerres. 11 B bientôt redemander Ruraigny. Mais, sur ce qu'Anvers
et Mayence étaient d'abord exigées, se récriant « (ju'on voulait lui arracher, dit-il, étaient ses deux plus a importants établissements de guerre et de commerce! w Quant à l'urgence de la paix, il en convenait : la mort I de Eusca, ce Moreau, avec ce nom fatal à la rrance, « avaient dérangé ses plans. Il fallait désormais de nonï velles chances. »
Il parlait ainsi, par exclamations, et en marchant par élans comme il parlait. Mais Rumigny avait juré but l'honneur, à Caulaincourt, qu'il oserait insister. II demanda à l'Empereur son ultimatum. Napoléon répliqos plus vivement encore : « Que cela était impossible I Qu'on « voulait d'immenses concessions, d'énormes sacrifices I c Était-ce donc à lui k les provoquer? S'il fallait recevoir « le ]oug, devait-il s'y offrir lui-même ? C'était bien le ï moins qu'on îe lui présentât, qu'on lui fît vio- « leuce ! * A cela Kumigny repartit : « Qu'il suffirait aa a duc de Vicence d'une autorisation verbale de signer la B pais. Sa Majesté devait être siire du dévouement de « son ministre ; elle connaissait son patriotisme; elle le « savait prêt à se sacritier à sa gloire et au salut de la t France! Que l'Empereur s'abandonne donc k la res- « ponsabilité du duc de Vicence, et, qu'il n'en doute pas, •r ce ministre ne signera qu'aux meilleures conditions « possibles une paix devenue si pressante, qu'aujour- « d'hni la moindre indécision la ferait manquer pour a jamais ! » L'Empereur était redevenu calme ; il ne s'irrita point de cette insistance ; il dit alors seulement : K D'est bien. Je vais répondre. Fain, écrivez ! »
BATAILLE DE LAON. 33n
Euinignj-aetroiivaituncemomenl.m'a-t-ildit, debout et adossé à la cheminée, près de Maret. Napoléon, en parcourant ea chambre, dictait à haute voix. Après quel- ^^CLUea minntes, Rimiigny, n'entendant rien de positif ^Bswait un intervalle : s Mais, Sire, s'écria-t-il, il m'est îm- ^Bf possible de ne pas vous faire observer que cela ne suf- ^K: fira point. Ce sont de pleins ponvoirs que demande le ^^K duc de Vicence ! u A cette interpellation, et quoique ^^^apoléon l'eut sonlferte, Maret poussant vivement du ^^coude l'envoyé de Caulaincoort, lui dit à voix basse : a Que faites-vous donc là, monsieur ? On n'interrompt « point ainsi l'Empereur ! n Rumigny, étonné, ne i-épli- GQna pas; mais, la dictée arrivant à son terme sans la inclusion qu'il attendait, engagé par sa parole, pressé ^r sa conscience, convaincu que du résultat de sa rais- HÏon dépendait tout, il osa répeter son obsen-ation précédente, ajoutant : « Que s'il ne rapportait rien de pins, s le Congrès serait dissous ce jour-là même ! » Sur quoi, educde Basaano, lesaisissantaubras.luicriaà l'oreille : f Ah ! c'en est trop, monsieur ; Je vous ordonne de vou^ I taire ! »
i Quant à l'Empereur, il se contJsnta de répondre avec
(onceur : « Allons, soyez tranquille : Maret vous don-
I nera vos instructions. Dites à Caulaincourt qu'il nous
lonne besogne ! Mais les Cosaques ! et par où
t le rejoindreK-vous ? Ah! ce malheureux Moreau!
I Avoir livré Soissons ! Bon, je vois que voua conuaia-
t sez le pays, et que vous êtes résolu. Allez, et que Dieu t vous garde I »
Déa que Rumigny se trouva seul avec le duc de Bas- Hano, il lui exprima son étonnemeut des injonctionB qu'il venait de lui adresser dans une circonstance aussi critiqne. Mais celui-ci, Boit habitude, comme Berthier qui, du moins, poussait les autres à dire ce qu'il n'osait, soit dévouement, et qu'il comprît mieux la résolution héroïque de Napoléon, répondît à l'envoyé de Canlaincourt : « Qu'il ne doutait pas de sa bonne intention ; mais, si <i les meilleurs amis de l'Empereur lui retournaient aiufâ « le poignard dans le sein, que ne feraient donc pas ses a ennemis les plus cruels ? »
Rumigny partit, au désespoir. Les chances de la paix, comme celles de la guerre, lui paraissaient épuisées. Pourtant, quant à celles de la paix, d'une pais à la vérité désastreuse, ce jour-la encore, 8 mars. Napoléon ne se trompait ]ia8. Une lettre de Mettemich du 18, une réponse verbale du 19 et du même ministre, et la demtère séance du Congrès de ce même jour l'ont prouvé. Ce fut douze jours plus tard que ces tristes chances, constamment dédaignées pal' la fierté de notre Empereur, arrivèrent enfin à leur terme. Cellesde la gnerre devaient durer jusqu'au 31 mars, vingt-trois jours encore.
La paix ainsi ajournée, qn'allait-il fiiire de sa victoire de Craonne, si sanglante et ai intempestive ? Le temps pressait, il fallait tout risquer pour mettre promptement Bliicherhore de combat ou de portée, afin de retourner à Schwartzenberg, et d'arrêter sa marche sur la capitale. Mais, sur cette tonte de Soissons à Laon, position, nombre, ensemble, tout allait être à l'avantage des ennemJBi
impter que snr leurs fautes, et, pour tenter cette fortune, à payer d'audace. Napoléon se décida donc J à poursuivre, à pousser devant loi sans lâcher prise, ea-'j pérant achever un ébraulement déjà commencé, et, dans I une première surprise, ressaisir Laon. Marmont arrivait sur la route de Berry-au-Bac à cette ville : i! reçut l'or- ,dre de marcher ptomptement, par ce chemin, à la même
■ Da:
Dans l'armée, plusieurs crurent (]ue l'Empereur eût
mieux réussi en masquant, par uu détachement sur la
route de Soissoiis, son retour snr celle de BeiTy-au-Bac.
Ils dirent que, ainsi réuni à Marmont, son agression sur
■jLaoïi aurait eu plus d'ensemble, et qu'elle eût été plus
lenaçante. Au reste, daus ces jugements après coup, hors
ces mille circonstances qui décident, si graves la veille
iB combats, et dont lelendemain on ne tient plus compte,
sont fréquentes. Le iait, c'est que Napoléon'l 'avait que le chois des dangers, que tous étaient extraie succès invraieemblable, et qu'il fallait pourtant 1 imptement agir, couservcr l'attatjue, et, puisqu'il n'* it qu'nne force imaginaiK-, ne point ris(]uer d'en perdrftj même en ne lâchant prise un instant sur unfti ite que pour s'élancer plus résolument sur l'autre.
espérait que son avant-garde pourrait atteindre Laon ' jour-là mérae ; mais tout ce qu'elle put foire fut de l'ennemi jusqu'à Étouvelle. Co village, situé sur longue chaussée, élevée au-dessus de larges et promarais, était une position inexpugnable. Les Rusan comprirent la force, ils s'y établirent, lia comp-
ft36 -iréwôïRES Tirw Xîde de camp.
UieDt bit'Q y passer une nnit tranquille. Mais Napoléon venait d'apprendre l'écacuatiou de Soissona; il crut B!ucher pins déconcerté que jamais. L'abandon de cette ville le persuada que, même duns la position de Laoo, ce mftréchal avait perdu tout espoir de se défendre. La vérité, c'est que Bliicher, sans tant de calculs, nous rendait Soiesons en se décidant k nous disputer Laon, et que l'Ëmreur se trompait logiquement, en ne supposant pas une inconséquence.
L'attitude des Russes, à Ëtouvelle, ne lui parât donc être que celle d'une arrière-garde, masquant quelque mouvement désordonné, et vraisemblable meut une retraite. Dès lors, comptant la changer en déroute, il se décida, plus que jamais, à poursuivre son avautage. '
Toutefois, pour aider l'occasion, ou à son défaut la oréer, la nuit lui inspira l'essai d'une surprise. Ney ent l'ordre d'attaquer Etouvelle subitement, à la baïonnette, à une heure après minuit. La trouée faite, aussitôt Beliiard et sa cavalerie devaient s'y précipiter, pousser an travers des ténèbres, jusque sur Laon, y propager rapidement la confusion d'une fuite nocturne, et peut-être s'en emparer.
Tout semblait dépendre de cette attaque : l'Empereur ne négligea rien pour en assurer le succès. A la chute du jour, il envoya sur sa gauche deux bataillons et deux escadi^oDS de sa vieiîle garde ; leur marche était réglée : à une heure du matin, l'heure de Ney, ils devaient avoir tourné le défilé, et par leur attaque simultanée, favoriser celle de ce maréchal. Malheureusement 0 en confia la dx-
rectiou à l'un de ces officiers brayants, partant ventre k terre, mais qui se ralcntisBent dès qu'ils sont hoi's de TUe du maître. Ce détachement d'élite u'arriva qu'après coup, une heure trop tard, lorsque Ney tout seul avait réusai, et pour se rénnir à sa victoire. Elle avait été complète : les Russes, surpris par les baïonnettes du S""*^^ léger, avaient passé du sommeil à la déroute! On n'avait eu jusqu'au delà de deux heures du matin et de Chevy, qu'à culbuter, prendreou tuer tout ce qui n'avait pas eu le tempsdefuir.
Va débouché ouvert, c'était à la cavalerie à achever. On dit qce son chef, étonné de la témérité de cette attaque nocturne, avait représenté à l'Empereur l'irapossibilité de cette espèce de longue et aveugle charge de cavalerie en pleine nuit, an travers de tous les accidents d'un terrain inconnu et des résistaucea d'un ennemi invisible. Mais l'Empereur était forcé de tout risquer ; cette observation l'irrita, il n'en tint compte. Il savait bien, au reste, que, livrés à eux-mêmes, ses généraux ne tenteraient rien qui ne fût possible.
Belliard obéit, comme en pareil cas on obéissait, à contre-cœur, et sans cette conscience du succès qui seule peut l'assurer, toutefois quand l'entreprise n'est point inexécutable. Celle-ci l'était : aussi chereha-t-il, dans cette marche, à gagner le jour, plus nécessaire encore aux mouvements de la cavalerie qu'à ceux de l'infanterie. Il n'arriva donc, en avant de Ney, qu'à cinq heures du matin, quand Bliicher, averti, s'était mis en garde. Alors même, aveuglée encore par la double obscurité d'une nuit d'hiver et d'un épais brouillard, sa cavalerie ne put qu'a-
338 MÉMOIKES D'tTN AIDE DE CAaP.
vancer à tâtons, perdant sa rapidité, le premier de ses avantages.
Xcanmoins, tant qn'il n'y eut qu'à marcher anr la grande ronte, elle chassa l'ennemi devant elle; mais, a'étant heurtée contre Semilly et contre les hauteurs, d'environ quarante mètres, sur lesquelles Laon est bâtie, une décharge d'artillerie, qni en partit, renversa la tête de sa colonne. Le reste s'arrêta. On attendit pour voir où l'on était, et à qui on avait affaire.
L'Empereur accoumt alors. Il était sept heures du matin. Depuis )a veille, l'armée ennemie entière, cent mille hommes an nnoins, était en bataille : son centre à Laon ; sa droite, de soixante mille hommes, en travers de la route de Soissons, devant l'Empereur, qui n'avait contre elle qne vingt-deux mille hommes ; six mille aatree étaient encore à huit heures de marche. La gauche de Bliicher, trente mille sabres et baïonnettes, défendait la route, venant de BeiTj--an-Bac, contre Marmont qui ne pouvait aiTiver que vers midi, et qui n'avait pas douze mille hommes. Ajoutez que, au sommet de cet angle obtns, le centre ennemi, bien lié à ses deux ailes, dominait ce champ de bataille, tandis qu'un krge intervalle sépamt entièrement nos deux attaques.
Ce fut un bonheur que le brouillard prolong^t la nuit : il cacha notre petit nombre. Napoléon, persévérant dans son espoir, en profita. Deux villages, Ardon et Semillj, fortement occupés, marquaient la première ligne des alliés; il les fit emporter à l'arme blanche. On continuait, lorsqu'on se choqua inopinément contre les oo-
Les de Bliicher. Elles étaient serrées en masses immobiJee. Leur artillerie se couvrit de feux inabordables. Il fallut s'arrêter, se mettre à l'abri, et, jusqu'à onze heures, une canonnade incertaine, traveraant d'épaissea vapeurs, occupa seule le champ de bataille.
Alors panit !e soleil, et avec lui notre impuissance. Aussitôt Bliicher. noua ayant comptés, prit l'offensive, et Semilly ainsi qu'Ardou nous furent arrachés. Mais l'Empei-eur, à sa ténacité oMinaire en joignit une qui tenait du désespoir; calme toutefois, et toujours calculé, il comptait encoi'e sur l'effet accoutumé de sa présence. A l'entendre, <t chacun voyait mal ! l'ennemi était en retraite ! s II ne répondait aux rapports contraires et aux objections de ses généraux, qu'eu les poussant en avant. li espérait déconcerter Blùcher à force d'audace. Notre armée était développée, sur un front étroit, de illy au mamelon de Clacy : Mortier à droite, Ney à tnche; elle ne montrait que dix-huit mille cinq cents hommes en ligne, et trois mille cinq cents en i-cserve.Bulow et Strogonow l'abordèrent de front, tandis que Wow, dirigé vers Clacy, en tournait la gauche. Ardon. lilly et Clacy devinrent donc les points contestés. La consistait pour nous dans la reprise des deux villages, victoire stérile ! Celle de Bliiir, qui venait de s'en rendre maître, dépendait de la Clacy, victoire décisive, soit qu'il eût alors acculé de front l'Empereur contre le défilé d'où il sortait ; soit que, culbutant notre gauche, il eut déposté Napoléon de la grande route et de sa retraite.
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WO MKMOIBEB DTK AIDE DE CAMP.
Rien de toot cela n'arriva. Et Mpendant, vers midi. cett« position de GIugt, dont tout dépendait, nous avait été enlevée par Woronzow. Mais, en ce moment, l'apparition de ^rmont, sut la ronte de Beims, rendit Blûcher incertain. Son esprit se partagea entre deas appréhensions, et ragna de l'nne à l'antre- Se quel coté était l'attaque principale on la diversion !' L'attaque par la route de f>ois8ons montrait si peu de forces ! Celle de la ronte de Reims, commencée pins tard, mais qui menaçait sa retraite, n'était-elle pas la véritable ?
Pendant cette indécision, l'héroïsme, toiijonra déciaif, de Ney, changea en revers les premiers snccès des Coalisés. Suivi de quehjues escadrons de la Garde el de Letort, il se précipita de front sur Bulow ; Belliard et Roussel secondèrent, en flanc, son attaque ; tont céda 80UB leurs charges impétueuses, et, l'infanterie de Foret de Morran les ayant Bui^'is au pas de course, Ârdon tut rictorieuaement ressaisi. Charpentier et sis mille hommes arrivaient en ce moment. L'Emperenr leur fit chasser de Clacj les Russes de Woronzow. Il était quatre heures. I^ous étions maîtres de ce dangereux champ do bataille, quand rinqniétnde de Bliicher, ramenée de ce côté, le décida : il tenta on dernier effort. La prise d'Ardon en ftit le seul résultat. La bataille ainsi, sar cette route, rata indécise.
Il en était de même, en ce moment, sur la ronte de Reims à Laon. De ce côté, Maimont, pressé par les" ordres redoublés de Napoléon, avait poussé Teonemi devant lui jusqu'à Athis. Là, en vne de Laon, sa faible
Bataille de laon. s+i
^vant-garde, comme un point au milieu d'une vaste plaine, s'était arrêtée sar les cendres de ce hameau. Cette position était follement aventurée. C'était, par quelques centaines de fantassins seulement, appuyés de trop loin sur dix mille sabres et Ixiionnettes que nul obstacle de terrain ne protégeait, prétendre menacer, à bout portant, plus de cent mille hommes ! Néanmoins, la journée ainsi terminée, Marmont, comme l'Empereur, avait eonaerré l'attitude de l'offensive.
II n'était pourtant pius possible de croire à une terreur panique de notre adversaire. Le colonel Fabvier, souschef d'état-maj or de Marmont, assure que Napoléon venait d'envoyer à son maréchal l'oi-dre de feindre de se retirer ; que sou projet était d'attirer tonte l'attention de Bliiehev sur la route de Soissons, tandis que, par une manœuvre subite, passant tout entier sur celle de Eeims, il ysurprendrait le feld-maréchal, et le déposterait de Laon par cette attaque du côté de sa retraite. Fabvier ajoute que, par malheur, cet ordre se perdit en route. D'autres, quelle qu'en soit l'invraisemblance, disent que l'Empereur persévérait daus son obstination désespérée, et que, repoussant tonte représentation, il voulait, le lendemain, 10 mars, i-ecomniencer simultanément cette lutte disproportionnée sur les deux routt^s.
Quoi qu'il en soit, la nuit venue, l'Empereur s'était retiré à Chavignon. Son repas fini, après quelques heures de repos, les rapports de la veille étant arrivés, il reprenait, vers deux heures du matin, ses travaux, et s'occupait d'é- ^^tablir la communication entre ses deu.t attaques, quaud
tout à coup, vers troÎB ou quatre heuiea après miDoit, denx dia^ODs an corps de Marmont, démontra, éperdna et hors d'haleine, accoururent se réfugier aux feus des grandes gardes du quartier impérial. Ils annonçaient une surprise nocturne, une complète déroute. On se hâta d'avertir l'Empereur que, à les entendre, du côté de Marmont tout semblait perdu!
Fain, qui était présent et qu'il faut croire, dît quel'Bmpereur commençait à s'hahiller; que déjà l'ordre d'attaquer Laon était donné; mais que, à cette nouvelle, a' tendant à être assailli lui-même, il ne songea d'abord qu'fc se préparer à se défendre. Il sut bientôt que, en effet, an moment où les bivouacs du duc de Eaguse s'étaient imprudemment allumés, depuis Atliis jusqu'au bois de Lavergny, la cavalerie prussienne, suivie d'infiinterie, avait subitement attaqué et enveloppé ce faible corps. Son désastre était effroyable. A l'imprudence du chef s'étaient jointes plusieurs fautes de détail. D'une part, onze mille hommes, surchargés de soixante pièces de canon et de leurs caissons, s'étaient paisiblement endormis au milieu d'une plaine immense, en avant d'un défilé, et à portéede ijuarante mille ennemis qui, iwndant cinq heures de jonr, les avaient comptés.
D'autre part, l'avaut-garde, placée trop avant sans nul appui, avait été enlevée, sans avoir en le temps dedonnerl'alerte. Quant à l'artillerie, parquée et restée à la prolonge, on l'avait mise dans la plaine , en dehors des larges fossés de la grande route, sans lui préparer la possibilité de reprendre cette seule voie de retraite.
fcTorck, au contraire, avait habilement profité de toutes
M fautea.A la droite de Marmont, nos trois raille cbevauï,
{âptia dans les ténèbres pur eept mille cavaliers priisBiene,
'un premier choc, renversés et disséminés
£ la plaine, en pelotons épars, les uns se défendant en
espérés, le plus grand nombre fuyant en déroute, à tra-
péle-raêle avec l'ennemi : celui-ci, pour les
LS surprendre, les abordant aux cris de Vive V Empereur !
■ nôtres, criant Bfiwca.'pourleur éeliapper. La plupart
t réfugiés, ventre à terre, au milieu de notre ar-
rie; ils y avaient porté la terreur; et tous ensemble,
la, hommes, chevaux, se précipitant, s'étaient efforcés
pier la grande route. Dans leur effarement, ils avaient
: les larges et profonds fossés qui la bordaient, et s'y
t culbutés les uns sur les autres, sous les coups de
inemi qui les poursuivait. Douze cents cavaliers,
3 canons, trente-deux caissons, venaient d'être
pduB dans ce désastre !
[i 'orgueil de Marmont, toujours dédaigneux des prés de la défensive, en était cause ; et ce fut encore B. oi^eil inflexible et son courage indomptable qui l'en ^ent. Dans son malheur, sans se déconcerter, ralliant Il infanterie, il avait tenu ferme, à la tétedu bois de Laies canons qui lui l'estaient, fusillant, mil'obscurité tout ce qui l'approchait, Touten corps d'infanteried'Yorck,biendirigé par le jeune jher, ayant tourné sa gauche, l'avait déposté. Tout jxcepté, s'en était allé à la débandade. Mais sa- ^tenance avait donné le temps à quelques centaines de
fautasBins, coiiimandés par Fabvier, et envoyés en reconnaissance vers l'Empereur, de reveairBur leure pas : ils se firent jour, et s'établirent vaillamment, en arrière-garde sur la grande route.
Fabvier dit que la nnit était si noire, qu'alors, de part et d'autre, on n'avaitpajugerde la position de laiigne opposée qu'au bruit et à la lueur dea coups de fusil qui ea partaient. On s'étoit aiasi fasiUé sans se voir,et en faisant battre la charge des deux côtés sans faire un pas. Enfin, cédant à propos, Fabvier avait reculé sans désoi-dre jusqu'au défilé de Fétieux. Ce passage était la seule voie ouverte i la retraite de Marmont, et, depuis une heure, la cavalerie prussienne l'y avait prévenu. Les restes de ce mulheoreax corps d'armée devaient donc être perdus sans resBoarcei mais un hasard les avait sauvés. La fortune avait voulu que soixante vieux chasseurs de la Garde, escortant dea équipages, se fussent trouvés là. Ces braves soldats ne s'étaient pas étonnés : ils venaient, par une résistance intrépide, de conserver à la déroute de Marmont cette voie de salut.
Ou sut plus tard que dès lors le danger a\-ait diminué; que Marmont avait pu rallier ses restes, et, le lendemain. 10 mars, reprendre quelque haleine à Corljeny ; api-ès quoi, il lui avait fallu reculer encore, efc aller s'abriter à Berryau-Bac, au delà de l'Aisne.
A la nouvelle du succès de cette éehauffonrée, Blûcher ne doute plus de rien, II lui semble qu'il n'y a plus qu'à envoyer achever Marmont sur la route de Reims, et faits tourner, par celle de Bmyères, en deçà et au delà de l'Aisne,
fuite infaillible de Napoléon. Lni-raênie, avec le reste de son armée, va poursuivre l'Empereur. Ses ordres turent, dit-on, donnés j^nssitôt en conaéqueuce.
Plein de cette confiance, dès les premières clai'téa du 10 mars, ii pousse sur Clacy une tête de colonne russe. Mais Charpentier , bien banicadé dans ce village , la lui brise à coupsde mitraille.Blùcher s'indigne, ilordonnederedoubler mais, sept fois repoussé, Wintaiugerode,enfinrebnté, recule. Blùcher, de plus en plas étonné, voit en ménae temps notre droite, sous Mortier, menacer Laon.L'inqniétude le res- .saisit : il s'alarme pour les corps qu'il vient de détacher. Dèa lors, révoquant ses instructions, il envoie aux uns l'ordre de rétrograder, il suspend le départ des autres, les resserre autour de lui, et passe de l'agression à la défensive.
Napoléon, au contraire, ainsi mutilé de son aile droite, et rédoit à vingt-deos mille hommes contre cent mille, ne songe pas seulement à attendre en combattant, pour gagner la nuit, favorable à sa retraite ; ce qu'il prétend encore, c'est vaincre, c'est chasser, dn point stratégique et si important de Laon, son adversaire ! 11 ne peut se décider à lâcher prise, à céder, et, en reculant, à renoncer à ce prestige de anpériorité qui lui tient lien d'armée, et qni est la seule ressource qui lui reste.
On le vit alors lui-même, sur un mamelon à di-oite de Clacy, dévorant la position ennemie de son regard, s'obstiner à supposer que Bliicher était dégarni, devant Ini, pour achever Marraont. Sur cette supposition, et sans auretratte qu'un long et étroit défilé, il osa déployer dis-
H^ retraite qu'un
huit mille hommes, débordés par soixante mille ennemis < contre quarante mille antres bien retranchés, qu'il vonlnt qn'on attaquât. Un mouvement des Coalisés, qu'il aperçut, le confirma dans son espoir. Il s'écria : « Que sa persévérance l'emportait enfin ! Qne Bliieher, découragé, se retirait : B et sur-le-champ, par sou ordre, Curial etMusnier s'élancent en colonnes d'attaque. Le feu de notre artillerie les secondait. Mais un feu plus puissant et d^ bataillons plus nombreux firent, en peu d'instants, taire nos canons et reculer nos baïonnettes.
Chacun alors pressa- l'Empereur de ne plus songer qu'à ne retirer, mais il persista. Ce qu'il n'avait pu faire de front, il voulnt le tenter de flanc. Vainement, Drouot, qu'il a envoyé sonder la droite de l'ennemi, dans laquelle il veut qu'on pénètre, lui en déclare, avec sa concise et mâle franchise, l'impossibilité. Il n'importe, il ordonne à Belliard et à sa cavalerie de lui en ouvrir le chemin; mats BeiUai-d vient de reconnaître ce flanc ennemi, il l'a rencontré partout inahoi-dable et si menaçant, qu'il supplie Napoléon de songer k son salut : bien loin d'attaquer, M dit-il, il ne sait plus comment il va être possible de se défendre ! L'Empereur le vojait mieox que personne ; mais, désespérant de vaincre, il ne peut encore se résoudre à s'avouer vaincQ ; et, s'opiniâtrant sur ses positions, il y demeure obstinément immobile I
Ce fut seulement à quatre heures, après une nouvelle supplication de Belliard, qu'il se résigna. Encore voulut-il que ses canons disputassent, jusqu'à la nuit, le champ de bataille. Le lendemain matin, 11 mars, au jour renais-
sant. iU'occupait même encore par Boa arrière-garde. Quelques polka de Cosaques ensuite inquiébèrent seuls sa retraite snr Soisaoas. Ceux-ci, tels que les sanvages, n'osent ffuère attaquer que par surprise ; mais, comme ils s'étaient enhardis, on les surprit eux-mtmea. Le eolonel Semery leur tendit un piège : ils y tombèrent, et l'on fut délivré de leur importnnité.
Il en faut convenir, pendant cea demierBCombatsd'une audace inouïe et d'uae ténacité si invraisemblable, le déuuuragement de quelquea-nns des nôtres avait été remarqué : on avait entendu de sourds murmures, Dana cette retraite même, la disparition de nos rangs de l'un de nos chefe justement célèbi-es sembla être une défection.
Il n'y avait à cela ri eu d'extraordinaire. On l'adéjàvn, plusieurs parmi nous, alors vieillis, se rebutaient. Tant d'efforta anrhnmains, sans tenoe, avaient achevé leur épuisement. D'ailleurs, comment reprocher ces ébranlements de cœur à des chefs presque sans soldats éprouvés ? Pouvait-on même appeler soldats ces milliers d'adolescente, ces éphémères du drapeau, n'y apparaissant la veiUe ([ue pour y être sacrifiés le lendemain 't Cela remuait les plus fermes âmes, celle de Drouot îui-même. D'où vint son exclamation dans ce dernier jour, quand, les voyant ai jeunes, ai frêles, à demi vêtus, un contre qnatre, sachant îi peine se servir de leuis armes en défendant Clacy, et tomltant enfouie, il s'écria : « Que c'était le waasacrB des /nnoû&rils renouvelé ! d
Pour tout dire, à ces causes de découragement quelques mécontentementa se joignirent. Chaque jonr, et surtout
depnia le fatal raécoinpte de Soissons, Napoléon, aasombri, luttait, révolté contre sa fortune. Forcé d'exiger dea
isproportionnés, il tes
ion qu'il avait contre
nos chefs restés les
BÎeDB des efforts de pins en plus di faisait parfois aouflrir de l'iiTitati elle. D'ûDtre part, et autour de lui plus intrépides, n'attribuant plus qu'an désespoir ces suprêmes élans de son génie, en admiraient moins la constance qu'ils n'en prévoyaient l'inutilité. Et pourtant, en ce moment même, quand Napoléon, pi-eaqae désarmé, conservait seul un reste d'espoir, l'inflexible, l'audacieuse conlîance que, en ces derniers jours, il venait de montrer plus que jamais dans l'ascendant de sa Renommée, allait être encore justifiée par l'événement. 11 avait échoué sans doute, mais sa victoire de Craonne du 7 mars, son coup de main du 8 au soir, son attaque inouïe du 9, celle du U>, bien plus étonnante encore, après la défaite de Marmont, avaient frappé Bliicher de surprise et d'immobilité. Il avait cru, comme il l'a prétendu depuis, avoir eu devant lui quatre-vingt mille hommes ! Enfin, tout victorieux qu'il était, fasciné par la persistance, saus exemple, d'une attaque aussi héroïque, sou étonnement allait l'enchaîner huit jours entiers à la même place.
On va voir que cela donna le temps à l'Ëmpereui de i-eposer, de réorganiser sa faible armée k Soissons; d'y recevoir trois mille hommes; de mettre cette ville et Compiègiie dans un état de défense plus respectable ; de reconquérir Reims, d'y rallier encore à lui quelques renforts, et, pour la dernière fois, en manceuvrant librement entre les deux Invasions, de tenter le sort dea armes.
JIGE HÉROÏQUE DES GARDES D'HOSNBCR A RElliM,
l'G'ébaît le 11 mars, et sur SoiEsons, que l'armée avait mencé sa retraite. L'Empereur la devança. li descendit à l'archevêché. Lk, au milieu de tant d'anxiétés de toute uature, les écartant, il fixa sa pensée tout entière sur cette place. Et d'abord, n'y voulant plus pourgouvernenr qu'un officier jeune d'fige, de grade et d'espoir, ce fat à nn simple chef de bataillon qu'il la confia. Dès lors, pendant le reste du 11 et la journée du 12, il s'entoura d'officiers d'artillerie et du génie. On le vit tantôt couché sur ses cartes le compas à la main, tantôt, à pied ou à cheval, examiner et prescrire les travaux à faire : il indiquait leur degré d'urgence, n'oubhant aucun détail. On eût dit qu'il n'avait plus d'autre préoccupation qns la dé- ^^ense de cette ville.
^^B Ce fut avec le même calme que, dans la soirée du 12,
^^knl avec Berthier, il resserra les cadi'es presque vides de
Î^Bes divisions. Pourtant, un autre travail montra, dans la
nuit suivante, à quelle extrémité il se croyait réduit. Il
songeait à sa dernière ressource : il se disposait, depuis le
MÉMOIREa. — T. m. 20
2 mars, k se jeter derrière l'enneini, au milieu des forteresses eb des populations guerrières de nos provinoes de l'Est. L'un de ses officiel^ les plus déterminés, le général d'artillerie Neigre, fut celui auquel il coofia ce projet hardi, conçu quatre mois plus tôt, mais plus vaste alors. moins désespéré, et auquel Eugène et Augereau devaient concourir. Je tiens de Neigre lui-même, qu'à Soisaons il écrivit, sous la dictée de Napoléon, aux commandants de nos places fortes, tons les ordres nécessaires pour les préparer à son arrivée au milieu d'elles.
n comptait, de ce côté, sur une insurrection générale. Déjà même, autour de lui , nos malheureux pap, révoltés contre les excès des alliés, venaient de toutes parts à nos bivouacs, comme à Montereau, demander des armes. Les décrets de Fismes les avaient appelés ; ils y répondaient. On s'aperçut alors que les menaces de ces proclamations contre des dispositions contraires, n'avaient pas été inspirées par une aveugle irritation; malheureusement plusieurs trahisons les justifièrent. Une entre auti'es, bien plus coupable que celle de Troyes, vint, en ce moment, indigner le quartier impériai.
Bans les premières heures de cettennit, on s'était aperçu qu'un officier russe, àla tête d'un fort détachement, cherchait à se glisser au travers de nos avan t- postes ; il fut saisi ; on trouva sur lui une lettre infâme ; elle était signée d'un riche habitant des environs. Ce Français avertissait le général ennemi le plus voisin, que cinquante soldats français éUient logés chez lui ; il lui indiquait le chemin, le lieu, l'heure la plus favorable pour les sur-
CHARGE héroïque A REIMS. 3ôl
prendre. Le mîaérable, se voyant découvert, éTita en se cachant le sort i|n'il méritaib ; puis, ajoutant à son crime une lâcheté inutile, il envoya prier l'un des nôtres, le colonel C'° de Turenne, d'intercéder pour lui près de l'Emperenr. On lui fit répondre, avec horreur et mépiis, de ne Be fier qu'à l'obscurité de sa retraite. En même temps, non par intérêt pour ce traître, mais pour adoucir l'amertume de la trahison, Turenne calma l'Empereur en attribuant l'a«te perfide de ce malheureux à un cerveau dérangé, ce qui n'était pas entièrement invraisemblable.
Uéanmoin?, Napoléon s'en était aigri. Le malheur voulut qu'il apprît, en ce moment, que le jeune Saint- Prieat, émigré depuis son enfance, et attaché à l'empereur Alexandre, venaic d'être pris par nos avant-postes. DaUB son irritation, il en ordonna aussitôt le jugement. Ce fut le même officier, dont l'indignation venait de repousser dans l'ombre où il se cachait l'autre coupable, qui essaya, en faveur de Saint-Priest , quelques représentations. Elles furent d'abord inutiles. Turenne connaissait trop bien l'Empereur pour croire qu'il voulût une exécution militaire; mais la justice des camps marche vite, et, BU miheu de tant d'autres soins impérieux, l'exemple de Troyea aurait pu se renouveler. Il fallait d'ailleurs épargner au malheureux prisonnier le supplice de l'attente. La bonne intention de Turenne fut ingénieuse. En insistant, il supposa une conversation récente avec un I autre prisonnier le colonel Gagarin, et, feignant une eni tière indifférence à l'égard de Saint-Priest, il allégua, \ pour motif de son obseasiou, son inquiétude sur te sort
d'un ami, d'un aide de camp do Xapol^on, du général Corbineau, qu'où pouvait croire alors prisonnier dans Reims, Il affirma qu'il savait de Qagariu que l'Emperenr Alexandre n'hésiterait pas à ordonner de craellea représailles. Napoléon se tut, demeura pensif, et, dans la nuit même, l'ordre du jugement de Saint-Priest fut révoqué.
Le temps était venu de reporter lonte sa pensée vere la Seine. C'était par Château -Thierry que, le lendemain. il voulait marcher au sei^oara de Macdonatd. Mais, dans l'iUHtant oii il ordonnait ce mouvement, on vint lui confirmer la nouvelle que Reims était ressaisie par un corps russe, Corbineau perdu, et que désormais la commntli' cation entre les deux lignes d'opérations dïs alités était rouverte. Cette nou?e!le changea sa détermination. Il ne songea plus dêe lors qu'à reprendre Reims.
L'importance de l'espédition de Laon m'en a fait négliger une autre. Je n'ai point dit que le 7 mars, la veille de la bataille de Craonne, au point du jour, à Berry-au-Bac, an moment où la division des Gardes d'Honnenr montait à cheval pour suivre l'Empereur, Napoléon avait appris que, derrière lai, un autre Saint- Prieat, fière du premiLT. placé en intermédiaire entre les denx invasions, mais chassé de Reims sur Epernay par ie géDéral Corbineau, était revennsnr cettei'ille, dont il était prèsde s'emparer. L'Emperenr, trouvant sons sa main notre division, l'avait aussitôt envoyée au secours de Reims. Nous paTtlmes au trot : le bruit du combat, de noires colonnes de fumée, et bientôt les cris de plusieurs habitants fui-ant éperdus, ne nous indiquait que trop com-
CHAKGE HKROrQUE A REIJIS. 3J3
liien était pressant le danger de nos compatriotes. Le trajet pamt long aux (ïardes. Dana notre anxiété, à chaque redonblement du canon russe, cmigoant d'arriver trop tard, leurs regards dévoraient l'espace. Aussi, quoiq du tB d hnit cents sabres par de nombreux détachenenL ui e foule de chevaux blessés, dès que, en vue d , nous aperçûmes, sur une hauteur à sa gau-
h n 11 a douze cents chevaux ennemis rangés en baaill ous attaquâmes.
Il fallait, pour se placer en face d'eux, laisser la grande route à notre droite, et noua déployer à gauche dans la plaine. La première brigade exécuta ce mouvement; la mienne, à ma grande surprise, reçut l'ordre contraire. On nous jeta à droite de ce grand chemin. Là, sans autre obstacle que le soi même, poussé dans une impasse marécageuse, la Vesle à droite, un côté désert de la ville en face, et de toutes parts entourés de fossés Iwurbeux, nous nous ti-ouTànies pris comme dans un piège. Si noti* première brigade eût été repoussée, déjà captifs du terrain, nous le fussions devenus de l'ennemi, sans pouvoir ni fuir ni nous défendre.
Je pris sur moi de désobéir. Cette position était si fan- ^tive, que, pour en sortir, pour rejoindre et soutenir l'au- ^^He brigade, il fallut que la mienne détilât par uu.àportée ^^B l'ennemi, et en travers des fossés de la grande route. VK« vue de la charge qui se préparait excita les Gardes : nous arrivâmes à temps. La cavalerie russe , plus nombreuse que la uôtre, nous dominait de la hauteur qui s'éjL^iendâe Cernaj au moulin du Bourg, Mais là, comme
aiilnoi, b invraputnde et k rnohtbMi fiiott iwihij Lm Bums n'fsiQit pH le ta^s de txmpur : cfev^ ^ nr-le-dnaiii^ th toumcnBt bride, nooa abndaB> sut la poBttMiB â'GÔ îk awaiwit {b jngo' Betn <ii^
Édiuiff^ |»r e« mceès, non abbevioBs de noman— b coUÎDC feooDqalK, quand l'a^net na{jrc-m de hait mDe Tfiiimii et de visngt caatm wna wrètA. Déjà )en> conreon, aux prises af«c qoc^qoes fantmrina de Gmiiae«aetdelK»TesBén»mionJa fleurs mm^ aOeignalcnt ka porta de la TÎlle, lorsque, â la fnke de la cavaloie nMse, et aux cris de joie ec de Vîrt VEmptrtnrl des Bémo». rinfuiterie rasae, étonoée de oUre apparitMO, paon de l'attaqae à la défense.
Ce De devait être qu'on réfrit ; «ependant, pour cor profita ainat que du rideaii protedear qui cai^ait notre inpamanoe, il fallut mser. J'étais en tête; je fis dédtnUar et développer les rangs, afin de paraître plos Dombren^ct me coarris â'nne noëe de tiraillears. pour «blonir et m point perdre l'offensive. Il nV avait rien de plmà fain; et poDTtaDt qo 'espérer de ces mraiBonges, qnaod on seul paa de pins en avant les eiit dévoilés ? Déjà rnàne, de peur detropeng^er le oomlnt, noas étîoiiE forcés de nlentir devant nom l'emporteiaent de nos timilleors, et & notre droite l'ardeur des garder nationao-t de Reims les pins avancés. En effet, il restait quatre henres de jonr, et il eût saffi d'un mouvement de ïennemi poor nous dfr- {lOster.uouE compter, aons repooÊPer d'une iian jnsqne sur l'Aisne, et de l'antie, enfoncer les portes de Li ville, que
CttABGE HEROÏQUE A REIMS. 3ôû
Corbineau, avec nne centaioe de fantassins seulenieiit, défendait.
Mais qu'on juge de notre surprise quand, du haut de cette position que nous n'eussions pa disputer un demiquart d'heure, nous vîmes, après quelques hésitations, le monvemeot rétrograde de la cavalerie russe se communiquer sueceËsivement k tout !e reste. Ce fut un spectacle singîdier que celui de ces milliers d'eunemia, reculant, trois heures durant, avec tontes les précautions de la crainte, devant deux à trois cents Gardes et bourgeois, dispersés en tirailleurs dans la plaine. Ces Russes faisaient ia gueiTe en règle. On ne combat guère en avant d'un défilé ; ils en avaient un derrière eux, et, quand Napoléon n'avait point hésité à envoyer huit cents hommes (iSrir le combat à plus de dix mille, eux n'avaient osé l'accepter, demeurant avant tout fidèles ans principes. Ils oublièrent, ce jour-là, cette observation de l'un des guerriers les plus renommés de notre Gascogne (1), si fertile en célébrités guerrières : « Qu'il n'est pas toujours bon « d'aller si sagement à la bataille ! i
Pour nous, au contraire, snrcette bienheureuse colline, battant une aimée de notre seul aspect, noua nous e.\altions de cette gloire et des applaudissements de nos compatriotes, lorsqu'un regard jeté en arrière et la vue de nos ohevauK de main entrant dans Reims nous exph- ([uèrent ce succès invraisemblable. Noua comprîmes que, dans le lointain, cette longue colonne d'hommes, de che-
SIEMOIRES DTTS AIDE DE CAMP.
vaux et de bagages avait pa être prise par l'enoemi pour raTaBt-jrariie de la coioiute impériale. Cette fois enooi<e, c'^it doue la puissance m^qne de la plus redooubk des renommées. partoDC prÉsenËe, qtti, s'împoeant ao général roËse. lui avait fait préférer à bc combat inég^ dans une position hasardée, les rios d'Aï et du SSlery, qu'il était retoanié boire, ce s(Hr-lâ, snr lear iieo oaCaL
Forcés ainsi de partager notre gloire avec ncs malades et ao6 écloppés, et le joor disparaissant avec l'eimani. nons allâmes, à notre tour, doos abriter dans la ville. Notre entrée fat plos triomphale qu'on vif A hem mouvement de charge ne le méritait. Les habitants en foule accoororent an-âevaiit de nous ; ils noos scxn les mains, ils noua Ëlicitaient, et noos remerciaieDt de leurs cris et de lears gestes les plos eipressifâ. D'aotns. bordant les mes sm- notre pasage, nous offraient lesn vins, leirrs Tivres et leurs foyers. Lenrs femmes, à toatea les fenêtres, ^talent lears ch&les, leurs mouchoirs ; eUes criaient : ■ Vitmit nos Hbiraltvn! Tivtnt lea OariÊt « ifHomuvr! Ticenl ht bram kuttard* Ju 10"! JSooA march&mcs, entonréa de ces acclamations, jmqaï ta grande place, où ce bons habitants, se dispntant nos hommes et nœ cbevanx, s'en emparèie^nt et lenr {>!«£gnèrent tont ce qu'ils avaient de meilleor; iU s'oEFriniit même pour tontes les lépanttÏMis d'armement et 4*6)1 pement, ce qni, dans nne gnem anssi active, noKs était le pins nécessaire.
Ânjonrdliai encore, ce sonveair lait â Rotce néa comme an ravoa consolateor, aa milieu de ces tenpi
CHAEGE HEROÏQUE A RKIMS. a57
aombvis de tant d'infortunes ! Cçmbieti elle nous parut
fne du dévouement de ses défenseurs, cette population
aimaQte,quisavatt récompenser, aussi chaleureusement,
l'accom plissement du plus sacré des devoirs, et témoigner
avec une effusion si touchante sa reconnaissance I
L'Empereur lui-même jugea que cet lieureus coup de main méritait d'être cité dans le bulletin qui parut le 14 mars.
La guerre au reste est remplie de succès pareils ; nos Gascons surtout y sont passés maîtres. La colline emportée sans coup férir, le fait est que l'on n'avait combattu que des yeux ; combat d'appréheuaiona des deux parts, où la lutte avait été plutôt en soi-même que contre l'ennemi ; où le victorieux était celui qui seulement n'avait pas fui ; enfin où, tournant le dos sans combattre, le vaincu ne l'avait été que par lui-mfime !
Le 1 1 mars, nous jouissions encore de ce bon cantonnement, quand nous apprîmes que JI. de Saint-Priest, renforcé d'un corps prussien, et instruit de notre petit nombre, se rapprochait ; qu'il méditait une attaque noctunie, pour enlever, avec la ville, la cavalerie qu'elle renfermait. Ou a écrit là-dessus deux assertions hasardées : l'une, que d'indignes Français étaient allés lui livrer le secret de notre faiblesse : l'autre, que Corbineau avait été surpris par cette pression inopinée. Ce second fait est faux : je ne crois pas plus au premiei', et que, dans cette cité si vaillante et si française, il se soit trouvé un seul habitant capable d'nne in&mie pareille ! Ces deux jours d'inaction forcée dans cette ville, où notre division s'était
HÉKOIOES DTK AIDE DE CAKP.
ralliée et réparée, avait dn suffire poor éclairer le géoénl russe, m l'on a dit plus, c'est '^ned&as le dépit des reren on suppose trop faciiemeiit la trahison.
Cependant, notre caralerie ne poaT&it ni muefaer «•• devant d'an ennemi anssi rapérïenr en nrMnbre. m l'at* tendre dans des mnis qu'elle n'aonit pu déf^idre : fl Ulait donc en sortir, abandonner Reims '. Msk la ne ds notre retraite eue enconragé l'attaque et âéaespén k défense, nons attendîmes : et, vers minait, quand I'oIhcnrité fnt complète, quand tont aammeîlla, aa s'snnit mntaellenient; pnis, sans aaciin signal de gaerte, etduK le plus triste silence, nous nons dérobâmes, par nW étroite poterne, à l'espoir de l'ennemi et an dcacqwwtfc mes malbenreos compatriotes.
Noos partîmes plus nombreux qne noas n'étîniB anî' TES. Cét&it le bmitdn canon qui lalliait nos jeunes Gardtt; car, dn reste, tout déeoivanisaît : les marches foraès^ siU>ites et en tons sens ; le manque absolu de diatnbntjona; les eicnnioDS nocturnes et lointaines, à la an des loar^ ches et des combats, pour se procniCT les viries et le fijurrage, et l'excès de fati^ritequien résultait. Itais eafiii k séjour de Heims avait fait rentier dans nos naga pns de denx cents Gardes.
Xotre division marcha le reste de la nnit et la moitié do jour snivant, remontant la Teale. Veta midi, la fiÙBr et la lassitude nous an^tèrerit dans im >-iIl^e, On fiMfc d'une paît, ce qui était tit>p vrai, Reims enlcTC, sa AiUb garnison dispersée on prise, te sonde Ccrbintan tgnas^OiL ajoDtait d'antre part que, ven L»«, ITTnrrrrnriiiMl jltf
CHARGE HEROIQUF. A BEIMB. 359
1»ttiii, notre armée détruite, et que l'eiuieini, triomphant, s'étendait déjà entre nous et lu capitale '. Noua tînmes uonaeil ; nous aongeâmea à nous faire jour, et à noua aller jeter en partieauB derrière l'ennemi, au milieu de nos forteresses lorraines. Ce projet fut incertain comme notre position, et vague comme lea bruits ijui j- avaient donné lieu.
D'autres incertitudes, de fàchenaeB su^estiona travaillaient les Uardes, Le lendemain matin, an point du jour, à l'heure où, déjà sous les armes, on attend la rentrée des reconnaissances, je me trouvais seul, à (luelqnes pas en avant de ma ligne de bataille, lorsqu'un officier des (lardes du 3""', le jeune Sapinaud, neveu du général Vendéen quirendit ce nom célèbre, m'aborda. J'avais, comme on s'en souvient peut-être, donné moi-même les premières leçons à ces jeunes Gardes qu'il fallait rattacher h notre canse. Depuis, nn échange continuel, de soins de ma part pour leurs intérêts, pour leurs besoins, pour obtenir les faveurs qu'ils méritaient, et de leur part, de dévouement pour moi dans des occasions périlleuses, avait resserré les liens qui nous unissaient. Celui-ci, dans sa naïve confiance, venait m'avouer ses remords de servir plus longtemps sous l'aigle impériale. Il savait que monsieur le comte d'Artois et monsieur le duc d'Augonlême suivaient Schwartzenberg et WeUington ; il venait donc me unfier et ses regrets de se séparer de moi. et son départ
I ses foyers, où les siens le rappelaient.
I nn pareil corps, il n'était pas difficile de pré-
r qu'une telle désertion eût été un exemple des piua
fachenz; mais ces Vendéens étaient des hommes deccenr, il y arait prise enr eux de ce côté : j'attaquai celai-ci en cooséqnence, sans reproches, par des conseils d'amitié, aa nom du péril oii 0 laissemit eon pays, ses compagnons d'armes, entin lui rendant confiance pour confiance, et lui promettant le secret. Quand je le vis ébranlé, j'achevai en faisant briller k ses jeux l'étoile d'Honneur, que sa bravoure avait méritée et sans doute lui mériterait encore.
Un heureuï hasard voulut que tout justement, mie heure après, je reçusse de l'Empereur quatre de cesdécorations. Il les mettait à ma disposition pour les distribuer ans Gardes. Rieu ne pouvait me venir plus àpropos: ■Sapinand eut l'une d'elles. An reste, si je lui tina aussi promptement parole, il tint également la sienne; car, dans cette journée même, et dans nne mêlée furiense, oe brave jeune homme se fit, à bout portant, briser son étoile snr la poitrine par une halle russe, blessure dont il revint, mais qtii le laissa pour mort sur le champ de ce combat, assez digne de mémoire.
Cette aSâire fat glorieuse, mais trop sanglante. Notro situation venait de changer. Après avoir erré peadant vingt-quatre heures, ignorant le sort de noire Eraperenr et de l'année, nous venions de rencontrer le dno de Baguse. 'Sous apprîmes que Napoléon, venant; de Soiasons, marchait derrière Ini ; qu'il s'^ssait de faire volte-face. de lui senir d'a\~aDt-garde, et, pour la troisiiètoe &M, d'arracher Reims ans armes msses. Cette nouvelle annua les Gardes ; ils aimaient «tte ville, et, impatients de la
CHAHGE HEttOIQTIE A REDiS.
revoir, qnand pour marcher à aa délivrance il fallut des tirailleurs, tous se présentèrent.
L'ennemi, rencontré, tint mal ; il s'était laigaé sur- ^
prendre. Les exagénitions de Bliiclier sur sa victoire
inerte de Laon. en inquiétant notre halte de la veille,
^^vaient endormi la pmdence du général russe. 11 se re-
^boBait tranquillement dans sa conquête, après avoir dia-
H|^ersé ses troupes dans les villages environnants. La
^^lécurité du chef avait été contagieuse : plusieurs de ses
hataillons, aventurés vers Ormes et Rosnay, y dormaient
paisiblement, couverts par quelr(uea escadrons, que notre
subite apparition repoussa, sans coup férir, jnaqne sur
Eeims. Nous poursuivîmes cette cavalerie à travers
champs, débordant son infanterie, et coupant ainsi la re-
TAÎte aux bataillons qu'elle abandonnait. Noue laissâmes
X divisions Merlin et Bordesouile, qui nous suivaient,
e leur faire mettre bas les armes. Un seul de ces
bataillons échappa, mais, en fuyant, il passiL à notre por- .
'., et le général Piquet, avec le l''' de Gardes d'Hon-
r et le 10"" de hussards, le sabra et le prit en plaine. |
9 premier mouvement fut heureux et bien combiné, il 1
ïaiblit l'ennemi de denx mille hommes.
\ Cependant, M. de Saint-Priest restait incrédule au rap-- 1
t de ces fuyards : il persistait à nier la résnrrectioa J
B l'armée française, quand, de la colline de Sainte-Ge- I
viève apercevant sur la grande route l'infanterie de
Urmont, il vit, tout à la fois, nos escadrons déployés
ïoocherà droite dans la vallée de laMuireet, àgauche,
ronnerle plateau des Ormes. Ce dernier sommet nous
HËXOIIIKB. — T. iir. 21
Mtaouxa mrs au» te c&mp.
t Bmbb, duBt l'aspctt cicilMt mam Garées. SoBft j'joÎMMtM de b OTrpràe dn géaô»! «— i, éf la piéàpitatkin de i«i moaTHUsati : fliepaoHutcRttnaaUB cavainie: il kppelul à M ms colonan; tSeaaonimtJe Ret]ns.at tonte iiiu.(»r le fwilwig qn néBcà Soh- ■oas;et lBi,iIeplneBpliiB«taBw^iMuiBecni7Batpoarbnt eneon qu'à une faits wecniîiwmni, 9 dsiciaiftà iHmniUNtriiiii li|j,iii iW WtiHf TFiMiiifriiiiiiin|Mli droite ; b gsacJie >e praèoBget en smèn de la haMtt Hoin: sw reaerros l'accmnilÈiiat sor le |J"f^tii de Hiiiit«-<)«DerièTe, où bieoiât aes canoos continrent fatdeor tl«a fiardea.
benna «t demie. l'En^tereiir Ini-méiae airira, posseant. pKManti'alta'jne. Inquiet, aansdoiiteidDBecoars que, par BeoT-an-Bac. Bliîcher pourrait port^ à l'eiuiHni, il cfaercbaît sarumt à Ixirder Reims de ce côté. Hais la Vesle, dont leip»nt«de Baint-Brice étaient rompne. l'arrûlait. En ee mument ma brigade Appuyait sa guiche à la grande route. Un officier d'artillerie anivait à cette haïuenr. II me cria qu'il mettrait en batterie ai je promettais de Je ^ntenîr : et, gur ma répoiue , il oavrit son feu. Dledirigeasijaste, que Ai* les premiers conpB on aperçut, au milien da gnmpe ennemi le pins remarquable, d'abord one erplomoB d'olias, puis nn mouvement d'effroi et de dispersion, suivi d'un rapprochement précipité autour d'un cavalier renversé, dont le cbeval libre venait de s'échapper dans la plaine.
Une manœuvre, qu'il me Ëillut alors lUire à droite pour
CHARGE HEROÏQUE A EEIMS.
secourir !a brigade Piquet, iiiten'ompit cette observation; maÎB bientôt Lapiace, ollicier d'ordonnauce de Napoléon, passant et me reconnaissant au milieu des feax de nos tirailleurs, m'apprit que ce cavalier al)atta était le général en chef lui-même. Un éclat d'obus lui avait brisé l'épanle : M. de Saint-Priest venait d'être emporté, moarant, du champ de bataille. L'Empereur était alors snrla gauche de la grande route, dont nous occupions la droite, , dtthant de la colline de Saint- Piene, Berthier, té- Bin de cet événement, lui en avait fait remarquer les
■'Quant il, notre première brigade, repoDsaée d'abord et A je venais de remplacer, je trouvai sou général blessé rement d'nn coup de lance, mais sérieusement irrité Contre un autre chef qui s'cttiiD refusé à le secourir. Celui-ci commandait, deiTÎère nous, quinze cents chevaux, restes de l'échaufFourée noctnme de Marmont sons les mura de Laon, et, soit découragement ou plutôt humeur des reproches amers de Kai>oléon, son ardenr accoutumée a'ét&it refroidie. Ce mécontentement, qui venait d'exposer me entière défaite notre première brigade, allait ma . moi-môme, plus fâcheux encore.
L'Troia semaines plus tard, lors de la défection à Etonne ^ corps de Marmont, malgi-é le contre-ordre de ce ma- , thaï, on verra cette malheureuse disposition d'esprit da me général avoir des suites bien autrement déplora-
Il était quatre heures. Le feu de nos tirailleurs devenait e plus en plus vif. Des deux parts, on se provoquait, et
dans de chaudes mêlées on s'attaquait corps à corps. NouB remarquâmes !à, entr'autrea, Bousmann, brigadier du 3°" de Gardes d'Honneur. Cet ancien et vaillant soldat, bien monté, perça plusieurs fois la ligne opposée ; il dépassa môme, derrière elle, le peloton mssc avancé ponr la Boutcnir, en fit le tour, et, déchargeant an dos de cette troupe son pistolet, il nona revint sans se presser, et sans (joe l'ennemi eût pu le punir de cette bravade.
Mais, au travers de ces escarmouches, les génèranx ennemis, émus de la ehnte de Saint- Prieat, aviient reconnu la Garde impériale. Ils apercevaient leur danger. Déjà même, à leur imprudent déploiement en avant d'un défilé, et devant un adversaire aussi redoutable, ancoédait la confusion d'une retraite précipita. Elle s'effectuait avec embarras dans le faubourg, dont un retmnchement, fait d'un triple rang de tonneaux remplis de f nmier, étranglait le passage. Leur première ligne couvrait ce moovement; c'étaient ces huit cents lanciers russes contre lesqnels noua escarmouchions, et que, du sommet dn platean de Sainte-Geneviève, douze canons et trois mille fantasains soutenaient contre nos efforts,
La journée, pourtant, avançait plus que le combaL L'Empei'enr voulut en finir. Ricard et son infanterie eurent l'ordre d'attaquer à la baïonnette , par la route da Boissons. Quant à nous, par un bi'usqne mouvement sur notre droite, sous le feu des batteries russes, on nous envoyn, par Bezannes, entre les routes d'Épemay et de LouTois. L'Empereur nous faisait ainsi tourner la gauche de l'ennemi, et prendre à revers ce plateau de Saïnfc-Ge-
CHARGE HKBOIQtJE A EEIHS-
neviève, que deux batteries et six bataillons nisBea oonronnaient encore. • '
Arrivés sur ce nouveau terrain, noua vîmes, en arrière de ce plateau, à nu, de flanc, à mille pas de nons, l'entrée du faubourg. De notre côté, nn fossé de grande route senlen marquait la trace et du côté opposé, quelijuea maisons seulement. Mais la cavalerie ennemie, en dedans du cercle que nous venions de parcourir, avait suivi notre mouvement ; elle vint masquer à notre agression le côté ouvert de ce &ubourg, pendant que derrière elle toute son artillerie s'y précipitait. Je reçus l'ordre de jeter, avec un senl escadron de ma brigade, ces huit cents chevaux dans la ville. Je partis aussitôt, ne doutant pas que le reste de notre division, soutenu par les quinze cents sabres de Bordesoulle, maintiendrait l'infanterie qu'ils avaient en face, dont j'allais couper la retraite, et qu'ils profiteraient de son premier ébranlement pour la rompre.
Nous chargeâmes donc, un contre huit; cette cavalerie s'effaroucha, elle n'osa tenir, et se ma dans le &ubouig. Mais, le trouvant encombré d'artillerie, il lui fallut faire front, s'adosser aux maisons et nous attendre. Nons y fûmes presque aussitôt qu'elle. Là, séparés seulement par le fossé et la largeur de la route, je fis halte pour rallier, en échangeant quelques coups de fen. Cependant, n'apercevant dans la plaine rien à mon appui contre l'intanterïe russe en marche pour rentrer derrière moi dans le faubourg, trois fois j'envoyai presser ce mouvement, d'où dépendait à la fois la prise de Reims et de cette arrière-
tn cfaftr^ venait de précipiter ia fasx.
UaÎE le Feti&ncheiDieot qui bsvemk k £uiboiii« vtût arrélé la retraite de cette artîDene ; le* canfliB. Ie« oî»sons accrochés, entiBsés pële-mâe eoDlrc «t ofaMad^ focmaieiitnoe masse oonfme et auumoavenieiit : ikoh^ triuient eomplêtemeot le pasige. Lee hodeis eiMHH, pouKE, culbutée sur cet encombrein^it, perdirent k ttet il j eut là une scène de déeeqioir et d'effroi difficile à di- CTÎre. Iàs nns abandoonaieiit laus année et, t«ndant la mains, demandaient grâce ; d'uUree ee retournaient et n défendaient en désespérés. Ctnx que je remarquai ptnni Ie> ndtres furent : le b'entenant Vassal, de Xanieî ; IW* jndant-msjor MontîgBv, PoTraresD, Erainbert, de U Charente-lnférienre : Dn Dresnay, dn Finistère : Savïih, de la Mayenne; Bonbant, des T>eax-S«'rrËâ : d'Annie, de» Baeses- Pyrénées ; LegTtoaater, des Côtes-da-Xoidî Omasipp, de la Dordogne ; Hichard et Terdier, de Lot-et-' Garonne : Pointis et Panly, de l'Ari^ : Bnnel, da Hathiium : Dagnêres de Tardetz. D''antres noms échappent k mon souvenir, mais non oelai de leur chef d'escadnn
comte d'Andlau. Il y eat un moraenl où son cheval^ presque abattu, le livrait aax coups de plusieurs Ruasea; . un Garde, de Lot-et-Uardiine, le jeune Casabonne, para ] les conps qu'on lui portait. Ce fat là qu'une balle de pistolet reoverB» le lieutenant Sapinaud aux prises avec un officier russe. L'un de ceux dont l'audace me frappa le plus fut un jeune Vendéen, le lieutenant Du Landrean. C'était l'un de nos plus beaux honunes de guerre ; il avait j arraché une iance à l'enuerai, et, au milieu de ces désespùrce, il hâtait et ensanglantait leur déroute.
En moins de dix minutes, tous ceux de ces Eusses qui 1 ne s'étaient pas jetés à terre ponr fuir avaient succombé. Nonsavionsatteint, an travers do la fonle de ses chevaux \ abandonntfs, l'artillerie ennemie. Elle s'efforçait encore nous échapper; je fis couper les tmits, abattre les
ivaux, et tuer les canonuters Bur leurs piècea. Ce fut ire là que Bousmann, ce brigadier déjà cité, mettant pied à terre, se jeta au milieu de cet encombrement; il parvint à en gagner la t^te. L'un des canons russes, que les artillenrs avaient dégagé, dépassait le retranchement ; Bousmann l'atteignit, tua l'un des conducteurs, et, s'élançant à la tête des chevaux, les arrêta. Mais, en dépit de ses efforts, les autres canonniers frappant l'attelage, le firent passer sur ie corps du malheureux brigadier, qui se laissa écraser plutôt que de lâcher prise. Il nous reen soutenant de ses mains ses entrailles, qu'on réng-
i.àans]a soirée à remettre en place. On le jugeait perdu, il se rétablit si proniptement, que, deux mois après,
fut forcé de le punir, à la suite d'une trop joyeuse
Hevi pcoi
StiS MÉMOIRES D'UN AIDE DE CAMP.
journée de garnison qnî lai avait faifc oublier l'appel.
JasquG-là tout allait an mieux. Toute la cavalerie ennemie était démontée, beaucoup de ses hommes abattus, ODze canons et tona leurs caiaaona, pria. Dana Reims la frayeur était ai complète, qu'il y eut des Enasea que leur déroute emporta par delà cette ville et le Rhin môme, jusque aoua lea mnra d'Erfurt. Le général d'Alton, commandant de cette place, saisit plusieurs de ces débandéa; ils avaient fui aussi loin sans tourner la tête, croyant tout perdu ! D'Alton m'a aouvent raconté ce fait, et que, bloqué depuis trois mois, c'était par eux qu'il avait enfin appris de noa nouvelles.
Maîtres du faubourg, il n'y avait plua qu'i s'y ouvrir nn pasaage, à profiter de la frayeur de l'ennemi, à pousser notre chance, ot reprendre Eeima, Maia, depuis quelques moments, j'entendaia des feus derrière moi, et paaaer anr nos tétea des volées de balles. Malgré leur direction, je crus tout plut^it que la vérité. Ces premières décharges portaient haut : aucun des miens d'abord n'en fut frappé. Je me figui-ai que c'étaient des balles françaises, et qu'on s'emparait derrière noua de l'arrière- garde ennemie : elle était attaquée en tête par Marmont et par l'Empereur anr la route de Fismes; la position où j'étaie parvenu interceptait son retour dana Reims ; noua aviona laissé anr son flanc plus de deux mille sabi'es ; nous savions qu'il leur auffisait d'un élan pour arrêter la retraite de cette infanterie, coupée de la ville, mntiice de son artillerie, de sa cavalerie, et pour lui faire mettre bas les armes.
Mais au contraire, pendant que, tout entiers h, notre
CHAHGE héroïque A BEIMS.
imbat, nous pousaiona notre avantage, les bataillonH rentrèrent derrière nouB dans le faubourg, sans en | empêchés, j'ignore ponrqnoi. Vainement, le second ' de mes eecadrous s'était avancé de lui-même ; trop faible, il avait été repoussé par l'infanterie rcsBe, et forcé de rentrer en ligne.
Cependant, les bataillons russes, les uns en colonne par pelotons sur la route, les autres en flanqueurs des premiers, avaient regagoé, derrière nous, l'entrée du faubourg. Deux braves officiers, l'un du lO"" de hussards, l'autre du l^^ de Gardes d'Honneur, réunis avec qnelques tirailleurs à notre attaque, se trouvaient de ce côté. Ils n ièrent de ne pas me méprendre ans feux que j'entendais, j Déjà les balles russes, de plus en plus meurtrières, ti liaient assez là-dessus. Mais nous étions encombres dans ^ itre victoire. Noua noua trouvions resserrés, à gauche ' le fossé de la route, à droite par l'un des bras de la I ''esie, eniin empêtrés dans cette multitude de chevaux, de blesacB, de canona, de caissons ennemis abandonnés, et dans notre propre désordre. Il n'y avait donc que deux ■ partis à prendre :onderenonceràtoutpournouséchapper ] à droite vers notre division, en franchissant le cours d'eau, s'il était possible ; ou, dans l'espoir d'être enlin seconma, , 1 par notre cavalerie, soit par l'infanterie de Ricard, défendre notre conquête.
Je tentai ce dernier effort. Je criai donc à la queue de
notre colonne de se retourner sur l'infanterie ennemie et
de la charger ; et, tout à la fois, je pressai ceux qui m'en-
iraient d'achever l'artillerie russe. Mais, presque aua-
.170 MEMOIEES D'ON AIDE DE OAMP.
sitôt, l'appaiition des fantassins ennemis autour de nous força les Gardes de lâcher prise. I^ commandement, je l'avoue, m'en fut impossible ; je kissai faire, m'obstînant à tort aaiiB donte. Cette opiniâtreté eut deux résultats, mata trop cher achetés ; la mort de qaelquea ennemis de plus, et la certitude que leur artillerie, entièrement désemparée, resterait, da moins, à notre avanfc-garde.
En ce moment, mon cheval avait les pieds pris daM une prolonge : un canonnier russe, tout effaré, se jeta .à sa tête ; je levai le sahre pour m'en déharrasser, mais le malheureux, sans armes et déjà plus mort que vif, me fit pitié : je lui fis signe d'aller se cacher sous sa pièce, ce qu'il fit sans hésiter.
Kotre résistance, pourtant, touchait à son terme. En un instant, tout avait changé. Ce n'étaient plus les débris russes qui me retenaient, c'étaient les nôtres. Autour de moi, DeshroBses, de Périguenx, sept fois hleasé, ne pouvait plus se défendre; l'aspirant de marine Lannean, alors maréchal des logis, aujourd'hui colonel, un genou en ten-e, et atteint de onze coups de baïonnette, Inttùt encore; le capitaine Legoût-Duplessis venait d'être abattu ; à côté de lui, expirait le lieutenauf"*, qu'un remords avait, dit-on, jeté dai^ nos rangs, et qui peut-êtr^ en ce moment, expiait un crime ! Plus loin, c'était 1%fortuné Gouffier, soua-officier instructeur, plein d'espérance, que j'avais décoré le matin, et dont le brevet d'officier devait être signé ce jour-là même ; enfin, le colonel comte de Briançon-Belmont. Son ardeur l'avait entraîné sans mon ordre, dans notre charge; un coup de feu Te*
CHARGE HÉnOÏQDE A EEIM8.
nait de le renverser, et le maréchal des logis Fresoeau ' défendait, avec tm dévouement remarquable, ses derniers
Déjà plus de quarante dea nôtres, sur cent, Buccombaient ainsi, 011 se perdaient dans leseauxbourbeusesde la Vesie que pînBÎeurs n'aviuent pu franchir. Quant il moi, seul encore intact, debout et désespéré, on comprendra que j'aie hésité d'abord à renoncer à notre victoire, puis, que je n'aie pu me décider à abandonner à cette fin cruelle mes malheureas compagnons d'armes.
Mais mon tonr était venu. Plnsieura grenadiers rnsBCBy | ^du régiment de Rezan, m'entouraient. La balle de l'un e perça le coude et le bras gauche ; celle d'un autre tranrsa la tâte de mon cheval. Le pauvre animal en se ca-
tnb de douleur, para le coup de baïonnette qn'nn troiième me portait à, la poitrine. Ce coup, sans pénétrer, e désarçonna, et me jeta snr le boi-d du large et profond fosse qui marquait alors, en regardant la ville, le côté gauche du faubourg. Relevé presque aussitôt, et m'appuyant à la roue d'un canon, je cherchais à me défendre, quand un autre coup de baïonnette, m'atteignant aux reins, m'afaiittit une seconde fois. Cette dernière at- 1 teinte me sauva : en m'étendant dans le fosse, il me fit disparaître aux yeux des Russes, que mon cheval et sa housse dorée attirèrent. Cela me donna le temps de reprendre haleine, de me relever et de me traîner v ville, puis, remontant sur la route, de m'abriter au milieu dea caissons et canons ennemis qui la couvraient.
Un darde, blessé d'u
je l'encourageai à me Boivre, persuadé <]u'il n'y avait pins de chances de saint que de ce côté : que, entre notre combat et Reims, la terreur avait dû laisser un vide où nouB tronverioBB peut-être nn asile.
En effet , l'intervalle entre Reims et le retranchement qui traversait le faubourg était abBolument désert- Cavaliers démontés, caoonniers, tont avait fui an delà. Notre fortune vonlnt que, à notre gauche et tout près du retranchement, une maison de bois, composée d'atw ailée et d'une chambre basse, alors sans portes, esist&t encore. Nous y entrâmes sang être aperçus. Bile était vide ; elle venait de servir de corps de garde aux RusBee. Le plancher en était, très à propos, jonché de paille. Nous tombâmes dessus fort épuisés. Mon pauvre Garde croyait 'sa blessure mortelle ; je le rassurai par mon exemple, portant en effet, depuis cinq ans, au même endroit du corps où i! venait d'être frappé, une balle espagnole, sans en être trop gêné.
Cependant, en maudissant l'inexplicable inaction des nôtres à la vue de notre charge d'abord si heureuse, noua écoutions, espérant que notre infanterie allait arriver et nous dégager, qnand nous aperçiimes, devant la fenêtre qui nous séparait seule de la route, pluGicui-s ombres passer rapidement : c'étaient les Ensaes de Rezan qui se réfugiaient dans la ville. Nous comptions qu'ils s'écouleraient Bans s'arrêter, mais leurs officiers, abrités par le retranchement, voulurent y tenir. Ils réussirent même à arracher de l'encombrement une de leurs pièces. Nous les entendions frapper leurs soldats, les forcer de se le-
OHAEGE HEROÏQUE f
inmer, et les exciter àse défendre. Cela rendit notre position très critique. Notre vie dépendait d'nn seul de leurs regarda, jeté par haaard ou autrement dans notre réduit. Plusieurs fois, mon compagnon do péril s'écria : « lia nous voient, nous sommes perdus! s Je Ini fis signe de se tuire et de se traîner, comme moi, contre la cloison an-dessous de la fenêtre. Là, plus près du danger, mais moins en vne du dehors, nous serrant contre la planche qui nous protégeait, nous nous tînmes immobiles. Nous étions si proches de nos ennemis, que, DU rechargeant leurs armes devant cette croisée, leurs
^Xpodes en brisaient les vitres, dont les moi'ceaus retom-
^■j^nt sur nous.
^■ba nuit, que nous invoquions, approchait, mais elle
^mivait avant les nôtres; et, si ces Russes restaient maîtres de leur position, ils allaient infailliblement nous découvrir en reprenant possession de notre asile. Déjà l'oljscorité était assez grande ponr que chacun de leurs coups de feu l'éclairàt. Ces lueurs, qui faisaient briller nos armes, nous forcèrent de les resserrer contre nous, pourn'étre pas trahis par elles. Pendantplusd'une heure, i[ne dura ce péril extrême, nous eûmes bien des moments désespérés. C'était surtout quand, ces fantassins cherchant uu refuge, nous entendions leurs pas s'avancer dans l'allée qui servait d'entrée à notre réduit. Alors noos rassemblions ce qni nous restait de forces pour ne pas Être égorgés sans résistance.
Je me souviens que, dans un de ces instants extrêmes, ;eant à la montre d'nn grand prix que je portais et
que je possède encore, je la cachai, afin de priver nos ennemis de ce butin, et de le laisser du moins à ceux des nôtres qai, trop tard pour nous mais bientôt sans doute, les remplaceraient. Mon Garde m'imita. Cette espèce de legs ainsi préservé, nous nous sentimes plus réflignéa k un sort qui nous paraissait inévitable.
Le jour enfin acheva de disparaître, et peu à peu la bruit du combat s'affeiblit. Nous n'osions croire que toute l'inf antei'ie ennemie se fût écoulco ; de nouveanx bruits, d'autres coups de feu nous tenaient en défiance ; mais bientôt, fatigué d'une situation si pénible et ne croyant pins qu'à la présence de quelques tirailleurs, je consultai tes forces qui nous restaient, je fis bander k mon Garde sa blessure, je serrai dans rats vêtements mon bras gauche, trop blessé pour m'en sei-vir, et, nos armes prêtes, nous relevant et marchant sans bruit, j'avançai la tête hors de notre asile. Un coup d'œil, jetc dans le couloir, m'arrêta d'al»i>i. Un fantassin, l'arme au pîe4, occupait l'étroit corridor qui servait de sortie à nobn retraite; il nous totu'nait le dos; j'hésitai; puis, me décidant, je courus sur lui en lui criant Qui vive.' et de M rendre. C'était un Français ! C'était le premier de oes tiraillenrH ; il arrivait, et s'abritait des feux de la ville k l'entrée de cette cabane. Nous étions donc délivrés I II ne s'agissait plus que de remonter le fanijourg, que lee balles russes sillonnaient encore, mais ce n'était ploa là qn'un danger ordinaire. Pourtant il ne fallait pajs rester en chemin, et mon Garde blessé m'ayant assuré qu'il pourrait me suivre, nous courûmes, nous l'epossàmee sur
CHARGE HKROIQTIE A REIMS.
tous nos débris et aous nous retrauvàmes cnSa au milieu des Dâtres.
Déjà leurs hivonacs étaient établis. L'un de ces feux, le plus élevé, le plus brillant, l'un des pins rapprochés du combat, noiia servit de guide. Nous y arrivions quand une voix, brève, sèche et impérieuse, me fit tressaiOir : c'était l'Empereur ! Ce feu était le sien. Il me reconnut et m'interpella aussitôt. Son attitude était agitée, presque convnlsiye ; sa figure, sévère et bronzée, comme lorsqu'elle renfermait quelque irritation prête à éclater.
Il était seul ; son imptitîence d'entrer dans Eeims était extrême. Il venait de redoubler, de multiplier ses ordres d'attaque, poussant à gauche, par Saint-Brice, la cavalerie de sa Garde : à droite, par Hireon ou Cormontreuil, celle de Bordesoulle ; et en tace, sur le faubourg d'où nous sortions, l'infanterie de Ricard et l'artilierie du duc de Raguse. Il voulait que, en dépit de la nuit, on franchît la Vesle : qu'on enfonçât la grille de la ville ; que, en même temps, on s'emparât, par ses ailes, des routes de Berry-aa-Bac et de Châlons, afin de cerner l'ennemi dans Beime et de s'en Baisir.
On a blâmé ses emportements de cette soirée, dont moi-même j'eus à souffrir. On les a attribués à l'humeur d'être forcé de bivouaquer si près de Reims, et de ne pouvoir dater de ce jour-hl même, et de cette ville, le bulletin de m victoire. Mais l'Empereur, quoiqu'il ignorât encore les détails qu'on vient de lire, n'avait, comme on l'a TU, que trop de raisons d'être mécontent de l'enet du résultat de cette affaire. Il sentait que ne
^j^ble et du resuli
corps ru8SD et prossien, surpris et privé de son chef, aurait dû ne point échapper k notre attaque ; i! a'obatînait à en reesaisir les restes: il voulait, surCont, prévenir dans Reims l'arrivée possible de Bliicher, dont l'inaction n'était guère concevable; il avait hâte, enfin, d'y couper la communication des deux grandes armées ennemiee, et d'y tendre la main à la division qu'il avait appelée de' nos citadelles. De là son irritation ; elle croissait avec la nuit, j'en fus victime. i D'où venez-vons? me dit-il. — « Du iânbourg. Sire! v Et j'allais m'expliqner, quand lui, sans me laisser achever, me pressa de questions sur la position, sur les forces de rennemi, sur l'exécution de SCS ordres d'attaque.
Hors de combat depuis deux heures, je ne pus satisfaire sa préoccnpation. Elle était ai vive, et le temps marche si vite à la guerre, que je crus hors de propos le récit de notre chaîne et dn danger auquel je venais d'échapper. Je me laissa! donc brusquement congédier. J'étais d'ailleurs pressé d'aller me reposer an feu voisin, où ses aides de camp m'accueillirent.
Ils m'entourèrent; j'étais l'uu de leurs plus anciens compagnons ; la place même de gouverneur des pages, qne j'occapais, me donnait le droit de servir, comme eu, d'aide de camp à l'Empereur; je me trouvai donc lit comme en famille. Ils me reçurent en conséquence; et moi, à peine i-chappé des mains des Russes, heureux de ce changement de fortune, encore animé par le combat, par le péril, par l'indignation de la perte des miens, je m'épanchai en discours ardents sur les coups qne je les
mis vue porter, sur les rfeultata obtenus, et anr l'aban- MD dont nona avions été les victimes.
■■Tout entier à ces diverses émotions et an besoin de !ea exprimer, j'avais rerais, 4 la fin de mon récit, de parler à Tvan de mes blessures, dont je souiïraÎB peu en ce moment, quand, derrière moi, le secrétaire d'I de ville, voyant pendre à mon coude un galon de ma pelisse, que, en perçant mon bras, la balle avait entraîné an travers de cette bîesaure, le tira, en me demandant d'où venait cette déchirure. Un cri de douleur, qu'il m'arracha, lui répondit ! < Voua êtes donc blessé ? me deraanda-t-on. — Sans <t doute, repris-ie,j'a"aiBvousIe dire ; j'aireçudeux coups « de baïonnette, une balle,et je croîaque j'aile brascassé, K ou quelque -chose de semblable. — Eh ! que ne parliez- « vous donc ? ï s'écria Yvan, en accourant pour me aontenir, car la douleur qne d'Ideville venait de me faire éprouver me portait au cœur,et j'ai laiaperdre connaissance. On se souvient peut-Hre que les soins d'Yvan, chirurgien de l'Empereur, m'avaient, à Sommo-Sierra, sauvé la vie; il s'y intéressait, et, s'emparant de moi, il me conduisit, près de là, dans un moulin transformé en ambnlance. J'y retrouvai beaucoup de mes pauvres Gardes. Yvan, à ma prière, en pansa quelques-uns, et d'abord celui qui venait d'échapper avec moi aux mains desRnssea. Mon tour vint ; les coups de baïonnette étaient peu de chose; rjuant à mon bras, qu'un autre eût coupé à l'instant même, il hésita, quoiqu'il le crût d'abord sans ressource ; mais, bien heureusement pour moi, il remit !• m lendemain pour en décider.
Cette blessure était des plus singulières. Tirée à bout portant, la balle russe, par l'effet du plus henreux des hasards, avait frappé ai juste sur l'intervalle des deux oa qui forment la pointe du coude, que, en y pénétrant, elle les avait seulement écartés, et que. continusnt ainsi, elle était i-easortie de même, sans avoir brisé ni l'un ni l'autre.
En ce moment, les Oardes d'Honneur, accourus de leure bivouacs, m'entouraient. Me voyant sans force, H» arrachèrent une porte, la couvrirent de leura nianteaus, m'étendirent dessus, et, guidés par leur chef d'escadron d'.^ndlau, mon ami d'enfance, ils voulurent me porter an quartier qu'ils m'avaient choisi. Dans ce trajet, ils passèrent près de Napoléon. Je crois voir encore cette Ipeiir du dei-nier bivouac, où, preaque évanoui, j'entrevia notre malheureux Empereur. Mais lui, surpris de ce conconrs, demanda au général Bertrand quel était le blessé que œs Gardes transportaient : il me nomma, a Cela est feuxl c s'écria-t-il ; je viens de lui parler, et il n'était pas pins '( blessé que vous et moi ! k Bertrand avait entendu mes récits ; il affirma, mais sans rien expliquer, croyant son chef instruit comme lui-même; à quoi l'Empereur répliqua avec emportement, contrarié de cet accident de plus, qu'il faudrait annoncer le lendemain, et ne oompranant pas comment cela était arrivé. De son côté, Bertrand, que mon apparent oubli de moi-même, fort naturel pourtant comme on l'a vu, avait touché, repartit avec amertume, et fit entrevoirà l'Empereur sa méprise.
Ce ne fut que vers deux heures du matin qu'il en revint complètement. A cette heure-là, Exelmaos et les ohevaii<
CHARGE HEKOIQCE A SEIMS. 37"
Sgers PolonaiB de la (Jai-de avaient enfin franchi le pont de Saint -Bfice, et coupé la route de Berry-a«-Bac ; ils s'étaient eaisis d'un équipage de pont; dès lora, l'amèregarde ennemie, épouvantée, avait achevé de fuir en déroute. L'Empereur, debout encore et toujours impatient à son bivouac, attendait ce moment ; il voulnt anssitât prendre lui-même possession de la ville. Alors seulement, et en pénétrant dans le faubout^, il comprit pourquoi sou premier mouvement d'irritation contre ma blessure avait <5tonné son grand maréchal. Dans ce trajet, chacun de ses pas fut aiTêté par les débris de notre charge. Ce terrain, jonché de lances, d'hommes, de chevaa:; abattus, de canons et de caissons ennemis, que les corps de nos malheureux Gardes semblaient lui garder encore, disaitaasez à Napoléon quel chemin ils lui avaient ouvert, et quel eût été le résultat plus prompt et plus complet de cette journée s'ils eussent été secondés. Quel rapport eût valu de tels débris? Leur victoire, d'elle-même, se racontait! Mais les faits ne parlèrent pas seuls à ses yeux, il put entendre un glorieux témoignage. Dans ce défilé, il j eut entre les Gardes d'Honneur et la Vieille Garde, une de ces rencontres de colonnes, assen fréquentes, surtout aui approches des riches cantonnements, oii chacun se dispute le passage. En toute autre occasion, ces vieux grenadiers eussent, avec raison, refusé de céderle pas à ces jeunes Gardes, mais cette fois s'arrétant avec complaisance : K Pour aujourd'hui, dirent-ils, laisaons-lea passeï', ce ter- « rain est bien à eux ; ils ont le droit d'y être fiers, et de I prendre la tétc de la colonne ! »
Ainei, devant Reims comme devant Hanau, la Vieille Garde rendit au troisième de Gardes d'Honneur, le plus glorieux des témoignages. Napoléon, pour cette seconde fois aussi, s'y associa. L'affection des Gardes pour moi dont je m'honore, et qne la mienne pour eus méritait, lea avait conduits à me rapporter sur leurs bras dans Keims, k la suite de l'Empereur. J'étais à peine établi dans cette ville, qu'il envoya le duc de Baasauo me demander les noms des Gardes que je jugeais les plus dignes de récompense. Embarrassé du choix, mais enhardi par leur dévouement et par les promesses faites pour les attirer sous les drapeaux, je risquai d'en citer jusqu'à trente-neuf! J'en désignai vingt poar l'Ordre d'Honneur et dix-neuf pour le grade d'officier. "Une promotion aussi nombreuse, dans nn seul corps, était inonïe : je n'espérais pas en obtenir le tiers ; je me trompais, l'Empereur approuva, il accorda tout, et m'en envoya aussitôt l'heureuse nouvelle. J'en avais besoin pourra'aider à supporter les pertes que j'avais faites.
Quant à moi, que déjà récompensait assez une faveur aussi grande, il m'en réservait une autre dans le bulletin de cette journée, favenr qu'il savait m'étre la pins sensible. Il s'y plut à citer : « Les Gardes d'Honneur du troi- <t sième, et notamment leur général! » Il appela leur effort : « Une charge superbe ! » Il dit à la France : 0 Qu'ils s'étaient couverts de gloire! » Et quant aux blessures de leur chef, il daigna, conmie à Sommo-Siem, rassurer nos concitoyens sur leurs suites.
Somme - Sierra ! Eeîraa! QncI triste rapprochement!
Ainsi donc, après tant de conquêtes si lointaineB, c'était Reims qu'il nons avait falln reconquérir! Aossîme aemblait-il qu'entre ces deux charges sanglantes tout un siècle s'était passé, tant les situations étaient différentes ; et pourtant, le premier de ces deux comljats expliquait l'autre : n'était-ce pas surtout à notre invasion en Espagne que nous devions attribuer celle de la France ?
Mais, dans d'aussi gravta circonstances, c'est assez, c'est trop parier de soi ; reprenons l'histoire.
Napoléon, dans Reims, en dépit de divers avis alarmants reçus de Paris, était près de prendre un parti extrême. Il espérait que la singulière inaction, à Laon, de Bliicher, encore étonné et tout ensanglanté, se prolongerait. Supposant, en même temps, que îe retentissement du coup porté à Reims, la reprise de Chtllons par Ney, et sa propre réapparition sur l'Aube qu'il méditait, allaient faire rétrograder Schwartzenberg sur Troyea et Chaumont, il comptait avoir le temps de rallier, vers Vitry, tout« son armée. C'eût été, avec tons ses maréchaux et ses renforts accourant de Paris, soixante-dix mille hommes. Dès lors, en se jetant tout à coup vers Nancy, au milieu de ces forteresses, dont les ^misons porteraient sa force à cent raille hommes, il se croyait sûr d'entraîner, loin de Bliicher, Schwartzenberg, ainsi menacé dans sa base d'opérations ; puis, que, dans la confusion d'une retraite éperdue, il l'écraserait, ou le rejetterait par morceaux au delà du Rhin, Mais on va voir que, trop resserré de l'Aisne à l'Aube, entre les dens Invasions, chacune de cent mille liommee, il fut surpris et écrasé
3SÏ MÉMOIRES DTS AIDE DE CAMP.
Uû-même dans Arcis; qu'alors, an Heu de se retirer Bitr Paris, il peraévéra à marcher vers l'eal, sans avoir pn ni rallier à Ini toutes ses forces, ni empêcher la rénnîoo de ses deux c«nt mîQe ennemis, entre Ini et sa ca^ntale ; d'où vint qne. la guerre s'étant séparée de lui, il n'en fht pins maître.
C'était le li mars, à denx heures du matin, qne Napoléon était entré dans Reims. Il l'avait trouvée illominée, transportée, tonte retentissante des cris de Vive t Etapereiir.'C^ fnt.après ce dernier succès, son dernier triomphe.
Dans les premiers moments, quelques incidents henrenx quelques nouvelles favorables coocoururent. Et d'abord, son aide de camp, le brave Corbinean, qn'oo croyait perdu, ayant été caché et sauvé par les Rémois, repaniË au quartier impérial. Pnïs, Jausseng, sorti de Mézières, Ini amena quelques mille hommes de renfort. Il apprit encore que, entre Tournoy, Lille et Courtray, Maison avait, de ce côté, arrêté l'invasion : répit moins dû toutefois ans manœuiTea de ce général qu'aux ménagementsambitieux de Bernadotte pour son ancieune patrie, dont on a vu qn'il convoitait la couronne. De ce même côté, et plus loin de nous, Camot, préservant Anvers et notre flotte, en avait victoriensement repoussé les armes anglaises. Le général Bizanuet, à Bei^-op-Zoom, avait hit plus : il avait laissé quatre mille Anglais y jwnétrer fhrtivement, efc, les renfermant avec lui, il les avait tous pris ou tués dans les mnrs de cette ville. Telles forent, t^ KeimB, les dernières joies deNspoléon : tout ce qui Buivit ne devait plus être qu'infortunes !
CHARGK HÉROIQUK A BEIMS. 383
i L'une des plus cruelles, celle qui bientôt devait l'acca-
ir de Bon coup le plus funeate, il Ja provoqua, dit-on, dans
étte journée du 1 i mars, par Tun de ces emporteroeats
iquels, alors surtout, il s'abandonnait. Soit déirarde-
hlt de taut d'amers chagrins longtemps corapriméa,
, comme il arrive aux hommes d'action, qu'il atta-
l&t trop peu d'importance ans paroles; Boit aussi qn'avec
1 ancien aide de camp il se crût moins obligé de se
mtenir, Marmont, ce jour-là, en fut victime.
[ Ce maréchal, pour la première fois depais son désastre
!>rant Laon, avait osé venir s'exposer à sa colère : Ka-
n accabla ; ses reproclies furent sang-lants, même
rageants ; la violence en fut eïtrôme ! Fain en fut
Boin. lia depuis attribué à l'orgueil, cruellement blessé,
■duc de Eaguse, cette fatale défection dont, seize jours
', il gâta une vie jusque-là si glorieuse. Pourtant, la
iQÎère fougue de Napoléon épuisée, ses reproches s'é-
.t changés en conseils, et, s'apaisant, il avait retenu
r ce maréchal.
B alors, rompant les cachets de ses dépêches, de
e d'elles un malheur nouveau aeuibla éclore. Soult,
nbli par des envois successifs de renforts à notre ar-
t, venait de céder devant la fortune de WeUington. La
bille d'Orthez était perdue ; Bayonne et l'Adour, aban-
Ss! Bordeaux, restée à découvert. Toutefois, ce ma-
,a], en reculant vers Tarbea, combattaic. Il avait
s en pièces les Portugais, trop e
Dans une aussi grande extrémité, cette fois encore Napoléon resta inflexible. II ne daigna point songer à une paix hnmiliante ; il se cmt même encore asBes redontê pour sauver Paris, sans aller se joindre à Macdonald. Quelque isolé et faible que fiit !e coup de main qu'il venait de frapper à Keims, il se fia à l'effet qn'il allait produire. Il espéra que son échec devant Laon en serait effacé ; que ce nouveau succès allait faire illusion snr sa détresse; qu'il suffirait pour détourner, une quatrième fois de Paris, les Coalisés; qu'enfin cette réapparition. victorieuse entre leurs armées d'invasion, dont elle menaçait les flancs et interceptait les communicatione, maintiendrait l'une dans le nord, au delà de l'Aisne^ et forcerait l'autre à rétrograder sur sa ligne d'opérations pour la défendre.
C'est pourquoi, dès son entrée dans Reiras, son premier soin fut de s'affermir dans cett« position, et d'en recueillir tons les avantages. Colbert et Vincent venaient