I. Pâle, faible, malade à force de travail, ce savant
(vait déjà la vue affaiblie ; la moindre lumière l'éblouia-
^t. C'était donc quand la uuit suspendait ses travaux
ioe j'allais recherclier son entretien. J'entrais, à tâtons,
iqnes au fond de sa retmite, où j'avais peine â le dé-
ponvrir à la lueur pâle d'un seul flambeau, au milieu
l'in-folioB et de manuscrits poudreux dont il était en-
^ronné : sa chambre en était comble. Kcs entretiens
ptelqaefois l'en distrayaient ; nous gag^iions tous deux à
Ë rapprochement, moi de la science, lui du repos : c'é-
)ùt ce qui nous manquait à l'un et à l'autre.
Juajue-Ià les nouvelles de nos succès et de nos revers
raient eu, sur ce peuple froid et lointain, une influence
larqnable. Le gouvernement danois avait cru de^iiu
f montrer flexible. Réussissions-nous, l'habile Berns-
f rendait quelque peu la main au peuple, détendant
► frein; la coalition reprenait- elle le dessus, il le res-
rait doucement.
1 Pourtant, dans ce pays, le goût pour notre révolution
ait été si vif, il avait produit un tel aveuglement, que,
mdant toute la Terreur, RohespieiTC, aux yeux non
leulement de la bourgeoisie danoise, mais de plusieurs
rands, et de la duchesse d'Augustembourg elle-même,
Fait passé pour un grand homme I On avait lu ses dis-
B avec enthousiasme : on avait maudit ses victimes
me des traîtres justement punis; on avait plaint sa
68 MÉitOIBBa D-Vrs ilDE DE CAMP.
chute ! Quelque grossière que fût cette erreur, ce peuple avait été longtemps à en revenir.
Je retrouve aussi dans mes notes, qu'à ces remarques, et à beaucoup d'autres devenues surannées, s'ajoutaient quelques anecdotes, moins sérieuses, sur l'état mental du roi régnant ou plutôt qui ne régnait pas plus sur son royaume que sur lui-même. On disait qu'il n'avait pas perdu tout l'esprit, dont une fàcheuBe habitude de son adolesccuce lui avait Ôté le gouvernail. Sa folie était quelquefois plaisante. On racontait que, un jour entre autres, adosse à une chaise, et se trouvant au milieu de sa famille, après l'avoir contemplée silencieusement, il s'était écrié tout à coup : i Bu vérité, il faut convenir que <t nous formons une réunion charmante. Ma fille a les <i jambes contournées ; mon fils l'essemble exactement &
I un albinos: mon frère est bossu; ma Ijelle-sœur reii garde eu même temps à droite et à gauche ; et moi je K suis foui n Puis, étendant ses observations aux souverains alors régnants : « Au reste ma grande famille, « continua-t-il, n'est guère plus saine ; mou cousin
II Georges d'Angleterre est le plus insensé de son rojaumej * mon frère Paul de Russie ne l'est pas mal, à ce qu'il « me semble; mon collègue de Naples eu tient aussi, ou « ne vaut pas mieux; mon petit cousin do Suéde promet « plus encore ; et, pour en revenir à moi, je sais le pîus a fonde toute la bande! s Alors, voyant l'un de ses courtisans joindre les mains et lever les yeux au Ciel : Œ Eh bien ! que lui veux-tu,.., ï laisse-le eu repos, car tu Il ne le tromperas pas, celui-là ! » ajouta-t-il.
rAOCOMPAGlIE MACDONALD EN DANEMARK. ôM
La médisauce s'était exercée sur la femmQ de son bère, prince, comme on vient de le voir, d'une taille plua bn'esigtië, et snr un coartisan d'une stature herculéenne. elni'ci se sentit un soir frapper fortement sur l'épauJe; ï se retourne. « Ah ! pardon, s'écria le roi, éclatant de t rira; (l'cat que je vous avais'pris, ma foi, pour mon C propre irère ! »
I Une autrfi médisance accusait le prince royal de trop irifier à l'état militaire, en n'apportant à cette manie dispendieuse que les vues rétrécies d'un capoi-al. II est vrai que, dans ses revues fréquentes dont nous fûmes témoins, on voyait ce prince, fort bon d'ailleurs, s'irriter, ^nrmander, battre mSme ses gi'enadiers, et, prenant ing Ini-même, sa canne à l'épaule, marquer le pas, et se si en spectacle de la façon la plus liizarre. Un ir donc qu'il présentait à l'approbation de son père un i de reforme financier dont il lui expliquait l'écono- ), le roi, sans répondre, ee leva et se prit à marcher ravinent, la canne à l'épaule en disant : Droite, gavial droite, gauche! puis, s'arrêtant devant son fils : CesÉ cela qui coûte beancoup trop, monsieur, répliquail! > Toutefois, comme le prince insistait, le roi ; mais, trouvant son Sis aussi peu sensé que lui, wieUan et Compagnie fat sa signature.
B 11 octobre, arriva Diiroe, colonel aide de camp parte. Sa mission avait eu pour but Berlin, Péa surtout, puis Stockholm et Copenhague. Au8it l'ardeur de grossir mon cahier d'observations me I. & rechercher son entretien, sans autre calcul. La
liO MÉMOIRES D'UN AIDE DE CAMP.
jeiineaae d'alors, accoutumée à tout risquer pour la gloire, élevée au bruit des grandeB renommées nouveiles et de tant d'illustres dévouements royalistes ou républicains, n'était point intéressée. Moi, comme elle, et de plus nourri des mœurs de ma famille, je n'étaia ambitieux anrtont que de considération. Dans cette circonstance je ue songeai qu'à obtenir l'estime de ce personnage. Mais d'abord sou attitude réservée et observatrice ne m'encouragea pas; et puis j'étais, j'avais l'idr si jeune alors, au milieu de personnes toutes plus £lgées,que j'attirai peu son attention. Mais i! arriva heureusement, dès le second jour, que, au milieu d'un petit cercle, Duroc nous ayant adressé quelques questions snrla flotte et l'armée danoiae, je me trouvai seul en état de lui répondre. Aussitôt, soit curiosité, soit suiprise, il redoubla, me prit à part, et, la conversation engagée, je ne manquai pas, comme on le pense bien, cette occasioD d'étaler mes nouvelles connaissances. Le résultat fut que, à son tour, Duroc me rechflrcha ; et (^ue, flatté de cette préférence, je lui offris, et il accepta, un relevé des renseignements les plus utiles que je m'étais procurés, et qui pouvaient rendre sa mission plus fructueuse.
Le 15 octobre, jour de son départ, à quelque émotion dans ses adieux, aux épanchements de l'officier qui l'accompagnait et qui me pressait de venir promptement le rejoindre à Paris, poui- entrer dans le régiment des Guides où lui-mtme était capitaine, je vis bien que je m'étais acquis l'estime et l'amitié de rilluatre voyageur. Pourtant je l'oubliai bientôt, n'ayant attaché à cet inci-
J'ACCOMPAGNE MACDONALD BIî DANEMARK. 61
t qn'un désir généra! de plaira ; mais j'avais fait plus I ^ue je ne pensais ; cette entrevue allait avoir aor ma des- I iànée l'inflaence la plus puissante, Duroc venait d'empor-
r de notre rencontre un souvenir plein d'intérêt et l;4'affection, sentiment qu'il s'empressa, dès son arrivée, ride transmettre au Premier Consul, et qui no devait plus I a'effacer. Tant il importe de donner de nous, dès notre I- début, une favorable impression; snccèa qu'un esprit i Btndienx obtient facilement par la surprise qu'inspire le I oontraste, dans l'âge léger des plaisirs, d'un travail solide («t sérieux, et grâce à l'indulgence à laquelle on est natu- ■ Tellement disposé pour un si jeune âge.
Quant à moi, n'ayant pas regardé si haut et si loin, aussitôt après ce départ je retournai à ma vie habituelle [ et observatrice, sans me douter que j'en avais déjà obtenu I feont le prix qu'il m'était possible do recueillir.
La nouvelle d'une perte cruelle et inattendue vint bien-
f tût, d'ftilleui-s, absorber toutes mes pensées dans une
douleur profonde : ce fut la mort de mon grand-père le
L maréchal de Ségur, qu'un accès de goutte nous enleva le
I fi octobre 1801.
Cependant, aux yeux de MacdonaJd, de plus en plus L dégoûté de sa nouvelle carrière, sa mission ne semblait i plus avoir d'objet que son éloignement de la capitale ; et I réellement elle n'en avait point d'autre. Aussi, le 5 dé- I ;«mbre 1801, irrité des défaites par lesquelles Talleyrand I lépondait à ses demandes de rappel, il lui avait écrit ime '' lettre rude et menaçante qui le brouilla bien inutilement, I car le ministre, par une dépêche datée de la veille, i dé-
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cembre, venait enfin de lui envoyer ses lettres de récréance. Il les reçut le 19 décembre, en profita sur-le-champ ; et, quittant Copenhague le 28, il nous ramena dans le premier mois de 1802 à Paris, où Duroc nous avait précédés seulement de quelques semaines.