I. fi'y décider avant d'avoir connu tout ce qui avait pu dé
I terminer à un acte aussi cruel. Mon père, alors conseiller
K -d'État, pouvait mieux qae tout autre s'en instrnire. Peu-
Idant les trois jours suivants qu'il y employa, enfenné
Kfihez moi, maudissant cette nuit fatale, obsédé du spec-
frtacle horrible qn'cllc oSrait sans cesse devant mes yeux,
■je restai anéanti ! Jusque-là, fier avec tant de raison du
tnd homme que je servais, je m'en étais fait nn héros
[Wmplet; je m'étais persuadé que nnlle raison , ou de po-
lîtîqne, ou de sûreté personnelle, ou de vengeance, ne
S'emporterait sur la générosité de son caractère. Les dé-
1 qni suivent, soigneusement recueillis, montreront
xinrtant que je ne m'étais pas entièrement trompé, et
Kqne cette générosité, perdue dans uu premier emporte-
ment, l'avait ress^i, mais trop tard; et que ce fat un hasard funeste qui en rendit le retoar inntile bien fatalement.
Toutefois les premières nouvelles qae mon père nous rapporta atténuèrent peu l'impreasion fjue la violence, trop préméditée, de ce crael coap d'Etat, noua avait causée. Après les instructions données à Ordenei*, Napoléon s'était craint lui-même; pendant toute la semaine suivante, retiré à Malmaison il y avait lepousaé les intercessions de Joséphine; et, bien qu'il eût su que rien, dans les papiers saisis, ne dénonçait la complicité du prince dans l'attentat, il n'en avait pas moins persévéré dans sa conviction et dans sa colère! Le 2<t mars, vainement Murât, commandant Paris, avait l'epoussé ses ordres, et refusé toute participation à cette vengeance; toujours inflexible il avait tout pris sur lui ; il en avait dicté et signé lui-même tons les détails : les noms des juges militaires, l'ordre de jugersans désemparer, celui d'exécuter sur-le-champ le jugement quel qu'il pût être ! Rnfin, pour surveiller l'accomplissement de ces instmctious, U avait choisi le seul de ses aides de camp qu'il savait capable d'obéir, sans hésiter, à de tels ordres !
On ajoutait, il est vrai, que le soir même, se ravisant, il avait envoyé à Real l'instruction d'aller interroger le malheureux prince, ce qui, sansdoute, l'eût sauvé ; maisque ce conseiller d'Etat, renfermé chez lai, n'avait reçu cet ordre (|u'à cinq heures du matin, quand déjà le meurtre était consommé. C!e fait atténuant était non seulement vrai, mais vraisemblable. En effet, moi-même, peu avant
KXECUTION DU DUC D'EKGHIF.N. 121
ette fatale époque, j'avais porté le soir, de Saint-CIoud
■is, des ordres pressants au géuéral Berthîer. Or je
is pu les remettre en main propre à ce ministre,
rès huit lieues d'aller et retour noctunies, et en
R'arrachant enfin d'une retraite où il s'ùtait rendu à peu
a inaccessible. EéaJ, dans cette malheureuse soirée,
: fait celer pareillement. Les journées, les nuits
lême alors, étaient si fatigantes à force de travail, qne
i, et pour respirer, l'on tentait d'en dérober ainsi
lelqnes heures au Premier Consul.
1 était doue vrai que, an dernier moment, un heureui
s avait ébranlé l'âme de Napoléon ! Mais alors
s pour l'honnenr de celui qui lut chargé de ce
sage de salut, qu'il eu avait ignoré toute l'importance ;
s qu«l il eût obstinément accompli sa mission près de
ne moi la mienne près de Berthîer, où la célérité
t sans doute moins indispensable.
1 autre fait démontre la vérité de celui-ci. Quand
ry était venu, vers sept heures du matin, à Malmai-
1, rendre son terrible compte, le Premier Consul, dès les
miers mots, l'inteiTompant, lui avait demandé : « S'il
t pas vu Real ! » 8nr sa réponse, qu'il venait de le
bicontrer, à la barrière, allant à Vincenues, le Premier
ml était tombé dansune rêverie muette, sombre, et si
eqne, pendant un assez longtemps, ni son secrétaire,
e de camp n'avaient osé l'interrompre. La fatalité
tnsdonte àsesyeuxenavait décidé 'lise résolvait à l'ac-
^ter; et bientôt après, avec Caulaincourt, Fontanes et
Quelques autres, il y conformait ses paroles ou son silence.
122 MÉMOiaES D'UN AIDE DE CAMP.
Au resle voici sur ce sinistre événemeut la substance d'un antre récit. Il est du roi Joseph auquel, dix-huit mois après, j'ai, comme on le verra, servi d'aide de camp pour la conquête du Royaume de Naplea, Ce récit renferme celui de Real ; il est trop conforme à tout ce que J'ai entendu, su et vu moi-même, il est attesté par trop de témoins, dont j'ai connu la plupart, pour qu'on poisse en contester la vérité.
Le Premier Consul, la veille de ce conp fatal, par lui trop véritablement ordonné d'abord, était retombé dans l'indécision. Il hésitait entre de pressantes supplications et l'avis d'un ministre, seul soupçonné de leur avoir été contraire, quand Joseph, intervenant, le rappela à son système de modérateur, de centre d'attraction, « de clef de voûte « entre tous les partis ; puis, le faisant souvenir qu'il avait dû jadis aux encouragements du père de sa victime, son choix de l'artillerie et son refus de la marine où son destin eût avorté, il ne le quitta que bien assuré de l'avoir décidé à la clémence. De là, et dans la même soirée, le contre-ordre dont Real fut réellement chai^> comme Real en convient lui-même. Mais dans cette nuit cruelle, le malheur voulut que ce conseiller d'Etat, impatienté d'avoir été réveillé deux fois par des missives sans importance, s'étant iâit celer, n'ouvrit la lettre du Premier Consul que plusieurs heures après ea réception, vers cinq heures du matin, an moment même oit le meurtre s'exécutait ; en sorte, comme nous le sûmes tous, que, sa voiture s'étant croisée à la barrière de Vincennes avec celle de Savary, il revint cOnaterné de l'irréparable résnl-