CAPTIVITÉ
[ d^aller infailliblement périr dans la neige de la grande <c route! s
Aussitôt, nous armant de ce qui se tronva sous notre main, et noua retranchant derrière des bancs dans nn aogle de cette salle, nous déflâmea les Cosaqnea. Ils avançaient pour nous saisir, quand Swetchin, jusque-là p&le et muet de consternation, se jeta entre eux et nous ; I il-lea arrêta s'écriant : t Que c'était une barbarie intolét table! qu'il ne souffrirait pas une violence qui désho- « norerait le nom russe ! » En même temps il ordonna à ces nomades d'aller chercher son propre kihitck couvert, dans lequel il nous fit monter et partir proniptement
»ponr Byalistock.
C'est ainsi que, généreiuement et h tous risques, nous jfûmes dérobés au supplice que nous avait infligé l'indigne maréchal. Nous nous séparâmes de Swetchin les larmes aux yeux, emportant une reconnaissance que je lui conserve encore dans ce monde-ci et que sans doute lui garde également mon pauvre compagnon dans l'autre monde, où, bien peu de jours après, ses blessures devaient
» l'emporter !
Swetchin ne pouvait noua rendre un plus grand ser- Tice. Son maréchal ne s'était pas trompé dans sa vengeance en la confiant à l'hiver russe. Le temps, en effet, était si affreux, que notre officier de garde et nos Cosaques eox-mémea n'y purent résister : il leur fallut s'arrêter trois jours à Tycocziu. Do là nous traversâmes Byalistock d'autant plus rapidement, que le plus grand seigneur de ce pays y vint m'exprimer aes vœux pour nos
Sil ItÊUOtSES D-VS AIDE DE CA3tP.
socoès, et m; combler à& plus tooch&nta cémoigiuges de I la part '^u'il prenait à mon infortane. J*eQ profitai pour confier à sa ^éaérosîté moa paDYFe compagnon, mnnnuiti, ' <{a*il as put Baaver, mais dont il adoucit da moins les J derniers moments.
Le t: janvier nous franchîmes le Niémen ; nons entrâmes à Grodno ; j'étais en Rnssie ! Le général AbrewsiOK j commandait. On me condaisit chez Ini ; sa réc^>tion fat sèche, j'en fus choqné. J'étais presque un ; je n'étais couvert qne de ce pantalon d'uniforme déchiié^ dédaigné par les Ealmonks, et de cette demi-pelisse polonaise, espèce de veste en aussi mauvais état, 9ea\ v£te- | ment (ju'Ostermann avait d'abord pn me procurer. Une , si misérable apparence était loin d'être imposante; mais, comme on fait son lit, dit-on, on se couche ; or, personne i ne paraissant disposé à vouloir ae charger du mien, je compris qu'il y fallait mettre la main moi-mémo ; opposera, cette dure réception nn orgueil exigeant, et recou* vrir ma très peu respectable et misérable défroque d'une 4 attitude d'autant pins fière.
En con8ê(|uence je me plaignis vivement du crait«- ] ment indigne que, blessé, désarmé et jeta à terre, j'avais éprouvé ! Je me couvris de mon grade, de ma position près de l'Empereur, du nom de mon père, des souvenirs qu'il avait laissés à Pétersbourg; j'ajoutai que, dépouillé, j'avais droit d'attendre de ceux qui reproseataient , le gouvernement msse, qu'ils vinssent à mon seconis par ] une avance, dont le remboursement serait assez ganmti j par ma signature.
■ CAPTIVITE. 35Î
^ Oe lanjjage i-éussit. Je ne puis dire que ce fut de Bionne gi'âce, maÎB enfin, snr mon reçn, oe général me B£t compter cinqnante dncata ; j'obtins même que, au Hieu d'être envoyé dans qnelque prison ; il me fît reti- BXfermer dans noe maison assez propre, chez nn Juif, où, ht force d'or, je me r'habillai convenablement. Mais je Bftis gardé là dans na tel isolement, qu'à peine taissa-t-on He Juif lui-même approcher de ma personne. Pendant B|es quatre jours de cette réclusion, s'il entra chez moi Ha nuit pour quelques minâtes, ce fut si furtivement B|ne je lui en demandai la cause. J'appris alore, à mon Mjfrand étonnement, que je passais pour un personnt^ ■fengereux, naguère chargé par Napoléon do soulève- HRtent de la Prusse polonaise ; que depuis, et quoique ^fcisonnier, j'avais insulté l'Empereur Alexandre ; qu'en- Hn. j'étais l'objet de ia surveillanoe et des ordres les plue Hirères.
B En même temps je m'aperçus, h plasieurs présenta Bpie ce Juif vint mystérieusement m'offrir, tels que né- Bessaîres de voyage, argent et autres objets, de 'la solii- ^ytude que j'inspirais anic I/ithuaniens de cette province, ^K qu'ils étaient aussi impatients de se voir affranchis du Bftug russe, que l'avaient été les Polonais de Posen et de Varsovie de secouer la domination prussienne. Ce Juif, d'ailleurs, ne me laissa point douter de l'intérêt qu'on, me portait, des efforts mêmes qu'on serait prêt à tenter pour m'aider à échapper aux mains des Russes. J'en comprenais l'impossibilité; j'en témoignai ma reconnaissance, mais je n'acceptai rien, me défiant d'un pa-
reil intermédiaire, et dans la crainte d'exciter inutilement pour moi, et dangerensement ponr mes bienfaiteurs, de si généreiisea imprudences. Je fia bien, car depuis j'ai en que ce Juif les avait trahis l
Ce mrterf duro, quant à la solitude seulement, dura jusqu'au 9 janvier à huit heures du soir. Je ne sais si ce fat par hasard, on pour dérouter les bonnes intentions de quelque habitants de cette ville, maïs ce fdt à cette henre-là, et la nuit bien close, qu'an officier et trois grenadiers vinrent me prendre, I* froid était très vif ; den:^ tntineaux attelés étaient dans la rue : dans le premier, un soldat noos précéda avec nos b^ages ; on me & monter dans le second ; l'c^cier se mit à câté de moi ; il plat» deux {tranadiets snt le devant, les fit asseoir sor nos pieds qn'îls ècivsaient, disant que cela les tiendrut ohaod, mais plus vraiaemblabbment pour m'empëdter de faire des miens, dans l'ocr^on, un mauvais ange. I^ si^al alors dooné, tout s'élança.
Noos panions ainsi à tonte bride ponr Smolensi^ ponr la Sibérie peut-ébe. Le 11 nous passlraes à Kwwogrodeok. À Minsk le là ; le IS nous francfaimes, à Baô< sow, la BérésiBa que je orauemplai de looe me* jtnx» ne soDgeant qu'à Cbariea XII '.
Dans oe lajàde sitlage de âx joors. sur ime wàga fhoée, ke freqonts ncsansnts àe nos tiuneanix et ks bvs eooH» moneat» des lelais seols noos arritôcnt, OancBM Iwsn deecenda qn'i denx statîtins. A k g»»- :, oà j« m daneniM flEnl qne daq mîaale^]» de cette cbétivv -—■"
de poste trouva l'occasion de m'approcher. Ses signes, eoQ air attendri attiraient mon attention, quand elle glissa dans ma main un vieux morceau de papier jaune, que j'ouvris vite : il renfennait quatre ducats. C'était le denier de îa veuve ! Je lui rendis son pauvre trésor les larmes aux yeux ; et retenant le vieux papier tout jauni je l'appuyai sur mon cœur pour lui exprimer ma reconnaissance, le pris que j'attachais àsa généreuse intention, et le souvenir qne je voulais à jamais en conserver !
Notre second temps d'arrêt nedurapiisuuedemi-henre Ce fut avant Borizow, je crois, dans un bourg, au milieu d'nne forêt. Là, pendant que mon officier était occupé ailleurs, le maître du logia me fit promptement passer dans une salle recalée : elle était remplie de nobles lithuaniens du voisinage. Était-ce le hasard qui avait rassemblé là cettesociété, et l'avidité de nouvelles d'une gnerre dont ils attendaient leur affranchissement ? Je l'ignore, mais j'y fus accueilli en compatriote. Je leor dis ivais laissé notre armée puissante et victorieuse. ' Ces braves gentilshommes s'échauffèrent; déjà même ^iJs me montraient la forêt ; ils semblaient se concerter antre eux pour m'enlever à mon escorte; et moi, quoi- (qne si avant au railien de mes lieus . et quelques iatiguea et dangers qui m'attendissent, j'étais prêt à tout dans l'espoir de ressaisir ma liberté, lorsque l'oHicier nisse avec ses soldats reparut. Il fallut les suivre. Mon arrivée avait été trop imprévue. Le temps manqua à ces braves gens, si ardents, si entreprenants, mais leur bonne volonté fut évidente. Je remai-qnai même que,
35"! itKMOIHES D'UK AIDE DE CAMP,
dans leur clésnppointement, ils ne daignèrent pas la dissimnler : bravant l'officier russe, ils me eomlilaient devant lui des tc-moignagea de leurs regrets, que lui fit semblant de ne point apercevoir, en m'aiTacliant toutefois, précipitamment, à ces manifestations audaeienses.
Le seul bien que je reciieillis de cet inoidenb fut de m'ennuyer un peu moins dans la compagnie de mes quatre Russes. Au milieu de la monotone étendue de cette terre morte de froid, ensevelie sous une neige épaisse que sunuontaient de noirs sapins, et qui semblait ainsi porter son propre deuil, mon imagination s'était allumée à l'éclair d'espoir qui venait de me traverser le cœnr. Je n'y ai)andonnai complaisamment, me dérobant par mille rêveries à la triste réalité. Je me figurai, de relais en relais, la possibilité de ma délivrance. Je me voyais passant subitement aux mains de mes proteotenra, pressant le flanc de leurs chevaux si légers et ai agiles, fi-anchissaut leura vastes espaces , m'enfonçant dans leurs forêts, me cachant dans leurs asiles, m'y déguisant, et, à travers mille aventures, m' échappant enfin de leurs frontières, et rapportant à l'Empereur, avec ma libération, la preuve de l'appni que trouverait notre armée, au milieu d'une noblesse si courageuse et d'un peuple si impatient de briser son esclavage !
Ces vives iUusions s'évanouirent succeBaivemeiit, à mesure que, sous la course de nos traîneaux, diaparaÏBsait trop rapidement la terre lithuanienne. Il m'y fallut renoncer entièrement le 15 janvier, vers Lyadi, où la vieille KuBsie commence. Nous approchions de Smo-
y aiTivilmes dans la nuit du 15 au l(i, iineiif iieures du soir. Mon ofRcier, le major Petchskin, dont je n'avaia eu qu'à me louer, me conduisit anaaitôt chez le général comte Apraxin, gouverneur de la province.
Je savais que c'était un grand aeigneur de cette Cour si polie et si aimable de la Grande Catherine, où mon père avait laissé tant de brillanta et doux aouyenirs ; j'étais blessé, j''avflis la tête encore enveloppée de Hngea sanglants, j'étais malheureux, je m'attendais donc à une réception au moins convenable. Tout dans cette résidence annonçait le luxe de îa civilisation moderne : un nombreux domestique; un appartement chaud et bien éclairé; un vaste salon meublé aomptueusement, où, d'un premier coup d'œil, j'aperçus, au milieu de plusieurs officiers supérieure, un personnage dont la taille élevée, la figure noble et les manières de la plua haut* distinction me rappelèrent ce qnc j'avais vu de mieux dans les restes de notre ancienne Cour, et tout ce (|ue j'avais entendu raconter dea lieaax temps du grand aiècle de Catherine.
C'était le comte Apraxin lui-même. Mais je lus bien -surpris, après avoir été remis entre sea mains, de l'entendre m'interpeller de la voix la plus dure et !a plus hautaine. <t C'eat donc vous, Monsieur, me dit-il, qui, ne ■( respectant rien, avez osé iajnriernotre Empereur! i> Je répondis que, en défendant le m.ien et en refusant de satisfaire à des questions inconvenantes, je n'avaia fait que mon devoir, et que, d'ailleurs, je n'avais injurié personne. Mais lui, m'interrompant, reprît plus rudement
Mil MÉMOIEEB D'US ilDE DE CAMP.
isiifirtre : « Qu'il y avait un rapport contre moi, envoyé à ( !*éU;r«lHmrjf, et que je mérititiE les traitements les plus ( tAvi'Ti:» ! i> Al'trM, indigné et croiBant les bras, je réplitfuai que je no me repentais de rien; qu'il n'avait pas benoin, pour HÔvir contre moi, de prétextes feux et inrralHQinl)lul)1œ : que j'étaie entre ses mains, qu'il pouvait faire do moi ce qu'il lai plairait, puisqu'il en était le niAttro !
Pendant ce colloque le pauvre Fetchskin semblait au Hupplicu. il Jetait sur moi un regard de commisération; jo LTois mi^me me rappeler qu'il osa dire, en russe, qnelqnys raoU au Gouverneur. Celui-ci, pour toute réponse, le congédia il'un geste ; puis, d'un autre geste impératif et on ouvrant !a porte d'une pièce voisine, il m'ordonna briisqueuieut de passer sar-le-champ dans cette chambre.
C'était un petit cabinet que je crois voir encore : il était éclairé de deivs. bougies; quelques bûches brillaient flans une cheminée pratiquée dans l'un des angles de cette piètre. 11 m'y suivit avec la même brusquerie; k peine la porte fnt-elle refermée sur nous, que, à pstr^mc étonnement, se retournant et m'ouvraut Us bras : t Maintenant que nous voilà seuls, me dib-U de I& * voix ta plus attendrie, venez m'embrasser ; allong « asseoir au coin de ce feo, et causons eosemble < à Pêtersbourg, j'ai cau^ tant de fois avec voen pèi^ « dont je chérirai toujours le goavenir ! o
La métamorphose était complète ! D'un côté du petite porte à l'autre, quelle différence ! Dans ce SBloo^ali sans duute devant un ténuùa géoanc. j'avais cm nir
CAPTIVITE. a-id
entendre un chef tartare dur, hantain, se plaisant à menacer un ennemi blessii et désarmé ; ici, et dana ce même perBonnage, si Biibitement transformé, je trouvais ia plus touchante, la pins aimable et eipanaive sensibilité, Ifis soins délicats, et tontes les bienveillantes prévenances d'nn ancien et teadi'e ami de ma famille ! AnsaitOt après ces préliminaires, et avec cette grâce facile, si attrayante, avec cette élégante et noble politesse, et tout le charme de la conversation du siècle dernier, il engagea le plus intéressant entretien : d'abord sur les souvenirs d'une société bien regrettée, et bientôt sur la gueiTe actuelle, sur les intérêts communs ans deux Empires et sur îe caractère des deux Empereurs ; et tout cela, dans un esprit de conciliation auquel, dans l'intérêt général, comme dans le mien, je n'eus garde de me montrer contraire. Après quoi, m'ayant ainsi éprouvé : « Nous nous enten- « drons parfaitement, me dit-il ; je voua retiens ici, je ne s TOUS laisserai point emmener plus loin ; j'alléguerai « vos blessures; noua nous reverrons souvent, nous avons « beaucoup à causer ensemble ; la maison do mon aide « de camp sera la vôtre ; sortez peu, uu sergent vous ac- € compagnera, c'est une forme indispensable, mais il vous « sera moins gênant qu'utile. II vous fendra des livres; « vous êtes en Russie, prenez-en l'histoire ; voici Léves- « que ; mais ne monti'ez pas k carte (jui j est renfermée ; « quelque générale et réduite qu'elle soit sous ce format < iii-12, vous me compromettriez ; c'est absurde, mais « on dirait que je vous ai livré les secrets et les plans de ï notre Empire! C'est encore pourquoi je retîeuB le
300 MÉM0IEE3 K'GK AfflE DE CAMP.
i( ïolome où ee trouvent quelques pages de l'histoire de « notre Grande Catherine ; il est défendu comme trop s moderne. Je suis soumis à cela moi-même; nous a gommes ainsi ! b
Pendant les quinze jours suivauta je ne sortis qu'à la nuit close et pour aller chez lui, où il me fit appeler presciue tous les soirs. Dans ces tête-à-tète nous nous faisions connaître réciproquement, lui la Russie et moi la France, noua représentant les deux peuples et leurs Empereurs par leur bon côté. Quant à leur politique ambitieuse ou non, noiiB conTenions qne, dans tous les cas, la giien'e entre e\ts était contraire à tous leurs intérêts, tandis qu'ils n'auraient qu'à gagner à la pais, en dépit de l'Angleterre.
Toutes les nuits, rentré dans ma solitude, je réfléchissais à ces entretiens. Ce gouverneur n'y trouvait-il que le plaisir d'une conversation dont il semblait privé anmilien de ces compatriotes ? Profitait-il d'une occasion de s'épancher avec le fila de l'un des anciens araia de sa jeunesse? Avait-il un but plus sérieus? Quoi qu'il en fût et quoi qu'il pût arriver, en morale générale comme dans ma position particulière, j'étais certain que l'expression de mes vœux pour la pais, si elle ne pouvait être utile, était du moins convenable, surtout de la part d'un prisonnier et du fils d'un ministre plénipotentiaire, dont le nom était attaché aux plus beaux souvenirs de la Russie et au premier traité de conmierce obtenu ento la France et cet Empire.
J'en étais ïk, soutenant ce rôle, lorsqu'un soir, c'était.
CAPTIVITÉ. am
je crois, le I''' février 18U7, enfermés plus mystérieuscment qu'à l'ordiuaire dans ce même cabinet, où tant d'heures aussi agrciiblca qu elles peuvent l'être pour un priBoiinier s'étaient éconlées pour moi, après une courte récapitulation de l'esprit de nus entretieus précédents : <i Mon cher S^nr, me dit le comte Apraxîn. en m'en- ( visageant avec plus de bienveillance encore que de I coutume; connaissez- vous bien tontes les anecdotes t relatives à l'histoire de votre empereur alors qu'il était n Consul? Il y en a une qui de^Tait avoir pour vous en ( ce moment un intérêt particulier. Vous rappelez-vous i; comment, peu après son avènement au Consulat, la t paix se fit entre lui et l'empereur Paul ; que ce fut I un officier raœe prisonnier qui en fut l'intermédiaire; I que votre Consul, l'ayant fait appeler, l'envoya à Péi tersbourg ; et que de cette mission est résultée la sé- I paration de la Russie d'avec la coalition, et l'alliance 1 entre l'empereur Paul et Bonaparte? DiteB-moi, que I vous semble de la position de cet officier et du rôle ( qu'il a joué dans cette affaire ? » A ce préambule, dont il ne me fut pas difficile de I deviner l'intention, je me sentis saisi d'une émotion ai 'ive, que j'eus peine à la contenir, e. Certes, répondis-je, [ dans toutes les positions, mais gnrtont dans celle d'un t prisonnier, quelle mission pouvait être plus honorable, t quel événement plus heureux! Cet officier a dû bénir ! dès lors une captivité qui l'a rendu si utile à deux em- I pires ! — Eh bien, reprit Apraxin en me serrant les ( mains vous accepteriez donc une mission aemblablej
Bfiî MÉMOIRES D'UN AIDE DE CAMP.
« je n'en dontaiB pas d'après nos entretieiiB, et je voue ï l'ai peut-être pri5parée. »
Alors il m'expliqaa que deux partis, l'un initiçaiG, l'antre anglais, divisaient le Conseil de l'empereur Alexandre : que le premier, celui de la paix, quoique vaincu, luttait encore ; qu'il fondait son espoir sur le caractère et les penchants de l'empereur ; que Ini Apnixiu, étant de cette opinion, avait écrit fi Pétersbourg, m'avait dépeint à ses amis tel qu'il m'avait jugé ; et que, en ce moment, ils agissaient dans le but de me faire diriger sur cette capitale. « Là, me dit-il, l'empereur voudra t vous voir. Ne craignez pas de lui tenir le langage que M vous m'aven ftiit entendre; je le connais, soyez le même ; K vous ferez sur son esprit l'impression la plus favorable, « et, selon toute probabilité, la paix en résultera ! »
Il était minuit quand nous nous quittâmes. Je me souviens que. à cette perspective si heureuse qui s'ouvraÎÉ pour moi, mon agitation, contenue devant Apraxjn, avait été si vive, que, avant de rentrer dans mon logis et sans pouvoir lu calmer, je parcourus d'un pas rapide tous les remparts de la ville sans m'apercevoir d'un froid de dix-huit degrés qu'il faisait alors. Pendant ce temps mon imagination fit bien plus de chemin encore : Pétersboui-g au lieu de la Sibérie peut-être ; au lieu d'usé inerte, ennuyeuse et pénible captivité, espèce d'éclipsé, longue et fâcheuse interruption de ma carrière, l'aperçu sondain d'une destinée toute nouvelle, cent fois plus utile et plus brillante que la position même à laquelle Nasielsk m'avait arraché, et qui depuis avait été pour moi l'objet de t&nt
Captivité. ans
eÈB aveugles ! Je me figurais déjà mon arrivée dans la résidence impi>riale toute pleine encore des iUastres sonvenira qu'y avait laissés mon père; je m'attendrissais à la pensée de cette protection paternelle ai lointaine et à la fois BÎ douce et si glorieuse ! Je m'effrayais bien un peu de la difficulté de m'en rendre digne ; mais enfin, un premier BûccèB n'en promettait-il pas un second ; et, si dans Smolenak j'avais réussi, n'en pourrait-il pas être de même à Pétersbourg i
Je m'abusais, mais je ne fus pas le seul ; car, depuis ce moment, le comte Apraxin, soit trop d'entraînement aux tendres et généreux sentimeDts qa'il me portait, soit trop de oonfiancc dans Hespoir qu'il avait conçu, se plut à me montrer pnb!i(iuement. uae amitié et une considération dont il brava, pour lui-même, les dangers réels. Un jonr (1 me faisait asEîster anx revaes des troupes en marcbe il travers de son gouvernement ; un autre jour, et dans (ne place d'hounem-, il voulut me rendre témoin des
mpes majestueuses et de la splendeur orientale des céj du culte itrec. Plnsieura fois encore, et entre s ua jour même de marché public, malgré les esci- ^bioos de toute nature dont son gouverni»ieat échauffait foontre les Français le patriotisme russe, il ne craignit pas de me faire voir assis ii son côté sur son traîneau, me montmnt, sur les deux rivea du Borysthtme, la ville entière, comme s'i I eût voulu m'en faire les honneurs.
Une confianoe si extraordinaire en ce paya, et si opposée à ses précautions précédentes, augmenta la mienne. Les lettres qu'il rece^'ait de Pétersbourg lui donnèrent cette
W-i ■ MÉMOIRES D'DN AIDE HE CAMP.
iiKBurance. Tout concourait : la riguuur de la saison avait J ntispcndii 1b guerre; le momeot pour négocier Bemblaitl opportun ; je me livrai donc, plua que jamaie, à la pins I rianto des espéraucea, à celle de gagner k l'Empereur Napoltron l'ceprit de l'Empereur Alexandre, et de reparaître 1 à notre quartier impérial, non seulement libre, roaîaJ devenu miraculeusement d'un triste prisonnier inutile eb I oublié, une sorte de ministre de pais entre les deux e peroura et lus dons plus j^rands empires du monde!
Je révnia ainsi; c'était le 11 février, il était dix hen-1 i¥a du malin, quand on vint m'anuoncer que le gonver-l iieor me priait de venir chez lui en toute bite. «ryl euurus: il me reçut dans ses bras, me pressa ko cœur, mais je vis ses jeus toat baignés de lannsi. « Tonfcl eu uianqoé, mo dit-îL, nous avons été trahis : * A tpi^A qw» mots qni lui échappèrent, je oms \mt qoHI en m disait jnsqu'à ht comtesse Apnuin, alors à PêteislK et qui était dn pani contraire an sien. Quoi qs'il i wil, k donleor du romle fut si toodmite qm fa hliail» mienne. < 31oaDiea!ni'fcriai-je,pHirvaqHV « bonms ineeatîoas poor moi ne tous aient jms o < mis : — Xon, me dit-îl ; awis œ qnl m'alB^ vi 4 c'est qu'il ttOkt noms sépucr. Xcif adrïmiieB oat t 4 ftéTo, J'w Tordie le |1k im^éntài àe tcêb i m fUtir à l^tBrtaat mbme, qfBsl <fÊt mak Vit a Mauves: c*«t pm Xnk^Ô^wat eofiet é» i
> XoikM! AMa èwcrwf*^ b Gmi^vmJ
" à ce îong voyage. Vous aurez, pour tous conduire, le n jeune prince MûUBtaphine; je l'ai choisi, c'est vous i< dire que vous serez content de cet officier. Mais je ne « veux pas vous quitter sans vous revoir; venez dîner, me « dire adieu, et qne du raoîns votre dernière heure ici « soit encore pour moi ! »
Ce dîner, devant des témoins gênants, et où nous ne pûmes manger ni l'un ni l'autre, fut un des plna pénibles moments de ma vie entière. J'étais, depuis (juelque temps, si accoutumé à de rudes émotions, <)ue, à la première nouvelle de ce coup du sort qui dissipait tant de brillantes illusious, me contenant, j'avais pu paraître ferme et résigné ; mais à ce dîner, la dotdeur du comte Apraxin, ses adieux, ses lariues, tous les témoij;nages de la tendre sollicitude dont il nie combla jusque dans le ^fdneau prêt à m'emporter, me firent perdre contenance. Ce fut à son dernier embrassement, et malgré plusieurs I regards russes fixés sur moi, que mon cœur, gonâé et comprimé depuis longtemps, m'c-chappa ! Je cachai mes yeux sur sa poitrine ; et, après un dernier serrement du main, je me hâtai de me jeter dans le fond du traîneau jl denji couvert qui m'attendait. Mon jeune officier russe m'y suivit ; il plaça deux soldats sur le devant, donna le signal, et nous partîmes ventre à terre.
Ma faiblesse ne dura guère : le mouvement, le grand air d'une part, et de l'autre l'entrain, le bon caractère de Moustaphine, puis quelques accidents de voyage m'en eurent bientôt arraché. J'acceptai mon sort; et, changeant mou rôle de pacificateur, dont je venais d'être si
IIDE DE L'AMP.
bruKjuement dépouillé, en celui de vojagciir, je voulus àa moins tirer tout le parti possible, sous ce point de vue, de ma situation nouvelle. Mais ce fut encore ane déception : nous allions trop vite, et la neige, confondant tous les objets, leur donnait nue désespérante uniformité. Quant aux villes, je n'en vis point, nons relayâmes en dehors. Ce fut seulement ii la rareté d' colline surmontée d'une maison en pierres assez apparente, autre nireté, que je pus remaiTiuer la célèbre Vladimir.
Je ne sais ai ce fnt en Moiistaphine obéissance anx ordres venus de Pétersbourg. ou plntot amoar-ppopre <rékinnei' mes yens étrangers de la falinlense rapidité dn traîna^ russe, ou tout simpiement 'vivacité de jeone âge qui se plaît et met sa gloire à tout faire avec ex mais, pendant toute cette traversée, notre traineaa àé- Tom l'espace. Chnmpe de nei<;e, villes et vill^es à demi ensevelis, forêts immenses de noirs sapins, de tristes toes, de pftles bouleaux, surtout entre Jaroelaf et Yologda, tout passait, tout fuyait derrière nons et di^Mnissait en un clîu d'ceU. Cela eût été fort aatnrel, amn m^me et assez à propos, en dépit de ma cnriostté ^*il ne B*a^issaît pas de satisfaire, si le temps dit EaToriaé eeUe impatience; mais, dés les premières heoits, u iiial«iicontr«us dégel s'y était monciv c->atraire. Déjà, sur cette profonde mer de neigea, milk petite abîmes A> (aioit f<«niê!, «n sorte qu'à chaqBe numeait nom t MÉO. emporte an trtpie gakip 6e trois «^bevau in h qne prsoBawBt ass tam k goide et nos 'wUihrf^i
^^^^V CAPTTTITÉ. S67
l igonffrâit ; il s'y engravait, et s'y fixait subitement avec
une si horrible secousse, rjue tons les traits se rompaient,
f)tie les chevaux culbutaient, et qae, nous-mêmes mainte
fois lancés et roulant sur ia neige tout brisés et moulus
de ces effroyables choca, le sang jaillissait à notre figure.
Nous souffrîmes pourtant moins de ces accidents
que nos soldats, lesquels placés sur le devant étaient là
pins exposés, le guide aussi ; mais sou adresse et son
agiUtc le tiraient toujours d'affaire, et le désordre de
son attelage était réparé en une seconde. Alors, remonté
aussitôt, tantôt assis, souvent debout sur l'avant du
t traîneau, presque sur la croupe des chevaux, et aussi
I ardent, il semblait ne mettre son zèle ou son devoir qu'à
I nous faire voler, à tout risque et à fond de train, d'nn
I relais à l'autre!
Quant à nous, tous deux jeunes, tous deux militaires, I nous luttâmes d'amour- propre à qui soutiendrait le plus I gaiement ces rudes épreuves. Du reste nous vécûmes bien, en courant ainsi, des provisions dont les soii^ du comte Apraxin nous avaient munis ; à peine entrâmesnous trois minutes dans l'une de ces maisons de paysans, composées d'un réduit pour un four et d'une chambre, eepèce d'étuve, se ressemblant toutes, et déjà trop connues pour qu'il soit besoin de les décrire. Nous ne nous arrêtâmes qu'à Jaroslaf, véritable ville. J'y anivai vers neuf heures du soir ; je fus aussitôt présenté au prince (ialitzin, gouverneur de la province, et à la princesse. Ce fut dans nne belle et grande maison, espèce de palais, où toutes les recherches de l'aisance, du luxe même, me
SiiJi MÉMOiaES DXS AIDE DF. CAMP.
Bemlflérent réanies. Ces iUnstrea hôtes m'accueillirent en secret, à part et sans témoiDS. mais avec les formes et les égards de la poiiLe:^se des Conrs de LoniB SYI et de CaCherine Seconde. Après dix minutes d'an entretien assez contraint, mais dont (inelqQes anciennes relations de famille fnrent le texte. MouGCaplÙDe me ramena à notre hôtellerie, maison de briques à deux étages, fort propre et convenable.
Là, pendant que, dans nn isolement complet, je reposais tristement, Ini, transporté de joie, alla passer la nuit entière à un bal, où ce bon jeune homme eût bien voulu pouvoir m'emmener; je ne le lui enviai pas. J'^&ift bien moins accablé de fatigue qu'oppressé de cet espace énorme, que chaque instant augmentait de plus en pins, entre moi et mon retour au milieu des miens. ComlneD ma captivité devait être longue, puisqu'on jugeait devoir ne rien épargner pour la rendre aussi lointaine! Eucorei si la colère de ce gouvernement m'avait envoyé en Sibérie, j'aurais alors été plaint, sans être beaucoup plus k plaindre ; c'eût été une distinction ! J'aurais recueilli de cet exil une espèce de renommée, la seule à laquelle eu ce moment je jxravaia prétendre. J'eusse vu l'Oural, l'Asie, ses peuples nomades, des contrées que les souffrances de l'exil et leur âpreté ont rendues célèbres t que de choses à raconter! J'aufais souffert pour mon pay8«t pour n'avoir point voulu en laisser insulter le chef ! C'eût été un combat encore ! Mais non ; l'on me confinait dans une région voisine qui ne valait guère mieox» presqu'auBsi éloignée par le détour qu'on m'infligeait, but
CAPl-lTITÉ. B6!i
^want de la même mer Glaciale, mais province iialicure, où rien ae frappait rima^ioation. C'était, hêlas après m'avoir si vudemenb dépouillé de mon espoir diplomatique, me réduire à mou insiguiflanta position de priaonnier, en rae forçant, à mon grand regret, à me résigner au chagrin de n'avoir aucun snjet de me pluindi* et de n'être pas même intéressant !
Mon amour-propre décontenancé n'eut pour toute cwn- Eolation que tant de frais d'escorte pour un seul captif, et les singulières précautions qu'on avait cru devoir prodiguer ponr m'interdire toute communication, pareille à celle de Smolenak, avec les autres villes et les principaux personnages de cet Ëmpiie. C'était pourquoi, sans doute, mon entrevue avec les Galitzio venait d'être ai gênée, ai courte, si mystérieuse. Je me plus du moins, et à tout hasard, à me le pei-suader.
Nous repartiraea au point du jour. Après Jaroslaf nous dépassâmes, toujours au triple galop, plusieurs oollines ijne partout ailleurs je n'eusse pas remarquées. Ces ondulations du sol marquaient cependant le partage des grandes eaux du sud et du nord de l'empire russe. En peu d'instants, et sans (jue notre coui'se en eût été ralentie, nous nous trouvâmes sur leur versant dans les mers Blanche et Glaciale.
Nous allions atteindre le lieu de mon exil. Pendant le peu de jours de sis heures et de nuits de dis-huit heures que noua mimes à ce long et trop rapide trajet, mes observations n'avaient pu porter que sur quelques objets extérieurs. Depuis Jaroslaff je voyais bien que la
contn.^; devenait de plus en plus déserte, et d'un aspect Bombi'G et sévère: mais quant aux liommes et k leare habitudes, an milieu de ces solitudes plus ou moins aanvagea, ce qui ni'êtonnait cVtait de les voir toujours pareils. Tout y portait la même empreinte, celle d'une éteruelle et universelle nniformité de servitude ! Je venais de traverser les gouvernements de Sinolenak, de Kalonga, de Vladimir et d'Iaroplaf, j'aiTivais dans celai de Vologda ; et cependant, dn centre an nord de ce vaate Empire, dans les habitations rurales de ce peuple ser^ logements, meubles, nourriture même, et caractères apparents, rien n'avait changé. C'était partout une même, une primitive immobilité de mœurs brutes, de foi superstitieuse, de coutumes grossières : partout, sous le niveau d'un même joug, même conscience d'abaissement; na même docile et sonple empresi>ement. nne même ardeur adroite et obéiBsnnte, un même dévonement dans Tesclava^. Ces pauvres gens répétaient obstinément, et sans nuls progrès, la vie de leurs pètes : ne croyant ijne ce qu'ils avaient cm. et de vérités que si elles êCaieiifc vieilifs, comme si, dans lenrs t^t-es endurcies pu' le double despotisme da maStre et dn climat, les ide«B au lien d'être meubles étaient immeubles !
Ce fut le 19 février, a ]wès nenf jours et autant de uoifeB de ce mde voyage et vers le milieu de ta jonmée, qa'cntin nous aperçûmes les dames àes églises de Vokigd& et \vs grands bâtiments de briques où réside le gouTemeor de cette province. Moustaphiae me remii entic ses aainm. £n se séparant de moi, cet «scellent jeune homme s'afr-
tendrit ; il Yonlat me laisser écrit daaa mon portefeuille mi simple et touclmnt adieu ; le voici, ce n'est pas sans émotion que je l'y retrouve : » Souveuez-voua de moi, « et Dieu veuille que je vous revoie encore ! » Tout Eusse qu'il était, et accoutumé aux déBerta {rlacés de son pays, il gémissait d'avoir été forcé de me conduire et de m'abandonner dans cette conti'ée désolée, que le gouverneur u'embeUiasait guère. C'était nn grand et long Allemand, maladif, phlegmatique et taciturne ; mais s'il avait quelques-uns des inconvénients de son origine, il en avait aussi les avantages : une bonté calme, une égale et douce aimplicité, caractère fort convenable à ma situation, qu'il n'aggrava pas, et dans laquelle il me laissa attendre et prendre patience.
Le quartier qu'il me choisit fut une jofîe maison de bois, isolée, d'une construction élégante et pittoresque, propriété d'un riche marcltand. Elle avait, comme beaucoup d'auti-es, pour dépendances, un potager, une conr fermée par un mur de planches et par quelques b&timents de service. Qu'on se figure nue maison construite avec idegrcH sapins, pelnréa, peints, non équarris, et couchés }ëb uns BUT les autres. Ces murs solides, bien calfatés et goudronnés au dehors, sont au dedans couverts d'un enduit de plâtre peint, qu'une chaleur de vingt degrés sillonne de fentes, oii se logent des hordes nombreuses de sales insectes. C'est leur seul inconvénient, dont sait se préserver, dans quclqnes maisons pareilles, la classe supérieure. L'habitation était composée d'unrez-de-chauasée peu élevé, sans autre étante, mais d'un assez grand
B:3 MEMOIRES D'UN AIDE DK CiMP.
déveluppcmcnt. Lu plus grande et la meilleure partie m'en fut réservée. Un étroit veatibnle, nn grand ealon bien éclairé et assez bien meublé, et une jolie chambre à coocher formaient mon appartement. Qoaat au propriétaire, lui, sa femme et sa famille fnrent relégaés, bbhb façon, dans le reste àa plain-pied de cette demenre.
Tont, dans l'ameablement de ces deux pièces, r^pelait les commodités de la vie allemande, an lit près, ait- (jnel eu Russie l'on ne songe guère, nn canapé le plus souvent en tenant lieu. Hors cela je ne vis de caractéristiqne que trciis objets : dans It; vestibule on antichambre un étroit et circaJaîre banc de bois, tenant »imar; c'était laque devait s'asseoir le jour, et dormir U i lûujours tont babillé et sans convertnre, nn vieux sergent à la garde dnqoe) j'étais conlïê; dans le aakm on grand poêle biti du plancher jusqu'au profond, et b'iIlomant par dehors : cette masse de briques, recoitTerte en faïence, occnpuît on angle, d'où elle chaoiRùt à k fois les trois pièces que j'habitais ; dans l'angte opp était sn^iendne une image dorée de saint Xicolas, en diée et sous un grillage, Kvec une veilleuse tonjonn al mée anprès, espèce d'oratoire devant lequel le pn|ii laire venait, chaque jour, faire une innombrable qiMal de signes de croix avec la ploa prodigieuse r^iidît^ maodiEaant êndemment de tons ses vœoi son iBOÈai
Quant à mes nppoct^ avec lui et a jeone fcna^ verra que je n'en ensgnèie. CeUe-câ était tièa (hO^ ^ qtK d'oD trop fort «rahoopotal ; c'eat ax ^agiàmm « au perscmmeis de cette cIk» : iff le tient aa |
cîce qu'elles fout, et au kwasB, espèce de bière Me et légère, dont l'inoccupation de ces feinmeB et leur altération produite par une nourriture échauffante et par la chaleur factice où elles vivent, les portent à B'abrenver continuellement.
Telle était ma jeune hôtesse, qu'on me laiœa voir rarement. Elle poi-tait comme ses pareilles, aux joura de pinire, nue espèce de tiare élevée ou de couronne ouverte, ornée de perles, d'or et de pierres précieuses, dont la hauteur me rappelait, sans toutefois l'égaler, ni lui ressembler dans sa forme, la coiffure, d'origine Scandinave aussi, de nos Cauchoises. Ces femmes de marchands en décorent, aux joui-s de fête, leurs belles figures de coupe persane et leur teint éclatant de blancheur, mais malheureusement relevé par an rouge minera! de couleur vive, enluminure importée d'Asie, et que je crus d'abord une imitation exagérée du fard dont se paraieut nos dames de l'ancienne Cour française.
Dans cette classe de commerçants, alors serfs de la Couronne, et fort estimés soua !e rapport de leur négoce, on retrouve, dit-on, les mœui's des anciens Hnsses. Je ne pus m'en apercevoir dans mon propre domicile, d'ailleurs si élégant, qu'à la réclusion habituelle de la femme, à la superstitieuse ignorance du mari, à sa barbe touffiie, à ses vêtements asiatiques, à son ivrognerie journalière et k sa brutalité. Une simple porte condamnée me séparait de ce ménage. Chaque soir l'arrivée nocturne de mon hôte m'était signalée par une horrible tempête d'imprécations, ■ de coups redoublés, et des cris de mon hôtesse ; efEroyable
vacarme suivi bientôt d'un autre brait, sale et dégoûtant dt^noûment de l'état d'ivrease complète, dans leqael ce KuBBo dos anciens temps rentrait régnlièrement dans son domicile I
J'ignorais si je devais jager du reste de cette claaae, de cette espèce de tiers état, par ce riche mardiiuid, naàa cette gruBsièreté de mœurs n'était pas use excepttoo. Je me souviens 411'uu jour, voyant à la porte de la cstJiédnile ramasser un habitant rantrê an milieu de la faooe dans cet étut d'ivresse, j'appris tjae c'était ie pope d Si-n-ant de rrtlc église. Ses on&iU^ en le sectnmnt ai] ne paraitaaieut nullement ctonncee ni sctndalîsées honteux exemple qn'il lear donnait, et dool i Inr t elles s'autorisaient sans doute.
Je n'ai point d'aiUmrs remaninê dans ce poq^o k lriEte««e résignée qu'on lui sa[^Kse. L'air leste ce déàdè des pavsans m'a souvent frappé. Les Snssea sent en ce (in'i^n les Um; pins bbns va jov, ils8(nNit«Bx-! nK«. AIor&. malbeur i rEanfie, si leur vaole o^ pins peuple et miesx pourvu de "■*■"■—**—*■— ] n|iides, ne ae divise pss! Ooniae ft doivent i kar! fve aapirànt^ mr TAôt, i, leur fn mfvstiàemmg t b coacwrtrsUcB dos |n«va«» dsM vk senle naii pammmÊlStéiMionkUfèn «asM^kase et la fin cbaiv«, et q« '«■ vtee Ccaps lenr ém c^aal loar faah—t DBffwrtu k iluBiim, et lear vie fia r haMil,ï)« ■«■tkis!
Je demeurai à Vologda jusqu'au 30 juin 1807; à cette date l'attitude des Russes noua fit soupçonner la victoire de Friedland : c'étaient des demi-aveux, que oomplétèrent à mes yeux les empressements d'un émigré français, vagabond de bas étage. C'était la seconde fois que je rencontrais cet homme. Son insolence m'avait appris Eylau ; ses bassesses me donnèrent la mesare de Friedland, mais imparfaitement, l'ayant accueilli la seconde fois, comme la première, avec le dégoût qu'il m'inspirait. EnSn vint le jour de notre délivrance et de nos adienx h, noa alliés nouveaux. Je m'en séparai avec de sincères regrets pleins I d'nne juste reconnaissance. Et réellement, j"e me plais ici 1 Me répéter, victorieux ou vaincus, ennemis comme alliés, ajonrs les mémos, je n'avais trouvé en eux que de géreux, de bous et d'aimables hôtes.
^ Ijea ordres venus de Pétersbourg nous avaient partagée uaienrs convois. Je fus mis à paJt. On m'expédia en ;, on plutôt à grandes journées de marche de vingt- Ifre heurea, avec le major Deschamps qui, t'ait prison-
nier à Eylan, était veau partager ma captivité. Notre kibitck était couvert; le fond était occupé par nom, et le devant par on feldjoeg^r. Les constants égards Boua-olIJcier noua attestèrent les bienveillantes instructions qa'il avait reçues.
Il y eut pourtant à la joie de notre retoar le mélange d'un regi'Gt amer, celui de n'avoir pu prendre une part active à la gloire de nos armes, et la fatigante perspective de tant d'espace ii franchir pour revoir la France : distance énorme, que la lenteur du roulage en été, comparée an vol rapide des traîneaux pendant l'hiver, allait augmenter encore. Il fallut se résigner à la loi communequi semble vouloir que le bien soit aussi lent à revenir i|ae le mal vient vite. Nous la subîmes en ceci, car nofaw retour fut aussi long que notre ëloignement avait été prompt i s'accomplii'
Quant à tromper notre impatience par l'aspect dee lieiix, comme l'itinéraire de ce retour était le même que celui de notre arrivée à Vologda, il n'y avait guère là de quoi piquer notre curiosité. Sans doute ces aspects avaient changé; maïs s'il semble, au pristnier coup d'oeil, que rien ne doive différer autant de la Russie d'hiver qae la Russie d'été, ce n'est là qu'une apparence : au fond, et dans sa région boréale Burtout, c'est toujours la même et monotone imiformîté de la solitude, la même sombre et triste verdure des sapins et des mélèzes, et de plaines de sable incultes et désertes, remplaçant des plainea de neige.
L'espace en Russie seul est grand, mais d'une grut-
îésespcraate, dont les habitation» e!leH-inèmes. aper- B de loin, augmentent l'effet. Peut-être en eoesionss juge autrement à Pétersbourg, à Mosktiu, et dans les établissementa militaires ; mais on ne nous fit d'atxird traverser que des champs, des lorêta et des TÎUages. Notre feldjaiger avait pour instruction de nous faire tourner les villes eaus y entrer, en Borte que ce ne fut qu'en passant, et de loin, que nous piiraes apercevoir laroslaf. Nous vîmes des files de maisons de bois plates et basses, entrecoupées par des jardins, bordant des mes d'une largeur disproportionnée. A cette distance on eût dit un rassemblement de battes de sauvages dans un dé- I sert . L'homme ne semblait y avoir changé la nature <]ue I sur quelques points, dans quelques maisons de pierres ou de briques, et surtout dans uo bon nombre d'églises, surmontées chacune de plusieurs dômes dorés et peints de riches couleurs ; trophées d'une religion d'abord vaincue, puis victorieuse. Ces monuments représentent l'histoire du peuple russe, sa longue dépendance de l'Asie, son triomphe sur la Horde Dorée, et la victoire, sur le Crois-
tSaut, de la Croix du Christ !
, Nous vîmes bientôt Kaiouga : ce fut la première ville où nous entrâmes. Dans ses habitations plus agglomérées et dans le mouvement de la population nous cmmes enfin revoir une ville européenne, mais avec ses vices, à eu joger du moins par les précautions de notre guide contre les empressements, autour de uooa, d'une foule aux mains envahissantes, dont il suspectait la dextérité.
Entre cette ville et Smolensk, s'il m'en souvient, un
sol montueux fréqaemment eonvert de bois de pliiBienre essences, et assez peuplé, dous rappela celui de la Franct;. Quand enfin uoub utteignimefi cette Smolcnek pleine ponr moi de si vives émotions, je crus revoir uue patrie et dans ses habitants des compatrioteB ; mais le eomt>e Apraxin en était absent. Dès loT« cette ville, tout animée qu'elle était, me parut vide, et je ne demandai ploB » notre guido que !e temps d'adresser â ce gouvenienr quelques lignes de reconnaissants et tendres regrete. Après quoi noas repartîmes et continuâmes, jour et nuit, notre voyage par Minsk et Vilna, où le quartier général des armées msses se trouvait alors.
Leurs généraux m'y retinrent à bras ouverts : ils me prodiguèrent, et surtout leur prince Gortchakoif, ces manières si caressantes qu'ils semblent tenir de l'Asie; soit que, alliés nouveaux, elloa leur eussent été dictées par leur empereur, on qu'elles leur fussent inspirées par les souvenirs, encore tout vivants, que mon père leur avait laissés. Des milliers de Kalmouks et do Baskirs couvraient les routcB. Mon compagnon le major et moi, nous leur achetâmes des armes par curiosité. Nous ne noua doutions pas que bientôt nous eu ferions, l'un contre l'autre, un assez iacheux usage.
Le meilleur accord avait pourtant toujours existé entre uous, et ai l'on m'eût dit que, entré en Russie avec nndnel convenu de la veille, je n'en devais sortir qu'avec un antre duel, il m'eût été impossible de le croire. Au reste cette seconde querelle devait avoir pour moi une plus prompte et plus heureuse issue que la première. Nous venions, en
ns jetant, péuétréH de joie, dans les bras l'un de l'autre, de dépasser enfin la frontière russe ; mais dès lore, livrés à nous-mêmes an milic^u de la détresee haineuse des FrnssienB tant rançonnés, pillés et iiumiiiés, tout noua manqua. Or, si la faim met, dit-on. le loup hors du bois, teauwup de nous ont éprouvé (jn'elle ne fait que trop sortir l'homme de son caractère. Celnî de mon compagnon de captivité avait été, jasque-là, plein d'une douceur égale et bienveillante ; il en changea soudainement, et voici comment :
Le S août nous approchions de Friedland, lorsque, pressés par une faim dévorante en vue d'un château et d'une chaamière, nous hésitâmes. Lui, voulait s'adresser au châtelain pour demander un déjeûner que nous aurait probablement refasé ce seigneur prussien ; et moi, redoutant cette bumiliation, je résistai, j'entraînai mon compagnon alfamé dans la chaumière, où pour quelque argent nous devious obtenir, sans rien risquer, un repas à la vérité moins succulent. Le malbeur voulut que, malgré notre appétit et la bonne volonté d'une pauvre paysanne, le festin de lait aigre et de détestable pain qu'elle noua servit ne fût réellement pas mangeable. De là une altercation ou tout à coup, l'instinct animal l'emportant, le major, ivre de faim, m'injuria. Je le rappelai à son âge et à son grade plus avances que les miens, j'in- Toqnai sa modération habituelle ; mais il avait perdu la tête, et au lieu de me faire des excuses il leva la main enr moi.
C'en était trop : nous courûmes à notre chariot, où trois
380 MÉStOIEES D'UN AIDE DE CAMP.
SOUS -officiers, échangés comme noua, nous attenckient. \ou3 y dérobâmes à leur insa nos mauvais sabres de Ealmonks, et, disparaissant dans le verger, nons y choiaimes le terrain de notre combat. Ce fut une clairièi'e étroite, où se trouvait une jolie chaumière isolée et en ce moment fermée et inhabitée. Nqub avions à peine mis bas nos habits que, dans sa fureur, le major se précipitant sur moi rae fit reculer, et me blessa légèrement au liras. En même temps il m'invectivait avec tant de v lence, qu'à mon tour, irrité enfin, je le chargeai, le rompre, et lui coupai le poignet d'nn coup de sabre. Il tomba à la renverse; et là, désarmé, hors de combat, étendu à terre, sa folle exaspération croissait encore; il m'appelait assassin, il me traitait de scélérat. La raison ne lui revint qu'en me voyant lui teodre la main et le relever, puis courir au puits voisin pour laver sa plaie et ses vêtements, déjà couveits du sang qui jaillissait abondamment de sa blessure. Alors seulement mon pauvre compagnon rentra dans son caractère. Dès qu'il fut pansé aussi bien qu'il était possible, et toutes les traces de sang e^cées, nous revînmes à notre chariot, où noua remontâmes sans que nos sous- officiers se fussent aperçu de cette aventure. Telle fut ma bataille de Priedland!
Oe jour-là même le major se fit mieuz panser dans cette ville; et le surlendemain 10 août, redevenus meilleurs arais qu'auparavant, nons nous séparâmes à Eœnigaberg. Le 14 j'étais à Elbing, et le 19 à Berlin, après une autre querelle à peu près semblable, où le tort cette foi^