‹ Un aide de camp de Napoléon; mémoiresChapitre 5 sur 56 · MA VOCATION · texte numérisé non relu

MA VOCATION

esprits (.'perdus, c'est l'an des plus grands services qae je lui dois, sans quoi je ne sais en vérité ce que serait devenue ma paavre tête ! La colère ucheva de me la rendre, car je ne fus pas épargné. L'un de mes plus ■proches parents, celui que j'aimais lo plus, prononça le premier le mot de lU-^ftoimeur .' Cet excès de sévérité me révolta ! j'acceptai la guen-e. Je rendis mépris pour mépris ; je criai plus hanfc que mes adversaires ; j'entraînai même plusieurs de mes amis dans ma cause. Ces jeunes nobles, moins réfléchis, ou suivant tout simplement le penchant naturel à l'activité de leur âge, répondirent successivement au même appel. Il rallatdès lors compter avec nous, et au lieu de nous attaquer, se défendre. Ce fiit ainsi que commença le premier mélange de l^l'ascienne société avec la nouvelle. Il faut ici se rappe- Ijerqn'U n'y avait pas cinq mois que l'une avait une P^rnière fois proscrit l'autre.

Cette première fusion toute faible et imparfaite qu'elle

tétait, ne fut donc pas sans importance ; elle en donnera

Iqnelque peu au récit. Sans ancun donte, cet heureux nip-

Iprochement aurait eu lieu sans moi, mais ce fut par mol

■qa'il commença. C'est pourquoi , après quelques mois

Kileraent de service comme simple hussard dans les vo-

ntaires dits a de Bonaparte , » Napoléon me nomma

lOOB-Iieatenant le 9 floréal an viii.

n'était pas tout que d'avoir affronté ma société; 1 à retourner à Châtenay dans ma famille pour mare compte de mon coup de tête au maréchal de Se-

s MÉUOIBES D'TTN AIDE DE CAMP,

gur, mon grand-père. J'y arrivai de bon matin, et m'approchai de son lit dans l'attitude la plus sonmise. <■ Yona Œ venez de manquer, me dit-il d'abord sèchement, à tous B les souvenirs de vo3 ancêtres ; mais c'en est fait, son- « gez-ybieni vous voilà volontairement enrôlé dans l'ar- « mée républicaine. Servez-y avec franchise et loyauté, n car votre parti est pris et il n'est plus temps d'en re- <c venir'. »

Alors me voyant inondé de lai'mes, il 8'atl>endrit, et de lu seule main qui lui restait prenant la mienne, il m'attira, me pressa sur son cœur; puis me remettant vingt louis, c'était presque tout ce qu'il possédait, il ajouta ; « Tenez, voici de quoi vous aider à compléter « votre équipement; allez, et du moins soutenez avec i bravoure et fidélité, sous le drapeau qu'il vons a pld € de choisir, le nom que vous portez et l'honneur de « votre famille ! »

Cinquante ans se sont depuis écoulés, et je ne songe jamais à ce noble et pénible adieu, à cette bénédiction si mâle et si touchante, sans en être ému jnsqnes au fond de mes entrailles!

An commencement de 1800, lorsque je m'enrôlai, nos frontières étaient près d'être envahies ; et du Helder à GêneSj tous les efforts de Bonaparte n'avaient encore réussi à opposer à trois cent mille ennemis, qu'environ cent cinquante mille hommes.

C'était alors que, an mUieu de tant de soins de toute □atore, poursuivant son but, celui de tout rallier à sa fortune, il avait fait à une partie de la jeunesse franç&ise, juEquc-Ià proscrite, cet appel auquel j'avais le premier répondu. Il ne le lui avait pas adressé directe- , ment, il est vrai ; mais il était évident qu'il lui offrait sa protection, qu'il lui ouvi-ait les rangs de l'armée; et que, l'appelant, dans un corps à part et nouveau, à a'éqniper et à se monter elle-même, il lui promettait, I en retour de cet effort, la reconnaissance nationale. Rien , n'avait été négligé pour nous attirer et nous séduire. Le I général Dumas, proscrit par les Terreurs de i);î et directoriale, avait été chargé de nous former. Ce général \ datait de Louis XTI ; il avait l'esprit aimable, le carac-

la MÉMOIBES DTJN AIDE DB CAMP-

tère bienveillant, et les formes douceB et attrayantes de l'ancien régime. II en fut de même dn chef immédiat qu'on nous donna ; c'était le colonel, autrefois comte, de Labarbée. ancien officier de l'armée royale.

Plnsieurs semaines fiu-ent indispensables au recrutement, dans Paris, de notre corps, d'abord appelé Hussardt volonfaires, puis Légion de Bonajmrle, et qui a'alla guère Jt plus de deai ou troia escadrons et d'un fort bataillon. Quant au service, en attendant qne nous fussions casernes, il consistait, hors quelques factions, à écrire, à porter les ordres du général Dumas, et à le suivre. Ce dernier service, tout insignifiant qu'il était, me devint utile : voici comment.

Le hasard voulut que dans ces premiers jours notre général, ai ayant choisi comme ordonnance pour l'accompagner, eut affiiire chez l'ancien conventionnel et directeur Carnot, alors ministre de la guerre. Nous arrivons dans la cour du ministère: nous y mettons pied à terre. Mon devoir était d'attendre là avec les dievaus; mais comme, eu partant, le gênerai Dumas m'avait ordonné de le suivre, me figurant qu'il ne fallait pas le quitter, je m'attachai scrupuleusement à t<ins ses pas, jaloux d'esécuter ponctuellement ma consigne. En conséquence, le voyant monter l'escalier, je fais de même; de même encore je traverse, k sa piste, l'antichamlffe, tes salons, et pas à pas je pénkre, immédiatement derrière lui, jusque dans le cabinet du miaistre! Là. tout préoccupé de l'affaire qui ramenait, et ne se doutant pas de cette incoaveiiwice, il commença aossibôt à entiet«iir

MBS DÉBDTS. Il

! personnage. Le général Dninas se trouvait entre le ministre et moi, me tonmant le doE ; ma tête plus éle- Tée qne ]& sienne, la dêpaasait. en sorte qne Carnot, fort étonné de voir, jusque dans le secret de son cabinet, un jeone soldat planté tont droit derrière son ioterlocnteur, n'écontait pas celui-ci. et, p&r son air confoada d'étonsement, semblait demander l'explication d'une innovation anBsi bizarre. De son coté le général, sarpris de la réception du ministre, et remarquant qu'il paraissait bien pins occupé de ce qai se passait derrière lui que de l'affaire dont il était venu l'entretenir, se retourna, A ma vue : < Eh ! que diable fais-tu là? » s'écria-t-il. Je répondis en allégnaot ma consigne : alors tous deux, éclatant de rire, me donnèrent une première leçon de mon métier en me renvoyant à mon humble poste. Mais, moi parti, cette incartade amena naturellement une eqilication dans laquelle le général Dtmtas fit valoir mon

L JBBcription volontaire, la première en date, et l'utilité

■de l'exemple que j'avais donné.

Lee conséquences de ma naïveté ne se firent point

^attendre : j'avais été remarqué ; je fus favorablement oté, et le grade de sous-lieutenant, que j'obtins le *inai 1801), devint l'henrenx résultat de cette aven-

Tela sont les caprices du sort. Sa première faveur

pae vint d'une inconvenance ; une action d'éclat ne m'au-

; pas été plus utile. Je n'ai certes pas à me plain-

e de la fortune ; mais depuis, que de fatigues et de

i j'ai affrontés sans obtenir autant d'elle!

Bientôt nous fûmes envoyés de Paris à Oompiègne, puis à Sijou, lieu de rassemblement de la seconde armée de réserve. Napoléon nous y passa en revue en allant franchir le Saint-Bernard. De Dijon nous fûmes à Carrouge, près de Genève ; la victoire de Mai'engo nous ayant arrêtés, nous y cantonnâmes. J'y revis M"" de Staël dans un bal, où, par souvenir de mon père, elle voulut danser avec moi et tout aussitôt entreprendre une conversation politique qu'elle eut bientôt abandonnée ; après quoi, se rappelant mes premiers écrits, elle me demanda ce que j'avais fait de ma plume. Maïs alors, tout entier au métier que j'avais choisi, je lui montrai celle de mon schako, en lui répondant étourdiraent que je l'avais placée là, et que j'ignorais s'il me reviendrait jamais l'envie de la rendre à son premier emploi.

J'aurais même pn ajouter que, en ce moment, tout ce que je redoutais le pins, c'était d'être forcé de reprendre en maiii cette plume et de redevenir horame de lettres; pendant notre séjour dans ce cantonnement, les nouvelles de l'armistice de Tarsdorf et dti coup de foudre de Marengo étaient venus irriter et décourager notre impatience ; il semblait que la guerre allait, sans nous, être terminée.

MES FREMIÈKES AKMES.

Depuis le G mai, jour où le Premier Consul noua aTBJt passés en revue à Dijon et classa dans k seconde armée de réserve, j'ai dit que nous nous étions ftvancéB jusqu'à Genève. Là, sans cesse assaillis par les récits de laits glorieux qui venaient de s'accomplir en Italie, nous enviions le sort dn moindre soldat qui pouvait se vanter d'y avoir pris part. Chacun d'eux noua paraissait un héros! Qu'étions-nons en comparaison? Quand donc pourrions-nous aussi raconter nos exploits, nous citer à notre tour? Ces lauriers nous empêchaient de dormir. Après tant de guerres, tant de victoires, nona nous figurions que la carrière était toute parcourue que nous étions arrivés trop tard, qu'il n'y aurait plus que des restes à recueillir, s'il en restait!

Nous étions cantonnés, près de Genève, à Carrouge, où, pour quelque partie de plaisir, nous avions eu le tort impardonnable d'atteler h un char-à-taucs des chevaux de troupes. Le soir venu, nous rentrions par une

14 MEMOIBEa D'UN AIDE DE CAMP,

l'oe étroite dans notre cantonnement, quand, sur notre passage, noua rencontrâmes tonb à coup notre colonel ! Rétrograder était impossible; s'arrêter ou passer respectueusement, la faute eût été reconnue et la punition exemplaire. Noua hésitions, le péril s'approchait, quand l'un de nous, devenu depuis général, s'écria : a Laiaaez- «moi faire. Il fantréblouir;c'e8t moi quim'en charge! » Et snr-le-champ, saisissant les gaides et le fouet, il lança les ciievanx au triple galop droit sur notre chef, et si impétueusement qu'il ne lui laissa que le temps pour ne pas être écrasé, de se Jeter contre la muraille : « Au diable les étourdis ! » s'écria notre colonel ; mais chevaux et officiers, nous étions déjà hors de sa portée, avant qu'il eût le ioisir de noua reconnaître.

Une aventure plus sérieuse, et d'un autre genre, sera peut-être encore utile à rappeler : ceUe-ci montrera le danger des liaisons imprudentea. Nous traversions la Suissej 3'avais dans mon peloton un sous-officier, fils d'une veuve qui depuis a épousé l'an des plus grands seigneurs de l'ancienne France. Ce maréchal des logis était un de ces hommes d'un esprit plein de ressources, mais sam moralité. Il avait toujours à son arc une corde prête, sans assez craindre le triste emploi que, en toute JQstice, il méritait qu'on en fit contre lui-même; ce qui, sans moi, lui serait arrivé, comme on va le voir. II était descendu, de vice en vice, jusqu'au crime. Je le savais perdu de réputation ; mais, séduit par les charmes de son esprit et persuadé qu'il était revenu de ses erreurs, je m'étais beaucoup trop rapproché de lui. Ar-

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