‹ Un aide de camp de Napoléon; mémoiresChapitre 6 sur 56 · MES PBEMIÉIIES ARMES. IS · texte numérisé non relu

MES PBEMIÉIIES ARMES. IS

rivés à Coire noua étions cantonnés aux environs, lorsqu'une lettre du colonel me prévint que, dans le village que j'occupais, un complot de vol avec effraction et assassinat contre nn bijoutier venait d'être concerté; qae ce aous-officiei- en était l'auteur, et quels gendarmerie allait arriver pour le saisir.

A cette nouvelle, soit crainte que l'honneur de ma compagnie ne fût entaché par un jugement criminel, Boit commisération pour ce misérable, je résolus de l'a- Tertir, afin qu'il allât ee faire pendre ailleurs et autrement que sous l'uniforme que je portais, Je me rends donc aussitôt à son logement : c'était à un premier étage, dans une grande salle meublée de deux bancs et d'une table étroite et longue. La scène, un moment très critique, (ini s'y passa, m'en a laissé un vif soutenir. Il y était seul. D'abord, et sans préambule, je lui aiunonce le sort qui le menace, le prévenant qu'il n'a qu'un moment pour fuir, s'il veut l'éviter. Mais lui, BOupçonnant une embûche, franchit d'un saut la table qu'il met entre lui et moi, et, saisissant ses pistolets, il les arme, me les dirige au visage, et s'écrie r « Que « je viens sans doute pour l'efi'raj'er ! pour lui arra- « cher un aveu ! pour l'arrêter ! Mais que, si je fais le [ moindre mouvement, il va me tuer sur place ! i» Il faut f que le sourire de pitié qu'il vit sur ma bouche, et que ^ le son de ma voix, quand je lui répétai impatiemment 1 perdait le seul instant de salut qui lui restait, mt été bien persuasifs, car, tont à coup transformé, i ses armes, revint à moi, me prit les mains qu'il

lii MEKOIEES D'US AIDE DE CAMP.

pressa contre aon cœur, en me jurant une éternelle reconnaissance ; pais, tout à la fois ramassant quelques effets, il disparut si complètement que, depuis, nul de nous n'en entendit parler, et, pas plus que noua, les gendarmes qu'en rentrant je trouvai chez moi : ils ne l'avaient manqué que de cinq minutes. Dieu veuille que le péril qu'il venait de courir l'ait réformé, sans quoi j'aurais sur ma conscience tous les crimes que, grâce à moi, depuis ce jour, il a pu commettre I

Je fus, moi-même alors, dénoncé et réprimandé à propos d'uu complot fort différent, né du désordre et de l'agitation de ces temps révolutionnaires. J'ai dit quelle avait été, après mon engagement voîontaire, l'espèce d'utopie royaliste par laquelle ma conscience, bourrelée de ce changement de drapeau avait accommodé la contradiction de mes raneunea aristocratiques avec les instincts do mon humeur helliqueuse. Persévérant dans cette pensée je m'étais bientôt associé, dans mon régiment, à quelques camarades, Vendéens pour la plupart, et animés d'un esprit semblable au mien. Noua avions imaginé une sorte de conjuration dont le but était de royaliser l'armée! Quant aux moyens, le moins ridicule consista dans le projet de faire offrir au Premier Consul, par le plus entreprenant d'entre nous, la levée d'un coi-ps volontaire de six mille Vendéens, où d'avance nous nous étions tous assigné des grades. C'était de Lausanne que nous avions fait partir pour Paris notre complice Pire, aujourd'hui lieutenant général. Ce jeune Breton, ne doutant de rien, était fier

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D esprit éblouissant, de la plus séduisante tournure ■et figure, et d'avoir échappé au massacre de Quiiiei'on ! Il s'était, dans cette aventure, chargé du principal rôle. Ce qui est siogulier, c'est qu'il futd'abord bien accueilli par Bonapart* ; et que, sans des témérités d'un antre 'genre, telle que celle de prétendre k la main de made- ■moiselle Hortenae de BeauliamaÎ8,iI eût peut-être réussi ! Mais il s'était chargé, avec ce message, de tgut ce que nocB avions d'argent. Nous lui avions si bien fait sa bourse, qu'il ne restait presqne plus rien dans la nôtre; en sorte que, iiuit Jours après, quand il nous fallut dîner à Lncerne, nous mangeâmes notre dernier sou dans Je plus mauvais cabaret de cette ville. Le lendemain, ne recevant, selon l'usage d'alors, ni solde ni distributions, nous repartîmes affamés, et, d'heure en heure jusqu'au soir, de plus en plaa inquiets sur la manière dont cette longue journée sans pain finirait. Mais il y a des phases dans la vie où la fortune nous protège. Arrivés enfiD. après avoir pris noshiUetâ de logement, nous allions, malgré notre embarras extrême, nous disperser, lorsqoC) nn appel nous ayant réunis en cercle près du colonel, on nous annonça que, sur l'instruction reçue à l'instant ■du quartier général, désormais hommes et chevans seraient nourris chez l'habitant ! Nous y coummes ; et cette fois, si les pauvres Helvéticns ne nous trouvèrent pas difficiles sur la qualité des mets, ils durent être surpris, quant à la quantité de notre exigence, et de l'empressement que nous mtmes tons à faire exécuter , ce bienheureux ordre.

Nous venions ainsi de traverser la Suisse à petites et grandes joui'néea : c'était certes un heurens commencement de voya^. Mais l'inconvénient des esprits d'une nature trop ardente est de se figurer, d'avance , tous les objets encore plus grands et plus beaus qu'ils ne peuvent être; en aorte qne, quelque admirable que soit la nature réelle, on la trouve, même dans ses plus remarquables phénomènes, au-dessous des enchantements promis par une imagination trop chaude et trop vive. Cette disposition est fâcheuse ; elle nuit au charme des voyages. J'y avais échappé cependant, quand, du sommet du Jura, j'avais aperçu tout à coup la masse imposante des Alpes, et ce Mont-Blanc dominateur dont on a tant de fois décrit les merveilles ! Depuis, et partout ailleurs, je ne me rappelle que le dôme de Saint-Pierre de Rome, les travaux d'art de Cherbourg et l'incendie de Moscou, qui m'aient étonné !

Quoique sous l'enchantement d'une autre influence, lorsque, avant d'arriver à Coire, noua passâmes ponr la première fois le Rhin non loin de sa naissance, le peu de largeur de son cours à cette hauteur, la suspension d'armes qui durait encore, et l'éloigneraent de l'ennemi, ne suffirent pas pour modérer mon fol enthousiasme. A l'aspect de ce fleuve gnerrier si fameux, je me sentis transporté d'un orgueil martial; je le traversai fièrement, la tête haute, la main sur mon sabre, et, parvenu sur l'autre rive, je me crus un tout antre homme ; je me figurai avoir dès lors fait un grand pas dans notre carrière héroïque !

MES PREMIERES ARMES. lit

Un peu plus loin nous noua troavàmâa aux limites

linarqnées par l'armistice; et j'aUai placer mes vedettes

l-JBBqn'aa pied do glacier nommé le Splugen, Ici, en re-

T montant jusqu'aux sources da Ehin, d'autres sensations

I meBaisirent. An-delàdeTasîset d'une gorge profonde on

t rencontre nu lit de torrent assez large et sans profondeur ,

P dont les eaux tniîisparentes.s'étalantsur un fond d'ardoise,

I semblent noires comme celles du Styx. Après quoi l'on

I entre dans la Via-Mala, espèce de porte ou d'entrée d'en-

I fer, reste gigantesque du chaos, où l'on suit, pendant en-

■■«iron deux lieuea, un sentier suspendu sur un abîme. Ce

lâentîer était entaillé, tantôt dans l'un, tantôt dans l'au-

Itre des deux flancs d'un roc immense séparé en deux :

Ifente étroite, énorme, au fond de laquelle le Rhin, res-

■«erréj se précipite avec un effroyable bruissement, Sou-

■tent la corniche cesse par l'escarpement ou par quelque

haillie du rocher. On passe alors d'un flanc à l'autre sur

s ponts étroits formés de quelques troncs de sapins

en travers sur l'abime : ponts alors vermoulus,

l'ouverts, tremblant sous les pas des chevaux, et

n'ébranlaient les ressauts du torrent qui mugit en se

• son lit de rocs. La course en est si impé-

Snsnse, les bonds si violents, que, malgré la profondeur

a gouffre, les flots s'élèvent et remontent en brouillard

i jusqu'au voyagenr qu'assourdit le fracas de ces

l^taractes , trop profondes et trop resserrées pour être

iaibles !

C'est par cette fente si longue qu'on atteint le village

e Bplogen. J'arrivai tard à ce pauvre hameau ; j'aurais

in MEMOIRES D'UN AIDE DE CAMP.

dû m'y arrêter par devoir et curiosité, Kt ne pas manquer cette occasion de monter snr !o faîte des Alpes. Je ne sais quel dégoût me saisit : la misère des habitants, l'âpreté de cette nature en désordre, l'aspect isolé de ces régions perdues dans les nnagea ; plusieurs journées de fatigue et d'oppression aa milieu de ces masses bouleversées, le ciel même qn'un orage menaçant assombrissait, tout cela me rebuta. J'eus tort, comme voyagenr, et surtout comme officier d'avant -garde, dont le but doit être de tout voir, de Eoat reconnaître soigneusement, d'envisager sons divers rapports toutes les voies d'aller et retour, et de rapporter sur les lienx qu'il parcourt, toutes les notions possible.

Je ne m'arrêtai donc à Splngen que le temps nécessaire pour placer mon poste ; après quoi, suivi d'une ordonnance, en dépit de l'orage, de la pluie et de l'obscarité qai commençaient, je fia demi-tonr et rentrai dans Li Vki-Mala malgré les instances des habitants qui m'avertirent inutilement de mon imprudence. Je ne la reconnus que trop bien au bout d'un quart d'iieure de marche, quand le vetit, le brait de l'orage et les mugissements du torrent m'assourdirent; quand à la pluie glacée qui tombait du ciel qu'on n'apercevait plus entre, ces deux rocs, aux nuages abaissés qu'il fallait traverser et au brouillard épais qui s'élevait du fond du précipice, une nuit noire ajouta son obscurité, et qu'il fallut mettre pied à terre, afin de savoir où nous marchions et pour ne pas tomber dans le gouflre. Noua nous arrêtâmes conaternés. Retourner à Splngen eût été le parti le

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