‹ Un aide de camp de Napoléon; mémoiresChapitre 53 sur 56 · DRAPEAUX PRÉSENTÉS AU CORPS LÉGISLATIF · texte numérisé non relu

DRAPEAUX PRÉSENTÉS AU CORPS LÉGISLATIF

croyais incapable de prononcer le moindre mot, quand un faux mouvement de mes grenadiers me rendit l'usage de la parole. L'ordre que je leur donnai, par l'habitude, m'arracha à mon anéantissement. Ce bruit de ma voix me rassura ; il se fit en moi une révolutio^çi subite : toutes mes terreurs s'évanouirent. Cette transformation fut si prompte et si complète, que, une fois en face de l'Assemblée, je parlai avec une telle assurance, que je m'y complus moi-même, qu'elle enchanta nos grenadiers, et qu'elle surprit les Législateurs, dont un entre autres, M. d'Aguesseau, mon oncle, me dit ensuite qu'il m'eût désiré une apparence plus modeste. On peut croire que j'acceptai gaîment cette critique, au fond si peu méritée, la préférant de beaucoup au reproche tout contraire, auquel je m'estimais très heureux d'avoir échappé.

IKTEIGUES A PARIS : FOITHE ET BERNAnOTTE,

Forcé de rester en France pour me guérir, j'y tas tômoia de nombreuses intrigues. La campagne des mécontents de l'intt-rieiir s'était rouverte avec la campagne d'Autriche de ISH'J, Cette fois encore, et plus que jamais comme on l'a va, les cliunces de l'nnt- avaient excité l'activité de l'autre. En effet, la blessure de l'Empereur à Ratisboone ; le malheur d'Essling ; le mal subit, pais la tentative d'assassinut de Schenhriinn, les soulèvements du nord et du sud de l'Allemagne ; ce qu'O y eut d'évidemment fallacieux dans la coopération de i'emperenr russe ; les violences conmiises à Eome et Texcommimicatiou; la descente anglaise; nos revers duns la Péninsole; toutes ces vicissitudes enfin d'une lutte guerrière et religieuse, navale et continentale, engagée sur tous les points de l'horizon ; que d'aliments ans calculs de ceux dont la destinée se fàtigaait d'être attachée à l'existence si précaire et si compromise d'un seul homme !

Il ne faut donc pas s'étonner que, à l'intérieur, tons ne se soient pas résignés à cette vie au jour le jonr, et que, parmi les hommes issus et fatigués de tant de révo-

IhTRIGUES A PARIS : FOCCHE ET BEBSADOTTE. 4S7

plusieurs aient voulu s'assurer d'un lendemain. On vient de voir qu'à la t«te de ces spéculateurs inquiets se trouvaient Fouchc et Tallejrand ; denx personni^es d'origine bien différente, se considérant comme les représentants des BociéttB ancienne et nouvelle, circonstance qu'ils jugeaient utile à leurs vues ambitieuses, et motif de plus à leur rapprochement; du reste, sans moralité .qni les gênât, d'accord pour se tenir prêts à tout événement, et trop décidés k en tirer pour leur intétét personnel toute espèce de profit,

Pi'ésent à Paris, où j'étais retenu par mes blessures, peu propre à être l'historien de pareils détails, je ne rapportei'ai que k-s faits directement venus à ma connaissance, en raison de la part que je fus forcé d'y prendre.

Le 7 juillet, lendemain de Wagrani, une proclamation mensongère de Bemadotte avait attribué à son corps d'armée sason l'honneur de la victoire. C'était l'habitude et l'habileté de ce maréchal, de chercher à jeter des racines dans tous les cœurs et à se créer partout des partisans. Ceci toutefois lui en fit peu, son corps d'armée ayant été aossitôc dissous, lui blâmé, démenti, et rcn- Toyé en France oîi, dans sa disgrâce, accueilli par Fouiné et Talleyrand. il s'était réuni à leurs intrigues.

FoQchc, ministre de la police, se trouvait alors aussi, par intérim, chargé du ministète de l'intérienr. Tonjonrs remoant et audacieux courtisan de la Fortune, habile à se placer de feçon à rester son ministre indispensable de qnelquecôtéqu^elle se tournât, il avait tonjonrs une main cachée dans tontes colles des mécontent^ et l'autre ar-.

dente à se montrer nii pouvoir régnant comme la plus dévouée et la pins utile.

C'ébdt &I01-S qu'iuopiacment la descente anglaise avait menacé Anvers, A cette nouvelle, et malgré l'hésitabion de Cambacéréa, Foiiché avait pris but lui d'appeler aux armes la garde nationale, d'en mobiliser une partie, d'en nommer les officiers, et de pousser Bernadette à en demander le commandement. Mais Glarck, alors ministre de la guerre, s'était défié de son collègue. Homme d'ordre et d'inclinations aristocratiques, i détestait les antécédents et l'esprit révolutionnaire de Fouché ; il eu soupçonna les intentions et transmit à Schœnbriinn ses inquiétudes.

L'Ëmpei-eur, malgré la distance où il se trouvait d'anal' graves complications, ne prit point l'alarme. De même' iine sur nn champ de bataille il savait distinguer, d'an coup d'eeil sûr, les points décisifs : il apprécia chaqi danger, il fit à chacun bu part, et sut k la fois parer à tout. Pour faire échouer la descente, il multiplia les ordres nécessaîi-es, ajoutant qu'il suffirait de la maintenir en échec, entassée dans les marais de la Zélande, où la fièvre la décimerait, ce qai arriva. Le roi de Hollande et lîemadotte lui offrirent de prendre à Anvers le commandement en chef : il refusa son frère, dont il suspectait le zèle, le jugeant d'ailleurs iusutfisant; pour Bemadotte, comme cette mission éloignait de Paris ce maréchal, il l'en chargea, mais avec le soin de ne mettre sous ses ordres que des officiera d'nne fidélité incorruptible. Quant k l'appel d'abord partiel de la garde nationale, il appronra,

INTRIOUES A PARTS : TOUCHE Eï BEKNADOïTR. il\>

1 excita mÊme à cette démonstration, qui accroissait l'idée de sa puissance et ses moyens de recrutement. Il t donc loué d'abord Fouché de cette mesure, quand E celui-ci, pour augmenter son importance ayant étendu jpel à toute la France quoique le danger fût paBsé, ' s'attira enfin de justes soupçons. L'Empereur ne les lui disBimula pus. Entre autres griefs il désappronya la précipitation de ce ministre à nommer les officiers à la garde nationale. Toutefois, en cela mÉme, il ne se préoccupa des i avis de Clarck que pour Paris, Ce fut là seulement que, plus attentif, il exigea que Fouché rétractât l'un de ses chois, celui de Louis de Girardiu, iju'il avait nommé Lflolonel de la garde à cheval de cette ville.

J'étais alors sur pied, et à peu près rétabli de mes

tbleasures, lorsque, le 9 ou 10 septembre, Clarck me lii

lâppeler. i Vous voyez, me dit-il, ce qui se passe. Fouché

P« vient de lever dans Paris treute mille hommes! Il

Kfl Hrme le peuple, des domestiques même. C'est une levée

93 qu'il veut avoir sous sa main! Il se prépare à

T un grand r61e dans des cas prévus, tel que celni

!« d'un mal plus grave que l'indisposition dont l'Em-

( pereur vient d'être atteint, ou d'une blessure plus sé-

î rieuse que celle de Ratisbonne, on d'un revers pltis

I complet que celui d'Esaling. Trente mille hommes ar-

I mes dans Paris ? Mais i! y faudrait une armée pour

I noua garder de cette garde ! Et il en continue, en dépit

I de nous, l'organisation : il en a nommé les officiers,

t quoiqu'il sache bien que l'Emperenr s'en est réservé le

[ droit. Son but est évident, c'est une trahison ! Mais je

^3n MÉMOIRES D'UN AIDE DE CAMP.

" le BUUTeille. C'est ponrijuoi l'Empereur vient de don- B ner au maréclial Serrurier- le commandement de cette fl belle garde nationale; quant à la cavalerie; il vent a que vous en aoj"(;z le colonel ; et nous verrons alors Ei « Fouché en disposera comme il l'entend. »

Je n'aimais pas plas que lui Fouché, mais, je l'avoae, dans ce conflit, cotte subite annonce dn rôle qn'on me destinait me fit l'effet d'une tuile tombant snr ma tête. - Moi dans la garde nationale! Ma carrière ainsi oonpée! Un brevet de vétérance, quand je demandais à rejoindre l'armée active I il n'y avait point de nouvelle qui pût m'être plus fâcheuse. Mais la circionatance était impérieuse, et l'Empereur, plus impérieux qu'elle, n'admettait jamais à ses ordi-es îa moindre objection. Je n'en fis point, mais je rentrai fort contrarié chea moi, où je reçus de Fouché l'invitation de me rendre près de loi le lendemain.

On connaît ce personnage : sa taille moyenne, ses cheveux couleur de filasse, plats et rares, sa mai^renr active, Ba figure longue, mobile et pâle, avec une physionomie de fouine agitée ; on se souvient du regard perçant et vif, mais sans fixité, de ses petits yeux sanglants, de sa parole brève et saccadée, conforme à son attitude remuante et convulsive. Dès qu'il m'aperçut, ces dehors s'exagérèrent d'un dépit mit! concentré. Forcé de m'apprendra que l'Emperem" réfoi-mait son choix et que j'y étais substitué, il ne me cacha point la contrariété qu'il en éprouvait. Je la paitageais, j'en étais convenu avec le ministre delà guerre, mais avec Fouché, changeant d'attitude, je ne me

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;aUES A PAUIH ; FOrCHE ET BEIÎSADOTTE, 4ai

qu'honoré de la coriftaiice de TEmpereur, empressé d'obéir à ses ordres, eb en ooiisêqiience d'être promptement reconnu en tête de cette g-^rde nationale.

11 se peut que ce ministre ait espéré de moi qneîqu'hésitation, an refus même. Mon empressement augmenta, son embarras ; il tergiversa, il remit su lendemain à me Batiafaire, et le jour snivant il me dit : Qu'il en avait :« référé au Conseil des ministres, mais qu'on n'avait « voulu rien décider, qu'il fallait attendre ; qu'il allait ta écrire à Vienne, où sans doute ou ignorait que Girar- •[ din était déjà reconnu colonel ; enlin, qu'il le main- <i tiendrait provisoirement, jusqu'à ce -jne, miens ins- K truit, l'Empereur pût lui envoyer de nouveaux ordres; f qu'au reste on pourrait former un second régiment, et

qu'il me proposerait pour général de cette brigade.

Deux régiments ! quand pour le premier à peine cent |

ilontaires avaient pu être rénuis; quand ce petit m [Jîre, presque tout composé do banquiers et d'agents de

lOge, bien décidés à ne point sortir des portes, n'aurait même eu le loisir de s'exercer aux manœnvi-es indispensables ! Il j avait dans tout cela une si grossière déception, que j'en instruisis aussitôt le quMtier impérial ; j'espérais que la vérité, bien connue de l'Empereur,

dégoûterait de me chai^r de ce commandement.

Le fait est que, dans le Conseil, ce n'était pas sur moi

que la discussion avait porté. Clai'ck et Fonché y avaient

échangé d'antres paroles. Le premier s'ébiit écrié : « Qne

l'était qu'un s.,.. Jacobin de 93 qui avait pu avoir

e de lever et d'armer dans Paris nne garde na-

^3Î MfiMOIEKS OTS AIBE DE CAMP.

■t tionale! » Aijnoi Fûachéavaitréponda:tQuecen'êlait

I qu'un étranger Tundu aux AnglaÎE qni pouvait a'op-

■I poser à la formatioi! de cette garde ! i>

Hullia, commandant de la capitale, m'en dït bien pItiH : n II ne pouvait plus répondre de Paris! Ses pa-

" trouilles y renccntraient, iaopinéraent, des postes et " dcH patrouilles ÎDConnucs : ou ne savait si c'étaient des H citoyens ou des malfaiteurs! Il les ferait désanner; il < ferait tirer desBns ! s

Telle était l'exaspération, quand, le 2S septembre^ je fus rappelé chez Fouché. Ce ministre, en me remettant mon brevet, me dit que l'Empereur avait persisté, qu'il avait confirmé ma nomination ; puis, déployant la lettre 'in'il venait de recevoir, il me lut ce passajje : a Qui <i autres Souverains ne nommaient au commandement ■c de leurs régiments que ceux qui prouvaient des qnar- <i tiers de leur noblesse ; que ses quartiers de noblesse, à •> lui, étaient des blessures reçues au service du pays; que « j'en étais couvert, qn'en conséquence c'était k moi « que le commandement devait Être conservé ! »

Aussi peu satisfait que Fouché de ce dénoûment, j'allai aussitôt chez Clarck lui porter cette nouvelle, n I! ne voua ■' a pas tout dit, me répoudit-il ; le misérable persiste dans

II ses projets! Sans cela, au lieu de continuer t'oi^anlsa- E lion de sa garde nationale , il eu commencerait le lioeni( ciement comme il eu a l'ordre; je puis voua le mon- * trer ; votre corps lui-même y est compris, s'il n'est ptu 'i organisii de façon h prendre campagne. Allez chez le ■c maréchal Serrurier, et il vous confirmera cet ordre.

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