‹ Un amant de Marie-AntoinetteChapitre 10 sur 13 · II: M · texte numérisé non relu

II: M

ïégm

Le comte d'Artois >ient annoncer aux conspirateurs royalistes leur déroute.

5o*f Gravw dansvns

[mage allégorique donnant le profil de Louis XVI et de Marie-Antoinette.

tinuai mon chemin jusqu'à Francfort, où j'appris que le roi était dangereusement malade de la petite vérole.

Je sus sa mort en passant aux Deux-Ponts, ce qui dérangea tous mes projets : je n'étais pas en état de faire ma cour au nouveau roi, et je fus joindre la légion royale, dont j'étais colonel, à Mouzon-en-Champagne. J'y vécus dans la plus grande retraite et ne vis absolument que les officiers de mon régiment. Mon temps se partageait entre mes exercices militaires et la princesse. Je la savais triste, malade ; mais elle écrivait toutes les postes. Plusieurs manquèrent enfin : j'envoyai un courrier qui fit la plus grande diligence. J'appris par son retour que la princesse avait été dangereusement malade, et n'avait pas avec elle la seule personne qui pût me donner de ses nouvelles. Ses forces avaient succombé au terrible aveu qu'elle avait fait à son mari. Elle en avait été reçue avec tendresse et générosité; mais des vapeurs, des maux de nerfs, une tristesse mortelle, joints aux incommodités de son état, l'avaient mise dans la situation la plus déplorable. Elle désirait vivement me voir, et n'en espérait pas la possibilité. Je demandai à M. de Conflans, aux ordres de qui j'étais, s'il pouvait me donner une permission de trois semaines, que je serais bien aise de passer à la campagne de Francfort.

Je partis seul et le plus secrètement possible. Le dernier jour je me perdis, et j'allai demander mon

chemin à une maison où je voyais de la lumière. Je fus surpris de trouver une famille anglaise et d'apprendre que c'était celle du jardinier de la princesse. Je savais bien qu'il n'était pas difficile d'entrer dans le parc, mais je ne voulais pas être connu ; je craignais d'être arrêté par les patrouilles de Cosaques et de ne pouvoir obtenir sans me découvrir qu'on me menât à elle. Il était onze heures du soir; je vis rentrer les différentes troupes qui venaient de faire leur ronde, et je m'introduisis dans le jardin, où je fus bientôt attaqué par deux gros chiens qu'on lâchait toutes les nuits. Il y en avait un que j'avais donné à la princesse en Angleterre, je l'appelai par son nom ; César me reconnut, et vint à moi me caresser: l'autre chien se retira et je m'approchai de la maison. Je vis deux femmes qui se promenaient ; l'une rentra ; et l'autre vint au-devant de moi ; je la reconnus pour Mme Parisot, femme de chambre que j'avais donnée à la princesse. « Venez, me dit-elle, ni les « obstacles, ni les distances ne peuvent tromper son « cœur, il vous attendait. » La princesse me serra dans ses bras. « Les besoins de mon cœur me font « toujours deviner tes actions ; il était impossible que « tu me laissasses l'affreuse idée de tout ce qui nous « séparait ; que tu ne vinsses pas prêter de nouveaux « charmes à ma retraite, mon unique consolation. » Je passai deux fois vingt-quatre heures à Pawanski. là tout était intéressant pour moi ; il en fallut partir. J'avais pris des mesures certaines pour me trouver

liS UN AMANT DE MARIE-ANTOINETTE

à ses couches, ou du moins pour être près d'elle. Je revins un peu plus tranquille que la première fois. De retour à mon régiment, je me procurai tous les mémoires relatifs aux affaires de Pologne, de Prusse et de Russie ; et, d'après un grand nombre de bons et de mauvais ouvrages que j'eus la patience de lire, je me fis un système politique sur les intérêts de ces trois puissances. Je fis un assez long mémoire que j'adressai au prince Adam. Il le communiqua à M. de Stackelberg, ministre de Russie à Varsovie, qui l'envoya à Moscou sans que j'en susse rien. L'espoir d'être ambassadeur ou ministre de France à Varsovie me donna pour le travail une ardeur infatigable. La princesse approuva mon plan, et chaque poste m'apportait de nouveaux encouragements.

Elle me manda, dans le mois de septembre, qu'elle était moins contente de son mari ; que mon dernier voyage avait été su, et qu'elle craignait que celui que je voulais faire pour ses couches n'eût de grands inconvénients ; mais qu'elle mourrait de douleur s'il n'avait pas lieu. Je partis vers la lin de septembre, et trouvai à Strasbourg une lettre de la princesse, venue par estafette, qui me demandait instamment de retarder mon départ. J'en trouvai une autre à Francfort, plus faite encore pour m'effrayer sur les mauvaises dispositions du prince. Rien ne put me décider à rester loin de la princesse pendant le temps de ses couches. Je lui envoyai un Polonais nommé

Mouskowski, que j'avais amené avec moi, et j'allai l'attendre dans une petite ville libre bâtie sur la Vistule et appelée Thorn.

J'y reçus la réponse de la princesse. Elle me mandait qu'elle ne pouvait être si près de moi sans désirer me voir, quelque danger qu'il y eût; qu'il était important que je ne fusse vu de personne; que Mrae L'Huilier me cacherait chez elle, et qu'elle viendrait m'y voir. Je ne perdis pas un instant pour arriver : l'inquiétude, l'agitation, la fatigue, m'avaient changé au point de me rendre méconnaissable.

« Vous ne verrez point notre princesse ce soir, me « dit In compatissante L'Huilier, en m'embrassant; « elle a des douleurs assez vives pour lesquelles on « lui a ordonné de se coucher; elles se dissiperont « probablement pendant la nuit, et elle sera demain « matin ici de bonne heure. »

Le lendemain au contraire, les douleurs augmentèrent, et j'obtins avec beaucoup de peine d'être introduit dans le palais bleu, où Mme Parisot m'enferma dans une grande armoire, où l'on mettait des robes, derrière le lit de la princesse. Elle eut un travail douloureux, qui dura près de trente-six heures. J'entendais ses cris, et chacun semblait devoir être le dernier. Je n'entreprendrai pas de décrire ce qui se passa dans mon âme: mes malheurs étaient les fruits de mes crimes ; ce que j'aimais le mieux sur la terre en était la victime. Ce supplice finit enfin: on me tira de ma prison, on me fit entrer dans la chambre

de Mm0 Czartoriska. J'inondai son visage de mes larmes; je ne pouvais proférer un seul mot. « Tu « m'as sauvé la vie, me dit-elle, je te savais là ; je « n'ai dû mes forces qu'au courage que m'inspirait € la certitude d'être si près de toi : pouvais-je en « manquer, sûre que tu recevrais mon dernier soupir. « Baise cet enfant, qui m'est déjà plus cher que tous « les autres. Il serait si dangereux pour lui que tu « fusses découvert 1 éloigne-toi ; va t'établir à quatre « meilen (huit lieues) d'ici, dans une ferme dont je « puis disposer. Ce billet te fera bien recevoir par « les bonnes gens qui l'habitent. Nous nous verrons « bientôt ; vous recevrez tous les jours de mes nouc velles. » Il fallut encore une fois la quitter.

Je gagnai lentement mon nouveau gîte. Je trouvai une maison simple, mais d'une propreté qui allait jusqu'à l'élégance. Je fus reçu par un homme d'environ soixante ans, d'une figure vénérable ; sa femme un peu plus jeune que lui, paraissait avoir été belle. Deux jeunes femmes d'une figure agréable, dont l'une était au moment d'accoucher, et une petite fille, composaient cette honnête famille. Je remis ma lettre ; elle était conçue en ces termes.

« Monsieur Ombowsky, je vous prie de recevoir « chez vous celui qui vous remettra ce billet ; je vous « confie ce que j'ai de plus cher au monde et ma € confiance dans vos soins et dans voire discrétion « est sans bornes.

« J. Czartoriska. »

« Vous êtes ici chez vous, me dit le bon Om- « bowsky ; vous pouvez disposer de nos personnes « mêmes, car nous appartenons à la princesse bien « plus encore par notre reconnaissance que par ses « bienfaits, quelque immense qu'ils aient été envers « nous. » Je me retirai dans ma chambre, sans qu'il me fût possible de souper. Je reçus le lendemain des nouvelles de la princesse ; elle était aussi bien qu'on pouvait l'espérer.

Je me promenai dans un assez grand jardin avec M. Ombowski. Il me raconta son histoire. 11 était né avec une fortune satisfaisante à son ambition. Il avait épousé par amour une fille de qualité de Kaminiek, et en avait eu plusieurs enfants. Il n'y avait pas de situation plus heureuse que la sienne, lorsque le prince Radziwill, auquel il était altaché depuis longtemps, l'engagea à entrer dans la confédération de Bar. Deux jeunes Polonais, qui aimaient éperdument ses deux filles, ne crurent pouvoir mieux leur prouver leur dévouement qu'en suivant leur père. Ils furent blessés, pris, et envoyés tous trois en Sibérie ; leur maison brûlée, les terres dévastées par les Russes, et tous les biens confisqués par l'impératrice. Mme Ombowski, qui était de Kaminiek, terre appartenant à la princesse, qu'elle avait vue dans son enfance chez le comte de Flemming, son père, fut se jeter à ses pieds avec ses filles, et n'eût pas de peine à attendrir un cœur si généreux et si compatissant. La princesse entreprit avec chaleur de répa-

rer les malheurs de cette famille infortunée ; elle obtint son pardon, fit revenir les hommes de Sibérie, maria les deux filles à leurs amants, à qui elle fit accorder deux places considérables en Lithuanie, et donna à M Ombowski et à sa femme une très jolie terre où ils habitaient tous, et où ils ne cessaient de bénir leur bienfaitrice. Depuis que je vis avec des hommes, je n'en ai jamais vu qui sentissent mieux leur bonheur, et pour qui la reconnaissance eût plus de charmes.

Je recevais tous les jours des nouvelles de Mm,Czartoriska, et les soins de mes hôtes rendaient mon séjour chez eux agréable. J'entendis sans cesse faire des vœux pour celle qui m'y retenait. Je passai un mois sans impatience dans ce séjour tranquille. Un jour que j'étais inquiet de n'avoir point reçu de lettre de la princesse, je la vis arriver fort incognito. Une divinité descendue dans cette maison y eût été moins adorée. On nous laissa seuls. « Mon ami, me « dit-elle, je vous dois une grande explication ; j'ai « eu le courage de faire à mon mari l'aveu que j'avais « projeté ; il a eu pitié de l'état affreux où j'étais en « lui parlant, et ne m'a point fait de reproches. Je c vous laisserai cet enfant, m'a-t-il dit, si vous le « voulez ; mais il faut que vous vous engagiez par « les serments les plus sacrés à ne jamais voir son « père. Mes larmes ont été ma seule réponse ; pou- « vais-je promettre de t'abandonner ! Tu connais « mon mari : aigri par des gens méchants, il peut

« avoir un moment d'humeur ; mais le fond de son « caractère est bon etindulgent.il n'est point jaloux, « et te verra bientôt sans répugnance. Passe quel- « que temps à Dresde et à Berlin ; que Varsovie ne « paraisse pas l'unique but de ton voyage, et je « pourrai bientôt te serrer encore dans mes bras. » La fille aînée de M. Ombowski accoucha pendant cette conversation. Nous tînmes sur les fonts, et nous appelâmes l'enfant, qui était une fille, la Belle Armance Fortunée, du nom de la princesse, du mien et du hasard qui lui avait donné son parrain et sa marraine. La princesse repartit pour Varsovie, et moi, le lendemain matin, pour Dresde.

La ville et l'électeur sont aussi tristes que l'électrice est gaie. Je fus bientôt en grande faveur près d'elle ; la circonspection avec laquelle je recevais les distinctions dont elle m'accablait eut beaucoup de succès près de l'électeur. L'électrice crut devoir me parler plus clairement. Un jour de cour elle me prit dans une embrasure de fenêtre : « Pour un « Français, vous n'êtes ni galant ni pénétrant. » Gomme je ne répondais pas : « Il fautdonc vous faire « des questions pour obtenir quelques mots de vous? « Est-il possible qu'il n'y ait pas dans cette cour de « femme à qui vous rendiez des soins? — Rien n'est « plus vrai, madame. — Et pourquoi, je vous prie? « — Les vieilles ne me tentent pas, et les jeunes « ont toutes des amants.— Toutes? Vous n'eu savez « rien: j'en connais qui n'en ont point, et qui dési-

15 i UN AMANT DE MARIE-ANTOINETTE

« reraient peut-ôlre vos hommages, si elles pouvaient « les croire sincères. Devinez », ajouta-t-elle en me regardant avec beaucoup d'expression. L'électeur, en approchant, interrompit cette conversation, que l'on commençait à remarquer. Je ne crus pas devoir exposer l'électrice à une seconde, et je partis de Dresde pour Berlin.

Je recevais exactement des nouvelles de la princesse ; mais elle ne me permettait pas encore d'aller à Varsovie. Je m'occupai avec application de l'administration militaire et de l'administration intérieure de la Prusse. J'envoyai plusieurs mémoires à M. le maréchal de Muy et à M. de Vergennes, en l'absence de M. de Pons, ministre du roi de Berlin. Mlle de Hartefeld, dame d'honneur de la reine de Prusse, qui avait eu précédemment une grande passion pour M. le comte de Guines, sachant que j'avais épousé sa nièce, se crut obligée aux plus grandes honnêtetés pour moi. Laconliance s'établit bientôt, elle me confia tous les détails de son attachement pour M. de Guines, et finit par prendre du goût pour moi. Les lettres de la princesse ne devenaient pas plus rares, mais elles étaient plus froides, et tendaient toutes à reculer l'époque de mon voyage en Pologne.

Je me liai très intimement avec M. Harris, ministre d'Angleterre, dont la société faisait tout le charme de mon séjour à Berlin. Il me mena partout, et je fus bientôt aussi établi que j'eusse pu l'être à Paris. Le roi revint de Potzdam ; j'eus souvent l'honneur de

lui faire ma cour : il nie traita avec bonté et distinction ; le prince me prit dans la plus grande amitié. Je vivais beaucoup avec lui, et je l'entendais toujours parler guerre et militaire avec une nouvelle admiration. Il eut la bonté de me dire que le roi désirait que je pensasse à être un ministre de France près de lui, et qu'il avait permis de m'apprendre qu'il ferait faire avec plaisir toutes les démarches qui pourraient m'y faire réussir : cela ne convenait nullement à mes vues ; je remerciai et refusai en donnant pour raison que j'étais fort attaché à la carrière militaire, et que je ne me sentais point de talent pour la politique. M. le prince Henri eut la bonté d'insister à plusieurs reprises, mais sans me faire changer d'avis.

Dans cet intervalle Mlle de Hartefeld, que je voyais souvent, se prit d'un goût très vif pour moi; il s'en fallut bien que je le partageasse. Je ne lui cachai pas même que j'en aimais une autre. Un tel aveu ne diminua pas son attachement. J'en fus reconnaissant et touché : je crus lui devoir la plus grande amitié. Je la consolai, je la plaignis, mais je ne devins pas son amant, et ne cessai pas une minute d'adorer la princesse. On jugea sur les apparences, et ne douta bientôt plus à Berlin que je n'eusse Mlla de Hartefeld : on le manda à Mme Gzartoriska ; elle le crut, m'écrivit une lettre très froide, dans laquelle elle me disait qu'il fallait rompre tout commerce entre nous, et me demandait instamment de ne pas aller à Varsovie.

Abandonné de la princesse, je pensai mourir de douleur, j'aurais donné ma vie pour lui parler un quart d'heure. Vingt projets, plus extravagants les uns que les autres, se présentèrent à mon esprit. La princesse m'était trop chère pour n'être pas décidé par la crainte de la compromettre. J'obéis donc et me résolus à partir pour la France. La veille du jour fixé pour mon départ, M. de Rullecourt, oflicier français passé au service de Pologne, vint eu courrier m'apporter une lettre du prince Adam, qui me demandait, comme la plus grande marque d'amitié que je pusse lui donner, de venir passer vingt-quatre heures à Varsovie pour des affaires de la plus haute importance, ajoutant que je m'y cacherais aisément, si je ne voulais pas y être connu. Je ne balançai pas un instant, et partis le soir même. Je renvoyai tous mes gens à Leipsick, et ne gardai avec moi qu'un chasseur polonais que j'avais pris à Berlin. Je préférai un découvert à toute autre voiture, comme la plus légère. Je m'aperçus à peine du froid excessif dont beaucoup de malheureux périrent. L'espérance de voir la princesse avait absorbé toutes mes sensations physiques et morales ; j'arrivai, et me cachai dans Mariville, chez M. de Rullecourt.

Le prince Adam vint m'y voir aussitôt. Il me dit qu'il avait communiqué à M. de Stackelberg le Mémoire relatif aux affaires de Pologne et de Russie que je lui avais précédemment adressé; que ce ministre l'avait envoyé à ta cour, où il avait fait une

telle impression, qu'il avait désiré en conférer avec moi, ne doutant pas que, pour peu que la France voulût s'y prêter, on ne pût raccommoder le partage de la Pologne, et rendre à cette puissance la plus grande partie de l'existence qu'elle avait perdue. Je répondis au prince que je verrais avec plaisir M. le baron de Stackelberg; mais que je n'avais aucun pouvoir, et qu'il m'était difficile de deviner les intentions d'un ministre, que je connaissais à peine. M. de Stackelberg vint dans la nuit : nous causâmes longtemps. Le résultat de notre conversation fut un Mémoire que j'envoyai à Versailles, et lui à Moscow. Il m'était impossible de rester caché jusqu'au retour de nos courriers, je me fis donc présenter à la cour, et j'allai partout.

Mme Czartoriska était à la campagne, d'où elle ne revint que deux jours après; elle arriva à la comédie. Je ne pus exprimer l'émotion que me causa sa présence. Je fus dans sa loge ; elle me reçut très froidement. Je n'obtins qu'avec peine la permission de la voir seule. Le lendemain elle ne voulut point écouter ma justification; elle exigea que je lui rendisse ses lettres et son portrait. Je fis tout ce qu'elle voulut, et me renfermai chez moi dans le plus affreux désespoir. Elle m'envoya chercher le lendemain matin; je la trouvai plus calme et moins sévère. Elle me demanda tous les détails de ce qui s'était passé entre Mlle de Hartefield et moi. Je brûlai devant elle son portrait et ses lettres, et promis de ne répondre à

aucune de celles qu'elle pouvait m'écrire, promesse que j'ai tenue exactement. M'ie de Hartefield est la seule femme pour qui j'aie eu de mauvais procédés, qu'elle ne méritait assurément pas: aussi me les suis-je souvent et sévèrement reprochés.

La princesse me pardonna, avec cette grâce inséparable de tout ce qu'elle fait. Je voulus rentrer en possession de mes anciens droits; mais elle s'y refusa absolument. « Tu m'affligerais, me dit-elle ; tu « serais perdu si dans tes bras quelque chose trou- « blait encore mon bonheur. »

M. Braniski, grand général de la couronne, était plus amoureux d'elle que jamais, et marquaitchaque jour son amour par de nouvelles extravagances. La princesse le traitait mal, et le voyait peu chez elle ; mais toute la société de la palatine de Polosk, dans laquelle Mme Gzartoriska vivait beaucoup, lui était entièrement dévouée. Ce fut la seule maison de Varsovie où l'on ne chercha pas à m'attirer.La princesse Poniatowska s'y joignit; et la princesse fut tellement obsédée de tout cela, que les ménagements qu'elle se voyait obligée de garder ravissaient une grande partie du temps que nous aurions pu passer ensemble. Je m'en affligeai; je crus qu'il y avait de sa faute, je m'en plaignis à sa Lulli.« Elle vous aime, me dit- « elle ; mais vous êtes un bien dont elle est trop « avare. Un peu de jalousie vous la rendra plus « tendre que jamais,et lui donnera Je courage d'écar- « ter tout ce qui veut l'éloigner de vous. Allez da-

« vantage dans le monde ; que toutes ces femmes « n'aient pas l'air de vous être si parfaitement indif- « férentes : vous vous en trouverez bien. » Je suivis malheureusement les conseils de la Lulli. L'amant de Mme Czartoriska ne pouvait manquer d'exciter la curiosité des autres femmes, plusieurs me firent des avances assez marquées, entre autres une jeune comtesse Potoska Plumaska, qui était nièce de la grande générale Oliniska, chez qui j'allais continuellement et chez qui je la trouvais sans cesse. J'affectai de m'en occuper beaucoup, la princesse le remarqua, et ne dit rien. La petite femme était fort coquette, et l'était beaucoup avec moi.

Je lui donnai le bras à un bal masqué, où elle me parla des conditions auxquelles elle consentait à se donner à moi, et même à me suivre en France. Je ne me croyais pas si avancé, et ne désirais pas que cela fût si loin. J'éludai donc, sans rien répondre de positif. Un petit masque, assis près de moi, se leva brusquement, et se perdit dans la foule. Je ne m'en aperçus pas, et sortis un instant après du bal. Je fus le lendemain, comme à mon ordinaire, pour me promener à Pavoanski. C'était mon plus grand plaisir. La princesse y arriva un instant après moi; mais dès qu'elle me vit, elle fit retourner sa voiture. Je voulus m'en approcher; mais elle ordonna à son cocher d'aller à Varsovie aussi vite qu'il pourrait. Je ne concevais pas ce que cela voulait dire. Je fus trois fois chez elle dans la journée sans la voir; je lui écrivis

que je ne concevais rien à sa conduite, et que la têle me tournait. Elle me répondit : « J'ai vu, j'ai entendu « ce que je n'aurais jamais pu croire ; vous me « trompez pour Mma Plumaska. » — « Vous m'avez perdu », dis-je à la Lulli.

Je rentrai chez moi; une fièvre affreuse me prit, et j'eus le transport le plus effrayant. La Lulli fut chez la princesse : « Qu'avez-vous fait? lui dit-elle ; « Lauzun se meurt, etc'est votre ouvrage. » Mme Czartoriska vint chez moi, passer la journée et la nuit entière sans que je la reconnusse. Je la vis enfin à genoux près de mon lit, baignée de larmes. Un passage si subit du désespoir à la joie pensa me coûter la vie; je me rétablis difficilement : les soins tendres et touchants de la princesse me faisaient préférer mon extrême faiblesse aux forces que j'avais perdues et que je commençais à reprendre. M. Brauiski en fut jaloux, se plaignit hautement, osa menacer mes jours. « Je ne vous aime pas, lui dit-elle, et ne me « forcez pas à vous haïr. — Cela suffit, madame, « répondit-il avec fureur; je verrai si M. de Lauzun « est digne de posséder un bien que j'achèterais de « tout mon sang. — Oui, monsieur, reprit la princesse « avec fierté; il sait que ma vie est attachée h la « sienne, il saura la défendre; je n'exige plus rien « de vous. » M. Braniski se calma, et il ne se passa rien. On m'avertissait cependant que le grand général n'avait rien de sacré ; que j'avais tout à craindre de la foule de coupe-jarrets dont il était sans cesse

Madame de Polignac Favorite de Marie-Antoinett

entouré. On me conseillait de ne pas marcher sans escorte; je ne pris d'autres précautions que celle d'être bien armé, et il ne m'arriva rien.

J'étais davantage dans le monde; la manière dont la princesse semblait me traiter1 augmentait la curiosité que j'inspirais à toutes les femmes de Varsovie empressées de me voir. Une revue des houssards fut une occasion qui en réunissait un grand nombre. Elles revinrent ensuite à l'assemblée, chez la grande générale. La princesse paraissait leur demander ce qu'elles pensaient de son choix avec une grâce qui me valut leur attention et leur indulgence. Je laissai tomber dans le feu la plume de mon bonnet en ramassant quelque chose. Mme Thomaska, que je n'avais pas vue depuis la scène qui m'avait coûté si cher, m'offrit une assez belle plume de héron qui était dans ses cheveux, en me disant avec empressement : « Changeons de plume. — Je vous demande pardon de « n'y point consentir, répondis-je froidement; je suis « attaché à ma plume brûlée ». Mme Czartoriska, qui m'avait entendue me dit avec un regret charmant : « Donnez-moi votre bonnet, que j'y mette la mienne. « J'aime mieux maintenant la plume brûlée. » M. Braniski se leva avec humeur et sortit.

Le soir, au bal masqué de l'Opéra, il eut l'air de vouloir me chercher querelle. « Finissons ceci, mon- « sieur le grand général, lui dis-je ; cinq minutes

1. Le manuscrit en cet endroit est dans le plua mauvais état,

« d'entretien à Vola ■ suffiront : le moyen sera beau- « coup pi as digne de vous et de moi qu'une dispute « au bal.» Il accepta, et nous nous donnâmes rendezvous pour le lendemain à huit heures du matin. Tout Varsovie le sut bientôt, et se prépara à nous servir de témoin. Le roi en fut vivement affligé, et envoya chercher à six heures du matin M. Braniski, avec qui il eut une longue conversation, après laquelle le grand général vint chez moi, avec une suite assez nombreuse, me dire qu'il désavouait publiquement tous les propos dont j'avais pu être offensé, et qu'il me demandait mon amitié, qu'il méritait par son estime et sa considération pour moi. Je n'avais plus rien à dire: il fallut céder, et le prince Casimir Poniatowski, frère du roi, nous fit embrasser et nous raccommoda. Mme Oginska m'avait envoyé le matin un superbe cheval turc avec une paire de pistolets et un sabre, en me faisant dire qu'elle espérait me porter bonheur. Le soir même, nos courriers de Versailles et de Moscou arrivèrent. L'impératrice approuvait mes propositions, m'écrivait une lettre pleine de bonté, et m'envoyait des pouvoirs fort étendus. M. de Vergennes me mandait de me rendre à la cour le plus promptement possible. Je fixai mon départ le surlendemain au soir. Je dînai à Powanski avec la princesse. Je la serrai longtemps dans mes bras; il fallut enfin m'en

1. Plaine à un quart de lieue de Varsovie, destinée aux duels publics fort communs en Pologne.

séparer. Je ne m'arrachai de Powanski qu'avec un déchirement que l'espoir fondé de la revoir bientôt ne pouvait soulager, et qui était un vrai pressentiment que nous ne nous reverrions plus.

J'arrivai à Versailles dans la fin du mois de mars 1775. M. de Vergennes, que je ne connaissais pas, me reçut avec tout l'intérêt que devaient naturellement inspirer les importantes affaires dont j'étais chargé. Il loua ma conduite, et m'avertit de partir sous peu de jours pour Pétersbourg; mais il changea bientôt d'avis : il ne lui convenait pas que le traité fût fait par moi, et que je restasse ministre du roi, près l'impératrice de Russie, qui semblait le désirer vivement. M. de Vergennes faisait journellement des difficultés absurdes, traînait en longueur et voulait faire rompre cette négociation, sans qu'il parût y a voir de sa faute. Je perdis pendant ce temps-là un procès de quatre-vingt mille livres de rentes; j'en fus peu touché ; ma fortune était ce qui m'intéressait le moins.

J'avais trouvé à mon retour la reine infiniment liée avec Mme la princesse de Guémené et Mme Dillon ; elles lui avaient quelquefois parlé de moi, et lui avaient inspiré la curiosité de me connaître davantage. Elle me reçut avec bonté; j'eus souvent occasion de la rencontrer chez Mme de Guémené, où elle me traitait avec distinction; je montais exactement à cheval avec elle, et en moins de deux mois je devins une espèce de favori. Ma faveur lut cependant inter-

rompue par la nécessité de rejoindre mon régiment. Les révoltes pour le blé, dans les villages voisins de Paris, avaient engagé à faire marcher des troupes. La reine désira que mon corps se rapprochai, et que je ne m'éloignasse pas; je ne crus pas devoir y consentir, et je pris congé. Elle en parut véritablement affligée, et vint dans l'après-dîner du môme jour à Montreuil,chez M,ne de Guémené pour me dire adieu, et pour m'offrir de demander au roi la permission de me faire revenir au sacre, ce que je refusai.

Les affaires de Russie paraissaient être oubliées. Je pressai inutilement M. de Vergennes de finir et de me donner une réponse décisive : il me dit qu'il avait le traité plus à cœur que jamais, et qu'il espérait conclure dans le courant de l'été; que le roi me ferait revenir de mon régiment, si cela était nécessaire. Le soir même que je devais partir, la reine me fit dire d'attendre encore deux heures, et d'aller lui parler le lendemain matin à Montreuil. « Ne partez « pas encore, me dit-elle avec beaucoup de grâce ; « la révolte pour les grains oblige à faire approcher « des troupes : nous ferons venir votre corps. » Je la rem3rciai,etlui répondis que, s'il n'était pas nécessaire, je ne désirais pas un déplacement désavantageux à ma légion. « Vous êtes un imbécile », répliqua-t-elle en riant. Le baron de Vioménil, chargé par M. le miréchal de Muy du mouvement des troupes entra : « Baron, lui dit-elle, faites donc marcher la c légion royale, et faites-les venir assez près pour

« que cet imbécile-là ne nous quitte pas, comme il « en a le projet. » Le baron répondit qu'il exécuterait ses ordres, et parut étonné.

Je le priai de ne rien changer à son plan. Je chassai encore au bois de Boulogne avec la reine ; elle ne cessa de me parler, et de ce moment ma faveur fut tellement remarquée, qu'il fut peut-être heureux pour moi de partir dans la nuit même.

Les lettres de la princesse devinrent plus courtes et moins fréquentes : on me manda de Varsovie qu'elle était entièrement subjuguée par la palatine de Polosk et que M. Braniski passait sa vie chez elle ; je lui en écrivis fortement : mes représentations furent mal reçues. Pénétré de douleur, je répondis avec désespoir et indignation. J'osai redemander mon enfant ; je ne voulais pas, disais-je, qu'il fût élevé parmi mes « ennemis >; je ne pus l'obtenir. Nous nous brouillâmes et cessâmes de nous écrire. Une profonde tristesse m'accablait; je restai fidèle à la princesse et absolument insensible à toutes les avances que me faisait une assez jolie petite Mma de Monglas, enlevée par M. le prince de Nassau, et retirée près des Deux-Ponts.

Je logeais chez la mère d'un officier de mon régiment, et le mis en prison pour quelques sottises ; sa sœur, jeune et jolie, vint me le demander ; je le lui refusai. Lorsque tout le monde fut retiré, le soir, M'ie Plumkett entra dans ma chambre : « Sire, êtes- « vous, me dit-elle en riant, aussi sévère, aussi pé-

« dant que vous l'avez été ce matin devant tout le « monde ? > Nous causâmes; elle était drôle et folle, elle me fit rire. Je lui promis de faire sortir son frère de prison le lendemain; elle m'embrassa pour me remercier, et m'inspira des désirs qu'elle partageait plutôt qu'elle avait l'air d'accorder. Nous eûmes encore une conversation de ce genre. Elle partit ensuite pour Strasbourg avec une de ses tantes, me quitta gaiement, le plaisir d'aller dans une grande ville lui ôtant toute espèce de regret.

Je fus obligé, pour quelques affaires relatives à mon corps, d'aller dîner près de Sarreguemines, chez M. le comte de la Leyen. ;On était dans cette maison poli, aimable à l'allemande ; ce qui ne pouvait pas trop me convenir. Mme la baronne d'Alberg, belle-sœur de Mmd de la Leyen, me parut cependant d'une gaieté franche et fort différente de toute la société. Au bout de quelques heures, nous fûmes aussi familièrement ensemble que nous eussions pu l'être après plusieurs années. Je la retrouvai quelques jours après aux Deux-Ponts. Elle me confia qu'elle avait eu un amant qu'elle avait beaucoup aimé ; qu'il s'était mal conduit, que les circonstances les avait séparés ; qu'elle n'aimait plus rien ; que c'était un état triste, mais qu'il fallait bien prendre son parti, et qu'elle s'occupait uniquement de l'éducation de ses enfants et de donner de la considération à son mari, qui était une assez bonne bête, incapable de s'en donner par lui-même. Je me proposai de

bonne foi ; et fus accepté de même, et nous convînmes que dan9 la semaine d'ensuite j'irais prendre possession de mon nouvel emploi dans le vaste et lourd château Hernoheim, au beau milieu du Palatinat, pendant que le baron ferait la semaine de service de chambellan chez l'électeur palatin. Je fus reçu à merveille, et dès le soir je remplaçai le baron dans le lit où couchaient depuis tant de siècles les aînés de la maison d'Alberg.

Le^mari revint avec son père, et quelques amis de même trempe. Je parlai politique avec les uns ; je bus immensément avec le sautres. Je me fis expliquer tous les arbres généalogiques de la famille ; je donnai de l'excellence à tout le monde; j'assurai le vieux bougraff qu'il vivrait très longtemps; le baron, qu'il serait quelque jour un grand ministre palatin, et le bailli, que les armées françaises ne viendraient plus dans le Palatinat. Enfin, je réussis parfaitement et j'eus la satisfaction de voir le choix de la baronne généralement approuvé.

On aime dans les pays étrangers à se faire honneur de ce qu'on a. La baronne me mena à une fête chez l'électrice palatine à Ockersheim, où elle ne fut pas fâchée de me montrer, ainsi qu'un petit cheval isabelle à crins blancs qu'on lui avait envoyé de Mecklembourg, et qui lui était arrivé en même temps que moi. Nous fûmes tous deux examinés avec attention.

Quatre jours après, je fis mon entrée à Schweizin-

gen, où je fus inspecté comme à Ockersheim. Nous revînmes de là souper à Mannheim, chez M. Odune, ministre de France, et je pensai m'y bien mal conduire. Mu» Odune, jeune et jolie personne, coquette et moqueuse, était à table vis-à-vis de moi et étouffait de rire toutes les fois qu'elle me regardait. Nous nous promenâmes après souper: je lui demandai pourquoi elle s'était moquée de moi. « Je vous de- « mande pardon, me dit-elle, vous connaissant aussi « peu; mais c'est qu'il est par trop plaisant et par « trop ridicule de vous voir devenu amant dWllema- « gne. Savez-vous que c'est une charge au moins « aussi importante que celle de bailli ; et qu'il faut < que vous paraissiez dans toutes les occasions de « représentation. » Nous plaisantâmes assez gaiement : je me proposai à elle comme amant extraordinaire, sans prétentions, sans titres et sans droits, mais non pas sans désirs. La promenade finie, je ramenai M"8 Odune chez elle ; je montai dans sa chambre, où nous aurions sans doute continué longtemps à faire de la morale et peut-être pis, si un vieux valet ne m'avait officieusement proposé de m'éclairer pour m'en aller. Dieu sait ce qui serait arrivé si j'étais sorti sans lumière, car M1'8 Odune paraissait de la meilleure volonté du monde.

Nous partîmes le lendemain matin de bonne heure pour Hernsheim, et je retournai bientôt après à mon régiment. Mm» la marquise de Ghamboran, grosse femme fraîche et bête, dont le mari commandait à

Sarreguemines, se mit dans la tête de jouer la tragédie en société, et de me la faire jouer. Dès qu'elle savait un rôle, je lui en faisais apprendre un autre, en lui persuadant qu'elle y serait infiniment mieux. Je trouvais tous les jours quelque nouvelle difficulté à fixer celui de la représentation. Elle me fit entendre que, puisqu'elle ne pouvait jouer la comédie, elle jouerait volontiers avec moi à quelque autre jeu. C'était une fort bonne femme, à qui son mari donnait souvent cent coups de bâton mal à propos, et à qui il en eût donné mille pour peu qu'il y eût eu une raison. Je crus devoir lui dire franchement que je ne lui convenais pas, et qu'il lui fallait, à tous égards, un amant plus solide que moi. Elle ne se fâcha pas, me remercia, m'embrassa, et nous continuâmes à vivre en fort bonne intelligence.

Je revins à Paris, et mon retour à la cour fut au moins aussi brillant que l'avait été mon départ. Une course de chevaux français, où mon cheval, monté par un enfant, gagna, acheva de me mettre à la mode. La reine parut désirer vivement d'en voir, et il y en eut un grand nombre d'arrangées pour le printemps prochain. Je fus à Fontainebleau, où ma faveur commença à avoir la publicité qui m'a fait depuis tant d'ennemis.

M. de Vergennes avait entièrement rompu le traité de Russie, et, quoique offensée, l'impératrice n'y renonçait qu'à regret. Je m'attachai sincèrement à la reine, dont les bontés et la confiance me touchaient.

Je voulus lui faire gouverner un grand empire, lui faire jouer à vingt ans le rôle le plus brillant qui pût à jamais la rendre célèbre. Je voulus enfin qu'elle devînt l'arbitre de l'Europe ; mais plus je désirais la couvrir de gloire, plus il me semblait que je devais rendre facile la route qui devait la conduire à l'immortalité. J'osai m'adresser à l'impératrice de Russie, et lui demander si elle voulait après elle laisser

encore l'empire du monde entre les mains d'une femme. J'en indiquai aisément les moyens. Il fallait qu'un traité avantageux à la France, et dont la Russie n'eût point à rougir, signé de l'impératrice, et revêtu des formalités nécessaires, fût déposé entre les mains de la reine de France, et qu'avec de telles armes elle eût le courage de plaider devant le roi et son conseil une cause sans réplique. Je ne m'étais pas trompé en comptant sur l'impératrice : elle reçut avidement mes propositions, m'honora de pouvoirs sans limites, et ne me donna d'autres instructions que d'allier parla reine, à quelque prix que ce fût, son empire au sien. La reine ne m'écouta pas sans éton-

nement : le développement d'un si vaste plan lui en imposa. Elle me demanda du temps pour réfléchir, et je vis que tout était perdu. Il n'y avait rien cependant que je n'aimasse mieux risquer que d'avoir le plus petit reproche de négligence ou d'impatience à me faire, et j'attendis.

Ma faveur cependant paraissait monter au plus haut degré. La reine ne croyait pouvoir trop faire pour un homme qui voulait tout faire pour elle. Peut-être même cédait-elle autant à un goût particulier (plus inspiré par la bizarrerie de mon existence que par tout autre motif) qu'à ce qu'elle croyait me devoir. Elle sortait rarement sans moi, ne me permettait pas de quitter la cour, qui était alors à Fontainebleau, me faisait toujours place près d'elle au jeu, me parlait sans cesse, venait tous les soirs chez Mm« de Guémené, et marquait de l'humeur lorsqu'il y avait assez de monde pour gêner l'occupation où elle était presque toujours de moi. Il était impossible qu'une telle conduite ne fût pas remarquée ; cependant, comme mes manières n'étaient pas familières, que je n'intriguais pas, que je ne demandais rien ni pour moi ni pour personne, le peuple avide des courtisans, avant de se déclarer pour ou contre moi, cherchait s'il ne pouvait tirer quelque utilité de mon crédit.

Mme la princesse de Lamballe, surintendante de la maison de la reine et son amie intime alors, vint à Fontainebleau, donna à souper aux gens que la reine traitait le mieux, et ne me pria pas. La reine me dit

d'y aller. Je connaissais trop Mme de Lamballe pour ne pas croire que cela fût léger, et je n'y fus pas. La reine m'y mena le lendemain, et me dit en me présentant à elle : « Je vous demande d'aimer comme c votre frère l'homme du monde que j'aime le mieux « et à qui je dois le plus: que votre confiance en lui « soit sans bornes comme la mienne. » Mme de Lamballe eut le droit de regarder cette présentation comme la confidence la plus importante, et de me croire infiniment plus cher à la reine que je ne l'étais en effet. Sa conduite fut conforme à cette idée, et Ton ne fut pas longtemps à s'apercevoir de notre intimité. Dans ce temps, M. le chevalier de Luxembourg, précédemment bien traité par la reine et encore une espèce de favori de M. le comte d'Artois, lui demanda une audience particulière pour lui détailler le plan qu'il avait fait de mettre M. le comte d'Artois sur le trône de Pologne. La reine l'écouta avec embarras et avec trouble, et lui répondit froidement qu'elle ne voulait se mêler en rien des affaires d'État. Elle m'envoya chercher, et me raconta la conversation qu'elle venait d'avoir avec lui : j'en profitai pour la presser vivement de s'expliquer sur le traité de Russie, et je vis avec une douleur inexprimable combien cela était au-dessus de ses forces et de son courage ; elle me montra tant d'effroi et si peu de caractère, que je dus dès lors ne plus compter sur elle. La reine crut pourtant devoir s'occuper de ma fortune, et peu de jours après me proposa, chezMm9 de Gué-

mené, d'obtenir du roi pour moi la survivance de la compagnie des gardes du corps de M. le duc de Villeroy. Je la remerciai, et lui répondis qu'à aucun égard une charge à la cour ne pouvait me convenir. Elle me demanda pourquoi : « C'est, lui répondis-je, « madame, que je désire être le maître de m'en reti- « rer lorsque je cesserai d'y être bien traité, lorsque « Votre Majesté ne me marquera plus les mêmes « bontés. — Cette raison est outrageante, dit-elle « avec sensibilité ; c'est à moi que vous dites cela? « — Oui, madame, je connais le pouvoir immanqua- « ble de l'intrigue : je dois m'attendre à en être la « victime, à voir la reine me retirer et sa confiance c et la protection dont elle m'honore, et je ne veux « pas qu'aucune grâce, aucun bienfait, aucun prix « de mes services, laissent un jour à mes ennemis « un prétexte de dire que j'ai été ingrat! » Cette conversation fut interrompue, et se renouvela après dans la fin de la même semaine.

Mme la princesse de Bouillon me reprocha chez Mme de Guémené d'être triste et occupé, et me dit en riant que j'avais une grande passion dans le cœur. « Si cela est, répondis-je en plaisantant, elle est « malheureuse; car il faut convenir que j'en vois ra- « rement l'objet. — On ne dit pas cela, répliqua « Mme de Bouillon, et on assure que vous êtes fort « bien reçu. — Au moins, dites-moi le nom de ma « passion, et il est juste que je le sache aussi. — Il « s'agit d'un trop grand personnage pour oser le

« nommer; il y a cependant si peu de monde dans « la pièce, que je veux bien vous confier que c'est « la reine. > Mme de Guémené rougit, et s'embarrassa. « Il faut donc, lui dis-je le plus froidement possible, « qu'elle soit informée de cette belle nouvelle, et je « vais sur-le-champ la lui apprendre sans citer per- « sonne, comme de raison » (en fixant Mme de Bouillon, qui me parut entièrement déconcertée), et je sortis de la chambre.

Je montai chez la reine, que je rencontrai allant au salut. Je la suppliai dem'accorderune demi-heure d'audience après le salut. Elle me dit de l'attendre, me fit entrer dans son cabinet dès qu'elle fut revenue, et me dit: « Qu'y a-t-il de nouveau? — J'ai cru « devoir informer Votre Majesté que l'on osait mal « interpréter mon attachement sans bornes à sa « personne, et que l'on poussait l'audace jusqu'à blâ- « mer les bontés dont elle m'honore. J'ose la sup- « plier d'en diminuer les marques trop frappantes, « et de me permettre de me présenter moins sou- « vent devant elle. — Y pensez-vous? reprit-elle « avec colère; devons-nous cédera d'insolents pro- « pos, que je n'aurais dû craindre?et serais-je excu- « sable de leur sacrifier l'homme du monde sur qui « je compte le plus et de qui l'attachement m'est le « plus nécessaire? — Oui, madame, Votre Majesté « le doit, et j'ai dû m'y attendre; quelque affreux « qu'il soit pour moi de renoncer à la douceur de lui « consacrer mes services et ma vie, je dois m'y ré-

« soudre, et profiter, puisque les circonstances l'exi-

< gent, de l'asile que m'offre une grande princesse,

< et fuir les persécutions que l'on me prépare de « toutes parts dans ma patrie. — Vous croyez donc

< que je ne vous défendrai pas? — J'ose supplier

< Votre Majesté, j'ose môme exiger, comme seul prix « de mon dévouement absolu, qu'elle ne se compro- « mette pas en me soutenant; je suffis pour me dé-

< fendre. — Comment! vous voulez que j'aie la lâ- « cheté...Non, monsieur de Lauzun, notre cause est « inséparable, on ne vous perdra pas sans me perdre. « — Oh ! madame, l'intérêt particulier d'un sujet « peut-il être comparé aux grands intérêts de la c reine ! — D'un sujet tel que vous, Lauzun 1 Ne « m'abandonnez pas, je vous en conjure : que de- « viendrais-je si vous m'abandonniez?... » Ses yeux étaient remplis de larmes.

Touché moi-même jusqu'au fond du cœur, je me jetai à ses pieds... que ma vie ne peut-elle payer tant de bontés, une si généreuse sensibilité ! Elle me tendit la main, je la baisai plusieurs fois avec ardeur, sens changer de posture ; elle se pencha vers moi avec beaucoup de tendresse. Elle était dans mes bras lorsque je me relevai. Je la serrai contre mon cœur, qui était fortement ému, elle rougit, mais je ne vis point de colère dans ses yeux. — «Eh bien ! reprit- « elle en s'éloignant un peu, n'obtiendrai-je rien ? — « Le croyez-vous, répondis-je avec beaucoup de cha-

< leur ? suis-je à moi ? n'êtes-vous pas tout pour

« moi? C'est vous seule que je veux servir, vous êtes « mon unique souveraine. Oui, continuai-je plus tris- « tement, vous êtes ma reine, vous êtes la reine de < France. » Ses regards semblaient me demander encore un autre titre. Je fus tenté de jouir du bonheur qui paraissait s'offrir. Deux réflexions me retinrent : je n'ai jamais voulu devoir à une femme un instant dont elle pût se repentir, et je n'eusse pu supporter l'idée que Mm6 Gzartoriska se crût sacrifiée à l'ambition. Je me remis donc assez promplement. « Je ne prendrai point de parti, dis-je sérieusement, « sans les ordres de Votre Majesté. Elle disposera de « mon sort. — Allez-vous-en, me dit-elle ; cette con- « versation a duré assez, et n'a peut-être été que trop « remarquée. » Je fis une profonde révérence, et me retirai. Renfermé dans ma chambre, tous les dangers que je venais de courir se présentèrent à mon esprit, et quoique ma conduite eût été fort imprudente, je me trouvais bien heureux qu'elle n'eût pas été plus mauvaise. Ma position devenait tous les jours plus difficile et plus effrayante. La reine n'avait été ni courageuse ni discrète. Les ministres du roi n'ignoraient plus quel rôle j'avais voulu qu'elle jouât, et cherchait avec soin à rassembler de quoi me faire mettre à la Bastille et à me traiter en criminel d'État.

Je reçus dans cette même semaine des réponses de l'impératrice de Russie, qui, sans entrer dans de grands détails sur les négociations entamées, en parlait comme d'une chose à laquelle elle ne peusait

Le baron de Besenval Favori de Marie-Antoinette

., i . . \W z^haMm: g;^^f

Page 1