LAUZUN
« Je n'ai besoin de vous rien promettre, monsieur; « je ne balanceraijamais sur ce que je croirai néces- « saire au bonheur de la princesse, et je ne m'en « rapporterai qu'à moi pour en juger. »
Le prince Repnine sortit de chez moi, et fut chez la princesse ; je ne la vis pas seule le reste du jour. Elle me parut douloureusement et profondément affectée. Elle fut malade, s'enferma de bonne heure dans sa chambre, et ne voulut voir ni le prince Repnine ni moi. Il est des situations pénibles au-dessus du courage, des forces de tout le monde, et des résolu-
tions les plus raisonnables Ce n'est pas à tout sacrifier à l'objet aimé qu'il y a du mérite, tous les cœurs sincèrement touchés en sont capables ; c'est la manière de supporter le sacrifice qui en fait le prix ; en montrant trop ce qu'il coûte et ce que l'on souffre on le rend impossible. C'est à cette époque que j'ai été égaré par l'excès de ma passion. J'idolâtrais la princesse, je me comptais absolument pour rien, je la comptais pour tout, les malheurs les plus affreux me semblaient préférables à celui de jeter le trouble et le remords dans son âme. Elle lisait dans la mienne ; l'amour et le désespoir se lisaient dans ses yeux ; elle m'aimait et se livrait malgré elle à son penchant pour moi. Mais je voulais, je croyais pouvoir être généreux ; je sentais tout l'empire que j'avais sur elle, je m'en servais pour la défendre contre moi-même. Je lui inspirai de la confiance ; sûre de moi, elle ne m'évita plus. Sa tranquillité m'alarma, je devins jaloux, défiant ; je ne trouvai plus de mérite à sa conduite, je ne la crus sage que parce que son cœur était devenu plus calme : j'osai le Jui marquer. Elle pouvait résister à tout, excepté au malheur de ne pas me voir. Convaincu de tout son amour, elle ne me cacha plus la vivacité de sa tendresse ni celle de ses désirs ; elle ne chercha plus à arrêter les miens. Ce n'était rien que de se perdre, il fallut que je fusse certain d'être adoré. J'étais au moment de m'éloigner pour huit jours, et cet effort était au-dessus de mon courage. J'étais encore dans
le régiment des Gardes françaises, et rien ne pouvait me dispenser de monter la garde à Fontainebleau. La princesse ne sentait de nécessité que celle de me rassurer en se livrant à moi. J'ai d'affreux moments à me rappeler ; je frémis en écrivant, mais un serment sacré m'impose cette terrible tâche.
C'était le 5 novembre ; je devais partir le surlendemain pour Fontainebleau. Contre son ordinaire, la princesse avait fait défendre sa porte pour tout le monde, même pour le prince Repnine. J'étais seul avec elle ; je lui reprochai d'être triste et sérieuse avec moi. « Je ne puis m'aimer : je suis à vous, me « dit-elle ; jouissez de tous vos droits, il le faut, je « le veux. » Je me précipitai dans ses bras ; je fus heureux, ou plutôt le crime se consomma. Qu'on juge de l'horreur de mon sort, même en possédant la femme que j'idolâtrais. Elle n'eut pas un instant de plaisir ; ses larmes inondèrent son visage, elle me repoussa. « C'en est fait, me dit-elle, il n'y a plus « de bornes à mes torts, il n'y en aura plus à mes « malheurs; sortez d'ici. » Je voulais rester, elle se jeta à mes genoux :« sortez, au nom de Dieu, sortez. » Frappé comme de la foudre, je n'osai répliquer ; je rentrai chez moi. Ma nuit fut un supplice que moi seul encore je suis capable de concevoir. Je retournai chez elle le lendemain de bonne heure ; ses rideaux étaient fermés ; je les ouvris en tremblant. Elle était sans connaissance ; du sang coulait de sa bouche sur sa poitrine ; une petite boîte ouverte sur
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son lit m'apprit qu'elle s'était empoisonnée. Je la crus morte, et j'avalai avec avidité ce qui restait dans la boîte. Je De sais ce que je devins : je vomis beaucoup de sang ; j'eus toute la journée et toute la nuit de violentes attaques de nerfs. Je ne sais ce que je devins pendant vingt-quatre heures, et je sais seulement que je ne sortis pas de mon lit, et que je vomis beaucoup de sang ; ce qui, selon toute apparence, me sauva la vie.
Mme de Lauzun vint me prendre, et me mener à Fontainebleau, où je devais aller avec elle. J'étais dans un état d'affaissement et de stupidité qui ne me laissait pas imaginer de rester. Je priai Mme de Lauzun de m'atlendre un moment. Je me levai et m'habillai avec beaucoup de peine, et je fus savoir des nouvelles de la princesse. Elle était encore mourante. Je partis cependant; je fus à Fontainebleau comme un fou. Excepté le temps de mon service, je ne vis personne. J'étais réellement très malade. J'y reçus une lettre de la princesse, que je crois devoir rapporter ici.
« 0 mon ami, mon amant! toi que j'idolâtre, toi « qui réunis toutes les affections de mon cœur, tu « n'es plus près de moi! Tu es parti, je l'ai voulu. « Pourquoi m'as-tu obéil Ai-je donc dû faire quel- « que chose pour des devoirs que j'ai tous violés! « Des horreurs m'environnent, celles de la mort sont « les moins affreuses ; si tu savais quel avenir s'ou- « vre devant moi! J'ai perdu toute espérance, tout
« droit d'être heureuse. Je n'ose plus rien promettre, « j'ai trahi mes serments. Que ton amour du moins, « que ton bonheur me tienne lieu de ce que j'ai perdu. « Mais hélas 1 je parle de l'avenir, et je me meurs 1 « Je n'aurai point le barbare courage de t'ordonner « de vivre; je ne sais ce qui se passe en moi, tous « mouvements jusqu'alors inconnus. Je sens mes « derniers soupirs sur des lèvres qui brûlent « encore de tes baisers. Viens, ne perds pas une mi- « nute; mourons dans les bras l'un de l'autre: que « le bonheur et le plaisir soient notre dernière sen- « sation! Non ; n'écoute pas des désirs insensés. Que « mes remords du moins expient ma faute. Puisse le « courage de n'être plus coupable, me rendre, aux « dépens de ma vie et de mon bonheur, quelque « estime pour moi-même I ».
Cette lettre, écrite d'une main tremblante, inondée de ses larmes, acheva de m'égarer. Je partis seul pour Paris dès que la nuit fut venue. J'indiquai à la princesse un lieu où nous pourrions nous voir en sûreté. Sa faiblesse était extrême, elle s'évanouissait à tout moment. Je n'étais guère plus fort. Je n'abuserai pas de la patience de ceux qui me liront : s'ils n'ont jamais aimé, peut-être même s'ils n'aiment pas dans l'instant où ils liront ceci, ils me trouveront bien ennuyeux. Je me contenterai donc de dire que cette conversation nous fit bien du bien et bien du mal. Je retournai à Fontainebleau ; je finis ma garde, qui me parut durer des siècles, et je revins. Notre
conduite fat circonspecte pendant quelques semaines. Le prince Repnine était généreux. Le changement affreux dont j'étais la cause, la certitude que je ne voyais pas la princesse seule, l'espérance qu'elle partait bientôt le calmèrent; il me plaignit, et reprit sa tranquillité.
Il se trompait cependant. Je voyais quelquefois Mme Czartoriska seule hors de chez elle ; la sagesse de ma conduite, ma modération semblaient avoir éloigné les dangers qu'elle avait si prodigieusement redoutés L'amour et la nature ont des droits auxquels on ne saurait échapper. Comment refuser quelque chose à l'amant qu'on adore, surtout lorsqu'il ne demande rienl La princesse (ut à moi, prête à tout souffrir. Dans l'avenir, nos jours nous parurent payés par tant de bonheur! Incapable de tout autre soin, je voyais la princesse, où je l'attendais, et à quelque heure que je perdisse l'espérance de la voir avant le lendemain, je me couchais; mon corps ne pouvait suffire à la fatigue d'être loin d'elle. Le prince Repnine eut quelques soupçons. La princesse s'aperçut qu'il la faisait suivre; tout lui parut préférable à rhorreur de tromper. Elle prit le terrible parti de lui tout avouer; cet aveu, fait par une Ame généreuse, fut reçu par une âme généreuse. Le prince Repnine ne se permit ni une plainte ni un reproehe. « Soyez heureuse, lui dit-il, je ne me flatte « pas du courage d'en être témoin. Je partirai dans « quinze jours; je joindrai l'armée russe. »
Nous ne crûmes pas offrir aux yeux de cet homme généreux l'objet et la cause de ses malheurs et de ses peines ; je fis un effort que je croyais au-dessus de mes forces ; je consentis à aller chez le duc de Choiseul, à Chanteloup; jusqu'après le départ du prince Repnine.
Je partis ; je recevais chaque jour des nouvelles de la princesse ; je souffrais, et je ne vivais pas loin d'elle. Je revins, et trouvai le prince Repnine parti. Qui n'a pas éprouvé une dure contrainte ne peut sentir tout le prix de la liberté. Mon bonheur n'était plus troublé que par la crainte de l'avenir, que par l'horrible certitude de le voir bientôt finir. Nous nous occupions sans cesse des moyens de ne nous séparer jamais. Nous espérions quelquefois ; mais le sort de ses charmants enfants nous arrêtait toujours. Ses soins étaient si louchants, ils leur étaient si nécessaires, ils leur réussissaient si bien ! Accoutumé à aimer tout ce qui était chez ma maîtresse, je m'attachai fortement à ses enfants. Je crus devoir partager les devoirs de leur mère : mes yeux se remplissaient de larmes en les caressant. J'aimai mieux prévoir toutes les peines qui m'accablaient que de leur ôter une mère que l'on ne p<jut raisonnablement comparer à aucune autre. Elle pénétra les sentiments qui remplissaient mon âme ; ils ajoutèrent à mes droits sur elle. Elle savait que j'eusse donné avec plaisir la moitié de ma vie pour qu'il me restât un de ces enfants précieux dont il me semblait être le père. Nous ne nous quittions plus ;
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nous montions à cheval deux fois par jour pour éviter les visites importunes, dont il n'y avait pas d'autre moyen de se débarrasser.
Le temps de son départ pour la Pologne arriva : son mari resta pour un procès. Je résolus de la reconduire le plus secrètement et le plus loin que je pourrais : je ne la quittais en effet qu'à deux lieues de Varsovie. Ce voyage avait été charmant, et la princesse chaque jour plus tendre et plus aimable. L'iûslant où nous nous séparâmes fut terrible. « Mon ami, me « dit-elle, il faut enfin te découvrir un secret que j'ai « eu bien de la peine à te cacher. Tu as tant désiré « un de mes enfants, tu l'auras ; je veux te laisser « la plus chère, la meilleure partie de moi-même ;je « suis grosse, et n'ai point vécu avec mon mari depuis « que je me suis donnée à toi. J'aurai le courage de « tout avouer à mon mari, d'obtenir que le gage le « plus cher de notre ardent amour te soit renvoyé. »
Que l'on connaisse mon cœur si Ton veut juger de l'impression que me fit ce discours. Il épuisa mes forces en un moment : je m'évanouis, et lorsque je repris mes sens, je ne retrouvai plus la princesse. Son beau-père, venu au-devant d'elle, l'avait obligée de m'abandonner ; elle avait laissé un de ses gens pour me soigner. J'étais dans un abattement dont rien ne pouvait me tirer : je me laissai ramener à Breslau sans boire ni manger ni proférer une seule parole ; je m'y arrêtai, et y attendis des nouvelles de la princesse. Elles remirent un peu ma tête, et je con-