SES MIGNONS ET MIGNONES
Il cft donc des forfaits
Que le couroux des Dieux ne pardonne jamais.
Titre d'un pamphlet erotique de la Terreur contre Marie-Antoinette
plus; elle me faisait les propositions les plus glorieuses pour entrer à son service. J'écrivis à la reine, et lui demandai de m'enlendre chez Mme de Guémené et devant elle. Elle y vint le môme soir. Je ne lui cachai pas qu'en France je pouvais être arrêté à chaque instant, et qu'on m'offrait en Russie le sort le plus élevé auquel un sujet pût jamais prétendre. Elle répéta plusieurs fois: « L'impératrice de Russie est bien heureuse, et je suis bien malheureuse 1 » Elle ajouta ensuite : « Monsieur de Lauzun, vous allez être « perdu pour nous, je l'ai prévu depuis longtemps. — « Madame, répondis-je, comme j'ai déjà eu l'honneur « de le dire plus d'une fois à Votre Majesté, tant que « je conserverai la bonne opinion de l'estime dont « elle m'honore, rien ne m'effrayera et je ne crains « rien. Je ne quitterai point la France comme un « criminel, je ne quitterai point le service du roi sans « sa permission, et il ne me condamnera point sans « m'entendre. Que l'on m'attaque, mes papiers sont « en sûreté et ma correspondance avec ses ministres « me justifiera. Je serai libre alors de porter mes ser- « vices aux puissances qui ne les dédaignent pas. — « On ne vous attaquera pas, monsieur de Lauzun ; « on ne l'osera pas : on sait que c'est attaquer à « moi-même et je suis bien aise qu'on le sache ; « mais que répondrez-vous en Russie? — J'accepte- « rai, madame, les offres de l'impératrice, à condi- « tion de ne me rendre à ses ordres que lorsque je « pourrai quitter la France d'une manière convena-
UN AMANT DE MARIE-ANTOINETTE 17t)
« ble, que dans six mois par exemple. — Donnez- « moi un an, ce temps suffira ; j'espère que je trou- « verai des moyens de vous garder ; il en est un déjà « de vous attacher particulièrement à moi, ne le refu- « sez pas. M. de Tessé n'est pas éloigné de quitter « sa place, et je pourrais arranger des choses qui lui « seraient agréables ; ne voulez-vous pas bien être « mon premier écuyer? — Pénétré de tant de bontés, « j'en sens tout le prix sans en pouvoir profiter. « Combien ce choix semblerait justifier les inso- « lents propos qui ont déjà été tenus 1 Et que Votre « Majesté ne s'offense pas que j'ose lui répéter que « je neveuxjamais recevoir de bienfaits, dont la suite « indispensable serait d'abord de faire soupçonner « mon désintéressement, et ensuite de me faire ac- « cuser d'ingratitude. J'attendrai un an, puisque la « reine le désire, mais sans me tromper sur l'impos- « sibilité de rester au service de la France. Ce terme « d'ailleurs sera peut-être plus que suffisant pour « que Votre Majesté me voie éloigné sans en être « contrariée. » Des larmes coulèrent des yeux de la reine. « Vous me traitez bien durement, monsieur « de Lauzun, me dit-elle, je ne le mérite pas. » Et s'adressant à Mme de Guémené: « Princesse, joignez- « vous donc à moi pour obtenir de votre ami de ne « pas nous abandonner. Et si j'avais un fils, conti- « nua-t-elle en rougissant, pourrais-je être heureuse « de le voir élevé par un autre que par vous ! — Le « servir, madame, aussi fidèlement que vous, serait
« tout ce que pourrait mon zèle ; je ne me sens pas « les talents nécessaires pour élever, pour former un « grand roi. — Il est peu d'hommes comme vous, et « je ne le désirerais assurément pas en de meilleures « mains; la princesse, j'en suis sûre, sera de mon « avis. — Je serais suspecte, madame: Votre Majesté « sait que rien au monde ne m'est plus cher que M. « de Lauzun, et je le crois bon à tout; mais il me « paraît aussi difficile qu'à lui qu'ilrefuse le glorieux « établissement qui lui est offert, pour rester dans « un pays où l'on sait aussi peu ce qu'il vaut. » La conversation dura encore quelque temps. Ensuite la reine parla bas à Mme de Guémené, qui s'approcha de moi, et me dit en riant à mi-voix: « Êtes-vous « très attaché à une plume de héron blanche qui « était à votre casque lorsque vous avez pris congé? « La reine meurt d'envie de l'avoir : la lui refuse- « rez-vous?» Je répondis que je n'oserais la lui offrir, mais que je me trouverais très heureux qu'elle voulût bien la recevoir de Mme de Guémené. J'envoyai un courrier la chercher à Paris, et Mme de Guémené la lui donna le lendemain au soir: elle la porta dès le jour suivant, et lorsque je parus à son dîner, elle me demanda comment je la trouvais coiffée. Je répondis : fort bien. « Jamais, reprit-elle avec infiniment « de grâce, je ne me suis trouvée si parée ; il me sem- « ble que je possède des trésors inestimables. » Il eût assurément mieux valu qu'elle m'en eût parlé, car le duc de Coigny remarqua et la plume et la
phrase. Il demanda d'où venait cette plume; elle répondit avec assez d'embarras, que je l'avais rapportée à Mma de Guémené de mes voyages, et qu'elle la lui avait donnée. Le duc de Coigny en parla le soir à Mm de Guémené avec beaucoup d'humeur, lui dit que rien n'était plus ridicule et plus indécent que ma manière d'être avec la reine ; qu'il était inouï d'en faire aussipubliquement l'amoureux, et incroyable qu'elle eût l'air de le trouver bon. Il fut assez mal reçu et songea au moyen de m'éloigner.
Mon projet, et c'était le parti le plus sage, était de passer une grande partie de l'hiver en Italie; mais jamais la reine n'y voulut consentir, et pour m'éloigner au moins quelques jours de la cour, vers la fin de Fontainebleau, je fis un voyage à Ghanteloup,où je trouvai tout le monde extrêmement occupé de ma faveur. Mme la duchesse de Grammont surtout fondait les plus hautes espérances sur mon crédit près de la reine. Elle ne tarda pas à m'en parler et à me dire que le goût que la reine avait pour moi ne me rendait rien difficile près d'elle. Je lui dis qu'elle me traitait avec distinction, à la vérité ; mais que ne prétendant à aucun crédit, et étant résolu à ne jamais rien demander, je ne pouvais juger quelle en était la mesure. Mme de Grammont répliqua qu'elle ne voulait pas m'engager à lui confier mon secret, si je n'en avais pas l'intention, mais que personne ne doutait que le goût de la reine pour moi n'eût eu les suites qu'elle devait naturellement avoir, et que je ne fusse
son amant; que par conséquent, elle ne me faisait pasl'injurede penser que je ne ferais tous mes efforts pour ramener le duc de Ghoiseul à la tête du ministère. J'assurai Mm9 de Grammont qu'elle avait on ne peut plus mal jugé l'espèce de liaison que j'avais avec la reine; que je n'étais nullement à portée d'intriguer ni de lui donner des conseils, et que quand j'aurais sur elle une influence que je n'avais pas, je lui étais trop attaché pour la porter jamais à se mêler des services du roi ; que tout le monde savait combien j'étais dévoué à M. le duc de Ghoiseul, et que, quand je le pourrais, je croirais lui rendre un très mauvais service en le mettant à la tête des affaires. « Et pourquoi reprit; Mme de Grammont avec c une grande vivacité. — C'est, lui dis-je, que M. le « duc de Ghoiseul, n'aurait plus maintenant qu'à « perdre; que le but des gens les plus ambitieux ne « pouvait être que de réunir une grande réputation « et une haute considération à de belles places et à « une fortune considérable ; qu'il me paraissait que « M. de Choiseul n'avait plus de vœux à former sur « aucun de ces objets; qu'il n'y avait pas en Europe « de ministre qui eût joui d'autant de réputation et « de considération ; qu'il était peut-être le seul qui « eût vu le prince qui l'avait exilé abandonné pour « lui de ses courtisans mêmes ; qu'en redevenant « ministre, on le rendrait peut-être responsable des « événements malheureux amenés par les fautes de « ses prédécesseurs. » M. le duc et Mm0 la duchesse
de Choiseul furent de mon avis; mais Mme de Grammont continua de répéter avec chaleur que tous ceux qui aimaient M. de Choiseul devaient désirer de le voir encore gouverner un grand royaume, et dans tous les genres augmenter sa fortune. Je ne me laissai pas persuader ; malgré son attachement pour la reine, je ne pouvais me dissimuler tous les inconvénients qu'aurait pour elle M. de Choiseul subjugué par une femme aussi impérieuse que sa sœur. On continua de me fort bien traiter à Chanteloup, où je restai encore quelques jours; mais Mme de Grammont me jura une haine éternelle.
Je revins à Paris, et rien ne m'étonna plus que de trouver à ma porte un billet de milady Harland, qui me mandait qu'elle était à Paris et qu'elle serait ravie de me voir. Le chevalier Harland, nouvellement arrivé de Londres, était venu passer en France quelques semaines pour y voir son fils, qui était en pension à Paris. Ma conduite avec Marianne fut d'une telle circonspection que la pauvre milady reprit encore une fois toute confiance en moi, et nous laissa passablement d'occasions de nous parler.
Marianne, aussi coquette, aussi drôle que jamais, convint que pendant mon absence elle n'avait guère songé à moi, et qu'elle avait été plus occupée de trouver un mari qui lui convînt qu'un amant ;« mais c en vérité, disait-elle, elle ne pouvait exprimer avec « quel plaisir elle me revoyait, et combien je gagnais « à être comparé à tout ce qui avait cherché à lui
« plaire. » Mn° Harland, qui ne pouvait souffrir la vie de l'Angleterre et à qui son intérieur était désagréable, obtint de son père la permission de passer quelques années à Paris dans un couvent, et se fixa à l'Assomption. Dès qu'elle y fût établie ses parents repartirent, et pour cette fois Marianne se sépara de moi avec la douleur la plus sincère.
J'avais toujours tendrement aimé Fanny, qui m'avait constamment montré tant d'amitié, tant d'intérêt ; j'en fus fort occupé. Je la vis souvent, et la malheureuse Fanny, dont la tête était vive, dont le cœur était sensible, qui avait commencé par avoir du goût pour moi, en reprit un si vif, que j'en fus embarrassé autant que douloureusement affligé. Jolie, aimable comme Fanny, j'eusse satisfait sans les combattre les désirs que toute autre qu'elle eût'pu m'inspirer; mais assez honnête pour n'avoir pas voulu perdre Marianne, eussé-je été excusable de perdre Fanny, qui m'aimait de bien meilleure foi. Je pris donc le parti de rendre mes visites moins fréquentes, et je vis qu'il était nécessaire de les supprimer entièrement. Fanny m'écrivit, se plaignit sans me faire de reproches, se contenta de me mander qu'en faisant une action honnête, je la rendais extrêmement malheureuse, et garda ensuite le plus profond silence.
La reine depuis quelque temps témoignait beaucoup de bienveillance à lacomtesse Jules de Polignac. Une jolie figure, l'air doux et naturel augmentaient journellement sa faveur. Ce fut à elle que M. le duc
de Coigny s'adressa pour former un parti contre moi. Mme de GrammoDt s'y joignit avec empressement, et établit dans cette société, comme son représentant, le baron de Besenval, anciennement attaché à M. le duc de Ghoiseul, et fort bien traité par la reine. Le baron voulut me persifler ; mais un mauvais ton et peu de mesure sont un grand désavantage à la cour. La comtesse Jules fit aussi la même entreprise, mais avec beaucoup de galanterie, d'égards et jamais d'humeur. Je l'en dégoûtai assez promptement.
Ma faveur était toujours la même. La reine me donnait toute confiance, et ne me permettait presque jamais de quitter Versailles. Mes manières étaient très circonspectes; je ne me prêtais qu'avec une extrême réserve aux préférences qui pouvaient être remarquées. La reine, au contraire, semblait afficher les bontés dont elle m'honorait et le crédit que j'avais sur elle. Les propos se renouvelèrent, et l'on disait hautement à la cour que j'étais ou que je serais bientôt son amant.
Mmede Guémené, qui nous voyaitsans cesse ensemble, en était plus convaincue que personne, et son extrême prévention pour moi lui faisait regarder comme un bonheur pour la reine de se donner à un homme dont l'attachement et le désintéressement ne la porteraient jamais qu'à des choses dignes d'elle. La reine marquait en effet à Mme de Guémené l'amitié la plus tendre et une confiance sans bornes. Elle semblait à tout instant vouloir lui faire une confidence
et s'arrêter avec embarras; elle lui parlait sans cesse de moi avec un intérêt et un plaisir qu'elle ne cherchait pas à cacher. Beaucoup de gens me demandaient ma protection près d'elle. Je les recevais très poliment, et les assurais que je n'avais point de crédit, et ne me donnais les airs de protéger personne. M. le comte d'Artois, thermomètre sûr de la faveur de la reine, ne se contentait pas de me traiter avec la plus grande distinction ; il en était, pour ainsi dire, au respect pour moi, ne pouvait s'en passer, et voulait tellement m'avoir avec lui, que c'était fort ennuyeux et souvent insupportable.
La reine aimait le gros jeu, et savait que cela ne plaisait pas au roi. Gela l'obligeait à cacher un peu celui qu'elle jouait, et à choisir dans un très petit nombre sur la discrétion de qui elle comptait.
Je lui représentai que cela était très mal fait et donnait lieu à des propos véritablement désagréables pour elle. Je l'exhortai à jouer dans les cabinets un jeu qu'elle pût jouer avec tout le monde et devant tout le monde, ajoutant que chez Mm8 de Guémené elle pourrait faire tout ce qu'elle voudrait. Ce conseil et celui d'être plus occupée du roi sont les seuls que je lui aie donnés. Elle les reçut avec cette grâce et cette tendre préférence qui accompagnaient toutes ses actions envers moi.
Comme je ne voulais pas paraître ne faire ma cour qu'à elle, je chassais assez souvent avec le roi ; ce qui m'ennuyait mortellement, et elle le savait bien.
Aussi ne manquait-elle jamais à chasser à cheval ces jours-là, ou à chercher à rencontrer la chasse en voiture. Le roi me renvoyait toujours près d'elle, et me disait d'y rester. Il paraissait approuver sa manière d'être avec moi, et y avait d'autant plus de mérite, que les propos tenus dans le public étaient venus jusqu'à lui; qu'il ne s'était pas contenté de très mal recevoir ceux qui avaient osé les lui répéter, mais que dès cet instant il avait commencé à me traiter infiniment mieux, et à être aussi honnête pour moi que son caractère pouvait le comporter.il apprit un jour, pendant l'hiver, que M. le comte d'Artois était sorti seul à cheval très matin; il en fut fort inquiet, et craignit quïl n'eût eu quelque querelle. On lui dit que j'étais avec lui, et il étonna beaucoup tous les gens qui l'entouraient en disant fort tranquillement : « Puisque M. de Lauzun est avec lui, je « n'ai plus d'inquiétude; il ne lui laissera pas faire « de sottises, et il eût averti la reine s'il en eût prévu « qu'il n'eût pu empêcher. » Voilà quelle était ma position dans le commencement de 1776. On verra dans la suite les intrigues et les tracasseries de toutes espèces qui suivirent ma faveur, et l'accompagnèrent environ un an, avant de l'anéantir tout à fait.
A la fin de 1775, je rencontrai au spectacle milady Barrymore, une de mes plus anciennes connaissances en Angleterre, mais que le hasard m'avait fait peu rencontrer dans les différents voyages que j'y avais faits. Elle était jolie, pleine d'esprit et de grâce;
je lui connaissais la réputation d'une mauvaise tête; elle me plaisait, et ne pouvait être dangereuse pour moi. Je fus chez elle plusieurs fois. Le vicomte de Pons y était établi, se donnait des airs sur elle qui ne paraissaient pas sans fondement. Je n'ai jamais aimé à aller sur les brisées de personne, et j'étais prêt à me retirer, lorsque M. de Saint-Blancard, mon cousin, me dit que milady Barrymore était charmante; qu'il ne fallait pas que M. de Pons l'affichât sans l'avoir, et que je devrais ou m'assurer de ses droits ou le faire chasser.
Cela n'était pas trop selon mon caractère. Cependant, comme elle me convenait, et que, loin d'avoir aucun inconvénient, la publicité de cette intrigue pouvait avoir des avantages dans un moment où les propos sur mon attachement à la reine devenaient trop forts, je me déterminai à demander à milady Barrymorre où elle en était avec le vicomte de Pons. Elle me jura qu'il ne se passait rien entre eux. Je me proposai : « et la reine? » me dit-elle en riant; je lui dis combien tout ce qu'elle pouvait penser à cet égardlà était absurde et mal fondé.
« Écoutez, me dit-elle, je suis plus jolie que la « reine, et trop jeune encore pour servir de prétexte « à personne. » J'eus assez de peine à lui persuader que je n'avais jamais songé à lui faire jouer un tel rôle; elle me crut enfin, appliqua pour me le prouver ses lèvres sur les miennes, et ne remit pas mon bonheur à un autre moment; signifia le lendemain
à M. de Pons qu'il était le maître de continuer à venir chez elle comme ami, mais que son goût pour moi ne lui permettait pas de souffrir qu'il s'y montrât avec aucune autre prétention; et en moins de vingtquatre heures j'eus une maîtresse plus authentiquement qu'il ne m'était jamais arrivé d'en avoir.
Cela réussit médiocrement à Versailles. Mme de Guémené était au désespoir de me voir une femme, et voulait me persuader que la reine en était fort affligée. La reine, en effet, parlait mal de lady Barrymore, et ne la traitait pas bien quand elle la rencontrait ; et sans se soucier beaucoup de moi, elle m'a toujours fait l'honneur de prendre en aversion les femmes auxquelles elle m'a cru attaché. Ma faveur cependant était plus grande que jamais, et j'allais très exactement à Versailles, la reine et M. le comte d'Artois ne pouvant pas faire un pas sans moi. Les tracasseries commencèrent alors, voici quelle fut la première :
J'étais allé au bal de l'Opéra avec milady Barrymore, qui n'en manquait pas un. Je ne savais pas que la reine y fût. Je la rencontrai; elle prit mon bras, me parla bas longtemps, et cela fut remarqué. Quelques jours après, gardant ma chambre, malade d'un gros rhume, M. d'Esterhazi vint me voir, et me dit qu'il était trop de mes amis pour ne pas m'avertir que la reine était mécontente de ma conduite ; que mes manières avec elle étaient trop empressées; que j'avais l'air de la suivre et d'en être amoureux; que
l'JO UN AMANT DE MARIE-ANTOINETTE
dernièrement encore, au bal de l'Opéra, on avait remarqué combien j'en étais occupé, et que cela l'avait embarrassée. Je demandai à M. d'Esterhazi ce qui lui faisait croire cela. Il me répondit que Mme de Lamballe, à qui la reine en avait parlé, le lui avait dit. Il me pria instamment de lui garder le secret. « Je ne puis vous le promettre, lui répondis- « je ; la reine doit à mon attachement pour elle de « ne pas me faire avertir par un tiers, lorsque j'ai eu « le malheur de lui déplaire. » M. d'Esterhazi me parut tout déconcerté, et très effrayé de la résolution où il me voyait d'écrire à la reine : il n'osa insister davantage, et sortit.
J'écrivis sur-le-champ à la reine, et lui rendis compte de notre conversation. Elle traita fort mal M. d'Esterhazi, me fit dire qu'elle l'avait prié très sèchement de ne pas la faire parler, et que j'avais bien dû voir que tout ce qu'il m'avait dit n'avait pas le sens commun.
Un grand bal au Palais-Royal que Mm8 la duchesse de Chartres donna à la reine fut, je crois, l'occasion de la première infidélité que me fit milady Barrymore, qui lut suivie de beaucoup d'autres. Du bal du Palais-Royal on allait se promener au bal de l'Opéra. Milady Barrymore monta dans la loge de M. le duc de Chartres avec M. le comte d'Artois, et Dieu sait ce qui s'y passa. M. le duc de Chartres, qui savait que j'avais lady Barrymore, me le dit le lendemain. Je lui en parlai; elle me répondit avec l'air de la vérité
qu'il était vrai qu'elle était montée en haut avec M. le comte d'Artois pour mieux voir le bal, que ce pouvait être une étourderie, une chose peu convenable, mais qu'il n'avait pas été question d'autre chose, et qu'elle était redescendue quelques minutes après. Je ne suis pas naturellement soupçonneux ; je n'étais pas jaloux; je la crus. Je découvrais chaque jour en elle plus d'esprit et de grâce, et elle était capable de suite, d'application et de raisonnements sérieux.
Je m'y attachais, j'étais au moment d'en être amoureux ; mais sa légèreté sa mauvaise tête, son défaut absolu de principes m'arrêtaient ; je n'étais cependant pas mécontent de sa conduite, lorsqu'un des gens de M. le comte d'Artois, qui avait été longtemps à moi et qui m'avait été fort attaché, crut me rendre un service et empêcher des tracasseries enm'avertissantqueM.lecomte d'Artois avait milady Barrymore en même temps que moi, et m'en donna des preuves. Choqué de sa fausseté, je voulus lui en faire des reproches ; elle les reçut avec un sang-froid qui me confondit. « J'en conviens, me dit-elle, et en vérité, « je vous l'aurais dit si je n'avais pas craint votre « chaleur et votre vivacité : mon intention n'a jamais « été de vous tromper. » Je voulus tout finir avec elle. « Lauzun,me dit-elle, vous avez tort de me quit- « ter. Vous me plaisez, vous me convenez, je vous « aime beaucoup ; mais la liberté m'est plus chère « que vous. Je ne vous la sacrifierai pas, je ne souf- « frirai point que mon amant soit un mari jaloux,
« gênant, impérieux et difficile sur ma fidélité. Je « me soucie peu de M. le comte d'Artois, j'y renon- « cerais sans peine ; mais je ne veux pas faire de « sacrifices, je vous le déclare. Je le garderai sans « en faire grand cas, et il s'en faut bien que j'aie « pour lui les sentiments que vous m'avez inspirés. « Tenez, ajouta-t-elle, en me montrant un portefeuille « qui était sur sa table, voilà toutes ses lettres; pre- « nez-les, gardez-les, faites-en tout ce que vous vou- « drez ; je vous jure que je ne ferai jamais le même « usage des vôtres. » J'étais étonné et ne répondais rien. Elle continua : «Ne nous brouillons pas, Lauzun, « pour si peu de chose ; les hommages du frère du « roi m'amusent, flattent peut-être mon amour-pro- « pre et ma vanité. Que voulez-vous ? c'est une en- « fance, c'est un joujou que je ne veux pas que l'on « m'ôte. Mais cela n'empêchera pas que toujours en « moi vous ne trouviez le plus tendre abandon, l'in- « térèt le plus vrai. Mon goût me porte vers vous, « j'en ai la meilleure opinion ; je vous promets que « jamais vous ne serez importuné de mon petit prince « qu'il ne prendra pas un seul des moments que j'ai « tant de plaisir à vous donner. Je n'ai pris à per- « sonne un intérêt aussi vrai, aussi vif qu'à vous ; je « ne veux pas être votre esclave, je serais bien fâchée « de n'être plus votre maîtresse. »
En parlant ainsi, milady Barrymore, nonchalamment couchée sur une ottomane, jolie comme le jour, à moitié déshabillée, m'inspirait des désirs, et le
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voyait bien ; ses bras passés autour de mon cou me penchaient sur elle, et je fus bientôt ivre de plaisir. « Vous me trouviez de J 'esprit, dit-elle en m'acca- « blant des caresses les plus voluptueuses ; vous en « avez beaucoup. Je sens que je serais beaucoup « plus heureuse si vous me convertissiez, si vous me « rameniez à vos principes; mais je ne l'espère pas. » On peut aisément imaginer que nous nous raccommodâmes.
Quanta M. le comte d'Artois, elle tint parole; je ne le rencontrai jamais. Sa conduite fut ce qu'elle m'avait dit qu'elle serait ; elle n'était pas exigeante; et tous les moments que je ne passais pas à Versailles, elle désirait que je les lui donnasse, avec une grâce infinie, et j'allais chez elle presque toutes les nuits. Les rendez-vous qu'elle donnait à M. le comte d'Artois ne me dérangeaient pas. Dans un des hivers les plus rudes que j'aie jamais vus en France, elle se divertissait à le faire attendre quatre ou cinq heures dans son cabriolet, au milieu de la place Louis- Quinze, et je ne sortais pas de chez elle un moment plus tôt. Je ne le savais ordinairement pas; et lorsque je paraissais en douter, elle faisait tout ce qui dépendait d'elle pour me retenir davantage : aussi le pauvre prince toussait-il d'une manière épouvantable. Il savait bien qu'il m'en avait l'obligation; il n'imaginait seulement pas que je fusse dans le secret.
Dans le commencement de 1776, M. de Saint- •Germain résolut de réformer toutes les légions au
moment où l'on croyait qu'il allait en augmenter prodigieusement le nombre. La reine le sut avant que cela fût public, et vint chez Mma de Guémené fort embarrassée de la manière dont elle me l'annoncerait. Je voyais bien que quelque chose la tourmentait ; mais je ne savais pas ce que c'était. Le duc d'Harcourt entra. « Je vous fais mon compliment, « me dit-il dans la conversation; car il paraît cer- « tain que M. de Saint-Germain augmente fort les « légions, et les porte à deux mille hommes. » La reine fit un cri, et sortit de la chambre. Mme de Gu émené, tout effrayée, la suivit. « Je suis au désespoir, « lui dit-elle; vous entendez ce que l'on dit des « légions? Eh bien, elles sont réformées. Votre ami « sera furieux, et rien ne l'empêchera de nous quit- « ter. — Il est en effet, dit Mme de Guémené, bien « attaché à sa légion ; mais si quelque chose peut le « retenir, c'est l'intérêt que Votre Majesté daigne « prendre à lui, et de l'apprendre de sa bouche. » Elle m'appela : « Suis-je assez malheureuse! me dit « la reine, les légions sont réformées.— Cet événe- « ment, répliquai-je, madame, me rendra ma liberté. « J'espère que la reine ne permettra pas que les « anciens et braves officiers de la légion royale soient « maltraités.» Elle m'interrompit.*; Ils auront d'excel- « lentes retraites ; je m'en suis déjà occupée. Et « vous, que ferez-vous? — Moi, madame; si je sers, « ce ne sera pas en France. — Ainsi, dit-elle, il aura « dépendu de M. de Saint-Germain de nous ôter
« l'homme sur qui je comptais le plus. » Je voyais des larmes dans ses yeux, j'en fus touché. « Non, lui « dis-je, un attachement ne dépendra jamais des « circonstances; vous disposerez encore une fois de « mon sort. Ce n'est plus le roi que je sers, c'est la « reine; qu'elle juge si j'ai envie de quitter son ser- « vice. » Elle me tenait la main sans me répondre, je la baisai plusieurs fois avec ardeur. Elle dit à Mme de Guémené, en me regardant : « J'étais bien « malheureuse en entrant ici, et j'en sors bien heu- « reuse. »
M. de Saint-Germain fut prendre ses ordres, et lui dit qu'il n'avait jamais eu l'intention de m'ôter les moyens de servir avec distinction, en réformant la légion royale ; qu'il désirait, au contraire, que je gagnasse à ce changement, et qu'il proposerait au roi de me donner un corps de 1.200 chasseurs à cheval. 11 envoya à M. le baron de Wimpffen, en qui il avait grande confiance, l'ordre de me l'annoncer et de m'en donner sa parole, en m'assurant que je ne ferais que conserver toute la légion royale sous un autre nom et considérablement augmentée. Je n'avais pas à me plaindre, et la reine fut fort contente.
Au bout d'environ quinze jours, M. de Saint-Germain renvoya le baron de Wimpffen me dire que le corps de 1.200 chasseurs à cheval qu'il avait eu l'intention de créer ne pouvant avoir lieu, il avait fait un arrangement pour que M. de Schomberg me
cédât la propriété de son régiment étranger de dragons. Cet arrangement était fait, à cela près que l'on n'en avait point parlé à M. de Schomberg, qui, comme de raison, refusa net au premier mot.
M. de Saint-Germain fut le premier à l'annoncer à la reine, en montrant le désir de me très bien traiter. Il dit que tout cela pouvait se réparer ; qu'il était très certain que M. de Chamboran se déferait avec plaisir de son régiment de hussards ; que, quelque condition qu'il y mît, il fallait la lui accorder, et me donner son régiment. M. de Saint-Germain me conseilla de porter moi-même à M. de Chamboran, à Sarreguemines, des propositions très avantageuses, et tâcher d'en revenir avec sa démission ; ce qui, disait-il, serait très aisé. Cela charmait la reine; elle aimait les hussards, et ce qui pouvait lui plaire le plus était de me voir un régiment hongrois.
Je fus à Sarreguemines avec la plus grande diligence. Loin d'accepter des conditions fort au-dessus de ses espérances, M. de Chamboran s'en offensa, et répondit à M. de Saint-Germain une lettre pleine de maximes et de bêtises, dans laquelle il déclarait qu'il ne se déferaitjamais de son régiment. On ne s'attendait pas à Versailles, au peu de succès de ma négociation. La reine, toujours charmante, pleine de grâce, me donna, à mon arrivée, un superbe sabre, et fut au désespoir quand elle apprit que je n'avais pas le régiment de Chamboran. Elle voulut alors demander au roi de trouver bon que l'empereur lui
donnât une garde noble hongroise, dont elle me destinait le commandement. Je lui représentai que, quelque flatteuse quefûtcette grâce, je serais obligé de la refuser, ayant au moins d'aussi grands inconvénients qu'une charge dans sa maison. Je ne parlai plus de ma fortune militaire, et quelques mois se passèrent sans qu'on s'en occupât.
L'affaire du comte de Guines fixa l'attention générale ; et voici comment elle se passa, et la part que j'y eus. Mm9 de Guémené donnait pendant le carnaval, tous les samedis des bals à la reine. On dansait dans deux pièces, et on jouait dans les autres. C'était dans le temps où on avait fait des noëls et des chansons épouvantables contre la reine. Heureusement je n'y avais pas encore été nommé ; mais les propos sur ma faveur devenaient chaque jour plus inquiétants, et je ne pouvais douter que mes ennemis n'espérassent en tirer parti pour me perdre. Je jouais au quinze avec M. le comte d'Artois, M. le duc de Chartres et deux autres personnes. Mme de Guémené entra dans la chambre, avec l'air d'une personne qui vient d'apprendre un grand malheur ; elle s'approcha de moi et me dit : « Quittez le jeu sur-le-champ, j'ai quel- « que chose d'important et de pressé à vous dire. »
Je fus convaincu que l'ordre de m'arrêter était donné, et que j'allais être mis à la Bastille. Je me levai et je la suivis. Elle me dit que le comte de Guines était rappelé de son ambassade d'Angleterre de la manière la plus humiliante ; qu'il était accusé
d'avoir agi contre ses instructions, et d'avoir fortement compromis la cour de France relativement au pacte de famille. M. de Choiseul, qui s'était toujours beaucoup intéressé au comte de Guines, disait qu'il était inexcusable, et que s'il était son fils il ne demanderait d'autre grâce que la certitude que son procès ne lui fût pas fait, et qu'il consentirait de bon cœur à ce qu'il fût pour longtemps à la Bastille.
Il me paraissait impossible que le comte de Guines pût avoir fait de si grandes sottises, et je résolus de le servir encore une fois sans attendre plus de reconnaissance. La reine et le duc de Goigny arrivèrent; et il fut décidé qu'elle abandonnerait le comte de Guines, et ne s'en mêlerait en aucune façon. J'osai m'y opposer avec force, et représenter que la reine ne devait pas abandonner aussi facilement un homme à qui elle avait marqué un intérêt aussi décidé. Le duc de Goigny insista fortement pour que la reine ne s'en mêlât point; et j'osai répondre plus fortement encore. Je dis que je n'étais assurément pas d'avis que la reine demandât grâce pour le comte de Guines ; mais que je croyais que la reine devait lui faire obtenir d'être entendu avant que d'être jugé. J'ajoutai que sans cette faveur il serait impossible aux plus fidèles serviteurs de la reine décompter sur ses bontés et sur son intérêt ; et que je pouvais juger par moi-même de l'effet que tout cela ferait sur tous les autres. « En voilà assez, dit la reine, je suis « décidée et convaincue. Je suivrai l'avis de M. Lau-
« zun ; oui, répéta-t-elle d'une manière charmante, « je ferai de bon cœur ce que vous jugerez conve- « nable dans cette affaire. » Elle rentra dans le bal. Mme de Guémené était revenue à mon avis dès le commencement de la conversation ; mais le duc de Coigny sortit mortellement choqué.
Le comte de Guines revint de Londres ; il fut écouté et justifié de la dernière inculpation. La reine obtint que le roi lui écrirait qu'il était content de sa conduite, et lui donnerait le brevet de duc. Elle l'envoya chercher pour la première fois (car elle ne l'avait pas vu chez elle jusqu'alors), vers neuf heures du matin, pour lui annoncer une si bonne nouvelle et lui remettre le titre du roi ; elle lui dit : « Portez tout cela « sans perdre de temps à M. de Lauzun, car vous lui « devez plus qu'à personne la réussite de vos affaires. « Priez-le en même temps devenir sur-le-champ chez « moi. »
J'avais joué une partie de la nuit, et j'étais encore dans mon lit, M. de Guines me fit éveiller, et me marqua la plus vive reconnaissance. Je m'habillai promptement, et je montai chez la reine. — Eh bien ! « êtes-vous content, me dit-elle;etai-je bien suivi vos « avis ? — Puis-je ne pasêtre enchanté, lui répondis- « je, de vous voir juste et bienfaisante! — M'emploie- « rez-vous, continua-t-elle, toujours pour les autres ? « et ne me sera-t-il jamais permis de rien faire pour « vous ? — Non, Madame; vous connaissez ma pro- « fession de foi ; j'y tiens plus que jamais. — Fière,
« bizarre, extraordinaire créature ! Gela m'impatiente, « cela m'afflige encore davantage. » Et elle sortit.
Le commencement du printemps ramena les courses ; j'avais beaucoup de chevaux engagés, pour lesquels la reine pariait toujours, quoique dans sa société on le trouvât mauvais. Dans les premiers jours d'avril, je fis courir un cheval contre un de ceux de M. le duc de Chartres, pour une somme fort considérable, beaucoup trop sans doute. La reine s'en occupa beaucoup, vint à la course, et un moment avant le départ des chevaux, me dit : « J'ai tant de « peur, que si vous perdez, je crois que je pleure- « rai. » Cela fut remarqué et blâmé. Mon cheval gagna assez facilement, et le public, qui m'aimait mieux que M. le duc de Chartres, m'applaudit longtemps. La reine en parut transportée de joie. J'eus toutes les peines du monde à l'empêcher d'avoir des chevaux de course, et de monter à cheval à l'anglaise. Ce fut, je crois, la plus grande preuve de mon crédit sur elle.
Quelques jours après, à une chasse du bois de Boulogne, la reine remarqua un très joli cheval sous un piqueur anglais qui me suivait, et à qui elle parlait souvent; elle lui demanda s'il était sage et s'il serait bon pour une femme. Le piqueur répondit qu'il n'en connaissait pas de meilleur et de plus charmant. La reine me dit qu'elle voulait l'avoir. Je lui répondis tout bas, en plaisantant, que je ne voulais pas le lui donner; elle appela mon piqueur, lui dit de chan-
ger de cheval avec un des siens, et me dit : « Puisque vous ne voulez pas me le donner, je le prends. » Le duc de Goigny s'approcha encore à temps pour entendre ces dernières paroles, qui le scandalisèrent prodigieusement (ce sont ses propres termes).
Ma faveur paraissait ne pouvoir plus augmenter, et n'était en effet pas loin de décliner. Le roi commençait aussi à me traiter fort bien, lorsque M. de Saint-Germain, après avoir manqué successivement à tous ses engagements envers moi, m'offrit enfin le commandement du régiment royal de dragons, qui passait pour le plus insubordonné et le plus mauvais qui fût alors au service. Je le refusai froidement et sans humeur.
Le roi m'envoya chercher à Marly, me parla encore avec une bonté, un intérêt auxquels il m'était impossible de n'être pas sensible; il exigea de moi de prendre le commandement du régiment royal de dragons, me promit de me donner en propriété le premier régiment étranger à pied ou à cheval qui viendrait à vaquer ou à être créé, et dit en sortant à M. de Saint-Germain: « Tout est arrangé, Lauzun « prend le régiment royal. » M. de Saint-Germain me promit de me laisser choisir mes garnisons, et faire tout ce que je jugerais convenable et ajouta que, quoique le prix de ce régiment fût de 40.000 écus, le roi me le donnerait sans rien payer.
Dans la fin de la même semaine, la reine apprit à Marly que Mms de Lamballe, encore son amie intime,
était malade de la rougeole à Plombières. Elle en fut dans la plus vive douleur, et crut qu'on lui cachait l'état dangereux de son amie. Rien ne pouvait la rassurer : je lui offris d'aller à Plombières avant de me rendre à mon régiment, et de lui envoyer les nouvelles les plus exactes. Elle accepta avec reconnaissance, passa la journée du lendemain à écrire et à me donner un gros paquet dans lequel elle me dit qu'elle parlait beaucoup de moi. Je partis sur-lechamp, et j'arrivai à Plombières, où je trouvai Mmela duchesse de Grammont, qui, ne doutant point que je n'eusse plus de crédit que jamais, me fit les plus fortes avances de toutes espèces et fit tout ce qui était en son pouvoir pour découvrir si mon voyage n'avait pas quelque cause secrète.
Mme de Lamballe, qui se portait bien, écrivit ellemême à la reine, à qui j'envoyai la lettre par un courrier, et je partis pour Sarreguemines, où je devais assister à la réforme de la légion royale, avant de joindre le régiment royal. Je ne pus quitter de si braves gens, sur rattachement de qui je comptais autant, sans la plus grande peine. Notre séparation fut véritablement touchante.
Je me rendis à Sarrelouis, où mon nouveau régiment était en garnison, et je fus fort étonné, en y arrivant, d'apprendre que M. le comte de Saint-Germain, pour soutenir davantage sa conduite avec moi, me faisait payer 10. OOOécus le régiment qu'il m'avait donné pour rien. Le régiment royal, négligé depuis
trente ans par tous ses chefs, et à qui toute subordination était inconnue, me vit arriver avec une extrême frayeur, mais nous fûmes bientôt fort bien ensemble: je n'ai point vu de corps de meilleure volonté ni qui désir plus de bien servir.
Je ne puis passer sous silence une aventure assez plaisante qui m'arriva pendant que j'étais en garnison à Sarrelouis. Il y avait à une demi-lieue de la ville un chapitre de chanoinesses appelé Loutre. L'abbesse était une fille de qualité d'Allemagne, et son chapitre était généralement bien composé. On y trouvait quelques jeunes et jolies personnes. Entre elles s'élevait une grande et belle M11" de Surin, que l'innocence la plus pleinede grâce rendait charmante. Il n'y avait point de société; j'allais souvent au chapitre, et Mlle de Surin me plaisait tous les jours davantage. Elle me marquait beaucoup de préférence, qu'avec toute autre j'aurais pris pour des agaceries; un genou à table rencontrait souvent le mien ; elle me marchait sur le pied à tout moment, et dès que nous étions seuls quelques instants m'embrassait de la meilleure amitié du monde. J'eus de grandes tentations d'en proflter. Je fus arrêté par la manière dont l'abbesse, Mma de Wartensleben, me parlait continuellement de l'innocence de M119 de Surin et de la pureté de son cœur. Il me parut qu'il serait horrible d'abuser de l'inexpérience d'une jeune fille de qualité, et de risquer de la perdre. Je continuai donc à être encore de la même circonspection:
je me livrai sans scrupule aux agaceries d'une petite Mme Dupresle, mariée à Luxembourg, qui était laide, mais aimable et gaie. J'appris au mois d'octobre, en partant de Sarrelouis, que cinq ou six officiers de mon régiment avaient couché avec cette innocente MUe de Surin, et qu'elle n'avait pas craint d'en laisser la preuve dans leurs mains par des lettres très claires.
Je reçus à Sarrelouis un courrier de Mme de Guémené, qui m'écrivait de la part de la reine, et mandait que Mm8 la comtesse Jules de Polignac avait demandé à la reine la survivance de M. de Tessé et l'adjonction à sa place de premier écuyer de la reine pour son mari; que, quoique cet arrangement ne fût possible qu'à des conditions qui ne pouvaient certainement pas me convenir, la reine, qui se regardait comme engagée avec moi, ne voulait pas terminer cette affaire sans mon consentement et sans savoir si cela ne me serait pas désagréable. Je répondis comme je le devais à la reine et à Mme de Guémené, que je n'avais jamais eu la moindre prétention sur cette place, et que j'étais enchanté qu'elle pût en disposer en faveur de son amie. Je fis tout ce que je pus pour que ma lettre exprimât exactement et gaiement que l'arrangement projeté par la reine ne me déplaisait en aucune façon.
Je retournai à Paris au commencement d'octobre. Je fus le lendemain à Choisy, où était le roi; la reine me reçut parfaitement bien, montra une grande joie
de me revoir, et me parla bas longtemps. Je sortis de la chambre; et lorsque je rentrai j'eus le temps d'entendre le duc de Goigny disant à la reine, assise auprès de la porte : « Vous n'avez pas tenu votre « parole; vous aviez promis de ne pas lui parler beau- « coup et de le traiter comme tout le monde. » Il ne me fut pas difficile de deviner qu'il parlait de moi. Quelques instants après la reine vint me parler, et je lui dis : « Prenez garde, vous vous ferez gronder « encore une fois. » Elle fut embarrassée, et finit cependant par en convenir et en plaisanta avec moi.
L'apparence d'une guerre prochaine faisait penser à se mettre en mesure dans l'Inde. On avait fait demander des mémoires à M. de Bussy, qui y avait été longtemps. Cela me tenta. Je lui en fis parler par M. de Voyer,qui avait depuis dix ans la plus tendre amitié pour moi, et M. de Bussy voulut bien désirer de m'avoir pour second. Je le dis à la reine, qui s'y opposa fortement, et montra la plus vive douleur, me dit qu'elle n'y consentirait jamais, et refusa net d'en parler au roi. Je n'avais pas d'autre ressource, car je n'avais jamais vu M. de Maurepas, que la reine n'aimait pas et chez qui elle ne m'avait jamais permis d'aller.
Pendant le voyage de Fontainebleau, je jouissais de la plus ridicule faveur dont on puisse se former une idée ; car la reine m'aimait plus que jamais, se mourait de peur de sa société, qui me détestait, paraissait uniquement occupée de moi quand elle
n'était pas observée, et quand on la regardait elle n'osait souvent me dire un mot, et en convenait assez plaisamment avec moi. Je la pressais de me laisser aller dans l'Inde; c'était le moyen de tout arranger; elle continuait à le refuser avec la même opiniâtreté. Sa société croyait mon crédit fort diminué, et s'en applaudissait.
Il y eut dans le mois de novembre une fameuse course d'un cheval de M. le comte d'Artois, contre un cheval de M. le duc de Chartres. La reine pariait contre M. le duc de Chartres, et moi, contre M. le comte d'Artois. Il perdit, et, en sortant de la course, la reine me dit :« Oh monstre! vous étiez sûr de « gagner.» On l'entendit. Cette manière familière de me parler alarma : on craignit de s'être trompé. Les intrigues redoublèrent. La société de la reine et celle de M. le duc de Choiseul, qui s'y joignit d'une manière subalterne, se crurent perdues si elles ne me perdaient pas.
J'avais alors des dettes considérables, et, quoi que l'on en ait dit, cela n'était pas fort extraordinaire. Mma de Lauzun ne m'avait apporté que 150.000 livres de rentes. Je désirais qu'elle fût magnifique. Nous attendions tous deux une fortune très considérable, et l'avenir ne pouvait nous causer d'inquiétude. Mes affaires avaient été mal faites pendant ma minorité. On avait fait pour moi des marchés détestables, sur lesquels j'avais énormément perdu. Beaucoup de négligence, beaucoup plus de penchant à la dépense
qu'à l'ordre, depuis dix ou douze ans que j'étais dans le monde, m'avaient dérangé. Je devais environ 1.500.000 livres, sur une fortune de plus de quatre millions. Mes créanciers ne me pressaient pas, et consentaient de bon cœur à attendre le temps où je pourrais les payer sans me gêner. Je les avais tous vus à mon retour de Fontainebleau, espérant alors aller dans l'Inde.
Ils avaient tous été contents des arrangements que je leur avais proposés; et j'étais aussi tranquille que si je n'eusse pas eu de dettes, lorsque des gens officieux achetèrent de mes créanciers la plupart de mes dettes. Ils désiraient tant d'acquérir de tels titres, qu'ilsont donné à quelques-uns dix pour cent de plus que leurs créances. On me fît tout signifier en même temps chez le suisse de Mma la maréchale de Luxembourg, chez qui je n'avais jamais logé et chez qui on savait parfaitement bien que je ne logeais pas. On y fit signifier ensuite un effet de 100.000 livres payable dans huit jours; objet pour lequel le propriétaire m'avait proposé de placer sur moi cette somme, et avait pris jour pour faire le contrat de l'échéance de l'effet.
Quand tout cela fut suffisamment bien arrangé, MmB la maréchale de Luxembourg m'envoya chercher, voulut m'effrayer, et me dit qu'il ne me restait rien au monde : je lui répondis que cela n'était pas vrai; elle fut embarrassée de voir que je savais mieux mes affaires qu'elle ne l'avait supposé. On me dit,
pour m'effrayer, que ma famille pouvait me faire interdire ou peut-être me faire enfermer. J'assurai très respectueusement Mme la maréchale que je ne craignais ni l'un ni l'autre ; elle me dit que l'on viendrait saisir les meubles de Mm9 de Lauzun pour les 100.000 francs qu'il fallait payer dans huit jours, et que la seule ressource qui me restait était d'abandonner entièrement ma fortune et ma personne à ma famille, qui voudrait bien disposer de l'une et de l'autre. Je refusai, j'assurai Mm9 la maréchale que les 100.000 francs seraient payés et qu'on ne saisirait pas les meubles de sa petite-fille. Je sortis et la lais sai assez mécontente de moi.
Quant à Mme de Lauzun, elle était dans un embarras qui pensa me faire rire deux ou trois fois, quoique je n'en eusse guère envie. Elle aurait voulu paraître très sensible et très généreuse, mais elle ne voulait pas que cela pût lui coûter ni l'engager à la moindre chose. Gela gêna beaucoup tout ce qu'elle allait dire de beau et de touchant ; elle prit donc le parti de se taire et de se coiffer.
Je fus chez mon père, je lui dis ce qui venait de se passer, et le priai de ne pas s'en mêler, lui demandant seulement de m'avertir si on lui proposait de me faire enfermer ou interdire ; ce parti, qui ne le compromettait pas et ne devait rien lui coûter, lui convint beaucoup.
En le quittant, je fus chez mon homme aux 100.000 francs, et lui reprochai vivement son mauvais
R [E-ANTOMIETTE [D'AUTRUCHE
La reine de France d'après une médaille autrichienne
procédé. Il en convint, et me dit qu'on lui avait acheté si cher cet effet payable dans huit jours, qu'il n'avait pu refuser un marché si avantageux. Je ne lui cachai pas combien les suites en avaient été fâcheuses pour moi. Il voulut réparer le mal qu'il avait fait volontairement. Il me proposa très honnêtement de me prêter 100.000 francs au terme que je voudrais pour retirer cet important effet, ce qui fut exécuté sur-lechamp.
Je m'occupai le lendemain d'assembler tous mes créanciers, que je trouvai très disposés à faire tout ce qui me conviendrait, à l'exception de ceux qui l'étaient devenus depuis peu en achetant d'anciennes créances. Le nombre en était peu considérable, et j'eus heureusement assez d'argent pour les payer. Mon projet était de vendre mes terres le plus promptement possible, de payer mes dettes, de voyager avec beaucoup d'économie et de placer en rente viagère sur ma tête et sur celle de Mme de Lauzun, de manière à n'être pas obligée de rien diminuer de sa dépense.
M. de Voyer vint me voir, et me dit, avec sa simplicité ordinaire : « On vous a dit ruiné sans res- « sources : j'ai de la peine à le croire ; mais enfin « cela se peut, et voici ce que j'ai à vous proposer. « J'ai une terre qui s'appelle la Guerche, à quatre « lieues des Ormes ; la maison est très logeable, et « suffisamment bien meublée. Je vous offre la terre « et le revenu pour aussi longtemps que vous le vou-
« drez : je le puis sans me gêner. Si l'argent de la « terre vous convient mieux; on m'en offre un mil- « lion, je vous le donnerai, et vous en disposerez ; je « ne veux d'ailleurs savoir aucun détail. Je n'entends « pas les affaires beaucoup mieux que vous. » Je sentis vivement ce que M. de Voyer voulait faire pour moi. Je le refusai, n'en ayant pas besoin, et l'assurai que je m'adresserais à lui plutôt qu'à aucun de mes parents. Le sacrifice n'était pas grand ; car aucun ne me demanda s'il pouvait urètre de quelque secours. Je craignis que Ton ne donnât au roi contre moi des préventions difficiles à détruire, je me déterminai à lui écrire et à lui envoyer l'état de ma fortune et celui de mes dettes.
Je fus à Versailles prier la reine de remettre ma lettre au roi. Elle me reçut d'un air contraint et embarrassé, me dit que Mme de Lauzun était bien à plaindre, et que sa conduite était bien noble et bien sensible. Je lui répondis que je ne doutais pas assurément que Mme de Lauzun ne montrât de la noblesse et de la sensibilité dans toutes les occasions où cela serait nécessaire ; mais que je ne la mettrais jamais à l'épreuve pour de l'argent. La reine me demanda, en rougissant, ce que l'on pourrait faire pour moi, et m'offrit sa protection, un peu trop en reine pour la contenance. Je lui demandai pardon de l'avoir importunée du détail de mes affaires particulières. Je la laissai dans un embarras dont je fus au moment d'être peiné.
Je montai chez M. de Maurepas, à qui je n'avais jamais parlé. Je lui expliquai en peu de mois ma situation, et le priai de remettre ma lettre au roi. 11 me rép( ndit, avec beaucoup de grâce: « Il n'y a « pas de temps à perdre; je vais sur-le-champ chez « le roi, attendez-moi. » Il revint au bout d'un quart d'heure, et me dit que le roi avait été sensible à ma confiance et lui avait ordonné de m'assurer que je pouvais compter sur sa protection et sur son intérêt, dont il voulait bientôt me donner des preuves. M. de Maurepas m'assura que, comme une partie de ma fortune avait été employée au service du roi, Sa Majesté avait l'intention de me donner une somme d'argent considérable et une forte pension. Je lui dis que je les refuserais toutes deux; que je n'en avais pas besoin, et que ce qui me restait était plus que suffisant à mon ambition. Je restai au coucher du roi. qui me traita parfaitement bien.
Je revins à Paris. J'appris que M. de Guines m'avait donn^', sans que je les eusse, tous les torts qui pouvaient rendre Mmo de Lauzun intéressante. Je me permis d'en faire quelques plaisanteries. Il vint chez moi; il m'écrivit, et je traitai toutes ses déniai clies avec le mépris qu'elles méritaient.
J'appris avec beaucoup plus de chagrin que M. le duc de Ghoiseul, à l'intérêt de qui mon constant attachement me donnait quelques droits, en parlait de la manière la plus choquante. Quant à Mm0 la duchesse de Grammont, elle dit, avec modération, que
j'étais un menteur et un fripon. Je me crus alors inutile dans la société de M. le duc de Choiseul et de madame sa sœur, et j'y renonçai absolument. J'en fus affligé pour Mme la duchesse de Choiseul, que j'aimais tendrement et de qui je n'avais eu qu'à me louer; mais ne voyant point M. le duc de Choiseul, je ne pouvais aller chez Mm9 de Choiseul. M. le duc de Choiseul et Mme de Grammont dirent que j'étais un ingrat. M. le duc de Choiseul n'avait jamais rien fait pour moi; je lui avais donné les plus grandes marques d'attachement. Il avait mangé le bien de Mme de Choiseul, dont je devais hériter; il m'accablait dans le temps où j'étais malheureux. Le procès n'était pas difficile à juger.
On répandit que j'avais mangé tout le bien de Mme de Lauzun et vendu ses diamants, que j'avais fait des billets et pris des engagements sur la vie de mon père, de M. le maréchal de Biron, de Mme de Choiseul et de Mme de Luxembourg. Il m'était important de démontrer la fausseté de toutes ces imputations. Cela n'était pas difficile.
Je vendis mes terres à M. le prince de Guémené, à la charge de payer une partie de mes créanciers à qui cet arrangement convenait. Je vendis beaucoup d'effets sur le roi, qui perdaient moitié. Je finis tout en moins de six semaines. Je me séparai de biens d'avec Mme de Lauzun, et je prouvai bien clairement qu'on ne lui avait jamais proposé de signer pour moi depuis le jour de notre mariage. Les fonds néces-
saires pour répondre de toutes les conditions comprises dans notre contrat de mariage déposés, il me restait 80.000 livres de rente viagère placées sur M. de Guémené, un fonds libre d'environ 500.000 fr. et une assez jolie maison, qu'à la vérité je n'avais qu'à vie.
Je voulus partager ce que j'avais avec MmC de Lauzun; elle s'y refusa. Mme de Luxembourg voulut la retirer chez elle, ne lui permit pas même de garder les diamants que je lui avais donnés: on me les renvoya; je ne voulus pas les recevoir. Ils furent déposés chez un notaire.
La reine continuait à me bien traiter ; il n'était cependant pas difficile de voir que ma faveur était absolument tombée. On avait déjà eu soin de lui dire que je m'étais joint à M. de Maurepas pour intriguer contre elle. Il est vrai que ce ministre m'avait pris dans la plus grande amitié, et commençait à me marquer de la confiance.
Telle était ma situation au commencement de 1777. Rien ne m'arrêtait plus, et je n'avais pas perdu le désir d'aller dans l'Inde, quoique M. de .Maurepas voulût m'y faire renoncer. Je me joignis à M. de Bussy. Je rédigeai ses mémoires, qui étaient bons, mais mal écrits. On convenait de tous les avantages de ce qu'il proposait ; mais on ne finissait pas.
Lady Barrymore, que j'avais abandonnée à beaucoup d'amants, était retournée en Angleterre. Le bruit de ma ruine la fit revenir à Paris ; elle m'en-
voya chercher. « Écoutez, me dit-elle, et ne m'inter- « rompez pas. On vous dit ruiné; je suis riche, jeune « et indépendante : je viens vous proposer de par- « tager votre sort et de disposer de ma fortune ; je « voyagerai avec vous, où vous voudrez ; et pour « aussi longtemps que vous voudrez. Ne craignez « pas la légèreté de mon caractère : rien ne me pro- « met autant de plaisir et de bonheur que ce plan. « Je veux que vous preniez sur moi l'autorité du « mari le plus absolu et le plus sévère; je sens que « je ne chercherai jamais à m'y soustraire. » J'embrassai, je remerciai lady Barrymore, que j'affligeai beaucoup en la refusant. Ce fut dans ce temps que Mm0 de Genlis et Mmf> de Potoska voulurent, sur les débris d'un ordre de Pologne, établir en France l'ordre de la Persévérance.
J'avais donné en Pologne môme trop de preuves de mon caractère romanesque pour que l'on ne m'admît pas sans épreuves. Les statuts de l'ordre étaient charmants. 11 devint très nombreux, très à la mode, très bien composé. Des gens distingués, âgés et raisonnables, se firent une gloire d'y être admis. Une immense tente de bois qui était au milieu de mon jardin en devint le temple. La reine, avide de toutes les nouveautés, désira vivement y venir : on tâcha de l'en éloigner ; et, comme de raison, ce désir s'augmenta. Elle fut au moment de nous envoyer proposer de faire avouer notre ordre par le roi, et de nous faire donner par lui la permission de porter en uni-
forme de service, même près de sa personne, l'écharpe violette de noire ordre. Toute sa société trembla de voir la reine dans un ordre de chevalerie à la tête duquel j'étais ; ce qui paraissait le plus grand de tous les dangers.
Notre grand-maître n'était pas nommé. Notre première loi disait que ce devait être un prince souverain ou d'une maison régnante, distingué des autres par quelques grandes actions. Monsieur, frère du roi, crut alors devoir se présenter pour être grand-maître : il fut unanimement refusé. Nous lui répondîmes que nous ne nommions pas à cette place, ne doutant pas que Monsieur ne remplît bien promptement les conditions prescrites par les statuts. Monsieur se choqua, On fit de mauvaises plaisanteries sur notre ordre, on le tourna en ridicule, et la reine n'y pensa plus.
Une jeune dame de Fandoas, sœur de la baronne de Crussol, à qui l'on ne connaissait encore d'amant que M. de Nassau, qu'elle n'avait plus, me marqua de l'intérêt dans nas assemblées. Une belle peau, de jolis yeux, de jolis cheveux, plus de naïveté que d'esprit, la rendaient alors assez agréable. Nous fûmes promptement arrangés mais cela ne put durer longtemps. M. de Fandoas était si jaloux, elle était si imprudente, que, dans la crainte d'un éclat que rien n'empêchait sans cela, je fus obligé de rompre avec elle.
Fanny Harland, dès qu'elle me sut persécuté, ruiné, m'écrivit : « Venez me voir, j'ai un amant, rendez-moi
« mon ami. » J'y courus, et Fanny me reçut avec cette amitié tendre qu'elle m'a conservée jusqu'à la lin de sa vie. Elle me dit que M. Edouard Dillon était fort amoureux d'elle et en était aimé. Je revis Fanny tous les jours; j'étais triste, ennuyé, entouré d'objets désagréables, et les soins de Fanny charmèrent mes peines et furent une grande consolation pour moi. M. Edouard Dillon désirait fort l'épouser; il était sans fortune. M110 Harland devait, dans tous les cas possibles, en avoir une assez considérable, et la mort de son frère âgé de huit ou dix ans, pouvait la rendre un des plus grands partis qu'il y eût en Angleterre. Marianne avait un grand crédit sur sir Robert Harland, son père, homme austère et passablement difficile à vivre. J'écrivis à Marianne qu'il fallait qu'elle tachât de ramener son père et sa mèreà Paris, afin que nous puissions concerter ensemble ce qu'il faudrait faire pour marier Fanny à M. Edouard Dillon. Marianne, dont le cœur était bon et qui aimait véritablement sa sœur, me répondit qu'elle ferait tout ce qui dépendrait d'elle, et qu'elle espérait arriver bientôt à Paris avec toute sa famille. Lady Harland vint en effet quinze jours après avec Marianne: quelques affaires retinrent sir Robert Harland à Londres.
La bonne maman fit connaissance avec M. Edouard Dillon, qui lui plût aussi; elle le prit sous sa protection, et écrivit à son mari en sa faveur. Marianne écrivit à son père, qui marqua pour un homme sans fortune beaucoup moins de répugnance que nous ne
l'avions craint. Il fut impossible de rien obtenir du roi en faveur du mariage de M. Edouard Dillon ; mais M. de Maurepas me promit de s'en occuper et de lui faire obtenir une des premières grâces dont il serait susceptible. Pendant ce temps-là, ma conduite avec Marianne fut de la plus grande circonspection, et nous n'eûmes rien à cacher à la bonne maman.
Le mariage de Fanny était en bon train lorsque je fus obligé de joindre mon régiment en quartier à Vaucouleurs, le lieu le plus triste de toute la Champagne, et par conséquent de tout l'univers. Au bout d'un mois, je reçus une lettre de Fanny, qui me mandait que tout était terminé, et qu'elle devait sous peu de jours être mariée à Haute-Fontaine. J'allai à Nancy demander à M. de Stainville sous les ordres de qui j'étais, la permission d'aller à Haute-Fontaine pour quelques jours. J'y arrivai le surlendemain du mariage de Fanny, qui avait déjà eu le plus grand succès auprès de Mme de Roth et de Mme Dillon. Je ne la trouvai pas en très bonne santé ; mais elle me parut heureuse, et me montra la plus grande joie de me revoir, Elle devait passer l'automne en Angleterre ; elle me fit promettre d'aller l'y joindre au mois d'octobre. Marianne fut charmante pour moi ; comme l'on croyait que nous ne pensions plus l'un à l'autre, on nous laissa beaucoup de liberté.
Un jour que je me promenais à cheval dans la forêt de Compiègne, assez loin du reste de la com-
pagnie, elle me dit ; « Lauzun,à présent que ma sœur « est mariée, nous pouvons parler de nous. Savez- « vous que je vous aime plus que jamais, et que je « crois que c'est pour toujours. » Je ferai grâce à celle pour qui je continue ces Mémoires du reste de de la conversation, qui fut fort longue et fort tendre. Je me contenterai de dire que nous nous promîmes de nous écrire avec la plus grande exactitude, et que nous ne manquâmes point à notre parole. Lady Harland retourna en Angleterre, et moi à mon régiment.
J'y menais une vie assez douce, plus tranquille qu'agréable, ce qui me convenait mieux qu'à personne. M. et Mme la comtesse de Salles, qui habitaient pendant l'été une assez belle terre à un quart de lieue de Vaucouleurs, y vinrent. Je fus, selon l'usage, y faire une visite de corps. M. de Gouy, frère de Mme de Salles, était capitaine à la suite de mon régiment. Je fus parfaitement bien reçu. On nous donna de grands dîners, des bals, des fêtes. Mme de Salles vint me rendre ma visite à cheval, en uniforme de dragon, avec des culottes de peau. Il n'en fallut pas davantage pour me dégoûter à jamais d'une femme. Cela ne suffit cependant pas pour m'empêcher d'avoir celle-là, qui n'était ni jolie ni aimable, et qui avait un ton épouvantable. Je m'en repentis sur-le-champ, et ne me le pardonne pas encore. Cette liaison me devint insupportable. Je cherchai avec empressement quelque moyen de la rompre.
M. de Stainville vint voir mon régiment, le trouva
déjà instruit selon la nouvelle ordonnance, à laquelle il avait travaillé, en fut content, me pressa de venir aux manœuvres de la garnison de Nancy, ce que j'acceptai. Je trouvai à Nancy plusieurs Anglaises. Une milady Blower,dont M. de Liancourt était fort amoureux et qu'il s'efforçait de paraître avoir; et une petite Mme de Brown, extrêmement jolie et fort ressemblante en très beau à la reine, dont M. de Stainville était fort occupé ; mais malheureusement elle ne parlait pas un mot de français, ni lui un mot d'anglais. J'étais presque le seul homme de la garnison avec qui elle pût causer ; cela nous lia très intimement, et pour lui plaire, M. de Stainville me permettait peu de quitter Nancy. J'aimai cette charmante petite femme ; mais je fus assez sage et assez honnête pour ne pas le lui dire, sachant tous les dangers qu'un amant français pouvait avoir pour elle. Elle me devina, me le dit avec une candeur dont je n'ai presque pas vu d'exemple ; elle ajouta qu'elle m'aimait aussi. Ma vertu ne put aller plus loin, je profitai de son goût et de sa sincérité ; nous succombâmes tous deux ; mais je fus si prudent, je veillai tellement sur ma conduite, que personne au monde n'en eut le moindre soupçon. Je ne jouis pas longtemps d'un commerce si doux. La pauvre petite Mma Brown eut une fièvre maligne dont elle mourut, et me laissa pénétré de la plus vive douleur.
Je retournai à mon régiment. Mm0 de Salles n'était heureusement plus dans sa terre. Mme Edouard Dillon
était partie pour l'Angleterre en bien mauvaise santé ; elle m'écrivait assez souvent. Marianne m'écrivait toutes les postes sans jamais y manquer. Elle paraissait ne plus avoir d'autre plaisir. Dans le courant de septembre, ses lettres devinrent inquiétantes. Elle me manda enfin que sa sœur était dans le plus grand danger, que les médecins commençaient à désespérer de ses jours, et que je n'avais pas de temps à perdre si je voulais la voir encore. M. de Stainville me permit de partir sur-le-champ, et j'arrivai à Londres le ltr octobre.
J'y trouvai une lettre de Mme Edouard d'assez ancienne date, qui désirait avec ardeur me voir avant que de mourir, et qui disait avoir à me confier des secrets importants qui ne pouvaient être confiés qu'à moi. On me remettrait, après sa mort, disait-elle, une cassette remplie de papiers intéressants qui serviraient du moins à justifier sa vie tout entière. J 'allais partir pour le comté de Suffolk, où Mme Dillon était malade chez son père, lorsque je reçus une lettre de milady Harland qui me mandait que sa fille était mieux, que les médecins lui ordonnaient les eaux de Bristol, que toute la famille comptait partir incessamment et me prendre à Londres. Le surlendemain, j'eus une lettre de Marianne qui m'annonçait la mort de sa sœur. Je reçus en môme temps une lettre presque illisible de la pauvre Mme Edouard, écrite la veille de sa mort. Elle s'affligeait de ne m'avoir pas vu, et reparlait encore de celte cassette qui devait m 'être remise après elle.
Marianne me mandait qu'ils étaient plongés dans la plus vive douleur, qu'ils ne pouvaient se résoudre à rester à Sproughton, et qu'ils partaient pour aller chez un ami, dont elle ne disait pas le nom; qu'à leur retour, qui serait dans trois semaines, ellem'attendaiten Sulï'olk. J'aimais tendrement Fanny; j'étais profondément affligé. Le séjourde Londres me devint insupportable. Je fus passer deux mois à Bath, où il y avait très peu de monde; j'y vécus très retiré. Je profitai de la circonstance pour apprendre un peu mieux l'anglais : je me mis en pension chez des gens raisonnables, qui ne parlaient pas français, j'y fis quelques progrès.
Pendant mon séjour à Bath, je reçus des lettres de M. dellaurepas, par une occasion particulière. Il me mandait qu'il n'était plus question de l'expédition de M. de Bussy dans l'Inde ; il me priait de lui écrire souvent de Londres. La guerre paraissait alors inévitable entre la Russie et la Turquie. Je priai M. de Maurepas de m'obtenir du roi la permission d'aller servir comme volontaire à l'armée russe. Il me répondit qu'il ne croyait pas que l'impératrice voulût recevoir d'officiers français dans son armée; que si elle fait quelque exception en ma faveur, le roi en serait charmé ; qu'il me donnerait les lettres de recommandation les plus fortes et me permettrait de prendre de l'emploi si on m'en offrait. J'écrivis à l'impératrice: j'en reçus, courrier pour courrier, la réponse la plus aimable. Elle me propo-
sait le commandement d'un corps de troupes légères à cheval, que j'acceptai. J'en informai M. de Maurepas, et je me disposai à partir pour Pétersbourg vers le milieu de décembre.
A mon retour à Londres, je trouvai sir Robert Harland et sa famille arrivés deux jours avant. Edouard vint me voir: nous allâmes ensemble dîner chez ses parents; j'y fus parfaitement reçu. Je remarquai que Marianne était moins à son aise avec moi qu'à l'ordinaire. Quelques jours après on me laissa seul avec elle, et, avec un embarras extrême, elle me redemanda ses lettres. Je les lui renvoyai sur-lechamp; et il ne me fut pas difficile de voir que, en soignant sa femme, Edouard était devenu amoureux de sa belle-sœur, et qu'un peu de jalousie l'avait déterminé à faire l'impossible pour m'écarler de Sproughton, où il trouvait que j'aurais trop vu Marianne.
Je ne m'occupai plus que d'avoir la cassette que m'avait laissée Mma Edouard Dillon. Edouard me dit qu'il ne savait ce que c'était. Je fis des questions à la femme de chambre de M1"' Edouard Dillon. Elle me dit que sa maîtresse lui avait donné cette cassette qui ne devait être remise qu'à moi; qu'elle l'avait laissée entre les mains d'Edouard, qui s'était chargé de me la faire parvenir. Edouard dit que cela n'était pas vrai; que la femme de chambre n'avait pas le sens commun, et je n'eus pas cette cassette.
Je reçus des lettres de Mma Dillon, qui me parlait
de la pauvre M,u9 Edouard comme d'une personne abominable. J'en fus choqué, et ne le cachai pas à Mme Dillon, lui déclarant que je ne permettrais jamais que Fou attaquât devant moi la mémoire de son amie.
La nouvelle de la défaite de l'armée anglaise, commandée par le général Burgoyne, à Sarratoga, décida la France à prendre parti pour l'Amérique ; et peu de jours avant mon départ pour la Russie M. de Maurepas m'y manda de n'y plus penser ; que je serais bienïôt employé pour le service du roi, et de rester en Angleterre en attendant.
Un jour que je me promenais assez tristement, seul achevai, sur le chemin de Richmond,une femme emportée par son cheval, et trèsefifrayée, passa fort vite auprès de moi en jetant de grands cris. Je montais un cheval fort vite, je la joignis facilement, et je l'arrêtai sans qu'il lui arrivât d'accident. Je lui proposai de monter mon cheval, plus sage qu3 le sien : elle accepta, et deux hommes d'un certain âge, avec des domestiques qui la suivaient d'assez loin, la joignirent bientôt après. Cette femme, qui pouvait avoir vingt ans, était des plus charmantes personnes que j'aie jamais vues. Je demandai qui elle était; elle me dit qu'elle s'appelait miss Stanton,et qu'elle était nièce d'un des administrateurs de la Compagnie des Indes. Je la rencontrai assez souvent aux spectacles, au Panthéon, au Ranelagh, touj >urs avec ces deux hommes ; elle me proposait toujours de
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Profil de Louis XVI composé avec les paroles de son testament
prendre du thé avec elle. Je lui trouvais beaucoup d'esprit et de grâce. Les deux hommes paraissaient aimables et sensés, tous trois avaient toujours l'air d'être bien aise de me rencontrer: elle ne me proposa jamais d'aller chez elle, et je ne voulus pas lui en demander la permission.
Un matin que je me promenais d'assez bonne heure à quelques milles de Chelsea, il survint une pluie assez forte. Un carrosse qui passait s'arrêta ; et miss Stanton, qui y était seule, et qui m'avait reconnu, m'offrit de me ramener à Chelsea, où elle me dit avoir une maison. Elle était seule, j'acceptai ; je déjeunai chez elle, où il ne vint personne. Elle me fit beaucoup de questions auxquelles je répondis franchement ; me demanda si j'avais quelque intrigue à Londres : je lui dis que non ; elle me fit jurer que je n'avais point de maîtresse, et me dit ensuite qu'il était juste que je susse aussi qui elle était.
Elle ajouta qu'elle n'était point la nièce, mais la maîtresse du plus âgé des deux hommes avec qui je l'avais vue ; que cet homme, bon et respectable à tous égards, avait une fortune immense, et qu'elle croyait qu'il dépendrait d'elle de l'épouser. Elle ne voyait jamais que lui et son ami, qui était aussi intéressé dans les affaires des Indes, que d'ailleurs elle sortait quand elle voulait, allait où elle voulait avec un des deux et plus souvent avec tous deux ; que cette vie lui convenait assez ; mais que depuis le jour où j'avais arrêté son cheval, elle avait pris pour moi
un goût si vif, qu'elle ne me l'aurait pas caché sans la crainte d'affliger un homme qu'elle aimait et qu'elle respectait. Il était parti pour l'Irlande avec son ami depuis deux jours, ses affaires devaient l'y arrêter environ six semaines : elle cessa de parler. Je lui demandai ces six semaines, dont elle pouvait disposer sans danger. Elle y consentit avec plaisir, et je puis dire que je n'ai jamais passé six semaines plus douces, plus tranquilles, plus heureuses.
Miss Juliette (car c'était son véritable nom) était romanesque, franche, sensible, uniquement occupée de ce qu'elle aimait. Son éducation n'avait pas été négligée : elle parlait bien français et italien, était bonne musicienne, avait une voix charmante et jouait bien de plusieurs instruments ; elle était extrêmement mignonne, et la meilleure idée que je puisse donner de sa figure est une extrême ressemblance avec Mme deChampcenetz dans son plus beau temps. Nous nous promenions ensemble, tous les matins, à cheval ou en phaéton, sur les chemins où il passait le moins de monde. Nous allions au spectacle dans de petites loges, et nous rentrions ensemble. J'allais à peine une fois par semaine dans le monde ; chaque jour m'y attachait davantage.
Notre union durait cinq semaines lorsqu'un matin je la trouvai en grand deuil et d'une tristesse mortelle. « Qu'est-il arrivé? lui dis-je. J'ai perdu, me « dit-elle, ou mon amant ou l'homme que je regarde « comme mon bienfaiteur et comme mon père
« M. Stanlon arrive demain ; remplissez votre des- « tinée, faites la guerre, oubliez-moi, soyez heureux. « Je vous pleurerai longtemps. Ne revenez pas chez « moi quand même on vous en prierait, j'espère vous « rencontrer encore. » Je ne me séparai qu'avec peine de cette aimable créature. Je la rencontrai deux ou trois fois au Ranelagh ; elle me reçut d'une manière charmante. M. Stanton me pria à souper ; d'un coup d'oeil elle m'avertit de refuser, et j'obéis. Peu de temps après, elle partit avec M. Stanton pour une terre qu'il avait achetée dans le Nord de l'Angleterre. Je la crois retournée dans l'Inde avec lui : elle ne m'a jamais écrit.
Vivant beaucoup plus dans le monde que je n'avais fait depuis que j'étais en Angleterre, je voyais des gens de tous les partis qui parlaient librement devant moi, et sans me donner de peine je fus bientôt fort au fait de toutes les affaires publiques; et je sus des choses intéressantes dont le marquis de Noailles, ambassadeur, ne pouvait être instruit. Il avait de l'esprit, de la considération, et, sans le défaut de vivre trop retiré, je crois qu'il eût été bon ambassadeur. Je crois qu'il aurait été beaucoup plus dans la société, sans la bêtise inimaginable de sa femme, qui l'embarrassait à tous moments, par les choses incroyables qu'elle disait sans que rien pût l'en empêcher, je ne puis me refuser d'en donner un exemple :
A un très grand dîner chez elle, tout d'un coup elle dit qu'elle ne concevait pas pourquoi l'on parlait
tant de la modestie des Anglaises ; qu'il n'y avait point de femmes en Europe dont les mœurs fussent plus dépravées, et qu'elles passaient leur vie dans de mauvais lieux. On peut se figurer le désespoir et la consternation du marquis de Noailles. « Mais, ma- « dams de Noailles, mais en vérité... ; mais pensez- « vous... ; mais savez-vous ce que vous dites? » Elle n'en tint aucun compte. « Oui, monsieur, j'en suis « sûre; et pendant le dernier bal masqué la duchesse « de Devonshire et milady Gromby ont été pendant « plus de trois heures dans un mauvais lieu du voi- « sinage. » M. l'ambassadeur en pensa mourir de chagrin, et les autres, de rire.
Mme l'ambassadrice m'a empêché de dire que lorsque je savais des choses dont je ne supposais pas le marquis de Noailles instruit, je les lui disais quoique peu lié avec lui, et ne pensant jamais à les mander à M. Maurepas.
Le hasard fit tomber entre mes mains le bill conciliatoire de milord North pour l'Amérique, longtemps avant qu'il le lût au Parlement. Je fus chez le marquis de Noailles lui demander s'il l'avait vu ; il prit l'air le plus important et le plus ministériel, et me dit que oui. Je savais que cela était impossible: je changeai de conversation. Il voulut me faire des questions sur le bill. je n'y répondis pas et je sortis de chez lui.
Je n'écrivis point à M. de Vergennes, avec qui j'étais brouillé; mais j'envoyai sur-le-champ un courrier à M. de Maurepas. Il montra ma lettre au roi, et
le marquis de Noailles ne put en rendre compte que quinze jours après. Gela donna au roi et à tous ses ministres la plus grande idée de la manière dont je savais tout ce qui se passait en Angleterre.
M. de Vergennes m'écrivit pour me prier de lui communiquer mes réflexions sur ce que je verrais, et sur ce que j'entendrais. Je lui répondis très froidement et poliment que j'avais renoncé absolument à la politique et à toutes les réflexions qui y étaient relatives.
J'envoyai cependant à M. de Voyer et à M. de Maurepas quelques mémoires sur des objets peu connus, dont les ambassadeurs de France ne s'étaient point occupés. Ma correspondance devint fort exacte, et commença à me prendre beaucoup de temps. J'allais moins dans le monde. Je m'ennuyais seul : je pris une fille qui avait peu d'esprit, qui était jolie, douce, soigneuse, parfaitement ce qu'il me fallait.
Mma de Lauzun me fit l'honneur, dans ce temps-là, de m'envoyer un mémoire fait par son procureur, relativement aux suites que pouvait avoir notre séparation de biens dans l'avenir lorsqu'elle hériterait de l'un de ses parents, et surtout aux précautions qu'il fallait prendre pour que je ne l'empêchasse pas de disposer de sa fortune. Le procureur de M'ao de Lauzun n'avait apparemmant pas bonne opinion de moi et ne le cachait pas : sa formule était ridicule et insolente. Il disait sans cesse: Le procureur de MM de Lauzun ne sait pas pourquoi M. de Lauzun prélen-
drait... Le procureur de Mm0 de Lauzun sérail étonné que M. de Lauzun, d'après la conduite qu'il a tenue, crût... Je répondis gaiement et sans humeur à Mme de Lauzun. Ma réponse à son procureur commençait par : M. de Lauzun dit au procureur de M,a"- de Lauzun, d'abord qu'il est un impertinent, ensuite qu'il ne sait pas ce qu'il dit, et, pour tout finir avec lui, qu'il consent de tout son cœur à tout ce qui pourra convenir à Mme de Lauzun, quoi que ce puisse être.
Au commencement du mois de mars 1778, j'envoyai à M. de Maurepas un mémoire très étendu et très détaillé sur l'état de défense de l'Angleterre et de toutes les possessions anglaises dans les quatre parties du monde. 11 lut mon mémoire au conseil, il y fit assez d'effet pour que Ton jugeât nécessaire de me faire venir et de me consulter sur quelques articles particuliers. M. de Maurepas m'envoya un courrier, en me mandant que le roi désirait que je me rendisse à Versailles le plus promptement et le plus secrètement qu'il me serait possible.
Je fus à Versailles ; j'eus plusieurs conversations particulières avec le roi, chez M. de Maurepas, qui me faisait valoir auprès de lui avec une tendresse vraiment paternelle. M. de Maurepas, affligé de mes brouilles avec M. de Vergennes, désirait vivement nous raccommoder : je n'y étais nullement disposé. Je ne pus cependant résister à ses pressantes sollicitations. Nous nous raccommodâmes sans explication, et je crois que M. de Vergennes fût d'aussi bonne
foi que moi, car depuis je n'ai eu qu'à m'en iouer, et il m'a paru chercher les occasions de me marquer de l'intérêl et de l'amitié.
Les ministres me marquaient beaucoup de confiance ; et, d'après les mesures que je voyais prendre, je pouvais regarder la guerre comme certaine. J'osai proposer une grande et superbe entreprise : je voulais, qu'avant de commencer la guerre, on fît faire banqueroute à la banque d'Angleterre ; et cela n'était pas difficile. J'avais su m'assurer de ce qu'elle avait de fonds, qui étaient peu considérables, et des ressources dont on pourrait l'aider dans un cas pressant, qui étaient encore moindres. Une opération simple de banque, dont le résultat eût été de tirer, pour de fortes sommes en or, de toutes les villes considérables de l'Europe, sur les plus fortes maisons de commerce de Londres, dans la même semaine, aurait forcé tous les banquiers à retirer à l'instant tous leurs fonds delà banque. La foule de gens inquiets aurait augmenté le discrédit, et rien ne pouvait empêcher la banque de manquer.
Cette proposition fut reçue avec les plus grands applaudissements au comité où j'en parlai. M. Necker, qui n'y était pas, et à qui on la communiqua le lendemain, fut entièrement contre. Il dit que cela ruinerait toutes les maisons de banque de Paris. Je ne le crus pas ; je fus à Paris prendre des éclaircissements, j'en rapportai l'assurance de tous les banquiers qu'ils n'avaient rien à perdre à la banqueroute
de la banque d'Angleterre, excepté MM. Germain, maison tenue au compte de M. de Necker, fortement intéressé dans la banque d'Angleterre. Il empêcha que cette affaire n'eût lieu. 11 fit plus, il envoya en Angleterre une immense quantité d'or en espèces, pour aider la banque, si on tentait de l'embarrasser. Le roi était dans l'intention de commencer la guerre par une descente en Angleterre sur plusieurs points. J'étais trop à la mode pour ne pas être employé d'une manière brillante, et pendant six mois on ne pensa à aucune expédition sans songera m'en donner le commandement en chef ou en second. On changea tout à coup d'avis, et on finit par la ridicule déclaration du mois de mars 177S, dans laquelle on donnait à l'Angleterre l'avertissement salutaire de se préparer à la guerre.
Je ne voulais pas retourner en Angleterre. M. de Maurepas le voulut. Il ne doutait pas que le roi d'Angleterre ne commençât par rappeler son ambassadeur et renvoyer celui de France, et ne voulût bientôt après entrer en négociation. Il savait qu'il aimerait mieux traiter avec moi qu'avec un autre ; il me dit donc de rester à Londres le plus longtemps qu'il me serait possible sans inconvénient; il espérait que la bonne intelligence se rétablirait entre les deux cours; que la paix une fois assurée, le baron de Breleuil reviendrait de Vienne, le marquis de Noailles y serait envoyé, et l'on me donnerait l'ambassade d'Angleterre. M. de Maurepas me recommandait
surtout de cacher au marquis de Noailles l'objet de ma mission, et de prendre quelque prétexte pour rester à Londres après son départ. Je m'arrangeai pour y arriver deux ou trois jours après la déclaration. Je fus sur-le-champ chez l'ambassadeur de France, qui fut prodigieusement étonné de me voir. Il crut apparemment que je désertais. — « Charmé « de vous voir certainement... mais par quel hasard... « Vous ne savez donc pas? — Je vous demande par- « don... — Vous n'avez donc pas vu M. de Maure- « pas ?...— Si fait, voilà des lettres de lui et de M. de « Vergennes. » Ce dernier lui mandait de me communiquer ses dépêches et tout ce qu'il apprendrait d'intéressant.
Comme j'étais chez lui, il reçut une lettre de milord Weymouth en réponse à la notification de la déclaration. Il lui disait que par considération personnelle pour M. le marquis de Noailles, le roi d'Angleterre lui permettait de l'informer qu'il rappelait son ambassadeur à la cour de France.
M. le marquis de Noailles me dit qu'il allait envoyer sur-le-champ un courrier à Versailles, par le retour duquel il recevrait sûrement l'ordre de quitter immédiatement l'Angleterre. Il me proposa de nous arranger pour repasser ensemble. Je lui dis que cela me serait impossible, et que, selon toute apparence, mes aflaires m'arrêteraient quelques semaines après lui, il me répondit qu'il croyait être obligé de me dire que cela ne serait pas convenable, ni pour la France
ni pour l'Angleterre; je l'assurai que personne n'en serait choqué en Angleterre, et que j'espérais que le roi de France ne le trouverait pas mauvais. Il ne pouvait en vérité être de mon avis; si mes aiîaires étaient des affaires d'argent, il m'offrirait avec le plus grand plaisir du monde tout celui dont je pourrais avoir besoin. Je suppose qu'il me crut amoureux; car il prit tout d'un coup l'air ministériel, et me dit que son devoir serait de me déiendre, au nom du roi, de rester en Angleterre. Je répliquai froidement que je ne lui en croyais pas le droit, qu'en conséquence cela ne changerait rien à mes intentions ; que je serais seulement fâché qu'il fît une chose qui serait probablement désapprouvée. M. l'ambassadeur fut confondu, et Mmo l'ambassadrice dans une colère qui la rendait cent fois plus bête et plus ridicule, et qui pensa dix fois me faire éclater de rire. Le courrier du marquis de Noailles revint. Il partit pour la France, et me laissa en Angleterre.
Le courrier du marquis de Noailles m'apporta des lettres de M. de Maurepas, avec des instructions plus étendues que les premières, me recommandant de rester en Angleterre le plus longtemps que je le pourrais convenablement. Je fis demander au roi, par sir Charles Thompson, un des hommes qu'il aime le mieux, si mon séjour à Londres ne lui déplaisait pas. Il me fit dire avec beaucoup de bonté que je pouvais rester tant que je voudrais; que si je voulais le voir et lui parler, je le rencontrerais le
mercredi suivant, se promenant à cheval sur le chemin de Richmond, à huit heures du matin : j'y fus exactement; il vint à moi, et me dit qu'il était bien aise de m'assurer de son intérêt et de sa bienveillance, avant que je quittasse l'Angleterre; qu'il dépendait de moi d'y rester ou d'y revenir quand cela me conviendrait, si je ne craignais pas que cela me fît tort dans mon propre pays; que j'étais trop connu pour être jamais suspect. Il élait personnellement offensé de la conduite de la France; et, la traitant de perfidie, il en parlait avec une telle chaleur, que je fus obligé de lui rappeler que j'étais Français. Il finit la conversation en me disant que personne ne lui serait plus agréable que moi pour traiter de la paix, ou pour ambassadeur, quand les circonstances le permettraient, et qu'il ferait alors avec grand plaisir toutes les démarches que je jugerais nécessaires.
Je ne pouvais plus rester honnêtement en Angleterre. Je rendis compte à M. de Maurepas de cette conversation; je demandai instamment à revenir, et je le prévins que si je ne recevais pas d'ordre de lui, je quitterais Londres dans un mois. Le mois s'écoula sans que j'eusse de réponse; j'allais partir; ma voiture était à ma porte, lorsque je reçus, par un courrier d'Espagne, une lettre de M. de Maurepas, qui me mandait avec les plus vives instances de rester encore six semaines. Gela ne m'arrêta pas, et je partis. A mon arrivée à Calais, je rendis compte à M. de Maurepas des raisons qui m'avaient empêché de faire
ce qu'il désirait; il en fut fâché, mais il ne m'en sut pas mauvais gré.
Mon régiment était en garnison à Ardres près de Calais, je m'y arrêtai au lieu d'aller à Paris. J'avais mené avec moi une demoiselle anglaise. Je m'occupai beaucoup de mon régiment, et je m'y plus assez. Le dévot duc de Croï, aux ordres de qui j'étais, me prit dans une telle amitié, qu'il me pardonna d'avoir une fille, et vint même chez moi prendre du thé avec elle. Miss Paddock avait amené d'Angleterre une jeune sœur beaucoup plus jolie et beaucoup plus aimable, et que son extrême pauvreté semblait destiner au même métier que sa sœur. Je m'en fis scrupule, je respectai son innocence, je la mis dans un couvent à Calais, je lui donnai des maîtres; et j'ai depuis été assez heureux pour la marier avantageusement et à un homme qui lui plaisait.
Quoique je fusse absent, les ministres, à qui M. de Voyer ne cessait de dire que j'étais bon à tout, me destinaient à toutes les expéditions qu'ils projetaient successivement avec rapidité, et M. de Voyer me proposa de me charger de la conquête de Jersey et de Guernesey ; il m'écrivit de tâcher de me procurer des éclaircissements sur ces deux îles, et de dire combien je demanderais de troupes pour les attaquer. Le hasard avait fait tomber entre mes mains des mémoires très bien faits et très détaillés sur Jersey et Guernesey; je les envoyai à M. de Voyer, et lui mandai qu'avec trois mille hommes de bonnes trou-
pes et un grand secret je croyais pouvoir répondre du succès. On se décida à Versailles à cette expédition, à laquelle on paraissait mettre beaucoup de prix : la réussite eût en effet été d'une grande importance pour notre commerce ; il fallut cependant consulter M. le maréchal de Broglie, qui commandait les troupes du roi assemblées au camp de Vancieux; il y fut absolument contraire, sans savoir un mot de l'affaire ; il assura qu'il fallait au moins dix mille hommes et plusieurs officiers généraux : cela donna de l'humeur aux ministres; ils aimèrent mieux n'y plus penser que de disputer.
M. de Voyer proposa de surprendre à la fois l'île de Wight et Porsmouth et de ruiner de fond en comble les plus beaux établissements de la marine anglaise; il devait exécuter son projet lui-même et me donner le commandement de tous les grenadiers et chasseurs de son armée : on commença comme à l'ordinaire par accepter, l'on discuta ensuite, et l'on abandonna promptement. M. de Sartines voulut m'envoyer aux Bermudes, à Sainte- Hélène et dans quelques autres endroits, mais sans plus de succès.
Pendant ce temps-là mon régiment reçut l'ordre d'aller au camp de Vancieux, et partit d'Ardres vers le milieu de juillet; je marchai avec lui; à notre deuxième journée, je reçus un courrier de M. de Sartines et un ordre du roi de me rendre à Versailles et de quitter mon régiment: j'arrivai chez M. de Sartines; il me dit que l'on donnait à M. de Bussy
tout ce qu'il demandait pour entreprendre une grande révolution dans l'Inde, et qu'il désirait encore m'avoir pour second. Il me proposa de lever un corps de troupes étrangères de quatre mille hommes et de m'en donner le commandement en propriété ; il voulait que je pusssc avoir deux mille hommes prêts pour partir avec moi au mois de novembre, et le reste en état de suivre quatre mois après; j'acceptai. Je remis le régiment de royal dragons dont j'obtins le commandement pour M. de Gontaud. Je quittai le département de la guerre, et passai dans celui de la marine, conservant cependant toujours mon rang dans les troupes de terre. Je fis alors une chose que je crois sans exemple; car en moins de trois mois je levai, j'armai, j'équipai et mis en état de servir un superbe corps de deux mille hommes.
Je demandai au roi la permission de dire à la reine quelle était ma destination. Je fus chez elle; je demandai à lui parler en particulier, ce qui ne m'était pas arrivé depuis longtemps. Je lui dis que je croyais devoir aux anciennes bontés dont elle m'avait honoré de lui rendre compte que le roi me confiait le commandement en second de son armée dans les Indes orientales, aux ordres de M. de Bussy. Je n'ai jamais vu une personne plus étonnée ; elle ne put voir sans attendrissement cet homme que deux ans avant l'on accusait d'intriguer contre elle, aller passer plusieurs années a l'autre extrémité de la terre. Les larmes roulèrent dans ses yeux; elle fut quelques
minutes sans pouvoir dire autre chose que : « Ah! « monsieur de Lauzun, ah ! mon Dieu ! » Elle se remit un peu et continua : « Comment aller si loin, « vous séparer pour si longtemps de tout ce que « vous aimez et de tout ce qui vous aime! — J'ai cru, « madame, que sur un théâtre si éloigné mon zèle, « le peu de talents que je puis avoir rencontreraient « moins d'obstacles, qu'on leur rendrait plus de « justice, qu'ils auraient moins à lutter contre l'in- « trigueet la calomnie! — Vous nous quitterez, mon- « sieur de Lauzun ! vous irez dans l'Inde ! Ne puis- « je donc pas l'empêcher? — Non, madame; je tiens « irrévocablement à ce plan, quoiqu'il puisse m'en « coûter pour l'exécuter. » Le roi entra. « Eh bien ! « lui dit la reine, M. de Lauzun va donc aux Indes? « — Oui, lui répondit le roi; c'est lui qui l'a voulu; « c'est un grand sacrifice ; je ne doute pas qu'il y « soit fort utile. »
La reine vint le soir chez Mœ9 de Guémené dont la faveur n'était pas encore diminuée ; elle lui dit qu'elle était affligée du parti que je prenais, et l'engagea à l'aider à me faire changer d'avis. Mme de Guémené lui répondit qu'elle était au désespoir de me voir partir, mais qu'elle croyait impossible de me retenir ; elle fit cependant ce qu'elle put pour me décider à rester. Le cœur de la reine lui avait paru vivement touché ; elle croyait pouvoir m'en répondre, si je ne m'éloignais pas. Je résistai à tout, quoique je ne me dissimulasse pas la gran-
dcur du sacrifice. Ma volonté était satisfaite; je refusai la reine avec fierté ; je lui montrai que je ne voulais rien d'elle, et que je pouvais jouer un grand rôle sans elle ; je prouvais à Mme de Guémené que l'Europe n'avait plus de charmes pour moi.
Je fus à Haute-Fontaine, et ce fut une forte épreuve pour mon courage; je ne pouvais penser, sans une tristesse mortelle, que peut-être je ne reverrais plus des personnes qui m'étaient chères. M. de Guémené était dans une douleur inexprimable. Mœe Dillon la partageait, et vingt fois par jour mes larmes étaient prêtes à couler. Je trouvai Mme de Martainville à Haute-Fontaine ; je la connaissais peu; j'avais donné à deux de ses frères deux emplois dans mon régiment, à la sollicitation de M. l'archevêque de Narbonne. Elle m'en remercia, et parut prendre le plus vif intérêt à mon sort ; cet intérêt augmenta tous les jours; elle répétait continuellement qu'elle ne pouvait comprendre ce qui pouvait me déterminer à m'expatrier ainsi, me demandait des détails sur ma situation, sur mes peines, sur mes sentiments, me rendait, pour ainsi dire sans s'en apercevoir, les soins les plus tendres. Je vis bien qu'à force de m'enlendre plaindre, sa tête s'était échauffée, et qu'elle avait pris pour moi un goût très vif. Elle était belle et tendre, je partageai ses sentiments ; elle vola dans mes bras avec plaisir, avec franchise : sa liaison avec moi fut approuvée à Haute-Fontaine, où l'on aime davantage ; j'y passai tout le temps que
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Marie-Antoinette harangue le peuple du haut de la guillotine
D'après une gravure anglaise.
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Une lettre de Marie-Antoinette écrite pendant sa captivité
mes affaires ne m'obligeaient pas à être à Paris ou à Versailles.
Un soir, en lisant chez moi à Paris le Landon Magazine, j'y trouvai l'état des possessions anglaises sur la côte d'Afrique, et de leurs garnisons. Je vis qu'elles étaient en très mauvais ordre, et que l'on pourrait facilement s'en emparer. J'en causai avec M. I rancis, qui était chez moi. Nous en parlâmes ensemble le lendemain à M. de Sarlines. Je lui proposai, tandis que l'escadre allant dans l'Inde ferait de l'eau aux îles du Cap-Vert, d'en détacher un vaisseau, quelques frégates et quatre ou cinq cents hommes, pour prendre le Sénégal, Gambie, et détruire les établissements des Anglais sur les côtes. Ce projet lui plut ; il me demanda si je voulais m'en charger.
J'y avais de la répugnance ; car il ne pouvait me revenir que des dangers, de l'embarras, et pas la moindre gloire de cette expédition. J'y consentis enfin, et nous convînmes que je partirais à la fin d'octobre, que j'irais à l'île d'Oléron faire mes revues, que je me rendrais ensuite très secrètement à Brest, que la garnison me fournirait les troupes dont j'aurais besoin, que le convoi portant ce que j'avais jugé indispensable pour cette entreprise me joindrait sous Belle-lsle, où je mouillerais ; et qu'après avoir pris le Sénégal, y avoir laissé garnison et établi l'ordre dans toutes les conquêtes du roi, une frégate me porterait aux îles du Cap-Vert, qui sont très voisines,
etoiijejoindraisM.de Bussy et l'armée de l'Inde. Je partis le 28 octobre; je laissai Mme de Martainville au désespoir, et je fus à l'île d'Oléron. Les troupes que j'avais levées étaient superbes et prêtes à s'embarquer. Je ne perdis pas de temps et je me rendis à Landerneau près de Brest, dans les derniers jours de novembre. Il n'y avait pas trois heures que j'y étais arrivé, lorsque je reçus un courrier de M . de Sartines, qui me priait de venir sur-le-champ lui parler à Versailles et de faire la plus grande diligence.
Je partis un quart d'heure après ; j'allai jour et nuit ; j'arrivai à Versailles à quatre heures du matin. M. de Sartines avait donna l'ordre qu'on l'éveillât. Je lui parlai sur-le-champ ; il me dit que quelques difficultés imprévues avaient infiniment retardé le départ de M. de Bussy, et l'avaient même rendu incertain ; que M. le chevalier de Ternay, chef d'escadre, anciennement gouverneur de l'île de France, entreprenait les mêmes choses avec beaucoup moins de moyens, et qu'il désirait que je commandasse en chef les troupes de terre destinées au débarquement.
Je demandai à voir les propositions, le plan de M. le chevalier de Ternay et ses instructions ; je vis clairement qu'il avait abusé de la confiance de M. de Bussy, et des mémoires qu'il lui avait communiqués, pour le supplanter en demandant beaucoup moins que lui. Je refusai absolument de servir avec M. le chevalier de Ternay ; il n'y eut rien que M. de Sartines ne fît pour m'y déterminer, mais ce fut inutilement.
Je le revis le lendemain, et il renouvela ses instances en m'offrant tout ce qui pouvait rendre ma commission plus brillante et plus agréable ; il fut jusqu'à m'offrir, si j'avais une maîtresse que je pusse emmener, de lui faire assurer une fortune considérable par le roi, et de me donner pour moi tout seul une frégate, dont je donnerais le commandement à qui je voudrais. Je refusai tout. Il fut décidé que j'irais au Sénégal ; que si avant le 15 février je ne recevais point d'ordre de la cour, je reviendrais en France ; que mon corps ne servirait point et ne serait point séparé.
A peine étais-je sorti de chez M. de Sartines, que M. de Bussy y entra. M. de Sartines lui montra le mémoire de M. le chevalier de Ternay, sans lui en nommer l'auteur. M. de Bussy lui dit que le mémoire était déteslable, rempli de faussetés et de mauvais calculs ; que si celui qui l'avait fait n'était pas un sot, il était sûrement un fripon. M. de Sartines fut consterné, fit de sérieuses réflexions, et commenta à se repentir d'avoir voulu employer M. le chevalier de Ternay, et à chercherles moyens de s'en débarrasser s'il était possible.
Je fus passer vingt-quatre heures à Paris, où je ne vis que Mm8 de Martainville, à qui une visite aussi imprévue causa la plus grande joie. Je retournai ensuite à Brest, où je m'embarquai très mystérieusement à bord du Fendant, vaisseau de 74, commandé par M. le marquis de Vaudreuil. Notre petite escadre
était composée de deux vaisseaux de ligne, deux frégates, quelques corvettes et une douzaine de bâtiments de transport.
Des vents constamment contraires nous retinrent quinze jours en rade, sans que j'osasse aller à terre. J'y reçus une lettre anonyme assez bien écrite, dans laquelle on m'avertissait que M. de Sartines, gagné par mes ennemis pour me perdre, voulait me faire tuer, et en conséquence m'avait donné une commission dont je ne pouvais pas revenir. On me donnait pour preuve que rien des choses indispensables au succès de mon entreprise n'était à bord des bâtiments où je devais les trouver, et que l'état que M. de Sartines m'avait donné et celui qu'on m'avait envoyé de Lorient étaient également faux. On me plaignait ; on donnait des louanges à mon courage, à mon activité; on blâmait mon imprudence. J'avais bonne opinion de M. de Sartines, j'avais confiance dans son amitié pour moi ; cette lettre ne me fit aucune impression ; je la lui renvoyai et partis.
Nous fûmes obligés de mouiller au cap Blanc, pour prendre à bord de nos transports les choses dont nous avions besoin pour attaquer le Sénégal ; je vis avec douleur et avec inquiétude que la lettre anonyme n'avait dit que trop vrai : soit négligence, soit friponnerie des sous-ordres, rien de ce que M. de Sartines m'avait promis, rien de ce qui était compris sur l'état qu'il m'avait donné, ne se trouvait ; les pilotes de la barre qui m'avaient été donnés par la Marine n'en
2it) UN AMANT DE MARIE-ANTOINETTE
avaient aucune connaissance. M. Vaudreuil, effrayé, me proposa de tout abandonner : je ne voulus pas y consentir. Il me paraissait que mon débarquement pouvait se faire sans exposer les vaisseaux du roi: et si la barre n*était pas défendue par les batteries, sur des vaisseaux désarmés appelés des pontons, n'ayant plus que les dangers de la barre à courir, je pouvais encore réussir ; mais s'il y avait un ponton, il faudrait l'attaquer l'épée à la main, et probablement il en reviendrait peu de monde.
Les vaisseaux mouillèrent devant la barre hors de tout danger; je me mis dans un canot avec un officier de la marine, et nous fûmes sonder la barre, que nous passâmes sans difficultés. Nous nous enfonçâmes dans la rivière et nous ne vîmes point de pontons; nous repassâmes la barre, et nous retournâmes à bord des vaisseaux.
Le lendemain, la journée fut assez belle : nous embarquâmes les troupes de débarquement sur seize embarcations ; nous passâmes la barre avec un peu plus de difficultés que la veille, mais sans accident; nous ne trouvâmes point de pontons, et le surlendemain, 30 janvier 1779, nous fûmes vis-à-vis du fort, qui se rendit après avoir essuyé quelques coups de canon.
Je m'occupai de rétablir l'ordre, d'inspirer de la confiance aux habitants, aux commerçants surtout, et de bien traiter les prisonniers. Tout était beaucoup plus tranquille vingt-quatre heures après mon arri-
vée que vingt-quatre heures avant. Dès le second jour j'envoyai les frégates et les corvettes à Gambie et aux autres établissements qui étaient le long de la côte.
J'écrivis à M. le marquis de Vaudreuil, que la colonie n'ayant plus besoin de la protection des vaisseaux du roi, il était libre de fixer le terme de son départ pour la Martinique, où il avait l'ordre de joindre M. d'Estaing. Il me répondit qu'il s'en occuperait quand il aurait pris tous les rafraîchissements dont il avait besoin pour lui et pour tous ses malades, dont le nombre augmentait tous les jours.
Comme il était possible et même assez probable que je serais attaqué peu de temps après le départ de M. de Vaudreuil, j voulus établir en ponton, dans la rivière, une corvette qui portait d'assez gros canons, et qui était à ma disposition; M. de Vaudreuil et tous les officiers de la marine décidèrent qu'elle ne pourrait passer sur la barre, que cela était impossible. Je retournai sonder, je tentai de faire passer ma corvette, et je réussis. M. de Vaudreuil, qui ne se souciait pas d'aller servir sous les ordres de M. d'Estaing, voulait manger ses vivres et prendre ce prétexte pour retourner. Il me fit demander des provisions exorbitantes, dans l'espérance que je ne pourrais pas les lui fournir et que ce serait une raison de ne pas suivre ses instructions : je lui envoyai tout ce qu'il me demanda, quoique cela me fût infiniment difficile; il ne se contenta pas de cela, il fit à terre,
dans un lieu malsain et dangereux, un hôpital de quatre cents malades qui firent toutes sortes de désordres, et pensèrent m'occasionner la guerre avec les naturels du pays, et il me manda qu'il ne pouvait pas partir parce qu'il manquait de matelots.
Je désarmai tous mes bâtiments, même celui sur lequel je devais retourner en Europe, et je lui envoyai les matelots, en lui disant que je me chargerais de son hôpital, ce que je fis, et ce qui nous mil dans une telle disette, que pendant huit ou dix jours nous n'eûmes, ainsi que tous les gens en santé dans la colonie, que du pain de millet et de mauvais poisson. Voyant que malgré cela M. de Vaudreuil ne partait pas, je le requis officiellement d'assembler un conseil de guerre pour savoir ce qu'il ferait, ce qui le détermina à mettre à la voile trois jours après. Il joignit encore M. d'Estaing assez tôt pour se trouver au combat de la Grenade.
Je fus plus tranquille, et je vis avec intérêt et curicsité un pays où rien ne ressemble à l'Europe. J'eus la visite de plusieurs rois du voisinage, avec qui je fis des traites. Je reçus la nouvelle de la prise de Gambie et dequelquesautres forts. Je fis sur-le-champ partir un officier pour la France, avec la nouvelle de mes faciles succès; je voulus rester jusqu'à ce que j'eusse mis l'île en état de défense; j'y réussi assez bien pour que l'amiral Hughes, qui comptait la reprendre avec une escadre considérable, en allant
dans l'Inde, après avoir tenté de l'attaquer,y ait renoncé le deuxième jour.
Quand tout fut achevé, j'armai un bâtiment marchand en parlementaire, pour m'en retourner dessus avec des prisonniers. Je me trouvai un moment fort embarrassé; je voulais laisser de quoi payer la garnison et de quoi faire vivre la colonie. On m'avait bien donné un trésorier; on avait eu, à la vérité, la précaution de ne pas lui donner d'argent,et le peu que j'avais emporté pour moi avait déjà été dépensé po ur le service du roi. Les prisonniers anglais me tirèrent d'affaire, en me prêtant personnellement à moi tout ce qu'ils avaient d'argent comptant. Je partis au grand regret de toute la colonie, qui me donna les plus grandes marques d'attachement. J'avais désiré leur faire du bien;j'y avais réussi à quelques égards, et les malheureux n'avaient pas l'habitude d'être gouvernés par des honnêtes gens.
Après un passage de trente-six jours, j'arrivai à Lorient fort à propos ; car nous n'avions plus ni vivres ni eau. Je ne fus pas trop bien reçu à Versailles quand j'y arrivai. M. de Maurepas n'était pas bien avec M. de Sartines; l'expédition du Sénégal avait déplu au roi : on en était fâché ; on me sut presque mauvais gré de l'avoir pris; à peine le roi me parla t-il le premier jour, il me traita cependant fort bien après; je n'eus ni grade ni traitement. M. de Sartines voulut me donner une gratification en argent, que je refusai.
Beaucoup de choses avaient changé pendant mon absence.
On avait ôté à M. le chevalier de Ternay le commandement de l'escadre des Indes. La nouvelle delà prise de Pondichéry avait suspendu tout armement pour cette partie du monde. M. de Sartines avait manqué aux engagements les plus sacrés pris avec moi; il avait dispersé mon corps sur tout le globe, il ne me restait plus de moyens de servir convenablement; il en était embarrassé, ne savait que me dire, et m'évitait avec le plus ,rrand soin. Je lui donnai ma démission, et ne cherchai plus à le voir.
La cour était à Marly;j'y vis Mma de Lauzun, intimement liée avec la société de la comtesse Jules, de tous les gens qui cherchaient à me nuire, qui y réussissaient, et qui étaient en faveur; on n'a pas d'idée de la manière dont je lus traité par la reine et par conséquent par tout le reste. A peine me regarda-t-on. Cela fut fort remarqué, et j'eus la bêtise d'en être un moment embarrassé.
On joua le soir au pharaon; je jouai quelques louis, par contenance derrière M. de Fronsac. Mme de Gonflans était mon amie depuis longtemps. Mme la marquise de Goigny, sa fille, que je connaissais à peine, était assise auprès de M. de Fronsac. Elle me parla; j'en fus d'une reconnaissance vraiment ridicule. Je lui trouvai bien de l'esprit et bien de la grâce : je l'avertis qu'elle ne réussirait ni à la cour, ni dans sa famille en me parlant autant, et qu'il fal-
lait pour cela bien du courage. Elle me répondit qu'elle le savait bien. Jamais rien ne m'avait paru si charmant, si aimable; tout le reste me devint indifférent. Elle me rendit mon assurance, ma gaieté ; je fus moins maussade; je parlai à la reine, je fis des plaisanteries: elle rit, je l'amusai; elle se souvint que ce n'était pas la première fois, fut avec moi comme elle aurait été trois ans plus tôt, et la fin de ma soirée fut aussi brillante que le commencement avait été terne.
J'emportai cependant de Marly une impression de tristesse; je ne savais quand je reverrais cette aimable Mme de Coigny; je n'avais encore rien rencontré qui lui ressemblât : elle occupait mon cœur, elle occupait mon esprit ; il était extravagant d'y penser.
M. de Sartines était fort embarrassé de ma démission ; il ne savait comment dire au roi que j'avais quitté le service, que j'avais eu raison de le quitter, et que c'était sa faute. Il m'en fit parler par M. de Maurepas, avec qui il commençait à être un peu mieux. Je répondis à M. de Maurepas que je quittais le département de la Marine parce que M. de Sartines m'avait solennellement promis de ne pas séparer mon corps et qu'il l'avait dispersé ; de le compléter dès qu'il le pourrait, et qu'au contraire il avait de préférence pris dans son département le corps de M. de Nassau, qui n'avait pas été levé pour le service du roi; que je ne me plaignais pas, mais que je ne voulais plus servir. Le soir de cette conversation,
le roi m'en parla fort honnêtement" et avec beaucoup de bonté. Il me dit qu'il donnerait ses ordres à M. de Sartines, et qu'il voulait que je fusse bien traité et content.
M. le prince de Nassau fit dans ce temps-là sur Jersey une tentative qui ne réussit pas : il avait fait une dépense énorme, et était ruiné sans ressource si le roi ne se fût pas chargé de son régiment et de ses dettes. M. le prince de Montbarey, ministre de la Guerre depuis la mort de M. de Saint-Germain, m'offrit de me donner en propriété le régiment royal-allemand, dont M. de Nassau était colonelpropriétaire, me disant que le roi ne payerait ses dettes qu'à cette condition. Il n'y avait pas à balancer; je déclarai que j'aimerais mieux n'être employé de ma vie que de profiter du malheur d'un autre; je refusai net.
M. de Sartines voulut traiter avec moi pour me faire rentrer dans son département ; je voulus que M. de Vergennes fut en tiers. M. de Sartines me fit les propositions suivantes, qui furent confirmées par M. de Montbarey, que j'acceptai et que ni l'un ni l'autre ne tinrent: c'était de me faire colonel-propriétaire inspecteur d'une légion composée de mille huit cents hommes d'infanterie, de six cents de cavalerie, qu'on ne pourrait jamais séparer, et de me donner ou plutôt de renouveler de la part du roi la promesse du premier régiment de cavalerie étrangère en propriété qui serait vacant dans le départe-
ment de la guerre, et de m'attacher en attendant à la cavalerie hongroise. Quand cela fut fait et que j'eus donné des ordres pour de nouvelles recrues en Allemagne, j'allai à Haute-Fontaine avec Mm8 de Marlainville, dont la conduite avec moi continuait à être excellente.
Les plaintes amères et justes de la manière dont on traitait en France les prisonniers de guerre, la mortalité prodigieuse qui en avait été la suite dans les prisons me déterminèrent par humanité à demander à M. de Sartines d'être inspecteur général des prisonniers de guerre, sans traitement, à mes propres frais. M. de Sartines accepta avec joie et avec reconnaissance, et me donna toute l'autorité nécessaire pour empêcher les abus et les friponneries.
Je me préparais à cette nouvelle inspection lorsque j'appris la formation d'une armée destinée à une descente en Angleterre. Je fis demander à M. de Montbarey d'y être employé: il me répondit que cela était impossible. M. de Sartines me dit qu'il en était bien fâché, mais que cela ne dépendait pas de lui; j'en fus fort choqué : il me semblait que j'avais mérité de ne pas être oublié. J'écrivis au roi : il me répondit que j'avais fort bien fait de m'adresser à lui, que ma demande était juste, et que je serais employé à l'avant-garde de M. de Vaux. Mon régiment servit à merveille et très gaiement, quoiqu'on l'accablât de service et que M. de Sartines eût encore une fois, manqué à ses engagements envers nous. M. de Vaux
était, comme à son ordinaire, pédant, plat et médiocre, et sous l'air de l'austérité toujours le plus vil adulateur de la faveur.
Cette armée était si drôlement composée en officiers généraux, que je ne puis m'empêcher d'en parler. M. de Jaucourt, maréchal général de logis (j'ai ouï dire quelque part qu'il était comme l'abbé Rognonet, qui de sa soutane n'avait pas su faire bonnet). M. de Lambert, son adjoint, s'en apercevait, et le disait tout bas à qui voulait l'entendre. M. de Jaucourt s'en vengeait, en lui faisant recommencer continuellement l'ingénieux ouvrage de l'embarquement des troupes. M. de Puységur, major général faisait parfaitement sa place, se moquait de ses généraux et de ses confrères, et branlait plus de cent fois la tête en parlant d'eux. M. le marquis deCréquy, aide de camp de confiance du général en chef, l'aidait à nous faire une chère empoisonnée, et employait le reste de son temps à faire de petites méchancetés subalternes, dont quelques-unes étaient assez plaisantes. M. le comte de Coigny sous le caractère d'un aide de camp de M. de Jaucourt comme Minerve près de Télémaque sous celui de Mentor fumait dans l'antichambre du général pour avoir l'air d'un vieux partisan et faisait des mémoires sur la guerre dès qu'on entrait dans sa chambre. M. le marquis de Langeron, lieutenant général, bon homme loyalement ennuyeux, grand diseur de quolibets quand il priait quelqu'un à dîner, lui disait: Voulez-vous venir manger avec moi un
œuf coupé en quatre sur le cul d'une assiette d'étain ; s'il ny en a pas assez je me mettrai dans un plat. M. de Rochambeau, maréchal de camp, commandant l'avant-garde, ne parlait que de faits de guerre, manœuvrait et prenait des dispositions militaires dans la plaine, dans la chambre, sur la table, sur votre tabatière, si vous la tiriez de votre poche ; exclusivement plein de son métier, il l'entend à merveille. M. le comte de Caraman, tiré à quatre épingles, doucereux, minutieux, arrêtait dans la rue tous les gens dont l'habit était boutonné de travers, et leur donnait avec intérêt de petites instructions militaires; il se montrait sans cesse un excellent officier, plein de connaissances et d'activité. M. Wall, maréchal de camp, vieux officier irlandais, ressemblant beaucoup, avec de l'esprit, à Arlequin, balourd, faisait bonne chère, buvait du punch toute la journée, disait que les autres avaient raison, et ne se mêlait de rien. M. de Crussol, maréchal de camp, violemment attaqué d'une maladie malhonnête, avait le cou tout de travers et l'esprit pas trop droit.
Pendant que j'étais à Saint-Malo, M. le prince de Montbarey arrangea le mariage de sa fille avec M. le prince de Nassau-Saarbruck; et voulant bien traiter notre M. de Nassau, l'employa aux grenadiers et chasseurs; et voulant lui donner l'avant-garde de la division de M. de Rochambeau, envoya ordre de le mettre avant moi sur le contrôle de l'armée. M. de Puységur m'en avertit. Cela était impossible à sup-
porter, étant colonel de 1767. et M. de Nassau ne l'étant que de 1770. On ne pouvait me le disputer; car j'avais eu des détachements de guerre en Corse en 1768. J'écrivis à M. le prince de Montbarey et au roi ; on me rendit mon rang.
M. de Vaux, pour plaire aux ministres et laisser à M. de Nassau le commandement de l'avant-garde, voulut m'employer en troisième ligne. Je lui fis de vives et respectueuses représentations ; je lui demandai s'il était content de mon régiment ou de moi. Il nie répondit qu'il en était fort content. Supposant alors que c'était ma personne qui lui déplaisait, puisque ce n'était pas ma manière de servir, je lui proposai de quitter son armée: il me rendit ma place.
M. d'Orvilliers ne rencontra point les Anglais, ne se battit point; nous ne nous embarquâmes point, et à la fin de novembre nous retournâmes à Paris. Je retrouvai Mme de Coigny fort liée avec Mme Dillon, et j'en ressentis une grande joie; je la rencontrais assez souvent chez Mme de Guémené, qui donnait des spectacles tous les lundis ; elle me traitait assez bien; et quand elle me parlait, elle me faisait un plaisir inexprimable : je ne pouvais me rendre raison des sentiments qu'elle m'inspirait, je n'osais m'y livrer ; ils n'en étaient pas moins délicieux. Moi! de l'amour pour M°° de Coigny, jeune, jolie, fêtée, entourée d'hommages, tous plus séduisants que les miens ; Mme de Coigny .m' aimer ! moi à qui l'on permettait à peine de bien servir à l'autre bout du monde ! J'étais