Hunier, chasseur
« ser avec le moins ivre des deux ! Rappelle-toi Ma- « rianne, sa figure, son caractère, sa tournure, et vois « si cela est possible. Mon gros amant me prépare « une fête digne de lui. C'est dans quinze jours les « courses d'Ipswich ; il a fait faire une coupe d'or « plus lourde que moi, qui sera gagnée par un che- « val qui lui a coûté deux mille louis, et qu'il de- « mande la faveur de mettre à mes pieds. Pourquoi « ne viendrais-tu pas aux courses? ... Non ; toutes « réflexions faites, n'y viens pas : tu serais capable « de tuer ce vilain animal ; attends du moins que je « sois sa femme. Adieu ; Fanni te fait mille compli- « ments, et moi, je t'aime en vérité, d'une manière « effrayante pour toute autre fille moins sûre de sa « tête. »
J'eus envie de la grosse coupe d'or. J'avais d'assez bons chevaux de course à New-Market: j'envoyai un des meilleurs courriers à Ipswich ; son âge, son nom, dix guinées suffisaient pour le faire admettre. Un petit garçon vêtu de noir, suivit bien ses instructions, resta modestement pendant toute la course derrière le cheval de sir Marmaduke et, à cent pas de Winig-Port passa comme un éclair. On lui donna la coupe, et il y mit un billet,, et la porta à Marianne. « Sir Marmaduke étant arrivé un instant trop tard, « permettez-moi de suivre ses intentions, et de met- « tre la coupe à vos pieds. » Marianne reconnut mon écriture. « Il est charmant », dit-elle en riant: lady Harland même me devina, sans m'en savoir mau-
vais gré. Ou se moqua du malheureux hunier, qui disparut et ne revint pas depuis.
Le mariage manqué, lady Harland revint à Londres. Je trouvai encore moyen de me raccommoder avec elle et de rentrer dans la maison. Nous mettions plus de circonspection dans notre conduite, et la pauvre petite femme n'était pas plus difficile à attraper. Cela fut à merveille pendant quelques semaines. Une lettre que Marianne perdit étourdiment nous découvrit encore : sa mère partit sur-le-champ de Londres avec ses filles, sans leur dire où elle allait. Marianne dont l'adresse réparait toujours l'étourderie, écrivit sur un de ses gants avec un petit morceau de charbon: « On m'emmène, Dieu sait où 1 je « l'écrirai sur les vitres de la première auberge où « nous nous arrêterons: cherche-la. Si nous n'étions « pas tous les deux les plus intelligentes créatures « qu'il y ait au monde, nous serions à jamais sépa- « rés. » Sur le dessus du chiffon était écrit: « Pour « M. de Lauzun chez l'ambassadeur de France : il « donnera cinq guinées au porteur. »
Je montai à cheval dès que j'eus ce plaisant billet, qui me parvint heureusement; et le quatrième jour de mes recherches je trouvai la vitre par laquelle je devais apprendre le sort de ma jolie petite maîtresse. Elle m'avertissait qu'elle allait pour trois semaines à la campagne, chez une amie de sa mère, et de là retournerait à Ipswich, en passant par Winchester; qu'elle attendait une lettre de moi par quelque moyen
qu'elle n'imaginait pas, mais que je trouverais sûrement. Elle ne se trompait pas. Je m'adressai à M. Sexton, mon maître d'anglais, pauvre diable comme Basile, prêt à tout entreprendre pour un écu. Je l'envoyai à Winchester, dans une chaise de poste, avec sa femme et ses trois enfants, pour n'être pas suspect ; il s'acquitta très adroitement de sa commission. Il attendit lady Harland; et comme elle entrait dans la chambre, il arrêta miss Marianne Harland, et lui dit: « J'ai une lettre de M. de Lauzun pour « vous : elle est dans la poche du tablier de cette « enfant ; vous la prendrez quand vous voudrez. » Elle ne fut pas longtemps sans la venir chercher ; mais elle mit sur un morceau de papier ce peu de mots : « J'ai reçu la lettre ; toute la famille a « parfaitement bien fait sa commission ; j'aime à < la folie le plus adroit et le plus intelligent de « tous les hommes. » Mais hélas 1 une étourderie de Marianne perdit tout. Nous nous écrivions exactement; elle portait elle-même, et allait sans affectation chercher en se promenant les lettres à la poste. La maison de poste changea; on en parla à déjeuner à Sproughton, Marianne dit étourdiment où était la nouvelle maison de poste. Lady Harland lui demanda comment elle le savait; elle répondit, avec un peu d'embarras, qu'une demoiselle du voisinage, avec qui elle était sortie le matin, y avait porté une lettre. Lady Harland sortit, et demanda, plus adroitement qu'à elle n'appartenait, au dômes-
tique qui avait suivi sa fille, si elle n'avait point oublié de mettre à la poste une lettre dont elle l'avait chargée. Le laquais répondit fort innocemment qu'il était témoin qu'elle s'en était souvenue. Milady demanda sa voiture sans rien dire, fut à la poste, et se fit rendre la lettre, et la mit dans sa poche. On ne peut rien s'imaginer d'égal à la colère, à la confusion, à la rage de miss Marianne. Il fallut céder à l'orage, et renoncer à moi ; elle en fut affligée, moins encore cependant que de voir qu'elle s'était perdue elle-même par une gaucherie et par une bêtise. Elle m'écrivit sans aucun détail, me dit qu'elle m'aimait encore, mais me donna cependant le congé le plus clair et le plus absolu. J'en fus fâché ; mais je savais que celte intrigue ne pouvait avoir qu'une mauvaise fin, et je sentis qu'il était bien heureux qu'elle n'en eût pas une plus fâcheuse.
Je restai donc à Londres sans occupation ; mais l'éclat des amours de l'ambassadeur de France et de lady Graven m'en donna bientôt de sérieuses. La fatuité de M. le comte de Guines et l'imprudence de la jeune femme amenèrent nécessairement un esclandre. M. de Guines voulait persuader à lady Graven de se faire séparer de son mari et de s'enchaîner à son char. Il la conseilla avec tant d'extravagance, qu'il fut au moment d'être attaqué en justice par milord Craven,et condamné à lui payer 10.000 livres sterling, affaire la plus désagréable et la plus fâcheuse que pût jamais avoir un ambassadeur: cela, joint
au terrible procès qu'il avait avec Tort, son secrétaire, il était immanquablement perdu. Je le servis avec zèle et avec succès; mais tout dépendait des réponses delady Graven, emmenée et enfermée à la campagne par son mari, sans avoir de communications avec personne.
Mm8 la princesse de Czartoriska eut le courage d'aller forcer sa retraite et lui dicter sa conduite, seul moyen de la sauver ainsi que son amant. Cet événement m'éclaira sur la sensibilité et sur la générosité de Mm9 Czartoriska. Le hasard lui fit découvrir tous les détails de mon histoire avec lady Sarah, et combien j'étais capable de suite et de bons procédés pour ce que j'avais aimé. Le temps du départ de Mm9 Czartoriska, en s'approchant, m'éclaira sur la sensibilité et la générosité de son cœur ; je m'y attachai presque sans m'en apercevoir.
Peu de jours avant son départ pour Spa, l'ambassadeur lui donna à dîner au Wauxhall, avec plusieurs femmes de sa connaissance. Elle me dit qu'elle ferait partir ses enfants et ses gens avant elle, et qu'elle les joindrait à Calais mais qu'elle était un peu effrayée de faire ce voyage seule; je m'offris avec empressement pour l'accompagner. Elle me remercia, en me disant qu'elle en était charmée, qu'elle avait peur seulement qu'on ne trouvât pas cela bien. Toutes les femmes l'assurèrent que cela n'avait aucun inconvénient: l'ambassadeur parut en avoir un peu d'humeur.
Je fus le lendemain matin chez la princesse ; je
pariai de notre voyage. Elle me dit qu'elle était extrêmement reconnaissante de mon honnêteté, mais qu'elle avait changé d'avis pour les propos que cela pourrait faire tenir. Je plaidai ma cause avec tant de chaleur, que je la persuadai ; elle me promit que nous partirions ensemble, et me parut sensible au prix que je mettais à la suivre. M. de Guines la vit dans la journée, et l'effraya encore sur mes soins. J'arrivai comme il sortait, et devinai facilement ce qui se passait en elle : « Je n'insiste plus, lui dis-je ; « les persécutions l'emportent sur votre courage. Je « regretterai toute ma vie une occasion que je ne « retrouverai plus d'éclaircir à vos yeux bien des « événements bizarres, et de vous prouver que ma « conduite est moins inconséquente que vous ne le « pensez peut-être. » Je voyais dans ses yeux de la curiosité, de l'intérêt, une sorte d'attendrissement. « Ne craignez plus rien, me dit-elle, vous avez trop « de plaisir à venir avec moi, et je perdrais trop à « vous en empêcher; cela ne changera plus. » Elle me tendit la main, je la baisai, et dès cet instant, si elle a voulu, elle n'a pas pu douter qu'elle ne fût adorée. Notre départ fut fixé pour le lendemain à midi. Je me rendis avec exactitude chez la princesse. « Mes affaires, me dit-elle, ne seront pas finies avant « cinq heures, venez avec moi dire adieu à Mme Pans- « kin, qui part pour Bristol. » Elle quitta la princesse avec regret et pleura beaucoup, ainsi que la baronne Dierden et mis Johnson. « Je serais bien
« plus malheureux que toutes ces femmes-là, dis- « je tout bas à Mme Czartoriska, si je ne partais pas « avec vous. » Un regard charmant fut sa seule réponse. Je retournai chez elle à cinq heures; on me dit qu'elle était incommodée et qu'elle dormait. Ce sommeil me parut suspect. Je m'arrêtai dans une petite taverne, au coin de Berkley-Square, et lui écrivis pour lui demander de me rassurer : elle me répondit qu'elle ne partirait que le lendemain matin; qu'elle me ferait dire l'heure.
Je ne puis exprimer combien d'idées différentes se réunirent dans ma tête. Je voyais avec douleur que M. de Guines, pleurant encore la perte de lady Craven, aspirait à sacrifier à sa vanité la femme à qui il devait tout et l'homme qui l'avait le mieux servi. Je vis dès lors clairement que la reconnaissance était moins sacrée que son amour-propre, et que cet homme pouvait être ingrat. J'aimais trop véritablement la princesse, pour que la crainte de la compromettre ne me rendît pas patient et raisonnable. Je retournai chez l'ambassadeur, où je devais souper avec milord Sandwich et toute la canaille nécessaire pour chanter des keilets. Je ne pouvais garder mon secret davantage. J'écrivis à la princesse que je ne doutais pas que M. de Guines n'eût encore dérangé ses projets ; que j'en étais vivement affligé; que je pouvais juger par moi-même qu'il sentait combien il était impossible de la voir et surtout de la connaître sans l'adorer, que j'étais bien loin de vouloir dire du mal de M. de
Guines, mais qu'il ne pouvait pas exisler de bonheur pour moi sans lui consacrer à jamais mes jours, et que j'étais l'être le plus indépendant qu'il y eût au monde. Je transcrirai ici la réponse de la princesse; le premier billet peint autant son caractère qu'une plus longue lettre.
« Rien au monde ne pouvait m'étonner plus que « ce que je viens de lire; mais ce qui ne m'étonne « pas et ce qui ne m'étonnera jamais, c'est la fran- « chise et la sensibilité de votre âme. Il existe entre « nous des obstacles insurmontables dans lesquels, « je vous jure, que M. de Guines n'entre pas pour « rien. Je ne dois, je ne puis pas avoir d'amant; « mais vous m'inspirez un intérêt qui durera autant « que ma vie; quelques lieux que nous habitions, quel « que soit votre sort, j'exige que vous m'en infor- « miez, ma tendre amitié m'en donne le droit. Nous « ne pouvons aller ensemble à Douvres, mais venez « me voir avant mon départ. »
L'ambassadeur me proposa d'accompagner tous deux la princesse jusqu'à Douvres; je refusai de la manière la plus tranquille et la plus indifférente qu'il me fut possible. Ma nuit se passa dans des convulsions de rage et de désespoir, que je ne comprenais pas moi-même; je me craignis; je n'aurais pas répondu de moi, si j'avais rencontré M. de Guines chez Mm0 Gzartoriska. Je résolus donc de me garder contre moi-même. Je m'enfermai, et j'ordonnai à un de mes gens d'aller chez elle, et de venir m'avertir
dès qu'elle serait partie ; je comptais la joindre sur le chemin, l'arrêter et avoir avec elle cette explication si importante pour tous deux.
Je restai dans cet état jusqu'à cinq heures, que M. de Guines frappa lui-môme à ma porte, et me demanda si je voulais dîner. J'ouvris: il me dit que la princesse me faisait ses compliments ; qu'elle était partie à midi, fort étonnée de ne m'avoir pas vu : la foudre tombée sur ma tête m'eût moins accablé. Je dis à M. de Guines (par qui celui de mes gens, chargé de m'avertir, avait sans doute été gagné), que je ne pouvais dîner chez lui. Je courus à mon écurie, je sellai moi-même le premier cheval venu, et je fus sur le chemin de Douvres aussi vite que je pus. Mon cheval, trop jeune et point en haleine manqua à Sittingbom. J'appris que la princesse n'était qu'à six milles de moi, et qu'elle avait rejoint ses enfants et ses gens. Je craignis de la compromettre : je lui écrivis une lettre dont le désordre peignait bien mon amour et mon désespoir. Je retournai à Londres avec précipitation; j'arrivai encore assez tôt pour jouer à un club assez gros jeu pour être remarqué et pour faire croire que je n'étais pas sorti de la ville. Je reçus le lendemain une réponse triste et touchante de Mm8 Czartoriska, elle m'assurait du plus tendre intérêt, et semblait affligée des liens qui m'attachaient à elle.
Au bout de quelques jours, je reçus une lettre du chevalier d'Oraison ; il avait vu la princesse à son
Esâ^
Profil de Marie- Antoinette, reine de France, d'après le fragment d'une médaille clandestine de l'époque de la Terreur.
passage à Bruxelles; elle était malade, dévorée de quelque chagrin secret. Je restai encore plus d'un mois en Angleterre. Je fus à Portsmouth avec le roi. Je crus entin pouvoir partir pour Spa sans inconvénient. Nous nous séparâmes assez froidement, l'am bassadeur et moi: je l'avais pénétré; je n'étais plus qu'un objet d'embarras pour lui.
Enfin j'arrivai à Spa. Le princesse me reçut assez froidement, et me parut plus que jamais attachée au prince Repnine, M. de Guines n'avait rien négligé, depuis qu'elle avait quitté Londres, pour me persuader qu'il en était aimé; qu'elle lui avait donné son portrait, et toutes les autres preuves qu'une femme peut donner. Je résolus donc de me détacher d'elle à quelque prix que ce fût, et de la traiter avec beaucoup d'indifférence. Je vivais à merveille avec le prince Repnine, qui ne se doutait pas que je fusse amoureux. La princesse parlait de l'ambassadeur avec un intérêt dont j'étais assez choqué pour désirer qu'elle me crût attaché à une autre: mais aucun objet ne pouvait me distraire d'elle.
Les redoutes et les assemblées me firent cependant faire connaissance avec Mme et M"e de Saint-Léger, toutes deux Irlandaises, Mma de Saint-Léger avait entre quarante et quarante-cinq ans ; elle avait été jolie, et sous un maintien réservé conservait du goût pour le plaisir. Sa fille, âgée de dix-huit ans, était aimable et jolie. Je dansais, je montais à cheval avec elle ; toutes deux prirent du goût pour
moi. La mère, quoique jalouse de sa fille et devenue plus sévère pour elle, se rendit justice et sentit qu'elle me perdrait absolument si elle m'empêchait de voir sa fille ; je devins donc fort assidu dans la maison. La princesse me fit des plaisanteries. « C'est « vous qui l'avez voulu, lui dis-je en riant, et d'un « mot vous pourriez l'empêcher.» Mes soins pour M"ede Saint-Léger furent bientôt publics. Une querelle que j'eus avec M. Braiiiski montra pourtant à la princesse qu'il s'en fallait bien que j'eusse cessé de m'intéresser à elle.
M. Braniski, depuis longtemps amoureux de la princesse, et toujours mal reçu, en parla d'une manière que je ne pus supporter : je le lui dis franchement, et nous nous parlâmes avec toute la fierté de deux hommes qui ne s'aimaient pas. Cette querelle eût été plus loin sans lady Spencer. La princesse apprit avec quelle chaleur je l'avais défendue, et m'en sut gré. Il y eut une course de chevaux où un des miens gagna : je fis hommage du prix à M1'8 de Saint-Léger. Dans l'instant même Mme la princesse Gzartoriska se trouva mal, et retourna chez elle. J'étais bien loin d'en soupçonner la cause, et à peine y pris-je garde. Une longue et dangereuse maladie suivit cet évanouissement. Je ne la quittai pas, et lui rendis tous les soins qui m'étaient dictés par mon cœur. Je m'éloignai à mesure que sa santé se rétablit et que je les crus moins nécessaire s. Tout le monde partait de Spa ; et je m'arrangeais
pour partir avec Mma et M1'0 de Saint-Léger, lorsque le prince Repnine, qui n'avait aucune raison de se méfier de moi, me dit qu'il était obligé de rester encore quinzejours environ et de ramener Mme Tschernicheff, que je ferais sûrement plaisir à la princesse de lui proposer de revenir à Paris avec elle. Je ne me fis pas prier :1a princesse m'était bien plus chère qu'il ne croyait. Nous partîmes donc, et le prince Repnine nous reconduisit quelques postes. Nous faisions de petites journées, et je voyageais sur mes propres chevaux. Mme Czartoriska était encore très faible, et se trouva très fatiguée en arrivante Bruxelles ; elle ne voulut pas souper et se coucha. Je restai à lui tenir compagnie. Nous parlâmes de l'Angleterre, et la conversation regarda bientôt le comte deGuines et lady Craven. Je lui racontai avec détail tout ce que son départ m'avait fait souffrir: ses yeux se remplirent de larmes. « Finissons, me dit-elle, et « ne renouons jamais un entretien si dangereux.» Il était trop tard, et il fallait que notre destinée fût remplie. La princesse m'aimait et me le dit. Tant de bonheur futempoisonné par l'effroi que lui causaient son sentiment et les suites horribles qu'il ne pouvait manquer d'avoir. Elle voulut s'ôter tous les moyens de s'y livrer : nous nous séparâmes, et passâmes la nuit la plus agitée.
Le prince nous proposa d'aller le lendemain à Anvers voir un cabinet de tableaux qu'il voulait acheter. Il fut arrangé, sans qu'elle pût s'y opposer, qu'elle
iraitavec moi dans un petit phaéton que j'avais amené d'Angleterre, avec des chevaux qu'elle s'était souvent amusée à mener elle-même à Spa. Nous ne fûmes pas plutôt en liberté, que la conversation suivante commença :
« Il serait inutile, monsieur de Lauzun, de cher- « cher à vous cacher combien je vous aime ; mais « je dois à ce sentiment même, qui m'est plus cher « que la vie, de mettre devant vos yeux tous les « malheurs irréparables qu'il entraînera pour tous « les deux si nous n'avons pas le courage de nous « séparer promptement. Ecoutez-moi sans m'inter- « rompre, vous jugerez, par les aveux que je vais « vous faire, s'ils ont dû me coûter.
« Née avec des avantages et quelques agréments, « je reçus bien jeune les hommages des hommes: ils « flattèrent mon amour-propre, et depuis que je me « connais, je me connais coquette. J'épousai mon « mari sans amour, et n'eus pour lui qu'une amitié « bien tendre, qu'il mérite chaque jour davantage. « De tous ceux qui me rendaient des soins, le roi « de Pologne fut le plus assidu. Le plaisir de l'em- « porter sur la plus belle femme de Varsovie me les « fit recevoir avec complaisance : je n'y cédai cepen- « dant pas. Le prince Repnine, ambassadeur de « Russie, vint à Varsovie. Il fut amoureux de moi « et mal reçu. Les troubles qui déchirèrent mon in- « fortuné pays lui donnèrent bientôt occasion de me « prouver à quel point je lui étais chère. Mes parents
« et mon mari irritèrent fortement l'impératrice, en « s'opposant toujours à ce qu'elle voulait. Repnine « reçut contre eux les ordres les plus sévères. Les « princes Czartoriska continuèrent à être coupables « et à n'être jamais punis. L'impératrice, indignée « que ses ordres n'eussent pas été exécutés, ordonna « au prince Repnine de faire arrêter les princes et c de faire confisquer leurs biens. Elle lui mandait « que sa vie répondait de son obéissance. Les prin- « ces étaient perdus si le prince Repnine n'eût pas « eu le généreux courage de lui désobéir. Je crus « devoir être le prix de tant de tendresse : je dirai « plus, même en me donnant à la reconnaissance, je « crus céder à l'amour.
« Je fus bientôt le seul bien qui restât au prince « Repnine. Il perdit son ambassade, ses pensions, la « faveur de l'impératrice, et parce qu'il n'avait, à « peine mille ducats de revenu à l'homme dont le « faste avait ébloui toute la Pologne. 11 ne pouvait « revenir en Russie ; il me demanda de voyager et « de me suivre : je ne balançai pas à tout quitter « pour lui. Le comte de Panine, son oncle, le rac- « commoda avec l'impératrice, qui lui fit dire d'aller « prendre le commandement d'un corps considérable « à l'armée du maréchal de Romanzof. Il refusa, et « acheva d'irriter l'impératrice contre lui.
« Nous vécûmes parfaitement ensemble jusqu'à ce « qu'il soit devenu jaloux du comtede Guines; et il l'a « été d'une manière si violente, si insultante, que j'en
« ai été offensée; il me semblait que je méritais plus « de confiance de l'homme pour qui j'avais tout fait. « Je supportai cependant son humeur avec patience; « mais l'ambassadeur m'en parut plus aimable : je « l'avouerai franchement, je fus flattée de lui plaire, et « je l'aurais certainement aimé s'il était moins uni- « quement aimé lui-même. Je m'arrachai au goût « que je sentais pour lui : celui que vous avez pris « pour moi l'a détruit. Mon cœur n'en a que trop senti « la différence. Je suis sûre maintenant de vivre et de « mourir malheureuse ; mais je ne ferai point mourir « de douleur l'homme qui a tout sacrifié pour moi, et « à qui il ne reste que moi dans le monde.
« Fuyez, oubliez une femme qui, suivît-elle son « penchant, ne peut rien pour votre bonheur. Croyez- « moi, l'amour qui n'est pas fondé sur la confiance « n'est qu'un supplice; et quel droit ai-je à la vôtre ? « Pourrez-vous en avoir dans celle qui a trahi le « pri nce Repnine, et qui a eu du goût pour M. de « Guines ? Chaque marque d'amour que vous rece- « vrez de moi vous prouvera, me prouvera, que je « puis aimer deux fois : la femme qui a changé peut « changer encore ; et pensez-vous que celle qui aura « abandonné sans pitié le prince Repnine, à qui elle « devait tout, vous épargnera davantage, vous dont « les droits finiront dès que son sentiment pour vous « finira ? Vous ne savez pas d'ailleurs à quel excès « je suis capable de vous aimer, et tous les malheurs « qui peuvent suivre une telle passion, et tous les re-
< mords qui me dévoreront sans cesse ; un voile en- « tre le reste de l'univers et mon amant m'empêchera « de voir tout ce qui ne sera pas vous ; l'entier oubli « de ma considération, de ce que je dois à mon mari, « à mes enfants, à mes parents, à moi-même, la juste « jalousie du prince Repnine ; chaque jour sera mar- « que par des craintes ou par des événements fu- « nestes : une telle vie peut-elle durer longtemps ? « — Vous devez trop au prince Repnine, lui dis-je ; « de nous deux, ce n'est pas lui qui doit mourir de « douleur 1 Que je vous voie encore quelques jours, « que je jouisse du dernier bonheur qui existera pour « moi, et je me sépare pour jamais 1 Souvenez-vous « quelquefois que je vous adorerai jusqu'à mon derc nier soupir, et que je vous ai perdue ; que je vous « ai aimée assez pour vous fuir : peut-être aurai-je « plus fait pour vous que le prince Repnine. 0 la « plus tendre, la plus honnête des créatures ! c'est à « ton amour que je devrai de n'être pas un monstre « d'ingratitude ; c'est à ta générosité que je devrai « monhonnêteté; c'est dumoins une consolation pour « tous deux. »
Nous étions de bonne foi ; mais nous ne savions pas nous-mêmes à quel excès nous nous aimions. Les deux cœurs les plus tendres, les plus ardents de l'univers peut-être s'étaient rencontrés. Nous ne trouvâmes pas à Anvers le cabinet pour lequel le prince y avait été; il était vendu : on lui parla d'un autre qu'il pourrait avoir à Amsterdam, et qui lui
conviendrait davantage. Cela le détermina à profiter de l'occasion pour faire le voyage de Hollande. Je refusai courageusement d'en être, et tins bon jusqu'à la veille du départ. Un regard de la princesse me fit oublier tous mes projets : j'acceptai les propositions du prince, et le lendemain nous partîmes tous.
Le bonheur, le danger d'être ensemble avaient rempli nos têtes d'une agitation, d'une confusion indéfinissables. Tousnos compagnonsde voyage dormaient heureusement pour nous, et notre trouble ne fut pas remarqué : la nuit vint, et nous ne nous contraignîmes plus. Les larmes de la princesse coulaient; j'y mêlai les miennes. Tout à craindre, tout à souffrir, rien à espérer; notre douleur nous accablait, et ne nous laissait pas même la force de faire des réflexions distinctes. Nous arrivâmes à onze heures du soir à une mauvaise cabane, où nous fûmes obligés de passer la nuit. La princesse et la Bochdanowitz (vieille femme de chambre polonaise de la princesse) couchèrent dans une chambre, et tous les hommes dans l'autre.
Quelques heures après, la Bochdanowitz fit des cris affreux qui n'éveillèrent personne; mais je ne dormais pas, je courus voir ce qu'elle avait : un hommequi s'était caché dans la chambre avait pensé la faire mourir de peur. Je le chassai avec assez de peine. La princesse était éveillée ; elle m'appela. Je me misa genoux près d'elle : mes yeux ne pouvaient exprimer tout l'amour qui était dans mon cœur;
l'2'2 UN AMANT DE MARIE-ANTOINETTE
mais ils en montraient beaucoup. « Vos peines, me « dit-elle, déchirent mon cœur; mais elles me sont « chères : il m'est si doux de vous voir partager les « miennes. Si nous ne pouvons être heureux, soyons « du moins constants et irréprochables. » Nous nous promîmes un courage et une prudence bien au-dessus de nos forces.
Nous partîmes un peu plus calmes, et avec un maintien passable: nous arrivâmes au Mœrdick, que nous passâmes sur-le-champ. Je restai dans la chambre du yacht avec la princesse, et tout le monde, craignant d'être malade, se tint sur le pont. Je lui lus un joli roman de Dorât, qui venait de paraître, intitulé : Sacrifices de Z'amour.Quelques situations avaient rapport à notre position : nous ne pûmes le lire sans un grand intérêt et un grand attendrissement. Que de charmes réunissait Mme de Czartoriska ! des années de malheur et de regrets n'ont pu en effacer l'image. Nous nous arrêtâmes à Rotterdam, et arrivâmes le lendemain à la Haye, où le prince et la princesse furent reçus avec la plus grande joie par M. de Lachérésia, ambassadeur d'Espagne. Je n'eus qu'à me louer de lui, et je n'ai rien à en dire. Mm0 de Lachérésia, grande, vigoureuse, ardente et chaude Péruvienne, me remarqua, et fut avec moi, au bout de dix minutes, comme une connaissance de dix ans; elle ne cessait de questionner la princesse sur mon compte que pour me questionner moi-même, et nous embrassait également :
Il y avait deux jours que nous étions à la Haye, lorsque, à deux heures après minuit; la Bochdanowitz, qui ne parlait pas un mot de français, frappa à ma porte et me dit en mauvais allemand : « Descendez, la princesse meurt. » (Le prince n'était pas à la Haye, ayant été à la campagne chez le prince d'Orange.) Je descendis avec précipitation, et la trouvai en effet sans connaissance. Je ne parvins qu'au bout de quelques heures à lui faire reprendre ses sens. Elle me tendit la main dès qu'elle m'aperçut près d'elle. « Je suis contente, me dit-elle, je meurs dans les bras de ce que j'aime, sans avoir rien à me reprocher. » Elle eut dans la journée de fréquentes et de violentes attaques de nerfs, et s'évanouit souvent.
Je connaissais de réputation le célèbre Gaubius, professeur en médecine. Je fus le consulter à Leyde, et partis au point du jour. J'expliquai à M. Gaubius, dans le plus grand détail, la maladie que la princesse avait eue à Spa, et celle qu'elle avait alors, sans lui dire son nom ; il me demanda si elle était ma femme ; je lui répondis que non, mais qu'elle était ma sœur. 11 me demanda ensuite si j'étais médecin ou chirurgien; je lui répondis que non: « Vous êtes donc, me dit-il, le plus tendre et le plus intelligent de tous les frères. > II me rassura sur l'état de la princesse, me dit qu'il n'était pas dangereux; qu'il était trop vieux et trop goutteux pour que sa santé lui permît de l'aller voir. Il m'ordonna pour elle un
régime dont il me garantit le succès, me chargea de lui rendre compte de ses effets, et me dit qu'il serait bien aise de voir la malade quand elle serait moins faible. Je revins à la Haye. La princesse apprit avec plaisir et reconnaissance ce que j'avais fait.
Nous déterminâmes que je la ramènerais jusqu'à Bruxelles, après avoir fait durer le voyage de Hollande le plus longtemps que nous pourrions, et que je partirais ensuite pour l'Italie. Les amants sont comme les enfants, ils ne sentent que par moment une peine éloignée, et ils sacrifient beaucoup au présent. Dix ou douze jours de bonheur nous semblaient suffisants pour payer notre vie. Ce court répit nous calma. La princesse se rétablit. Je ne pensais pas à lui rien demander dont elle pût jamais se repentir. Je voyais toute sa tendresse, et ne désirais rien. Dans ce temps cependant je fus jaloux sans aucun sujet de l'être, et ce fut d'une manière si extravagante, que je ne puis m'empêcher d'en parler.
J'avais vu à Londres un jeune prince Poniatowski, neveu du roi de Pologne, et cousin du prince, qui avait été élevé en Angleterre, et à qui je n'avais jamais fait grande attention. Mme de Czartoriska me dit qu'on l'attendait à la Haye. Gela ne me fît d'autre effet que de craindre l'importunité d'un tiers. Un soir que j'étais à la comédie avec le prince et la princesse, on vint lui dire tout bas que le prince Poniatowski venait d'arriver, et il sortit. Je ne puis exprimer la révolution que cela fit en moi. Tous les
agréments du prince Poniatowski, tous les avantages qu'il avait pour plaire à sa cousine, avec laquelle il était destiné à vivre, se présentèrent à mon esprit, et me tournèrent la tête. Je sortis de la comédie, et rentrai chez moi. Je fis d'affreuses réflexions : la princesse me parut perdue pour moi, et perdue dans le moment. Je m'effrayai tellement, que je me déterminai à fuir et à partir sur-le-champ pour l'Italie.
J'envoyai chercher des chevaux de poste, et j'ordonnai ma voiture. Dix heures étaient passées. La princesse, étonnée de ne pas me voir arrivé chez Mma de Lachérésia, chez qui elle soupait, sortit sans rien dire, prit la première voiture qu'elle trouva dans la cour, et vint à notre auberge. Elle fut très surprise de trouver à la porte ma chaise de poste attelée et chargée. Elle demanda où j 'étais, et monta à ma chambre. « Que signifie ceci ? me dit-elle ; où « allez-vous ? — Mourir loin de vous, lui répondis-je « avec désespoir, fuir des malheurs plus grands en- « core que d'en être séparé. — Je ne vous entends « pas : expliquez-vous ; vous êtes hors de vous- « mêmes ; croyez-vous que je puisse vivre et vous « voir dans l'état où vous êtes ? » Les yeux de la princesse me montraient tous mes torts, et combien j'avais de raisons pour être tranquille. J'étais honteux de mon extravagance et embarrassé de l'avouer ; il le fallut bien cependant. La princesse ne me fit ni reproches ni plaisanteries ; elle m'embrassa : « Ne « crains jamais de perdre mon cœur ; je suis fâchée
« que tu aies taut souffert; mais combien je sens le « prix de tant d'amour. Ne perdons pas de temps : « on nous attend chez l'ambassadeur d'Espagne ; le « moindre prétexte suffira pour nous excuser. » Elle dit en descendant à mon valet de chambre : « Il ne « partira pas, il ne partira plus », avec une grâce inexprimable. Nous partîmes pour Amsterdam, et nous arrêtâmes à Leyde pour voir le Dr Gaubius. Il causa longtemps1 avec la princesse : « Il est, lui dit-il, « des maladies rarement dangereuses pour les fem- « mes, et que les médecins ne peuvent guérir. Votre « frère, ajouta-t-il en riant, en sait peut-être plus « que moi (la princesse rougit) ; soyez constants et « prudents, vous serez heureux. Je n'ai jamais vu de « femme mieux aimée. » Il lui parla de notre conversation avec intérêt. Rien n'était perdu avec une âme si tendre. On ne pouvait être plus aimable à aimer.
Nous partîmes tard pour Amsterdam. La nuit était obscure. J'étais au fond d'une grande gondole avec la princesse; je pressais ses mains contre mon cœur, je la serrais dans mes bras sans qu'elle m'opposât de résistance. Elle se coucha sans souper ; et, selon ma coutume, je restai près de son lit. Nous nous embrassâmes avec tendresse dès que nous fûmes seuls ; je ne pus réprimer des désirs qu'elles emblait partager; j'osai beaucoup et fus bientôt puni. « Je n'aurais pas « cru, me dit-elle avec douleur et indignation, que « l'être qui m'est si cher eût oublié si vite ses pro-
UN AMANT DE MARIE-ANTOINETTE i27
« messes et ses résolutions ; et qu'il eût voulu sacri- « fier le bonheur de ma vie à un instant de plaisir. « 11 m'était si doux de devoir à votre amour jusqu'à « mon honnêteté et ma tranquillité ! » Sa femme de chambre entra ; elle dit qu'elle voulait dormir, et me renvoya.
Il n'est pas d'état plus affreux que d'avoir mérité la colère de ce qu'on aime avec excès. Je passai la nuit dans la douleur et le repentir. Le lendemain à huit heures du matin, M. Oueska vint me prendre, et, quelque chose que je pusse faire, me mena promener et voir ce qu'il y avait de mieux dans Amsterdam et aux environs, jusqu'à huit heures du soir. La princesse me traita avec une froideur qui me désolait ; elle m'aimait trop pour s'en apercevoir sans en avoir pitié. Elle s'approcha de moi, et me dit tout bas : « Vois combien je suis à plaindre, et je suis sûre « que tu ne seras plus coupable ; moi te punir, « moi t'affliger, je n'en désire pas le courage. » Ce peu de mots me rendit la vie. Le souper fut gai, et le départ fixé pour le lendemain. On proposa de re-
venir clans de petits cabriolets à deux places que l'on mène soi-même, et qui vont extrêmement vite. On me destina à mener la princesse, comme étant le meilleur cocher. Elle commença par refuser, mais elle vit tant de tristesse dans mes yeux, qu'elle y consentit. Nous partîmes. Je la trouvai sérieuse pendant le chemin: je lui demandai ce qu'elle avait :« Je « ne veux pas te gronder, me répondit-elle ; je t'ai « pardonné de bon cœur, mais une si forte impres- « sion ne peut facilement s'effacer ; et ce n'estpas de « toi, c'est de moi que je suis mécontente, et si j'ai « eu tort d'avoir en toi une confiance aveugle, je « suis bien coupable, j'ai de furieux reproches à me < faire. » Je dissipai facilement ses craintes ; les larmes les plus tendres en furent le prix. Nous restâmes encore une semaine à la Haye.
Il fallutenlin retourner à Bruxelles, où nous comptions de bonne foi nous séparer pour toujours. Nous pensâmes mourir de désespoir ; je crachais tous les jours plusieurs mouchoirs de sang.
La princesse n'était pas en meilleur état que moi; elle pensa mourir le jour que nous traversâmes le Mœrdick.Je passaila nuitprès d'elle. Nous nous«som- « mesengagés,me dit-elle, à plusquenous ne pouvons « tenir; l'excès de ton amour et de ton courage pour- « rait encore me sauver la vie. Serais-tu capable « (uniquement aimé) de n'être pas jaloux du prince « Repnine, de te contenter de mon cœur, de ne pré- « tendre à rien de plus. »
Un nouveau plan de vie fut arrangé d'aussi bonne foi que les autres et, comme on le verra par la suite, sans un plus grand succès. Nous ne nous arrêtâmes qu'un jour à Bruxelles, et revînmes à Paris.
Je quittai la princesse à Senlis,et fus passer vingtquatre heures à Haute -Fontaine, bien différent de ce que j'en étais parti. J'arrivai le lendemain à neuf heures du soir à Paris ; je descendis à l'hôtel de ChartreSjOÙ logeai la princesse. J'y trouvai le prince Repnine. 11 me reçut honnêtement ; mais il avait l'air froid et contraint. Mm9 Czartoriska était dans son lit; elle se trouva mal, dit qu'elle voulait dormir, et nous congédia tous deux. Elle n'eut que le temps de me donner un petit paquet dans lequel élait un billet fort tendre et une tresse de ses cheveux que j'avais vivement désirée. Vers les onze heures du soir, d'Oraison entra dans ma chambre : « Je quitte « un fou, me dit-il, à qui j'ai promis d'aller le rassu- « rer demain matin de bonne heure. Voilà ce qui « vous attire ma visite si tard : le prince Repnine « s'est fourré dans la tête que vous étiez amoureux « de la princesse et aimé. Je lui ai dit que j'étais sûr « que non, que je vous connaissais un autre attache- « ment, et pour plus de sûreté, je suis venu vous en « parler. »
Mon trouble et ma confusion apprirent au chevalier qu'il s'était trompé. « Vous êtes, me dit-il, le plus « bizarre et le plus léger de tous les hommns. Et la « jolie Marianne, vous ne l'aimez donc plus?» Je lui
contai tout ce qui s'était passé depuis qu'il avait quitté Londres; il me blâma moins, me plaignit et ne me rassura pas sur l'avenir.
D'affligeantes réflexions consumèrent ma nuit entière. J'allai le lendemain savoir des nouvelles de la princesse; je ne la trouvai pas mieux que la veille. Le prince Repnine, que je rencontrai, me parut assez tranquille. La princesse me reçut froidement. Je ne voulus pas m'en plaindre, et je souffris en silence. Quelques jours se passèrent de la sorte sans que le prince Repnine ne me laissât lui parler seul une minute. Il avait l'air satisfait et calme. Je ne dormais ni ne mangeais. Je crachais beaucoup de sang; je voulais cependant cacher mon état, mon mouchoir plein de sang me trahit. « Que vois-je ! me dit-elle « en passant à côté de moi; venez à sept heures, je « serai seule; je veux vous parler absolument. » Je fus exact. « Mon ami, me dit-elle en entrant, vous « êtes bien malade; c'est ma faute sans doute; de « deux êtres qui me sont bien chers, l'un doit donc « mourir de douleur. Qu'avez-vous? ouvrez-moi votre « âme, je le veux, je l'exige, je vous le demande à « genoux. — Je n'ai rien (en la serrant dans mes « bras); je n'ai besoin que de courage, il ne tient « qu'à vous de m'en donner. Dites-moi que vous « m'aimez; j'ai besoin de l'entendre. — Oui, mon « ami, mon tendre ami, je vous aime, je vous adore; « il n'est point de puissance qui m'empêche de vous « le dire. Armez-vous de patience; persistez dans une
« conduite qui me fait ajouter à tant de tendresse « l'estime la plus méritée. Votre manière de vivre « avec le prince Repnine est trop bonne; il ne peut « vous accuser de sécheresse ni de fausseté. Je me « reproche bien sévèrement les peines que je vous « cause. Je lui eu épargne cependant le plus qu'il « m'est possible; il m'en coûte doublement de n'être « pas franche et de vous traiter devant lui d'une ma- « nière si différente. C'est à ces précautions cepen- « dant que je dois la sécurité dont j'espère qu'il « jouit encore et dont la perte entraînerait pour « nous tous les suites les plus fâcheuses. Ne te fâche « pas, mon ami; la raison fait des représentations, « mais l'amour ordonne; et où il parle, il est tou- « jours le plus fort. Ménage une vie qui est tout mon « bien; ménage le sang que je rachèterai de tout « le mien. — Oh ! mon amie, vous y versez un baume, « un calme que je croyais à jamais perdu. Mon cœur « n'est point indigne du vôtre; il est capable aussi « de générosité. Je rends au prince Repnine toute « la justice qu'il mérite. Plaise à Dieu qu'il ne soit « jamais malheureux par moi! Que tous les soins, « que tous les égards soient pour lui 1 Un regard me « consolera, me rappellera que je vous suis plus « cher que tous, me rassurera si j'étais injuste. Ma « chère amie, je ne souffrirai jamais autant que « si je vous connaissais de justes reproches à vous « faire. »
Le prince Repnine arriva lorsque nous nous y
attendions le moins; nous en fûmes embarrassés, et malgré nous il s'en aperçut; car dès ce moment il lui fut impossible de contenir sa jalousie ; elle fut telle qu'on devait l'attendre d'un homme violent, généreux et sensible. Il savait combien une scène ferait de mal à la princesse, il désirait la lui épargner : il sortit lorsqu'il craignit de n'être plus maître de lui. Il fut un soir chez Mme L'Huilier. « Je me « meurs, lui dit-il, je ne puis plus supporter lacrainte « que je me suis imposée ; il faut que je vous ouvre « mon âme. M. de Lauzun adore la princesse et en « est adoré. Il est fier et jaloux autant que moi ; il « doit me haïr. Sa conduite honnête et modérée est « la plus forte preuve de tout l'empire que votre amie « a sur lui, empire qu'elle a sans doute acheté du « don de son cœur et de sa personne. De viles tra- « casseries ne sont pas faites pour deux hommes qui « doivent se reconnaître dignes d'elle. L'un de nous « doit périr, ou nous ne serons jamais tranquilles ni « l'un ni l'autre ;il me ravit le seul bien auquel mon « bonheur fût attaché, je le défendrai. » Ce fut inutilement que Mm° L'Huilier voulut le calmer. Je reçus le lendemain le billet suivant: « Mon estime et ma « haine vous sont connues : défendons un bien que « nous ne pouvons partager; l'un de nou doit périr « par la main de l'autre. Je vous laisse avec confiance « le choix du temps, du lieu et des armes.
« Nicolas Vassi Lievitscii Repnine. »
Je fis la réponse suivante : « Le prince Repnine ne « me croira pas capable de crainte. Je l'estime assez « pour refuser l'honneur qu'il me propose. Je n'ac- « cepterai point un combat qui compromettrait une « personne que je respecte, et qui la priverait d'un « de ses plus fidèles amis. Si le prince m'attaque, je « défendrai mes jours de manière à lui prouver que « je ne veux pas répandre le sang d'un homme à qui « Mme la princesse Czartoriska doit autant.
« Lauzun. »
Après avoir reçu ma réponse, il me fit prier de l'attendre chez moi le lendemain de bonne heure. Il vint en effet dans la rue Saint-Pierre, où je logeais ; on nous laissa seuls, et la conversation suivante commença :