‹ Un amant de Marie-AntoinetteChapitre 6 sur 13 · PRINCE REPNINE · texte numérisé non relu

PRINCE REPNINE

« Écoutez-moi, monsieur, et vous ne me refuserez « pas ce que je vous ai demandé. C'est mon rival, « c'est mon ennemi que je prends pour juge de ce « qui me reste à faire dans l'affreuse position où je « suis. Je fus nommé ambassadeur de Russie en « Pologne, dans le commencement des troubles. Je « vis, j'adorais la princesse; je sacrifiai tout au bon- « heur de le lui prouver. Sa famille offensa souvent « l'impératrice. Je reçus contre ses parents les ordres « les plus rigoureux: ils ne furent pas exécutés ; j'en « fus vivement réprimandé ; ma tête devint responsa-

« ble de leur conduite. Les princes Czartoriski ne ces- « sèrent jamais d'être coupables,et ne furent pas punis. « Je perdis la faveur et la confiance de ma souveraine. « Je vis écrouler la plus étonnante fortune qui se soit « annoncée dans l'empire russe. Je fus rappelé pour « me justifier. Le crédit de M. le comte Panine,mon « oncle,sauva seul mes jours. L'impératrice me nomma « à l'ambassade de Varsovie. Je me résignai à y vivre « comme particulier ; cependant généreuse et sensi- « sible, la princesse Czartoriska crut se devoir à la « reconnaissance, pour prix de tant de services; je « fus heureux. L'impératrice m'ordonna de joindre « l'armée de Romanzofftje refusai d'obéir. Tous ses « bienfaits me furent ôtés ; il ne resta plus qu'une « pension médiocre, suffisante pour vivre, à l'homme « dont le faste avait ébloui la Pologne. La princesse « eut la bonté de quitter Varsovie, où je ne pouvais « rester sans dangers, et reçut partout des hommages. « Ils ne la trompèrent jamais longtemps. Elle démê- « lait aisément la vanité, la fatuité, la mauvaise foi « de ceux qui les lui rendaient. Elle partit pour Lon- « dres quelques semaines après moi ; je vous rencon- « trai à Calais; nous passâmes la mer ensemble. Le « chevalier d'Oraison, que je connaissais plus ancien- « nement, m'avait souvent parlé de vous ; votre atta- « chement pour la belle lady Sarali était connu de « toute l'Angleterre, et vous rendait intéressant. « Vous craindre fut mon premier mouvement. Je fus « bientôt rassuré en vous voyant vous fixer et rendre

« des soins à une jeune et aimable personne. La fa- « tuité de votre ambassadeur ne me causa pas une « véritable inquiétude. Je partis pour Spa, où vous « vîntes nous joindre. La princesse y fut toujours « triste, malade ; mais je vous voyais occupé de Mlle de « Saint-Léger, et je n' en devinai pas la cause.

« Engagé, sans pouvoir m'en dispenser, à ramener « Mme de Gzernicheff à Paris, je poussai la sécurité « au point d'être bien aise que vous accompagnas- « siez la princesse. L'intérêt que vous m'aviez mar- « que, la manière dont nous avions vécu ensemble à « Spa, m'avaient inspiré du goût pour vous : mon « inclination m'eût porté à vous aimer, si le sort ne « m'eût forcé à vous haïr. Je ne reçus point de nou- « velles de la princesse pendant tout son voyage de « Hollande. La terreur s'empara de mon âme, l'ave- « nir se déploya devant moi, je fus certain de mon « malheur avant d'en avoir des preuves. Tout me l'a « confirmé depuis notre arrivée à Paris: la princesse « vous aime. Je la connais trop pour ne pas la savoir « tourmentée de remords; elle ne me verra pas « sans embarras, sans répugnance. Elle souffrira « des peines inimaginables; sans vous je serais « encore tout pour elle. Si elle ne perd ni l'un ni « l'autre, elle nous perd tous deux. Je n'ai point « d'asile à espérer dans mon pays, que j'ai aban- « donné pour elle. Tant que j'existerai vous ne serez « pas tranquille possesseur d'un cœur dont vous « connaissez le prix : tant que vous vivrez, il sera

« plus à vous qu'à moi, et chaque instant sera mar- « que par de nouvelles inquiétudes et de nouvelles « fureurs. »

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