CHAPITRE V
Arese est nommé sénateur du royaume de Sardaigne. — Il s'établit à Turin et soutient la politique de Cavour
— Le Piémont prend part à la guerre de Crimée. — Voyage d'Arese à Paris en i853. — Il est l'hôte de r*îapoléon IIÏ. — Le Congrès de Paris. — Cavour y assiste. — Le docteur Conneau devient l'intermédiaire entre Cavour et Napoléon III pendant le Congrès de Paris. — Correspondance échangée entre Arese, Cavour et le docteur Conneau à cette époque.
— Promesses de Napoléon III à Cavour pendant le Congrès de Paris. — Attentats mazziniens dans le royaume de Naples. — Attentat d'Orsini et Pieri contre la vie de Napoléon III. — Correspondance d'Arese avec le docteur Conneau. — L'Impératrice engage Arese à faire un nouveau voyage à Paris. — Arese préfère plaider de loin en faveur de la cause italienne. — Motifs de cette résolution. — Napoléon IIÏ subit de plus en plus l'influence d'Arese.
Cavour, enchanté des services que le comte Arese rendait à sa politique, voulait le faire nommer député ; mais Tami de Napoléon lil,
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peu soucieux de se Jeter dans les luttes électorales, refusa les offres du ministre. C'est alors que le président du Conseil, qui tenait beaucoup à avoir Arese dans le parlement, le fit nommer sénateur. Arese accepta, et quittant son séjour de Gênes, vint s'établir à Turin. Il prit dès. lors une part de plus eh plus active à la politique cavourienne. Voyant sans cesse le premier ministre, entretenant une correspondance suivie avec le docteur Conneau, il préparait le terrain aux événements futurs. Le salon du comte Arese à Turin était devenu le rendez-vous des hommes d'Etat du Piémont, des parlementaires les plus en vue et un des centres principaux du parti cavourien.
Arese aida Cavour de ses conseils au moment où le premier ministre négociait avec la France et l'Angleterre cette célèbre alliance qui, en permettant au Piémont de prendre part à la guerre de Crimée, lui donna l'occasion de rehausser le prestige de son armée, gravement atteint par les défaites de Custoza et de Novare, et ouvrit à Cavour les portes du Congrès de Paris. Un obstacle s'opposait à l'entrée du Piémont dans l'alliance franco-anglaise : son attitude vis-à-vis de l'Autriche dans la question du séquestre des biens des émigrés. L'Autri-
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che était alors en excellents termes avec la France et TAngleterre dont elle appuyait la politique en Orient, « étonnant le monde par son ingratitude » à Tégard de la Russie, selon le mot historique du prince de Schwartzenberg. Cavour craignait que son alliance avec la France et l'Angleterre ne l'obligeât à battre en retraite vis-à-vis du cabinet de Vienne. De son côté, le général Da Bormida *, ministre des affaires étrangères, s'était compromis en exigeant, comme condition sine qita fion de l'alliance, la levée du séquestre. Sous l'influence d'Arese, les émigrés lombards firent savoir à Cavour qu'ils désiraient vivement que le traité fût signé sans aucune condition en faveur de leurs intérêts, voulantavant tout favoriser la politique du Piémont, qui répondait si bien aux espérances et aux vues de tous les patriotes italiens. Dès lors Cavour n'hésita plus. Il signa le traité. Le général Da Bormida quitta le ministère des affaires étrangères et fut remplacé par Cavour lui-
^ Le général piémontais Da Bormida, issu d'une noble famille qui a fourni à la maison de Savoie de nombreux et fidèles serviteurs, est le père du général italien Da Bormida mort héroïquement, le i^^ mars 1896, à la bataille d'Abba-Carima, aux environs d'Adoua, à la tête de sa brigade.
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même* De son côté, TAutriche, émue par la nouvelle attitude politiquedu Piémont, ne devait pas tarder à concéder l'amnistie : mais elle le fit avec une maladressç qui la priva des bénéfices de la mesure.
Mon but n'étant pas de refaire l'histoire des origines de Tunité italienne, mais de parler des rapports intimes de Napoléon III avec Arese et des traits principaux de la vie de ce diplomate, je passe sous silence les événements qui suivirent l'alliance du Piémont avec la France et l'Angleterre. Arese voyait dans cette alliance le point de départ d^une intervention armée du second Empire en Italie en faveur du Piémont. Il n'était cependant pas sans inquiétude à l'endroit des menées des mazziniens, non moins hostiles à Napoléon III qu'à l'Autriche. Il craignait que leurs crimes ne compromissent sérieusement le succès de la politique de Cavour. Vivement ému à la nouvelle de l'attentat du savetier italien Pianori , Arese envoya à l'empereur ses félicitations au sujet du danger auquel il avait échappé. Napoléon III lui répondit aussitôt :
« Tuileries, 2 5 juin i855.
(c Mon cher Arese, j'ai été touché delà lettre que vous m'avez écrite au sujet de l'attentat qui
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a fort heureusement échoué. Il y a si longtemps que je connais votre amitié pour moi que cette nouvelle preuve ne pouvait me surprendre.
« Quoique je ne vous écrive pas souvent, je parle souvent de vous à Tlmpératrice, qui désirerait vous connaître.
« J'espère que vous viendrez à l'Exposition universelle et que vous accepterez mon hospitalité aussi cordiale que lorsque nous nous sommes retrouvés en Amérique. Je suis bien préoccupé de la guerre \ et je désire des succès éclatants, non seulement pour la France, mais pour toute TEurope.
« Addio^ mon cher Arese, croyez toujours à
ma sincère amitié.
« Napoléon^. »
Arese ne pouvait se soustraire à une invitation faite dans des termes si pleins de cordialité. Il avait rintention de visiter l'Exposition et de profiter de l'hospitalité impériale ; mais comme il tardait à se mettre en route, l'Empereur le pressa par l'entremise de son fidèle docteur Conneau, qui écrivit à Tami de son maître en ces termes :
^ La guerre de Crimée.
2 Napoléon III à Arese. Cf. Bonfadini, op, cit., ch. vu,
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€ Palais de Saini-Cloud. le :? octobre i855.
" Mon cher Arese , l'Empereur a reçu ta ienre. Il ne peut pas te répondre et me charge de le faire en son nom. Sa .Majesté serait infiniment heureuse de te voir, comme elle te l'a fait savoir lorsqu'elle t'a invité à venir voir l'Exposition. Elle t'avenit qu'il serait nécessaire que tu te misses en route promptement, car l'Exposition va être fermée le i5 du mois prochain. Cherche à correspondre à l'invitation de l'Empereur. Tu sais combien il t'aime et t'estime. Je sais que tu n'as pas besoin de nouvelles preuves de son affeciion. Néanmoins, ton cœur doit être grandement satisfait en sachant que les grandeurs n'ont altéré en rien l'ancienne amitié. Quant à moi, j'espère que tu me regarderas toujours comme ton vrai et sincère ami. Aussi tu ne peux douter du plaisir que j'éprouverai à te revoir et à t'embrasser. Ma femme est dans son huitième mois, et si ta visite se prolonge de quelques semaines, je pourrai te présenter mon fils.
u Adieu, mon cher et bon ami, aime-mot comme t'aime. Ton ami très affectionné,
« Docteur CoNNEAu'. •
'D'Conneau à Arese.Cf.BoNFADiNT,o/i. ci/., p. 400-401.
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Le comte Arese alla à Paris au commencement de novembre. Il fut informé, dès son arrivée, par le docteur Conneau, que TEmpereur lui avait fait préparer des appartements au palais de Saint-Cloud et aux Tuileries. Il déjeunait et dînait fréquemment à la table impériale, et plus d'une fois il y rencontra le général Dufour, qui lui rappelait le temps de Texil, lorsque l'officier suisse enseignait l'art militaire à Louis-Napoléon et qu'il profitait lui-même de
ses leçons.
Ce séjour d'Arese à la cour de Napoléon III ne fit qu'augmenter la confiance que le premier inspirait au second. M. de Cavour profita bientôt de cette circonstance pour taire avancer ses affaires aux Tuileries et battre en brèche la diplomatie autrichienne.
On sait le rôle que Cavour joua, en i856, au Congrès de Paris, où il se faufila, pour ainsi dire, malgré les démarches de TAutriche pour l'exclure, et les craintes des ministres anglais, surtout de lord Clarendon , très dévoué au cabinet de Vienne. Napoléon III mit fin à toutes les difficultés, en faisant décider que le représentant du Piémont prendrait part aux travaux du Congrès sans s'engager à ne pas parler de questions étrangères aux affaires d'Orient. C'est
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précisément ce que Cavour désirait, lui qui n'avait combattu la Russie que pour avoir voix au chapitre dans le Congrès qui devait suivre les hostilités, et qui n'avait fait le voyage de Paris que dans le but bien arrêté de provoquer l'Autriche en soulevant, au sein de la conférence internationale, la question italienne.
Pendant que Cavour était à Paris, Aresè, demeuré à Turin, Taidait de ses conseils, d'autant plus précieux qu'il connaissait à fond l'empereur et les gens de son entourage. Une correspondance fréquente mettait Cavour en communication avec l'ami de Napoléon III, devenu désormais le confident de ses pensées les plus secrètes. Ce fut Arese qui conseilla à Napoléon III de prendre comme intermédiaire de ses négociations secrètes avec Cavour le docteur Conneau, dont la position aux Tuileries, étrangère en apparence à la politique, pouvait le soustraire aux soupçons de la diplomatie autrichienne. Ace sujet, le docteur Conneau écrivait à Arese :
a Par ta dernière que j'ai reçue par l'entremise du comte de Cavour, j'ai argué que, dans ma sphère restreinte, je pouvais être de quelque utilité. Aussi, pour ne faire ni trop ni trop peu, et surtout pour agir en même temps avec
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profit et loyauté, j'ai dit à l'Empereur que tu pensais que je pourrais être un intermédiaire utile entre Sa Majesté et le comte deCavour en quelques circonstances et que j'en demandais Tautorisation. Elle m'a été immédiatement accordée et j'en ai averti de vive voix le comte. C'est pourquoi, lorsqu'il aura quelque chose d'Important à communiquer à Sa Majesté, il pourra le faire par mon entremise. Il peut être certain que, non seulement j'y mettrai la plus grande discrétion, mais aussi le zèle le plus cordial pour obtenir une prompte réponse. Tu sais comment et combien j'aime Tltalie, et tu peux être sûr que je mettrai tout en œuvre pour seconder les désirs et les vues du comte de Cavour. Et la chose ne sera guère malaisée, car l'Empereur lui-même me semble très disposée faire son possible pour être utile à notice chère patrie *.
Il serait trop long d'analyser la correspondance échangée entre Cavour et Arese pendant le Congrès de Paris. Je me borne à en donner ici les extraits les plus intéressants.
Le 22 février, Cavour, après avoir dit à Arese
^ Le docteur Gonneau à Arese, Palais des Tuileries le 27 fe'vrier i856. Cf. Bonfadini, op. cit., chapitre vu, p. i56.
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que le docteur Conneau était heureux de jouer le rôle d'intermédiaire entre l'Empereur et lui, donne quelques détails d'une entrevue qu'il a eue avec Napoléon III :
(( J'ai dîné hier aux Tuileries ; l'Empereur, pour faire chose aimable aux alliés, avait invité seulement les diplomates sardes et anglais, renvoyant à dimanche les autrichiens et les russes qu'il entend mettre ensemble.
« Après dîner, il a été très aimable avec moi. Il m'a parlé des choses d'Italie, des difficultés qu'elles présentent et de sa ferme intention d'en traiter au Congrès. Il ne cache point la nécessité de ménager beaucoup l'Autriche jc>owr le quart d'heure^ mais sans cependant reculer vis-à-vis de la question de l'occupation de la Romagne. Etant donné l'état de choses, je ne pouvais espérer de meilleures dispositions de la part de T-Empereur. Cela m'a fait quelque peu reprendre cœur. Toutefois, je comprends qu'il y a loin des paroles aux faits. Mais ce sera toujours une grande chose si nous parvenons à faire traiter la question italienne par le Congrès • . »
Le 4 mars, après avoir parlé d'une décora-
^ Gavour à Arese, Paris, 22 février i856. C. Bonfa- DiNi, op, cit., ch. VII, p. i53.
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tion sarde qui devait être donnée au comte Lepic, et dont le décret n'arrivait pas de Turin, et avoir dit malicieusement : « Aux Tuileries, on ne voit que des rubans verts* », Cavour ajoute :
« La paix est à moite faite. Elle'est due à la fermeté de l'Empereur qui, malgré de mauvais conseils, est resté fidèle à Talliance anglaise et a intimidé les Russes.
a Quanta nos affaires, on n'en a encore rien dit. On m*a imposé la plus grande discrétion pendant cette première période des négocialions. Quand je pourrai parler, je ne sais ce qui arrivera. Le diable a voulu que l'Impératrice désirât le Pape comme parrain de l'enfant qui doit naître (le prince impérial). Cela a gâté beaucoup mon plan primitif. J'en ai imaginé un autre ; mais je ne sais comment il réussira. »
On sait ce qui se passa au Congrès. Cavour se posa en accusateur public de l'Autriche. Il n'obtint rien, mais sa conduite lui procura les sympathies ouvertes de tous les révolutionnaires. Or, comme il avait envoyé les troupes piémontaises en Crimée dans le seul but de
^ Couleur de l'ordre piémontais, aujourd'hui italien, des Saints-Maurice et Lazare.
jouer ce rôle au Congrès, il quittait Paris satisfait, d'autant surtout que l'Empereur avait pris avec lui, en secret, sinon des engagements, au moins quelque chose qui en approchait. C'est ce qui faisait écrire à Cavour :
« L'Empereur a toujours été très aimable avec moi et n'a jamais cessé de me manifester la plus grande sympathie pour l'Italie. J^ai la ferme confiance que celle-ci ne demeurera pas longtemps stérile, et que sous peu le Piémont et l'Italie en ressentiront la bienfaisante influence * »
Cavour ne se trompait pas; quelques semaines plus tard, une lettre du docteur Conneau au comte Arese le lui prouvait clairement :
« J'ai vu, disait le docteur Conneau, j'ai vu avec beaucoup de regret le comte de Cavour partir sans avoir obtenu du Congrès la moindre satisfaction. J'espère cependant que les choses marcheront bientôt vers une solution telle que nous la désirons. Par tout ce que j'entends et je vois, j'ai non seulement la certitude du désir de TEmpereur de faire quelque chose d'efficace pour l'Italie, mais je vois que sa sympathie pour le roi est telle que je ne serais point sur-
' Cavour à Arese, Paris, le 28 mars i856. Cf. Bonfa- DiNi, 0/7. cit., ch. VII, p. i65.
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pris de le voir prendre une de ces résolutions qu'il ne prend jamais sans un très long et mûr examen. Je te dirai à ce propos que Tlmpératrice elle-même, avec laquelle il y a souvent un peu plus d'expansion {sic)^ ne dissimule pas ses sympathies pour votre roi. Il y a quelques jours, en parlant de lui, elle disait qu'il était le seul souverain avec lequel elle désirait que son fils contractât une alliance de famille. C'est un événement encore éloigné, mais le seul fait d'y penser prouve quel cas on fait ici du roi et du Piémont. Quant au comte de Cavour, je te dirai qu'ici tout le monde l'estime immensément et qu'il a plu beaucoup et à l'Empereur en particulier. Quant à BuoP, arrivé ici avec une réputation de parfait gentleman^ il en est parti odieux à tout le monde, laissant de soi-même une opinion bien mesquine. Je regrette de n'avoir pu être aussi utile au comte de Cavour que je Teusse désiré. Dis-lui, si tu en as l'occasion, que je suis et serai toujours à sa disposition en tout et pour tout 2. »
• Le comte de Buol, plénipotentiaire autrichien au Congrès de Paris. Il était ministre des affaires étrangères d*Auiriche au moment de la déclaration de la guerre d'Italie.
2 Le docteur Conneau à Arese, palais des Tuileries, le 18 mai i856. Gf.BoNFADiNi, op. cit., ch. vu, p. 166.
Quoi qu'il en soit de ces appréciations du docteur Conneau à l'endroit du comte de Buol, les rapports entre le Piémont et l'Autriche avaient été rétablis à la suite du Congrès de Paris, malgré l'attitude agressive que Cavour y avait prise contre le régime autrichien en Italie. C'était un prétexte de moins pour Napoléon III d'intervenir au-delà des Alpes. Mais, en même temps, les sectes créaient de très graves embarras au cabinet de Turin. En i8?6, sous l'influence de Mazzini, un soldat napolitain, Agesilao Milano, commettait une tentative d'assassinat sur la personne du roi des Deux-Sicilesi Ferdinand II, qui échappa comme par miracle à un coup de baïonnette, au moment où il passait la revue de ses troupes (8 décembre i85ô). Presque en même temps, Carlo Pisacane, duc de San Giovanni, et le baron Jean Nicotera, plus tard ministre de l'intérieur du royaume d'Italie*, louèrent IcCagliari^ paquebot de la compagnie Rubattino de Gênes, débarquèrent à Sapri, au sud de Salerne, avec trois cents flibustiers et cherchèrent à soulever la population contre les Bourbons. L^entreprise échoua misérablement. Pisacane et plusieurs de sa
* Sous le règne de Victor-Emmanuel II, en 1876 et 1877, et sous le règne d'Humbert 1er, en 189 1 et 1892^
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bande furent tués les armes à la main (3o juin 1857). Nicotera et les autres, traînés devant les tribunaux, furent condamnés à mort par la cour de Salerne, le ig novembre i858. Ferdi- ^ nand II leur fit grâce et commua leur peine en celle des travaux forcés.
Arese était préoccupé comme Cavour de ces événements qui discréditaient le libéralisme italien en Europe et impressionnaient Napoléon III. Aussi, ne se souciant pas d'éveiller les soupçons des hommes politiques de France, qu'il savait de moins en moins disposés en faveur des projets de l'Empereur à l'endroit de ritalie, il ne voulut pas retourner à Paris en 1857, malgré les invitations réitérées de Napoléon III, de l'Impératrice et les sollicitations pressantes du docteur Conneau. Il estimait qu'il valait mieux traiter les affaires par voie de corfespondancequede risquer,par unvoyage intempestif, decompromettre la causequ'il servait.
L'attentat d'Orsini (14 janvier i858) mit le comble aux inquiétudes d'Arese et de Cavour.
« Ce fut un coup de tonnerre, s'écrie M. Bonfadini , qui sembla pendant quelque temps acheminer l'Europe vers des mesures de réaction*. L'audace tragique avec laquelle cette
* M. Bonfadini exprime ici très clairement les sentiments de Cavour et d'Arese à cette époque.
entreprise funeste avait été imaginée et accomplie par Félix Orsini et par le petit nombre de ses complices, sembla annoncer et faire prévoir de profondes conspirations contre lesquelles les polices des gouvernements s'empressèrent de se prémunir. »
Arese, au premier moment, avait été plus embarrassé encore que Cavour. Après l'attentat d'Orsini, il ne savait trop comment concilier ses prédilections pour la révolution italienne et son amitié très sincère pour Napoléon III. Il y avait longtemps qu'il n'avait pris le chemin de Paris, malgré les reproches de son ami Conneau. Celui-ci, pour le pousser à mettre de côté toute hésitation, lui avait écrit lettres sur lettres.
« ... Je te dirai que tu as tort, très grand tort à mes yeux de te préoccuper de suppositions nullememt probables touchant ton séjour à Paris. Tu connais assez l'Empereur pour savoir qu'il ne peut t'attribuer aucune pensée qui ne soit noble et digne, et puis, par tout ce que j'ai toujours vu et entendu dire sur ton compte par l'Empereur, je ne vois rien qui indique qu'un changement quelconque à ton égard se soit jamais produit. Au surplus, je te dirai que l'Impératrice se fait une véritable fête
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de te revoir. Si donc tu n'as pas d'autres raisons pour ne pas venir à Paris, je te déclare que celles que tu as mises en avant ne sont pas bonnes, qu'elles sont même très mauvaises ^ » Malgré ces pressantes invitations et d'autres encore, Arese n'avait pas repris le chemm de Paris, lorsque l'attentat d'Orsinî vint mettre le comble à sa consternation. Plus que jamais, il croyait son voyage inopportun, surtout en présence de la réaction qui se manifestait en France contre les sectes italiennes. Dès le i5 janvier, il écrivit à Napoléon III pour lui envoyer ses félicitations et se réjouir qu'il eût échappé aux bombes mazziniennes. Mais il résistait à toute pensée d'aller à Paris, où il craignait d'être dans une fausse position ou de créer des embarras à Tempereur. Le docteur Conneau n'était pas de cet avis et trouvait cette réserve excessive. Pour ôter tout scrupule à Arese, le confident de l'Empereur lui écrivait : «... L'Empereur n'avait pas encore reçu ta lettre. J'ai dit à Tlmpératrice que tu me chargeais de lui présenter tes hommages. Au début, elle a pensé que tu étais arrivé à Paris et sa
^ Le docteur Conneau à Arese, Saint-Cloud , le 29 mai i856. Cf. Bonfadini, Vita di Francesco Arese^ ch. VII, p. 171.
joie a été grande. Mais quand elle a appris par moi le motif qui t'a empêché de venir, elle s'est écriée : « Mais il y a Italiens et Italiens, « Heureusement que les mauvais sont rares.
« Le brave Arese, je l'aime beaucoup. Dites-lui « que j'espère qu'il viendra passer ici quelques « jours le printemps prochain. Je ne pourrais « pas, il est vrai, lui présenter une potée d'en- « fants comme celle de la Pendule ; mais je lui « en montrerai un échantillon qui ne lui dé- « plaira pas^ » Je transcris telles quelles ses paroles pour ne pas en affaiblir le sens 2... »
Malgré ces instances, Arese ne changea point d'avis. Il estima qu'il rendrait de meilleurs services à la cause italienne en continuant à la plaider par une correspondance suivie avec le docteur Conneau et Napoléon III qu'en éveillant des soupçons parmi les conservateurs français par de longs séjours aux Tuileries ou à Saint- Cloud. Malheureusement, une partie des lettres de Napoléon III à Arese n'a pas été retrouvée dans les papiers du diplomate milanais. On sait
* L^mpératrice fait allusion au prince impérial et à un cadeau que le comte Arese avait fait à Sa Majesté à l'occasion de la naissance du prince.
a Le docteur Conneau à Arese, Palais des Tuileries le 29 janvier i858. Cf. Bonfadini, op, cit,^ chap. vu,
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seulement par les lettres très fréquentes du docteur Conneau à Arese que Napoléon III était très impressionné des choses que son ami lui écrivait ou qu'il exposait au docteur Conneau pour qu'il les mît sous les yeux de l'Empereur. C'est ainsi que, dans la lettredu docteur Conneau du 29 janvier 1 858, que j'ai citée tout à l'heure, on lit cette phrase : « J'ai communiqué à l'Empereur la lettre que tu m'as écrite. Elle a fait une telle impression sur son esprit qu'il m'a chargé d'en parler au marquis de Villamarina*. »
^ Ministre de Sardaigne à Paris.