‹ Un ami de Napoléon IIIChapitre 12 sur 17 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Les agitations mazziniennes et leurs conséquences. — Attitude de Victor-Emmanuel et de Gavour vis-à-vis des ministres de Napoléon III. — Napoléon III appuie secrètement la politique de Gavour. — Publication du testament d'Orsini parla Ga:j[:j[ et ta Picmontese. -^ Échec des réformes projetées par TArchiduc Maximilien en Lombardie. — Entrevue de Plombiéfes. — Préliminaires de la guerre d'Italie. — Arese reçoit, au nom de Victor-Emmanuel, Napoléon III à Gènes au moment où il entre en Italie. — Bataille de Magenta. — Traité de Villafranca. — Gavour donne sa démission. — Arese est chargé de former le nouveau ministère. — Il échoue. — Ministère I.amarmora-Rattazzi, — Arese l'appuie auprès de Napoléon III. — Lettre d'Arese à Napoléon III. — Mission d'Arese en France. — Entrevue de Saint- Sauveur. — Lettres de Napoléon III à Arese. — Nouvelle mission d'Arese en France après la rentrée de Gavour au ministère. — Gession de la Savoie et de Nice et annexion de TÉmilie et de la Toscane au Piémont. — Entrée des Piémontais dans les Marches et l'Ombrie, après l'expédition de Garibaldi en Sicile. — Arese accompagne Victor-Emmanuel lors de son

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entrée à Naples. — Mécontentement de Napoléon III. — Sa lettre à Arese sur la politique de Cavour. — Lettre du docteur Gonneau à Are*se sur le même sujet. — Mort du Comte de Cavour.

Les attentats mazziniens préoccupaient d'autant plus Cavour et ses amis qu'ils étaient accompagnés de manifestations hostiles à la monarchie. En effet, au lendemain de la mort de Carlo Pisacane, duc de San Giovanni, les républicains s'empressaient de publier son testament. Cette pièce avait été laissée à Gènes par Pisacane, au moment où il s'embarqua pour prendre le commandement de l'expédition de Sapri avec le baron Nicotera. On y lisait notamment cette phrase : « Je crois que la domination de la maison d'Autriche et celle de la maison de Savoie sont la même chose ». Que penserait Napoléon III des libéraux italiens si, parmi leurs chefs, plus d'un manifestait des idées si propres à alarmer non seulement les monarchies conservatrices de l'Europe, mais même les hommes les mieux disposés en faveur de l'indépendance italienne ? Voilà ce qu'on se demandait dans les salons officiels et officieux de Turin.

Après l'attentat d'Orsini, le découragement .s'accrut encore, d'autant que cet attentat coïn-

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cidait avec les efforts faits par le nouveau gouverneur général des provinces lombardo-vénitiennes pour réconcilier ce pays avec TAutriche. Pendant que ce gouverneur général, qui était le

propre frère de l'Empereur François-Joseph, Tarchiduc Ferdinand-Maximilien, le futur et malheureux Empereur du Mexique, gagnait rapidement les sympathies des Lombards et des Vénitiens, l'attentat d'Orsini provoquait en France une violente colère non seulement contre les sectaires italiens, mais aussi contre le gouvernement sarde qui était accusé de faiblesse ou de complicité avec ces ennemis de toutes les dynasties et de Tordre en général.

J'ai montré tout à l'heure ce que le comte Arese fit pour paralyser auprès de Napoléon III les efforts de ceux qui poussaient l'Empereur à abandonner ses rêves de grandeur en faveur du Piémont. Il convient de dire ici en quelques mots quelle fut la conduite de Cavour dans les circonstances particulièrement difficiles où le plaçaient les nouvelles entreprises des sectes italiennes.

Au lendemain de l'attentat d'Orsini, Cavour comprit que le gouvernement français, où dominait plus que jamais la réaction bonapartiste, chercherait peut-être à lui imposer des réfor-

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mes législatives contraires aux idées libérales qu'il avait soutenues jusqu'alors. Il prit donc ses mesures en conséquence, bien décidé à ne rien faire qui pût lui aliéner les sympathies des libéraux de toutes les régions de Tltalie, sympathies sur lesquelles il comptait pour atteindre le but qu'il poursuivait depuis son avènement au pouvoir. En même temps, en homme pratique et expérimenté, le célèbre ministre de Victor-Emmanuel II ne voulait pas refuser a priori toute satisfaction légitime aux réclamations qui pourraient bien venir de Paris. Aussi, dès que les faits qu'il avait prévus se produisirent, Cavour fut en mesure d'agir avec fermeté et sans la moindre crainte, comme un homme qui suit un plan préparé longtemps à l'avance.

Aux insinuations des conseillers de Napoléon III, qui s'efforçaient de faire comprendre, d'un ton presque menaçant, au gouvernement sarde qu'il fallait renoncer à une partie au moins des franchises constitutionnelles, Victor- Emmanuel II et Cavour répondirent par un relus formel. Victor-Emmanuel écrivit une lettre très ferme à Napoléon III, où il lui déclara, à ce sujet, que « la Maison de Savoie connaissait les voies de Texil, mais ne connais-

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sait pas celles du déshonneur». Mais lorsqu'on fit remarquer à Cavour que les excès de la presse révolutionnaire du Piémont étaient de nature à troubler les rapports de son pays avec la France, il s'empressa de proposer au parlement la loi contre l'assassinat politique qu'il fit voter, mal^ gré l'opposition des libéraux doctrinaires et de la commissioji de la chambre des députés qui la combattait avec passion et malgré la vive agitation des sectes. Cavour n'hésita pas à déclarer, en plein parlement, le i6 avril i858, que ces sectes a aimaient la révolution bien plus que l'Italie »

En même temps, Cavour ne négligea rien pour compromettre une fois de plus Napoléon III dans la politique italienne. Informé par Arese que l'Empereur ne partageait point les sentiments hostiles aux revendications italiennes qui se manifestaient dans son entourage, il continua son travail secret pour entraîner Napoléon III à une action directe en faveur de l'Italie et il y réussit admirablement. En effet, pendant que les ministres de l'Empereur faisaient une politique presque hostile au Piémont, Napoléon III n'hésitait pas à communiquer en secret à Cavour le testament adressé à l'Empereur, sous forme de lettre, par Orsini,

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à la veille d'expier son crime sur lechafaud. A la grande stupeur de l'Europe, et même des ministres de Napoléon III, cette pièce ne tarda pas à être publiée par la Ga-{:{etta Piémontesey journal officiel du royaume de Sardaigne *

« Cette publication, si contraire à toutes les traditions d'une prudente diplomatie, révéla au monde que Napoléon III, après le danger auquel il avait échappé, n'avait changé ni de principes, ni d'affections, ni de méthodes. La lame, soulevée par l'attentat de Félix Orsini, s'était apaisée et la mer était redevenue calme. Et la politique anti-autrichienne du cabinet sarde reprenait, sous la main agile du comte de Cavour, l'ancienne et énergique souplesse » ^.

Cette politique était aussi favorisée par l'aveuglement du cabinet de Vienne. Au lieu d'encourager de tout son pouvoir les efforts de l'archiduc Maximilien à Milan et à Venise, comme les plus pressants intérêts de l'Autriche le lui conseillaient, le cabinet de Vienne, toujours dominé par le parti réactionnaire et centraliste,

1 I.a dernière lettre d'Orsini à Napoléon III fut pu" blie'e par la Ga\:{eita Piémontese un mois et demi à peine après l'attentat du 14. janvier i858.

^ Voy. BoNFADiNi, Vita di Francesco Arese, ch. VII

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contrecarra si bien les nobles projets du frère de TEmpereur qu'il ne put mettre à effet la moindre des réformes qu'il avait projetées. Le gouvernement autrichien finit par rappeler Maximilien, et il prit cette mesure insensée au moment même où Cavour et les libéraux lombards partisans de l'annexion au Piémont redoutaient par dessus tout le succès de l'œuvre de justice et de pacification à laquelle le sage et excellent archiduc s'était dévoué avec tan t de zèle. Quant à l'orage du 14 janvier i858, non seulement il ne laissa point de traces dans les rapports entre les cabinets des Tuileries et de Turin, mais il eut pour résultat de précipiter les événements d'Italie. M.Massari, dans son Histoire du comte de Cavour, déclare, en effet, que Napoléon comprit alors, qu'il dit et qu'il laissa dire dans le palais même des Tuileries, que « les attentats ne cesseraient pas à Paris tant qu'il y aurait des Autrichiens en Italie ^ «

^ M. Joseph Massari, libéral, originaire du midi de l'Italie, était bien placé pour savoir à quoi s'en tenir à ce sujet. Il avait émigré à Turin après les événements de Naples, en 1848, auxquels il avait été mêlé et où il s'était compromis ; Massari était un des familiers du comte de Cavour, auquel il rendait de fréquents services. Au demeurant, M. Massari était un homme honnête et lovai.

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Arese seconda de tout son pouvoir la politique de Cavour pendant cette année i858 qui fut au fond Tannée décisive, destinée à repousser Napoléon III en arrière ou à le compromettre définitivement dans la politique italienne. Tout à coup, au mois de juillet, Cavour partit pour la Suisse, d'où il gagna Plombières. C'est dans cette station thermale qu'il eut, avec Napoléon III, dans la nuit du 20 juillet, la célèbre entrevue d'où sortit la guerre d'Italie. Pour prouver le cas que Cavour faisait de la collaboration du comte Arese dans ses négociations secrètes avec Napoléon III, il me suffira de dire que le ministre de Victor-Emmanuel lui communiqua, en même temps qu'au roi, le rapport du 24 juillet i858, où il rendait compte des négociations de Plombières.

Cavour ne s'était pas trompé en comptant sur le zèle d'Arese. Celui-ci travailla de tout son pouvoir à paralyser les efforts de la diplomatie européenne et des hommes politiques les plus éclairés de France pour conjurer la guerre.

Malgré les incertitudes de la situation et les indices qui semblaient contrecarrer les prévisions de Cavour, Arese était convaincu que Napoléon III ne s'arrêterait pas à mi-chemin. Les paroles menaçantes adressées par l'Empe-

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reur, le i^' janvier 1859, ^^ baron de Hubner enthousiasmèrent Arese. Cependant, malgré sa confiance, il ne fut pas sans inquiétude lorsqu'il s aperçut que Topinion en France était de plus en plus contraire à la guerre et que l'Angleterre travaillait de tout son pouvoir à Técarter.

Dans le Journal de lord Malmesbury, il y a de nombreuses traces de la réaction qui se produisit en France contre la guerre, au lendemain de rincident entre Napoléon III et le baron de Hubner, je n'en citerai ici que quelques extraits, qui prouvent en même temps l'opiniâtreté avec laquelle l'empereur poursuivit l'exécution de ses vieux projets de i83i :

« 12 janvier iSSg.

a Grande panique à Paris où la guerre est très impopulaire. L'Empereur commence à s'alarmer en présence des sentiments des Français et de la baisse extraordinaire des fonds publics, comme aussi à cause de l'impopularité du mariage du prince Napoléon et de la fille du roi de Sardaigne. »

« 16 janvier iSSg.

ft L'Empereur des Français semble résolu, bien que le pays lui soit fièrement contraire.

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« i8 janvier iSSg.

« Le maréchal Pélissier m'a dit que les craintes de guerre pouvaient se dire évanouies, parce que la France lui était hostile. »

« 28 janvier iSSg.

a Le baron de Malaret dit que le sentiment public contre la guerre est terrible en France et qu'on l'exprime très ouvertement. L'Empereur osera-t-il l'affronter ? «

Et lorsque la guerre est déclarée^ lord Mal mesbury ajoute :

« 8 mai 1859.

a L'Empereur a été contraint à laisser dans le pays plus de soldats qu'il n'en avait d'abord l'intention, vu l'excitation qui se manifeste à Paris et le mécontentement bien connu qui y existe. Tous ses meilleurs amis Tout mis en garde contre la direction qu'il donne à sa politique, mais il a été opiniâtrement attaché à la guerre. S'il est battu, il perdra sa couronne. Car sa défaite et celle d'un souverain légitime ne sauraient avoir les mêmes conséquences ? * »

* Voy. les Memoirs of an ex-minister, Earl of Malmesbury, Londres 1884.

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Les correspondants parisiens d'Arese lui disaient les mêmes choses. Ils calomniaient les Français en les accusant de détester l'Italie. Ces braves gens confondaient deux choses qui sont essentiellement distinctes : la sympathie que Ton peut avoir pour son voisin et le soin des intérêts de la patrie qui veulent qu'on n'en détruise pas les traditions et qu'on ne se prépare pas des difficultés et des désastres pour Tavenîr. Or, si grandes que fussent les sympathies pour ritalie ressenties en France par toutes les personnes cultivées, elles ne pouvaient avoir le pas sur le sentiment des dangers très réels auxquels la politique aventureuse de l'Empereur exposait le pays. On comprend qu'Arese et les patriotes italiens ne se préoccupassent guère de ces dangers ; mais il faut rendre hommage au sentiment public qui, en France, prévit les graves conséquences de la guerre de 1859, et ne cacha point son opposition aux projets de Napoléon III.

Au sujet de cette hostilité, M. Bonfadini cite le témoignage de l'Impératrice Eugénie ellemême. Plus tard, après la guerre, rappelant le souvenir de cette période orageuse oii Napoléon III luttait contre Topinion presque unanime de la France pour entrer en campagne,

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rimpératrice écrivait à Arese : « Je travaille tant que je puis à devenir italienne. . . Ne craignez-vous pas de prouver à l'Europe que le métier de rédempteur est un métier de sots?.. . L'Empereur même a été un instant contre le sentiment de son propre pays^ et il lui a fallu raviver des sentiments de générosité et de gloire pour faire accepter à ce pays, encore fatigué des dures épreuves par lesquelles il a passé, une lutte dont la reconnaissance était le seul bien à attendre, et dont un revers aurait pu le frapper cruellement. . . * »

Au milieu des difficultés qui l'entouraient, Napoléon III reçut un secours inespéré de l'Autriche elle-même. Le Piémont pouvait s'écrier avec raison : Salutem ex inimicis nostris. Repoussant la médiation de l'Angleterre, le cabinet de Vienne se laissa entraîner par le parti militaire à commettre une grande faute. Uuitimatum envoyé au roi de Sardaigne le 26 avril 1859, suivi du passage du Tessin par les troupes autrichiennes, le 29 avril, brusqua les événements et permit à Napoléon III d'intervenir.L'Empereur devant débarquer à Gênes,

^ L^impératrice Eugénie à Arese, 26 août iSSg. Cf. BoNFADiNij 0/7. cit,, ch. VIII, p. i85-i86.

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Cavour chargea. Arese de le recevoir au nom de Victor-Emmanuel et de son gouvernement.

Il est inutile d'insister sur l'émotion que ressentit le vieil ami de Napoléon III en allant à sa rencontre, au moment où il descendait en Italie pour réaliser précisément ces plans politiques que les deux personnages avaient discutés, et on peut dire aussi, préparés en exil, à Arenenberg et à New- York. Ce qu'il importe de dire, c'est que les premières paroles de Napoléon III à Arese prouvent clairement la maladresse et l'incapacité du cabinet de Vienne : « Mon cher Arese, s'écria l'Empereur en débarquant à Gênes, nous devons remercier Dieu d'avoir permis à l'Empereur d'Autriche, de passer le Tessin, car autrement comment auraije pu être ici *. »

Arese accompagna le quartier impérial jusqu'à la bataille de Magenta- (4 juin 1859). ^^

^ Voy. BoNFADiNi, op. cit,, Epilogue, p. 382.

2 A propos de la bataille de Magenta, M. Bonfadini raconte une curieuse anecdote que le comte Arese aimait à rappeler. Se trouvant en 1864 à Paris, à un dîner des Tuileries, l'Empereur le présenta au maréchal de Mac-Mahon, duc de Magenta. Le maréchal s'écria aussitôt : « C'est à vous, Monsieur le comte, que je dois mon titre de duel » Voyant la surprise d'Arese, il lui raconta que, ayant passé la nuit du 3 juin 1859 dans

entra ensuite avec les alliés à Milan et donna l'hospitalité dans son palais à Cavour. Il quitta ensuite sa ville natale pour rentrer à Gênes et y attendre la fin de la guerre.

Tout à coup, le 12 juillet, Arese fut appelé en toute hâte au quartier général par une dépêche du prince de Carignan ainsi conçue :

« Le Roi appelle le comte Arese au quartier général. Arrivé à Milan, qu'il demande des instructions au gouverneur. Qu'il prenne un train spécial.

a Eugène de Savoie ^ »

Une dépêche aussi pressante ne permettait pas à Arese d'hésiter. L'ordre du roi était formel et il fallait obéir sans retard. Que s'était-il

une ferme de Robecchetto, et ayant entendu le canon le matin à l'aube, il avait demandé aussitôt un guide sûr pour se porter avec ses troupes là où l'on se battait; qu'on lui avait offert un individu du pays, auquel il demanda qui il était. Il eut pour réponse : *< Je suis le régisseur du comte Arese. » — t Ce nom, ajoutait le duc de Magenta, m'enleva tout soupçon ; de telle sorte que, me confiant entièrement à un tel guide, j'arrivai à temps à Magenta pour combattre et décider la victoire. » (Voyez BoNFADiNi, Vita di Francesco Aresey ch. VIII, p. 186-87, ^^ note.) ^ Le prince de Carignan à Arese, 12 juillet 1859.

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passé ? A cause du traité de Villafranca, Cavpur, furieux contre Napoléon III qui n'avait pas tenu sa promesse de délivrer l'Italie des Alpes à l'Adriatique, avait eu une scène violente avec Victor-Emmanuel, à la suite de laquelle il avait donné sa démission. Le roi, pris au dépourvu par la résolution soudaine et irrévocable de son premier ministre, voulait charger Arese de la formation du nouveau cabinet.

A cette nouvelle, Arese ne put pas cacher son émotion. Il était profondément troublé à la pensée des redoutables devoirs que Victor- Emmanuel voulait lui imposer, mais il n'avait pas le courage de refuser son concours au roi dans des circonstances aussi critiques. Arese comprenait fort bien le motif pour lequel le roi s'adressait à lui . Il savait que Victor-Emmanuel comptait avant tout sur l'influence que sa vieille amitié pour Napoléon III exerçait sur Tesprit du puissant allié du Piémont pour achever l'entreprise que Cavour venait d'abandonner dans un moment de mauvaise humeur, causée par un découragement que le roi ne croyait pas justifié.

Arese, dit M. Bonfadini, « entrevoyait aussi que ces mêmes considérations pouvaient donner à un ministère formé par lui une signification

qu'il eût été le premier à repousser. Il était bien et il voulait rester ouvertement Tami de T-Empereur ; mais, dans aucune période de sa vie et d'aucune façon, il n^aurait voulu se montrer orgueilleux de la confiance que lui témoignerait un homme avec lequel son pays pût se trouver, même momentanément, en désaccord.

Cependant il ne connaissait pas assez les secrets de la politique pour prendre une résolution. Et un haut sentiment de devoir ne lui permettait pas de se soustraire aveuglément à un désir de son roi ^ »

Arese, informé des intentions de Victor-Emmanuel à son égard, partit immédiatement pour Turin. Il eut une entrevue avec le prince de Carignan, lieutenant général du royaume pendant la guerre, et avec les personnages politiques les plus marquants du Piémont. Le prince lui expliqua la situation très difficile et très compliquée d'où était sorti le traité de Villafranca et Tencouragea vivement à accepter la présidence du conseil. Il lui proposa même des hommes politiques qu'il jugeait utile de faire entrer dans le nouveau ministère. Mais Arese redoutait surtout que ce ministère ne fût con-

^ Voz. BoNFADiNi, Vita di Francesco Arese^ ch. viii, p. 189.

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sidéré en Italie comme trop bienveillant pour Napoléon III. Au surplus, il y avait une autre grosse difficulté. Il fallait formulerun programme qui ne pouvait plus être celui du comte de Cavour mais qui devait s'en écarter le moins possible. Il fallait obtenir de Napoléon III le renvoi du comte Walewski, ministre des affaires étrangères, que Ton regardait à Turin comme peu favorable aux ambitions du Piémont et du parti libéral italien, et cette double tâche ne semblait pas facile à Arese. D'ailleurs, Tami de Napoléon III n'était pas de taille à jouer un grand rôle politique, comme celui de président du conseil dans un pareil moment. Il ne manquait ni d'intelligence ni de tact, mais il n'avait pas une haute capacité et il s'en rendait parfaitement compte. Son grand mérite a toujours été de ne jamais accepter de situation supérieure à ses moyens. Aussi fut-il très heureux de l'échec de ses négociations pour la formation du nouveau cabinet. Il déclina sans regret le mandat que Victor-Emmanuel lui avait confié et conseilla au roi de s'adresser au général Lamarmora et à M. Rattazzi. Grâce aux efforts d'Arese et de Cavour, le nouveau ministère ne tarda pointa entrer en fonctions. Arese proînit aux nouveaux conseillers de Victor-Emmanuel

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tout son appui auprès de Napoléon III , et il donna une preuve de sa lorauté en écrivant à l'Empereur la lettre suivante :

« Sire,

« Autorisé et encouragé par votre bienveillance, je viens vous dérober quelques instants, et vous parler à cœur ouvert comme aux jours d'Arenenberg et de New-York. D'abord je tiens à être rassuré sur 1 état de votre santé après tant de fatigues du corp^ et de l'esprit, et aussi sur Tétat de l'Impératrice, qui a eu sa part par le cœur à toutes les chances de la dernière campagne. Que les loisirs de la paix puissent au moins vous redonner votre vigueur, et faire oublier à l'Impératrice toutes les angoisses qu'elle a endurées.

ff Votre Majesté aura appris que j'ai échoué dans la tâche de former un cabinet, dont mon roi m'avait fait l'honneur de me charger. Des difficultés de personne et plus encore les difficultés de la situation et mes antécédents ont rendu impossible la combinaison que j'avais projetée. Je dois à la vérité de vous apprendre que le pays a été péniblement affecté de mon insuccès, car ma présence dans le cabinet paraissait un gage à tout le monde que votre puis-

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sant appui était assuré à la cause italienne. Vous voyez, Sire, que ce n'est que votre bienveillance qui me donne une importance politique, dont je ne voudrais nullement s'il ne s'agissait d'une . question de vie ou de mort pour ma patrie.

« Croyez en ma franchise, qui vous est depuis longtemps bien connue : Après le premier étonnement, dont tous les esprits ont été frappés à la nouvelle d'une paix si inattendue et qui tronquait de si brillantes espérances, on a fait un retour sur la réalité de la situation et on a compris tout ce que vous avez fait, tout ce que vous pouvez faire encore pour cette malheureuse Italie, qui vous a compté toujours, depuis votre première jeunesse, parmi ses amis les plus sincères et les plus dévoués. Cette opinion, je dois dire ce sentiment, dans lequel l'admiration se mêle à la reconnaissance, est partagé par tous les esprits sages, par tous les patriotes les plus éprouvés aussi bien en Piémont qu'en Lombardie; et dans ce dernier pays la joie de la délivrance, après tant d'années de la servitude la plus dure, fait éclore la reconnaissance la plus sincère et le dévouement le plus profond à votre auguste personne. Que Votre Majesté daigne tenir compte de tout cela : qu'elle excuse les égarements d'un patriotisme trop chatouil-

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leux, les susceptibilités des espérances déçues et qu'elle continue son œuvre de reconstitution de ritalie. Si ie Congrès va s'ouvrir, ou si Ton a décidé de conclure la paix de quelque autre manière, nous avons la confiance la plus ferme que vous serez, Sire, notre puissant protecteur vis-à-vis de l'Autriche et de TEurope, et que votre diplomatie nous viendra en aide avec autant de vigueur que votre glorieuse armée.

Autant on respecte les motifs qui vous ont conseillé de mettre un temps d'arrêt {sic) à votre glorieuse entreprise, autant on croit que vous êtes bien décidé à l'achever par d'autre moj'^ens (Wc), mais toujours dans l'intérêt de cette Italie, dont la cause, c'est vous, Sire, qui l'avez dit avec tant d'autorité, est la cause de la justice. Après avoir osé vous dire tout cela, il n'est pas nécessaire que je vous parle de cette pauvre Venise, dont le sort vous touche si profondément ; mais il me faut. Sire, ajouter un mot sur la Lombardie, qui, si les préliminaires de paix amènent un traité définitif, sera réduite à huit provinces au lieu de neuf, puisque Mantoue restera à l'Autriche, et n'aura plus de ligne militaire défensive, puisque les forteresses de Mantoue et Peschiera appartiendront à l'ennemi perpétuel de l'indépendance italienne. De

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telle façon on aurait une Lombardie qui ne serait ni celle de la géographie, ni celle de Thistoire, et on briserait le sentiment national dans ce qu'il a de plus vrai et de plus profond. Je vous en adjure, Sire, prenez entre vos mains notre cause et elle triomphera. Vous gagnerez une gloire nouvelle et de nouveaux titres à l'admiration et à la reconnaissance de Tltalie et de la postérité. Pardonnez-moi ce long babil (m'), pendant lequel j'ai cru être à me promener avec vous dans le bois de Saint-Cloud.

« Rappelez-moi, je vous en supplie, au bon souvenir de l'Impératrice et permettez-moi, etc.

« F. Arese ^ »

En écrivant cette lettre à Napoléon III, le comte Arese avait évidemment un double but.

Il voulait d'abord détruire dans Tesprit de l'Empereur l'eft'et des violentes protestations de la presse avancée contre la paix de Villafranca. Napoléon III était tout simplement accusé de trahison par la gauche et les garibaldiens. On ne tenait aucun compte des services immenses

* Arese à Napoléon III, juillet iSSg. Cf. Bonfadini, Vita di Francesco Arese, pièces justificatives, p. 417- 419. Cette lettre est écrite en français. Je la reproduis telle quelle, bien qu'elle soit peu correcte.

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qu*il avait rendus à la cause de TindépendaDce italienne, et on ne se souvenait que de la promesse qu'il avait faite à la légère* sans savoir s'il serait en mesure de la tenir* de rendre Tltalie libre des Alpes à TAdriatique. Les garibaldiens et les radicaux, qui, au fond, avaient vu d'un fort mauvais œil Tintervention française en Italie, s'étaient empressés de profiter de la paix de Villafranca pour insulter Napoléon III et le représenter comme un ennemi hypocrite de l'Italie.

Arese était vivement préoccupé de la conduite des radicaux et des garibaldiens. Il redoutait surtout que Napoléon III n'en fût sinistrement impressionné et qu'il ne renonçât à sa politique italienne. C'est pourquoi il s'efforçait de rassurer l'Kmpereur à l'endroit de la reconnaissance des Italiens.

Le second but de l'ami de Napoléon III était de persuader l'Empereur qu'après tout il pouvait faire bon marché des engagements qu'il avait pris à Villafranca avec l'Empereur d'Autriche. Sans doute Arese n'était pas assez naïf pour croire que l'Autriche serait disposée à céder sans une nouvelle guerre la province de Mantoue et les forteresses de Mantoue et de Peschiera ; mais il estimait que, en

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mettant en avant de telles prétentions, on pouvait s'en servir pour réclamer le consentement de Tempereur à d'autres violations du traité de Villafranca, telles que l'annexion de TEmilie et de la Toscane au Piémont. On présenterait à Napoléon III ces annexionscomme une compensation nécessaire et justifiée par la présence des Autrichiens à Mantoue et à Peschiera.

Le nouveau ministère, dont les têtes étaient La Marmora et Rattazzi , se servit d'Arese comme du meilleur et plus utile intermédiaire entre la cour de Turin et celle des Tuileries.

Il s'agissait, avant tout, comme je viens de le dire, de n'observer que les clauses du traité de Villafranca avantageuses au Piémont, et de poursuivre l'œuvre des annexions de Parme, de Modène, des Romagnes et de la Toscane, malgré l'esprit et la lettre du traité. Le docteur Conneau encourageait Arese dans ses espérances ; mais Napoléon III ne savait pas au juste ce qu'il voulait, ballotté, comme il l'était, par les courants contraires qui s'agitaient autour de lui. Un jour, il encourageait les prétentions du Piémont ; le lendemain, il subissait l'influence de ses ministres qui les repoussaient. Le gouvernement piémontais, informé de cet état d'esprit de l'Empereur, envoya en toute

hâte Arese à Saint-Sauveur, dans les Pyrénées, où se trouvait alors Napoléon III, pour lui démontrer que Victor-Emmanuel ne pouvait pas abandonner ses amis des duchés, des Romagnes et de la Toscane qui voulaient l'annexion.

Le docteur Corfneau avait conseillé, depuis plus d'une semaine, à Arese de faire une nouvelle visite à l'Empereur. Voici la lettre qu'il lui

écrivait, à la fin de juillet, pour l'engager à partir tout de suite :

« Saint-Cloud, le 26 juillet iSSg.

« Mon cher Arese,

« J'ai remis à l'empereur la lettre que tu m'as envoyée pour lui * et que j'ai reçue ce matin. L'empereur m'a dit qu'il te répondra. Mais il me semble que les choses sont urgentes. Hier déjà Sa Majesté a reçu ton beau-frère 2 et Malmusi, comme aussi les envoyés toscans Lajatico et Peruzzi. Il a aussi reçu Pallavicini, l'envoyé de la duchesse de Parme. Tous, comme tu le vois,

* Probablement la lettre que j'ai publiée ci-dessus.

2 Le comte Fontanelli, frère de la femme d'Arese, envoyé du gouvernement provisoire de Modène près de Napoléon III. M. Malmusi accompagnait le comté Fontanelli.

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accourent vers lui. Pourquoi ne viendraistu pas aussi ? Qu'est-ce qui te le défend ? Peutêtre la crainte de l'ennuyer? Ne le crains pas. Tu sais combien TEmpereur t'aime et t'estime et quelle est l'affection de l'Impératrice pour toi. Tu feras davantage dans une demi-heure de conversation amicale [cicalatà] avec tous les deux qu'avec vingt pages d'écriture. Viens donc. Ceci n'est pas seulement mon avis, mais je trouve nécessaire, urgent, pour le bien de Tltalie, qu'il y ait ici une personne jouissant de la confiance de l'Empereur et capable de lui faire connaître loyalement et franchement non seulement les besoins de l'Italie, mais ses aspirations, ses espérances. Tu sauras par Fontanelli combien ils [les représentants du gouvernement de Modène réclamant Vannexion au Piémont) ont été contents de l'Empereur. Je ne sais quelles sont les espérances qu'ils rapportent de leur entrevue, parce que je ne les ai pas encore vus après leur réception. Mais ils ont manifesté leurs sentiments à mon beau-père d'une telle manière que tout me donne Tespoir qu'ils ont été très contents. Lajatico et Peruzzi n'ont pas été mécontents, et pourtant ce qu'ils demandaient* n'était pas petite chose.

* Ils réclamaientrannexion de la Toscane au Piémont.

< Que ne feras -tu pas avec ta présence, tes sollicitations, en insistant aussi s'il est nécessaire. Ce que peut-être il [Napoléon III) ne fera pas pour d'autres, il le fera pour toi son vieil ami.

< Je te dis donc à revoir sous peu et je t'embrasse.

a Ton ami très affectionné

« D' H. CONNEAU* »

Poussé par le docteur Conneau, pressé par le général Lamarmora et par M. Rattazzi, Arese partit de Turin le 28 août et arriva le 3o à Saint-Sauveur.

En arrivant le 29 août à Chambéry, il fut reçu par le préfet qui lui remit une dépêche

chiffrée de M. Rattazzi ainsi conçue :

« Après votre départ j'ai reçu du ministre du roi à Londres une dépêche qui me pousse à l'acceptation provisoire*, à titre de notre droit comme nation indépendante et en vertu du vote légitime des populations. Il dit que Tambassa-

^ Le docteur Gonneau à Arese, Saint-Cloud, 26 juillet 1859. et. BoNFADiNi, Vita di Francesco Arese^ ch. VIII, pp. 197.198.

3 Des plébiscites et, par conséquent,des annexions de Parme, Modène, des Romagnes et de la Toscane.

LE COMTE ARESE l'jb

deur de France à Londres {le duc de Persigny) est le plus pressant à conseiller secrètement l'acceptation à ces conditions. Il blâme les n^enaces du ministre des affaires étrangères français et assure que lui seul peut deviner la pensée intime de T Empereur et qu'elle nous^est favorable ; que nous tenons la question dans nos mains et que, Tintention de l'Autriche et du comte Walewski étant de nous effrayer, nous deviendrions, en refusant, le mépris! de l'Italie et la risée de l'Europe* »

M. Rattazzi, n'ayant aucun intérêt à tromper Arese et étant, au contraire, dans la nécessité absolue de l'éclairer pour qu'il fût en mesure de remplir avantageusement la difficile mission que le gouvernement de Victor-Emmanuel II venait de lui confier, on ne saurait raisonnablement mettre en doute les informations que contient cette dépêche touchant l'attitude du duc de Persigny, ambassadeur de France à Londres.

Il résulte de ces informations que pendant que le comte Walewski, ministre des affaires étrangères de Napoléon III, faisait une politique peu favorable aux annexions italiennes, le duc de

< Rattazzi à Arese, 29 août iSSg.Cf. Bonfadini, op. cit. ch. viii, p. 2o3.

Persigny en faisait, pour son compte, une toute opposée à Londres, se déclarant le seul déposi. taire du secret de TEmpereur.

Etrange gouvernement, en vérité, que celui du second Empire, où les ambassadeurs combattent la politique des ministres et où le souverain fait souvent en secret une politique contraire à celle que suivent ouvertement ses ministres. Quand on assiste à un semblable spectacle on ne comprend que trop pourquoi Napoléon III a fini par commettre tant de fautes et par précipiter T Empire et la France dans le gouffre de 1870.

La dépêche deM. Rattazzi encouragea lecomte Areseà se montrer ferme dans ses négociations avec Napoléon III. L'ami de l'Empereur comprenait, en effet, que la lutte n'était pas égale entre un gouvernement divisé et sans idées précises sur ce qu'il voulait, comme le gouvernement impérial, et un gouvernement, comme celui de Victor-Emmanuel, qui avait formulé un programme précis et ne voulait pas en sortir sous quelque prétexte que ce fût. Pas n'était besoin d'être un grand homme d'Etat pour prévoir que la victoire finale appartiendrait à celui qui savait ce qu'il faisait et ce qu'il voulait.

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A peine arrivé à Saint-Sauveur, Arese alla chez Napoléon III. Il trouva son impérial ami déplus en plus ébranlé dans ses convictions.

Il en profita pour lui arracher des demi-promesses en faveur de Tannexion des duchés, des Romagnes et de la Toscane. Après le départ d'Arese de Saint-Sauveur, un nouveau changement de scène se produisit. Une entrevue avec le prince de Metternich, disposa l'Empereur à retirer une bonne partie des promesses qu'il avait faites à Arese. Il est curieux de lire aujourd'hui la lettre où Napoléon III manifestait à son ami ses nouveaux projets :

« Saint-Sauveur, le 5 septembre 1859.

« Mon cher Arese,

« Depuis votre départ, j'ai vu le prince de Metternich. J'ai été très content de sa conversation et je désire en confidence vous en dire le résultat, afin que vous en fassiez part au roi. Cependant, je vous le répète, il faut que cela reste encore à l'état très confidentiel.

« Je crois que si la Toscane rappelait le grand-duc, on pourrait réunir Parme et Plaisance au Piémont, mettre la duchesse de Parme à Modène et obtenir pour les Vénitiens une *

IjH UN AMI I)K NAK)Ll';ON 111

administration italienne, une armée italienne et un Ojnscil provincial. Les Autrichiens seraient donc, par la suite, relégués de l'autre coté des Alpes. De tels avantages méritent, certes, qu'on les examine, c'est pourquoi j'avais écrit au roi pourqu'il fût très prudent dans son langage vis-à-vis la députation toscane. J'ai vu aujourd'hui la députation de Modêne. Je leur ai parlé dans le même sens. J'espère qu'en fin de compte, la paix de Villafranca aura adranchi l'Italie, (^est le plus cher de mes vœux. Je fais un article pour le Moniteur qui expliquera, j'cspcre, clairement, les motifs de ma conduite. « Recevez, mon cher Arese, l'assurance de ma vieille et sincère amitié.

Arese se garda bien de montrer cette lettre à Victor-Emmanel et à ses ministres. Il se contenta de résumer les parties des déclarations que l'KnTpereurluI avait faites à Saint-Sauveur, qui étaient de nature à les encourager à aller de Tavant, bien qu'avec prudence. Mais les libéraux, qui n'étaient pas dans le secret de Timbroglio, s'impatientaient, redoublaient leurs

^ Napoléon III à Arcsc. Cf. Bonkadini, op. cit.^ ch III. p. \ij').

LE COMTE ARESE ryC)

manifestations, et les plus avancés, les garibaldiens et les mazziniens, ne se faisaient pas faute d'insulter Napoléon III et de l'accuser de trahir Tltalie. Informé par la police secrète qu'il entretenait dans la Péninsule de ces menées, L'Empereur s'en plaignit à Arese par les deux billets suivants :

« Biarritz, le 3 octobre 1859.

« Mon CHER Arese,

« J'ai reçu les lettres originales que vous m avez envoyées.

« Je vous écris aujourd'hui pour vous communiquer un des nombreux rapports que je reçois d'Italie et qui, tous, dénotent le manque de fermeté du gouvernement piémontais. On ne régénère pas un peuple avec des lampions et des fleurs ; il faut de la fermeté et de la justice. Comment expliquer que le gouvernement, qui est si patient lorsqu'on insulte la France et son chef, se montre si décidé en Savoie contre la presse lorsqu'elle demande l'annexion à la France. Je vous prie de faire des recommandations sérieuses auprès du ministère.

« J'écrirai bientôt au roi au sujet des grandes

l8o UN AMI DE NAPOLÉON III

affaires qu'il faut bien terminer. Croyez à ma

sincère amitie.

« Napoléon * »

€ Biarritz, le 4 octobre iSSg.

« Mon cher Arese,

« Je vous écris de nouveau aujourd'hui pour vous communiquer une nouvelle note que je reçois de Milan. Je vois avec peine, je vous le répète, Tincurie du gouvernement sarde, car cela doit amener nécessairement un refroidissement entre nous, et je vous le dis ^a;/^ outrecuidance^ mais il n*y a que moi seul ici qui suis dévoué à la cause italienne.

« Le gouvernement sarde ne peut pas arguer d'impuissance vis-à-vis de la presse, puisque en Savoie il sait très bien supprimer les articles ou les journaux qui ne lui conviennent pas.

« Il est triste de penser que, pendant que je lutte ici tous les jours en faveur du Piémont, on me laisse outrager de toutes les manières de Tautre côté des Alpes.

« Agréez, mon cher Arese, etc., etc.

« Napoléon * »

* Napoléon III à Arese. Cf. Bonfadini, op, cit.^ ch- IX. p. 208. L'original de cette pièce est conservé à la bibliothèque de Brera, à Milan.

2 Napoléon III à Arese. Cf. Bonfadini, op. cit,^ ch. IX, p. 208-209.

LE COMTE ARESE l8l

Arese écrivit aussitôt à Napoléon III pour le calmer. Il informa en même temps le gouvernement sarde des lettres de l'Empereur en concluant qu'avec la cession de la Savoie on obtiendrait à peu près tout ce qu'on voudrait en Toscane, dans les Romagnes et les duchés.

Cependant le ministère La Marmora-Rattazzi n'avait pu se soutenir. Le 20 janvier 1860, Cavour avait été rappelé aux affaires. Il avait le projet de chercher en Angleterre un appui pour les prétentions du Piémont ; mais il ne voulait pas se brouiller avec Napoléon IIL C'est pourquoi il chargea Arese d'une mission confidentielle à Paris. Il devait offrir la cession de la Savoie et même de l'arrondissement de Nice, à la condition que l'Empereur ne s'opposât pas aux annexions poursuivies par Victor- Emmanuel.

Arese s'acquitta fort bien de sa mission. Ne faisant point l'histoire diplomatique de cette époque, je m'abstiendrai de le suivre dans ces négociations compliquées, où on acceptait un jour ce qu'on refusait le lendemain. Au fond, ce fut le comte de Cavour qui mena Napoléon III là où peut-être il ne voulait pas aller. Bien qu'admirateur très déclaré du célèbre ministre de Victor-Emmanuel, le biographe de François

Arese ne peut s'empêcher de déplorer le manque de droiture de la politique cavourienne.

« Certes, s'écrie M. Romualdo Bonfadini, certes, notre conscience d'historien ne nous permet point d'affirmer que, dans toute cette période de la politique italienne, la loyauté ait été la marque caractéristique des hommes publics. Les projets s'entrecroisaient dans les notes et les dépêches, tandis que chacun avait au fond du cœur une pensée toute différente.

Lorsqu'on acceptait une proposition, c'était avec le secret dessein de la combattre dans l'application. Quand on la repoussait, c'était avec l'intime conviction qu'on l'accepterait plus tard. La transaction n'avait, dès lors, qu'un seul point obscur, celui du prix qui devait correspondre aux concessions qu'on ferait, et la lutte était engagée entre celui (Napoléon III) qui demandait davantage et celui (Cavour) qui voulait donner le moins possible. » *

Il est juste de reconnaître que le caractère naturellement droit du comte Arese se révoltait de temps en temps contre la duplicité de la politique qu'il servait. Il lui répugnait d'écrire des notes diplomatiques qu'il savait d'avance

^ Voy. BoNFADiNi, Vita di Francesco Arese. ch. ix,

LE COxMTE ARESE l83

vouées à être aussitôt démenties par les acteti du cabinet deTurin. C'est pourquoi il se déclarait incompétent à rédiger de pareilles pièces, et il disait, en plaisantant, àCavour : « En fait de notes, je n'ai jamais rédigé, dans le temps, que celles de ma blanchisseuse. )^

La mission d'Arese à Paris se termina par la transaction qui cédait Nice et la Savoie à la France, et permettait au Piémont d'annexer les duchés, les Légations et la Toscane. Au moment où Arese quittait Paris pour aller se reposer à Evian, Garibaldi, secrètement soutenu par Cavour, entreprenait sa célébré expédition de Sicile, et l'Angleterre l'appuyait moralement et matériellement. Arese se garda bien d'en parler à l'Empereur. Cependant, le i5 août approchait et il ne pouvait se dispenser d'envoyer ses félicitations à son puissant ami. Nous n'avojis pas la lettre d'Areseetnous ne pouvons pas savoir, par conséquent, si la politique s'y mêlait à ses vœux. La réponse impériale indique bien les craintes et le mécontentement de Napoléon IIL

« Saint-Gloud, le 3o août 1860.

« Mon cher Arese, « Je n'ai pas répondu plus tôt à vos souhaits pour le i5 août parce que j'ai été, comme tou-

iSl UN AMI DE NAPOLÉON III

jours, fort occupé ; et cependant, avant d'entreprendre un grand voyage *, je tiens à vous remercier de toutes les preuves d'amitié que vous me donnez. Je suis navré de la conduite de votre gouvernement vis-à-vis de Naples, car on est toujours trè§ sensible aux fautes de ses amis ; mais réellement aucun honnête homme ne peut approuver une politique qui a tous les caractères de la faiblesse, c'est-à-dire de la ruse et de la duplicité. Et puis où cela vous conduira-t-il ? A un autre Novare ?

« Adieu, mon cher Arese, croyez toujours à ma sincère amitié.

« Napoléon. * »

Néanmoins, les événements suivirent leur cours, et le comte Arese dut y rendre de nouveaux et grands services à la politique de Victor-Emmanuel, puisque le roi voulut Tavoir à ses côtés, au mois d'octobre, lors de son entrée solennelle à Naples.

Napoléon III, ému des protestations des catholiques, des brochures retentissantes de

^ L'empereur allait partir pour l'Algérie, en passant par la Savoie.

2 Napoléon III à Arese. Cf. Bonfadini, op. c//.,ch. IX,

LE COMTE ARESE , 1 85

Mgr Dupanloup et du mécontentement de sa cour elle-même, s'abstint tout d'abord de reconnaître les faits accomplis en Italie. Le docteur Conneau informait Arese de ce qui se passait dansTentouragede l'Empereur. Au moment où Tami de son- maître allait à Naples, il lui écrivit une lettre digne d'être signalée à l'attention de ceux qui aiment à connaître les dessous de la politique impériale à cette époque :

Paris, le 6 octobre 1860.

« Mon cher Ami ,

« Je regrette de devoir te dire que TEmpereur ne croit pas pouvoir donner l'autorisation que tu désires pour faire réparer la frégate sarde dans les docks de Toulon. A ce propos, il m'a dit qu'il était peu satisfait de ce que le gouvernement piémontais fait et va faire en Italie. Cela pouvait être fait; mais il fallait attendre que les événements fournissent un motif suffisant et raisonnable d'agir. En outre, l'Empereur se plaint que le ministère sarde dise et répande le bruit que tout ce que l'on fait est fait d'accord avec lui, sinon avec son consentement, ce qui le met dans la dure nécessité, pour démontrer le contraire, d'agir vis-à-vis de la

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Sardaigne. Comme tu le vois, il est contraint à agir, non seulement en n'accordant pas une chose aussi simple que celle que tu demandes, mais en se montrant, aussi, disposé à intervenir en cas de nécessité. Tout ce que je viens de te dire, il ne m'a pas chargé de te le communiquer. C'a été le sujet d'un entretien entre lui et moi, où il a épanché ses sentiments. Cependant je t'en rends compte pour ton gouvernement. Moi aussi qui désire surtout le triomphe de la cause italienne et qui, dans ces derniers jours, ai lutté pour soutenir ce qui se faisait en Italie, à tel point qu'on ne me donne plus à la cour que les surnoms de Garibaldi et de Bertani, j'ai trouvé que le motif pour entrer dans l'Ombrie et dans les Marches, et surtout dans le royaume de Naples, n'était pas de mon goût. Pourvu qu'il ne naisse de tout cela rien de nuisible à la cause italienne, voilà ce qu'il importe. La cause est bonne. Le prétexte pour la défendre a peutêtre été mauvais, mais le but justifie [ligittima) le moyen. A Dieu, crois-moi toujours.

« Ton très affectionné,

« D' CONNEAU^ »

-* I.e docteur Conneau à Arese. Cf. Bonfadini, o;?. cit., ch IX, p. 2^9, en note.

LE COMTE ARESE 187

On voit par cette lettre que Napoléon III n'était préoccupé que des protestations de la diplomatie et de Topinion française contre les entreprises de la maison de Savoie en Italie ; mais qu'au fond, il ne se souciait nullement d'agir d'une manière énergique, à moins que Cavour ne le compromît trop en proclamant l'entente cordiale entre Paris et Turin. Pour le moment, l'astucieux ministre de Victor-Emmanuel n'en demandait pas davantage. Au surplus, la lettre du docteur Conneau à Arese l'avertissait que, même après les événements d' Ancône et de Naples, il avait, auprès de l' Empereur, un ami sûr et influent sur lequel il pouvait toujours compter.

Arese continua d'entretenir une correspondance suivie avec le docteur Conneau, qui l'informait très fréquemment de ce que TEmpereur disait et pensait des affaires italiennes, et lui donnait des conseils sur le meilleur moyen de vaincre les résistances que la politique italienne pouvait rencontrer aux Tuileries. Les choses en étaient là lorsque Cavour mourut, après une courte mais violente maladie, le 6 juin r86i.

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