CHAPITRE I
La famille Arese. — Le comte Marc Arese et la domination française en Italie. — Naissance du comte François Arese. — Chute de la domination française à Milan. — Rapports de la famille Arese avec les ennemis de rAutriche. — La conspiration de 1821 à Milan. — Arrestation et déportation au Spielberg du colonel Arese, oncle de François Arese. — Antipathie de François Arese contre l'Autriche. — Elle se transforme en haine grâce aux efforts de son précepteur, le colonel Zanoli. — Le colonel Zanolî groupe autour d'Arese quelques îeunes gens. — Ils forment une association politique. — Elle rencontre peu de sympathies à Milan. — Idées républicaines de l'association. — Influence des anciens officiers des armées de Napoléon en Italie. — Ils organisent les premiers complots révolutionnaires. — Arese entre dans Tassociation des carbonari, — Arese demande à François !«"* la grâce de son oncle, le colonel Arese. — Il ne l'obtient pas et devient l'ennemi irréconciliable de l'Autriche. — Voyage de François Arese à Rome. — Ses premiers rapports avec la reine Hortense et Louis-Napoléon Bonaparte. — La révolution de i83o et son contrecoup en Italie. — Louis- Napoléon prend une part active à la révolution des Romagnes, en i83i. — Il marche sur Rome avec les insurgés. — Mgr. Mastaï, le futur
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Pie IX, lui donne l'jargent nécessaire pour s'enfuir de Spolète et e'chapper aux poursuites des Autrichiens. — Le comte Arese et ses amis conspirent contre TAutriche. — La police de'couvre leurs machinations. — Fuite d'Arese. — Re'quisitoire du procureur impérial contre Tami de Napoléon ITL
Le comte François Arese était le fils unique du comte Marc Arese et de la marquise Antoinette Fagnani. Il appartenait à une des meilleures familles de l'aristocratie milanaise. Les Arese avaient pris une part active à la vie politique pendant les derniers siècles. On aime encore à citer, à Milan, la noble conduite de Barthélémy Arese, qui, au dix-septième siècle, étant Président du sénat, avait noblement défendu ses concitoyens contre les abus de pou- ' voir des gouverneurs espagnols. Il avait, pour ainsi dire, transformé le sénat de Milan en citadelle d'où partaient des coups redoutables frappant en pleine poitrine la tyrannie castillane.
Le comte Marc Arese, le père de François, s'était rallié aux Français lors de l'invasion de la Lombardie par les armées du Directoire. Il fit partie de ce groupe de notables cisalpins que Bonaparte, alors Premier Consul, appela en 1802, à Lyon, pour discuter avec eux Torgani-
LE COMTE ARESK ig
sation de la République au delà des Alpes. La mère du comte François Arese était une très riche héritière. Elle a brillé au premier rang à la petite cour vice-royale d'Eugène de Beauharnais, quand Milan fut la capitale du royaume d'Italie.
Ce fut à cette époque, en i8o5, que François Arese naquit à Milan. Il avait à peine neuf ans lorsque le premier Empire s'écroula. Ce changement soudain dans la vie politique eut son contre-coup dans la vie domestique des grandes familles milanaises. Elles durent renoncer aux réceptions et aux fêtes de la cour. Milan se trouvait en quelque sorte découronnée. Elle demeurait bien le centre politique des possessions italiennes de l'Autriche, mais elle perdait sa prépondérance sur un tiers de l'Italie. Quoique une partie de l'aristocratie fut très favorable à TAutriche et que la plupart des familles ralliées à Napoléon fussent résignées au nouvel ordre de choses, il est clair que les conséquences des événements de 1814 ne pouvaient pas ne pas troubler la haute société milanaise. Arese, encore enfant, n'était pas à même de se rendre compte de la portée de cette crise. Le désarroi qui se manifestait autour de lui eut cependant pour résultat de lui
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!(;- "" ' rendre peu sympathiques les nouveaux maîtres
f- de la Lombardie.
En On dit que les impressions de l'enfance sont
U'- durables: il est douteux que celles d'Arese
* eussent résisté à l'action du temps et des circonstances si des malheurs de famille et le mi-
lieu dans lequel il grandit n'eussent fortifié son i aversion contre la domination autrichienne.
if'
5i Le comte et la comtesse Marc Arese, bien
p que résignés, sinon ralliés,au régime autrichien,
ne pouvaient rompre pour cela tout rapport
avec les rares partisans attardés de Napoléon
et avec ceux qui, repoussant à la fois et la res-
f- tauration bonapartiste et la domination de
l'Autriche, rêvaient d'une Italie libre et indépendante, divisée en plusieurs Etats, mais affranchie de toute influence étrangère. Or, parmi les amis intimes delà maison il y avait le comte Frédéric Confalonieri, un des chefs du parti de l'indépendance, et le colonel Alexandre Zanoli % soldat des armées napoléoniennes, fort mécontent de voir sa carrière brisée, ses espérances de gloire déçues. Bien plus, un frère
I. Le colonel, baron Alexandre Zanoli, a écrit une remarquable Histoire des milices cisalpines. C'est un des chroniqueurs les plus distingués de cette période ït ' historique si riche en événements.
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du comte Marc Arese était aussi colonel d'un régiment italien au service de Napoléon et il détestait profondément TAutriche. Tous ces personnages fréquentaient le salon de la comtesse Arese. François entendait leurs discours, et il en résultait chez lui une antipathie toujours plus vive contre l'Autriche. Survinrent les conjurations dQS carbonari^ en 1821, et ces sentiments devinrent plus profonds encore.
Pendant que la révolution éclatait à Turin, la police autrichienne découvrait une grave conspiration à Milan. Le comte Confalonieri en était le chef, et les carbonari lombards devaient agir d'accord avec les révolutionnaires piémontais. Sans perdre de temps, la police arrêta les chefs du complot. Elle poussa même le zèle jusqu'à emprisonner des hommes très honnêtes et fort peu dangereux, comme Silvio Peliico, dont le seul tort était d'être en rapports intimes avec les conjurés. Un procès retentissant s'ensuivit. Confalonieri et ses amis furent condamnés à la déportation dans une forteresse et conduits, chargés de chaînes, au Spielberg. Parmi les personnages compromis dans la conspiration de 1821,11 y avait Toncie de François Arese, l'ancien colonel des armées napoléoniennes.
Arrêté et traduit devant la justice, il subit le
sort de Silvio Pellico, de Maroncelli et de Confalonieri. Cet événement jeta le trouble dans la famille Arese. François, qui était alors âgé de seize ans, fut témoin de la désolation de ses parents et des amis de sa maison. Il n'en devint que plus hostile à TAutriche. Le colonel Zanoli se chargea d'entretenir chez lui cette haine. Le comte et la comtesse Arese lui avaient confié l'éducation de leur fils. Il lui inspira Thorreur de la domination étrangère, lui parlant souvent de répopée napoléonienne, des ressources dont l'Italie pouvait disposer et dont l'Autriche seule profitait, lui montrant combien il était injuste et regrettable que l'Italie fût contrainte à travailler pour la gloire et la prospérité de ses ennemis.
Le colonel Zanoli fit encore plus. Il organisa autour d'Arese une petite société de jeunes gens de son âge, destinée à former le noyau d'une association politique plus ou moins secrète, dont le programme devait être à la fois national et libéral. Parmi les jeunes patriciens et bourgeois que Zanoli groupa autour de François Arese, il y avait le marquis Gaspard Rosales, Ch^irles Bellerio, Camille et François d'Adda, Louis Tinelli, Maximilien Maïnoni, Pierre De- Luigi, Charles Dembowski, Paul Parravicini,
les frères Resta et le prince Emile Belgiojoso. La tâche que le colonel Zanoli avait confiée à Arese et à ses compagnons de jeunesse n'était pas facile. La haute société de Milan était légère et fatiguée des émotions de la politique. Une grande partie de la bourgeoisie aisée et surtout de l'aristocratie se résignait de plus en plus à la domination autrichienne. Elles oubliaient de plus en plus les fêtes de la cour du prince Eugène, et cherchaient à se distraire en s'adonnant aux plaisirs. Le prince de Metternich encourageait, de tout son pouvoir, ces tendances, estimant que des gens qui ne s'occupaient que de modes, de chevaux, de toutes sortes de futilités, n'étaient pas dangereux. Il fallait donc une véritable énergie de caractère pour réagir contre une tendance de plus en plus générale parmi les nobles et les riches de Milan, et pour ' braver la colère, probablement même la persécution d'un pouvoir ombrageux. Ces considérations n'arrêtèrent pas François Arese qui devint bientôt l'àme de la société de jeunes gens qu'il fréquentait. Peu à peu, il disciplina ce petit groupe qui devait prendre une part si active aux événements de 1848 et de 1859. Les idées républicaines étaient en honneur dans ce milieu où on ne se rendait pas compte du véri-
table état d'esprit des Italiens. Mais, avant 1848, les révolutionnaires de la Péninsule n'étaient pas libres de leurspréférences, et ceux-là mêmes qui n'aimaient pas le jacobinisme prônaient une république qui, au fond, ne pouvait être que jacobine. La République romaine de 1848 Ta prouvé.
De même qu'en France, sous la Restauration, les officiers à la demi-solde ou en retraite s'agitaient continuellement et ne manquaient pas une occasion de conspirer contre les Bourbons, de même, en Italie, les anciens officiers des armées de Napoléon étaient les plus dangereux ennemis de l'Autriche et des trônes restaurés par le traité de Vienne. Ils menaient partout une propagande infatigable contre les gouvernements établis. Ils animaient la jeunesse à se préparer à lutter par tous les moyens contre l'Autriche, le Pape, les rois et princes italiens. Ne pouvant entraîner à leur suite le peuple, qui était réfractaire à toute idée nouvelle, ils groupaient autour d'eux la bourgeoisie et une partie de la noblesse. Le comte François Arese les aida de tout son pouvoir à faire des recrues dans les hautes classes de Milan. Mais l'insuccès des aventures révolutionnaires de 1821 n'était pas fait pour encourager un grand nom-
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bre de gens riches à se laisser séduire. .Néanmoins, rien ne rebuta le jeune Arese. Ni le découragement des libéraux, ni la faiblesse de son parti ne l'éloignèrent de la voie où il était entré. Il ne se contenta pas de conspirer, il s'enrégimenta dans les carboîiari. La franc-maçonnerie avait alors pour adeptes fanatiques la plupart des anciens officiers du premier Empire. Ils formèrent les cadres des nombreuses et violentes sectes qui ont agité Tltalie depuis i8i5 jusqu'à 1859, et parmi lesquelles le carbonarisme ti la Jeune Italie (la Giovane Italia) sont les plus célèbres. Il faut le dire cependant à l'honneur d'Arese, il ne prit jamais aucune part aux crimes que commirent les sectes italiennes. Nous verrons même qu'il eut le courage de s'en séparer le jour où il s'aperçut des forfaits qui se préparaient dans l'ombre des loges.
Cependant François i^% empereur d'Autriche, étant venu en Italie en 1825, fit, au mois .d'avril, un voyage à Milan et en Lombardie, où il reçut un excellent accueil de la part, non seulement du peuple, mais même des classes dirigeantes. François Arese s'empressa de demander une audience au souverain et le supplia d'accorder une réduction de peine à son oncle
le colonel Arese. L'empereur était débonnaire et enclin à la clémence ; mais son premier ministre voulait, au contraire, qu'on fît trembler les libéraux par des rigueurs exemplaires.
Metternich, connaissant le caractère de son maître, et craignant que, pour suivre les penchants de son cœur, il ne se montrât indulgent vis-à-vis de certains condamnés, avait eu soin de raccompagner à Milan. Sa présence détruisit tout espoir d'amnistie générale ou partielle. Il exerça, en effet, une telle pression sur Tesprit du souverain qu'aucune grâce ne fut accordée aux prisonniers d'Etat. Le jeune Arese fut reçu au palais de Milan avec courtoisie, mais il se heurta au refus formel de l'empereur.
Ce premier insuccès ne le découragea point.
Il résolut de faire une nouvelle démarche en faveur de son oncle, un an à peine après l'échec de sa première tentative. En 1826, se trouvant à Vienne, au cours d'un voyage d'agrément, il demanda une nouvelle audience à l'empereur.
Loin du pays qui avait été le théâtre de la conspiration, il espérait obtenir la grâce vainement sollicitée à Milan. Il se trompa. François 1^' fut inexorable. La crainte de favoriser par un acte de faiblesse les entreprises révolutionnaires l'emporta dans l'esprit de l'empereur sur sa
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pente naturelle à se montrer bienveillant. Ce double refus irrita tellement Arese qu'il rentra à Milan avec la ferme résolution de travailler plus que jamais à organiser le parti hostile à TAutriche. Son exaspération était si vive, qu'elle frappa ses parents, et surtout sa mère qui, redoutant quelque éclat de sa part, résolut de le conduire à Rome, sous prétexte de compléter son éducation par un voyage artistique dans le centre et le midi de Tltalie.
Ce fut à la fin de Tannée 1826 que la comtesse Arese et son fils arrivèrent à Rome, où demeurait alors la reine Hortense. M™® Arese avait connu cette princesse à Milan, quand elle y allait, pendant le premier Empire, visiter son frère, le prince Eugène. Leurs rapports avaient été fréquents et affectueux. Peu de jours après s'être installée dans la Ville éternelle, la comtesse s'empressa de faire une visite à la reine déchue. Celle-ci en fut d'autant plus touchée que, depuis les malheurs de sa famille, elle avait vu s'éloigner beaucoup des personnes mçme qu'elle avait considérées comme des amis. L'ex-reine de Hollande avait auprès d'elle son second fils, le prince Louis- Napoléon. Elle fut heureuse de le mettre en rapports intimes avec le fils d'une dame si dis-
tinguée et si fidèle à ses souvenirs des temps heureux. Ce fut pendant cet hiver de 1826-1827 que se forma entre Louis-Napoléon et François Arese Tamitié indissoluble qui a eu tant d'influence sur les destinées de TEurope. En 1827, rien ne présageait Tavenir brillant que les révolutions de France devaient réserver au neveu de Tempereur. La Restauration, malgré ses fautes, s'était consolidée et la France s'y rattachait de plus en plus. Louis-Napoléon ne pouvait afficher des prétentions à la succession de son oncle du vivant de Napoléon II, de Joseph et de son propre père, Tex-roi de Hollande. En outre, son frère aîné, le prince Charles, était encore vivant. Cependant le futur empereur se montrait déjà plein de confiance dans son étoile. Il avait embrassé les idées révolutionnaires avec ardeur et rêvait de renverser en France, comme en Italie et même en Allemagne, Tœuvre du Congrès de Vienne. Arese abondait dans son sens. Les deux amis faisaient de longues promenades dans Rome, s'abandonnant aux entraînements de leurs fantaisies, défaisant et refaisant la carte de l'Europe, mettant sens dessus dessous les frontières, les gouvernements, les dynasties. Bref, lorsque la comtesse Arese et son fils quittèrent Rome,
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Louis-Napoléon en fut si désolé, qu'il lui sembla, en perdant la compagnie de François, perdre la moitié de lui-même.
La révolution de i83o vint donner une nouvelle force aux espérances de Louis-Napoléon, et, en enthousiasmant son esprit plus porté que jamais aux idées révolutionnaires et même républicaines, lui fit désirer ardemment une visite du comte Arese, qu'il n'avait pas rencontré en Suisse lorsqu'il était allé visiter à Arenenberg la reine Hortense.
« Mon cher comte Arese, lui écrit-il de Florence le 7 novembre i83o, je vous écris un mot pour vous dire combien j'ai été fâché de ne pas vous avoir vu cet été lorsque vous fîtes une visite à ma mère, et aussi combien j'ai regretté de ne pas être passé par Milan. Je voudrais bien que vous vinssiez cet hiver à Rome; je vous louerais, si vous vouliez, un petit appartement près du Corso ; vous dîneriez tous les jours avec nous ; enfin je tâcherais de vous rendre votre séjour aussi agréable que possible. Si vous passiez par Florence, où nous sommes actuellement, je vous prierais d'aller voir mon frère, qui serait charmé de faire votre connaissance ^. »
* Lettre inédite de Napole'on III, publiée par M. Bon-
r 3o UN AMI DE NAPOLÉON III
p Bien qu'elle soit dépourvue de tout intérêt
politique, cette lettre prouve clairement com- • bien les rapports étaient intimes, dès i83o, entre le futur empereur et le comte Arese. On pourrait toutefois se demander si la cause de ^ cet empressement de Louis-Napoléon adonner
f^ rendez-vous, à Rome, à François Arese ne
I cachait pas quelque projet politique. Il est
^. - difficile de se prononcer sur cette question. Les
g, documents nous manquent pour bien établir
la vérité. Cependant il n'est pas téméraire de ' ' penser que le prince, en invitant avec tant de
courtoisie son ami à venir le rejoindre, pouvait bien obéir à quelque arrière-pensée. Louis- Napoléon était à cette époque un des plus fervents carbonari. Il ne pouvait donc pas ignorer ce que la secte préparait dans l'ombre, et peutêtre eût-il été heureux d'avoir à ses côtés un ami aussi fidèle et aussi dévoué à la cause révolutionnaire.
Les journées de Juillet, la chute de Charles X, le triomphe du peuple de Paris sur la vieille monarchie française, avaient exalté au dernier degré les carbonari italiens. Ils regardaient la
fadini, dans le volume intitule' : Vita di Francesco fr Arese, Turin, librairie Roux.
^ Voy. au chap. ler^ p. 20-21, en note.
LE COMTE ARESE 3l
victoire de rémeute parisienne, comme leur propre succès. Les cai^boîiari n'avaient-ils pas des loges des deux côtés des Alpes ? La Fayette, le héros des trois journées, n'était-il pas un des chefs des ventes carbofiares de Paris ? Tout cela animait les a frères » d'Italie et les poussait contre l'Autriche et le Pape.
Ils croyaient même pouvoir compter sur le duc de Modène, qui avait souvent encouragé les libéraux en secret, et sur Louis-Philippe ; mais, menacé par l'Autriche, François IV se ravisa. Il fit arrêter et pendre les confidents de ses rêves ambitieux ^ Louis-Philippe, plus sage que La Fayette, désavoua les folles déclarations du parti avancé, et demeura fidèle à la politique traditionnelle de la France en Italie.
* François IV, duc de Modène (i8 14- 1846), était un
homme de beaucoup de talent. Il a très bien géré les
afi&ires de son petit duché. Mais il était mécontent
d'une situation très secondaire qu'il ne jugeait pas
digne de ses mérites. Il rêva longtemps, après 1821,
de succédera son cousin Charles-Félix sur le trône de
Sardaigne. L'Autriche fit même des efforts pour lui
donner cette couronne et exclure de la succession de
Sardaigne la maison de Savoie-Garignan, sous prétexte
que son chef, Charles-Albert, s'était compromis dans
la révolution de Turin, en i8ai, et était l'allié des
libéraux. En même temps, François IV entretenait
secrètement des rapports avec les carbonari^ leur pro-
Cependant la révolution, préparée depuis des mois, éclata dans les duchés de Parme et de Modène, d'où la duchesse Marie-Louise et François I Vdurent s'éloigner. Le 4 février 1 83 1 , Bologne proclamait la suppression du pouvoir temporel des Papes et un gouvernement provisoire s'installait à l'hôtel de ville. Louis- Napoléon courut à Bologne et se mit en rapports avec d'anciens officiers des armées de son oncle, les généraux Zucchi, Armandi et Sercognani, devenus les chefs des insurgés dé la Romagne. Quelques jours après, le gouvernement provisoire de Bologne ordonna la marche sur Rome de Tarmée de volontaires
mettant mille avantages s'ils l'aidaient à se tailler un royaume aux dépens du Pape, de la duchesse de Parme et de l'Autriche. Averti par ses émissaires, le cabinet de Vienne somma le duc de Modène de rompre tout rapport avec les révolutionnaires. François IV, craignant la colère de l'empereur et la perte de son duché, n'hésita pas à sacrifier ses complices. On affirme même, et certains documents semblent le prouver, que la cause du ressentiment du duc de Modène contre Louis-Philippe, que François IV, seul parmi les souverains de l'Europe, ne voulut jamais reconnaître, eut pour cause la déception qu'il ressentit en voyant le roi des Français proclamer la politique de non-intervention dans les affaires d'Italie. Le duc aurait compté sur Louis-Philippe pour arriver à ses fins.
LE COMTE ARESE 33
qu'il avait improvisée. Louis-Napoléon se mit à la suite du général Sercognani. Il était accompagné de son frère aîné, le prince Charles- Napoléon, qui, arrivé à Fo'rlî, à 60 kilomètres au sud de Bologne, mourut a près une courte et violente maladie *. Louis-Napoléon suivit Sercognani dans les Marches et pénétra dans rOmbrie. Il traversa Foligno et Trevi pour arriver à Spolète. où Mgr Mastaï-Ferretti, le futur Pie IX, était archevêque. Mgr Mastaï se mit en rapport avec les insurgés pour prévenir les excès auxquels ils aimaient à se livrer. Car, il faut bien le dire, les gens qui suivaient Sercognani, à de rares exceptions près, étaient des bandits, ou tout au moins des aventuriers dont ja présence n'avait rien de rassurant pour les paisibles habitants des villes ombriennes. La prudence.de Mgr Mastaï évita bien des malheurs*, mais elle lui attira des reproches de la cour de Rome. L'archevêque fut accusé de libéralisme et presque de complicité avec les rebelles. Une circonstance contribua à donner quelque apparence de vérité à ce reproche. Les Autrichiens ne tardèrent pas à intervenir,
* Certains auteurs prétendent qu'il fut assassiné, mais des documents que nous avons eu en mains, permettent d'affirmer le contraire. (Note de l'Editeur).
:.Mr
chassant devant leur armée les volontaires et les gouvernements provisoires de Parme, Modène et Bologne. Après avoir occupé les Romagnes et les Marches, ils envahirent TOmbrie. Leur arrivée devant Spolète était imminente et ne rendait que trop critique la situation de Louis-Napoléon et des autres chefs du mouvement. Ils s'adressèrent alors à Mgr Mastaï, qui leur donna de l'argent et des guides pour faciliter leur fuite. L'archevêque déboursa environ 3o.ooo francs. Ce fut ainsi, avec l'argent du futur Pape, que Louis-Napoléon échappa aux Autrichiens ^
Dès qu'il eût mis en sûreté le prince et ses amis compromis dans le mouvement révolutionnaire, Mgr Mastaï n'attendit pas l'arrivée de l'armée autrichienne. Il quitta sa ville archiépiscopale et se retira dans une paroisse éloignée, au fond des Apennins. Ce départ soudain, précédé des secours si largement accordés à
^ Que serait-il arrivé si l'archevêque de Spolète , au lieu de porter secours à Louis-Napoléon, Teût laissé tomber entre les mains de l'Autriche. Un tel fait pouvait bien changer le cours des événements ultérieurs. Le prince serait resté longtemps le prisonnier de la cour de Vienne et il n'aurait pas pu vraisemblablement, par les attentats de Strasbourg et de Boulogne, se faire connaître en France.
LE COMTE ARLSE 35
Louis-Napoléon et aux chefs des libéraux, fut mal interprété à Rome ^ Mais, au fond, la conduite de l'archevêque de Spolète avait été extrêmement sage. Elle épargnait, en effet, au gouvernement du Saint-Père de grosses difficultés et empêchait les Autrichiens de se livrer
* Mgr Mastaï estimait qu'il valait mieux pardonner que punir, vu que le Pape était avant tout le pasteur des âmes et que, d'ailleurs, il était oblige' de recourir à des étrangers pour rétablir Tordre dans ses Etats. Grégoire XVI interpréta d'une manière peu avantageuse la conduite du prélat dont il entendait dire du mal par les réactionnaires de Rome, les partisans et les diplomates de l'Autriche. Il manda à Rome Mgr Mastaï ad audiendum verbitm quelques mois plus tard, lorsque la révolution fut terminée. Pie IX a raconté souvent les détails de cette audience mémorable, où Grégoire XVI, le voyant entrer dans son cabinet, lui lança cette apostrophe : « Voilà le premier révolutionnaire de l'Ombrie I » et lui fit mille reproches. Je tiens ces détails de personnes qui les ont entendus de la bouche même de Pie IX, qui a avoué que son prédécesseur ne Tavait guère ménagé. L'archevêque de Spolète tomba alors en pleine disgrâce. Ce n'est qu'en 1840 que Grégoire XVI lui pardonna. II le nomma d'abord à l'évêché d'Imola et peu après lui accorda le chapeau. Le gouvernement pontifical lui rendit les So.ooo francs qu'il avait donnés à Louis-Napoléon et à ses amis, et Pie IX aimait à dire, pendant le règne de Napoléon III, qu'il avait rendu un gros service à l'empereur, lorsque, en i83i, il avait été sur le point de devenir le prisonnier des Autrichiens.
à de violentes répressions (jui eussent aggravé la situation politique des Etats de TEglise..
Tandis que Louis-Napoléon, fuyant les soldats de rAutriche, se retirait en Suisse, Metternich dénonçait à Louis-Philippe la révolution de Bologne et des Etats de l'Eglise comme un mouvement et une conjuration bonapartistes.
Mais les manœuvres du cabinet de Vienne n'empêchèrent pas le gouvernement de Juillet de voir clair dans le jeu de TAutriche et d'occuper Ancône pour mettre un frein à ses envahissements en Italie.
Au moment où Louis-Napoléon courait à travers les Romagnes, les Marches etTOmbrie, son ami, François Arese, ne parvenait pas à provoquer une agitation sérieuse à Milan. Néanmoins il conspirait avec persévérance. Ses amis et lui se réunissaient d'abord le plus souvent dans une boutique en face du théâtre de la Scala. Il y avait, derrière le magasin, une chambre qui leur était réservée et où on ne laissait entrer aucune personne étrangère à leur association ^
A la mort de la propriétaire de cet immeuble.
^ Protocoles du Conseil, aux archives de TEtat à Milan.
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les jeunes conspirateurs prirent l'habitude de se réunir tour à tour chez des dames de leur connaissance, M"*® Kramer, la comtesse Cigalini Dal Verme, MM"^«* Carozzi et Tinelli. Il paraît, d'après les rapports de la police autrichienne, que ces dames étaient toutes affiliées à une secte maçonnique exclusivement composée de femmes : l'association des Carboîiay^es Jardi?iières. La police estimait que cette secte avait une Grande Maîtresse résidant à Paris et attribuait ce rôle à la princesse Christine Trivulzio di Belgio)oso, grande dame fourvoyée dans le carbonarisme etémigrée en France pour échapper à un procès politique, motivé par ses agissements en Lombardie ^
*. La princesse de Belgiojoso était une étrange figure de grande dame révolutionnaire. Très cultivée, mais aussi très exaltée, elle a longtemps erré à travers l'Europe et rOrient. Elle a vécu plus de dix ans en Turquie. Elle acheta même de grandes propriétés en Asie Mineure. Elle a écrit des romans et des articles sur l'Orient dans les revues françaises. Elle avait un beau talent littéraire. Ses aventures sont innombrables. Après une vie nomade et agitée, elle revint en Italie en 1848, Admiratrice de Garibaldi, elle se trouvait à Rome pendant que la république romaine luttait contre Tarmée française. Elle encourageait les garibaldiens à résister, prêchait la guerre à outrance et, entre un discours et l'autre, elle entrait dans les couvents pour avertir les religieuses qu*en république on n'admettait
Pendant que François Arese et ses amis se livraient à ces machinations, un homme destiné à devenir tristement célèbre travaillait de de son côté, loin des frontières autrichiennes, à réorganiser la charbonnerie, Mazzini fondait vers cette époque la secte de la Giovane Italia qui était appelée à avoir une si considérable influence sur les destinées de la Péninsule. Le petit groupe de libéraux milanais présidé par le comte Arese était affilié à la secte mazzinienne, et entretenait une correspondance épistolaire, aussi fréquente que le permettait la surveillance très étroite de la police, avec Mazzini et d'autres sectaires. Un événement soudain vint compromettre sérieusement Arese et ses collègues. Au mois de mai i83 1 , le marquis Camille d'Adda, un des membres du groupe Arese, est arrêté à Naples et livré à la gendarmerie autrichienne. Interrogé par le parquet de Milan, il nie résolument avoir pris part à toute conjuration contre l'Autriche ou
pas de clôture perpétuelle et que, désormais, elles avaient non seulement le droit de sortir de leur couvent, mais même de se marier! La princesse de Belgiojoso était très connue à Paris, où elle demeura plusieurs années avant sa rentrée définitive en Italie, en iSSg.
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le gouvernement de Naples. Faute de preuves, le procureur impérial ne peut pas demander la déportation dans une forteresse, et le marquis se tire d'affaire avec quelques années de prison.
Mais on trouva chez lui des lettres de MM. De- Luigi et Dembowski, des lettres de présentation du comte Arese pour des officiers d'artillerie en garnison à Gênes et pour le prince Louis-Napoléon Bonaparte.
La police regardait comme peu rassurants pour les gouvernements d'Italie les voyages que le marquis d'Adda avaitfaitsà Gênes, à Livourne et à Naples. Elle savait, entre autres choses, que le jeune patricien milanais avait eu plusieurs entrevues à Gênes avec Mazzini. Elle comprit que l'on préparait quelque entreprise révolutionnaire et, d'après ses rapports, le gouvernement autrichien ouvrit un procès contre les personnes compromises dansces machinations.
Les dépositions du marquis Raymond Doria aidèrent beaucoup la police dans ses recherches. Doria, malgré son origine aristocratique, n'était qu'un aventurier, moitié génois et moitié espagnol, prêt à servir quiconque le payait, à embrasser tour à tour toutes les opinions, sauf à trahir ses amis de la veille, si ses intérêts y trouvaient leur compte. Doria avait su gagner
la confiance de Mazzini et des carbonari. Il connaissait leurs secrets et les révéla'ît aux gouvernements de Vienne et de Turin qui le récompensaient largement.
Pendant qu'on conspirait à Gênes, Arese et ses amis avaient installé un comité révolutionnaire au delà de la frontière suisse qui est très rapprochée de Milan, Charles * Belleçio et le marquis Rosales y tenaient de fréquents conciliabules avec des membres du gouvernement du canton duTessin, bien connus pourleur dévouement à la cause des révolutionnaires italiens. Mais, en Suisse comme à Gênes, l'Autriche veillait et avait des espions habiles et audacieux, simulant le plus ardent libéralisme et gagnant par là la confiance des carbonari.
Un émissaire des comités insurrectionnels européens étant venu à Chiasso, dernière ville suisse très peu éloignée de Côme, Arese et son ami De-Luigi. s'empressèrent de traverser la frontière pour s'entendre avec lui. Après une première entrevue, il y en eut d'autres qui attirèrent l'attention de la police autrichienne. La réunion des conjurés à Bellinzona alarma surtout les représentants du gouvernement impérial, à Milan. Ils ne tardèrent pas à apprendre que De-Luigi, Bellerio etle prince de Belgiojoso .
LE COMTE ARESE 4I
y avaient assisté. La police avait des agents fidèles parmi les conspirateurs de Bellinzona. Ils lui firent un rapport très détaillé sur ce qui s'était passé dans ce conciliabule de carbonari, lui révélant et les projets des conjurés et les noms de la plupart de ceux qui avaient pris une part quelconque au complot.
Informé à temps des découvertes delà police, Arese quitta immédiatement Milan, avec son ami De-Luigi, et parvint, par des chemins détournés, à atteindre la frontière suisse. Le cercle des conspirateurs, dont ils étaient les membres les plus actifs, se dispersa immédiatement. D/ailleurs, ils ne furent pas les seuls à se mettre à Tabri d'un procès. D'autres imitèrent leur exemple, tandis que le marquis Rosales était arrêté à Milan. Bientôt on ouvrit un procès politique, non seulement contre Rosales, mais aussi contre les autres amis d'Arese qui étaient restés chez eux ; mais, malgré la bonne volonté du juge d'instruction, on ne parvint pas à les convaincre de haute trahison.
Il en fut autrement de François Arese. Ses entrevues avec Pizzi, à Chiasso, sa fuite avec De- Luigi, semblèrent des preuves irréfutables de sa culpabilité. Dans son réquisitoire contre Arese, le procureur impérial, après avoir constaté que.
par sa fuite, Taccusé s'était avoué coupable de haute trahison, affirmait que Arese vivait « dans un état continuel de conspiration flagrante » et qu'il pouvait « d'un moment à l'autre, et en particulier par son association avec Louis-Napoléon Bonaparte^ être reconnu comme appartenant à la catégorie des chefs de complot* ».
Ce documentprouvedeuxchoses: les rapports intimes et politiques qui existaient, dès i83i, entre le comte Arese et le futur Napoléon III ; lerang très élevé quele fils de la reine Hortense occupait parmi les conspirateurs et les carbowar/italiens.
^ Archives de Wû^n: Protocoles judiciaires. Cf. Bonfadini, op. cit.^ ch. i«t, p. 3i.