‹ Un ami de Napoléon IIIChapitre 4 sur 17 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

François Arese au château d'Arenenberg. — Lettre de la reine Hortense à la comtesse Arese. — Rapports de plus en plus intimes entre François Arese et Louis-Napoléon. — Arese se sépare des carbonari et des francs-maçons ; mais il ne parvient pas à amener Louis -Napoléon à en faire autant. — Admiration d'Arese pour Louis-Napoléon. — Les instructions militaires du général Dufour. — Mauvaise opinion de quelques révolutionnaires italiens touchant Louis-Napoléon. — Voyage de de François Arese à Paris. — Il se brouille avec sa mère. — Il s'engage, en Algérie, dans la légion étrangère. — La reine Hortense parvient à calmer le courroux de la comtesse Arese contre son fils. — Arese rentre en Europe. — Attentat de Strasbourg. — Louis-Napoléon exilé en Amérique. — Arese va à sa rencontre à New-York, — Les deux amis aux Etats-Unis. — Leur retour en Europe. — Mort de la reine Hortense. — Elle se souvient d'Arese dans son testament.

Obligé de fuir au delà des frontières pour échapper au sort de Confalonieri et de Silvio Pellico, Arese traversa les Alpes et chercha

un asile auprès de la reine Hortense et de Louis-Napoléon. L'ex-reinede Hollande et son fils vivaient alors au château d'Arenenberg, sur le lac de Constance, dans le canton de Thurgovie. Arese était sûr d'y trouver une hospitalité capable de le dédommager en partie des douleurs de Texil et de la séparation de sa famille et de ses amis de Milan.

La comtesse Arese avait écrit à la reine Hortense pour rinformer de la fuite de son' fils et la prier de le recevoir pendant quelque temps. L'ex-reine de Hollande se trouvait alors à Mannheim, sur les bords du Rhin. Elle repondit immédiatement à M™® Arese :

u Je viens de recevoir votre lettre, madame la comtesse ; j'apprends avec peine que votre fils s'est séparé de vous. Je comprends mieux que personne toutes les angoisses d'une mère et je serai trop heureuse de vous éviter des tourments et de soigner votre fils de toutes les façons. A son âge, la tête est vive, je ferai de mon mieux pour la lui calmer. Je suis habituée à sermonnerla jeunesse et je réussis quelquefois à lui persuader qu'il faut se résigner dans la vie, que la perfection n'existe pas et qu'il ne faut donc pas jouer la tranquillité pour des chimères. Je suis, depuis bientôt un mois, à

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Mannheim, chez la grande-duchesse de Bade.

Je compte retourner bientôt chez moi ; je viens d'écrire à Arenenberg qu'on reçoive votre fils, s'il s'y présente, et qu'il attende mon retour. Mon fils sera bien aise de trouver en lui un bon compagnon de chasse, et j'espère que notre tranquille solitude lui fera oublier un peu les choses de ce monde *.

Arese passa une année à Arenenberg. Son séjour au château de la reine Hortense ne fut interrompu que par un voyage qu'il fit au mois de novembre i832 en compagnie de Louis- Napoléon. En faisant part de ce voyage à la comtesse Arese, Tex-reine de Hollande lui écrivait :

« Le comte vous aura écrit qu'il ferait le voyage de Londres avec mon fils. J'espère que vous l'aurez approuvé, quoiqu'il s'éloigne de vous davantage. Vous serez sûre au moins qu'il ne sera pas seul, isolé et ennuyé, ce qui est toujours fâcheux dans notretempspour la jeunesse,

« La triste politique remplace alors les occupations de leur âge, et il vaut beaucoup mieux, sous tous les rapports, qu'ils ne s'en occupent

^ La reine Hortense à la comtesse Arese (sans date). Voy. BoNFADiNi, 0/7. CI/., ch. II, p, 34.

pas ; c'est ce qui m'a fait consentir à me séparer de mon fils que son oncle désirait voir à Londres. Les distractions d'un voyage dans un pays si rempli d'industries et si curieux à voir que l'Angleterre, est toujours un objet d'instruction et qui profite beaucoup plus qu'une vie de campagne ou de petite ville de province. D'ailleurs ils seront tous deux logés chez mon beau-frère *, qui en aura le plus grand soin. J'ai voulu vous écrire pour vous expliquer le but de ce petit voyage d'agrément, car je sais par moi-même combien une mère s'afflige et s'inquiète pour la plus petite chose et je vous avoue que moi-même, qui ne possède plus qu'un seul bien dans le monde, mon fils, je n^ai de désir et d'ambition que de le conserver bien portant, de le marier le plus tôt possible et de continuera vivre tranquille dans notre solitude. Vos vœux sont les mêmes. Espérons donc que votre fils pourra bientôt retourner près de vous ; mais, en attendant, ne soyez nullement inquiète de le voir s'éloigner de vous. Les plaisirs de Londres sont beaucoup moins à redouter que les ennuis de la Suisse, où, sans rien faire.

^ Le prince Joseph Bonaparte, ex-roi de Naples et d'Espagne, frère aîné de Napoléon le^.

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on se compromet en se lamentant avec ses compatriotes. * »

Ces deux lettres de la mère de Napoléon III indiquent clairement les craintes qu'elle éprouvait au sujet de son fils. La part que le prince avait prise à l'insurrection des Romagnes, les rapports qu'il entretenait avec les carbonari et les républicains français ne justifiaient que trop les préoccupations de la reine Hortense. Il faut cependant le dire, Arese n'encourageait guère les visées ambitieuses de son ami, ni ses penchants pour la franc-maçonnerie. Dans les longues promenades qu'ils faisaient ensemble, ils parlaient plus souvent de l'Italie que de la France. Les conspirations carbonare de Mazzini * et l'invasion de la Savoie par les bandes mazziniennes, dirigées par le général Ramo-

^ La reine Hortense à la comtesse Arese, Mannheim, 18 mars i832. Voy. Bonfadini, op. cit,, ch. 11, p. 35 3G.

2 Mazzini s'était réfugié en Suisse et de là il avait organisé une levée de boucliers de républicains et d'anciens bonapartistes, à Turin, contre la monarchie de Savoie. En même temps il envoyait Gallenga, le futur correspondant du Times à Gonstantinople et en Italie, pour assassiner Charles-Albert. Gallenga pénétra dans le palais royal de Turin ; mais le courage lui manqua pour accomplir sa criminelle mission. Pour les détails de ces attentats mazziniens, voy. la Correspondance de Ma^^iniy année i833.

rino* , avaient tellement dégoûté Arese des entre, prises sectaires, qu'il n'avait pas hésité à se séparer,dès iS2>3 ^ d^s carbonari Qt de leurs loges. Il avait ouvert les yeux sur le but que poursuivaient les sectes. Son honnêteté était révoltée par l'attentat que Mazzini avait préparé contre la vie de Charles-Albert. Il attribuait à ce forfait le redoublement de mesures réactionnaires du gouvernement piémontais.

Cependant Arese ne parvint jamais à inspirer des sentiments analogues à Louis-Napoléon.

Sans doute le prince condamnait l'attentat de Mazzini contre la vie du roi de Sardaigne, mais il comptait trop sur les carbonari pour arriver à ses fins en France, pour être aussi libre que son ami de se séparer d'eux. Tandis qu'Arese repoussait toute solidarité avec les sectes, Louis-Napoléon restait ce qu'il avait été

* Le général Ramorino, ancien officier des armées de Napoléon, était un sectaire républicain. En 1848 il rentra en Piémont. Commandant une division à \a bataille de Novarre (28 mars 1849), ^^ fut la cause principale du désastre de l'armée piémontaise. Il quitta sans autorisation les positions qu'il était chargé de garder, sous prétexte qu'étant républicain, il ne devait pas défendre les intérêts de la monarchie. Envoyé devant un conseil de guerre et convaincu de trahison, le général Ramorino fut condamné à mort et fusillé au mois de juin 1849.

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dans les Romagnes en i83i, Taffilié aux pentes carboiiare^ Tallié des francs-maçons.

Malgré cette divergence d'opinions au sujet des sectes, Louis-Napoléon exerçait une puissante influence sur l'esprit de son ami. Arese avait de l'énergie, du tact et du bon sens; mais son talent était médiocre. Les rêves politiques du prince le séduisaient. Il se croyait en présence d'un homme de génie et ne s'apercevait point de tout ce qu'il y avait de confus, d'incohérent, de contradictoire dans les idées du futur empereur qui prêchait la liberté presque illimitée, tout en aspirant à rétablir le césarisme. Arese ne connaissait pas assez l'histoire de France pour comprendre combien les pensées du futur empereur étaient contraires aux traditions et aux intérêts du pays dont il voulait à tout prix devenir le souverain.

Pendant Tannée qu'il passa à Arenenberg, Arese fit la connaissance du général Dufour, célèbre officier suisse qui donnait à Louis- Napoléon des leçons de sciences militaires. Il visita avec le prince la ville de Zurich et ses industries. Il eut des rapports suivis avec les conspirateurs italiens réfugiés en Suisse. Ce fut Arese qui en présenta plusieurs à Louis-Napoléon, et il est curieux de lire dans ses notes

l'impression peu favorable que leur fit le prince : a Le futur empereur des Français, — remarque Arese, — était alors l'objet d'une curiosité qui dissimulait mal la méfiance. Son caractère, ouvert et sympathique pour les intimes, s'enveloppait volontiers, devant les étrangers, d'une certaine impassibilité instinctive qui, s'alliantà la pâleur de sa physionomie, ne laissait pas lou jours l'impression la plus favorable. Il est curieux de rapporter les jugements que, de prime abord, provoquait la connaissance personnelle du prince chez quelques-uns des révolutionnaires italiens. Maximilien Maïnoni voyait en lui un type d'écuyer. Charles Bellerio, démocrate intransigeant, trouvait qu'il y avait en lui un peu du maître d'escrime et un peu de l'officier de cavalerie. Le prince Emile de Belgiojoso avait remarqué que le prince entrait toujours le premier par une porte ouverte. Démocrate, Louis Bonaparte voulait l'être, et peut-être il l'était ; mais lorsque Maïnoni se risquait à l'appeler Mbw^/e^r, Jacques Visconti-Ajmi,qui était mieux habitué aux usages des cours^ lui disait, comme pour lui donner un aimable avertissement: « Pourquoi ne {l'appelles-tu pas mon prince^}»

* Voy. BoNFADiNi, Vita di Francesco Arese, ch. ii, p. 39-40, en note.

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