‹ Un ami de Napoléon IIIChapitre 5 sur 17 · LE COMTE ARESE DE · texte numérisé non relu

LE COMTE ARESE DE

On voi i clairement par cette note que si les révolutionnaires italiens n»'avaient pas, peu après i83o, une haute idée des talents de Louis-Napoléon et semblaient fort sceptiques à l'endroit de la mission à laquelle le neveu de l'empereur aspirait, le prince, au contraire, posait déjà en prétendant et, tout en prônant les idées les plus avancées et en prenant les allures d'un démocrate, n'admettait pas qu'on oubliât qu'il était membre d'une famille souveraine. Chez lui, démocratie et césarisme s'alliaient, grâce aux fictions d'un esprit rêveur, dominé par une ambition toujours inquiète et par une confiance sans bornes dans son étoile.

François Arese fit son premier voyage à Paris pendant son exil à Arenenberg. Il est probable que Louis-Napoléon l'encouragea à faire cette excursion pour connaître son opinion sur la situation de la France. Il faut dire cependant à la louange d'Arese, qu'il ne se mêla jamais des conspirations bonapartistes. Il estimait qu'un étranger devait s'abstenir de tout ce qui pouvait le faire accuserou même soupçonner de prendre une part quelconque à des luttes politiques, et il se borna, pendant son premier voyage à Paris, à fréquenter les libéraux italiens qui s'y étaient réfugiés à la suite des événements de 182 1 et de

i83i, en particulier M. Jean Ruffini et le comte Terenzio Mamiani dont il devint Tami.

Revenu à Arenenberg, Arese dut s'en éloigner bientôt à la suite d'un profond dissentiment qui le sépara de sa famille et en particulier de sa mère. La comtesse Arese, sans être extrêmement bienveillante pour TAutriche, ne partageait pas la haine de son fils contre cette puissance. Au surplus, elle avait assisté à trop de changements de gouvernements, à trop de révolutions, terminées par d'inexorables répressions qui avaient plongé dans le deuil d'honorables familles, pour ne pas être blasée à Tendroit des programmes du libéralisme. Ce qu'elle désirait ardemment, c'était de revoir son fils, de jouir de sa compagnie et de le marier. Pour atteindre ce but, elle ne recula devant aucune démarche et elle obtint, de la cour de Vienne, la promesse de l'amnistie à la seule condition que son fils en fît la demande.

Arese ne refusait pas de se marier. Mais il voulait faire librement le choix de la compagne de sa vie. Le prince Louis-Napoléon secondait ses tendances. Il avait même cherché à marier son ami ; mais le prince, comme il l'écrivait lui-même le 27 septembre i833 à la comtesse Arese, était en fait de mariage, «un mauvais

LE COMTE ARESE 53

négociateur^ ». Il avait fait des démarches pour trouver une fehime à son ami; mais il n'avait essuyé que des refus. La mère de la jeune et très riche M"® Germain avait reculé devant la crainte de voir sa fille quitter un jour la France pour s'établir à l'étranger. Arese n'accepta pasla deuxième proposition de Louis-Napoléon, qui voulait préparer son mariage avec M"® Tascher de la Pagerie, nièce de la reine de Suède et cousine du futur empereur.

Ce refus irrita le comtesse Arese. Sa colère devint bien plus vive lorsqu'elle apprit que son fils ne voulait, à aucun prix, demander l'amnistie qu'elle avait obtenue pour lui de l'Empereur d'Autriche. Elle somma impérieusement François d'obéir à ses ordres. Ne pouvant rien en obtenir, elle le punit en réduisant considérablement la somme d'argent qu'elle lui envoyait chaque mois pour qu'il pût vivre convenablement à l'étranger.

Profondément blessé par les procédés de sa mère, qui avait la haute main dans les affaires de sa famille, Arese prit une résolution énergique. Il alla s'engager en Algériedans la légion étrangère et y resta deux ans. Le maréchal

* BoNFADiNi, Vita di Francesco Arese, ch. ii, p. 41.

r- Claiisel était alors gouverneur général de la

) . . colonie. Arese avait connu un des fils du maré-

f^ chai, qui, peu de temps auparavant, avait passé

' une semaine au château d'Arenenberg. Il reçut

'' un accueil sympathique à Alger et passa deux

ans à l'armée, d'abord comme simple soldat de cavalerie dans la légion étrangère, puis comme officier d'état-major et aide de camp du général en chef. Pendant ses campagnes d'Afrique, Arese eut, l'occasion de faire de nombreuses connaissances parmi les officiers de l'armée française, qu'il devait retrouver plus tard à Paris dans de hautes situations et dont il se servit pour appuyer ses démarches auprès de Napoléon III lorsqu'il fut chargé de négocier d'importantes affaires politiques et militaires pour le roi Victor-Emmanuel.

Cependant les amis d'Arese, regrettant la résolution qu'il avait prise, faisaient des efforts très énergiques pour calmer le courroux de sa mère. La reine Hortense s'y employa avec une bonne grâce parfaite. Elle écrivait, dès le mois de novembre i835,à la comtesse Arese :

«Vous devez penser. Madame la comtesse, combien j'ai combattu ce projet désespéré.

Qu'ira-t-il faire à Alger, lui étranger, sans moyens, même sans domestique pour le soi-

LE COMTE ARESE 55

gner en cas de maladie ? J'en ai été affligée pour vous et pour lui, que j'aime parce que je lui reconnais de bien nobles qualités. Mais, comme il est facile à irriter, c'est par les procédés, c'est par la douceur qu'on le ramènera et non par des menaces. . . »

Plus loin la reine ajoutait : ce Mais quel emploi peut-il remplir là ? Quelle gloire lui est-il permis d'y recueillir ? Que votre tendresse maternelle se manifeste promptement pour lui, Madame ; je suis convaincue qu'il ne résistera pas à un mot tendre de vous *... ».

jyjme Arese, pressée par ces affectueuses démarches, consentit enfin à oublier les torts qu'elle attribuait à son fils. Celui-ci ne voulut pas cependant quitter l'Algérie sans avoir parcouru cette belle colonie, et ce ne fut qu'après avoir fait une dernière excursion jusqu'aux frontières du Sahara qu'il s'embarqua pour l'Europe. Avant de quitter le service, il avait eu soin de s'assurer, non seulement que sa mère renonçait à sa prétention de le marier à sa guise et de lui imposer l'amnistie de l'Autriche, mais qu'elle n'exigeait rien de sa part qui pût être

^ La reine Hortense à M™^ la comtesse Arese, Arenenberg, novembre i835. Cf. Bonfadini; op. cit., ch.

if interprété comme l'aveu d'une faute. Cette cir-

f • constance est à signaler, parce qu'elle doime

'. la mesure de la fermeté de caractère et aussi de

■■ Torgueil de Tami de Napoléon III.

[ Sa première visite, en rentrant en Europe,

;• fut pour le château d'Arenenberg. Il y fut reçu

f comme un fils par la reine Hortense et comme

' un frère par Louis-Napoléon. Il alterna dès

lors les séjours sur les bords du lac de Constance avec de fréquents voyages à Paris et à Londres, où il s'informait de l'état des affaires politiques et maintenait ses rapports avec les émigrés italiens.

K ' Le 3o octobre i836, Louis-Napoléon se si-

1; gnala par le coup de main de Strasbourg. Il

'V en avait parlé à Arese ; lïiais son ami s'était

[■ .-.^ abstenu de l'encourager, ne voulant pas qu'on

P pût l'accuser de se mêler des affaires de France.

Sf- Tenu au courant des projets du prince, Arese

L ^ ne fut pas surpris par les événements, et pro-

f bablement il ne s'étonna pas non plus de Tin-

^- succès de l'équipée. Sa pensée se tourna vers

^ son ami et vers la reine Hortense, qui souffrait

cruellement des suites du coup de tête de son fils. Elle devait bientôt faire appel au dévouement d'Arese.

On sait que le gouvernement de Louis-Phi-

If ^

LE COMTE ARESE bj

lippe se montra fort généreux à Tégard de Louis- Napoléon. Au lieu de le punir sévèrennient^ comme il l'avaitméritépar sa tentative séditieuse, il se contenta de l'embarquer sur un navire . français qui le transportai New- York. La reine Hortense, informée de l'exil du prince en Amérique, se montra désolée de le voir si loin d'elle dans un pays où il ne comptait guère d'amis. La malheureuse mère était sérieusement atteinte du mal qui devait l'emporter après de longues et cruelles souffrances. Arese, rentré à Arenenberg, la trouva dans un état de dépression morale que rien ne parvenait à vaincre. Il s'efforça de lui prodiguer des soins et des consolations; mais, voyant que sa pensée se portait toujours vers le fils qui allait traverser rOcéan, il s'offrit spontanément de partir pour New- York et d'y attendre Louis-Napoléon \ La reine Hortense accepta avec la plus vive reconnaissance. Elle n'avait pas osé de" mander à Arese cet acte de dévouement ; mais

• Louis-Napoléon ne fut pas transporté directement de France à New-York. La frégate sur laquelle on rembarqua alla d'abord à Rio-de-Janeiro et de là à New- York. Ceci explique pourquoi Arese arriva en cette ville avant Louis-Napoléon, malgré une mauvaise traversée.

le comte, qui Taimait comme sa seconde mère, avait compris son désir et était heureux de s'y prêter. Il partit pour l'Amérique, le cœur content en songeant au service qu'il rendait à son ami et au soulagement que son départ procurait à Tex-reine.

La traversée dura plus de cinquante jours.

Elle fut très mauvaise. On était au cœur de rhiver. Le temps était extrêmement rigoureux, la mer très agitée. Néanmoins, Tespoir d'Arese et de la reine Hortense ne fut point trompé.

Le comte arriva à New^-York plusieurs jours ayant le débarquement de Louis-Napoléon.

On comprend aisément quelle dut être la joie du prince exilé en rencontrant sur le sol américain cet ami fidèle. Sa présence lui rendait moins sensibles les peines que lui causaient l'effondrement de ses rêves ambitieux et leurs suites douloureuses. Pendant trois mois, Arese et Louis-Napoléon habitèrent sous le même toit, à New-York, faisant ensemble de longues promenades, parlant souvent politique et discutant les chances que l'avenir pouvait leur réserver.

Ce fut dans ces longues conversations de New-York, bien mieux que dans leurs causeries d'Arenenberg, qu'Arese pénétra les secrets les

LE COMTE ARESE Sg

plus intimes de Tesprit et du cœur de Louis- Napoléon, et se rendit compte de ses véritables tendances. Il constata que, malgré Tinégalité de son caractère, son âme trop impressionnable, son penchant très marqué pour les aventures, le prince avait une volonté ferme et n'était pas sans talent. Arese, ne doutant pas que son ami ne parvînt un jour, grâce aux hasards des révolutions si fréquentes en France depuis 1789, à renouer les fils interrompus de la tradition bonapartiste, s'efforça de plaider en faveur de l'indépendance de l'Italie. La cause était gagnée d'avance. Louis-Napoléon était trop engagé avec les sectes italiennes pour reculer, même après l'insuccès de la révolution des Romagnes en i83i et l'échec qu'il venait de subir luimême à Strasbourg. Il avoua à son ami qu'il avait toujours vu dans l'Italie un desplusgrands facteurs des nouveautés qu^il méditait. Certes, comme M. Bonfadini le fait remarquer *, le prince n'avait pas à cette époque une idée claire de ce qu'il ferait le jour où il deviendrait le maître de la France. Aussi le comte Arese se garda bien d'entrer dans les détails, se contentant de parler souvent de l'indépendance de

* Bonfadini, Vita di Francesco AresCy ch. 11, p. 4<S.

bO UN AMI DE NAPOLEON III

son pays et d'exciter chez le futur empereur cette haine contre l'Autriche qu'il regardait comme la condition essentielle d'une politique révolutionnaire au delà des Alpes. Louis-Napoléon n'avait pas besoin d'être encouragé pour manifester ses sentiments hostiles à TAutriche. Il détestait cette puissance, à laquelle il attribuait surtout les malheurs de sa maison. Il avait ridée fixe que, pour donner à la France une situation prépondérante en Europe, il fallait détruire de fond en comble Tceuvre du Congrès de Vienne. Sachantque l'Autriche était très attachée à cette œuvre qu'elle avait si puissamment contribué à créer, il aspirait à Thumilier. Étranger aux idées traditionnelles de la politique française, il ne songeait même pas aux conséquences probables des rêves qu'il caressait. Aussi n'hésita-t-il pas un seul instant à promettre à son ami Aresede donner son ^ppui aux revendications du parti national italien le jbur où il serait à la tête des destinées de la France.

Tout, en Amérique, portait Louis-Napoléon à se compromettre avec les révolutionnaires italiens. II. y avait, en iSSj, à Nevr-York, un groupe nombreux de libéraux de la Péninsule qui avaient émigré au-delà de l'Océan, soit

LE COMTE ARESE 6l

pour fuir les prisons de TAutriche, soit pour se préparer, dans un pays libre, à de nouvelles entreprises contre les gouvernements de leur pays. On y rencontrait deux des prisonniers du Spielberg, graciés par l'Autriche, Maroncelli et le comte Frédéric Confalonieri. Autour de ces deux grands personnages du carbonarisme se groupaient des libéraux moins célèbres, mais également ardents : Benzoni, Tinelli, Foresti, Argenti. Arese fréquentait leur société et y conduisait le futur empereur. Ils parlaient ensemble des affaires italiennes et de leurs espérances pour Tavenir. Leurs conversations avec Louis-Napoléon, la confiance qu'ils lui témoignaient, eurent beaucoup d'influence sur l'esprit du prince ^ Quand il sera empereur, il se souviendra des réunions de New-York, où les libéraux italiens l'encourageaient, alors que

* Le seul des émigrés italiens qui s^abstînt de faire sa cour a Louis-Napoléon, fut Confalonieri. « Louis Bor naparte, dit M. Bonfadini, avait rencontré Frédéric Confalonieri et s'était efforcé de se montrer aimable envers lui. Mais il avait reçu un accueil froid delà part de Torgueilleux seigneur milanais, auquel les souffrances de la prison autrichienne n'avaient pas fait oublier entièrement ses anciennes répugnances pour les traditions napoléoniennes. » (Voy. Bonfadini, Vita di Francesco Arese, ch| ii, p. 48.)

tout le monde en France, et même les membres de sa famille, blâmaient son ambition et ses entreprises césariennes.

Quelque intérêt que présentât leur séjour en Amérique, Louis-Napoléon et Arese n'aspiraient cependant qu'à l'abréger. Le désir de revoir l'Europe, d'y rencontrer les parents et les amis qu'ils 5^ avaient laissés, de se mêler de plus près aux mouvements des partis politiques et des idées, les attiraient vers le vieux continent. Il y avait toutefois un obstacle à surmonter. Le gouvernement de Louis-Philippe n'avait consenti à envoyer le héros de Strasbourg au delà de l'Océan que sur la promesse qu'il avait faite de ne pas quitter les États-Unis. Il fallait obtenir de Paris la permission de rentrer en Europe. Elle ne fut pas refusée au prince, qui reçut l'autorisation de s'établir en Suisse ou en Angleterre. Il partit pour Londres, d'où il s'empressa de se rendre auprès de sa mère, toujours malade à Arenenberg. Avant de quittera son tour l'Amérique, Arese fit un voyage à travers les États-Unis, les Carohnes, les Antilles et le Canada, sur lesquels il nous a laissé des notes remarquables, écrites en français sous le titre de Noies d'un voyage dans les prairies et dansr

LE COMTE ARESE 63

rifilérteiir de r Amérique septentrionale *. Je ne m'arrêterai pas à examiner cet ouvrage. Pour prouver la finesse des observatioils de Tauteur, il me suffira dédire que, dès 1837, il prévoyait que Chicago, qui était alors une petite ville de 6000 habitants,serait appelée à un grand avenir. Le voyage du comte Arese dura.sept mois et se prolongea jusqu'au printemps de i838.

Lorsqu'il rentra en Europe, il ne retourna pas à Arenenberg. La reine Hortense était morte au mois d'octobre 1837. Louis- Napoléon avait eu à peine le temps d'acco,urir pour l'embrasser une dernière fois. Elle n'avait pas oublié Arese dans son testament, daté du mois d'avril, avant une douloureuse opération. L'ex-reine légua à Arese un bijou de valeur. Ne croyant pas revoir son fils, alors exilé en Amérique, la princesse lui avait adressé une lettre touchante, où on lit cette phrase : « Ce bon Arese, je lui donne aussi ma bénédiction comme à un fils.» La reine Hortense mêlait donc, dans un suprême adieu, son fils et le fidèle compagnon de son exil.

* Ce travail est demeuré inédit jusqu'à la mort du comte Arese. M. Correnti, qui l'avait lu, en fit les plus grands éloges au Congrès géographique de Venise, en 1881. M. Bonfadini rimprime à la suite de sa Vie de François Arese, (Voy. à l'Appendice, p. 445 et suiv.)

Page 1