‹ Un ami de Napoléon IIIChapitre 6 sur 17 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

François Arese rentre à Milan. — Changements politiques produits en Lombardie par la lassitude des hautes classes. — Couronnement de l'Empereur Ferdinand I«' à Milan. — Arese et ses amis. — Politique de Metternich. — Son insuccès. — Réveil de la culture intellectuelle en Lombardie. — Vains efforts des agents de l'Autriche pour l'empêcher. — Catholiques et rationalistes. — Mariage de François Arese. — Mort de la comtesse Marc Arese. — Attentat de Boulogne. — Lettres de Louis-Napoléon, prisonnier à Ham, à Arese. — Lettre du docteur Conneau à Arese. — Fuite de Louis-Napoléon du donjon de Ham. — Révolution de 1848 à Milan. — Arese réprésentant du gouvernement provisoire de Milan près de Charles- Albert. — Il obtient Tintervention du Piémont en faveur de la révolution milanaise. — Rentrée d' Arese à Milan. — Il est chargé d'une mission diplomatique à Munich. — 11 échoue complètement et quitte la Bavière pour ne pas être expulsé. — Arese au quartier général de Charles-

. Albert. — Il prend part au siège de Peschiera. — Bataille de Custoza. — Les Piémontais vaincus se retirent au delà du Tessin. — Luttes violentes des partis à Milan. — Rentrée des Autrichiens à Milan. — Départ d'Arese pour l'exil. -

En i838, à son retour des Etats-Unis, François Arese put rentrer à Milan. Les fêtes du couronnement du nouvel Empereur d'Autriche, Ferdinand P% qui allait poser sur sa tête la couronne de fer dans la cathe'drale de cette ville, avaient amené une détente générale en Lombardie. Une amnistie ouvrait les portes des prisons aux condamnés politiques et permettait aux exilés de revoir leur paj^s sans être contraints à faire la moindre démarche. Dans ces conditions, rien ne pouvait empêcher Arese de satisfaire au désir de sa mère. Il revint donc en Lombardie ; mais ' ce ne fut pas sans regret qu'il constatales effets que la clémence impériale y avait produits. La lassitude et le scepticisme à Tendroit des conjurations et revendications libérales étaient la note dominante dans la haute société milanaise. On était tout disposé à transiger avec TAutriche; Tintolérance maussade du comte Arese se trouvait déplacée dans un milieu semblable. On peut donc dire qu'il était comme dépaysé et étranger dans son propre pays.

Si, à cette époque, l'Autriche avait su profiter des bonnes dispositions des hautes classes à Milan, à Venise et dans toutes les provinces italiennes, nul doute qu'elle n'eût enrayé pour

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longtemps le mouvement révolutionnaire. Metternich ne sut pas ou ne voulut pas exploiter cette situation favorable. On retomba bientôt dans la routine, et la société milanaise, s'abandonnant à la mollesse et à la légèreté, ne s'occupa plus que de chiens, de chevaux et de distractions futiles. Arese souffrait de ce désœuvrement général des gens de sa condition. Sans être un homme de grande valeur, il avait de l'instruction et ne pouvait tolérer la frivolité de ceux qu'il aurait voulu voir travailler avec ardeur à l'affranchissement national. Il forma donc un petit groupe de personnes qui, au lieu de conspirer, comme en i83o, contre TAutriche, se résignèrent à attendre des temps meilleurs tout en se préparant à une action vigoureuse contre la domination étrangère et Tabsolutisme.

L'influence des libéraux qui se réunissaient autour de François Arese eût été fort peu dangereuse pour la cour de Vienne si le prince de Metternich, se rendant compte enfin des besoins et des légitimes aspirations des provinces italiennes de TAutriche, eût adopté une politique nouvelle moins absurde que celle qu'il pratiquait depuis i8i5. Ceux qui, comme Françpis Arese et ses rares amis, réclamaient

le départ des Autrichiens, étaient, en i838, fort peu nombreux, même à Milan. La grande majorité des classes dirigeantes était ralliée au régime établi en Lombardie et en Vénétie par le traité de Vienne. L'Autriche pouvait, en

V outre, compter sur le peuple qui lui était

dévoué, surtout dans les campagnes et les petites villes. Les classes dirigeantes avaient

! •; largement manifesté leur dévouement à la mai-

son de Habsbourg en prenant une vive part

'0 aux fêtes du couronnement de l'Empereur Fer-

dinand P"" à Milan. Le gouvernement autrichien

X pouvait donc leur accorder quelque chose sans

s'exposer au* moindre danger et avec la certitude même de consolider sa situation en Italie et de réduire le parti des irréconciliables et les carbonari à l'impuissance. Il ne s'agissait pas d'ébranler la domination deJ'Autriche dans le nord de l'Italie, d'ouvrir les voies à l'unité de la Péninsule, à laquelle personne ne songeait alors et que la plupart, même parmi les adversaire^ résolus de l'Autriche, regardaient comme une pure utopie. Il suffisait d'accorder quelques franchises locales, une autonomie modérée aux provinces italiennes, de modérer l'absolutisme et surtout de mettre un terme à l'arbitraire et aux persécutions insensées de la police.

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Quand on songe à ce qu'il y avait de modéré et d'inoffensif pour la domination autrichienne dans les aspirations de la grande majorité des classes dirigeantes lombardo-vénitiennes, on ne comprend pas qu'un homme d'Etat de la valeur du prince de Metternich se soit refu3é à entrer dans la voie qu'on lui indiquait et qui eût épargné bien des désastres et des humiliations à TEmpire des Habsbourg. Mais M. Metternich avait le malheur de poursuivre des projets que l'expérience la plus vulgaire eût condamnés comme des rêves absurdes. Ayant assisté à la Révolution française et à ses conséquences si funestes pour l'Autriche, Metternich s'était persuadé que, pour empêcher à tout jamais le retour de tant de calamités, il fallait à tout prix suivre un programme politique carrément contre-révolutionnaire, s'imaginant qu'avec la compression à outrance et des mesures policières d'une rigueur extrême, il pourrait arrêter le cours des événements et détruire les idées libérales.

D'autre part, frappé par la force de cohésion que le système de centralisation le plus savamment organisé avait donné à la France à partir du règne de Napoléon P% Metternich estima qu'il lui serait possible d'en faire autant en Au-

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triche, sans tenir compte de l'immense différence qu'il y avait entre un pays habité par une seule race, comme la France, et un Empire formé par l'agglomération de plusieurs peuple^, étrangers les uns aux autres par les origines, les mœurs, la langue et les tendances politiques et nationales. L'Autriche, au cours des derniers siècles, avait eu soin de ménager ses sujets et de respecter leurs franchises nationales. C'est là le secret de sa domination paisible sur les Slaves, les Magyars et les Italiens, surtout du temps de Marie-Thérèse et de ses successeurs, avant les guerres de la Révolution et du premier Empire. M. de Metternich prétendit, au contraire, que tout l'Empire Autrichien se groupât autour de la minorité allemande. Il centralisa tous les pouvoirs à Vienne et se livra à une œuvre de germanisation violente sans précédents dans la Monarchie des Habsbourgs.

L'échec d'une telle politique était inévitable et le chancelier autrichien devait le comprendre d'avance et renoncer à un programme impraticable. Il fut si aveugle que non seulement il se jeta, la tcte baissée, dans cette aventure, mais qu'il y persévéra même alors que les premières conséquences de son système dQ centralisation, ainsi que celles de sa politique contre-révolu'

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lionnaire, lui eurentdémontréqu'il faisait fausse route et qu'au lieu de consolider le gouvernement impérial, il Te'branlait, en Italie et en Hongrie surtout.

Quoi qu'il en soit, on comprend fort bien que, persistant dans la poursuite d'un plan aussi chimérique, le prince de Metternich devait se refuser à faire toute concession aux sujets italiens de TAutriche, Il ne voulait pas accorder la moindre franchise portant atteinte à l'absolutisme, parce qu'il la regardait comme une dérogation à sa politique contre-révolutionnaire et comme une capitulation désastreuse vis-à-vis des carbonari. Il repoussait toute idée d'autonomie, même la plus modérée, parce qu'elle contrecarrait ses plans de centralisation. Les bonnes disposîtionsjdes classes dirigeantes, lors du couronnement de Ferdinand P' à Milan, loin de l'engagera se montrer conciliant, engendrèrent chez lui l'illusion de pouvoir tout oser avec des gens si fidèles à l'Empereur. Il s'imagina qu'en soignant les intérêts matériels du peuple et en procurant des distractions mondaines aux riches, il pourrait contenter tout le monde à bon compte. Metternich ne voulut pas comprendre que si une telle politique pouvait réussir pour un temps, son système ne résiste-

rait pas au premier choc provoqué par un événement soudain, favorable au réveil de l'esprit national et des idées libérales en Italie. Les ré- Volutions.de;i848, en Italie et en Hongrie, prouvèrent trop tard au chancelier autrichien qu*il avait fait fausse route.

Mais, en i838, Metternich ne prévoyait nullementlque la révolution viendrait à bref délai détruire son œuvre. Ses agents, à Milan, étaient tout occupés à encourager la légèreté et le désœuvrement des classes riches, et, il faut bien le dire, ils réussissaient admirablement dans l'accomplissement de la tâche que le chancelier autrichien leur avait confiée. Tout le monde n'était pas cependant résigné à imiter les tristes penchants de tant de nobles et de riches pour une vie légère et futile. Les hommes de cœur, ceux qui rougissaient du spectacle que leur offraient les classes dirigeantes, surtout à Milan, résolurent de réagir vigoureusement contre les habitudes chères à M. de Metternich. Parmi les hommes qui prirent une part très active à ce mouvement destiné à remettre en honneur les études et les occupations sérieuses, il n'y avait pas seulement d'anciens conspirateurs, tels qu'Arese et ses amis, il y avait aussi des écrivains célèbres, commeManzonietCantù.

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La lutte s'engagea bientôt entre les deux partis, celui qui cherchait à pousser les jeunes gens riches aux occupations sérieuses et celui qui favorisait la vie oisive et légère.

Dès i838, on avait fondé a Milan une revue, le Politecnico^ où Ton s'occupait de sciences, d'économie politique et de législation. Quelques années auparavant, VIndicatore loinbardo avait commencé ses publications dans la même ville. C'était une revue qui comptait parmi ses principaux collaborateurs César Cantù et qui avait pour programme de ranimer les idées littéraires et le goût des arts et des sciences parmi la jeunesse italienne. Ulndicatore s'efforçait aussi de favoriser les progrès de la littérature italienne en mettant ses lecteurs au courant des chefs d'œuvre des plus célèbres écrivains de l'Europe contemporaine. Plus tard, la Rivista Europea et le Presagio vinrent s'ajouter aux recueils que je viens de nommer et accrurent, dans une notable proportion, le mouvement littéraire et scientique, à Milan. Ce mouvement était de temps en temps ravivé par des congrès scientifiquesconvoquéstourà tour àMilan, à Venise et dans d'autres villes d'Italie. Il était clair que si une partie des personnes qui écrivaient dans les revues et allaient aux congrès scientifi-

ques n'avait aucune arrière pensée révolutionnaire, une autre partie — la plus considérable — ne se servait des revues et surtout des congrès que pour préparer Topinion à une révolution plus ou moins éloignée et pour établir des rapports suivis entre les hommes les plus remarquables du parti libéral.

Les agents de Metternich ne voyaient que trop le but que poursuivaient les adversaires de l'absolutisme et de la domination étrangère, mais ils étaient impuissants à réprimer u.n mouvement qui se faisait sous les auspices de la littérature et de la science. Tant qu'elle avait eu affaire à des carbonari, ourdissant des complots, préparant des révoltes, la police avait pu réagir violemment. Que pouvait-elle contre des gens qui passaient leur temps à faire de la littérature, de l'histoire et des sciences, contre des réunions de savants d'où la politique était bannie ? Supprimer les revues, s'en prendre aux congrès et autres réunions de savants, c'était s'exposer au ridicule, mettre volontairement TAutriche au ban des nations civilisées. Voulant réagir quand même contre ces progrès intellectuels qui pouvaient anéantir les efforts que Metternich avait faits pour éloigner les classes dirigeantes des occupations

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sérieuses, la police et les fonctionnaires autri- .chiens encouragèrent et soudoyèrent toute une catégorie de journaux légers, où l'on raillait la jeunesse studieuse et on encourageait Toisivité. Aux revues littéraires et savantes que j'ai nommées tout à l'heure on opposa des journaux hebdomanaires comme la Fama^ le Pirata^ la Moda^ VApe délie Dame (l'Abeille des Dames), la Terpsichore,

La lutte fut vive entre les promoteurs de la culture intellectuelle et les fauteurs intéressés de l'ignorance. Mais les forces des deux partis étaient trop inégales pour que la victoire appartînt aux seconds. C'était folie de croire que des revues rédigées par César Cantù, Mauri, Cattaneo seraient battues par la Moda, la Terpsichore et autres publications de la même valeur. Metternich perdit son temps et les idées libérales emportèrent en un instant lie roseau avec lequel il prétendait arrêter les eaux d'un fleuve.

Malheureusement, dans ce mouvement littéraire et scientifique, tout le monde ne poursuivait pas le même but. Tandis que Manzoni et Cantù demeuraient fidèles aux idées catholiques, d'autres donnaient en plein dans le rationalisme et se montraient animés d'une hostilité violente contre l'Eglise. François Arese et ses

amis étaient très éloignés de Técole de Cantù * et se rapprochaient, au point de vue religieux, de celle des révolutionnaires anticatholiques. Leur exemple fut suivi par d'autres, en Italie, et la Péninsule paya, en dernière analyse, les frais de cette politique fausse qui, mettant en lutte le sentiment religieux et le sentiment patriotique, fit un mal immense à la jeunesse des écoles et prépara de longue main la démoralisation de la bourgeoisie et l'introduction des idées radicales et socialistes parmi le peuple.

Obligé par les circonstances de se tenir à Técart, Arese put enfin répondre au désir de sa mère en se mariant de son plein gré avec M"® Caroline Fontanelli, fille du général Fontanelli, dernier ministre de la guerre du premier royaume d'Italie. Le mariage eut lieu à la fin

^ Lorsqu'on parle de l'opposition que César Cantù fit à 1 Autriche avant iSSg, et plus particulièrement de i83o à 1848, il ne faut pas confondre la conduite du grand historien avec celle des révolutionnaires. Cantù demandait à l'Autriche de respecter les droits des sujets italiens, mais ne conspirait pas contre le pouvoir établi. Il défendait la religion et combattait de toutes ses forces limpiété, la philosophie antichrétienne et surtout la secte maçonnique, tandis que la plupart des libéraux les plus en vue étaient plus ou moins imbus des idées voltairiennes ou mazziniennes, et profondément hostiles au catholicisme.

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de Tannée i83g. Il fut heureux. Le comte et la comtesse François Arese eurent trois fil^ et une fîile.

Cependant, la comtesse Marc Arese étant morte peu de temps après, François fut chargé par son père de gérer les affaires de sa famille. Les occupations qu'entraînait la direction d'une grande fortune foncière et son récent mariage empêchèrent le comte de faire un nouveau voyage en Suisse pour y voir Louis-Napoléon.

Tout à coup, au mois d'octobre 1840, le débarquement du prince à Boulogne et son arrestation vinrent modifier pour longtemps les rapports personnels des deux amis. Enfermé à Ham, Louis-Napoléon n'oublia pas Arese, qui, de son côté, s'était empressé de lui écrire pour lui manifester son inaltérable dévouement.

M. Bonfadini, dans sa ï^ie de François Arese^ publie deux lettres inédites du prince à son ami. Dans la première, qui est du 22 juillet 1841, Louis-Napoléon s'exprime ainsi :

«Mon cher Arese, je suis bien fâché que la lettre que je vous ai écrite en réponse à la vôtre ne vous soit pas parvenue, car je vous exprimais tout le plaisir que j'avais ressenti en voyant que votre amitié pour moi n'était pas refroidie, et je vous disais que j'étais bien tou-

ché des nouvelles preuves d'affection que vous me donniez dans mon nouveau malheur.

a Ne croyez pas, d'ailleurs, que je sois très malheureux : j'aime autant être ici qu'autre part, et je sais me créer des occupations qui abrègent les heures de la journée. J'ai planté sur un bastion un petit jardin qui m'occupe et j'écris le restant du jour.

« J'ai publié dernièrement une brochure mûxxAét: Fragments historiques^ 1688 e/ i83o.

(( Maintenant je travaille à une histoire de Charlemagne. Combien je suis sensible, moa cher Arese, à l'espoir que vous me donnez de venir me voir dans ma forteresse. Je n'ai pas besoin de vous dire que si Vous faites un voyage de ce côté-ci, rien au monde ne me fera plus de plaisir que de vous revoir, que de voui embrasser et de parler ensemble dei tempi passât i.

« Vous savez que le général de Montholon et le docteur Conneau sont avec moi; ce dernier se rappelle à votre souvenir ; il a eu dernièrement la visite de M"^« et M"® Bertucat, ce qui lui a fait grand plaisir, parce qu'il aime beaucoup cette jeune personne et est fiancé avec elle. C'est une harpiste très habile.

a J'ai été bien content d'apprendre que vous^

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étiez heureux en ménage et que vous jouissiez en philosophe, après tant de tourments, des douceurs du lien conjugal et de la paternité.

« C'est là seulement qu'est le vrai bonheur, quand on rencontre bien; mais il n'est pas donné à tous d'en jouir, et il y a des hommes qui sont destinés à n'avoir alternativement que de vives satisfactions et de profondes douleurs ! <i Que de choses j'aurais à vous dire si je voulais vous écrire comme je vous parlais autrefois, dans nos bonnes courses en Suisse, mais ni les regrets ni les plaisanteries ne vont bien dans ma lettre.

« J'ai écrit à Rome à de vous envoyer le

portrait de mon père peint par Cottrau, si vous désirez l'avoir ; mais je compte maintenant garder le château (d'Arenenberg), quoique je ne compte guère y retourner jamais. Vous devriez bien tâcher de me faire vendre Gottlieb, ainsi que la grande tapisserie des Gobelins que j'ai à Rome.

« Ecrivez-moi bientôt, mon cher Arese, car vos lettres me font bien plaisir, et ne doutez jamais de ma sincère amitié. »

On voit par cette lettre combien les rapports entre Arese et Louis-Napoléon étaient intimes. Arese soignait les affaires du prince en Italie,

ff'!î

pendant que son ami subissait sa peine à Ham.

La seconde lettre de Louis-Napoléon est du \ilf 6 août 1845. Le prétendant y apparaît triste et

découragé, bien que le gouvernement de Louis- Philippe ne se montre rien moins que cruel à son endroit. Louis-Napoléon s'exprime ainsi : a Je ne sais vraiment pourquoi nous ne nous sommes pas écrit depuis si longtemps, car je ^, suis bien sûr que nos sentiments réciproques

n'ont pas varié. Je me suis toujours informé avec le plus vif intérêt de tout ce qui vous touche et j'ai appris avec plaisir que vous jouissiez au moins de ce bonheur, domestique qui n'est pas tout, mais qui est cependant une j grande consolation.

J} « Je ne puis vous en dire autant, mais enfin

chacun suit sa destinée, et si j'éprouve bien des

chagrins, j'ai, de temps en temps, quelques

adoucissements en recevant des preuves de sym-

î pathie qui sont un baume sur un cœur blessé.

I Votre souvenir a produit sur moi un effet

semblable, car c'est dans ma position surtout ] qu'on détourne avec plaisir les yeux du présent

i pour les reporter sur un passé qui me seratou-

jours cher.

a Je suis bien sûr, mon cher Arese, que si

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VOUS étiez libre, vous seriez venu me voir, et j'aurais été bien heureux de vous retrouver, dans la mauvaise comme dans la bonne fortune, aussi affable et aussi dévoué.

i< Espérons qu'un jour nous nous re verrons; nous nous trouverons bien vieillis de corps, mais non de cœur.

a Je vous remercie bien des détails qiie vous me donnez sur le système Console, mais il me faudrait, soit un modèle, soit un dessin du chien et de la batterie.

« J'ai entrepris, depuis trois ans, un immense travail sur l'histoire de l'artillerie et de la guerre. On me fournit de la Bibliothèque royale tous les manuscrits et livres dont j'ai besoin, mais on ne trouve pas tout à Paris; si, par hasard, vous pouviez découvrir quelque vieux bouquin sur l'artillerie, tel que Beraldo, vous me feriez grand plaisir de me l'envoyer.

a Vous avez en Italie bien des savants qui se sont occupés en partie du sujet que je traite; j'ai le nouvel ouvrage de M. Carlo Promis, sur les œuvres de Francesco di Giorgio, qui est extrêmement curieux et bien fait.

a Adieu, mon cher Arese, faites bien des amitiés à votre femme de ma part, embrassez

VOS enfants pour moi, car j'aime tout ce qui vous appartient... »

Le comte Arese entretenait en même temps une correspondance suivie avec le docteur Henri Conneau, qui partageait à Ham la captivité de Louis-Napoléon. C'était un bonapartists ardent. La révolution italienne devait avoir, plus tard, en lui, un des avocats les plus chaleureux. Son amitié avec Arese datait du séjour que le patricien milanais avait fait à Arenenberg.

Leur correspondance, où les affaires privées et les questions politiques se mêlent continuellement, serait très curieuses à publier. Elle a duré jusqu'à la mort de Conneau. Dans une lettre, datée de Ham le ii janvier 1846, publiée par M. Bonfadini, le docteur Conneau donne les nouvelles suivantes de Louis-Napoléon :

« Je ne te dirai rien touchant nos affaires, si ce n^est que le père du prince a présenté au gouvernement la demande d'avoir son fils auprès de lui. Cette demande a été repoussée.

Le prince, de son côté, a demandé directement au gouvernement d'aller soigner son père malade et infirme, promettant de retourner en prison dès que le gouvernement l'exigera. Mais cette proposition a été également repoussée.

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« Je ne saurais te dire ce qui arrivera, car il . ne m'est pas donné de deviner Tavenir. Je désirerais beaucoup pour le prince que sa détention finît, car il me semble que sa santé commence à en souffrir. Il est cependant toujours calme et de bonne humeur, supportant l'adversité avec résignation et patience. Il a fait ce qu'un bon fils pouvait faire; je crois que son père ne prétendra pas davantage...

a Son travail avance. Les premières pages sont déjà sous presse. Les gravures du premier volume sont presque achevées. Je ne sais pas cependant quand le premier, volume pourra paraître. Il y a encore quelques chapitres dont le prince n'est pas content, et qu'il est en train de remanier, de corriger et d'augmenter. »

Quelque temps après, l'ancien roi de Hollande mourait à Florence, et Louis-Napoléon devenait le chef de la maison Bonaparte. Le vœu du docteur Conneau était exaucé par la fuite du prince du donjon de Ham.

Cependant, Arese était distrait par d'autres préoccupations. L'avènement de Pie IX et ses premiers actes avaient enthousiasmé les Italiens et relevé les espérances des libéraux. Dès avant 1846, à l'instar de Confalonieri, mort depuis peu de temps, Arese et les libéraux mo-

dérés de Milan avaient placé toutes leurs espérances dans le Piémont, et noué des rapports suivis avec les libéraux piémontais et la cour de Turin. Aussi, dès que le moment lui parut propice, Arese s'empressa-t-il de préparer un mouvement en Lombardie, dans Tespoir très fondé que les efforts de ses compatriotes seraient appuyés par l'armée sarde. De jour en jour, Tagitation devenait plus vive. Le parti mazzinien travaillait de son côté, mais avec la volonté bien arrêtée d'empêcher Tannexion du pays au Piémont et de proclamer la république. En attendant, libéraux et mazziniens, oubliant pour un instant ce qui les divisait, s'étaient unis dans un commun effort contre les Autrichiens. La révolution de Février mit le feu aux poudres. Elle fut suivie de près par la révolution devienne (10 mars 1848), qui eut son contre-coup à Milan, le 18 mars.

François Arese se préparait à faire le coup de feu sur les barricades, lorsque des amis vinrent le prier, de la part du comité insurrectionnel, de se rendre à Turin pour implorer le secours du Piémont. C'était M. Cernuschi^,

< M. Cernuschi (Henri), révolutionnaire milanais, et un des chefs de l'insurrection de mars 1848 à Milan, s'est rendu plus tard tristement célèbre pour

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républicain violent et ami de Mazzini, qui avait, au sein du comité, proposé ces démarches. Le comité accepta d'emblée la proposi-

avoir proposé à Mazzini, le premier des triumvirs de la République romaine de 1848, de faire sauter la coupole de Saint-Pierre au moment de l'entrée des troupes françaises à Rome, au mois de juin 1849. Mazzini, plus rusé que son jeune ami, comprit l'énormité d'un tel attentat. Sachant bien que Cernuschi, qui était venu à Rome après la chute du gouvernement révolutionnaire de Milan avec des idées d'une violence inouïe, ne se serait pas résigné à un refus pur et simple ou à une fin de non-recevoir, et qu'il était capable de faire la même proposition à Garibaldi ou à d'autres gens qu'un tel crime eût peut-être séduits, Mazzini se tira d'affaire par cette réponse: « Ce que vous proposez, mon cher Cernuschi, ameuterait contre nous toute l'Europe et remplirait le monde d'horreur . D'ailleurs, votre proposition, si patriotique qu'elle soit, n'est pas pratique. Respectons Saint-Pierre de Rome. Lorsque nous reviendrons ici et que notre triomphe sera définitif, alors Saint-Pierre deviendra le temple de la nouvelle religion que nous établirons. » Cette réponse calma la fureur vandalique et maçonnique de Cernuschi. Ce personnage fut obligé de fuir la Ville éternelle, occupée désormais par les troupes du général Oudinot. Use fixa à Paris, où les républicains lui firent un accueil fraffernel. Cernuschi se fit naturaliser Français après la chute du second Empire. Il gagna beaucoup d'argent dans d'heureuses spéculations financières. Il est mort à Menton le 11 mai 1894. Son cadavre a été incinéré à Paris. Cernuschi était né à Milan en 1 821. Il était un des grands dignitaires de la secte maçonnique.

tion de M. Cernuschi et jugea que la personne la mieux indiquée pour remplir une mission si délicate était le comte François Arese, dont on connaissait la prudence et le tact et qui se recommandait aussi par son amitié intime avec Massimo d*Azeglio, un des personnages les plus influents parmi les conseillers politiques de Charles-Albert.

Arese accepta la mission qu'on lui confiait.

Il régla en toute hâte quelques affaires de famille et partit pour Turin. Son voyage ne fut pas exempt de péripéties et de dangers. Au moment où, monté sur 'une petite voiture, il allait sortir de Milan par la porte du Tessin (Porta ticinesé)j les Autrichiens, qui occupaient cette partie de la ville dont l'insurrection ne s'était pas encore emparée, tirèrent quelques coups de fusil sur le voyageur. L'allure rapide de la voiture d'Arese avait éveillé les soupçons des officiers qui pensèrent qu'elle pouvait bien porter hors la ville un émissaire de la révolution. Arese comprend aussitôt qu'il faut à tout prix atteindre le plus vite possible ki frontière piémontaise à une quarantaine de kilomètres de Milan. Il fouette son cheval et arrive à Robecchetto, sur les bords du Tessin, au commencement de la nuit. Il est trop tard pour

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passer la rivière qui servait alors de frontière entre l'empire d'Autriche et le royaume de Sardaigne. Heureusement pour lui, Arese possédait une grande propriété à Robécchetto. Il put donc passer la nuit chez lui, sans éveiller de soupçons et sans courir de dangers. Le 19 mars, dès Taiibe, Arese envoie chercher une barque pour traverser le Tessin. La veille, rien n'eût été plus facile que de la trouver. Mais, pendant la nuit, les gendarmes et les douaniers autrichiens avaient reçu des ordres formels de surveiller toute la rive gauche de la rivière et d'empêcher qu'aucune barque ne passât de Lombardie en Piémont. Les bateliers, effrayés, se refusèrent à embarquer Arese à n'importe quel prix. La situation du comte devenait singulièrement précaire. Il pouvait, d'un moment à l'autre, être surpris da,ns sa retraite par une visite domiciliaire et immédiatement arrêté. Il fallait sortir à tout prix de cette impasse Un de ses fermiers lui ayant indiqué un endroit où la rivière était guéable, Arese s'y rendit sans retard. Il monta à califourchon sur les épaules du robuste paysan et traversa le Tessin, se mouillant et se crottant jusqu'à la ceinture.

A peine arrivé sur la rive droite de la rivière, Arese court à la recherche d'une voiture, la

trouve et parcourt d'un trait les cent dix kilomètres qui le séparent de Turin. Grâce à son énergie, Arese arrive dans cette capitale le 19 mars, assez tard dans la soirée. Il va immédiatement chez Massimo d'Azeglio qui s'étonne de le voir entrer dans son cabinet dans un tel désordre de toilette. Arese lui explique le but de son voyage et lui raconte les incidents de sa course rapide de Milan à Turin, lui démontrant qu'il a absolument besoin d'être immédiatement présenté à Charles-Albert. D'Azeglio, se rendant parfaitement compte de la gravité des circonstances, conduit sur le champ son ami chez le comte Trabucco di Castagneto, secrétaire du Roi, qui introduit par une porte secrète l'envoyé de la révolution milanaise dans le cabinet de Charles- Albert.

Arese parla énergiquement au roi de Sardaigne. Charles-Albert lui déclara aussitôt qu'il était résolu de déclarer la guerre à TAutriche, Le comte sortit plein de joie du palais royal.

Le 20 mars, Arese assista à la revue d'une brigade qui allait partir pour la frontière. Il eut une entrevue avec le marquis Pareto, ministre des affaires étrangères, qui lui confirma les intentions belliqueuses du gouvernement de

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Turin. Il apprit que le comte Henri Martini était parti pour Milan avec les instructions du roi Charles-Albert pour le gouvernement provisoire et, heureux d'avoir bien rempli sa mission, il partit pour Novare.

Arrivé dans cette ville, Arese alla demeurer chez M. François Simonetta qui se préparait à passer le Tessin avec un corps de volontaires. Simonetta avait acheté en Suisse une petite batterie de quatre canons, mais le fournisseur ne voulait la livrer que lorsqu'on lui en enverrait le prix. Or l'argent faisant absolument défaut à Simonetta et à. ses amis, ils risquaient d'être privés de leur artillerie. Informé de la chose, Arese signe sans hésiter une traite de soixante mille francs et la passe à. la personne qui doit aller prendre les canons à la frontière suisse. Le fournisseur accepte la traite et livre les canons.

Cependant, pressé de rentrer à Milan, François Arese n'attend pas le départ de Novare des volontaires de Simonetta. Il part avec l'avant-garde piémontaise et il entre en ville deux jours après le départ des Autrichiens. Il avait l'intention de suivre Tarmée piémontaise dans sa marche sur Vérone, et il avait rejoint depuis peu de jours le corps des volontaires qui

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se dirigeaient de ce côté, lorsqu'un ordre du comte Pompeo Litta, ministre de la guerre du gouvernement provisoire, le rappela à Milan.

Litta informa Arese qu'il était chargé d'une mission diplomatique à Munich et le pressa de venir prendre les instructions du gouvernement.

« Les illusions, à cette époque, politiques, diplomatiques, militaires, étaient très nombreuses, — dit à ce sujet M. Bonfadini — . La grande nouveauté des moyens, des hommes et des méthodes de gouvernement faisait considérer toute résolution prise ou à prendre comme si elle devait être nécessairement féconde en admirables résultats. Du patriotisme désintéressé il y en avait à foison ; mais ce qui n'abondait pas, c'était l'expérience des situations politiques et des idées qui dominaient en Europe.

<t Cette invitation si précipitée, adressée à Arese qui était parti avec l'armée des volontaires, se rattachait à une délibération récente du gouvernement provisoire lombard touchant l'envoi d'agents diplomatiques officieux près les gouvernements de l'Europe avec lesquels les rapports pouvaient être plus fréquents et plus importants.

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