‹ Un ami de Napoléon IIIChapitre 7 sur 17 · LE COMTE ARESE QI · texte numérisé non relu

LE COMTE ARESE QI

« Le 12 avril, le gouvernement provisoire publiait son premier document diplomatique.

C'était un Maiiifeste aux natiofis de V Europe^ rédigé par M. Achille Mauri. La pièce était longue et éloquente. Elle semblait mieux faite pour prouver la haute valeur littéraire des nouveaux gouvernants de la Lombardie que leur aptitude à parler le langage des chancelleries. Au bas de ce manifeste, on pouvait lire les noms de ceux qui étaient chargés de l'interpréter et de le commenter, des nouveaux diplomates du gouvernement provisoire, Bossi à Londres, FrapoUi à Paris, Prinetti à Berne, Restelli à Venise, Jean Morelli, le plus capable et celui qui devait être plus écouté que ses collègues, à Francfort. François Arese était destiné au poste de Munich. On l'envoyait en Bavière parce que la princesse Amélie Beauharnais, veuve de l'ancien vice-roi d'Italie et belle-sœur de la reine Hortense, demeurait à Munich, où elle avait des relations très nombreuses. On estimait à Milan que Ton pouvait compter sur le réveil de quelque vieille sympathie italienne dans ce milieu. Arese eût été certes la personne la mieux indiquée pour seconder ce mouvement des esprits. D'ailleurs, près d'une cour de traditions aussi aristocra-

tiques que celle de Bavière, on ne pouvait envoyer qu'un diplomate issu d'une grande famille, et, parmi les patriciens milanais capables de remplir une semblable mission, Arese était celui qui alliait le mieux les vieilles tradi- , tions de la noblesse au libéralisme et au patriotisme le plus ardent » ^

M. Bonfadini a parfaitement raison lorsqu'il parle des illusions incroyables, du manque d'expérience et d'esprit pratique des hommes du gouvernement provisoire de Milan. Croire, en effet, qu'il suffisait de lancer un manifeste aux nations de l'Europe, écrit avec correction et même avecélégance etrempli de déclamations sur la solidarité et la fraternité des peuples, pour changer l'opinion de la vieille Europe à l'endroit de la révolution italienne, c'était rêver les yeux ouverts. Mais les illusions étaient si fortes en 1848, en Italie, que l'on se persuadait aisément qu'il suffisait de faire des vœux pour l'indépendance nationale pour que l'Europe entière se prononçât en sa faveur.

François Arese partageait la naïveté de ses amis. Aussi accepta-t-il avec empressement la mission qu'on lui confiait. Il se fit adjoindre,

^ Voy. Bonfadini, Vita di Francesco AresCy ch. IV, p. p. 77-78.

LE COMTE ARESE qS

en qualité de secrétaire, M. Charles Bellerio, un de ses vieux amis, un de ses compagnons d'infortune, lors de la conspiration de Bellinzona, en i832, et il partit sans retard pour Munich, où il ne parvint que le 18 avril, après un voyage non exempt de difficultés.

A peine arrivé dans la capitale de la Bavière, Arese s'aperçut de la faute que son gouvernement avait commise en l'envoyant plaider la cause des ennemis de l'Autriche près d'une cour très dévouée à cette puissance. Au lieu d'être reçu avec sympathie, il fut l'objet d'une surveillance très suivie, quelquefois même indiscrète, de la part de la police. Chaque fois qu'il essayait de parler d'affaires, il se trouvait en présence d'une bureaucratie méticuleuse, multipliant à chaque démarche les difficultés, mettant tout le soin possible à lui faire perdre du temps inutilement. Non seulement il lui fut impossible de faire appel à la bienveillance de la princesse de Beauharnais, mais il ne put même pas obtenir la permission défaire une simple visite de courtoisie à la veuve du prince Eugène. Aucun membre du gouvernement bavarois ne consentit à le reconnaître comme envoyé officieux du gouvernement de Milan.

Arese s'empressa de rendre compte de Tin-

succès de sa mission. Il ne négligea rien pour éclairer le gouvernement provisoire et détruire ses vaines et dangereuses illusions. Mais la naï-r< veté de ce gouvernement était telle qu'il persista longtemps dans ses rêves.

Et pourtant Arese n'avait pas manqué d'avertir ses amis que jamais la cour de Bavière n'avait été plus dévouée qu'en 1848 aux intérêts de l'Autriche, que le duc Maximilien, cousin du roi, avait voulu se mettre à la tête d'une armée de volontaires pour aller défendre les débouchés du Tyrol contre Tinvasion piémontaise, mais que la légation d'Autriche à Munich avait décliné ses offres ^

Malgré ces mauvaises nouvelles, à Milan on espérait toujours que si la cour et l'aristocratie de Munich se montraient hostiles à la cause italienne, le peuple allemand serait d'un autre avis et forcerait le cabinet de Munich à changer d'attitude. On ne voulait pas comprendre que, si d'un côté la révolution de février, en alarmant tous les princes de l'Europe, devait les rendre de plus en plus hostiles à la révolution italienne, de l'autre les vieux sentiments populaires poussaient les Allemands à combattre les

^ Protocole de la mission Arese à Munich, 20 avril 1848.

LE COMTE ARESE gb

novateurs qui voulaient priver une puissance allemande de ses possessions italiennes que tout bon allemand considérait alors comme un prolongement du territoire national, une sauvegarde de la sécurité du territoire germanique, bien qu'elles ne fissent pas partie de la confédération. D'ailleurs, les incursions de volontaires italiens dans le Tyrol méridional, c'est-àdire sur un territoire appartenant à la confédération germanique, avaient vivement irrité l'Allemagne. La phrase du général prussien Radowitz ^ affirmant que la ligne du Mincio faisait partie intégrante du système de défense du territoire germanique, était devenue très populaire en Allemagne.

Pendant que le gouvernement provisoire de Milan se berçait de rêves touchant la fraternité des Allemands et des Italiens et leur action commune pour fonder l'unité nationale à l'exclusion de l'Autriche, les dames bavaroises ne s'occupaient du matin au soir que de préparer des bandages et des filasses pour les blessés de l'armée du maréchal Radetzki. Les étudiants et les artistes de Munich s'enrôlaient bruyamment dans les corps de volontaires tyroliens, destinés à combattre contre les Italiens. La presse allemande, et sur-

g6 UN AMI DE NAPOLÉON III

tout la Ga:^ette d'Augsbourg, parlait avec le plus grand mépris et la plus profonde malveillance des faits et gestes des révolutionnaires italiens et ne se montrait guère plus bienveillante à regard de Charles-Albert et du Piémont. L'opinion était tellement hostile aux prétentions piémontaises que la police de Munich avait eu toutes les peines du monde à empêcher que la population de la capitale ne manifestât son indignation par un charivari sous les fenêtres du ministre de Sardaigne, qui était pourtant un homme généralement bien vu et respecté.

François Arese assistait le cœur navré à ce

spectacle si peu fait pour encourager ses espérances patriotiques, mais il ne manquait pas de î faire son devoir en envoyant des rapports dé-

\y^^ taillés et véridiques au gouvernement de Milan :

« L'envoyé de la République française, écrivait-il, n'est que toléré ; et celui du gouvernement provisoire de Lombardie se donnera probablement l'air de n'être ici que pour acheter des armes et des chevaux ». Il ajoutait qu'il devait s'attendre à quelque chose de pire que ce qu'il avait souffert jusqu'alors, et il avertissait son gouvernement qu'il s'était aperçu que « les plis qui lui étaient adressés étaient ouverts avant de lui être remis ».

LE COMTK ARESE 97

On était loin des prévisions optimistes formulées par les patriotes milanais et il fallait chercher à tout prix le moyen d'enrayer l'hostilité croissante de TAllemagrie, et en particulier de la Bavière contre les Italiens. Dans ce but, Arese conseillait au gouvernement de Milan, de relâcher immédiatement les prisonniers de guerre originaires des pays de la confédération germanique. Il désirait que cette mesure fût prise avant la réunion du Parlement allemand à Francfort, se proposant d'aller assister à Touverture de cette Assemblée Constituante ^

Le marquis Anselme Guerrieri-Gonzaga, le ministre des affaires étrangères du . gouvernement milanais, répondait par de longues lettres aux rapports d'Arese. Mais si les illusions du gouvernement provisoire étaient grandes, celles du ministre improvisé des affaires étrang'ères dépassaient toutes les bornes. En vain avait-il lu les rapports pessimistes d'Arese, il persistait quand même dans ses rêves. Le marquis Guerrieri-Gonzaga n'accusait pas Arese de ne pas avoir assez de confiance dans l'étoile de la révolution italienne, mais il écrivait comme si les

^ On sait que, après des séances orageuses, le Parlement de Francfort fut congédié avant d'avoir pu rien faire de sérieux.

avertissements d'Arese eussent été l'œuvre d'un homme de peu de foi. Guerrieri-Gonzaga acceptait les conseils d'Arese touchant les prisonniers allemands. Il approuvait son projet de voyage à Francfort. Mais il ne tenait aucun compte des informations contenues dans les lettres de l'envoyé du gouvernement provisoire à Munich. Le ministre poussait la naïveté jusqu'à recommander à Arese « d'influer sur les étudiants qui représentent toujours ce qu'il y a de plus noble et de plus généreux et qui ne peuvent pas ne pas avoir de sympathie pour notre cause », comme si Arese ne l'avait pas averti d'avance que les étudiants bavarois étaient très animés contre la révolution italienne.

Guerrieri-Gonzaga regrettait vivement Témotion que « l'occupation de quelques districts du Tyrol italien » avait provoquée en Bavière. Maij: il rêvait que « le nouveau Parlement allemand de Francfort dont le but devait être de reconstituer la nationalité allemande et non pas Tempire romain germanique, n'adopterait pas ces opinions ». Le ministre poussait l'ignorance des tendances du peuple allemand, en 1848, jusqu'à croire à la possibilité delà part d'Arese, de donner des conseils au Parlement e Francfort. C'est pourquoi il engageait son

LE COxMTE ARESE gg

agent à travailler dans le but « de faire insérer (dans la future constitution allemande) un article introduisant adroitement les nouveaux principes qui devront présider au droit public européen et qui ne peuvent être méconnus par un pays très cultivé comme l'Allemagne » !

Revenant sur l'affaire des incursions de volontaires italiens dans quelques districts du Tyrol méridional, le marquis Guerrieri-Gonzaga oubliait que ce territoire faisait partie de la confédération germanique et trouvait très simple de faire déclarer au cabinet de Munich et aux autres gouvernements confédérés que le gouvernement provisoire de Milan ne voulait point s'annexer la moindre parcelle de territoire habité par des populations de langue et d'origine germanique. On eût dit que le Tyrol méridional tout entier appartenait ab antiquo au gouvernement de Milan et qu'on devait lui savoir gré s'il se contentait de Trente et des autres villes et arrondissements où la population parlait l'italien. En effet, le marquis Guerrieri-Gonzaga résumait par cette phrase sa pensée touchant les vues de son gouvernement sur Trente : « Quant au Tyrol, (le gouvernement provisoire de Milan) n'avait pas même osé (5/c) adopter la frontière naturelle des Alpes

lOO UN AMI DE NAPOLEON IH

pour ne pas offenser la population allemande qui habite sur le versant méridional » ! *.

Pendant que le marquis Guerrieri-Gonzaga se livrait à ses fantaisies diplomatiques. Arese s'attendait d'heure en heure à être purement et simplement expulsé de Munich. La note du ministre milanais n'était donc destinée qu'à prouver à la postérité les illusions incroyables du gentilhomme qui Tavait dictée. Dès le ^7 avril 1848, Arese écrivait à son gouvernement.

« Demain matin, je recevrai de la police Tordre de partir dans les vingt-quatre heures.

Motifs : i*" Que notre gouvernement n'est pas reconnu; 2*" Que notre passeport ne contient pas de signalements ; 3° Que Tantipathie que Ton a ici contre notre cause pourrait provoquer des désordres. »

Arese avait prévu d'avance ce dénoûment. Il avait, en effet, averti ses amis de Milan que « entre les deux extrêmes, d'être reconnu ou d'être renvoyé, il croyait, lui aussi, que la seconde solution était la plus probable. »

Dès qu'Areseet Bellerio reçurent la nouvelle

*. Le marquis Anselme Guerrieri-Gonzaga au comte François Arese, Milan 25 avril 1848. Archives de la famille Arese.

LE COMTE ARESE 101

officielle de leur expulsion, ils protestèrent vivement, faisant remarquer qu'il y avait à Milan des sujets bavarois et qu'on pourrait les traiter comme le gouvernement de Munich voulait traiter les représentants officieux du gouvernement milanais.

En présence de cette déclaration, la police de Munich se ravisa et fit savoir à Arese, par l'entremise du comte Ricciardelli, officier italien au service de la Bavière, qu'il pouvait rester encore quelque temps dans la capitale avec son secrétaire. Mais les deux diplomates improvisés estimèrent qu'il était inutile de profiter de cette offre d'un gouvernement hostile et ils regagnèrent Milan au commencement du mois de mai.

Arese ne retrouva plus à Milan la concorde qui avait favorisé les premiers mouvements des patriotes pour secouer le joug deTAutriche. Au contraire, les esprits étaient profondément divisés. Les mazziniens luttaient désespérément contre la noblesse et la riche bourgeoisie^ qui préparaient l'annexion de la Lombardie au Piémont, et voulaient absolument qu'on proclamât la République. Profondément affligé par ces luttes intestines, d'autant plus dangereuses que l'Autriche se préparait au même moment à reprendre l'offensive, Arese quitta Milan et

I02 UN AMI DE NAPOLEON Hl

partit pour le quartier général de Charles- Albert. On se battait alors sur le Mincio et les Piémontais assiégeaient la forteresse de Peschiera dont ils devaient bientôt s'emparer. Mais la fortune ne tarda guère à trahir le roi de Sardaigne. Battu parle maréchal Radetzki à Custoza (25 juillet 1848), il fut contraint de quitter non seulement les bords du Mincio, mais la Lombardie tout entière. Pendant que Farm ée piémontaise se retirait derrière le Tessin, les factions s'entre-dévoraient plus que jamais à Milan. En vain Arese et ses amis s'efforcèrentils de soutenir in-extremis la cause de la monarchie de Savoie. La démagogie d'un côté, les partisans de l'Autriche de l'autre, rendirent vaines toutes ses tentatives et inutiles toutes les démarches des patriotes les plus éclairés. Bien plus, lors du passage de Charles-Albert à Milan (août 1848), le roi fut victime d'un attentat mazzinien, et peu s'en fallut qu'il ne fût tué par un coup de fusil tiré d'une fenêtre d'un des palais de la ville.

Le 6 août 1848, les Autrichiens rentrèrent à Milan. La veill'e, Arese avait quitté sa ville natale pour se réfugier à Gênes.

Page 1