‹ Un amour dans l'avenir (volume 2)Chapitre 3 sur 14 · MOX CHER EMILE · texte numérisé non relu

MOX CHER EMILE

« J'aime à croire que tu as reçu mon billet de conyalescc-uce, date de Vilna, et deux lettres que je t'ai écrites a Rome, de Ivœuigsberg et de Varsovie.^Dans es gi-auds desastres publics, il y a toujours quelques eclaboussures pour les hommes obscurs et isolés' Je SUIS aussi malheureux que la graude armée. Tu dois

62 UN AMOUR DANS l'aYENIB.

savoir que le roi de Naples m'avait fait à Vilna Tacciieil le plus glacial. Le général Loison m'avait vivement conseillé d'attendre le roi pour me iustitier devant lui de la double faute que j'avais commise en prenaut un drapeau et en recevant une balle au front. Mon plaidoyer n'a pas été heureux. A Kœnigsberg et à Varsovie, j'ai recommencé à faire de nouveaux efforts pour rentrer en grâce. Joachim Murât, qui est si bon, s'est fait certainement violence pour continuer à garder envers moi le visage sévère d'un chef devant un soldat désobéissant. Je n'ai pu supporter plus longtemps cette disgrâce; j'ai mieux aimé rompre tout à fait, et j'ai écrit au roi une lettre respectueuse, mais ferme, dans laquelle j'ai donné ma démission. Je vais suivre l'armée en amateur jusqu'à Mayence, et cette désastreuse " campagne finie, je rentre dans mon pays qui me paraît si beau maintenant. Répondsmoi par duplicata à Leipsick et à Mayence; donne-moi des nouvelles de ma mère et de tout le monde. Adieu.

a Comte PiRANESE. »

D'Emile à Giampolo.

« Rome, 1" février 1813.

« Les événements politiques se sont succédé rapidement depuis mon arrivée à Naples, où j'ai fait un assez long séjour. J'ai pris part à quelques opérations militaires, par ordre du comte Daure, sur le double littoral du royaume. Excuse-moi de passer sous silence mes quelques petits exploits particuliers. L'absence du roi se fait toujours -savement sentir ici. L'Angleterre bloque et mtnace, un pied sur l'escadre, l'autre sur le continent. De tous côtés on se demande où est JoacMm Murât. Un seul cri d'Achille lancerait les ennumis sur leurs vaisseaux.

TTN AMOril KANS i/avKNIU. *^

« Ta mèvo fst fière de toi, elle se r(^joiiit do son fils; elle est calme et forte en ton absence, elle a le courage des femmes antiques. Ce noble caractère a séduit la comtesse Rosa Balma, notre Bellone délia piazza di Vcnczia. Ces deux dames se sont liées de l'amitié la plus vive, elles ne se quittent plus. Tous les jours je les accompagne à la villa Piranese. La comtesse Rosa s'est soumise à ce pèlerinage quotidien, pour effacer une lettre, une virgule ou un point de tes stances du pavillon de TAnio. Il y a encore beaucoup de lettres, de virgules et de points cà effacer avant d'arriver à la lettre de l'inconnu, FX final. Je soupçonne fort la comtesse d'avoir un faible pour un capitaine décoré. Aussi je la regarde respectueusement, cette adorable comtesse, et je ne lui parle, sous les arbres, que de la bataille de la Moskowa.

« Cécilia est un astre qui se lève sur l'Anio : c'est le soleil d'été à cinq beures du matin; encore quelques degrés d'ascension, et cette flamme de beauté embrasera tout. Tu ne saurais croire avec quelle précaution je marcbe dans cette atmosplière dangereuse. Je garde à vue mes yeux, mon cœur, mes mains. A chaque instant je prononce les noms de Moscou et de Saint-Pétersbourg, afin de donner le change à quelque passion embusquée sous un pin de la villa, et qui m'attend au passage, à midi, l'heure des incroyables désirs. Charybde et Scylla se sont faits femmes, et je louvoie entre ces deux écueils, me préservant de l'an et de l'autre, en les regardant tous les deux à la fois. Tu me mettrais bien à l'aise si tu revenais avec qui.'lque amour du Nord, quelque image blonde ciselée au cœur, et rapportée de Varsovie ou de Berlin. Mon Dieu ! qu'il est aisé de vivre en paix avec ses sens du côté de la Russie ! mais ta villa est inhabitable pour la vertu... Je comprends saint Jérôme inaintenant. Reviens-nous bien vite, mon cher Pira; je ferai un

choix, je me résigne à aimer ce que tu n'aimeras pas. Reviens promptement, ou j*expire de vertu.

« EMILE DUTRETZ,

a P.-5. J'attends ici les ordres du roi. »

Nous ne suivrons pas le comte Piranese au milieu des désastres et des victoires de 1813. Ce n'est plus qu'un voyageur traversant silencieusement l'Allemagne au bruit du canon et aux clartés des incendies. Le jeune philosophe romain a vu passer sous ses yeux cette histoire vivante d'un empire qui s'écroule; il rapporte à son pays un trésor d'expérience, et, dégoûté du monde, il se retirerait volontiers au fond d'un cloître s'il ne sentait gronder en lui une tempête de passions charnelles qui l'entraînent vers un monde tout plein de voluptés.

Un matin du mois d'août, la grille de la villa Piranese s'ouvrit devant un cavalier.

C'était un jeune homme de mâle et gracieuse tournure militaire. Sa figure avait cette pâleur nerveuse que rehaussent si bien des boucles de cheveux noirs et une moustache d'ébène finement ciselée. Il était vêtu d'une belle polonaise bleue à brandebourgs de soie, et le ruban négligemment noué sur le cœur complétait le costume et annonçait le soldat.

Le comte Piranese rentrait sur ses terres. Hélas! depuis le retour de Marcus Sextus à Rome, jamais la désolation extérieure ne peignit mieux la désolation du foyer domestique aux yeux du voyageur qui allait vers sa famille, après une longue course dans les pays lointains.

Le comte fut frappé de cette tristesse, et il s'arrêta

UN AMOril DANS L'a VENIR. 6/>

an iTiilitMi do l'alléi'. ]( t.iiil autour île lui des regards mélau(()li([U' s, et prêtant rorcille à je ne sais quel vague murmure de pressentiments sinistres qui était dans les airs et dans lui.

Les croisées de la villa étaient fermées, comme en l'absence des maîtres. Sur la terrasse, Therbe ( ncadrait les dalles de marbre, et sur les allées il y avait du gazon aboudant, comme la pelouse grasse d'un campo santo, où personne ne passe plus par respect. Au parterre, on remarquait un luxe effrayant de roses, d'œillets, de cassies, de jasmins d'Espagne, et, tout autour de petits arbustes, un amas prodigieux da feuilles et de fleurs qui étaient mortes sur tige, et tombées sans avoir passé par les lèvres d'une femm(3 ou les vases odorants du salon. Une mousse épaisse avait envahi les masques paï.^ns qui jetaient l'eau vive aux fontaines; on aurait dit que les naïades de l'Anio, saisies de quelque grande douleur, s'étaient réfugiées au loin, en laissant sur les bassins verdàtres de la villa un long voile fiméraire de feuilles de nénuphar.

Depuis longtemps le comte Piranese n'avait reçu des nouvelles de Rome, et il s'alarma de toute cette tristesse et de ses pressentimeuts.

Les âmes les mieux trempées n'osent souvent pas aborder de front une émotion trop forte qu'une cause inconnue leur prépare; elles ont besoin d'une sorte de noviciat qui donue le loisir d'appeler à 1 aide toutes les ressources du cœur et de la raison.

Le comte Giampolo s'enfonça dans les massifs d arbres à droite, vers l'Anio, descendit de cheval, et marcha vers ce ^pavillon de marbre dont la comtesse Rosa avait fait, l'an passé, un autre temple de la sibylle.

Les marches de la rotonde étaient vertes de mousse naissante; on y remarquait pourtant la trace d'uu

pied diYin qui avait conservé^ sur un seul point, au marbre sa première blancheur.

— Toutes les lettres sont effacées! dit le comte; toutes!...

— Moins une! dit une Yoix qui semblait sortir de TAnio comme une plainte sibj"lline.

Giampolo recula comme le pasteur de Tibur devant une froide couleuvre : le'frisson Tavait glacé jusqu'à la moelle des os.

Une grande touffe de joncs à moitié flétris sembla se diviser d'elle-même sur les bords du fleuve, et Giampolo vit se lever d'entre les rameaux une femme! une femme belle comme le fantôme de la Yolupté qui se baigne à midi dans l'Anio !

— C'est vous, i\ladame ! s'écria le jeune Romain; et il fléchit le genou devant la comtesse Rosa.

L'adorable feumie avait les cheveux en désordre; sa toilette était bizarrement négligée, sa figure était pâle, ses yeux étaient rouges, comme des yeux qui ont versé toutes leurs larmes et qui n'ont plus que du sang à donner aux extrêmes douleurs.

— Je suis prêt à entendre un malheur, dit Giampolo haletant; parlez... ma mère?...

La comtesse prit les mains du jeune homme, et secoua la tête.

— Votre mère est en pleine santé; ne vous alarmez pas, Monsieur; et •. quelle sera sa joie de revoir son fils vivant!... C'est moi, Monsieur, c'est une autre mère qu'il faut plaindre. Ma fille...

Les sanglots arrêtèrent la parole sur ses lèvres. Giampolo agitait ses mains convulsives, et regardait la comtesse avec un visage fiévreux.

— Ma fille Cécilia!... pauvre enfant!...

— Morte! s'écria Le jeune homme.

— Non... non... die vit... mais... sa mère ellemême ne la reconnaît pas l'Une maladie affreuse me

racl(^Yoréo, en ne me laissant qn^^ son sqnclettc!... Et de plus... ma pauvre Ceci lia est aveugle... ses beaux yeux se sont fermés ! . . . C'est plus cruel que la mort ! cent fois plus cruel! Vous pleurez, Monsieur!... Oh! voilà des larmes qui me font un peu de bien!... Je n'ai plus de larmes, moi... laissez-moi pleurer avec les vôtres!... Et votre mère aussi a tant pleuré!... Qunlle excellente femme!... Venez, venez. Monsieur, venez lui donner vite un peu de joie... Ah ! il y a bien longtemps que la joie est bannie de cette maison... Aussi, voyez... écoutez... quel silence partout! quel deuil partout!... Il n'y a plus d'oiseaux à Tibur depuis "que ma fille ne chante plus!... Vous souvenez-vous •de ce bal, ici, sous les arbres?... Alors comme elle était belle, ma Cécilia!... dites...

— 0 Madame! un peu de pitié pour vous... et .pour moi... vous me fendez le cœur!

— Que je vous rends grâces. Monsieur, de ce tendre Intérêt que vous portez à une pauvre mère!

— Ah ! Madame... c'est que...

En ce moment, et comme ils arrivaient sur le perron, la persienne de la maison se leva, et la marquise Piranese se trouva dans les bras de son fils. Il y eut encore beaucoup de larmes versées. On entra au salon.

Làj un spectacle affreux attendait le jeune comte.

Une main de la comtesse, dont le regard n'osait suivre l'indication, s'étendit vers une chaise longue où dormait Cécilia. La terrible maladie qui, à cette époque, frappait encore les enfants et les adolescents, avait impitoyablement dévasté la figure de la jeune fille, en la constellant de hideux bourgeons écarlates. Ce corps, autrefois si voluptueusement pressé par la mousseline, était aujourd'hui emmailloté comme une momie. Partout l'étoffe avait pris la place de cette chair savoureuse qui venait de se fondre dans les ardeurs de la fièvre. Le squelette perçait à travers chaque

68 tN AMOUR DANS l'a VENIR.

pli; deux muscles secs et violacés attachaient la tête aux épaules flétries, et remplaçaient un cou divin ouaté par Tamour. Les Lras de la jeune demoiselle, étendus dans la langueur du sommeil, paraissaient d'un jet démesuré, tant ils étaient raidis par la maigreur ! Deux tumeurs d'un vif sanguinolent plombaient ses paupières, en fermant à jamais les yeux au doux éclat du ciel romain. La maladie avait moissonné ses cheveux blonds, comme si les faucilles du mois d'août eussent passé dans les épis d'or qui couvraient la tète de la belle enfant.

C'était un tableau fort triste dans un encadrement bien gai. Les deux dames et Piranese, debout et silencieux, contemplaient Cécilia endormie. Autour d'eux, sur les larges panneaux des murailles, illuminés par les atomes de feu qui jaillissaient d'une vitre, mille joyeuses figures de femmes, peintes à fresque par Luca Giordano, dansaient aux fêtes de Pan, aux noces de Vénus, au triomphe d'Amphitrite, et rappelaient les plus charmantes scènes de l'Olympe, de la terre et de la mer.

Giampolo laissa tomber un regard mélancolique sur la comtesse Rosa, et témoigna par signes qu'il lui était impossible de supporter plus longtemps ce douloureux spectacle : il sortit du salon, en marchant sur la pointe du pied, et alla s'enfermer dans son appartement.

La chambre de Giampolo était décorée d'un grand tableau de Louis Carrache, représentant le Retour de Marcus Sextus dans ses foyers.

— Noble histoire ! noble ville , dit-il en regardant ce tableau ; il n'est pas une douleur humaine que Rome n'ait prévue! A quelque cri d'angoisse qui se fasse entendre autooir d'elle, toujours elle peut répondre : « J'ai poussé ce cri avant toi ! » La plainte semble interdite à Thomme sur cette vieille terre qui a épuisé la langue des lamentations.

UiV A MOI a DANS I.'a VENIR. CD

Et brisé de fatigue, de douleur, (rciiKilion, il s'assit en face (lu tahlcau consolateur, irsiiiiu' cuniuu! le dernier des stoïciens, et riant à son destin.

Alors commença dans la \illa Piranese une série de jours lugubres, pleins d'ennuis intolérables, et qui ne laissaient entrevoir dans l'avenir que la répétition des mômes tableaux désolants, des mêmes entretiens éplorés. Giampolo ne voyait sa mère et la comtesse qu'aux heures de réunion obligée ; il évitait surtout la pauvre Cécilia, sans jamais oublier pourtant, chaque matin, d'arrêter le médecin au passage, pour s'informer de l'état de la malade. La réponse de Thomme de l'art ne donnait ni consolation ni espoir. Le médecin répétait sans cesse que la maladie s'était compliquée de la fièvre des marais Pontins; que le sang était en dissolution, et qu'un miracle seul pouvait conserver la jeune fille, mais aveugle et rachitique.

Le comte frappait sou front avec violence, et regagnait sa chambre, où il se replongeait dans ses ennuis.

Un soir, comme il se promenait sous les peupliers, en donnant audience à une pensée singulière qui lui était venue à défaut de consolation, la comtesse Rosa l'aborda.

— Vous ne savez pas, Monsieur, lui dit-elle, que je souffre deux grandes douleurs. Vous connaissez la première; l'autre, la voici. Ma mauvaise étoile a voulu que je portasse la désolation dans votre maison : vous étiez si heureux autrefois dans votre beau palais de Rome et dans cette villa charmante; je suis venue, moi, vous visiter, et la tristesse est entrée dans vos demeures. Vos amis, trompés par d'absurdes calomnies, se sont éloignés de vous à cause de moi, comme si les mœurs italiennes étaient encore celles du bon temps virginal de Saturne et de Rhée. Mes conseils ont séparé le fils de la mère pendant une année moins un jour. Ma pauvre fille, en venant de Tolentino à

70 t'N AMOUR DAXS l'a VENIR.

Rome, a gagné la fièvre des maremmes, et en arrivant ici, elle a été saisie par une autre maladie bien plus cruelle qui Ta dépouillée de la forme humaine. C'est donc moi qui vous ai fait tout ce trouble, tout ce bruit de pleurs et de souffrances autour de votre foyer. Gela est injuste, et je dois y mettre un terme. Il e^t de mon devoir de me révolter contre les bontés de madame votre mère; je saurai prendre an parti.

— Le seul parti, Madame, que vous puissiez avoir Fintention de prendre, je crois Tavoir deviné... Vous voulez quitter la villa Piranese?

La comtesse fit un signe affîrmatif .

— Et vous avez compté, Madame, que ma mère et moi nous consentirions à votre départ?

— J'espère, Monsieur,

— Jamais, Madame. Ceux qui vous ont calomniée resteront cbez eux et nous honoreront de leur absence; je ne les regrette pas. La villa Piranese sera rinfirmeric de votre fille, aujourd'hui et toujours; je serai le bâton de cette pauvre aveugle. Vous, Madame, vous serez Tamie de ma mère, et vous aurez toujours sa première caresse à son lever. Eh ! mon Dieu ! qu'avons-nous besoin de folle joie et d'éclats de gaieté pour vivre ? Les chagrins incurables ont leur charme; nous prendrons la vie comme elle est, une énigme triste avec la mort au bout. Nous laisserons le soleil rire à notre porte et le fleuve chanter à nos arbres ; nous aurons des larmes pour vous. Madame, et nous ne vous consolerons pas.

— Je n'attendais pas moms de votre noble caractère. Monsieur; mais songez bien que vous êtes jeune, que vous vous devez à la société et à votre pays; le jour va venir où vous quitterez votre mère, et avec vous s'évanouira de nouveau ce rayon de force morale que la présence d'un homme répand toujours dans une maison désolée. Nous nous retrouverons encore^

UN AMOUR PANS l'aVENIR. 71

•votre mère et moi, l'acte à l'acn, douleur cou In; Jouit ur : elle, livmblant pour un fils; uioi, [lour une iiilc; deux uièros en ju-oie aux mêmes angoisses, n'osant se plaindre Tune à l'autre, n'osant pleurer, n'osant sourire, de peur d'attrister une amie par l'expression d'un sentiment qui ne serait pas le sien.

— Mais, Madame, je ne songe pas à quitter la mni-on; au contraire, jamais la vie domcsliqui: n'i.ut plur d'attraits pour moi; je veux être le compaL-nou di' votre douleur, je n'ose dire votre ami. Madame.

— Eh! pourquoi n'oscriez-vous prendre ce titre?... Croyez que, depuis le moment de votre arrivée, je suis pénétrée de reconnaissance pour l'intérêt de larmes et d'émotion que vous avez témoigné à ma fille; un père, un frère n'eussent pas fait davantage. Si vous saviez combien de pareilles marques d'affection désintéressée agissent sur le cœur d'une mère! l'n amant n'aurait pas été plus déûOlé, si uia Cécilia avait pu être aimée d'amour lorsque vous l'avez quittée, la pauvre enfant! Oui, Monsieur, vous m'appelerez votre amie; ce titre m'honore; ma main n'a jamais serréuneplusnoblpmainque la vôtre. Si, dans le malheur consommé, un seul raycn peut raviver une âmt, on ne peut le trouver que dans le regard des amis qui compatissent à nos douleurs.

Le comte Piranese serra les mains de Rosa Balma,

et l s mouilla de larmes. Il se releva pour parler, et

L ' qu'il allait dire lui coûtait tant d'efforts surnatu-

ras, qu'il ne put trouver une tournure convenable;

mais la comtesse osa remarquer, en elle-même, que ce

trouble provenait d'un sentiment plus vif que l'amitié.

' Iqucs scènes antérieures, toujours présentes à la

moire de la belle comtesse, l'avaient d'ailleurs

tz prédisposée à croire qu'elle interprétait, cette

^, à L'ur jUste valeur le silence 'xpr. ssif et la réserve

uu jtune Romain. Aussi, pour le mettre à l'aise et

Tabandonner à ses rétlexions, elle prit un prétexte et le quitta sans ajouter im mot de plus.

C'est alors que Giampolo, isolé dans sa villa, aurait eu besoin d'un ami pour lui faire une singulière confidence, voir de quel œil elle serait reçue, et la juger ainsi au point de vue d'un indifférent : malheureusement, Emile Dutretz était bien loin. Une lettre du jeune Français, reçue la veille, se terminait par ces mots désespérants :

« Le dernier décret du Sénat, qui n'est pas le Sénat « romain, appelle aux armes tous les Français de dix- « huità soixante ans. J'entre avecrépaulette d'officier « dans les chasseurs de la garde. Quand nous rever- « rons-nous? Dieu le sait! Adieu. »

Emile allait jouer son rôle obscur dans le dénoûment sublime du drame impérial. Le comte Piranese n'avait pas d'autre ami , et il se vit contraint de ne prendre conseil que de lui-même dans la plus étrange circonstance de sa vie. Il y avait encore à la villa trop de fracas et d'émotion autour de lui pour qu'il pût réfléchir avec calme et arriver à une détermination par une longue pensée recueillie. Aussi, après avoir parlé seulement à sa mère de quelques affaires d'intérêt qui l'attendaient à Rome, il quitta la campagne, et se réfugia dans son palais désert.

La solitude est la sourde conseillère des passions. Le jeune homme qui s'environne de silence et d'isolement pour penser aune femme, la retrouve partout, et mille fois plus dangereuse éloignée que présente. Le comte Piranese se refusait à l'idée d'aimer Rosa Balma, lui qui était arrivé de l'armée tout brûlé d'amour, tout fiévreux de désirs pour Cécilia grandie. Parfois il croyait commettre une action déshonnête en abandonnant ainsi une jeune fille, coupable seulement d'un malheur qui avait flétri sa b( auté; ensuite.

UN AMOUR PANS i/a VENIR. 73

il s'accordait à lui-mèiiK^ un jKirdou facile, on songeant que ce bizarnî amour, voué à l'avenir d'une belle enfant, avait été un secret i)Our elle et pour tout le monde, et qu'ainsi le scrupule le plus exigeant n<*, pouvait demander réparation d'un tort qui n'existait pas. De Cécilia, hélas! à jamais déshéritée de toute adoration, il remontait à l'éblouissante image de la mère; souvent, par une de ces illusions qu'on aime à se créer dans une faute, il se persuadait que la comtesse Rosa avait toujours été l'unique objet de sa passion, et que cet impossible amour, qu'il croyait avoir mis sur la tète d'une enfant, avait été excité en lui par une divinité si majestueuse, qu'elle obligeait l'adorateur à détourner les yeux et à chercher un objet terrestre dans le voisinage de son piédestal. Et quand il se rappelait le bal de la villa, où des bouches calomnieuses avaient osé flétrir l'honneur de cette femme, à cause de iui, oh ! alors, il n'hésitait pas à donner une réparation éclatante que le devoir lui eût dictée à défaut d'amour : il se disposait à offrir sa main à celle qui avait été soupçonnée dans sa vertu , en s'applaudissant d'agir en honnête homme bien plus qu'en homme passionné. Cette résolution prise, il sortait de son palais pour courir à la villa, et se mettre aux pieds de la comtesse ; puis il s'arrêtait aux portes de Rome, épouvanté à l'idée de ce mariage improvisé, de cette union indissoluble qui brisait un avenir de gloire, de voyages, de plaisirs, d'ambition; qui l'enchaînait, à vingt-cinq ans et pour toujours, au bras d'une femme, et devant le fantôme de cette pauvre Cécilia sur laquelle il fallait pleurer éternellement.

Cette lutte intérieure de passion et de résistance le suivait partout, et sans trêve.

L'ardent jeune homme cherchait en vain un remède à l'énergie de son organisation ; le démon des sens étouffait la sagesse de l'esprit. 11 voyait toujours l'a-

dorable comtesse dans ce rayonnement de beauté viclorieuse qui éblouissait les yeux d'un homme et Its éteignait de langueur ; il s'arrêlait, croisant les bras^ et lui souriant comme si elle eût été présente, et il frissonnait de joie eu la retrouvant si radieuse avec ses grands yeux bleus sur un visage rose et sous des cheveux noirs, avec sa carnation exquise, ça taille charmante, sa robe indiscrète, son spencer plein de volupté. Une frénésie convulsive s'emparait de lui, et ses yeux lançaient des éclairs k l'air vide où il venait de placer un instant l'image d'une femme ; et puis il s'effrayait de lui-même et se jetait dans la foule, pour voir si parmi ceux qui passaient il s'en trouvait un seul qui parût dévoré des mêmes désirs.

La foule des villes est toujours faite de gens sereins et calmes. Le jeune Romain la regardait couler devant lui comme une rivière innocente que le moindre froid peut giacer.-

Dans cette noble cité des distractions puissantes, il errait çà et là, demandant aux objets des pensées étrangères au tumulte de ses sens. Il se souvenait qu'il était artiste, et il montait au musée Capitolin, pour étudier les éternels modèles antiques exhumés des cimetières de Théodoric.

Ces asiles de silence, de fraîcheur et d'ombre; ces cours intérieures, pleines de sarcophages et de hautes herbes; ces jardins où pleure dans la mousse une naïade invisible, ces péristyles solitaires des musées romains sont plus dangereux à traverser que le Corso bruyant du peuple.

Dans ce mystérieux chaos de pierres saintes et de gazon vierge voués à l'oubli et à la solitude, il y a encore de charnelles pensées qui brûlent; il y a des atomes de feu qu'on aspire, et qui empoisonnent l'âme : c'est la falale influence du désert, le grand désert qui se tait et siucundi^ autour de vous, atin de

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mieux vous taire entendro la tempête intérieure de votre passion, niillc fois jilus ardente (juc l'atmosphère de midi.

Le jeune Romain montait ces escaliers sonores, où chaque niche encadre le buste d'une femme qui, la tète penchée et le sein nu, sourit au passant, comme une coiirlisane au balcon; il entrail dans les tranquilles salles on le bruit de ses i)as semblait réveiller un peuple de statues, rangées sur deux files pour le regarder. Des cascades d'atomes lumineux pleuvant des hautes vitres inondaient ces images : on eût dit que le ciel romain leur envoyait le souffle qui donne la vie et la parole, dans une pluie de langues de feu. Alors le gladiateur blessé semblait désigner avec son épée l'amphithéâtre de Titus, par dessus les ruines du forum voisin; Pompée semjjlait donner une larme à Jules-César tombé à ses pieds; Adrien regardait Antinous avec des yeux vivants; Marc-Aurèle, Septimel^évère et Antonin semblaient faire entre eux un entretien sublime sur la nature des choses et des dieux. Devant ces héros et ces sages, Piranese passait avec un regard indifférent ; en vain essayait-il de faire violence à sa pensée pour la ramener aux études sérieuses de Fart et de l'Jiistoire; il se laissait enchaîner, comme un esclave d'AmaUionte, au piédestal de la Vénus Capitoline,et bravait le regard austère de Marcus Brutus, debout à côté de la déesse et méditant sur la vertu. La divine statue vivait sous son épidémie de marbre; à l'heure où les adorateurs arrivent, elle emprunte au soleil, son amant, toutes les nuances de m nudité; dans ce temple de jaspe et de porphyre; elle se pare de tous les rellets que le prisme de midi décompose sur ses formes célestes ; elle se révèle dans toute sa grâce de femme ; elle sourit naïvement de se voir si belle, comme une jeune fille sortant du bain; elle secoue sa chevelure parfumée de nard et de cinnamome, comme

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une reine qui passe du gynécée au lit nuptial. L'artiste romain, le noble Piranese, subjugué par une illusion délirante, mettait une autre femme sur ce piédestal, il la regardait vivre, il écoutait son souffle ^ il respirait le parfum de ses cheveux, il souriait à sou sourire, il suspendait sa lèvre à ses pieds divins. Puis, se réveillant comme après un rêve, dans un éclair de raison virile, il s'insurgeait contre lui-même, il appelait rhomme au secours de l'enfant , il s'excusait de sa faiblesse devant cet Olympe de marbre, dont il croyait entendre le murmure ironique, et il sortait, le vertige au front, la flanmie aux lèvres, la fièvre au cœur ; il courait à travers la ville, cherchant quelque parcelle d'air où sa poitrine pût trouver un peu de fraîcheur, demandant cette atmosphère bienfaisante aux rues solitaires pavées de mousse, aux places où les fontaines murmurent, aux portiques des temples romains, aux nefs chrétiennes des basiliques, et trouvant partout cette soif de femme, cette volupté irritante et inexorable qui remplit toutes ces chaudes cités italiennes, voisines de deux mers et du soleil.

De même qu'on ouvre un livre plein d'un intérêt saisissant, pour faire diversion à quelque mortel ennui, il résolut de feuilleter cette Rome prodigieuse qu'il avait sous les pieds, de dérouiller cette médaille immense que Marc-Aurèle ceignit d'un cordon de quatre-vingts kilomètres et qu'il frappa au coin de réternité.

a Voyons , se disait-il , si cette absurde voix des sens ne se taira pas devant l'évocation funèbre que je vais faire sur le tombeau de l'ancien univers ! »

Et il se fit voyageur dans Rome, de lui à peine connue, parce qu'il y était né.

A chaque pas qu'il faisait sur ce sol historique , il rencontrait le fantôme d'une femme à toutes les époques décisives : Lucrèce tuant la royauté, Virginie

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les (Iccemvirs, Cléopâtre la république. Devant lui, dans toutes les ruines, tonnait un écho de quelcjue puissante et immortelle passion. Quelquefois, il s'arrêtait dans cette campagne désolée que bornent les ruines du cirque de Salluste, des thermes de Dioclétien, et du camp des gardes prétoriennes, et il recueillait sur ce sol maudit les lamentations souterraines des jeunes vestales ensevelies pour crime d'amour. Quelquefois, assis sur les ruines du Pont brisé, il admirait le temple de Vesta, gracieux et arrondi comme le corps d'une jeune fille, ce monastère païen autour duquel brûlèrent les amours inextinguibles de tant de patriciens du mont Palatin. Il se levait alors, et, par les hautes herbes de l'Arc de Janus, il s'enfonçait dans cette ellipse démesurée qui fut le grand Cirque, où cent mille femmes, les plus belles de Rome, venaient se faire adorer par la jeunesse des portiques, et embrasaient de volupté tout un monde de marbre et de spectateurs. Devant lui, par dessus des monceaux de lierre et de vignes, se dressaient les arceaux béants et rouges du palais impérial, dont la base était une montagne ; et les voix de la solitude lui criaient que les torrents d'air virginal qui coulent du ciel sur le Palatin depuis quinze siècles n'ont pas encore purifié ce lieu , triste témoin de toutes les violences, de tous les adultères, de toutes les prostitutions des Césars. Descendu dans la vallée du Forum, il rebâtissait les cinquante péristyles où les dames romaines, les bras et le sein nus , se promenaient le soir , sous des feuillages de marbre et de porphyre, au milieu d'une foule de jeunes gens perdus d'honneur, qui se firent complices de Catilina pour violer Rome entière dans une étreinte de sang et de feu. Devant les temples de la Concorde, de la Fortune, de Faustine, de Vénus , de Junon, d'Octavie, de Flore, il retrouvait la glorification de la femme, couronnée partout d'acanthe et de

78 UN AMOUR DANS l' A VENIR.

myrte; cette arène qu'il foulait tremblait encore sous les pieds de l'ardente bacclianale^ la îèle des mystères nocturnes^ où, dans un prodigieux hyménée, la moitié de Rome embrassait l'autre moitié sur un lit de tbyrses et de pampres flétris. Et puis, du haut des jardins de LucuUus ou de la fontaine du Janicule, quand il regardait ce grand squelette et qu'il comptait, un à un, tous ces ossements épars, les monuments d'Adrien, d'Auguste, d'Octavie, d' Agrippa, de Flaminius, enfouis au Champ de Mars ; les thermes de Titus et le cirque de Flore, au mont Quirinal; les collines de poussière qui, dans la région palatine, furent le temple de Cybèle, de Bacchas, de Jupiter, d'Auguste, de Palîas , d'Apollon ; la m^aison de Tibère, les jardins d'Adonis; quand il embrassait d'un rapide regard tout cet ensemble de colonnes isolées, de môles noircis, d'arcs de triomphe déshonorés, d'aqueducs rompus, de gigantesques pans de briques, de portiques sans temples, de temples décapités, de sépulcres béants, de cirques et d'amphithéâtres hachés à morceaux, toutes ces choses étendues au soleil depuis le pont d'Adrien juscju'au tombeau de Gécilia, depuis les jardins de Salluste jusqu'aux thermes d'Antonin : alors, face à face avec cette incomparable dévastation, il assistait à la nuit suprême où des hommes au teint de cuivre, aux yeux de tison, au poil de fauve, aux mains de fer, des hommes qui sortaient des entrailles d'un volcan avec des casques d'airain, des tuniques d'acier, des manteaux de tigre, se ruèrent sur les portes de Rome, réveillèrent en sursaut toutes ses femmes endormies, les saisirent échevelées et tremblantes, les dévorèrent sous leurs lèvres de feu aux clartés de l'incendie, et firent au ciel une si épouvantable insulte, que la terre trembla, que les sept Collines bondirent d'indignation sous cette orgie des enfer s = Oui, l'histoire des plus impitoyables passions de l'honmie est écrite eu lettres

UN AMOUR t)ANS i/aVKNFR. TCf

de mines sur le sol de cette cité : aussi l'air qui la couronni! a gardé quelqut^s parcelles du souftle brûlant exhalé des poitrines d'Attila et de Théodoric, ces iléaux de Dieu vt du démon !

Un soir, le jeune comte Piranese avait visité Téglise Sainte-Marie des Anges et le cloître paisible où vivent les enfants de Saint-Hruno. Debout sur la place solitaire de la magniii(iue Chartreuse, il se développait à lui-même une réflexiou inspirée par ce monument sublime sorti des mains de Duonarotti. — La pierre se transforme, disait-il avec un sourire mélancolique, et l'homme ne peut se renouveler. Les thermes de Titus deviennent le cloître de Saint-Bruno; les huit colonnes de la nymphée impudique soutiennent le dôme d'une Chartreuse! La cuve du bain profane est aujourd'hui le bénitier chrétien! L'homme seul est condamné à vivre avec ses passions. Rien ne peut convertir en chaste pensée le mauvais levain qui est eu nous.

Parlant ainsi, il n'avait pas remarqué un chartreux vénérable qui l'écoutait, derrière un pilier massif du cloître : c'était le chef de ce magnifique monastère. Le vieillard lui donna un de ces cainies et profonds sourires qui en disent plus qu'un livre de philosophie, et qui annoncent un homme supérieur, par sa forte pensée, à toutes les misérables vanités du monde. Piranese sentit la rougeur monter à son front, devant cette sérénité patriarcale qui le terrassait.

Et le front baissé, le pied chancelant, notre jeune Romain, semblable à un athlète vaincu, descendit du Quirinal et regagna son palais. Sa résolution était prise : n'osant aborder la comtesse Rusa et lui offrir lui-même un époux, redoutant un refus motivé sur des douleur? domestiques trop justes, il écrivit à la marquise Piranese, sa mère, en la priant de servir d'interprète à son fils dans cette occasion solennelle.

Le lendemain, il reçut de la \illa un billet ainsi conçu :

a Madame la comtesse Rosa Piranese attend son époux.

« Votre mère affectionnée, « M. P. »

Huit jours après, le mariage fat célébré à l'église de Jésus, place de Venise, à Rome. Ce fut une simple fête de famille, à laquelle les amis ne furent point invités. Le malheur de Cécilia rendait impossible désormais toute manifestation de joie trop bruyante. Et pourtant ce mariage fut bien beau. 11 y avait ce qui manque souvent aux plus somptueuses de ces solennités domestiques : une femme divine, entrée dans cet âge heureux où la passion est intelligente ; un jeune époux dévoré de désirs inassouvis et arri Yant avec des sens vierges à l'initiation de l'amour. Le bonheur aurait été complet à la villa Piranese, si le spectre de Cécilia n'eût jeté son ombre dans ce riant horizon.

Le soir du mariage, la oomtesse Rosa dit à son époux, en lui serrant les mains :

— Il ne me manque rien aujourd'hui, rien qu'un sourire de ma fille î

Le jeune comte leva les yeux au ciel et ne répondit pas.

Plusieurs mois se sont écoulés dans cette douce monotonie de bonheur conjugal, faite de jours qui se suivent et se ressemblent. Dans cet intervalle, le comte Piranese a reçu de son ami la lettre suivante :

<( Paris, 44 avril 48U.

a Mon cher Pira,

ce Me voici rendu, par le malheur des temps, à la vie bourgeoise et facile. L'Empire est mort ! fuit Troja! Adieu la gloire! je deviens vieux, j'ai vingt-trois ans aujourd'hui; je vais songer sérieusement à m'amiiser, pour me consoler de tout ce que j'ai vu de triste. La nouvelle de ton mariage m'a comblé de bonheur; je l'ai célébrée dans un déjeuner en tète à tète avec moi, devant une glace de Venise, chez Corazza. Tu as joué finement ton jeu dans cette intrigue; mais crois bien que tu n'as jamais pu tromper un vieux diplomate comme moi, élevé à la cour de Florence, patrie de Machiavel. J'ai toujours compris que ta passion pour la petite Cécilia n'était qu'une feinte, et que tu te servais de l'enfant pour cacher la mère. Je te pardonne ta dissimulation, et d'autant plus volontiers que je n'en ai pas été dupe un seul instant.

c( Que faire maintenant sans batailles? Le monde va retomber dans ses ennuis. Comment vivre sans Kapoléon? C'était un hochet glorieux qui amusait l'éternelle enfance de ce vieil univers. Il n'y a plus que du vide autour de nous. La France bâille déjà comme une veuve délaissée qui va s'endormir sous un pâle olivier.

« J'ai trouvé ta lettre de faire part un peu sèche et assez triste; c'était un épithalame écrit en style d'épitaphe. Ta lune de miel s'est levée dans un horizon grave; il parait que la folie meurt avec le célibat. Quand je te rejoindrai, si cela est dans mon destin, j'adopterai en bon ami les mœurs austères de ta position. Nous ferons de la philosophie ensemble, au soleil, comme les disciples de Socrate , et aux étoiles, comme les péripatéticiens; nous nous habillerons de couleur brune, comme les rhéteurs du Portique, et je forcerai mon visage à prendre le rire au

sérieux. Quel malheur que le mariage ne soit pas dans mes goûts ! Mais ne désespérons de rien. Mon horreur pour les femmes faciles et mes stériles amours pour les femmes impossibles m'obligeront bien quelque jour à prendre une maîtresse au pied des autels. Je réserve à mes trente ans cet acte de désespoir.

« Tu ne me dis pas un mot de Cécilia, ta fille ; qu'elle doit être belle, le dimanche, à l'église Saint- Ignace!... Mais brisons là; il n'est plus permis de parler légèrement de ces choses depuis que ta sagesse a natuFalisé le mariage dans la maison Balma.

cr Adieu, mon ami; je me mets aux pieds de madame la comtesse Piranese.

a EMILE. »

Le comte Piranese n'avait point de réponse à faire à cette lettre, et, rien ne motivant une assiduité de correspondance, il se promit de n'écrire à son ami qu'à des intervalles assez éloignés.

Cécilia venait d'atteindre sa quatorzième année; là crise de Fàge nubile était redoutée par sa famille, car elle s'annonçait avec des symptômes alarmants. La pauvre fille dépérissait de langueur; elle avait à peine le sentiment de son existence, et depuis longtemps sa bouche ne s'était ouverte pour appeler sa mère. Ainsi privée de la vue et de la parole, Cécilia vivait dans la plus complète ignorance des événements domestiques qui se passaient autour d'elle. On lui avait même fait un mystère du mariage récent qui lui rendait un père et un protecteur, afin de lui épargner une émotion de joie, qui pouvait lui devenir funeste comme une émotion douloureuse. L'art intelligent qui veillait sur elle semblait infuser dans ce corps expirant une vie artificielle qui suffisait aux besoins de chaque jour.

Un m;itin, le coiutc Piraiicso, selon son lia])iliid(', alltMulait le médecin après sa visite, pour lui faire la Iriste question, toujours suivie de la môme réponse. L'homme de l'art sortit, cette fois, avec un rayon de joiesur la û^^ure, et serrant la main du comte, il lui dit à voix basse : « C'est le moment critique; une heureuse révolution emportera le mal; ayez bon espoir; mais, de grâce, pas un mot à la mère : il serait trop cruel de la tromper, car la crise qui sauve peut tuer; cependant tout se présente bien. »

A cette nouvelle inattendue, le comte garda un silence singulier, et ressentit une émotion dont il ne put s'expliquer la nature; surtout il s'étonnait de n'avoir pas trouvé un élan subit de joie dans l'annonce de la guérison possible et prochaine de sa fille Cécilia. Ce fut aussi sans aucun effort de discrétion qu'il ne redit pas à sa femme la confidence du médecin; il lui sembla que, si cette recommandatirin de prudence ne lui eût pas été faite, il aurait garde la même réserve sans trop en approfondir les motifs.

Cependant le marasme qui minait lentement la jeune demoiselle avait fait place à l'énergique réaction du sang; la maladie prenait un caractère aigu qui annonçait une solution heureuse ou fatale. Habituée depuis longtemps à l'idée d'un grand malheur, la comtesse Pirauese attendait la catastrophe avec une héroïque résignation.

Un matin, après une nuit d'angoisses, la pauvre mère de Cécilia s'était retirée dans son appartement pour prendre quelques heures de repos. Le comte, son mari, veillait seul au chevet de la malade.

La molle clarté du soleil levant se répandait dans la chambre, et la croisée du nord, toute large ouverte, laissait pénétrer dans l'alcôve fiévreuse le parfum des fleurs, la fraîcheur du matin, la brise du fleuve, les sourires du ciel. Piranese se i)encha sur le visage de

Cécilia, pour Texaminer de près avec une attention inquiète. En ce moment, une transformation visible s'opérait en elle; les teintes lourdes et enflammées qui chargeaient le front, les paupières et les joues, avaient disparu; une pâleur tranquille et légèrement nuancée de rose ramenait la sérénité sur la figure de Cécilia. Le mal venait d'être vaincu par la vigueur du sang romain et par ce merveilleux diclame aérien qui coule éternellement des montagnes de Tibur. La jeune demoiselle dormait de ce sommeil calme qui donne la force et la vie, et annonce le retour de la santé.

Un sourire de songe courut sur le visage de Cécilia. Piranese tressaillit: la jeune fille prononça quelques paroles confuses, et se réveilla. Le comte recula comme de terreur; il avait vu luire, dans un orbite à demi ouvert, un regard d'azur depuis longtemps éteint; il avait entendu un cri de surprise : il assistait à im miracle. Cécilia, éblouie par la clarté du jour, referma vivement ses yeux et mit ses mains sur ses paupières, comme pour les garantir du coup brûlant qu'elles venaient de recevoir.

— Ah ! mon Dieu ! dit-elle d'une voix sourde, est-ce encore un songe?

Elle rouvrit ses yeux avec une précaution timide, jeta un rapide regard dans la chambre, et poussa un cri de frayeur et d'étonnement : elle était seule; le comte Piranese était sorti.

Ce fut la marquise Piranese qui, prévenue par son fils, accourut au chevet de Cécilia pour lui donner tous les soins qu'exigeait sa nouvelle position.

— Ma mère ! s'écria la jeune tille en étendant ses bras vers la marquise qui entrait; et, reconnaissant tout de suite son erreur : — Ah ! c'est vous. Madame !.. ma seconde merel... Il y a bien longtemps que je ne vous ai vue... Il me semble que je ressuscite... Ah! mon Dieu !

UN AMorii DANS l'avenir. 85

— Restez en repos, mon enfant, dit la marquise, après avoir fermé la croisse et ménage un demi-jour; ayez encore un peu de palieuce; votre patronne du ciel vous a protégée parce que vous avez été résignée comme une sainte; elle vous a déjà rendu la vue, elle vous guérira tout à fait, ma belle enfant.

— Et ma mère? Oh! je veux voir ma mère... Où est-elle? pourquoi n'est-elle pas ici?

— Votre mère repose. Elle a veillé cette nuit auprès de vous.

— Oh! laissez-la dormir... j'attendrai... Bonne mère!... Cette nuit j'avais deux auges gardiens...

Cécilia se leva tout à coup sur son séant, et regarda du côté de la porte.

— J'entends marcher ma mère dans le corridor, ditelle; je reconnais le bruit de ses pas comme le son de sa voix... C'est elle! c'est ma mère!

Ce n'était point le comte Piranese qui avait annoncé rheuieuse nouvelle à la mère, c'était une de ces voix qui parlent dans les songes et qui viennent du ciel. Elle s'était réveillée en sursaut, car elle avait vu en rêve sa tille, sa fille morte, et au cercueil, les mains jointes, les yeux ouverts et vitrés... et elle accourait auprès de Cécilia dans la furie du désespoir. Deux cris d'amour et de joie, deux cris comme les femmes seules en trouvent dans le cœur, retentirent dans cette alcôve si longtemps désolée : les lèvres étaient sur les lèvres, les yeux sur les yeux, les larmes sur les larmes; la mère et la fille ne formaient qu'un corps et n'avaient qu'une âme, comme au jour de la conception.

La comtesse Piranese, ivre de joie, s'arracha aux caresses de sa fille, et pressant vivement les mains de sa belle-mère :

— Madame, lui dit-elle, au nom de Dieu, lancez "votre plus agile coureur sur la route de Tolentino: il trouvera six chandeliers d'argent massif dans la cha-

S6 IN AMOUR DANS l'a VENIR.

pelle de mon château; il les portera au trésorier de Notre-Darne de Lorette^ la patronne de Tolentino, pour cent messes. C'est un vœu... Moi, je monterai, pieds nus, à Lorette, et je couvrirai d'or la nappe de son autel !

La marquise Piranese sortit pour obéir à Tordre sacré de sa belle-fille.

La mère, au comble de l'exaltation, s'assit sur le lit de Cécilia, et elle ne pouvait se lasser de regarder la jeune ressuscitée qui lui souriait de toute la douceur angélique de ses beaux yeux d'azur. Ces deux femmes échangèrent longtemps entre elles des mtrrmures d'amour qui ressemblaient à des roucoulements de colombes, et qui exprimaient toutes les tendresses du cœur; les paroles ne leur auraient pas suffi pour se prodiguer, d^ns un instant, tous ces élans de passion maternelle et filiale qu'elles avaient en réserve : aussi, quand elles se oarlèrent, elles s'étaient déjà tout dit, dans la langue de lame, des caresses et des regards.

Pourtant, ce fut un enchantement ineffable à Toreille de la mère lorsqu'elle entendit, comme pour la première fois, l'accent virginal qui sortait de la bouche adorée de sa fille, et qui résonna dans Falcôve, comme le prélude d'une mélodie italienne.

— Ma bonne mère, disait Cécilia, dis-moi si je me trompe : il me semble que, ce matin, en me réveillant, j'ai vu, là, devant moi, ce beau jeune homme qui a dansé avec moi... oh! il y a bien longtemps!... le comte Piranese...

— Le comte Piranese? dit la mère ; et un sentiment qu'elle n'aurait pu définir fit trembler ce nom sur ses lèvres.

— Oui, dit Cécilia en couvrant son front de sa main comme pour en retirer un souvenir; oui, ma bonne mère... le comte Piranese... j'ai cru le voir, là, près de mon lit, son visage sur le mien; il me regardait avec des yeux tristes... Mais c'est peut-être un rêve en-

core... Je Vai vu si souvent dans mes songes... Embrasse-moi, ma bonne mère...

La comtesse Rosa Piranese écoutait sa fille avec une sorte d'effroi, comme si elle eût entendu une épouvantable révélation, à laquelle rien ne l'avait préparée; elle embrassa froidement Cécilia, et lui dit: -- Oui, mon ange, c'est le comte Piranese qui veillait ce matin auprès de ton lit ; tu as oublié, sanâ doute, que nous sommes cbez lui?

— Oui, oui, dit Cécilia avec une joyeuse inflexion de voix, je sais que nous sommes à la villa Piranese... On est mieux ici qu'à Tolentino... n'est-ce pas^ ma bonne mère ?

— Et pourquoi est-on mieux ici, ma fille? Cécilia hésita pour répondre.

— Tolentino est triste, ma bonne mère; les environs du château sont sauvages et inspirent la mélancolie. Ici, quelle difiTérence ! comme tout est riant !... Tantôt, lorsque j'ai ouvert les yeux, oh ! que de gaieté j'ai vu dans l'air, dans la cime des arbres, dans le sommet des collines, dans le ciel, partout... Non, tu ne sais pas combien j'ai soufi'ert! combien j'ai besoin de gaieté ! Il me semble que je ressuscite après dix ans passés dans un tombeau, demi-morte, avec un silence affreux autour de moi, ou des paroles conf ases, comme si des ombres eussent murmuré à mes oreilles... J'ai fait un long rêve... Il me semble que j'ai entendu dire que le comte Piranese s'était marié ?

— Cécilia, mon enfant, tu oublies que ton état demande les plus grands soins.. . Tu as déjà beaucoup trop parlé pour une convalescente de quelques heures... Encore un peu de patience, ma fille... Résigne-toi encore à quelques jours de repos...

— Des siècles, mon Dieu ! des siècles ! ... Je sens que je puis supporter la lumière... Un peu de jour, au nom de Dieu ! je veux voir le ciel; je veux voir le so-

88 UN AMOUR DANS l'A VENIR.

leil... Ma bonne mère, je ne suis que faible; je sens que le mal n'est plus chez moi... Il y a bien du silence dans la maison... Pourquoi ne fait-on pas de la musique?... Oh! j'ai besoin d'air... j'étouffe dans cette alcôve... Je crois que j'aurai assez de force pour descendre au salon...

Cécilia fit un mouvement pour se lever; sa mère la serra dans ses bras, en pleurant, et la retint.

— Pourquoi pleures-tu, ma bonne mère? dit Cécilia dans une attitude de résignation. Pardonne-moi si je contrarie tes volontés; tu ne sais pas combien cette vie muette et aveugle que j'ai subie si longtemps m'a donné d'ennuis mortels ! Oh ! si Dieu m'avait privée aussi de la pensée ! mais, dans le délire de la fièvre comme dans le calme de mes esprits, j'ai toujours eu là, dans le front, une pensée, un souvenir, un nom, une fête... Cette maudite fièvre, ce délire brûlant, s'acharnent sur une seule idée et vous la représentent toujours. . . Impossible de la chasser. . . La sainte Vierge le sait bien ! Oh ! que de fois je l'ai priée ! que de fois j'ai voulu placer un autre nom, un autre souvenir dans ce front!... Tiens, ma bonne mère... je sens que je serai plus calme quand j'aurai tout dit... Cette pensée, ce nom, ce souvenir, cette belle fête...

— N'achève pas ! s'écria la comtesse, les doigts dans ses cheveux et pâle comme la mort; n'achevé pas, ma fille !

Cécilia étendit convulsivement les mams vers la porte d'entrée, poussa un cri et s'évanouit.

Le comte Piranese et le médecin entraient dans la chambre de la jeune malade.

Le comte s'arrêta brusquement sur le seuil de la porte; le médecin courut au lit, d'un pas délibéré, en disant :

— Ce n'est rien, rien ! Madame, ne vous alarmez pas... Donnez un peu d'air... C'est une faiblesse... la

UN AMOUR DANS l'aVEXIR. 89

fièvre est éteinte tout à lait... Madame, ce sera, j'espère, votre dernier tourment maternel...

La comtesse Rosa était anéantie. Sa figure pâle, ses yeux ouverts et ûxes, sa chevelure désordonnée annonraient plus de désespoir que la circonstance n'en devait exciter au cœur d'une mère; et lorsque le comte, son mari, penché sur elle, lui dit : « Ma

bonne amie, ce n'est qu'un évanouissement »

un regard douloureux et un cri sourd parti de la poitrine annoncèrent à Piranese qu'on n'acceptait pas celte consolation, et que la crise de ce moment avait en elle un mystère que nulle intelligence ne pouvait comprendre, que nulle bouche ne pouvait expliquer.

Le médecin , préoccupé seulement de l'état de la malade, disait à voix basse, sans regarder la mère :

— Voyez, Madame, ça n'a pas été long; elle reprend connaissance; le teint est superbe... Quelle cure merveilleuse la nature a faite là !... Je m'engage à lui donner le bras, dans huit jours, sous ces peupliers... La voilà revenue tout à fait... elle a ouvert les yeux... elle s'est retournée vivement du côté de la ruelle pour ne pas voir le grand jour... Laissons-la tranquillement reposer, elle va s'endormir. A son réveil, vous commencerez à lui faire suivre un bon régime sagement gradué de nourriture fortifiante. C'est qu'il y a tant de vigueur déjà dans cette jeune demoiselle ! Portez le moindre secours à cette nature puissante, vous la délivrerez de tout mauvais levain, \ous rélèverez d'un seul coup de la convalescence à la santé... Comte Piranese, traitez-moi toujoursen voisin de campagne; vous êtes venu m'appeler pour constater le mieux le plus satisfaisant : eh bien ! malgré cette crise, je suis heureux de vous dire que ce mieux dépasse mes espérances... Allons, Madame, bon courage; ne vous laissez pas abattre par la joie; vous avez montré plus de fermeté dans le malheur.

^0 TJÎ^ AMOm DANS l'à VENIR.

La comtesse laissa éclater un mouvement d'inquiétude, et le médecin regarda fixement Firanese, comme pour lui demander ce qu'il fallait faire. Le jeune homme, tout bouleversé par ses réflexions, et comprenant que sa femme était sous l'obsession de quelque chagrin extraordinaire, dont il était, lui, peut-être, la cause première, tendit nonchalamment la main au médecin et le conduisit sur l'escalier : là il balbutia quelques paroles à peu près dépourvues de sens, entremêla des remerciments et des adieux, et rentra seul, armé de toute sa fermeté, dans la chambre de Ceci lia.

A son arrivée, Rosa se leva et lui dit à voix basse :

— Ètes-vous seul?

— Oui, répondit Giampolo; et un frisson glacial couvrit son corps.

La comtesse l'entraîna dâiis la pièce voisine.

— Giampolo, lui dit-elle, vous m'aimez toujours bien, n'est-ce pas?

— Moi! si je vous aime toujours! dit le coihie les larmes aux yeux; toujours, ma bonne amie, comme la veille de notre mariage.

~ Eh bien! vous allez me le prouver...

— Exigez tout; je suis prêt à tout.

— Vous allez quitter la villa sur-le-champ, il le faut... Ne m'interrogez pas ! ne m'interrogez pas!... Vous partirez, vous prendrez un prétexte auprès de votre mère. Mes lettres vous arriveront à votre palais, à Rome; vous ne quitterez pas Rome; cet éloignement suffit. J'espère que notre séparation ne sera pas longue; croyez qu'elle me sera cruelle autant qu'à vous...

— Une seule question, ma chère Rosa...

— Point de question !

— Eti ! il me serait trop cruel de penser que votre amour...

ïtN A^rouR M^s l'avenir. 01

— Mon amoup iie s'est pas dénioiiti, mon cher Pira, dit la comtesse en sanglotant et les bras jetés autour du cou de son époux; oui, vous avez encore tout mon amour; mais, au nom de Dieu et de cet amour, ne m'interrogez pas plus, et partez. Vous êtes un homme, appelez à votre aide toutes les facultés de votre organisation virile, pour vous élever au dessus d'une feunne, et pour sortir d'ici, l'œil sec, la bouche muette et sans rc[^Mrder derrière vous.

— Rosa, vous allez voir si je vous aime !

Le comte embrassa tendrement sa femme et descendit chez sa mère pour faire ses préparatifs de départ. La comtesse vint se placer au chevet de sa fille. Cécilia dormait de ce sommeil léger qui livre souvent à l'alcôve les confidences des songes. Les lèvres de la mère effleuraient les lèvres de la fille, comme pour recueillir au passage la moindre parole délatrice, la plus subtl/e indiscrétion de la demoiselle endormie. Dans chaque soupir inarticulé qui s'exhalait de la poitrine de Cécilia, la malheureuse mère croyait surprendre la révélation de cet amour étrange qui était né dans les ennuis et le délire de la fièvre, qui s'était nourri de mystère et de silence, et qui avait éclaté en plaintes vagues et inquiètes, k la première aurore de la résurrection du corps. Mais en ce moment, les Tôves gardaient leurs secrets au fond de l'âme; à peine si des éclairs d'un calme sourire, animant par intervalles le visage de Cécilia, trahissaient quelque sentiment de joie intérieure; la comtesse Rosa n'entendit point de ces paroles qu'elle redoutait, en les épiant sur les lèvres. Insensiblement elle se rassura, comme si le silence de ce sommeil avait pu détruire de trop claires et de trop récentes révélations que l'instinct de la femme et de la mère avait, helas ! si bien comprises. Dans les grands malheurs, la moindre illusion seieine est embrassée connue une consolante réalité.

Après quelques heures de repos, Cécilia se réveilla dans les caresses de sa mère et de la marquise Piranese; elle fut souriante et gaie, elle s'abandonna sans réserve au bonheur de voir l'éclat de la campagne à travers les vitres de sa croisée. Elle paraissait inondée de cette joie ineffable que donne la convalescence; on aurait dit que, dans sa légèreté d'enfant, elle avait oublié tout ce qu'elle avait révélé le matin, ou bien que les paroles qui brisaient le cœur de sa mère devaient être regardées comme la continuation délirante d'un mauvais songe, et qu'elles n'avaient aucun sens applicable à la vie réelle. La comtesse Rosa s'empara de cette dernière idée, pour savourer au moins un jour de bonheur maternel sans mélange devant sa fille ressuscitée; elle fit une sorte de trêve avec le désespoir et l'ajourna au lendemain.

A Rome, le soir du même jour, Piranese, rentré dans son palais, demandait à tous les génies de Tair le mot de cette énigme qui l'exilait du foyer domestique; sa tête, où tourbillonnaient les conjectures, brûlait comme dans un accès de fièvre, et il n'y avait déjà plus de place pour la réflexion calme. Cette exaltation s'aggravait encore de la sérénité des objets extérieurs, et de cette quiétude des galeries solitaires et des frais jardins où marchait le jeune homme en délire; il s'irritait de voir cette nature insouciante et tranquille dont il était environné, cette dérision aérienne de bonheur qui descendait mollement sur les corniches lumineuses du palais et sur les grands arbres de l'allée. Aux autels, dans les grottes, devant les fontaines , sur les piédestaux , les dieux et les déesses donnaient leur sourire éternel au maître de ce domaine, et pas une plainte n'arrivait à son cœur, pas une réponse d'oracle ne sortait de ces temples sibyllins qui expliquaient autrefo'S aux hommes les secrets de la vie et de la mort. La nuit tombée. Pi-

UN AMOUR PANS l'a VENIR. 93

raneso, assis siii' un cliapitcau dévast(^, attendait encore (|iie le ciel iutelli^^ent de son pays ilhuninât son âme d'un rayon; imnioMIe et silencieux, il ressemblait à cet homme dont parle Ovide, cet homme qui, touché par la foudre, vit encore, sans se douter de son eaislence. Ijilin, il se leva, vaincu par la fièvre; il a])}iela le jikis iidèle de ses serviteurs, le Homain Luigi, et il monta Tescalier de ses appartements, précédé d'un llambeau, comme Caïus Duilius, et salué, à son passage, partons les personnages consulaires inclinés aux niches des murailles. Le premier objet qui le frappa dans son alcôve fut la lettre que Joachim Murât avait écrite à Emile Dutretz, et qui était suspendue, là, dans son cadre, comme une relique d'amitié. Piranese, isolé dans Rome et privé de conseils, reporta sa pensée sur son camarade de Florence et de la iMoskowa; aussitôt, sans s'inquiéter des lenteurs et de Téloignement, il écrivit cette lettre à son ami :

« Mon cher Emile,

« Un jour, à Florence, tu m'ordonnas de partir sur l'heure pour Radicoffani. J'étais heureux à Florence, je partis avec ton épée, sans regarder derrière moi; j'étais novice dans les armes, je trouvai sur mon chemin un tueur d'hommes qui cherchait ta poitrine, il ne trouva que la mienne, et je remerciai le ciel.

« Aujourd'hui, c'est moi qui te dis : Pars sur rheure, je t'attends au palais Piranese, à Rome!... « Ton malheureux ami,

« GlAMrOLO. »

La lettre écrite, il lui sembla qu'Emile était déjà sur les Apennins; cette pensée consolante, faisant diversion à l'événement du jour, donna un peu de calme à ses esprits et lui versa par intervalles, le

^ UN AMOUR DANS i/aYENIB.

baume du sommeil. Luigi veillait près de son maître et priait Dieu pour lui.

Ce n'est point un vain caprice ou le hasard du choix qui a poussé vers cette noble ville de Rome tous ceux qui ont été brisés par un grand revers, et obligés de se survivre à eux-mêmes. Il y a, dans ce coin de terre, sinon des remèdes aux maux incurables de Tâme, du moins des adoucissements et des consolations que le reste du monde n'offre pas. A ceux qui souffrent, Rome étale ses cicatrices; à ceux qui ont perdu une couronne, elle montre son front dévasté ; à ceux qui attendent quelque soulagement de l'avenir, elle donne de la patience, parce qu'elle est, sur la terre, le symbole de la patiente éternité. Il y a dans cette merveilleuse atmosphère quelque chose qui émousse l'aiguillon de la douleur : aussi, jamais l'homme au désespoir n'y tourne contre lui des mains violentes; la résignation lui arrive de paiiout, comme une rosée qui rafraîchit l'âme, et dont la source est au ciel romain.

Cette muette consolation , qui descend sur ce sol béni, n'a pas été faite seulement pour les rois et les princes découronnés : elle réserve encore ses plus intimes douceurs aux humbles infortunes domestiques; c'est un divin remède où chacun trouve sa part versée, quel que soit le nom qui le recommande à la sollicitude de l'invisible consolateur. Ainsi, ne vous étonnez pas de retrouver, dans son palais, après quelques semair^es, le comte Piranese, calme et résigné, bien qu'il soit encore entouré de mystère, de silence, de solitude; cette philosophie, il ne se l'est pas donnée à

UN AMOUR PANS L'aVENIH. 95

force de raisonnements laborieux; il l'a puisée dans cet air romain tout impn'jjiué de stoïcisme païen et de soumission clirclienne, tout rempli de cette poussière qui monte des lieux dévastés où souffrirent les sages et les saints. En aucun autre lieu du monde, lardent et jeune Italien n'aurait pu subir la cruelle épreuve qui l'exilait loin de toutes ses atfecrions, sans qu'il pût soulever un coin du voile do cette énigme étrange apportée de la villa de Tibur. Dans tous les bruits du dehors qui verraient, à de longs intervalles, troubler le silence de son jardin, il croyait reconnaître le messager attendu; ces bruits passaient et allaient mourir dans les solitudes du palais Colonna et sur la lisière du Campo-Vaccino ; il n'entendait plus que le murmure sourd et lointain de l'eau éternelle qui tombe à Trévi, comme un fleuve dans un lit de marbre au pied du mont Quirinal.

C'est quand on cesse d'attendre que l'attendu arrive. Un matin, à son lever, Piranese ftit violemment détourne de ses pensées d'habitude par une nouvelle foudroyante : son domestique Luigi, en l'habillant, lui demanda la permission de le questionner. Piranese lit avec nonchalance un signe de tète de consentement.

— Votre Excellence ne sait pas la nouvelle? dit Luigi.

— Quelle nouvelle?

— Ah ! sainte Vierge ! Votre Excellence ne la sait pas!... Elle est arrivée ce matin.

— Gomment veux-tu que je sache alors? Voyons, parle, dis-moi ta nouvelle.

— Voici. J'étais assis, selon vos ordres, sur un banc du café du Lis d'or, au coin de la place Antonine et du Corso, pour voir si quelque chajse de poste n'arrivait pas de la via Cassia, route de France^ lorsque deux domestiques du cardinal Somaglia, que je connais, ont passé, avec des figures pâles commei

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VOS Statues; je connais Coustaiitini, le plus jeune dos deux; il m'a abordé un instant et m'a dit à Foreille : — Napoléon-Satan s'est échappé de Tile d'Elbe et a débarqué en France!

Piranese sourit et haussa les épaules.

— J'ai poussé un cri de joie, poursuivit Luigi; que Votre Seigneurie me pardonne cette imprudence, je n'ai pu retenir ce cri, et je suis entré au café pour entendre parler les vieux qui déjeunent avec des verres d'eau. Moi, j'ai demandé du chocolat, comme un grand seigneur, et l'on m'a fait place avec respect. Il y avait un vieux, fort en colère contre Napoléon, et il disait aux autres de se lever et de marcher à la frontière romaine de Ponte-Centino, pour repousser xes armées de l'Empereur; et, dans tous les groupes, on ne parlait que du débarquement ; et tous les vieillards, qui boivent le soleil sur la place Antonine, et à Monie-Ciiorio, agitaient leurs cannes et menaçaient l'Empereur. Sur la porte des boutiques, depuis la Curia tnnocenztana jusqu'à via San-Romoaldo, il y avait des groupes effrayés qui se tournaient du côté de Monte-Pincio, croyant voir arriver les Français. C'est une épouvante générale; les cavaliers pontificaux font des patrouilles, et la milice urbaine va prendre les armes, à midi... Il me semble que Votre Excellence ne croit pas beaucoup à la nouvelle que j'ai l'honneur de lui donner.

— Et pourquoi n'y croirais-je pas? dit le comte en souriant. Ta nouvelle n'est-elle pas impossible?

— Impossible ! c'est le mot.

— Eh bien, tu vois donc que j'y crois. Avec l'Empereur, on n'en connaît pas d'autres. Seulement, tu me permettras d'attendre la confirmation de ta nouvelle pour me réjouir.

En ce moment, le marteau de bronze retentit sur la porte du palais, en réveillant les échos du vestibule

UN AMOUR DANS l'a VENIR. ^

et de? galeries. Piranese tressaillit, et, par un signe, il ordonna à son domestique d'ouvrir.

-— C'est la confinuatiou de ma nouvelle ! dit Luigi en courant à rcscalier.

Piranese, convulsif d'émotion, attendait son avenir de ce coup de marteau.

Il n'attendit pas longtemps. La porte s'ouvrit; Fescalier fut brûlé sous des pas agiles, le corridur fut sillonné par le bruit d'une respiration épuisée; un jeune homme, couvert de poussière et haletant, tomba dans les bras de Piranese.

— Emile! Emile! s'écria le comte; et ensuite il ne sut que pleurer.

Dt'gage d'entre les bras de son ami, Emile jeta sur le parquet une épée de combat.

— J'arrive, dit-il, comme l'ami du Monomotapa dont parle La Fontaine ; je n'ai, moi, ni bourse ni maîtresse à t'offrir; je ne t'apporte que mon épée.

— Emile, dit Piranese en secouant la tête avec tristesse, ce n'est point pour te faire partager un péril que je t'appelle.

— J'entends... tu as des chagrins de ménage, tu es ici en garçon, tu es brouillé avec ta femme?...

— Non... nous nous aimons toujours comme deux amants.

— Tu as perdu ta fortune... Non plus?... Voyons, je grille d'impatience... Tu souffres! quelle est la causé de tes tourments ?

— Emile, je ne la connais pas.

— Un mal d'imagination... tu es jaloux!

^^ — Figure-toi que ma femme m'a exilé ici, et que j'attends son invitation pour rentrer à ma villa.

— Et pourquoi t'a-t-elle exilé ?

-— Ah ! voilà précisément ce que j'ignore.

— C'est étrangement singulier! Comment, tu t'es laisse exiler coiume cela?

— Oui, Emile.

— Comme Ovide, avec un mystère aux trousses et une énigme devant. Vraiment, depuis Ovide, le cas ne s'était pas représenté. Il faut être à Rome pour voir ces choses-là! Et depuis la sentence d'exil, personne n'est venu de la villa Piranese ?

— Personne.

— C'est un défi jeté à l'imagination... A propos, l'Empereur a débarqué en France, tu dois le savoir.

— Vrai? bien vrai? s'écria le comte en joignant les mains.

— Oh î tout ce qu'il y a de plus vrai... Mais nous parlerons de l'Empereur plus tard; parlons de toi maintenant.

— Débarqué en France ?

— Et en route sur Paris... Mais ta n'as pas interrogé ta femme pour connaître?...

— Elle m'a défendu, avec une caresse bien tendre, de l'interroger... Et en route sur Paris !

— Avec six cents hommes!... Ah ! c'est une femme qui assassine avec un baiser!

— Oh ! mon ami, crois bien qu'elle a souffert autant que moi... L'Empereur avec six cents hommes !

^— Pas davantage. L'aigle, a-t-il dit, volera de clocher en clochtr, jusque sur les tours Notre-Dame... Tu dis qu'elle a souffert, ta femme, autant que toi?...

— Plus que moi, peut-être. Si tu la connaissais 1... un ange ! un ange !... et toute l'énergie de l'homme !

— Effectivement, il paraît qu'elle a de l'énergie!... Diable ! exiler son mari !... Mais tu n'as pas quelque soupçon ?

— Aucun.

— La sentence est tombée comme un coup de foudre?

— Comme un coup de foudre.

— Sans un éclair charitable de préparation?

— Oui.

— Gela me passe. Mon cher Pira, tu es patiorU comme saint Alexis sous son escalier, toi ! Uome donne toutes les vertus! iMoi, qui suis Parisien, j'ai drjà perdu patience, en Gini| minutes, avec cette énij^'uie de Damoclès suspendue sur ma tète. Voici le conseil que je te donne : il faut rompre ton bau^ et nous courrons ensemble à ta villa.

— Ob ! impossible ! J'ai juré d'attendre.

— Mon arrivée à Rome te servira de prétexte.

— 11 n'y a pas de prétexte; j'ai promis.

— Pourquoi m'as-tu donc lait venir à iiome?

— Eb ! mon ami, à qui veux-tu que je confie ces étranges cboses, si ce n'est à toi ? As-tu du regret d'être venu pour si peu ?

— Tais-toi, Pipa, tu m'insultes... Ta femme ne connaît pas mon arrivée ?

— Non. Je ne lui ai jamais écrit.

— Bien! Voici une idée, je crois. J'ai laissé ma chaise au coin de via délie Murate; elle est attelée, elle a toute sa poussière et sa sueur de voyage. Moi, je ne suis pas exilé par ta femme : en vingt bonds, je tombe à ta villa; j'entre étourdiment, comme un homme qui ne sait rien; je demande mon ami, les bras ouverts; que diable! on ne me chassera pas! S'il y a quelque mystère d'intérieur à prendre sur le fait, je le saisis au vol. Je parle à ta femme, j'interroge son visage; je fais deux tours d'allée avec ta mère qui ne doit rien ignorer; enfin, j'espionne, j'écoute, je furette, je fais de la diplomatie, et si, ce soir, je ne te rapporte pas le mot de l'énigme, j'aurai au moins la première lettre: c'est beaucoup pour deux hommes intelligents.

Piranese, après avoir réfléchi quelques minutes dans l'attitude de l'hésitation, donna son consentement au projet d'Emile.

— Il me semble^ dit-il, que c'est agir dans les limites

iOO UN AMOUR DANS L'AVENIR.

de mon droit ; c'est une détermination raisonnable.

— Très-raisonnable, mon cher Pira. Peux-tu vivre ainsi plus longtemps? impossible. Ta position n'est pas tenable ; il faut déchirer le nuage et voir clair dans ton horizon. Cela dit, je pars.

— Harassé de fatigue comme tu Tes ! repose-toi, déjeune, reprends des forces...

— Bah! je suis aussi dispos qu'à mon départ de la rue du Helder ; et puis, en bon diplomate, il faut que j'apparaisse à la villa dans toute l'auréole poudreuse d'un voyageur alfamé... A propos, tu ne m'as pas dit un mot de Ce... de mademoiselle Cécilia.

— Oui... Cécilia... elle a été malade... Elle est mieux... beaucoup mieux... Au reste, tu vas la voir.

— Je me mettrai à ses pieds, je me mettrai aux pieds de tout le monde. Tu seras content de moi. Veux-tu m'accompagner jusqu'à ma chaise?

— Non, je suis incrusté dans le palais, et c'est ici que je t'attends. Point d'imprudence surtout, mon bon Emile, entends-tu?

— Compte sur le vertueux machiavélisme de mon amitié. Adieu.

— Adieu, Emile; je vais additionner les moments. Emile courut à sa chaise de poste, et Piranese descendit au jardin pour être plus à l'aise dans ses ennuis.

Cependant la ville était dans une grande agitation, et le retentissement de la place publique arrivait, par dessus les murs du jardin, aux oreilles de Piranese. Luigi sortait et rentrait, apportant, après chaque course, quelque nouvelle de la marche triomphale de l'Empereur. Ce qui n'était le matin qu'une vague rumeur était devenu de l'histoire. On donnait des détails précis, avec tous les caractères de l'authenticité. Luigi, qui avait des intelligences dans la domesticité des grandes maisons, vint annoncer à son maître que le comte de Baufremont, aide de camp de Murât, avait

tlN AMOUR DANS l'AVENIR. 101

été expédié en France, ponr donner l'assurance à l'Empereur de la coopération du roi de Naples, et qu'en traversant Rome, rapidement et incognito, il avait demandé la demeure du comte Piranese à des personnes qui ne la connaissaient pas. Le comte tressaillit et frappa son front. — Ce noble Joachim, dit-il, il ne m'a pas oublié ! il a pensé à moi à l'heure décisive! Et moi! moi! je suis enseveli dans l'ignominie des lâchetés domestiques ! Je suis revêtu de la robe de brocart comme l'esclave favori d'un satrape! C'est pour moi que Métastase a écrit ces deux vers dans son Achille d Scyros :

M'avilisce in queste spoglie Il poter di due pupille,

Etje n'ose ajouter:

Ma io lo so che souo Achillâ £ mi sento Achille in sen!

Oh ! que dira-t-on à la cour de Naples, dans cet Olympe de héros, lorsqu'on saura que le comte Piranese a laissé passer la terrible guerre qui va venir, en faisant un roman bourgeois entre deux femmes!... Oh! mon Dieu! ma tête brûle!... Qui me donnera, là-haut, une inspiration? De quel côté faut-il courir? Il rappela Luigi.

— Luigi, cours au palais de Felice Mattei, et demande, avec la plus grande précaution, si le comte de Bauf remont ne s'est pas arrêté ch^z lui.

— J'ai eu l'honneur de dire à Votre Excellence que M. de Baufremont a traversé le Corso comme un éclair; le cocher de la marquise de Velietri l'a vu passer à Ponte-Mole. Nous connaissons tous M. de Baufremont.

— C'est bien; ne sors pas, puisque c'est inutile... Laissez-moi seul.

Piranese, immobile sur la terrasse de son Jardin, prêtait l'oreille au tressaillement de la ville, à la chute du jour : il semblait que Rome saluait déjà son jeune roi, fils de son grand Empereur. Le miracle du débarquement de Napoléon étonnait la cité des miracles; jamais le sol italien ne fut si profondémeu* ébranlé sous les populations émues, depuis le jour qui jeta sur les places publiques de la Péninsule cette nouvelle : Un monde a été découvert par Colomb le Génois!

Il était nuit close quand Emile Dutretz arriva de son expédition à la villa. Les deux amis se rencontrèrent sur Pescalier. Ils étaient tous deux pâles et défaits : Piranese interrogeait par son silence; Emile, ému et embarrassé, cherchait une tournure d'introduction. Ils s'assirent dans un corridor, et ce fut un long soupir qui servit de préambule à cette phrase d'Emile.

— Nous avions une énigme à deviner ce matin, n'est-ce pas?

— Oui, dit Giampolo d'une voix éteinte.

— Eh bien 1 ce soir nous en avons deux. Sommesnous seuls?

— Seuls.

— Voici le bulletin de campagne : En arrivant à la villa, j'ai laissé ma chaise à la grille, pour ne pas faire sensation, et ne pas donner le temps aux gens de la maison d'organiser un plan de défense. J'ai pris le sentier à droite, le sentier qui mène aux grands arbres, pour ne pas être découvert sur l'allée nue du château. J'ai marché, dans la nuit des pins et des cyprès, jusqu'au quinconce des bais d'été, où le gazon est aujourd'hui très-haut et atteste qu'on n'a pas dansé depuis longtemps. Avançant ainsi, me faisant toujours éclipser par un arbre, j'ai aperçu, dans les ténèbres éiyséennes du bosquet, deux dames assises

sur une l)ân([nette : elles m'avaient vu, il m'était inipossiljle de reculer. « C'est madame la marquisii riraiiese, me suis-je dit, et madame la comtesse : ta Uière et ta femme. En avant donc. » — Parole d'honneur; j'étais troublé; je frissonnais de peur. Un terrible moiuent! Je faisais des pas d'un ponce, afin de me préparer à l'abordage, et je marchai droit à ta mère, comme à la moins redoutable. A mon approche, ces dames ne se sont pas levées. Je me suis incliné de toute la profondeur possible, et j'ai dit à ta mère, avec un ton d'assurance artificielle : — J'ai l'honneur de saluer mesdames Piranese; je crois que je n'ai pas le bonheur d'être reconnu dans la villa de mon ami. Ta mère m'a regardé fixement, et m'a dit : — Ah ! c'est M. Emile Dutretz! et elle a paru embarrassée, et a balbutié quelques mots que je n'ai pas compris. Alors, je me suis raidi sur mes jambes, et j'ai ajouté : — Je n'ai pas vu mon ami Piranese depuis qu'il a épousé la belle comtesse Rosa Balma; et en disant cela, je me détournai de ta mère et je m'inclinai devant l'autre dame. Comme je me relevai, j'ai senti le pied de ta mère sur mon pied; et j'ai vu sur le visage de l'autre une pâleur épouvantable, et des yeux égarés. — Que dites- vous là. Monsieur! a-t-elle dit d'une voix étouôee; le comte Piranese a épousé... Et ta mère lui a coupé la voix.

INIon chapeau est tombé de mes mains.

J'ai jeté rapidement un coup d'oeil sur ta mère; ta mère se penchait en arrière, me regardait avec des yeux enflammés, et croisait ses lèvres avec son doigt, comme la déesse Muta. Juge de mes perplexités, mou cber Pira. Conçois-tu mon embarras devant ces énigmes en action? J'aurais donné mille louis pour être une des statues de marbre qui riaient autour de nous. Après un long voyage, une longue insomnie, une diète forcée, il y a du vide et de la folie dans notre

cerveau; j'ai cru que je faisais un songe, et que je me promenais dans les Champs Élyséens, où les femmes nous regardent de travers, selon Virgile.

— Mais quel étrange récit me fais-tu là? s'écria Piranese, les bras levés et raidis par dessus sa tête.

— Laisse-moi achever, mon cher Pira... Mes regards étaient attachés sur ta mère, et j'attendais qu'elle parlât : — Monsieur, m'a-t-elle dit tout bas et à l'écart, Giampolo, mon fils, votre ami intime, serait bien étonné s'il savait que vous n'avez pas reconnu , dans Mademoiselle, la fille de madame Piranese ; il est vrai que, depuis son heureux rétablissement, mademoiselle Gécilia n'a fait que croître et embellir ; elle continue sa mère...

Un cri sourd roula dans ma poitrine, et j'arrêtai violemment son explosion sur mes lèvres. Pendant que ta mère me parlait, je regardais celle que j'avais prise, dans l'ombre épaisse des arbres, pour ta femme. Oh ! qui ne se serait trompé comme moi ! Non, jamais la Vénus de la villa d'Adrien n'excita plus d'admiration dans le cœur d'un artiste, le jour qu'elle sortit des fouilles, après quinze siècles d'inhumation. Moi, j'étais devant elJe, muet, l'œil fixe, convulsif, échevelé, comme le saint Jean-Baptiste de la vierge de Foligno. Elle, Gécilia, cette blonde enfant du Monte-Pincio, se révélait subitement à moi dans tous les enchantements de la femme, dans toutes les grâces savoureuses de ses quinze ans. Mais quel prestige infernal ou divin est donc attaché au front d'une jeune femme ! Moi, qui n'ai pas tremblé sur le tremblement de terre de la Moskowa, je sentais mes jambes défaillir et mon cœur battre, dans cette scène pleine de mystère, de confusion, d'ombres, de lumière, d'éblouissemeuts. Rien de ce qui m'entourait n'appartenait à la vie réelle; nous parlions, nous nous taisions, nous nous regardions avec effroi, sans nous comprendre, comme dans les

UN AMOUR DANS l'a VENIR. 405

mauvais rêves; et, à chaque instant, j'oubliais Viuconcevable étrangeté de celte situation pour m'abandonner à la contemplation de Cccilia, dont le visage illuminait le bosquet sombre, comme une étoile vivante; et j'éprouvais le besoin de lui dire, comme l'amant du Temple de Guide: « 0 femme, laisse tomber tes voiles, et demande des autels! » Tout à coup, Cécilia s'est levée, la figure voilée par ses mains, la démarche chancelante, et j'ai entendu des sanglots qui sortaient de sa poitrine. Mes yeux la suivaient avec inquiétude, lorsque ta mère s'est levée aussi, et m'a dit en secouant la tête : — Ah! Monsieur, qu'êtesvous venu faire ici... — Madame, me suis -je écrié, pardonnez-moi ! Ta mère ne m'a rien répondu; elle a couru à Cécilia, elle a jeté son bras droit autour de sa taille, elle s'est penchée à son oreille, comme pour lui adresser des paroles de consolation. Elles n'ont été visibles qu'un instant; elles se sont perdues dans les grands massifs d'arbres, vers l'Anio. Que pouvaisje faire alors? J'ai marché droit à la maison, pour saluer ta femme, et obtenir d'elle quelques explications, à la suite d'un entretien adroitement engagé. — Madame la comtesse ne reçoit personne, m'a dit un domestique dans le vestibule, et il m'a tourné le dos. J'ai tait cinq ousix tours sur moi-même, comme si une main invisible m'avait fait pirouetter ; et n'imaginant rien pour continuer mes explorations dans ce chaos ourdi par trois femmes, je suis remonté en voiture, pour te rejoindre, et mettre mes efforts de pensée en commun avec les tiens, afin d'arriver aune solution. Emile avait parlé avec tant de feu, qu'il n'avait pas suivi la gradation de teintes qui s'opérait sur le visage de Piranese; à la fin du récit, la figure du jeune Romain était sombre comme le masque tragique du Désespoir. Un long silence suivit cette scène. Emile se promenait dans la galerie, les bras croisés, la tête

inclinée; son ami, toujours assis, soutenait son front avec SOS deux mains, et appelait toute sa raison pour combattre la tempête qui s'élevait dans son sein; car un coin du voile se levait, pour lui seul, sur les mystères de la villa; le récit d'Emile lui donnai^ l'explication de la conduite de sa femme, et cette explication, la seule qui fut admissible et qui répondit à tout, était affreuse; elle brisait le cœur : il était donc aimé! aimé innocemment de cette jeune Cécilia, aujourd'hui plus belle que jamais par un miracle de la nature et une intention cruelle du destin; et c'était sa femme qui avait reçu l'épouvantable confidence ! et elle avait cacbé à sa fille ( qui le soupçonnait peutêtre ) quel lien sacré l'unissait au comte Piranese ! et l'arrivée étourdie d'Emile avait, en quelques mots, tout appris à l'infortunée Cécilia ! Oh ! la tète d'un homme n'était pas assez forte pour soutenir le poids d'une pareille révélation! Piranese, anéanti, n'entendait pas la voix de Luigi qui accourait vers son maître, ne sentait pas la main d'Emile qui s'efforçait de l'arracher à sa rêverie. Enfin, il ouvrit les yeux et leva la tête, comme s'il reprenait ses sens après un évanouissement, et regarda Luigi, en lui faisant signe de parler.

— Le seigneur Felice Mattei demande si Votre Excellence peut le recevoir? dit Luigi.

— Felice Mattei!... Ah!... il est fort tard pour recevoir... Que me veut Felice Mattei, à cette heure?

— C'est, dit-il, pour une affaire de la plus haute importance.

— Fais monter... On ne peut pas éconduire Fehce Mattei... Emile, reste avec moi; l'importun nous quittera plus tôt. . . Je suis brisé ! . . . ô mon Dieu !

Felice Mattei, que nous avons connu au commencement de cette histoire, fut introduit dans la galerie où étaient les deux jeunes gens, Piranese reprit ses

V^ AMOrR DANS L'AVENII\. 107

manioros aisrcs et jiUMnos d'élégance pour le irccvoir. Mattci parut d'abord einl)arrassé de la présence d'l<:niili»; mais Piran«^se lui dit. : — Ce n'est point un étranger, c'est mon seul et intime ami ; vous jjouvez parler sans contrainte devant lui : c'est un autre mni-uieme. Je n'ai point de secrets pour lui.

Les trois acteurs de cette scène s'assirent, et Felice Mattei parla ainsi :

— J'étais à Na])les, depuis fort longtemps, faisant mon service auprès du roi, lorsque, ces jours derniers, je reçus de madame la comtesse Piranese une lettre portant invitation de me rendre auprès d'elle, à sa villa de Tibur. Vous connaissez mon dévouement pour cette noble femme; son second mariage, quoique contracté à mon insu, n'a pas altéré l'affection que je portais à la veuve de mon ami , l'héroïque Balma. Aussi, à son premier appel, je me suis rendu auprès d'elle. Nous avons passé quelques jours ensemble, nous entretenant de choses assez indifférentes; elle l>araissait obsédée d'un violent chagrin, elle me disait (ju'en l'absence de son mari elle avait songé k moi, son ancien tuteur, pour puiser dans la conversation d'un homme un jieu de cette, force morale dont elle avait besoin. Je me dispenserai donc de vous répéter ici toutes les paroles échangées entre nous pendant ces journées oisives. J'arrive à l'essentiel. Ce soir, comme nous nous promenions sur le bord de l'Anio, elle aperçut sa lille Cécilia, solitairement assise sous un arbre, et dans une sombre attitude de méditation. Madame la comtesse Piranese poussa un long soupir, et me dit :

— Ma pauvre fille a pris dans les rêves et les ennuis de sa dernière maladie des idées romanesques et un caractère sombre qui m'affligent. Le médecin m'a dit : — 11 y a deux remèdes à cela, le mariage et les voyages. Certes, il m'en coûterait de me séparer de

ma fille, et pourtant je donnerais toute ma fortune à rhomme qui épouserait Cécilia,et qui voyagerait trois ou quatre ans avec elle.

— Trois ou quatre ans! ai-je dit; vous consentiriez...

Elle m'a interrompu vivement.

— Oui, Mattei, m'a -t- elle dit, je consens à tout pour le bonheur de ma fille. Écoutez, puisque les mariages de convenance sont à la mode, ne pourrions-nous pas en arranger un, ici, en causant?

— Voyons, Madame.

— Votre neveu, Giuseppe Mattei, est un jeune et noble seigneur auquel il ne manque rien qu'une fortune. Si quatre cent mille écus de dot et la main d'une demoiselle comme Cécilia peuvent...

— Pardon, Monsieur, dit le comte Piranese en interrompant Mattei, pardon, si je vous arrête... c'est que nous étouffons dans cette galerie... exposée au midi... nous sommes aux premiers jours du printemps... La chaleur se fait sentir... Voulez-vous que nous descendions au jardin?

— Oui, descendons au jardin, dit Mattei.

Piranese tremblait de fièvre, son visage était horrible à voir; heureusement, la nuit protégeait son affreuse émotion.

Au jardin, Mattei continua son récit :

— Au reste, ajouta madame Piranese, en donnant ma fille et une fortune à votre neveu, je ne ferais que seconder les intentions du père de Cécilia, de mon premier mari; vous savez qu'il désirait tout ce qui pouvait resserrer l'union entre votre maison et la sienne.

— Oh! Madame, me suis-je écrié avec un accent qui partait du cœur, quel noble seigneur italien ne serait fier et heureux d'une pareille alliance ! Votre fille est déjà un si rare trésor, que les yeux duu

UN AMorn PANS l'avenir. 100

fiancé se ferment snr la fortune olferte avec elle. Mou neveu est à Naples; il est enroie à l'âge où le cœur est libre : il a vingt ans. Je réponds de lui; et, j)uisiiue vous demandez que voire lille voyage, je mets mon expérience au service des jeunes époux, et je voyagerai avec eux.

— Et moi je réponds de Cécilia, m'a dit votre, femme en me serrant les mains avec émotion ; je réponds d'elle, il n'est pas au monde de tille plus soumise... AU! si vous saviez!... Maintenant, Mattei, il me reste un devoir à remplir. Mon mari est retenu à Rome pour des affaires : il faut que vous fassiez une démarche pour la forme; pour la forme, entendezvous? Il faut que vous lui demandiez son consentement, qu'il ne refusera pas, à coup sûr. Allez, de ce pas, au palais Piranese, et rapportez-moi promptement sa réponse; je vous attends. — Comte Piranese, voilà ce qui m'amène si tard dans votre palais.

Piranese garda le silence; il était bouleversé; sa tète ne paraissait plus appartenir à son corps, il était décapité moralement; il avait oublié son mariage; le seul objet qui apparût dans son imagination, c'était Cécilia, la plus belle des vierges, la fenmie autrefois tant aimée, lorsqu'elle était une enfant, et qui, sur un seul mot de lui, allait enchanter l'existence d'un autre homme, et vivre dans ses bras. 11 y avait, dans cette pensée, un poison à tuer sur place, un coup de foudre à briser un front d'airain. Le voile de la nuit et des arbres dérobait à Mattei la convulsive agitation du jeune Romain.

— Cela vous donne à réfléchir, n'est-ce pas? dit Mattei. il y a donc quelque obstacle in)prévu?

— Mattei, dit Piranese les larmes aux yeux, Maltei, je vous remercie; vous êtes un digne ami.

— Ainsi, je puis repartir pour la villa, et annoncer...

410 UN AMOUR DANS l'aVENIB.

— Attendez, Mattei... attendez... encore un instant...

— C'est que je ne vous ai pas dit, comte Piranese...

— Ah!... eh bien, achevez... dites tout.

— J'ai reçu ce matin de Naples un édit de grâce pour vos quinze jours d'arrêt an château de l'CEuf. Vous vous rappelez celte punition que vous avez esquivée... Et le même pli royal contient un hrevet d'aide de camp, qui vous attache à la personne de Joachim Murât. J'ai déjà montré cela à madame la comtesse Piranese... Vous voyez donc bien, Mattei, m'a-t-elle dit, qu'il faut que ce mariage se fasse promptement : voilà la guerre allumée par le débarquement de Napoléon; mon mari partira pour l'armée... Qui connaît la durée de la guerre qui va souvrir? Au moins, ma fille aura un protecteur. C'est un mariage de nécessité... — Comte Piranese, voilà le pli du roi Murât.

Piranese prit le précieux papier, et le baisa respectueusement.

— Vous voyez bien, seigneur Mattei, dit-il, que tout m'ai'rive à la fois... Les affaires politiques, les affaires de famille se croisent dans mon cerveau... vraiment, je suis obsédé par la circonstance... C'est passer du calme à la tempête, sans transition... Ma tète brûle...

— Parlez-moi franchement, comte Piranese. Auriez-vous quelque grave motif de vous opposer au mariage projeté !

— Oui, seigneur Mattei.

Mattei recula d'étonnement.

— Oui, dites-vous, comte Piranese?

— Sans doute... J'ai un grave motif.

— Vous verriez avec peine une alliance avec ma famille?

UN AMOUR DANS l'a VENIR. 111

— Oh! non, certaiQeiiieiit, seigneur Mattei.

— Kh bien?

— Eh bien !... co niaiiai^v, uc peut se faire.

— C'est votre dernier mot?

— Oui.

Piranese se promenait à grands pas au travers d'une allée, comme s'il eût attendu qu'un expédient jaillit de l'excitation de son corps. Tout à coup il s'arrêta, leva les yeui au ciel, marcha droit à Mattei et lui dit :

— Seigneur Mattei, l'obstacle le voici. Emile Dutrelz, mon intime ami, qui nous écoute en silence, mais non pas sans émotion, est arrivé ce matin de Paris pour demander en mariage Cécilia, qu'il connaît depuis longtemps et de laquelle, peut-être, il est aimé. Aujourd'hui, Emile s'est rendu à ma villa, pour déclarer ses intentions à madame Piranese, ma femme; il n'a pas été reçu; il sera ri çu demain probablement, et j'espère que tout se terminera. Vous voyez, seigneur Mattei, qu'il m'est impossible de favoriser votre neveu au préjudice de mon ami.

— Je vais donc rapporter cette réponse à madame Piranesse.

— Certainement.

— Au reste, en l'état où se trouvent les choses, il n'y a rien de désespérant pour personne de ma famille : à peine les négociations, sont entamées, et le plus intéressé dans l'affaire n'est encore instruit de rien. Nous verrons maintenant de quel côté penchera la prédilection de madame Piranese; car, en pareille occasion, l'avis d'une mère n'est pas à dédaigner.

— Dieu me préserve, seigneur Mattei, de faire obstacle, moi, à la volonté d'une mère! Seulement, je vous ferai remarquer que, ce matin, madame Piranese n'avait pas de choix à faire, point de préférence à accorder, et que, demain, votre neveu aura un con-

il2 UN AMOUR DANS L'AVENIR.

current digne de quelque considération aux yeux d'une mère. Emile Dutvetz aime Cécilia depuis trois ans : je ne veux pas faire son éloge devant lui; je me contenterai de dire qu'il est militaire français, que son nom a été cité dans les bulletins de Napoléon ; qu'il peut s'élever, par son courage, aux grades les plus éminents dans la guerre prochaine. Vous savez aussi bien que moi, seigneur Mattei, combien madame Piranese apprécie ces qualités, combien son âme virile se passionne pour la gloire militaire! Si la mère de Cécilia avait pu se façonner un gendre à sa fantaisie, elle l'aurait fait à l'image d'Emile, mon ami. Maintenant, nous attendons votre neveu.

Felice Mattei, piqué au vif, ne répondit rien ; il salua froidement les deux jeunes gens, et sortit d'un pas résolu.

Dès que la porte se fut refermée sur Mattei, Emile, qui s'était contenu avec peine, sauta au cou de son ami, en s'écriant :

— Bravo! bravo! Voilà une inspiration! voilà comme il fallait se débarrasser de cette race des Mattei !

— Emile, dit Giampolo, tu le vois, j'ai voulu gagner du temps; tu me pardonneras ce subterfuge. J'abhorre les Mattei, moi! j'abhorre les neveux de vingt ans. Nous nous tirerons d'embarras comme nous le pourrons.

— Que dis-tu donc,' mon cher Pira? j'accepte mon rôle jusqu'au bout; parole d'honneur! foi de soldat français! j'épouse Cécilia.

Ce fut le dernier coup de foudre qui tomba ce jourlà sur le fi'ont de Piranese. Au comble de sa joie, Emile ne remarqua pas le mouvement de stupéfaction et la teinte de terreur qui coururent sur le visage de son ami.

— Oh! je l'épouse! c'est décidé. Ton consentement, je l'ai; demain je m'habille de toutes mes séductions.

UN AMOUR DANS î/AVEXin. 113

et je cours, avec mes épaiileUes et ma croix d'honneur, me jeter aux pieds de luadauie iMrauese. C'est que le terraiu brûle sous nos pieds; il faut précipiter les événements, comme au dernier acte d'une tragédie; il faut faire marcher de front l'amour, le mariage, le contrat, la guerre. Napoléon, Joachim Murât, Felice Mattei et l'anéantissement de son neveu. J'épouse Cécilia demain ou après-demain au plus tard; avec des flots d'argent nous aplanirons tous les obstacles à l'état civil de l'Église romaine. Oh! que je t'embrasse encore, mon cher Pira, pour ton inspiration! Avoue que tu ne t'attendais pas à me voir prendre la chose au sérieux. Je suis ainsi fait, moi. Mon pauvre ami, cette journée t'a démoralisé, je le vois. Tu meurs de fatigue et de sommeil. Tiens, séparons-nous; il est trop tard; demain nous aurons une journée fraîche et pleine. Ton Luigi rôde là-bas, un flambeau à la main, il va me conduire à ma chambre; j'ai bien besoin de repos, moi aussi. Bonne nuit, Pira; ta main dans ma main; adieu. Demain, le premier debout réveillera l'autre. Adieu.

Piranesse recul l'adieu de son ami avec une indifférence stupide. Pendant cette journée, il s'était gal- Tanisé tant de fois, pour répondre en homme à de terribles exigences de situation, qu'il ne lui resta plus, cette fois, assez de force pour supporter une dernière crise; immobile et silencieux, il suivit d'un regard hébété le fougueux Emile, qui s'élança vers l'escalier et disparut.

La nuit était tiède et parfumée des exhalaisons du printemps; les fontaines du jardin pleuraient, dans la mousse et les coquillages, avec cette harmonie dolente qui conseille le sommeil. Piranese se laissa tomber sur un lit de gazon opaque, et aux premières lueurs de l'aube, n'ayant plus d'énergie dans le cerveau et dans le corps, il s'endormit.

iU

Midi sonnait à la tour du Campidoglio lorsque Piranese se réveilla. En face de- lui^ son domestique s'était assis et attendait.

— Luigi, lui dit-il, va voir si Emile est levé.

— Il était debout à six heures; à sept, il est sorti.

— Et il n'est pas rentré ?

— Non, monsieur le comte.

— Voilà qui est fort singulier.

— J'ai passé toute la matinée sur la porte du palais, à causer avec les domestiques du voisinage, et je n'ai vu rentrer personne. Votre Seigneurie peut se fier à moi.

— Il n'est pas rentré... c'est étomiant !

— Je pense que M. Emile est allé à Buon Governo, pour se mettre en règle; il y a loin d'ici à Piazza Madama.

— Oh î non... non... je ne crois pas... Ceci devient inquiétant.

— Il est allé prendre ses lettres...

— Encore moins ; il faut dix minutes pour courir à Piazza Anionina, et en revenir.

— Une autre idée... Il cause politique avec quelque ancienne connaissance... C'est que cela chauffe à rheure qu'il est. L'Empereur est entré à Grenoble, où il a été reçu avec enthousiasme ; de Grenoble, il a marché sur Lyon; il a passé trois jours à Lyon, et s'est mis en route pour Paris. Croiriez-vous, monsieur le comte, qu'on n'a pas brûlé une amorce sur tout le chemin! Partout l'Empereur ne rencontre que des populations amies; c'est un triomphe continuel! II faut voir comme on lui répond chez nous : on dit que le roi de Naples va se mettre à la tête de son armée, pour soutenir la cause de son beau-frère; il y

VS AMOUR PANS L'a VENIR. \\^

en a mrmo qui disnnt que, Joachiin Murât est sur lo point (l'envahir la Toscane. Enfin, tout le monde fait sa nouvelle. Ce qu'on rapporte do pins certain, c'est la inan lie de l'Empereur : on assure qu'à cette heure, il est à Paris.

— Et moi, je suis encore à Rome ! s'écria Piranese en se frappant au front. Oh! cette position est intolérable; il faut en sortir à tout prix!... Et je n'ai pas même écrit une lettre de reconnaissance au roi... à ce bon Joachim ! une seule lettre!... Une minute de retard de plus serait un crime... Luigi, attends-moi ici ; je vais Renvoyer à franc étrier au palais ou à la tente du roi de Naples; tu te feras indiquer le chemin qu'il a pris, et tu lui remettras une lettre.

— Je vais commander un cheval de poste.

— Deux chenaux; il te faut un piqueur pour courir en avant; ne ménage pas les pourboires.

— Je prie Votre Seigneurie de songer à moi, si le roi de Naples demande un bon soldat de plus.

— Très-bien, Luigi.

— C'est que je rappellerai à Votre Seigneurie qu'elle m'avait oublié, pour sa campagne de ^loscou.

— Cette fois, je ne t'oublierai pas; sois tranquille.

— Je cours exécuter les ordres de mon seigneur et maître.

Piranese ouvrit la porte de son atelier, attenante au jardin ; là était aussi le cabinet de travail. Depuis bien longtemps cette partie du palais n'avait reçu la visite du maître. Les joies et les douleurs de la villa del'Anio avaient distrait le jeune Romain de ses passions d'artiste. Tout se ressentait de ce long abandon. Lu désordre triste régnait devant les statues, les biocs ébauchés, les maquettes, les pupitres, les bureaux, les bibliothèques : c'était un chaos à ne plus se reconnaître : Là, chaque objet rappelait à Piranese l'époque tranquille de sa vie^ où il ressentait au fond de lame

116 ra A^rouR DANS l'avenir.

quelque chose de calme et de serein qui, dans un passé lointain, ressemble à ce qu'on appelle le bonheur, et qui n'est simplement que l'absence d une passion ou d'une infortune.

Le noble artiste fut ému aux larmes en retrouvant, parmi les bustes païens, ouvrages classiques de son adolescence, la statue inachevée de sainte Cécile, cette image divine pour laquelle il avait cherché un modèle terrestre digne de l'habitante du ciel.

— Oh ! c'est maintenant, se dit-il à lui-même, que je ferais mon œuvre en artiste inspiré, si la jeune vierge de TAnio consentait à poser devant moi !

Et Piranese poussa un soupir qui, répété par l'écho de l'atelier solitaire,, ressemblait à une plainte de la statue adorée.

Piranese n'avait respiré qu'un instant l'air de ce réduit plein de quiétude, et il était revenu, à son insu, aux premières impressions de sa vie, par l'influence des objets extérieurs qui réveillaient en lui tant de périlleux souvenirs.

Il songeait à cette radieuse Gécilia, l'enfant de ses radieuses amours; à cette fleur vivante qu'aucune lèvre profane n'avait souillée; à cet auge de la terre, qui avait passé par le sépulcre pour arriver à une merveilleuse transfiguration; qui avait échangé le suaire contre la robe éclatante de l'épouse, le rameau de cyprès contre le lis royal. Bien plus, le hasard tourna les yeux de l'artiste sur des ébauches de peinture qui gisaient dans une poussière de marbre, et ses doigts, en effeuillant avec nonchalance cet album de feuilles éparses, se crispèrent, convulsifs, sur le portrait de la Cécilia de quinze ans.

— Non, dit-il, l'avenir n'a pas menti au passé ! Mon amour avait deviné la femme dans la jeune fille!... Et cet ange de mon espoir, en qui j'avais placé toutes mes complaisances, cette vierge exquise serait jetée

UN AMOUR PANS l'avenir. H7

aux hrns du premier Mattei venu!... Mi c'est moi qui la livrerais à la brutalité légitime d'un mariage improvisé! Oh! que plutôt les poutres de mon palais s'écroulent sur mon front! « (Jiie foraient de plus cruel « les ennemis dans une ville prise d'assaut!... » connue dit le poète romain.

Le jeune homme tenait à deux mains le portrait de Cécilia, et lui donnait des sourires mélancoliques. — Non, non! dit-il dune voix sourde et tremblante, non, tu ne seras pas à un iMattei! tu ne seras à personne, tant que je vivrai... à personne!... Puisque la Fatalité, cette divinité de Rome, l'a voulu ainsi, tu iras sur la montagne, comme la ûlle de Jcphté, mais tu n'en descendras pas pour te suspendre aux lèvres d'un époux, quel qu'il soit; je mets ta virginité sous Tégide de mon bras et de mon épée, ô sœur angéiique des séraphins!

Et il colla ses lèvres sur l'image froide; et, la laissant tomber, il se couvrit le visage de ses mains, rougissant de lui-même comme s'il eût commis un adultère incestueux.

Sourd aux bruits extérieurs, il ne vit pas la porte qui s'ouvrait devant Emile... L'embrassement de son ami le fit tressaillir.

— Où diable as-tu passé ce matin? s'écria le jeune Français avec son étourderie habituelle. Je me suis réveillé, à six heures, dans un palais désert. Luigi, qui causait politique dans la rue, m'a dit que tu étais probablement occupé, en ville, à courir après les nouvelles.

— Moi, j'ai sellé un de tes chevaux, et j'ai couru à Tibur pour avancer les affaires...

— Tu viens de la villa? dit Piranese tremblant.

— Oui, dit Emile en serrant les mains de son ami; je suis parti, ce matin, le meilleur de tes amis; je reviens avec le titre et le cœur de ton fils.

118 rN" Aîrorn daîjs l'avexir.

— Que di?-tn, Kniile ! s'écria Piranese; et il s'assit défaillant sur le rebord d'un socle de bois.

— Je savais, mon cher Pira, que cette nouvelle allait te foudroyer de joie; mais je t'ai cru assez fort pour m'épargne? les ménagements d'un préambule. J'épouse Gécilia dans huit jours. Oh! ma poitrine se gonfle de bonheur l Enfin, j'aurai une femme!... et quelle femme!...

Piranese soutint son front avec ses mains, et ne répondit pas.

— Je me mets à ta place, poursuivit Emile; je me figure mes transports si tu épousais ma fille ; si tu recevais ainsi, dans un jour, les deux noms les plus saints qui soient dans la nature. Oh! recevoir une femme des mains de son meilleur ami! Je conçois ton saisissement... Allons, Pira, regarde-moi donc en face.

Et comme il faisait un pas vers Piranese, il aperçut le portrait de Gécilia sur le parquet.

— Ah ! je le reconnais ! je le reconnais! s'écria-t-il; tu as fait ce portrait il y a bien longtemps, lorsque lu me cachais ton amour pour la mère, par dévouement d'amitié ; car tu croyais que j'étais fou de la comtesse Rosa... 0 mon ami, tes prévisions sur la beauté de Gécilia ont été en défaut! ce portrait est un mensonge au crayon; c'est l'ombre de ce soleil qui luit à Tibur.

Un éclat de sanglots que Piranese ne put comprimer fît reculer Emile de stupéfaction.

— Ah! mon Dieu ! dit-il, les mains jointes, qu'astu donc, Piranese? Si ce sont des pleurs de joie que tu verses, ils me contristent comme des larmes de douleur... Parle, parle-moi, mon ami.

Et il s'approcha de Giampolo, et saisit ses mains vi- Teraent, pour les détacher du front qu'elles voilaient.

Piranese céda, par lassitude, à cette violence de l'amitié, 11 découvrit son visage, et laissa voir une pâleur

dp ciro sur des joues si IloniK'es par des pleurs. Sa poitriue lialetuit comme après une course au vol, de la base au somuiet d'un^ montni^ne; il y avait, dans ce noble seiu, le volcnii d'une ]»ass:on qui fendait l'cpiderme pour s'ouvrir un cratère ; ses yeux fixes l'pouvantaieut Emile, comme des yeux vivants sous le front d'un cadavre galvanisé. Les mains des deux amis se serrèrent dans un double élan spontané, les deux bouches mêlèrent leur souffle. Un frémissement convulsif de Piranese annonça qu'un suprême effort se faisait en lui pour une terrible révélation ; il essaya ses lèvres aux premières syllabes de la confidence; puis, au moment de parler, il recula devant la chose résolue, et transforma son discours.

— tmile, dit-il avec un accent plein de mélancolie, Emile, mon bon ami, te rappelles-tu les paroles que tu m'as apportées, un jour, dans les ruines du cirque d'Antonin? A cette époque, tu prenais souci de la gloire et de l'honneur de ton ami; tu trouvas dans ton esprit des formes de reproche, couvertes d'un voile amical, pour m'exciter à courir auprès de J oachini Murât; et tu m'aurais renié peut-être, si je me fusse lâchement enseveli vivant sous les dentelles d'une femme... tu t'en souviens?

Emile fit un signe de tète affirmatif.

— Comment veux-tu donc quaujourd'hui je puisse te voir, sans être ému aux larmes, te voir, toi Emile, quand la patrie aiguise son épée, déserter à l'ennemi, c'est-à-dire à la volupté déshonorante; oublier les devoirs de soldat, fermer l'oreille à ce grand cri de guerre impérial qui s'élève du golfe Juan? Et moi aussi, j'ai une femme charmante ; j'ai une existence d'or, et tu me vois tout absorbé par les préparalifs d'un départ qui sera peut-être sans retour ! Quelle douleur si j'étais obligé de laisser mon compagnon d'armes sur son lit de roses, quand je vais dormir sous la tente! Ohl

4^0 t"N AMOUR DANS L AVENIR.

mon émotion t'en dira plus qu'un long discours, Emile...

Piranese détourna la tête; il était honteux de ce subterfuge; il lui semblait que son visage n'était pas en harmonie d'expression et de pensée avec ses paroles, et que son abattement, son désespoir, ses larmes, attestant une blessure trop profonde, allaient le trahir aux yeux de son ami qui ne pourrait concilier la légèreté de la faute avec la solennité de l'accusation. Il avait trop présumé de la sagacité d'Emile; l'étourdi jeune homme ajouta foi à la sincérité de ces reproches : l'amitié souvent est aveugle et confiante comme l'amour.

— Mon cher Pira, dit-il avec calme et en souriant, il est des circonstances, rares fort heureusement, où je m'aperçois que nous appartenons, toi et moi, à deux nations différentes. Chez nous, on ne traite pas si gravement la guerre : nous ferions l'amour entre deux batteries allumées; nous signerions on contrat de mariage sur l'affût d'un canon ! Ne sais-tu pas que notre brave général Joubert se maria dans une maison de la Chaussée-d'Anlin, à Paris, partit le lendemain de ses noces, en habit de bal, et se fit tuer, quelques jours après, à la bataille de Novi, au premier quartier de sa lune de miel?

— Que veut dire cela? dit Giampolo d'un air consterné.

— Cela veut dire, mon cher Pira, que j'épouse, et que je pars, et que je me soucie d'une balle ou d'un boulet autrichiens comme d'une bulle de savon. Si tu ne m'avais pas coupé la parole un peu brusquement, tu saurais déjà que je viens de signifier absolument la même chose à Felice Mattei. Il me faisait des objections, il prétendait qu'il me serait impossible de sortir d'Italie et de rejoindre la grande armée : a Seigneur IVlaUei, lui ai-je répondu, vous n'êtes pas fort en stratégie. La grande armée est partout. Joachim Murât est

UN AMOl'R DANS i/AVENIR. i2l

à quelques lieues d'ici; si je ne puis atteindre l'Enil)ereur des Français, je me replierai sur le roi de Naplcs : c'est toujours le môme drapeau. » Et mon Miitlei m'a salué avec une politesse maligne, et il a disjiaru. Je t'aurais conté tout cela, mon cher camarade, mais tu m'as jeté dans les divagations; tu me fais commencer mon récit par la fin : maintenant tout est interverti. Je devais te dire, pour mon début, que la comtesse Piranese, ta femme, m'a reçu avec enthousiasme ; parole d'honneur ! c'est le mot. Elle avait déjà connu tes intentions et les miennes de la bouche de Felice Mattei. Ainsi ma demande en mariage n'a pas eu besoin d'être formulée. Quelle économie de protocoles ! o Monsieur, m'a dit ta charmante femme avec sa grâce romaine; Monsieur, vous avez fait un véritable trait de chevalier français : vous venez de Paris pour me demander ma fille, à travers tous ces bruits de guerre; je me félicite de n'avoir pris aucun engagement sérieux pour Cécilia. Vous savez que j'aime les Français. Mon désir a toujours été d'avoir un Français pour gendre : soyez donc le bienvenu. Monsieur. » A ces paroles j'ai sauté de joie, comme un enfant... Que regardes-tu donc dans le jardin?... Tu es distrait, mon ami.

— C'est que j'ai envoyé Luigi en ville... et il n'est pas de retour... Cela m'inquiète.

— Veux-tu me laisser continuer?

— Oui... oui... continue... Je vais voir si Luigi..."

— Eh bien, je t'attends.

— Non... je reste... C'est que cette lettre à Joachim Murât...

— Tout aura son temps, mon cher Pira; on dirait que tu as des tisons ardents sous la plante des pieds.

— Moi !... eh!... c'est l'impatience de connaître la fin de... cette campagne si aventureuse... Luigi ne re-

vient pas... Voyons, comment tout cela s'est-il terminé à la villa?

Piranese croisa fortement ses bras sur sa poitrine comme pour Fétançonner; il se raidit sur ses pieds avec une énergie d'emprunt, et trouva même sur sa figure une contraction gracieuse qui ressemblait à un sourire.

— Alors ta femme, poursuivit Emile, m'a longuement parlé de Gécilia; elle m'a raconté sa longue maladie; elle m'a dit que vous lui aviez laissé ignorer jusqu'à présent votre mariage, pour lui épargner une émotion : c'est ce qui m'a expliqué le cri d'étonnementde Cécilia, hier,, lorsque je parlai étourdiment de votre mariage devant elle. Il est vrai que je n'ai aucune crainte sur les suites de mon étourderie; car ta fille est aujourd'hui, grâce à Dieu, d'une santé florissante à l'épreuve des émotions. Vous aviez poussé les ménagements à l'excès. Madame la comtesse Piranese insiste vivement pour me décider à partir pour Paris a\ec ma femme; elle veut que Gécilia voyage plusieurs années; le médecin a dit qu'il fallait lui procurer de longues distractions pour la délivrer d'un fond de mélancolie que la maladie lui a laissé. Je ne demande pas mieux que de voyager avec Cécilia; j'irai au bout du monde, s'il le faut. « Je l'eusse mariée avec beaucoup de répugnance à un Romain, m'a dit ta femme; les gens de notre pays sont sédentaires, et ma fille n'aurait pas bougé de notre château, avec un Mattei, par exemple... un enfant ! Je veux que ma fille coure le monde, et qu'elle se forme aux belles manières de la société de Paris... » Alors, mon cher Pira, je me suis permis deux observations respectueuses : « ^ladame, ai-je dit à ta femme, il ne manque donc plus à notre heureuse afî'aire que deux choses, le congé de IMattei et le consentement de Cécilia? — Il ne manque rien, m'a-t-eile répondu; Mattei, en m'ap-

portant hior soir liii-mônic vos intentions otrollos de mon mari, m'a ap-porté son congé; au reste, il s'est exécute d'assez bonne gn\ce : vous lui avez paru un rival trop dangereux pour son neveu. Quant au consentement de Cécilia, vous pouvez être tranquille sur ce point. Ma fille est un ange de soumission; je réponds d'elle; et quelle répugnance, d'ailleurs, pourrait avoir une jeune personne devant un mariage qui lui donne un époux jeune et riche; un oflicier français, décoré par l'Empereur sur le champ de bataille î... Allez à Rome, a-t-elle ajouté; dites à mon mari que ses intentions sont remplies; qu'il s'occupe, lui, activement, deux ou trois jours, en ville, des préliminaires prosaïques de ce mariage, et qu'il nous revienne, à Tibur, avec le contrat. » Puis, avec un charmant sourire, elle a dit : « Je rappelle mon cher PJranese de son exil. J'avais voulu agir dans toute ma liberté de mère pour marier ma fille. J'étais souveraine, et j'appelais au château toutes les personnes qui pouvaient être utiles à mes projets; de ce nombre était Felice iMattei, que je n'eusse jamais mandé auprès de moi pour le mettre en face de mon mari qui le déteste... Concluons enfin. Cécilia est prête à recevoir un époux de la main de sa mère, et à partir avec lui. » Je me suis levé; j'ai baisé la belle main de ta femme, qui m'a dit gracieusement : « Adieu, mon cher fils... » et je ne me suis arrêté qu'un instant, à la grille de la villa, pour échanger quelques paroles avec Felice IMattei qui m'attendait, probablement pour me féliciter du bout des lèvres, et me maudire du fond du cœur. Il est reparti pour Naples ce matm.

Luigi entra, et interrompit un entretien qui était devenu intolérable à l'oreille et au c<ïur de Pirauese.

— Je viens rappeler à Votre Seigneurie, dit le domestique, qu'il y a deux chevaux de poste dans la ruo depuis une heure.

12^ Ux\ AMOUR DANS l' A VENIR.

Piranese profita de la diversion amenée par cet incident, et dérobant sou visage bouleversé aux regards d'Emile, qui se faisait observateur lorsqu'il ne parlait pas, il se tourna vers Luigi et dit :

— Oui, c'est juste; les deux chevaux attendent... Ma lettre n'est pas faite... Ah! mon Dieu!...

— Je puis parler devant Monsieur, puisque c'est Tami de monsieur le comte?

— Oui, certainement, parle... voyons.

— Voici la nouvelle du moment... Le roi de Naples a quitté la villa Recde; il s'est mis à la tête de son armée, et il a pris la route de Kimini.

— Joachim Murât est entré en campagne! s'écria Piranese; malédiction! et nous sommes ici à faire le trousseau d'une mariée ! Ce n'est plus une lettre qu'il faut envoyer au roi; il faut nous porter nous-mêmes à ses pieds. A cheval! à cheval! Luigi, prends de l'or à flots; attelle ces chevaux à ma berline de voyage; prends mes armes et mon uniforme.,, tous mes effets de campagne, et en route sur Rimini !

Luigi sortit pour exécuter ces ordres; Piranese se promenait à grands pas dans l'atelier.

— Je pense bien, dit Emile, que tu feras tes adieux à ta famille ?

Piranese hésita quelques instants pour répoudre.

— Oui, nous nous arrêterons un quart d'heure à la villa.

— A la bonne heure!... D'ailleurs, nous avons du temps plus qu'il n'en faut pour joindre l'armée.

— Que dis-tu, Emile? Je donnerais ma fortune pour être, en ce moment, à cheval à côté du roi!

— Eh ! les Autrichiens sont encore en Lombardie ! Pourvu que nous arrivions au premier coup de canon.

— Sérieusement, Emile, est-ce que tu penses à te marier dans la huitaine?

UN AMOUR DA\S L'AVENin. 125

— Très-séi'ieuseineut. Mais est-ce (lu'il y a qucl<|iie oLstacU'î

— Tu n'épouserais pas, cependant, une jeune lille contre son gré?

— Dieu m'en garde!... Que diable vas-tu me dire ]à ! ïii sais bien qu'un ne fera pas violence à ta fille, et qu'elle se résignera facilement à m'épouser.

— Oui, on se llatte toujours ainsi. Enfin, nous allons voir... Écoute, Emile, écoute : si la fille de madame Piranese témoignait la moindre répugnance, tu nie promets...

— Mon cber Pira, me prends-tu pour un père de comédie? Me crois-tu assez fou pour faire violence à la vocation ou à la fantaisie d'une jeune fille? Il me faut un bon oui, bien net, bien décidé; à la moindre hésitation je me retire.

— Voilà parler loyalement.

— C'est que, tout bien réfléchi, je suis assez malheureux en amour pour échouer encore cette fois.

— Emile, avec les femmes, il ne faut jurer de rien; il faut s'attendre à tout.

— Dans une heure, je connaîtrai mon sort !

— Voilà Luigi qui me fait signe que tout est prêt.

— Je monte à cheval, moi, et je prends les devants.

— Nous allons brûler le chemin!

Un instant après, berline et cavalier couraient sur la route de Tivoli.

Piranese, rendu à ses réflexions, essaya d'arrêter un plan de conduite; mais ses actions, dans l'avenir, étant subordonnées aux actions des autres, il se vit encore contraint à s'inspirer de la circonstance, et il ne prit aucune décision.

L'élan et le fracas de la voiture, le trouble orageux de son esprit, la flamme allumée dans ses artères, toutes ces excitations physiques et morales brisaient.

à chaque chaînon, la série de ses pensées. Il se sentait emporté, comme par un démon, vers quelque chose de fatalement inévitable, qui allait prendre un corps et se matérialiser à ses yeux. C'est en face de l'imprévu révélé que Piranese comptait saisir au vol une résolution.

Emile arriva un quart d'heure avant la berline, et annonça son ami. La famille était réunie dans le salon lorsque Piranese entra d'un pas artificiellement résolu. Il fut accueillit par les embrassements et les pleurs de sa mère et de sa femme.

— Eh bien, tu ne dis rien à Gécilia! dit la marquise à son fils ; et elle se pkrça devant Emile, pour lui dérober une scène périlleuse.

La comtesse plongea des regards dominateurs dans les yeux de Cécilia.

Piranese, au dernier mot de sa mère, se retourna vers la jeune demoiselle, et l'embrassa stupidement et à la hâte, sans lui parler, sans la voir.

Cécilia, maîtresse de son émotion, à force de dévouement à sa mère, ne laissa rien apercevoir qui pût la distinguer de toute autre jeune fille modeste et timide, à la veille de se marier avec l'époux de son choix.

La marquise Piranese, femme d'expérience et de perspicacité, avait seule gardé son sang-froid, et elle se chargea de diriger la situation.

— Réunis un instant pour nous séparer ! dit-elle en prenant les mains de son fils, permettez-nous quelques larmes. Messieurs; l'heure est triste!

— Oui, ma mère, l'heure est mauvaise, dit Piranese; ce château n'en entend pas sonner d'autres, même dans les jours de fête.

— N'attristons pas ces enfants, dit la comtesse; gardons le chagrin pour nous.

Un faux sourire courut sur son visage, comme un

rayon du soleil couclmiit qui perce un ciel orageux, et illumine tristeiuenl l'horizon.

— Oui, poursuivit la comtesse, faisons le bonheur de ces enfants, avant tout. Voyons, tenons un conseil de famille, et arrêtons un plan... Asseyons-nous, d'abord... Vous restez debout, Piranese?

— Eh! mon Dieu, Madame, ma berline m'attend là... Je suis dans un état... le service du roi.... Voyons, parlez, Madame; nous sommes à vos ordres.

La comtesse se pencha vivement à l'oreille de la marquise Piranese, pendant que son mari était au fond de la salle, et lui dit :

— Vous remarquerez. Madame, que votre fils n'a pas encore jeté un seul coup d'œil sur Cécilia.

La réponse à ces paroles fut un regard vers le ciel et un soupir.

— Hier, dit ensuite la comtesse à haute voix, et avec un accent plein de calme, hier, j'ai fait mes invitations; j'ai prié peu de monde, quelques familles de nos intimes et de nos alliés : les Velletri, les Spada, les Ludovisi, les Braschi. J'ai envoyé mes ordres à madame Lefèvre, la bonne faiseuse de Paris, pour le trousseau; elle vient aujourd'hui se concerter avec nous, et en six jours elle livrera le plus indispensable de la toilette; c'est convenu...

— Pardon, ma chère amie, dit Piranese en interrompant sa femme, vous avez donc fixé le jour?

— Sans doute, mon ami ; nous faisons la noce jeudi prochain, dans huit jours; c'est arrêté avec votre mère.

— Tout le monde a consenti?

— Tout le monde. Voulez-vous recueillir les voix? Vous d'abord, mon cher Piranese, vous avez consenti, cela va sans dire. M. Emile Dutretz...

— Oh! Madame, je voudrais retrancher sept joursl dit Emile avec feu.

128 UN AMOUR DANS L'a VENIR.

— Madame Piranese...

— Puisque vous me dounez voix délibérative, je donne mou consentement de tout mon cœur, dit la marquise.

— Et toi, ma bonne Cécilia, dit la comtesse avec une fermeté d'organe qu'un homme eût envié dans pareille situation, et toi, ma fille, acceptes-tu la noce dans huit jours?

Piranese s'arrêta derrière le fauteuil d'Emile et appuya fortement ses mains sur le bois.

Une voix musicale et veloutée monta dans le salon, comme un accord de mélodie; c'était la voix de Cécilia qui répondait :

— Oui, ma mère; j'accepte volontiers tout ce qui vient de votre cœur et de votre main.

Piranese cette fois ne fut pas maître de ses yeux; il regarda Cécilia, et ses mains convulsives ébranlèrent le fauteuil de son ami. Ce coup d'œil donné à la jeune fille fut court, mais aurait-il été suivi d'une longue contemplation d'amour, il n'eût pas bouleversé davantage l'infortuné jeune homme. Cette irradiation de beauté qui jaillit du visage et du corps de Cécilia porta le dernier coup à Piranese; il sentit s'échapper sa raison... il ressemblait au voyageur que le soleil de la zone torride frappe de délire à midi. Dès ce moment, ses paroles et ses actions ne lui appartenaient plus; cette noble intelligence, dominée par une passion, était abandonnée au hasard.

L'homme atteint de folie subite vit quelque temps sous l'empire des idées qui ont accompagné les derniers instants de sa raison, et répète obstinément les mêmes phrases qu'il prononçait alors; c'est un mécanisme de lèvres qui fonctionne sans le secours du cerveau. Piranese frappa du pied le parquet, marcha droit vers sa mère et sa femme, avec un sourire d'aliéné, en disant :

UN AMOrn DANS I/AVENin. 420

— Ma berline est lA, Madame; le service du roi avant tout!... A cheval! à cheval! en route sur Hiluini!

Les dames et l'imile se levèrent, tous agités en sens divers, selon le degri' de leur ])én('tration; mais personne pourtant ne comprit à quel degré d'é^j'arcment le jeune comte était arrivé.

— Mon cher ami, lui dit la comtesse avec une voix caressante, non, non, vous ne partirez pas ainsi.

— Oh ! Madame ! le service du roi avant tout !... A cheval ! route de ]{imini!

— Mais la guerre n'est pas commencée, mon cher Giampolo; allez à Rimini, à la bonne heure; allez laire une visite au roi de Naples, et soyez de retour dans huit jours. Vous repartirez après la noce.

— Ah! voilà qui est raisonnable ! dit Emile.

— Très-raisonnable! dit Firanese comme un écho:

très-raisonnable ! Le service du roi avant tout. Luici I

Luigi ! achevai ! à cheval!... Joachim Murât est entré en campagne, et nous sommes occupés ici à faire le trousseau d'une mariée! En avant!... route de Himini!

Il fît quelques pas vers la porte; sa mère courut à lui.

— Eh bien, lui dit-elle, tu ne nous fais pas tes adieux!

Piranese se retourna machinalement, et se laissa embrasser par sa famille et son ami. Luigi parut sur le seuil, un fouet de postillon à la main; en le voyant, Piranese s'arracha vivement des bras des femmes, et sortit en criant :

— Le service du roi avant tout!

Et la berline partit au grand galop.

— Je vous l'avais bien annoncé, dit Emile après le départ de son ami, vous le voyez, la guerre est son idée fixe; on le croirait fou, à le voir et à l'entendre.

Depuis qu'il a reçu son brevet^ il a oublié femme, fille, mère, ami; il ne rêve que Joachim Murât; mais je vous promets qu'il nous reviendra dans huit jours. La comtesse et Cécilia s'étaient assises, et gardaient un silence triste qu'Emile u'osa interrompre par de nouvelles réflexions.

— Monsieur Emile Dutretz, dit la marquise Piranese, nous irons ensemble à Rome pour nos petits préparatifs de mariage; n'est-ce pas, Rosa, ma fille?

La comtesse fît un signe d'acquiescement.

— Madame, dit Emile à la marquise, je suis à vos ordres ; nous n'avons pas de temps à perdre.

— Soyez tranquille, tout sera prêt, le jour venu.

— Ne trouvez-vous pas que mon mari avait une sinlière agitation dans toute sa personne? dit la comtesse à l'oreille de la marquise.

— Je n'ai pas remarqué cela, ma chère fille, répondit madame Piranese avec cet air embarrassé qui signifie tout le contraire de ce qu'on dit.

La comtesse entraîna sa belle-mère dans l'embrasure d'une croisée, et lui dit d'un ton effrayant et d'une voix sourde :

— Madame, nous savions que Cécilia était amoureuse de mon mari ; mais nous ignorions que mon mari lut amoureux de Cécilia ! N'importe, Madame, vous verrez si je soutiendrai mon rôle de femme forte jusqu'au bout.

Puis se tournant vers Emile :

— Pardon, mon gendre, lui dit-elle avec une figure riante, excusez-moi si je vous cache quelque chose; c'est une surprise que nous ménageons à mon mari. Maintenant, allons tous respirer un instant sous les peupliers. Venez, Cécilia. Nous renvoyons les afl'aires et les emplettes à demain.

UN A-MOUR PAI^S L'a VENIR, ^31

La villa Piranese est en fête; et la plus riche et la plus belle des héritières romaines vient d'être bénie iiiatrimoniaiemeut à l'église de Jésus, et son mari la ramène à la campagne; la noce profane va succédera la cérémonie religieuse. Les jeunes paysans et les brunes contadines d'Albano et de Tivoli dansent sur les pelouses de l'Anio, où la munificence des maîtres a dressé des tables immenses chargées de fiaschini, de pâtisserie, de limons, d'oranges et de liqueurs. Dans ce coin du tableau, la joie est au comble. La gaieté semble beaucoup moins vive au bal des dames. Cecilia, la jeune mariée du matin, est venue se mêler aux quadrilles; mais sa figure pâle et sa démarche mélancolique communiquent à la ronde une sombre contagion de tristesse. Les deux dames Piranese luttent héroïquement contre des souffrances intérieures, pour faire bon accueil aux invités; par intervalles, elles donnent à leurs amies ce sourire forcé qui meurt languissamment sur les lèvres, sans remonter aux yeux.

Au reste, cette fête sans joie expansive est expliquée par tout le monde dans un sens qui paraît naturel.

On sait que le comte Piranese est absent, et qu'attendu la veille, son retard sème de l'inquiétude dans sa famille; on sait aussi que les deux époux ne jouiront pas sans larmes de leur lune de miel, et que le premier coup de canon séparera ces mariés que l'on suppose si vivement épris d'un amour mutuel et si heureux d'être unis. Le seul Emile a pris la fête au sérieux. Il explique et il excuse la tristesse fardée de sourire qui règne autour de lui; mais il est inondé de tant de bonheur^ qu'il s'est décidé à savourer ce bon-

i32 UN AMOUR DANS L' AVENIR.

heur en égoïste, saus se préoccuper des faiblesses des femmes. Il est marié : voilà Fimportant et Tindissoluble ; il a épousé cette divine Ceci lia qui lasserait tous les pinceaux de l'école romaine avant qu'un artiste pût reproduire un visage et un corps dignes des voluptés du ciel. La jeune épouse marche nonchalamment suspendue au bras d'Emile : elle a reçu les instructions de sa mère, elle s'y soumet religieusement, et jamais, dans ses entretiens, elle ne laisse échapper une parole qui puisse contrister son époux; victime résignée, elle garde ses amertumes et les cache soigneusement. Partout, quand elle passe, des murmures d'admiration éclatent : ils ne peuvent émouvoir son orgueil de femme; mais Emile triomphe pour elle, il s'enivre de cet encens, il s'exalte de cet enthousiasme, il sent que sa passion s'augmente de tout ce délire d'étonnement qui environne Cécilia; et quand il arrive sur les pelouses de l'Anio, parmi ces groupes de peuple dansant, oh ! alors ses désirs frénétiques s'impatientent de la longueur du jour, caries jeunes filles accourues d'Albano, de Tivoli, d'Aricia, toutes belles à ravir un artiste, toutes fraîches et constellées de grands yeux noirs sous leur bandeau écarlate, se précipitent, avec une furie de curiosité italienne, au devant de Cécilia, et moins réservées que les grandes dames, elles se récrient de surprise et entonnent un hymne d'admiration, dans cette belle langue romaine qui a été inventée pour la bouche des femmes et pour les allégresses de l'amour.

Mais de toutes ces voix qui s'élevaient autour de lui, la plus angélique restait muette; et le jeune époux parut enfin s'inquiéter d'un silence que la modestie et la timidité n'excusaient pas suffisamment.

— Ma chère Cécilia, dit-il avec une voix tremblante d'amour, depuis ce matin votre bouche charmante ne s'est pas ouverte; votre voix arrive à mon cœur

conime une mélodie aimée, et je soupire après une seule de vos paroles comme ce brin d'herb(' desséché après la goutte d'eau du ileuve. Dites-moi que ce jour est un beau jour, que cette fête vous plait, que la joie de ces jeunes filles vous rend joyeuse ; dites-moi un de ces mots harmonieux qui enchantent et font tressaillir, et je bénirai le deblin qui me donnera ce moment.

Gécilia inclina sa tète sur Tépaule, et jeta obliquement sur Emile un long regard qui n'exprimait que la mélancolie; puis elle dit avec langueur :

— Oui, ces jeunes filles sont heureuses, et je donnerais ma belle robe blanche, mes dentelles, mes diamants, pour être leur sœur et danser gaiement avec elles ! 11 ne faut pas que mon époux s'aftlige de ce que je dis là : mon époux connaît mes chagrms, et j'aime mieux garder le silence que lui donner de la tristesse en pensant aux malheureuses circonstances qui accompagnent notre mariage, et qu'il connaît aussi bien que moi.

— A votre âge, ma belle Gécilia, les pensées amères sont fugitives. Rendez, au moins pour aujourd'hui, à votre àme son angélique sérénité; abandonnez-vous aux distractions de cette fête, dont vous êtes la déesse adorée; oubliez la veille, ne pensez qu'au jour.

— C'est au lendemain que je pense.

— Le lendemain est dans les secrets de Dieu.

— Oh 1 croyez bien que mes pensées ne m'appartiennent pas, que j'existe au hasard, que je marche entourée de visions et de songes, que je doute de cô que je vois, que je confonds les réalités du jour avec les rêves de la nuit... Le ciel est bien éclatant sur nos têtes, n'est-ce pas? eh bien ! il me parait terne et sans rayons. L'eau de ce fleuve est limpide : je la vois plombée. Ces arbres ont la verdure du printemps : je les trouve sombres corn me des cyprès. Ce gazon s'amol-

T. Vi. 8

iSA UN AMOUR DANS l' AVENIR.

lit SOUS VOS pieds comme du velours : c'est pour moi un sentier de ronces! Je ne me sens pas vivre... Que mon époux me pardonne si je lui dis ces choses ; c'est encore malgré moi et comme à mon insu que je les dis.

— Vos afflictions^ ma chère Gécilia^ sont plus grandes que je ne croyais... L'absence du mari de votre mère et mon départ prochain pour l'armée ne bouleverseraient pas votre âme à ce point. 11 y a quelque horrible secret au fond de cette histoire domestique...

Cécilia regarda son mari avec une expression indéfinissable^ et fit un signe négatif.

— Ma mère pleure depuis neuf jours... elle pleure à mes côtés^ la nuit ; le noble comte^ son époux^ n'a pas écrit une seule lettre^, et la nuit va tomber sur le neuvième jour qui meurt après son départ; moi^ j'attends des adieux tristes pour mon lendemain de noces. Voilà les secrets de ma douleur. Il me semble qu'ils sont suffisants !

Et Cécilia cacha ses larmes avec sa main. Emile l'entraîna dans un sombre massif d'arbres^ et lui dit avec tout le feu de sa passion :

— Ecoute^ Céciha^ depuis ce matin, ta famille c'est moi, moi seul ! Je ne veux pas que mon départ te cause une douleur de plus; tu vas voir si je t'aime : je sacrifie à tes pieds divins mon honneur et ma gloire; j'oublie mes devoirs, je ne suis plus soldat, je suis ton amant, ton époux! je reste...

Le jeune homme, en délire, serra vivement Cécilia dans ses bras, et cette étreinte d'amour, cette ondulation électrique, ce divin visage, ces nobles boucles de cheveux, ce cou d'ivoire, ce sein qui se révolta en laissant dans la poitrine d'Emile comme deux empreintes de feu, toute cette révélation de la femme vue de si près le brisa de bouheur, et fît battre ses artères d'une fièvre de lave.

— Non, dit-il encore d'une voix sourde, non, je ne

m AMOUR DANS i/AVE\IR. 435

te quitterais pas poiinm trône, ô la plus belle des filles diK iel !... Dis-moi si tu es contente de ton époux?

Avec ce mervcillenx sang-froid que les femmes savent garder devant l'obsession la plus impétueuse de l'homme, Cécilia éluda la question d'ïimile; elle repoussa modestement et sans allectation ses vives caresses, comme si elle n'avait eu à leur reprocher que leur inopportunité.

— Venez, venez, dit-elle; rejoignons le monde; on remarquera notre absence... Oh! écoutez! écoulez! b's jeunes fillos chanlent!... mon Dieu ! que j'aime à les entendre, le soir!

Ces jeunes lllles chantaient en l'honneur de Cécilia Tancien épithalame des vierges de l'Anio.

Les voix mélodieuses des belles Romaines chantaientainsi Pépithalame, comme autrefois, à la veillée des fêtes de Vénus, l'antique mélopée de Tibur, conservée d'âge en âge dans les traditions des montagnes, réjouissait le fleuve, le bois, la colline; et toutes les harmonies du soir, mêlées au retentissement lointain des cascatelles, accompagnaient, comme un orchestre aérien, le chant des jeunes artistes, filles d'Albano et d'Aricia.

Emile ne voyait que Cécilia, et ses yeux s'éteignaient d'amour.

Un groupe de jeunes seigneurs romains marchait vers les deux époux, et le comte Fiano, s'avançant le premier, sollicita l'honneur de danser avec Cécilia, et lui présenta respectueusement la main. La jeune épouse hésita un instant; puis elle suivit son danseur dans le quinconce du bal. L'orchestre jouait un air de contredanse pris dans l'opéra Zlngari ia Fiera, le même air qui accompagnait le quadrille le jour où le comte Piranese dansait avec la Cécilia de douze ans. Le hasard avait fait cela, comme il fait toute autre chose. Ceux qui crient à l'invraisemblance n'ont ja-

mais subi les comhiiiaisons intelligentes de hasard.

Emile était resté sur le bord du fleuve;, et il aspirait, avec ses lèvres mobiles, le sillon d'air embaumé qu'avait suivi le corps divin de sa femme.

Rien ne ressemblait plus à de la joie que le bruit du bal, aux dernières lueurs du crépuscule. Cécilia dansait comme aux jours tranquilles de son enfance : le bal adoucit les souffrances des jeunes femmes; Tair d'un quadrille aimé est un baume qui suspend les inquiétudes du cœur, et les guérit quelquefois; la fièvre harmonieuse des pieds donne du calme à la tête. Cécilia, enivrée par ses distractions favorites, ne s'apercevait pas qu'en face d'elle, dans un cadre d'ombre et de feuilles massives, deux yeux de flamme suivaient tous ses mouvements.

l^iiQ salve de fanfares éclata sur la terrasse du château; un cri de joie retentit dans le bal; Céciha s'arrêta tout court au milieu d'un pas, et se sentit défaillir. La comtesse Piranese annonçait le retour de son mari à tous les invités de la villa.

C'était déjà lui qui, descendu du perron où l'attendaient sa femme et sa mère, accourait au bal, où l'orchestre exécutait un air de quadrille qu'il n'avait jamais oublié. Piranese retrouvait Cécilia sous ces mêmes arbres où il avait dansé avec elle, à l'âge innocent qui la protégeait contre les aveux de l'amour; la répétition des accidents de la même scène le reporta quelques années en arrière; ce qu'il avait entrevu alors dans l'avenir se réalisait avec toutes les séductions du présent. L'enfant était devenue cette jeune femme merveilleuse de grâce et de beauté, qui attachait les yeux d'un peuple d'admirateurs aux franges llûttantes de sa robe d'épouse. Piranese, qui avait perdu sa raison pendant quelques heures, à son départ de la villa, et ne l'avait complètement retrouvée que dans les bras de Joachim Murât et dans le tumulte

UN AMotin DANS l'avenir. 137

des camps, trembla de i'ess(mtir encore ce terrible ébraiilenieiU de cerveau (jiii l'avait jeté à deux doigts dt' la folie; il abaiidoiiiia donc la place dangereuse d'où il assistait au bal, et vint respirer sur la pelouse de l'Anio.

11 se trouva en face d'Emile, qui le reconnu subitement dans l'ombre, et s'écria :

— Arrivé! oh! béni soit le ciell

Piranese se laissa nonchalamment embrasse,r, et ne répondit que du bout des lèvres aux caresses de son ami.

— Oui, me voilà de retour au jour promis, dit-il avec un effort de voix.

— Tu as tenu parole, mon cher Pira. Oh î j'aurais renvoyé mon festin de noces k demain, plutôt que de faire sans toi mes libations d'hyménée. As-tu vu ma femme?

— Non.

— Elle est adorable ! elle est aujourd'hui d'une distinction de beauté incroyable!... J'ai passé cinq jours à Rome, seul, pour soigner sa toilette; six jours de veuvage avant l'hymen!... Mais je te retiens ici, par étourderie... Viens donc voir ta ravissante fille!

— Emile... je la verrai... plus lard... Nous avons à causer.

— Ah! des affaires de famille... d'intérêt...

— Emile, c'est pour moi un profond chagrin de te dire que je ne suis pas content de toi.

— Que dis-tu là!

— Oui. Tu ne saurais t'imaginer de quelle douleur j'ai été saisi en voyant cette fête?

— Mais cela n'a paru déraisonnable à personne. Tous les invités savent que tu devais arriver ce matin à la villa; que ce mariage si hâté trouvait son excuse dans les circonstances...

*- Tu ne comprends pas^ Emile!

138 UN AMOrR DANS l'a VENIR.

— C'est possible^ explique-toi.

— J'arrive d'un camp où personne ne songe ni à donner un bal, ni à se marier. Mes mains sont encore brillantes des adieux d'un roi, d'un héros qui a abandonné, lui, une femme céleste, un trône, un palais de marbre, une ville d'enchantement, pour saisir répée de soldat, et commencer une guerre à mort!

— Eh bien ! je le sais, mon cher Pira.

— Tu le sais ! et que fais-tu là ? On danse à la villa Piranese ! on se bat, à cette heure peut-être, pour Tindépendance de ITtalie!... Un instant perdu ici est un crime, un crime déshonorant ! J'ai demandé au roi un congé de quatre jours, et je viens t'enlever à tes plaisirs. Toi seul, Emile, tu as fait remarquer ton absence à la cour militaire du roi; Felice Mattei, lui-même, est à cheval à côté de Murât. [1 a soixante ans, Felice Mattei ! Sais-tu ce que nous avons fait, le 30 mars, à Rimini? Nous avons proclamé la liberté de ITtalie. C'est un gant jeté à l'Europe : le général Blanchi l'a ramassé. Les Autrichiens se préparent à marcher sur la Toscane. Joachim Murât compte entrer à Florence dans quinze jours. Autour de nous, les populations se soulèvent; les augures sont favorables; mais chacua doit payer de sa personne. Il faut plus que du dévouement, il faut de l'héroïsme antique, il faut des actes sublimes et irrétléchis, entends-tu, Emile ? Songe qu'une heure de retard peut te flétrir, qu'une résolution instantanée doit te couvrir de gloire; songe que le sort d'une armée dépend quelquefois d'un homme et d'un moment...

— C'est à merveille, dit Emile avec un sang-froid affecté; je partirai.

— Quand ?

— Demain.

— Emile, adieu ! Je partirai seul...

— Mon cher Pira, donne-moi le poste d'Horatius

UN AMOT'R DANS l'AVENIR." i^O

Corlrs à i^.irdt^r, après-demain, sur le Ponte-Mole, je J'accopto; mais, au nom de Dieu! ne me parle pas de partir sur-le-champ : c'est une folie, et une de ces iinj)Ossil»ilités ([ui sont impossibles.

— J'ai eni;a;-;é ma parole d'iiuinicur d'arriver avec toi, au camp, vendredi à d<}ux heures du soir; pour être exact, il faut partir d'ici à neuf heures; il en est sept. Felice Mattei s'est rendu garant comme moi de ton exactitude... Que dis-tu?... voyons?

— Mais ce n'est pas de l'héroïsme qu'on me demande! c'est un véritable suicide! s'écria Emile, les mains jointes par dessus sa tête.

— C'est un devoir de soldat, ditfroidementPiranese.

— Oh! mon Dieu! est-ce un rêve?... on veut m'arracher... Non... je ne ferai que mon devoir... rien de plus... Je partirai demain...

— Demain, dis-tu? Eh! demain, le pouvoir d'une femme te demandera un jour encore, puis encore un jour. Ce soir, toute l'énergie de ta volonté t'appartient ; demain, tu seras le sybarite tourmenté par le pli d'une rose; tu seras une femme demain !

— Pira, c'est inutile : toute ton éloquence antique ne prévaudra pas contre ma résolution. Je ne partirai pas !

Et le jeune homme fît quelques pas vers le quinconce du bal, comme pour briser là cet entretien. Piranese le rappela.

— Où vas-tu, Emile?

— Je vais voir ma femme.

— Écoute, Emile...

— Non, non, je n'écoute plus rien. Je regarderais comme mon plus mortel ennemi l'homme qui me forcerait de partir, s'il ne s'appelait Giampolo Piranese. Mon Dieu! comme la manie de la guerre t'a saisi tout à coup ! Tu n"étais pas ainsi autrefois...

— Émile^ encore un mot : écoute I

i40 UN AMOUR DANS l' AVENIR.'

— Veux-tu nie répéter la même chose?

— Non... Eh! mon Dieu! voyez comme les plus vives amitiés se refroidissent ! ... Emile, donne-moi ta main...

— Tu trembles!... Tu es bien agité, Piranese!

— C'est que tu ne sais pas combien ton devoir... ton honneur...

— Oh! tu m'effraies !... Tout ton corps est en convulsion...

En ce moment, la cloche de la ville sonna l'heure du festin de noces ; Emile tressaillit.

— Piranese ! Piranese ! dit-il, on appelle les mariés au festin; on ne danse plus... Calme-toi... montre ta figure de tous les jours...

— Mais tu partiras après le repas, Emile... dis?...

— Mon ami, reviens à toi... Ne prends pas autant de souci de mon bonheur...

— C'est une raillerie ! Oh ! tu plaisantes dans ce terrible moment, Emile !

— Eh! mon Dieu! je ne suis pas en humeur de railler... mais je ne crois pas le moment aussi horrible que tu le penses.

— Épouvantable! épouvantable! s'écria Piranese, les bras levés au ciel et le visage collé sur le visage de son ami ; c'est un moment comme ce fleuve n'en reverra plus! Emile! appelle Dieu à ton secours... la foudre va t'écraser... j'aime Cécilia!

Emile poussa un de ces cris surhumains que nous trouvons dans nos rêves, et qui no.us réveillent en sursaut; et sa tète tomba sur sa poitrine, comme si le bloc détaché de la montagne l'eut frappé au front. Piranese laissa tomber ses bras rudement, croisa ses mains, et, le visage incliné, il regardait Emile avec des yeux qui semblaient attachés sur la terre, et qui mentaient à leur direction.

Il y eut un silence de quelques instants.

UN AMoun DANS i/avf,:^iii. 4i!

î.a cloche appelait toujours les convives avec une obslinalion joyeuse.

— Il faut d(tnc, dit Emile d'une voix sanglotante, il faut que je me précipite dans ce fleuve, tète première; cette cloche sonne le glas de mon agonie !

Emile avait dans son organe une telle expression de douleur, que Piranese fut bouleversé d'une émotion de tendre amitié : il contemplait cet excellent jeune homme, que le désespoir venait saisir dans les apprêts de ses noces, et qui accueillait par une plainte déchirante ce coup du sort immérité. Un intérêt touchant environnait ce gracieux étourdi dans sa toilette de bal, et tout brillant encore de cette élégance incomparable qui distingue la jeune noblesse parisienne. De poignants remords tombèrent dans ï ame de Piranese; il lui sembla qu'il venait de commettre un crime, d'assassiner le meilleur des amis. Par une de ces révolutions subites qui arrivent dans ces heures solennelles, Piranese passa de l'agitation extrême au calme réfléchi : la bonté du cœur, ce sentiment divin, l'emporta sur la violence de l'amour; il tendit les bras au malheureux Emile, comme pour le préparer par un geste amical à une parole conciliante et réparatrice.

— Viens, Emile, lui dit-il avec une voix douce et mélancolique, viens... Je fai blessé, le sang m'est monté au cerveau, ton cri d'agonie m'a rendu la raison; viens, je veux te guérir; pardonne-moi... Dans une heure, j'aurai quille seul ma villa; seul, entendstu?... Aime Gécilia, et sois heureux !

Emile regarda quelque temps Piranese.

— Oui, dit-il, cent fois cette horrible idée m'a traversé le cerveau, lorsque je ne pouvais me rendre compte de ton égarement; mais j'étais honteux de cette idée; j'en rougissais dans mon cœur... et puis...

442 UN .UfOUR DANS l'a VENIR.

0 Piraiiese ! comme tu m'as trompé!... que de ruses de langage tu as tournées contre moi!...

— Eh! mon ami, que pouvais-je faire?... Mais les moments sont précieux; viens; il faut nous montrer à notre société; dans une heure tu seras seul avecGécilia.

— Et demain?...

— Demain, seul encore avec elle... et toujours!

— Et l'armée?... et Joachim Murât?...

— Tout cela n'était qu'une ruse. Tu vois que je suis franc. Je voulais t'entraîner avec moi, et gagner du temps. Le roi ignore même ton arrivée à Rome. Oublie tout ce que je t'ai dit; tout est faux...

— Oh ! que de mensonges contre un ami !

— Emile, tu me pardonneras... Viens, et composons-nous des visages de fête... Tu ne saurais croire combien l'aveu que je t'ai fait, dans mon délire, m'a soulagé le coeur! Maintenant, je respire à Paise... Viens !

— Piranese, donne-moi un peu de ton calme; j'en ai besoin... Toutes nos scènes antérieures me re-viennent à l'esprit. . . Oh ! que tu as été habile à me tromper, moi si confiant!...

La cloche sonna pour la troisième fois.

— Allons, dit Emile avec un soupir; oublions... s'il est possible d'oublier !

Les deux jeunes gens remontèrent en silence la grande allée. Le couvert était mis sur la terrasse; les invités avaient quitté le bal et la promenade, et se formaient en groupes inquiets devant le château. La comtesse Piranese, en apercevant son mari et Emile, fit distribuer les places, et invita la compagnie à s'asseoir. ^-

Tous les visages se firent riants, et la table fut couronnée de convives.

On ignorait généralement, dans cette société , les relations qui existaient entre la cour de Naples et la lauiille Piraue>c; mais on jursumait ([ue le comte avait rapporté de son voyage des nou\elles politiques lâcheuses que, par prudence, il n'ébi'uitait pas.

La marquise Firanese parut sur le perron, tenant par la main la jeune mariée; ces dames prirent leur place au centre de ia table, à côté d'Emile; Firanese était en face; la comtesse, trois sièges plus loin. En tout, le nombre des convives s'élevait à quarante. Sur un signe de la comtesse, les musiciens à'Aryeniina et de Val le, rangés en amphithéâtre derrière la table, counnencèrent une symphonie qui l'ut comme Touverturedu festin.

Madame Firanese sauvait ainsi, par les distractions de la musique, bien des embarras aux convives. Cette noble femme avait seule conservé beaucoup de calme dans une situation équivoque pour tout le moude, et inexplicable pour plusieurs; elle avait su donnera son visage des lignes reposées, par une énergique résolution de l'âme. Rien ne vous fortifie, dans un moment orageux, comme une décision prise pour les extrêmes nécessités de l'avenir.

La symphonie achevée, on n'entendit plus que le bruit discordant qui s'élève d'une table tourmentée par des convives en fonction.

Ce silence était sinistre dans une fête : personne n'osait l'interrompre; chacun comptait sur son voisin pour entamer une de ces conversations qui commencent, à table, par des duos languissants, et finissent par un cliœui* général, où tout le monde parle à la fois.

Un noble savant de la famille des Piranese, Lo renzo Vascagli, interpella brusquement le comte par une question oiseuse.

— Cousin, croyez-YOus que les trois colonnes que Camporesi a extraites des entrailles du Forum aient réellement appartenu au temple de Jupiter Tonnant?

Piranese regarda fixement Vascagli, et répondit au hasard :

— J'en doute fort, cousin Vascagli.

— Quant à moi, dit le comte Fiano, je penche pour le temple de Jupiter Stator. Qu'en dites-vous, Piranese?

— Mais cela pourrait bien être aussi.

~ Il y a un fait évident pour moi, dit le savant Vascagli; un fait constant que j'ai établi. Le temple de Jupiter Stator était dans l'enceinte Gapitoline; en voici la raison : dans sa première Gatilinaire, Cicéron s'adresse au temple de Jupiter Stator, qu'il semble designer du doigt, comme très-i approché : Tum lu, Jupiter j qui iifulem ausjiciis... à Romulo... \oi\s voyez que c'est très-clair... N'est-ce pas, cousin Piranese?

— Gela me parait assez clair, cousin Vascagli.

— Vous oubliez donc, dit le comte Fiano, que Gicéron parlait dans le temple de la Goncorde...

— Qui était au Gapitole, dit Vascagli.

— Sous le Gapitole, dit Fiano.

— Dans le Gapitole, dit Vascagli. Piranese, vous qui avez étudié cette question...

— Le temple de la Concorde était à côté de la prison Mammertine, dit Piranese.

— Vous faites erreur, dit Fiano ; il était vis-à-vis.

— Il était par dessus, dit le savant, sur le mur du Tabularium,

— Je pense, moi, dit un autre savant, Carlo Antonini, je pense que le temple de la Goncorde n'a jamais existé.

UN AMOUR PANS l/AV£Nm. ii5

— Oh! sVci'ia Vasciigli.

— Un moment ! un moment! dit Carlo Antonini ; il m'est prouvé, dans une brochure que j'ai publiée, il m'est prouvé victorieusement que Gicéron assembla le Sénat, m loco munitissimo, au Capitole donc, et dans le temple de Jupiter Capitolin, qui prit, à cette occasion, et ponr la seule circonstance, le nom de temple de la Concorde : ce qui était une invitation monumentale faite aux citoyens d'oublier leui^ dissensions et de se réunir contre l'ennemi commun...

— Et comment appellerez-vous alors le temple qui est au pied de la roche Tarpéienne? dit le comte Fiano.

— Je ne l'appellerai pas, dit Antonini. Est-il biea nécessaire qu'une ruine ait un nom?

— Voilà une singulière conversation pour un festin de noces ! dit la marquise Furinola en riant aui éclats, afin de donner une forte impulsion de gaieté à tous les convives.

— Mais c'est fort intéressant, ce que disent ces Messieurs ! dit la comtesse Piranese.

— Oh! c'est vraiment une horreur, dit le comte Fiano, de parler d'antiquités devant tant de jeunes et jolies dames! Pour moi, je fais amende honorable.

— J'ai vu le moment où ces Messieurs se battaient pour le temple de la Concorde, dit la marquise Furinola, toujours riant avec une folie non contagieuse.

— Il nous a manqué Felice Mattei, dit le comte Fiano; c'est un habitué du musée de Vescovaglia. Où donc est-il, Felice Mattei, comte Piranese?

— Felice Mattei?... il voyage... en Sicile, je crois.

— Felice Mattei est en Angleterre, dit Carlo Antonini ; il est auprès de la duchesse de Devonshire, qui a le projet d'exhumer la colonne de Phocas au Forum.

— Il n'y a point de colonne de Phocas au Forum! dit Vascagli.

ï . VI.

i iO TTN A.WUR DANS l'aYENTR.

— Ah! fort bien! s'écria la marquise Furinola; voila notre discussion qui recommence.

— Pourtant^ Felice Mattei, dit Vascagli...

II fat arrêté tout court par l'orchestre qui fit explosion à un signe de la comtesse Piranese. Les musiciens jouaient Tair de la Vestajle : 0 toi, de mes périls le compagnon fidèle !

Piranese remplit son verre, le porta à ses lèvres, en regardant amicalement Emile, et le salua; Emile fit la même chose, et sembla dire, par un signe, qu'il avait compris cette allusion à l'air de Spontini.

Les dernières mesures de l'air furent couvertes par un bruit de voiture et un galop de cheval. Tous les regards se portèrent avec inquiétude du côté de la grille.

Bientôt après, Luigi vint parler bas à Poreille de Piranese.

— Faites approcher, dit le comte.

Un homme couvert de poussière descendit de cheval, et demanda M. Emile Dutretz.

Piranese lui indiqua du doigt son ami.

L'envoyé remit un pli à Emile.

Emile lut et pâlit ; puis ses yeux étiûcelèrent et ses joues prirent une teinte écarlate.

— Comte Piranese, dit-il, connaissez-vous cela?

— Non, répondit Piranese avec un accent naturel.

— Voyons si vous le reconnaîtrez, quand vous Taurez lu.

— Fais passer.

Emile lança le pli sur Fassiette de Piranese. Celuici lut le billet. Il était ainsi conçu :

<r Sa Majesté le roi de Naples, ayant appris que le a brave officier français M. Emile Dutretz est à Rome, « l'appelle à son service, lui donne le grade de chef a d'escadron, et le prie de partir sur-le-champ pour

V^ AMOTm PANS T/A VENIR. U7

ff joindre son corps. Los circonstancos sont graves, et « lo roi a Ix^soin de bons ofliciors; il compte sur « M. l'jnilo Dnlretz. La maison royale lui fournira ses a équipements et son costume de campagne. Une a chaise de poste est ci sa disposition. « De par le roi ;

« Le comte Daure. »

Ce billet était revêtu du seing royal.

— Voilà qui m'étonne bien! dit Piranese après avoir lu le billet.

Un silence solennel, comme un pressentiment, régnait parmi les convives.

— Ah! cela te paraît étonnant! dit Emile avec un sourire de fou.

— Je n'y comprends rien...

— Personne d'ici n'a trempé dans cette odieuse trame?

— Personne, je te le jure, Emile !

— Vous mentez, comte Piranese!... dit Emile d'une voix de tonnerre et se dressant de toute sa taille.

— Emile ! Emile ! dit Piranese, quelle étrange plaisanterie me fais-tu là?

— Comte Piranese, vous êtes un lâche !...

Et il arracha le fanon où brillaient les armes de Piranese et le foula aux pieds.

Tous les convives se levèrent à la fois. Les dames se sauvèrent d'épouvant£ vers les allées. Les hommes se précipitèrent entre Emile et Piranese. On emporta Cécilia évanouie. La seule comtesse Piranese garda son sang-froid, et marcha vers Emile d'an pas résolu.

— Ne m'arrêtez pas ! ne m'arrêtez pas ! s'écriait Éiiiile au comble de la fureur; je frappe le premier insolent qui me retient !

Et il faisait briller dans sa main un large couteau afiilé comme un poignard.

448 UN AMOUR DANS l'a VENIR.

Piranese était resté à sa place, foudroyé, anéanti, le front sur ses mains.

— Vous qui me retenez, vous ne savez pas qu*un ordre impérieux et sacré m'appelle! Laissez-moi partir, ou je vous révèle des choses qui feront trembler ce sol !... Si le comte Piranese veut me rejoindre, lisait où je vais!

— Oui, je te rejoindrai, dit Piranese d'une voix éteinte, et tu expireras de remords...

Personne n'entendit ces dernières paroles du comte.

Emile se précipita dans la chaise de poste, et les chevaux brûlèrent le pavé de la voie romaine.

Une heure après, de tout ce monde en fête, il ne restait plus sur la terrasse qu'une table dévastée, et deux personnes qui se regardaient avec effroi, le comte Piranese et sa femme.

— Cette villa est maudite dans ses fêtes ! dit Piranese; l'enfer est dans cette atmosphère de parfums... Madame, vous partirez demain pour votre château de Tolentino, avec ma mère et votre fille. Ce lieu est désormais inhabitable. Moi, je vais où la fatalité m'appelle... Adieu, Madame, adieu!

Nous sommes aux premiers jours du mois de mai 1815 : c'est la semaine des fleurs. Toutes les voix de la nature vous invitent alors à vivre d'une vie d'amour, dans cette heureuse Italie qui ne fut inventée que pour les arts et le plaisir.

Autour du château de Tolentino les collines rient dans l'azur, se voilent de draperies vertes, se baignent dans de petits torrents qui sont joyeux d'avoir brisé les chaînes glacées de l'hiver.

L'homme, né nour vivre peu, s'apprête sans doute

UN AMOUR DANS l'a VENIR." ÎA'9

i\ savourer ce nouveau printemps, à serrer dans ses bras cotte nature ressuscitée, à boire cette infusion voluptueuse d'or ou d'azur qui coule du ciel, à chanter ses amours avec les oiseaux et les cascades, à rire de volupté dans ce radieux horizon de bonheur.

Non, cela déplaît aux Autrichiens. Le général Bianchi a chargé ses canons, le 1" du mois de mai, contre les collines, contre les amours, contre les fleurs. Soldats stupides! que les hommes se tuent, pour tuer le temps, sous le ciel plat et ennuyeux de l'Allemagne, de l'Angleterre, de la Russie, cela se conçoit; mais ici, et dans cette saison !

0 divine Italie! pardonne-leur, ils ne savent ce qu'ils font...

Les nuages montent, l'azur s'éteint, les oiseaux se taisent, les arbres pleurent; la campagne de Tolentino tremble sous le canon de Bianchi; la fumée de la bataille s'élève sur la colline comme une coupole de deuil. Par intervalles, la nue se déchire, et donne une ouverture au ciel : c'est Dieu qui veut voir Joachira Murât combattant pour ses autels et ses foyers !

Jamais le héros ne fut plus grand , lorsque chaque coup de son épée retentissait en face de l'Europe ; aujourd'hui, c'est un duel obscur qu'il vient d'engager, seul contre une armée.

A Tolentino, quand Murât étend son bras, Farmée se courbe de terreur; elle se relève quand Murât, épuisé par une bataille de quinze ans, laisse tomber son sabre sur le flanc de son cheval ; c'est contre lui que l'artillerie tonne, que les lignes de fusils s'abaissent, que les escadrons se précipitent, que les pointes desépées s'allongent; car l'ennemi n'en veut qu'à lui, ne nomme que lui; et lui, passe dans cet ouragan d'acier, de plomb, de feu, épouvantant la mort qui le cherche, éteignant les batteries, émoussant les glaives, côtoyant les boulets, écartant les balles avec son

doO UN AMOUR DANS l' A VENIR.

souffle, écrasant les escadrons avec sa main ; et il s'étonne devoir que Fennemi soit encore debout; et il se rappelle ce jour impérissable où, sur la plage d'Aboukir, il prit un pacha, une armée , une flotte , un monde, et, fossoyeur sublime, les enterra tous dans le sable de la mer!

Une femme seule, dans ce vieux château qui domine la route de Tolentino à Macerata, une femme a écouté la formidable voix de la bataille, et a tressailli avec tous les échos des montagnes : c'est la comtesse Rosa Piranese. La nuit tombée, elle n'a plus rien entendu vers Tolentino, et elle pense que quelque grand désespoir vient d'être consommé. De temps en temps, la noble femme se lève, traverse les vastes salles du château, ouvre la croisée du perron et jette de longs et inquiets regards dans la campagne. Sous ses pieds, à des profondeurs efi'rayantes, mugit le torrent de l'Aruo, qui court vers l'Adriatique; on voit luire ses grandes masses d'eau, à travers les clairières de la forêt de chênes qui semble soutenir le vieux château dans les airs. Au nord, la vue est bornée par les hautes montagnes de l'horizon maritime ; au midi , des blocs énormes de rochers tombent du manoir sur la plaine, comme une cataracte de Ilots de granit, et font éclater çà et là, par leurs fissures, des bouquets de figuiers sauvages, de \erveine, de thym et de genêts. Devant le perron serpente le sentier négligé qui, de colline en colliae, mène à Notre-Dame de Lorette et aux petits villages qui avoisinent le saint couvent.

Rosa Piranese écoute et regarde; il n'y a que le torrent qui bruit dans cette immense et sauvage solitude. On dirait que. tous ceux qui se battaient sont morts, et que le torrent chante l'absoute de leurs funérailles. Quelques étoiles luisent au zénith; mais le cercle de l'horizon est sombre, et ks deux grandes constellations supérieures sont éclipsées par un voile

L'N AMOUR DANS L'AVliNIU. 151

de nuées. Un air massif et chaud annonce l'orage. La terr»3 a prêté tant de bitmu»', de sal}»rti'e et de colère au ciel, que le ciel généreux veut rendre ses dons à la terre. Les forêts, inclinant leurs cimes, semblent saluer Tarrivée de rour:(^'an,aihi de se le rendre propice; le vent de l'Adriali«{ue saule par dessus les monts, et apporte aux vallées les nuigisseiuents de cette mer. Après la tempête des hommes, la tempête du ciel. Dieu a retiré son azur et son priutemps à Titalife. Le tonnerre vient au secours de Joachim Murât !

La comtesse Piranese appelle le seul serviteur qu'elle ait gardé, et lui ordonne d'allumer les lampes qui pendent au vestibule, afin que le château devienne un phare dans celte sombre nuit.

Et elle s'assied, triste, dans un fauteuil, à côté d'un berceau vide, le berceau de Cccilia !

Des paysannes passaient sur le sentier de la montagne, et une voix triste chantait la prière lorétane des mauvais jours, prière des mariniers de l'Adriatique :

Un bruit monte de la vallée.

C'est la mort qui passe dans l'air;

Gagnons ma cabane isolée.

Aux lueurs pâles de l'éclair.

Mon pauvre enfant, que rien n'arrête.

S'est mis en mer quand l'aube a lui;

0 Notre-Dame de Loretto,

Le ciel est noir, veille sur lui !

Le vent dn midi qui se lève Fane l'herlje et la fleur des prés; Ou Peuteud mugir sur la grève.

Dans les pins et dans le-; cyprès.

Mon pauvre enfant..., etc.

Étoile du marin qui pleure,

0 Vierge que nous adorons,

Do haut du ciel, veille à cette heuiô

Sur la voile et les avirons!

Mon pauvre enfant..., etc.

4o2 UN A.MOUR DANS l' AVENIR.

Le chœur des lemmes italiennes répétait le refrain; cette prière mélancolique arrivait de loin aux oreilles de la comtesse Piranese, et arrachait des larmes à cette femme virile que le bruit de la bataille n'avait pas épouvantée.

Elle regardait le berceau de Cécilia et le portrait en pied de son mari, suspendu à la muraille, entre deux tableaux représentant des charges de cavalerie, par Salvator Rosa. Le portrait souriait aux scènes de destruction, et semblait vivre seul au milieu des cadavres. Quelles pensées agitaient en ce moment l'âme de la belle comtesse amazone? Dieu le savait...

La porte du château s'ouvrit à l'appel d'une voix connue , et Luigi entra, dans un désordre effrayant. La comtesse ne se leva pas; elle fit signe au domestique de s'asseoir et de parler.

— C'est votre mari qui m'envoie auprès de vous. Madame...

— Mon mari est vivant! dit la comtesse les yeux levés vers le ciel.

— Oui, Madame... Je vais tout vous conter en deux mots. On s'est battu depuis le lever du soleil jusqu'au soir... une bataille d'extermination! M. le comte Piranese et M. Emile Dutretz n'ont pas quitté le roi. Ils ont enfoncé l'aile droite de l'ennemi, et la victoire semblait leur appartenir; mais le général Blanchi a reçu des renforts, et les Italiens ont été

écrasés — M. Emile Dutretz a rencontré, le

6 avril dernier, à Florence, M. Felice Mattei; ils ont eu ensemble une explication très-vive au sujet de la lettre que M. Emile a reçue à la villa Piranese, le soir du repas de noce. M. Felice Mattei a avoué que c'était lui qui avait demandé cette lettre au roi de Naples, pour se venger du tour que vous lui aviez joué pour le mariage de son neveu. M. Emile Dutretz et M. Felice Mattei devaient se battre; mais votre mari a em-

UN AMOUR I)A\S L AVENIR. ir>3

pêche ce duel. Il a été convenu qu'à la première bataille, l'un des deux devait se l'aire tuer sous le feu de rennenii. Je vous assure qu'à Tolentino ils ne se sont pas ménagés. Le sort a frappé M. Felire Mattei : il est tombé, à côté du roi, en brave. Le duel s'est ainsi terminé. Voilà tout ce que M. le comte Piranese m'a chargé de vous dire; il vous enverra d'autres nouvelles demain.

— C'est bien, Luigi, dit la comtesse; c'est bien, je vous remercie... 0 mon Dieu! pardonnez-moi, je vous accuse d'injustice au fond du cœur! Un Bianchi a vaincu Joachim Murât !

— Ils étaient cent contre un. Madame, comme toujours !

— Luigi, allez prendre un peu de repos; vous en avez besoin, mon pauvre Luigi... Demain, à l'aurore, vous irez au couvent des Sœurs lorétanes, où ma lille Cécilia s'est retirée par mon ordre, et où madame la marquise Piranese l'a accompagnée pour lui donner ses consolations. Vous les rassurerez sur le sort de ceux qui leur sont chers.

Elle s'arrêta; un soupir sortit de sa poitrine, une larme tomba sur son visage.

— Entendez-vous, Luigi? reprit-elle avec un effort de voix. Vous leur porterez ce vase d'argent, qui contient mes cheveux... Regardez, Luigi, je n'ai plus de chevelure... Ce vase d'argent, j'en fais offrande au couvent hospitalier des Sœurs lorétanes... Vous m'avez comprise... Allez; je veillerai, seule, cette nuit... il y a bien longtemps que j'ai perdu le sommeil !

Luigi jeta un regard de compassion sur sa noble maîtresse, s'inclina, et sortit lentement.

L'ouragan de l'Adriatique désolait la grande forêt qui semble se détacher, par les quatre faces, des fondements du château, et combler les abîmes. Vu de loin, à la lueur des éclairs^ le noir édifice^ porté sur

154 UN AMOUR DANS l'AYENIR.

les cimes ondoyantes des chênes, ressemblait à un vaisseau tourmenté par les vagues. Une harmonie lugubre pleurait dans le clavier dqs persiennes^ et allait s'éteindre, d'éehos en échos, dans la profundenr des galeries. Amsi bercée, dans son manoir, aux convulsions de la forêt druidique et au mugissement de la tempête, la belle comtesse Rosa laissa tomber son front sur sa poitrine, et s'endormit de ce sommeil fiévreux qoi brûle le sang comme l'insomnie.

Après deux heures de ce repos agité, elle fut réveillée par la voix de Luigi.

— On sonne. Madame... faut-il ouvrir? disait le serviteur.

— 0-1 sonne, dis-tu?... Quelle heure est-il?

— Près d'une heure du matin.

— Certainement, il faut ouvrir. Que craignonsnous? il ne peut maintenant nous arriver que du bonheur... Ouvrez, Luigi.

La comtesse se leva, et sa main droite s'allongea sur une table où des armes étaient cachées parmi des lambeaux d'étoffes et de broderies. Lorsque la porte s'ouvrit, la plus blanche et la plus belle main de l'Italie pressait le pommeau d'un pistolet d'arçon.

Des bruits de pas fortement accusés résonnèrent sac les marbres du vestibule. Trois hommes entrèrent dans la salle où se trouvait la comtesse Piranese : ils jetèrent leurs manteaux, et se firent reconnaître du premier coup d'œil, malgré la faible lueur d'une lampe suspendue au lambris. La noble dame poussa un cri de joie qui s'adressait au premier arrivant : elle tomba à ses pieds et les embrassa.

C'était Joachim Murât...

Emile et Piranese accompagnaient le roi, et lui servaient d'aides de camp, braves, dévoués, et tidèlL^s comme les Pignatelli et les Strongoli de Naples.

Murât était hoiTible de beauté guerrière; son ai-

UN AMOUIl DANS L^AVENIR. 155

grelte et ses boucles de cLeveux hacliées par les halles, suii iinifoniie sabré sur toutes les coutures, ses rnanc'iies pendantes eu lo([ues glorieuj^e?, ses éperons brisés, ses bottines lâchées de sani^^ humain, sa noMc ligure Doire de jioudie, tout son corps dévasté au feu de l'ouragan deTolentino, attestaient des faits d'armes inouïs, un duel suihuiiiain, enj^agé, face à face, avec chaque soldai de ilianchi, et avec toute Tarmée à la lois. Celait un spectacle à convier le monde, et à le foudroyer d'admiration. Rien d'imposant à voir comme ce héros, bulletin vivant de nos triomphes, qui venait de frapper ses plus terribles coups dans le coin le plus obscur de l'Italie, sans obtenir les applaudissements mérités par ce sublime désespoir!

Si dans cette vieille salle du château, il y avait eu un seul spectateur d'une pareille scène, ses yeux ne se seraient pas portés sur les deux jeunes officiers qui suivaient Mural ; le roi absorbait tout Tintérêt, toute Fattention. Cependant Piranese et son ami étaient dignes d'un regard.

Il était facile de voir que les deux jeunes gens avaient suivi Murât dans tous les sillons de fer et d'acier où il s'était précipité à Tolentino; la poudre avait noirci leurs épaulettes, les balles avaient troué leurs uniformes; mais, avec sa charmante fatuité militaire, Emile, cheminant à travers monts et torrents, rajustait pièce à pièce le désordre de sa toilette, lavait ses mains et son visage ensanglantés dans Peau des sources, polissait sa chevelure, toute concrète de sueur et de poussière, et, dans cette restauration de costume au pas de course, se faisait imiter par Piranese : de sorte qu'en arrivant au château, ils étaient l'un et l'autre fort reconnaissables.

Leurs visages, superbes d'une pâleur virile sur laquelle tranchaient l'arc des moustaches et l'orbe étincelaut des yeux noirs, leurs visages exprimaient une

de ces douleurs profondes^ incurables^ que la noble assurance et la fierté du maintien ne peuvent dissimuler. Soit fantaisie^ soit prédestination ;, ils avaient lié à Tagrafe de leurs chapeaux des touffes de verveine arrachées aux sentiers voisins ; et, sous cette espèce de couronne funèbre, avec leurs figures sombres et fatales, ils ressemblaient à deux victimes romaines vouées aux dieux infernaux de la guerre.

Joachim Murât releva la comtesse Piranese, qui, roulée à ses pieds et inondant le parquet des larges plis de sa robe blanche, ressemblait à la statue du tombeau de Paul 111.

— Madame, dit le héros, nous venons vous demander asile pour quelques instants Permettez

que je baise votre belle main, noble et loyale châtelaine.

Emile et Piranese effleurèrent aussi de leurs lèvres la main de l'héroïque femme.

— Je vous demande, dit le roi, un serviteur intelligent et sûr, qui connaisse la route de Naples par les montagnes du littoral de l'Adriatique.

— Sire, dit la comtesse, j'ai deux domestiques à vos ordres, les seuls qui nous restent; Votre Majesté choisira.

— Comte Piranese, dit le roi, choisissez vousmême; donnez un habit de paysan à ce domestique, et remettez-lui ce pli; c'est une lettre pour ma bonne Caroline.

— Je vais donc confier cette mission à Antonio, dit Piranese à sa femme; Luigi restera près de vous.

La comtesse fit un signe d'assentiment.

— Sire, dit- elle avec l'émotion que le dévouement inspire ; Sire, vous êtes dans votre château, que demandez-vous encore à vos serviteurs les Piranese?

— Un verre d'eau. Madame, voilà tout; je meurs de soif.

UN AMttUR DANS LA VENIR. 157

— Luigi, dit la comtesse, Sa Majesté le roi de Naples a besoin d'un verre d'eau. Courez.

— Madame, dit Murât, si vous avez quelque chose de confidentiel à dire à votre mari et à votre gendre, je vais me mettre à l'écart ; agissez sans cérémonie.

— On oublie tout en votre présence, dit la comtesse avec enthousiasme; je ne vois que vos malheurs, j'oublie les miens! Qui oserait songer à d'obscurs intérêts domestiques devant la majestueuse infortune qui remplit ce château?

Klle prit le plateau d'argent des mains de Luigi, s'agenouilla, etprésenta la coupe d'or à Joachim Murât.

— Luigi, dit la comtesse, vous porterez aussi demain cette coupe et ce plateau sacrés au trésor de Notre-Dame de Lorette; aucune lèvre profane ne s'en approchera plus... Sire, j'avais fait vœu de couvrir dor la nappe d'autel de la Vierge lorétaue; j'ai oublié de remplir ce vœu : Dieu* m'a punie!... Je le remplis aujourd'hui, et trop tard !

— Votre offrande me portera bonheur, dit le roi; à l'aube, Madame, nous prendrons notre revanche de Tolentino. Mon armée repose, en ce moment, là tout auprès ; elle est ralliée , forte , et pleine d'ardeur encore. Dans ma marche, je me suis détourné, Madame, pour vous faire ma visite, et vous dire combien je suis sensible à votre dévouement.

— Sire, désormais, je ne vous quitte plus... Oseraije demander à Voire Majesté la grâce de vouloir bien m'attendre un instant ?

Le roi s'inclina courtoisement devant la comtesse, et sourit avec bonté. La comtesse sortit de la salle.

— Comte Piranese, dit le roi, à quelle distance sommes-nous de Macerata?

— A deux heures de marche. Sire.

Joachim Murât ouvrit une croisée, et regarda le ciel en silence.

— La tempête se calme, dit-il; noas aurons un beau jour demain... Oh! si quelque voix de là-haut pouvait me dire ce que fait, en ce moment, mon bienaimé frère, notre glorieux Empereur !

— Sire, dit Emile, une voix terrestre vous répondra : 11 décrète une victoire contre les alliés.

— Dieu le fasse ! . . . Tolentino est un présage de malheur!... Comte Piranese, votre domestique Antonio est-il parti pour Naples?

— Il part à l'instant, Sire.

— Vous lui avez donné toutes mes instructions?

— Oui, Sire.

— Ma bonne Caroline recevra de tristes nouvelles; mais c'est aussi une femme de cœur ; c'est le sang de Napoléon; c'est la race des femmes fortes...

— Il y en aura deux en Italie ! dit un jeune et charmant officier qui entrait vêtu d'une polonaise, et la toque varsovienne à la main.

Un trio d'admiration éclata dans la salle. Rosa Piranese avait quitté les habits de son sexe, et s'était faite soldat.

— Sire, dit -elle, voilà le costuma que mon mari a rapporté de sa campagne de Russie; c'est mon cadeau de noces...

— Quoi! Madame, dit le roi, les mains jointes, vous nous suivez au camp?

La comtesse prit une pose sibylline, sa figure rayonna d'inspiration ; elle dit avec feu :

— Au plus galant, au plus brave, au plus antique des rois, il fallait pour dernière escorte ime femme, un Français et un Romain. Nous voici.

— Admirable ! s'écria Joachim ; Madame, donuezmoi votre bras. En avant. Messieurs ! Le ciel est pour nous. Marchons !

Et ils sortirent d'un pas déterminé.

Il ne fut donné qu'à un pauvre chevrier de voir,

UN AMOUR DANS l'aVENIR. I.SO

dans cette mémorable nuit, passer le grand Joachim Alurat escoi'lé de celte triuité symbolique <.'t vivaule qui résume tout ce qu'il y a de gracieux, de clicvaleicsquc et d'iiéroïque daus ce niuude.

Il est une phrase si incroyable que toute plume se révolte on récrivant; celle-ci :

Joachim Murât fuit devant ses ennemis !

A Macerata, tout a été consommé ; c'était une appellation de malheur, un nom composé de syllabes fatales, une épitaphe eu un seul mot : Macerata !...

Le roi de Naples a passé sur le chemin de toutes les balles, de tous les boulets ; il a insulté la Mort jusqu'à la moelle de son squelette : la Mort Ta relancé vivant, malgré lui, hors du champ de bataille, et tous les feux de Macerata se sont éteints ! Le combat n'a pas été long.

Lejour baisse.

Le roi, entraîné par une suite peu nombreuse d'officiers dévoués, a gagné les gorges impraticables de l'Adriatique.

Au coucher du soleil, il descend du haut de Monte- Rosso dans l'étroite vallée où le torrent de l'Arno mugit au fond d'un lit d'abimes qui se prolongent jusqu'à la mer. En face de Monte-Rosso, de l'autre côté du large torrent, se dresse une montagne à pic qui coupe brusquement la retraite, et qu'il faut franchir pour atteindre la route du littoral.

Larmée victorieuse s'e&t disséminée pour se jeter, de tous côtés, à la poursuite des Italiens. Trente soldats ennemis, des plus braves et des plus agiles, n'ont pas

Î60 UN AMOUR DANS l'a VENIR.

perdu les traces de Joachira Murat, et s'acharnent après lui, dans l'espoir de le saisir mort ou \ivant. Divisés en trois bandes, ils ont résolu de suivre jusqu'à la nuit les routes tortueuses qui descendent à l'Adriatique. Des deux parts, les munitions on été épuisées ; il ne reste que l'arme blanche pour les combats singuliers.

Le roi, escorté de quelques lanciers, remonte les rives du torrent, comme s'il eût voulu rentrer à Tolentino, et à deux milles de Monte-Rosso, franchit l'Arno ; puis, se lançant au hasard sur des chemins impraticables, dans la direction du midi, il remet au ciel le soin de le conduire à Naples. Hélas ! il était écrit que le héros ne trouverait que trop bien ce fatal chemin !

Le comte et la comtesse Piranese, Emile Dutretz, Luigi et quelques soldats italiens se sont séparés du roi a\ec la noble intention d'attirer sur eux l'ardeur de la poursuite, et de donner le change à la meute de sbires acharnée sur les traces du héros. Ce stratagème du dévouement a réussi. Le comte Piranese, avec sa taille et son maintien superbes, relevés encore par un déguisement de costume fait à la hâte, est parvenu à fixer particulièrement l'attention d'une de ces bandes d'ennemis qui courent sur Murât. Nos glorieux fugitifs ont descendu le Monte-Rosso, et sont arrêtés par le torrent.

Dans son tableau des Chasseurs, Salvator Rosa a peint ce site sauvage. Le mur gigantesque et presque infranchissable qui s'élève au couchant est d'un ton jaunâtre; des touffes de pins et de chênes nains jaillissent horizontalejnent de toutes les fentes de cette montagne abrupte, et lui donnent un sombre caractère de désolation; le sol est jonché, au pied, d'énormes blocs de granit que les coups de foudre ont détachés de la cime eu laissant au flanc du mont une empreinte éternelle. Du côté de la mer^ la vallée se

(TN AMOrU DANS L'AVENin. 16|

rétrécit liorriblcmcnt, et ne laisse au torrent que dix jtiods dti goiillVes pour se précipiter dans TAdrialique. Hien n'atteste le passage de l'homme dans cet épouvantable détilé. Depuis la création du monde, les échos n'y répètent, sans tin, d'autre bruit que la voix sourde du torrent qui jette son écume aux masses de lianes flottantes sur ses deux rives. Une nuit noire couvre les mystères de cet Achéron terrestre, et l'aigle seul ose le franchir.

Luigi et deux soldats italiens déracinèrent un arbre mort de vieillesse, et le jetèrent comme un pont sur le torrent.

— Passez la première, dit Emile Dutretz à la comtesse.

L'héroïque femme tenait ses yeux fixés avec une ]>réoccupation triste sur un soldat qui descendait des hauteurs de Monte-Rosso, en s'aidant de sa carabine comme d'une troisième jambe, et qui, s'arrêtant de distance en distance lorsque des blocs carrément solides lui servaient de piédestal, plaçait sa main gauche en auvent sur ses yeux, et cherchait indubitablement le roi dans le groupe des fugitifs.

La petite escorte de la comtesse s'était rangée sur une seule ligne, tous l'épée àla main. Emile avait mis bas son uniforme, et, la tète nue, les bras nus et croisés sur la poitrine, la tète inclinée à gauche d'une façon négligente et railleuse, il s'était posé en habile maître d'armes qui a jeté le gant à dix spadassins, et qui les attend sur le pré.

— Holà ! maîtres ! cria le jeune Français aux ennemis, vous êtes bien lents à descendre; voulez- vous que j'aille vous donner la main?

Et, se tournant vers ses camarades : — Passez, passez. Messieurs, je veux être le dernier. A toi donc, Piranese; donne la main à notre adorable amazone : c'est Antiope au pont du Thermodon. Laisse-moi le

162 UN AMOUR DANS l'aYENIR.

rôle que je to demandais l'autre jour, le rôle d'Horatiiis Codés, avec un œil de plus.

Le défilé sur le pont mouvant se fit avec lenteur; déjà, les plus vifs des ennemis étaient arrivés au fond du val, et attaquaient, le sabre à la main, notre jeune ofiicier français qui s'était retiré au milieu du pont comme dans un défilé où il n'avait à combattre qu'un seul homme. Emile, s'appiiyant de la main gauche sur un rameau dépouillé qui se détachait du pont de bois comme une rampe naturelle, blessait ou tuait impitoyablement, renvoyait au val ou jetait au gouffre les méprisables ennemis qui s'offraient à sa foudroyante épée; de l'autre côté, du côté des siens, personne n'osait venir à son aide, de peur que' le moindre mouvement imprévu ne fit perdre l'équilibre au noble champion suspendu sur l'abîme; mais tous, répée haute, le poing fermé, la poitrine en avant, se tenaient prêts à remplacer Emile au poste périlleux, si quelque malheur arrivait. La belle amazone de Tolentino ne voyait que son mari, ne veillait que sur lui, et son regard, traversant le pont de bois sans s'y arrêter, cherchait encore aux dernières lueurs du jour le formidable chasseur tyrolien, ce démon de la montagne, qui destinait une balle infaillible à la poitrine de Murât.

Emile, déjà cinq fois victorieux, semblait épuisé par ses efforts sublimes; l'arbre ruisselait de sang, le pied craignait de frapper sur ce pont humide, de peur d'entraîner le corps ; un nouvel adversaire, un Hongrois gigantesque, armé d'un sabre long à deux tranchants comme un poignard démesuré, entra en lice et croisa le fer avec le jeune Français.

Le crépuscule jetait son pâle rayon sur cette scène de mort.

On entendit un grand cri, puis un coup de fusil qui réveilla les mille échos de la vallée.

UN AMOUR DANS l'a VENIR. 1G3

Piranese soutenait dans ses bras la comtesse frappée d'une balle. Cette divine l'euinie avait vu le chasseur tyrolien abattre sa carabine; elle avait poussé un cri, elle avait embrassé le comte, elle avait reçu le coup destiné au roi... Jamais soldat n'eut un plus noble bouclier. A ce cri d'épouvante, à ce terrible coup de l'eu qui tombait avec la nuit, Emile se retourna involontairement du côté des siens, et glissa dans le sang; son ennemi fit un pas vers lui; Emile embrassa les rameaux desséchés de Tarbre, mêlés aux feuilles massives des lianes, et para le dernier coup porté...

— Jetez le pont dans le torrent! s'écria-t-il.

Et il fit un eflbrt surhumain pour s'élancer sur la rive; mais le point d'appui faillit sous ses mains; les rameaux qui le tenaient suspendu sur le goulfre craquèrent, les lianes se déchirèrent sous le poids du corps.

— Tu ne m'as pas touché ! cria-t-il au géant hongrois; et l'on n'entendit plus qu'un bruit horrible dans Tabîme, et des tlots d'écume jaillirent sur le pont ensanglanté.

Dans le même moment, une autre scène déchirante se passait au pied de la montagne à pic, et sur un lit de roche. Le comte Piranese avait porté sa femme à vingt pas du torrent, et il recevait ses derniers soupirs.

— Je meurs contente, disait l'amazone d'une voix d'agonie; tu as pleuré sur mon front, je sens tes larmes, elles me brûlent. M'aimes-tu donc toujours? dit-elle en prenant la main à son époux.

— Oh ! s'écria Piranese avec des sanglots, que Dieu prenne ma vie si je mens! toujours! toujours!

Et il colla ses lèvres sur la bouche de sa femme.

— Piranese!... si tu m'aimes... jure-moi de ne jamais épouser ma...

Elle ne put achever, elle expira. Le comte tenait sa main levée pour faire le sermeut.

— Morte!... morte !... dit-il en souriant comme on sourit à Tenfer. Le nom de Cécilia s'est arrêté sur ses lèvres!... ce nom Ta tuée!... pauvre femme!

Et il appela Luigi.

— Luigi, dit-il, veille à côté de ta pauvre maîtresse, et pleure pour moi sur elle, pendant que je la vengerai.

Le domestique répondit par des larmes.

Piranese ramassa son épée, étreignit la garde à deux maine, et un accès immense de colère le sauva du désespoir.

— Montagnes de Macerata, soyez maudites ! s'écriat-il... maudites comme les montagnes de Gelboé !

Et il courut au pont, pour chercher la mort et venger sa femme et son ami.

Il n'"*^ avait plus même à espérer cette consolation du soldat. L'arbre avait été jeté au torrent par un soldat italien; le champ du combat était désert.

Piranese crut distinguer dans le lointain le chasseur du Tyrol qui escaladait le Monte-Rosso avec Fagilité d'un daim. C'était sans doute un homme poussé par une vengeance particulière et mystérieuse; on l'a revu depuis, au Pizzo, dans l'escouade des assassins de Murât; cette fois, il ne manqua pas son coup !

Piranese s'achemina lentement dans les ténèbres, vers le lit de roche tumulaire où gisait le corps de sa femme ; c'était un spectacle d'éltt-nelle douleur ! Piranese le contempla longtemps avec des yeux délirants; puis, faisant un effort impossible, il dit à Luigi :

— Je vais remonter la rive droite du torrent, jusqu'au pied du château de Tolentino; je t'enverrai les chevriers de la montagne, ils t'aideront à porter ta malheureuse maîtresse à l'église du couvent des Sœurs lorétanes; tu leur donneras une poignée d'or... Moi, je serai au couvent à la pointe du jour. Adieu,

Luigi; serrons-uous les mains, mon ami... Tu n'as plus (Itj maître; le château de Tolentino est à toi.

Il donna au cadavre un Hnil.rassement suprême, et, prêtant l'oreille aux plaintes sourdes du torrent qui remplissaient le val d'une harmonie de deuil, il dit :

— Adieu pour toujours, mon noble ami ". ma noble femme!... cette vallée vous pleurera ainsi éternellement !

Il regarda le ciel, et sembla s'inspirer de quelque résolution soudaine et consolante, car ses larmes tarirent, et son visage se lit calme.

— Ne pleure plus, dit-il à Luigi; les larmes ne doivent couler que sur les malheurs vulgaires ; elles sont une insulte aux infortunes inouïes; l'homme est assez fort pour regarder d'un œil sec ce qui lui vient de l'impitoyable fatalité.

Et il remonta la rive du torrent, seul et tout rempli de la pensée qui Tavait secouru daas son désespoir.

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