I. VI
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les somnambules de Londres étaient venus faire leurs exercices de nuit sous les arbres de ce beau jardin.
On sait que L est un des premiers artistes de
l'Europe; mais ses amis savent quli est aussi le causeur et le conteur le plus brillant et le plus- gracieux
qu'on puisse entendre. L a beaucoup \oyagé^
beaucoup lu, beaucoup observé. Sa mémoire est pleine de délicieuses bistoires, son esprit est plein d'idées. On l'écoute avec autant de charme qu'on lit un beau livre. C'est surtout dans ces heures tranquilles où les entretiens ont tant d'attrait, que j'aimais à écouter le grand artiste, soit qu'il me parlât de Naples, en entremêlant ses récits de quelque cantilène de Ghiaïa ; soit qu'il me parlât de sa vie d'Angleterre, toute pleine de triomphes : passant ainsi du Midi au Nord, du soleil à la brume; tantôt lazzarone, tantôt philosophe, toujours spirituel et éminemment observateur.
Cette nuit-là, il s'abandonna de verve à cette causerie intime qu'inspire une fraîche promenade d'été. Il me raconta une simple histoire que j'aurais voulu écrire sous sa dictée, et peindre avec des couleurs de palette plutôt qu'avec des phrases d'historien, parce que jamais ce papier froid et mort, ces signes conventionnels qui représentent des idées et des sensations; jamais ces plats hiéroglyphes de l'alphabet, enveloppés d'une feuille blanche comme d'un linceul, ne pourront remplacer la voix, les gestes, l'organe passionné, les modulations harmonieuses d'un narrateur éloquent. Il faudrait que chaque ligne de mon livre fut notée comme un librelto d'opéra, et que le lecteur put entendre ces récits tels qu'ils ont été chantés p:ir un poëte artiste; il faudrait que chaque page fût illustrée d'une de ces belles gravures anglaises où le burin colore comme le pinceau, afin que cette histoire conservât encore dans le sépulcre du
livre un peu de ces parfums que les fleurs, lo^ arbres le gazon, nous versaient avec les tièdes rayons de la lune, dans cette nuit de mélodie et d'amour. Telle entin que mes souvenirs me la rendront, je veux essayer de la redire, cette histoire; je n^ changerai que quelques noms, parce que mes persounages ne sont pas des héros de roman.
J'écoulais encore le récit du grand artiste, et Faube d ete blanchissait déjà la statue du duc dTork sur sa colonne, et les tours de Westminster aux extrémités opposées du parc. Le soleil montait à l'horizon quand cette histoire fut terminée. Je croyais sortir d'un rêve; il me semblait que je mutais endormi sur la grande pelouse devant Carlton Terrace, et que jp me réveillais, la tète remplie d'un nouveau monde d'idées ou le gracieux murmure de la mer, au golfe dp Naples, chantait un trio avec la vague polaire de VOcean et la rivière de Mersey, sur les grèves brumeuses de Liverpool. Une nuit de veille ainsi occupée donne a l'esprit l'incohérence de la folie. Cette brusque interruption de nos habitudes bouleverse le cerveau • tout prend un air étrange au premier rayon du soleil' mais plus étrange encore si Ton se trouve en pays lointain, et entouré de monuments qui servent, pour la première fois, de cadres à nos rêveries. Après avoir quitte le grand artiste qui m^avait conté cette histoire je le suivis longtemps des yeux dans Régent' s street, et je le vis disparaître dans la colonnade fantastique de Quadrant, où était sa demeure. Resté seul avec mon rêve, je rentrai dans ma maison de King William Street, pour payer au sommeil Parriéré de la nuit A mon lever de midi, je courus au parc Saint-James, que le soleil éclairait à travers une gaze de brume gui jaunissait ses rayons. Je m^assis sur une banquette, et j écrivis, dans toute la fraîcheur de mes souvenirs les premiers chapitres de cette histoire, comme on
écrirait un rêve sous les premières impressions du réveil.
n y a cinq ou six ans, — la date importe peu, — deux jeunes gens causaient, après souper, dans une chambre de V Osteria-Nuova, à Chiaïa, à Napies.
L'un, âgé de vingt-cinq ans, se nommait Patrick 0
C'était un Irlandais voué à Tétat ecclésiastique ; son costume était sévère comme sa figure. Il avait des cheveux d'un blond ardent comme de Tor en fusion; ses traits, d'une régularité mâle, gardaient cette pâleur nerveuse qui ne vient pas des souffrances du corps, mais des inquiétudes de l'âme. Sur ce fond mat d'une figiu'e tourmentée, luisaient deux yeux noirs et orageux comme des nuages remplis d'éclairs. La contraction du sourire semblait avoir été oubliée dans le mécanisme de ce visage qui exprimait tout, et à tout instant, excepté le plaisir. L'autre jeune homme était à peu près du même âge : il avait une belle figure brune, et des cheveux vagabonds d'un noir
d'Érèbe. C'était le contessino Lorenzo C légataire
à vingt ans d'une fortune immense, qu'il prodiguait sans l'épuiser. L'opulence rayonnait sur toute sa personne : il étalait avec un orgueilleux dédain une pléiade de diamants à ses doigts annulaires, et la constellation complète d'Orion, en rubis balais, sur son jabot de batiste; toujours prêt à jeter ses étoiles à un ami, à une fenmie, à un saltimbanque, à un indigent.
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L*arriv«'o crun domestique suspendit la conversation des d(Hix jeunes ^vns. On venait leur annoncer que le vaisseau VErinn allait mettre à la voile^ et qu'on n'attendiat plus qu'un passajj'er.
Ce passa^^er était Patrick.
Ils se levèrent vivement, et se dirigèrent vers le môle. Patrick, un pied sur la terre, et l'autre dans le Cimot^ fit ainsi ses adieux à son ami ;
— J'ai quitté Rome sans regret; j'y serais devenu sceptique et j'y aurais exercé, à l'exemple de tant d'autres, un sacerdoce d'habitude comme on fait un métier. J'aime mieux être prêtre dans quelque bourg catholique de mon Irlande. Je prendrai les ordres à Dubhn, à la première ordination. Adieu, mon cher Lorenzo; nous nous reverrons quand Dieu le voudra.
-— Patrick, répondit le jeune Italien, dans quelque position que le ciel te réserve, si jamais mon amitié peut te rendre un service, songe à moi, et ne songe à personne qu'à moi.
Ils se serrèrent énergiquement les mains, et le canot partit.
LErinn mit à la voile et cingla vers la haute mer. Patrick contempla longtemps, accoudé sur la dunette, le doux rivage de Naples, et descendit, à l'entrée de la nuit, dans l'entrepont pour se reposer. La mer était ai^itée, lèvent contraire. Patrick prit le parti de s'endormir, pour laisser passer le mauvais temps sans être incommodé par la mer.
A son réveil, il fut bien étonné d'apprendre que VErinn, n'ayant pu tenir la mer, était rentré à Naples, et que les passagers avaient la faculté de descendre à terre. Il était alors huit heures du soir.
Patrick usa de la permission avec empressement. Il courut à Phôtellerie, dans l'espoir d'y trouver Lorenzo; mais le jeune homme était sorti. Le garçon d"duberge dit à Patrick que soa ami avait pris la di-
rection de San -Carlo, et que fort probablement il était à l'Opéra.
On jouait, ce soir-là, Semiramide.
Patrick hésita quelques instants par scrupule ; puis, se souvenant des facilités profanes que le clergé italien se donne volontiers à Tendroit du théâtre, il courut à San-Carlo, prit un billet de parterre et entra. Patrick avait toujours vécu loin des plaisirs et des spectacles mondains. C'était la première fois qu'il se mêlait à une foule dans une salle de théâtre.
San-Carlo retentissait d'instruments et de voix. On aurait dit que l'harmonieuse salle chantait avec toutes ses loges, car les sons de la scène et de l'orchestre, ne trouvant aucun obstacle dans l'ellipse immense, la remplissaient toute, comme un ouragan de mélodie élancé du golfe de Baïa. On était arrivé à la scène du serment et du trône. Le roi des Indes, le pontife, Arsace, les Syriens, le peuple, les mages, juraient fidélité à la reine de Babylone, dans une langue d'amour inouïe; et Sémiramis, du haut de son trône, versait à pleine voix, sur tout ce monde en délire, des torrents de notes mélodieuses, comme des perles prodiguées à l'infini. Le chant du cor, tout rempli d'une volupté langoureuse, s'élevait par dessus tautes ces voix, comme l'écho de l'Eaphrate, dans une nuit d'Orient, roule des soupirs ineÔables qui montent au somme* de Babel. Le puissant amour, fils des siècles antiques, embrasait le théâtre et semblait avoir enfin trouvé une langue merveilleuse, oubliée dans Babel, pour réveiller un sens inconnu et exciter la terre à des folies sans nom, telles que les auges en accomplirent avec les filles des hommes, aux époques antédiluviennes, quand le monde trembla sous les hyménées des géants. Auprès de cette harmonie inconnue, chantée par des voix et des cuivres surhumains, toute parole ressemblait au bégaiement de l'enfance
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OU au vagissemont du Ixtcmu. C'était comme la révélation (le CCS liymncs mystérieux (|ui éclataient la nuit, dans les [trofondeurs des pyramides babyloniennes ou dans les clripelles souterraines d'Isis; c'était un écho de ce vent iduméen qui soufflait une volupté sanglante et fatale sur les villes maudites^, et changeait la forme des montagnes dans une nuit de désolation ; et toutes ces voix, ces chants, ces stridents accords du cuivre et de la corde, ces élancements de notes sublimes, cette éruption de mélodie incréée, toute cette furie d'amour semblait éclater, par un prodige des mages, sous les pieds divins d'une femme, belle comme le soleil d'Orient, embaumée comme l'Arabie Heureuse, vêtue de pourpre et d'or comme les reines d'Ophir et de Saba.
Le jeune ecclésiastique irlandais, qui venait d*entrer à San-Carlo pour y chercher un ami, oublia cet ami, s'oublia lui-même, et s'arrêta, debout, la main droite incrustée sur la première banquette, immobile, comme une statue, sous le saisissement de cette foudroyante révélation; son âme, subitement envahie par le démon de ces voluptés extérieures, fut vaincue avant la lutte, ainsi qu'il arrive au soldat imprudent qui passe désarmé sur les limites de l'ennemi et succombe avant d'avoir reconnu son erreur. Patrick garda sa position extatique jusqu'à la chute du rideau. Il vit et entendit ce rêve immense que Rossini nous apporta des lagunes de Venise lorsqu'il s'endormit dans la cité mystérieuse, ce sublime évocateur du passé. Le jeune Irlandais, fils de cette terre virginale qui assiste à l'éternelle symphonie de l'Océan et des montagnes, avait une de ces intelligences d'élite qui s'initient du premier coup au secret des grandes créations; il passait, sans transition, des innocentes harmonies de Palestrina à la furie musicale de la Semiramide, de la cataracte de Terni à la cataracte de
Niagara. Il n'eut pas même le temps d'appeler son ange gardien à son secours, afin d'obtenir la grâce d'une pensée pieuse, dans ce déluge de pensées profanes qui pleuvaient daus son cœur. ïl fut emporté violemment à travers les cris de cette Babylone ressuscitée pour embrasser Balthazar et repousser Daniel. Tout fut saisi au vol, et recueilli par lui, et deviné d'inspiration dans cette fatale soirée; son oreille, son esprit et son cœur s'associèrent pour le servir et le faire marcher, sans rien laisser en arrière, à la conquête spontanée de l'inconnu. Mais peut-être encore cette nmsique, ces voix, ces chœurs, cette pompe, se seraient évanouis avec les ombres de la nuit, si toute cette séduction théâtrale ne s'était pas incarnée dans le corps d'une femme. Désormais, pour Patrick, ce long ravissement d'artiste était inséparable de la cantatrice superbe et rayonnante comme la Sémiramis dont elle portait le nom.
Depuis les jours antiques, où les cirques et les amphithéâtres versaient par les vomitoires un monde de spectateurs rassasiés d'un spectacle prodigieux, on n'avait pas vu, en Italie, pareille foule, le soir de cette représentation de S émir ami de. La place publique et les rues avoisinant villa Reale étaient encombrées à la sortie du théâtre; si bien que Patrick fut roulé comme un brin d'herbe dans une mer orageuse, et emporté bien loin de son hôtellerie de Chiaïa. Au reste, cette foule qui faisait ainsi violence au jeune Irlandais lui était favorable en ce moment, car eUô lui donnait un étourdissement qu'il aurait voulu prolonger à l'infini, ne voyant rien de plus redoutable que le calme et la solitude, après cette agitation secourable qui ondoyait autour de lui; mais aucune tempête n'est plus vite apaisée qu'une tempête de foule après un spectacle. Minuit sonne sur le silence et le désert; et de tout ce fracas de multitude folle, il