MAKI A
no roslo (jne l<s sons It.uits luiiibûs dos clocliors voisins, symphouie monotonie comme le chant qui invite an somm«?iI. BiiMitôt, de tout C(\ inonde agité, Patrick seul était debout et veillant. Marchant au luLsard, il était arrivé sur les rives du golfe, et là, cojujne brisé par la fatigue d'un long voyage, il s'assit sur une pierre, et médecin de lui-même, il se recueillit pour examiner sa blessure intérieure et lui porter un remède immédiat, sans attendre le lendemain.
Patrick était seul en réalité, mais une ombre l'avait suivi; une ombre plus terrible que celle de Niinis !
C'était pour Patrick qu'un poëte italien avait fait cette strophe :
« A Saint-Charles, cirque où l*on chante
« Sous un ciel tiède, au boifl «le l'eau,
« Quand e\pire la voix tourhante
« Du jeune Arsace ou dOlliello;
(f Quittant Venise ou Babylone,
« On va rêver sous la colonne,
« Près de la mer que nous aimons ;
« Et comme une ouverture immense,
« L'opéra fini recommence,
« Chanté par la mer et les monts. »
Hélas! elle recommençait pour Patrick cette soirée d'enivrement, de mystère, d'émotion inconnue, de formidable volupté. Le spectre de Babylone se dressait dans les vapeurs diaphanes de la nuit, sur les flancs de cette montagne, qui elle aussi a brûlé des villes coupables ensevelies à ses pieds. Le vent nocturne, qu'un démon embaume de tous les parfums de Vénus Aphrodite, soufflait de l'archipel napolitain, dont les îles sont des cassolettes toujours fumantes; et cette langueur mystérieuse qui descendait de partout et conseillait l'adultère, semblait donner un démenti au Roi psalmiste, qui, la nuit, demandait à Dieu de le sauver de la flèche volante dans le jour, et de lob-
session irrésistible du démon de midi. Patrick était percé de la flèche qui vole à la lueur des constellations de minuit. Arrivé au délire de la pensée, il se persuada que tout ce qu'il avait vu à San-Garlo n'était qu'une vision de l'enfer, un verre d'optique placé par le démon devant ses yeux; que le monde n'avait pas assez de pouvoir en ses mains pour créer de pareilles réalités de séduction; que, parmi toutes les filles des hommes, il n'y avait pas une femme comme la puissante artiste, reine à San-Carlo ; que le démon androgyne de la volupté, nommé Artasté dans les lieux profonds et maudits, avait pris un corps humain pour séduire un pauvre chrétien et l'arracher au service des autels.
Patrick fit un signe de croix, et il lui sembla qu'autour de lui toutes les formes se faisaient douces et riantes, et que des anges descendus sur cette terre la purifiaient des émanations infernales de la nuit. Plus tranquille après une courte prière, il appuya sa tête sur un oreiller d'algues sèches, et il s'endormit.
Le soleil de printemps était levé depuis quelques heures, lorsque le jeune ecclésiastique irlandais se réveilla. Habitué, dès son enfance, à dormir aux étoiles dans les montagnes de Wicklow, il avait eu pour son repos une nuit aussi bonne qu'à l'hôtellerie de Chiaïa. A genoux sur la pierre du rivage, il fit sa prière du matin dans le plus magnifique oratoire que Dieu ait donné à l'homme pour recevoir ses hommages; et, trempant ses mains dans le golfe comme dans la conque d'un bénitier naturel, il oignit son
MARIA. iTO
front (le cette eau sainte qui remonte aux réservoirs (lu ciel.
Vn souvenir vaporeux (^omme la gaze d'un songe re])oi'ta l'Irlandais vers les images sensuelles de la veille, et le jeune chrt'tien s'indigna de sa faiblesse, o[ lit un énergique ajipel à ses devoirs pour arraeLer (le son cœur le dernier atome de cette lie impure (juavait dé})osée en lui la coupe d'un démon. Les heures matinales sont pieuses : elles prédisposent l'àme à de bonnes rt!^solutions, à de saintes pensées. Patrick écouta dévotement les voix qui parlaient autour de lui sur le golfe, la ville et les montagnes. C'était partOiPit un hymne chaste entonné à la création. Il donna le sourire calme des élus à cette nature tranquille, pleine de son Créateur, et il s'achemina rapidement Ters le port, avec l'espoir de prendre son vol vers la douce Irlande, à la faveur de cette sérénité du ciel qui réjouissait les mariniers.
— Oh! quand je te reverrai, se disait-il mentalemi'Ut, vieille église de mon saint patron, vénérable métropole de Dublin, je me précipiterai à l'ombre de tes deux nefs> comme la jeune colombe sous les ailes de sa mère, et je ne craindrai plus rien de ce monde infâme et tentateur!
Comme il arrivait sur le môle, il vit venir à lui un domestique de Lorenzo, qui le salua et lui dit :
— Mon maître vous fait chercher partout depuis le lever du soleil; il a envoyé des cavaliers sur toutes les routes de Naples... Maintenant il n'est plus temps; l' hriim a mis à la voile et il est déjà bien loin.
i'^t le domestique montrait du doigt la place vide où l'Erinn était amarré.
Patrick fit un mouvement nerveux, leva les yeux au ciel et soupira.
Le domestique croisa les bras et regarda le port. Il avait rempli sa mission.
Après une longue pause, Patrick, qui ne savait à quelle résolution s'arrêter, fît cette question au domestique.
— Où est ton maître?
— Mon maître, répondit celui-ci, n'est plus à la locanda de la Victoire; il esta la villa de Sorrente, et il m'a chargé de vous y conduire, si c'est le bon plaisir de Votre Seigneurie ! Voilà votre canot, là, tout prêt avec quatre rameurs.
— Eh! s'écria Patrick, pourquoi ne parlais-tu pas d'abord de ton canot?... Vite, vite en mer ! il y a une bonne brise... vite, vite à la voile et à la rame ! nous atteindrons VErinn.
Et entraînant avec lui le domestique, il s'élança dans le canot, et délia lui-même les cordes de la voile roulée à l'antenne.
Le canot partit comme la flèche, et le visage de Patrick rayonna.
— Croyez-vous, dit Patrick au marinier du timon, qu'en allant de cette vitesse, nous pourrons atteindre VErinn?
— Atteindre VErinn! répondit le timonier avec un éclat de rire goguenard; si vous étiez oiseau, vous ne l'atteindriez pas... Ce n'est pas un bâtiment sicilien, celui-là; c'est un anglais. Comprenez-vous? c'est un anglais ! le vent ne l'atteindrait pas!
— Essayez toujours, dit Patrick.
— Oh ! nous pouvons faire une promenade, dit le marinier en riant; vous prendrez de l'appétit eti mer.
Lorsque l'horizon se fut dévoilé dans toute son immensité, Patrick le mesura d'un œil mélancolique, r't il n'aperçut aux limites de la mer que quelques petites voiles latines d'une blanchear éblouissante. C'étaient des bateaux de pêcheurs. L'Erinn avait disparu.
— Allons-nous à villa Sorrentina? demanda le timonier.
~ Allciis! r.'pnn(lit Patrick d'iiiK^ voix (iï'Sfsporée H se laissant tomber sur un banc, il garda un xnorne silence jusqu'à l'arrivée.
Là, rien ne i)ut le distraire des réflexions pénibles q.u 1 .yeablaienten foule : ni la petite baie riante gui servait de débarcadère à la villa Sorrentina; ni les to.illcs d orangers suspendues sur une eau calme qui réllechissai Vov des fruits et iMrgent des tleurs; ni aspect enchante de la villa endormie dans les pins les arbres de Judée, les palmiers et les acacias. Le milieu du jour l'eût trouvé peut-être encore dans cette attitude de desespoir, si la voix d'un ami ne Peut réveille comme en sursaut au milieu d'un pénible son-^e
— Eh bien! Patrick, s'écria Lorenzo avec une voix joyeuse, ta relâches à Sorrente en allant à Dublin''
Patrick se secoua vivement et s'improvisa une assurance par nécessité. Il sauta légèrement sur la rive serra les mains de Lorenzo, et fît une pantomime qui pouvait Signifier ; ^
— iVe voilà ; je suis résigné à ce contre-temps
— Je suis enchanté, moi, de ce contre-temps, dit Lorenzo; j étais vraiment désolé de n'avoir pu te faire les honneurs de ma charmante villa. Regarde, mon ami; cela vaut bien la baie de Kingstown et le Kinpure, n'est-ce pas ? ^
la i^trie" ''^ ^''''' ^^ ^'^"'^^ "^'^' '^^^ n'est jamais
— Mon ami, souviens-toi de ce que je te disais quand nous étudiions la philosophie'au séminaire de la Propagande :l n'y a pas de patrie sans orangers. Cet arbre essaie le climat et semble vous dire^ Tn peux vivre ici, car j'y suis. '
— Enfant! tu la reverras, ton Érinne! mais tu ta
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reposeras un instant ici eu passant. Comme j'ai repris ma gaieté, rien qu'en te revoyant! J'étiùs si triste hier soir, à mon arrivée de Rome à Naples î Et moi aussi, je suis exilé; moi, né à Sinigaglia, sur le bord de la triste Adriatique ! mais j'adopte Naples et Sorrente, deux charmantes filles qui valent mieux que Sinigaglia. Ah çà! dis-moi, où as-tu passé la nuit, si je puis te faire pareille demande sans indiscrétion?
— La nuit? dit Patrick, s'efibrçant de sourire... j'ai passé la nuit sur le bord de la mer... pour ne pas manquer le bâtiment.
— A merveille! la précaution était bonne... Et le bâtiment est parti sans toi? J'admire tes distractions... Et ton bagage ? LErinn emporte ton bagage en Irlande?
Patrick fît un signe affirmatif.
— Tu n'as gardé que ce très-modeste habit de voyage... N'importe! je t'habillerai plus décemment.
— El pourquoi?
— Voici. J'ai du monde à la villa... Cela t'étonne?.. Oui, je donne à dîner... à des amis... des artistes.
— 11 y a des femmes ! dit Patrick reculant d'un pas.
— Des femmes! non... non. Quelle peur des femmes! Sois tranquille... il yen aura une peutêtre... une... mais net'efî'raie pas ainsi... ce n'est pas mie femme...
— Et qu'est-ce donc ?
— Tu verras... Nous serons gais, nous chanterons le Dies irœ de Pergolèse... nous boirons du Champagne... C'est un petit dîner que j'ai improvisé, hier soir, dans les coulisses de San-Garlo, avec d'anciennes connaissances... Ne t'effarouche pas ainsi... Est-ce que tu n'es pas tolérant depuis ce matin? Que veuxtu? moi, je suis un mondain et un mauvais sujet.
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comme un échappé du imc... Aussi, pourquoi mou onclo est-il mort?... je serais diacre comme loi, et bon ohrrtien coniuio toi... Un liérita^'e et Najiles m'(.'iit perdu. Otn Nai.k-s et les lirritages de; ce monde, et je dis la messe à Saint-Jcau de Latran. Naples, \ois-tu! c'est le démon; et le Vésuve, c'est l'enfer. Voici le paradis terrestre. C'est dans ma villa qu'Èvo a tenté Adam.
■— Quel langage me tiens-tu là ! dit Patrick avec ce, ton moitié sévère, moitié amical, que prend un ecclésiastique qui sait compatir aux faiblesses liumaines. Vraiment, Lorenzo, tu me scandaliserais, si je n'étais si fort de la grâce de Dieu. Écoute-moi : je n'accepte pas tondiner... Tu me donneras un appartement solitaire, je m'y cloîtrerai tout le jour; et si vous faites vos saturnales du côté du nord, donne-moi une chambre du côté du midi. Je prierai pour vous tous.
— Écoute-moi, Patrick, nous sommes seuls encore; ma flottille de canots chargés de convives n'arrivera que dans une heure. Tu as le temps de recevoir ma confession. Je t'ai trouvé hier à la locanda de la Victoire, en arrivant de Rome; depuis un an je ne t'avais pas vu. Bien des choses arrivent dans un an! le sage devient fou. 11 n'a fallu qu'une minute au saint roi David pour voir Bethsabé au bain et pour aimer la femme d'Urie. Je n'ai pas la prétention d'être aussi expéditif dans mes passions. Il me faut un an pour me corrompre. Que diable ! l'homme n'est pas parfait! J'ai donc quitté Home après Pâques pour tomber à Naples, hier, à l'ouverture de San-Garlo. On jouait la Semiramide ; \q suis fou de cet opéra. Si Ton nejoue pas Ia6'ew/rrt7?2/^eau paradis, je refuse la porte à saint Pierre. Tout cela est de Thébreu pour toi, mon cher ami, mais je suis obligé de te parler hébreu. J'ai une idée dominante dans le cerveau, et je la jetterais à cet arbre s'il me manquait un audi-
leur. Patrick, récite un Miserere à mon intention : je suis amoureux!
— Je ne vois pas de mal à cela, mon fils : l'amour est permis à l'homme, l'amour chrétien. Jésus-Christ a institué le mariage.
— Je respecte infiniment le mariage, mon cher catéchiste; mais je le cultive peu... Le mariage est une chose si sacrée, que je me tiens à distance par respect.
— Si c'est une passion mondaine que tu as au cœur, Lorenzo, il faut demander à Dieu la grâce de la combattre.
— Écoute, mon cher abbé : nous avons passé trois années ensemble au séminaire, tu t'en souviens? j'ai entendu donc trois fois trois cent soixante-cinq discours dans le genre de ceux que tu me fais. Il me semble que c'est suffisant.
— Eh! qu'attends-tu de moi? Crois-tu que -je vais oublier mon ministère pour te donner des conseils impies? Si tu persistes dans tes égarements, je me tairai et je ferai à Dieu une sainte violence pour qu'il t'éclaire dans ta nuit et te conduise au chemin de la paix.
— Merci !
— Tu te fais plus libertin que tu ne l'es, mon pauvre Lorenzo !
— Oh! laissons les sermons à la chaire de saint Janvier.
— Comme tu voudras.
— Patrick, donne-moi ton secret : comment diable fais-tu pour être saint?
— Lorenzo, je ne suis qu'un pécheur; le juste pèche sept fois par jour.
— Il est bien heureux, ce juste-là !
— Lorenzo, laisse-moi partir; ma présence ici gênera ta société, qui ne me paraît pas fort dévote^ si j'en juge par toi.
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— Tu resteras! tu resteras!... Partir ! y songes-tu? sais-tu bien ce que. tu pci-drais eu partant? Je veux que lu dises, à Dubliu, que tu asdiné... deviue...
— Avec?...
Et Patrick trembla.
— Avec notre grand Rossini, l'auteur de la Semiramide!.,, Eli bien ! reconnais le pouvoir d'un nom, moucher Patrick... te voilà tout bouleversé! tues pâle d'émotion... Ah! c'est que tu es artiste, toi, à ton insu. N'est-ce pas toi qui nous a mis en musique, au Vatican, les lamentations de Jérémie? Je me sou- \iens que ton Aleph me donnait des frissons. Tu es un grand musicien, te dis-je, parole d'honneur!... Voyons, as-tu le courage de partir maintenant?
— L'auteur de la Semù^amide ne peut être qu'un démon.
Patrick roula des yeilx sinistres et Lorenzo poussa un grand éclat de rire. Quand le rire fut calmé, il dit à Patrick, en l'entraînant vers la maison :
— Si Rossini est un démon, tu feras le signe de la croix à table, et il disparaîtra. Nous dînerons plus à l'aise avec un convive de moins.
— Lorenzo, tout bien réfléchi, je reste.
— J'ai deviné. Tu veux voir Rossini?
— Oui.
— Tu le verras. C'est un bon enfant, et pas plus démon que musicien ! un farceur qui rit toujours ! qui raconte un tas d'historiettes à mourir de rire, et qui déteste les gens sérieux!
— L'auteur de Semiramidel
— Eh oui, l'auteur de Semiramide, qui mange admirablement et ne parle jamais musique; le meilleur vivant que l'Italie ait nourri de macaroni. Tu vas le voir dans un instant, ce bon démon !... Va t'habiller... Tiens, voilà ma clé. Ce domestique t'indiquera mon vestiaire. Tu choisiras dans les nuances : brunes ou
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gaies. Tous mes habits sortent de Tatelier du Monte- Citerio; c'est élégant au dernier point. Va, je t'attends; notre flottille ne peut pas tarder.
— Au fond, se dit à lui-même Patrick en montant au vestiaire; au fond, je ne transgresse aucune loi canonique. Il n'est pas défendu à un sous-diacre de voir Rossini. Qui sait même si Dieu ne m'a pas destiné à le convertir !...
Tous les artistes du théâtre de San-Carlo, chanteurs, choristes et musiciens, garnissent le rivage de la mer, sous la villa Sorrentina. Lorenzo, en habit de gala, est à leur tête, tout prêt à leur donner un ordre que les artistes semblent attendre avec impatience. A côté de Lorenzo, Patrick se fait remarquer par sa contenance équivoque, et un costume accusé d'emprunt par la gaucherie avec laquelle il est porté.
On voit à un mille de distance la flottille des canots attendus. Elle est superbement pavoisée aux couleurs de Naples et Sicile : elle vole sur la surface de l'eau avec l'agilité d'une troupe de goélands. Encore quelques élans des rameurs, et la colonie est arrivée.
Patrick se pencha mystérieusement à l'oreille de Lorenzo, et lui dit d'une voix émue :
— Ou mes yeux me trompent, ou quelque chose d'afîreux se prépare... il y a une femme dans le premier canot!
— Je te dis que ce n'est point une femme ! fit Lorenzo Tœilenfeu; c'est un ange, une divinité, un miracle vivant... un phénomène qui parle, chante et rit.., une vision, un songe palpable, un démon du paradis! mais ce n'est point une femme, Patrick...
MAIUA. IS"?
Et il donna un signal aux choristes et aux musiciens.
Aussitôt les oiseaux cessèrent de chanter dans les acaciaif, et la mer lit silenci;. Le cliœur de Semiramide:
Fra tant» régi c liopoli^
attaqué d'abord par une seule voix de basse, puis répété par la foule, éclata en plein air, libre et joyeux, délivré des coulisses de carton peint et d'un soleil à rhuile, répandant au loin sur la colline, les bois, la mer, uu enchantement divin. On aurait dit que les notes rossiniennes, élancées vers le ciel, retombaient en pluie de gouttes d'or sur des lames de cristal, et que toute la campagne se faisait harmonieuse pour saluer le créateur de la Semiramide l
Patrick invoquait son patron et désespérait de la grâce. La flottille abordait au rivage. Le chœur chantait toujours.
On entendit un long et mélodieux éclat de rire, un éclat de rire admirablement chanté comme un concerto de violoncelle, et une jeune femme s'écria :
— Très-bien! très-bien, mes amis!... Superbe! seigneur Lorenzo!... Jamais la reine de Babylone n'a été reçue avec cette pompe! N'est-ce pas, moucher maestro, qu'on ne chantait pas aussi bien à Babylone, vous qui avez vécu de ce temps-là?... A mon tour.
Et la femme, jetant aux branches d'un oranger son léger chapeau de paille, et laissant tomber sur son cou ses beaux cheveux noirs, entonna le Fra tmti régi, comme à San-Carlo. Rossini cueillit une orange et la mangea.
A la fin du chœur et de la scène, Patrick dit à Lorenzo :
— Ce lieu n'est pas bon pour moi... je vais me jeter dans un canot et rentrer à Naples.
Et il allongeait le pied déjà, lorsque Rossini Ta- Dorda joyeusement et lui dit en lui serrant la main :
— Où allez-vous donc, jeune homme?... vous nous quittez?
Patrick rougit et balbutia quelques paroles décousue«.
— Moi, je ne vous quitte pas, dit Rossini. Allons, mon enfant, vous êtes trop timide; prenez mon bras et andiamo a cantina : j'ai faim... N'est-ce pas, seigneur Lorenzo, que l'absinthe du golfe de Baïa vaut mieux que celle du café Anglais?... Oh! le seigneur Lorenzo est sourd, il s'est emparé de la dival...
Patrick, entraîné par Rossini vers la table du festin, ressemblait à un cadavre attaché à un corps vivant. Il ne sortit de son évanouissement moral que sur son fauteuil de convive et à la voix de Rossini, qui s'extasiait sur l'ordonnance du repas.
Le jeune Irlandais donna un coup d œil rapide autour de lui, et il faillit succomber cette fois à son émotion, en se trouvant placé en face de Lorenzo et de la redoutable femme de San-Carlo. Il ne distingua que confusément les cinquante personnes qui couronnaient la table, cette foule était comme perdue dans les rayons de Sémiramis. Le voisin de droite, Rossini,, restait seulement visible pour Patrick.
Le silence est ordinairement l'ouverture à la sourdine de tout festin d'artistes; mais, la première faim assouvie, un tutti de voix éclata avec plus ou moins d'accord. A la faveur du fracas du second service, Patrick reprit insensiblement ses facultés physiques et morales, et il se recueillit même pour tourner un compliment à ce grand Rossini, son voisin, qui avait eu pour lui tant d'affectueuse politesse sans qu'il le méritât. Raffermissant sa voix avec un verre de vin de Lacryma-Christi, Patrick se tourna vers le maestro, et s'inclinant sur son assiette, il dit pompeusement :
MAlllA. -ISO
— Cyji^ne de Pozavu...
Rossini l'arrêta hriis([iiomciit en agitant sa fourchette, comme im sceptre.
— Je sais cela, je sais cela, mon cher!...
— Harmonieux fils de l'Ausonie, continua Patrick.
— -Oui, oui, touchez-moi la main, mon brave jeune homme, et laissons les cygnes et TAusonie en repos. Voulez-vous que je vous apprenne à faire une bonne sauce à votre lilet? c'est bien simple. Coupez une tranche de limon, exprimez le jus dans de la poudre de piment d'Espagne et de bon carick de Java; délayez le tout dans un anchois fondu à l'huile, et vous m'en direz des nouvelles. Cette recette vient de M. de Cussi... inclinez-vous devant ce grand nom !
Rossini s'aperçut qu'il avait offensé Patrick, et^ se penchant à son oreille, il lui dit :
— Est-ce que Taccueil que je vous ai fait ce matin ne vous a pas étonné?
— Quel accueil m'avez-vous fait? demanda Patrick avec cette dignité que prend subitement un homme fier qui croit avoir reçu une offense.
— Je vous ai abordé comme un ami de vingt ans.
— Un instant je m'en suis enorgueilli : vous ne me connaissiez pas...
— Je vous connaissais! je vous connaissais! dit Rossini avec une émotion qu'il s'efforçait de déguiser.
— Et où m'avez-vous vu? demanda Patrick d'un ton d'inquiétude.
— Hier soir, dit Rossini à voix très-basse, je cherchais un homme avec la lanterne de Diogène, à San- Carlo, et je vous ai vu.
— Moi ? dit Patrick en pâlissant.
— Chut !... oui, vous, j'ai gardé votre visage toute la nuit, là, dans le front. Vous étiez superbe. J'ai fait Semiramide, pour vous et pour moi... maintenant
iOO MARIA.
brisons là. Buvez un verre de Champagne avec moi. Puis^ apostrophant Loreiizo :
— Seigneur Lorenzo^, avez-vous dîné quelquefois chez Biifi, rue Richelieu?
— Souvent^ seigneur maestro.
— On y fait bien les ravioli. Savez-vous, Maria, le meilleur faiseur de ravioli à Naples?
— Non, répondit Maria.
Si Rossini eût noté ce Non, il ne Teùt pas fait plus harmonieux à l'oreille.
— Maria, poursuivit Rossini, envoyez, tous les jours à midi, au coup de V Angélus, votre domestique au traiteur du Violon-d' Apollon, vis-à-vis de Saint- Philippe de Néri... Ravioli première qualité.
Et Rossini continuait à remplir le verre de Patrick. Le jeune Irlandais, sobre de profession et de pays, buvait imprudemment, par politesse et par distraction, tout ce que lui versait le créateur de la Semiramide.
Au dessert, l'exaltation bouillonnait dans sa poitrine, et la moindre cause devait le faire éclater au dehors.
La conversation qui venait de s'établir n'était nullement du goût de Patrick. Il s'attendait à un entretien merveilleux et relevé que devait faire naître naturellement la présence de Rossini et de la célèbre cantatrice. Au lieu de cela, il assistait à une dissertation sur les ravioli, la pasta-frolla, les pickles, la cuisine de Biffi; et ensuite, si de la cuisine on daignait s'élever à l'art musical, c'était alors une discussion furieuse sur les airs en ut, en fa, en ré, sur les strette, les scherze, les cabalette, les accords de tierce, les andante, les allegro, les adojyo, les majeurs, les mineurs, les trémolo, les sotto voce, et sur tout cet éternel vocabulaire technique, à l'usage des instrumentistes qui se plaisent à noyer la poésie et Tidée dans un dialecte magistral et assommant.
MAUI\. loi
Hossini no répondait à toutes les iiitorprll:ilio:is siiiles sc/icrze et les cabalctte^im par rélo^^c du pJat qu'il mangeait.
^ La célèbre cantatrice disait avec une grâcc^ un sourire divin, et un verre de punch ^^lacé :
— iMon cher maestro, je suis sincère, moi : je n'aime pas trop mon rôle de Semiramide... je n'ai point de cavatinc à mon entrée; c'est affreux! j'entre au temple de 13élus comme dans ma chambre!... Faites-moi une entrée, mon cher Rossini.
— La mode du punch glacé, répondait Rossini, nous vient d'Angleterre; c'est un excitant au rôti.
Patrick se leva, les yeux étincelants et la joue enflammée, comme un homme arrivé au délire de l'exaltation et à l'ouhli de lui-même.
— Rossini! s'écrie-t-il, vous chantez pour des oreilles de sourds! Ces hommes sont trop savants pour vous comprendre ! Il vous faut à vous, dans vos auditoires, des intelligences simples et naturelles ; des imaginations poétiques où les broussailles delà science ne germent pas ! Rossini, vous avez bâti une pyramide nommée Semiraînide ; mais, comme l'architecte égyptien, vous avez muré la porte et placé un sphinx devant.
Un premier violon se leva et apostropha Patrick. Mais l'Irlandais, avec un de ces regards et de ces gestes foudroyants qui suppriment la contradiction, s'écria :
^ ^ — Silence à Forchestre ! Il y a deux heures que jV'coute vos bécarres et vos bémols; écoutez-moi à votre tour, ou mangez... Oui, Semiramide est une œuvre impérissable et qui ne peut vieillir, parce qu'elle était âgée déjà de quatre mille ans lorsqu'elle naquit. Toute musique a son point de départ, terrestre et connu. La religion, la liberté, la mort et smtûut l'amour, sont le point de départ de l'harmonie
dramatique. Mais de quelle source est sortie la musique de Semiramide? à quelle impression humaine se rattache-t-elle ? Il ne s'agit point de la savante combinaison des accords, mais de la pensée dominante qui plane sur cette partition incroyable et impossible. Rossini a dédaigné là tout ce qui fait le triomphe vulgaire et facile. 11 n'y a point d'amour, point de passion charnelle, point de liberté qui se révolte contre la tyrannie ; point de danse, point d'intérêt bourgeois ; rien. C'est une fable renouvelée du déluge; un spectre dont on peut se moquer, si Ton ne croit pas aux spectres; une mère infâme, un Assur féroce, un grandprêtre stupide ; un Arsace efféminé qui joue l'homme avec un contralto. Eh bien ! avec ces personnages usés jusqu'aux sandales dans les ornières de l'école; avec ce drame sans vérité, sans nouveauté, sans intérêt, Rossini a créé un monde ; il a pris toutes ces antiquailles et tous ces pantins de la mythologie de Béius, et il nous a rassasiés d'émotions inconnues qui nous semblent venir d'un sixième sens. Nous n'avons pas vécu à Babylone, nous ignorons absolument quelles mélodies couraient avec les vents dans les palmiers des jardins suspendus, et un mystérieux instinct d'artiste nous dit que toute cette ardente musique est pleine de parfums babyloniens, dans ses joies, dans ses fêtes, dans ses triomphes, dans ses terreurs, dans ses remords, dans ses tombeaux. AySinUdi Semiramide, TOUS ne deviez avoir que des œuvres courtes, belles dans certaines parties, mais expirant faute d'haleine. Dans la Semiramide, tout s'élance d'un foyer inépuisable; l'orchestre est comme un volcan qui prodigue les pierreries comme le Vésuve les atomes de cendre. C'est une puissance de souffle surhumaine, une aspiration colossale, comme si une pyramide entr'ouvrait ses flancs poui' donner passage aux torrents d'air emprisonnés dans elle depuis Nmus. C'est une profusion
(le richesses à épuiser tous les trésors de l'Orient !... Séiniraniis, la grande reine, entre comme elle doit entrer, belle, tremblante et muette; l'hymutî éclate autour d'elle, mais la coupable reine se tait. Voici Arsace qui arriv»*... écoutez ce (ju'il cbante, et dites si cela vous rappelle un mode connu. Kcoutez son duo avec Assur, et dites-moi si jamais la musicpie, dans des proportions si étroites, a produit quelque chose de plus large, de plus varié, de plus opulent !... Écoutez ces airs de volupté orientale que les femmes de la reine chantent dans les jardins, et dites-moi si vous ne respirez pas le doux poison qui circulait dans le gynécée des reines adultères!... Écoutez le finale du ^ombeau, et dites-moi si jamais la métaphysique des terreurs surnaturelles a trouvé une langue plus formidable pour vous donner les frissons de la mort! Après cette lugubre et terrible scène qui vous fait croire à l'incroyable, il semble que le pouvoir de l'artiste créateur ne peut aller au delà. Comptez sur Rossini : vous n'avez vu encore que le péristyle du temple... vous avez fait un pas; entrez. La mùme énergie de tons, la même vigueur d'haleine vous jettera d'autres merveilles. Rossini vous fera même assister à une scène qui est le prodige de Tart : il vous attendrira sur une mère couverte du sang de son époux, et qui embrasse son fils; Rossini tirera du néant, pour accomplir celte réconciliation impossible, des notes fondues dans le creuset céleste au jour de la clémence de Dieu !... Et ne croyez pas que tant de miraculeuses choses soient toutes Teffet dts savantes combinaisons de Tart, ou même des inspirations solitaires du poëte; il est arrivé à Rossini ce qui ne manque jamais aux génies sublimes : le bonheur! Sous l'obsession de son démon, Rossini obéissait souvent, à son insu, à une loi surnaturelle qui lui dictait les échos d'un monde évanoui. C'était l'association de deux natures, dont
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une seule se matérialisait et prenait un corps humain; Tautre restait dans ces profondeurs de l'espace , où quelque invisible génie garde tous les trésors de joie, de colère, de douleur, d'amour, de flamme, que riiomme a dépensés depuis sa création!...
Patrick se laissa tomber sur son fauteuil... son visage était écarlate, ses cheveux hérissés s'agitaient comme des flammes. Il jeta sur la femme un regard dévorant; et, fermant les yeux, allongeant les bras sur la table, roulant son visage sur ses mains, il garda l'immobilité de la tombe ou du sommeil.
La stupéfaction était peinte sur tous les traits des convives. Rossini, le plus spirituel des hommes de génie, grimaça le sourire et chercha, pour la première fois, une plaisanterie de circonstance, mais pour la première fois il ne trouva rien. La belle Maria, convulsivement agitée, awit allongé ses bras uns et superbes sur la table; et, la poitrine en avant, les tresses déroulées sur les tempes et les épaules, le visage immobile, l'œil fixe et largement ouvert, elle ressemblait à un sphinx de marbre blanc, exhumé d'une fouille du temple napolitain d'Isis et Sérapis.
Mais de tous les convives, le plus merveilleux à voir était Lorenzo, le maître du festin et de la villa. Ce qu'il avait entendu, ce qu'il voyait, lui paraissait inexplicable ; il continuait à regarder Patrick avec des yeux humides d'émotion, et bouleversés par uae sorte de terreur. Personne n'osait hasarder une réflexion avant Lorenzo, et lui ne savait quelle tournure donner à cette scène sans nom. Tout à coup il se leva, doubla un des bouts de la table, et soulevant Patrick,] 1 l'emporta évanoui ou endormi dans l'intérieur de la maison.
Un domestique vint annoncer, de la part de son maître, que le seigneur Lorenzo consacrait le reste de la journée à son ami malade, et que chaque convive était rendu à sa liberté.
Les invitf^s, toujours sibnuicux, se levèrent et marchèrent lentement vers le rivage, où les rameurs les attendaient.
Ils èiai(Mit déjà bien loin, et la célèbre cantatrice n'avait pas encore quitté sa place.
— Madame, lui ditRossini, songez que nous avons une répétition à quatre heures.
Maria fit un mouvement nerveux de la tête et des bras, comme si elle eût dormi éveillée, et qu'une voix Teùt arrachée à cet étrange sommeil; et, se levant avec une vivacité convulsive, elle dit :
— C'est juste... allons à la répétition.
Le lendemain de ce jour, Patrick se levait avec le premier rayon du soleil dans une chambre de la villa Sorrentina. 11 ouvrit la croisée et respira, dans l'air frais du matin, le meilleur remède que la médecine puisse conseiller après une furieuse agitation.
Lorenzo entra ; et les deux amis, un peu embarrassés l'un de lautre, se serrèrent affectueusement la main.
Avec une question banale on sort facilement d'une position équivoque.
— Comment as-tu passé la nuit? dit Lorenzo avec une aisance affectée qui voulait ménager son ami.
— Fort bien, dit Patrick... Est-ce que j'ai été malade?
— Non, c'est une question d'habitude que je te fais. Patrick ferma les yeux comme pour regarder sans
distraction en lui-même quelque souvenir confus de la veille, et prenant la main de Lorenzo ;
— Mon ami, dit-il, viens à mon aide; que s'est-il passé hier? quelque chose me pèse, là, sur le front... Ai-je dormi longtemps ?
— Quinze heures, dit Lorenzo en riant.
— Quinze heures!... J'ai fait des rêves étranges... Attends... attends... le brouillard se dissipe... je corn mence à voir clair. .. Oh ! sainte pudeur !
Et il jeta son visage dans ses mains.
— Enfant ! dit Lorenzo avec un accent d'affection touchante; enfant, ne prends donc pas la peine de rougir ainsi devant moi.
— Lorenzo, c'est décidé; je pars pour Rome aujourd'hui, j'irai me jeter aux pieds du Saint-Père.
— Eh ! quel crime as-tu commis, innocent?
— Patrick!...
— Tu as i)u du Champagne et du Lacryma-Christi : voilà de quoi désespérer de son salut I
— J'ai bu l'enfer! s'écria Patrick.
Et il étreignit fortement sa poitrine dans ses bras.
— Mon ami, dit Lorenzo, parle-moi avec franchise; depuis hier, je suis bouleversé. J'ai passé ma nuit sur le seuil de ta porte pour écouter la voix de tes songes et obtenir une confidence de ton sommeil. Que se passe-t-il en toi de mystérieux, d'inexplicable, depuis hier?...
Patrick ne savait ce qu'il allait répondre, lorsqu'un domestique annonça sur l'escalier qu'il avait une lettre à donner à M. Patrick, de Dublin.
Lorenzo prit la lettre et la remit à son ami.
Patrick ouvrit et lut :
a My dear Sir,
a J'espère que vous serez assez bon pour accepter un déjeuner sans façon et frugal à la villa Barbaïa, au Pausilippe. Nous serons aussi peu de monde que vous voudrez.
AIAllIA. 107
« Je vous al fait retenir, c(; soir, à San-Carlo, une loge à côté de la loge du roi. Ou joue votre Semî- -amide. « Makia. »
— Démon ! s'écria Patrick en froissant le billet dans SCS mains... Tiens, Lorenzo, lis! Est-ce un tour de Tenfer, celui-là ?
Lorenzo prit le billet, et sa figure se couvrit d'une pâleur mortelle.
— Est-ce à toi ou à moi que ce billet est adressé ? demanda-t-il d'une voix éteinte par l'émotion.
Pour toute réponse Patrick remit l'enveloppe du billet à Lorenzo.
— Oui , dit le jeune Italien; c'est à toi : A ^. Patrick 0..., de Dublin.., L'adresse est précise, c'est bien à toi... Et comptes-tu aller à cette invitation... mystérieuse, Patrick?
L'Irlandais, les bras croisés sur sa poitrine, se promenait à grands pas et paraissait méditer quelque résolution.
— Patrick, poursuivit Lorenzo, il paraît que la belle actrice a découvert ton nom à l'hôtel de la Victoire... du moins, je suppose... 11 parait que cela lui tenait au cœur.
Patrick ne répondit pas. Lorenzo sortit un instant de la chambre, sans être remarqué de son ami, et dit quelques mots à l'oreille du domestique sur l'escalier.
Rentré, il prit vivement le bras de Patrick et lui dit:
— Mon ami, tu es appelé à la villa Barbaïa, le saistu? Suis-je indiscret en te demandant si tu me quitteras pour ce déjeuner?
— Eh bien ! s'écria Patrick, puisque l'enfer le veut, Tenfer sera content ! Oui, j'irai à la villa Barbaïa !
— Malheureux ! s'écria Lorenzo, tu renies donc tes devoirs?
— J'appelle la grâce à mou secours, et la grâce ne \ient pas î
— Patrick^ songe à Thabit que tu portes '.
— L'habit que je porte est le tien, je ne souille pas rhabit de saint Pierre. A quoi songes-tu, de me donner de si sages conseils aujourd'hui, toi si libertin hier?
— Patrick, tu vas me comprendre. Si j'avais reçu une invitation de cette femme, sans y voir figurer ton nom à côté du mien, j'aurais refusé.
— Oui, voilà seulement ce qui te révolte, Lorenzo. Tu es sincère?
— Très-sincère !
— Eh bien ! ce bil'et m'autorise à choisir ma société. Je t'invite.
— Quelle étrange pla>:anterie me fais- tu là?
— Je parle sérieusem. at. Accompagne-moi à la villa Barbaïa.
— Non, non, mille fois r:;n!.. je reste. Il n'y a pas un souvenir d'une ligne pour Lorenzo dans ce billet... L'intention de celle qui écrit est évidente... On veut être seule avec toi.
— Adieu, Lorenzo... Ma tête brûle; la volonté manque à mon âme; je suis sur une pente horrible '•> l'abîme appelle l'abîme; il faut aller au fond du gouffre.
— Adieu, Patrick.
— Où te reverrai-je, Lorei'zo?
— A San-Carlo, ce soir.
— A San-Carlo!... Mon Dieu! mon Dieu ! pourquoi m'abandonnez-vous? ce fut le cri du Fils de l'Homme, sur le Calvaire!... Oui, Lorenzo, je sens sur mon front le sceau de la réprobation... A San-Carlo!
Et il fit un pas vers la porte pour sortir. Lorenzo, au comble de l'agitation, courut à lui; et prenant ses deux mains et mettant sa figure à deux doigts de la sienne, il lui dit d'une voix effrayante :
MATITA. 409
— Patrick, tu l'aimes donc celto femme?
— L'Irlandais jeta sur Lorenzo un regard mélancolique (>t lui dit :
— Adieu! adieu!
Et il sortit de la chambre avec une précipitation qui ressemblait à la folie.
Lorenzo s'assit et le suivit quelque temps de l'œil avec un sourire où perçait la malignité. Puis, il appela son domestique et lui demanda si ses ordres avaient été suivis. Celui-ci répondit que tous les canots de la villa étaient déjà bien loin, qu'il ne restait dans la baie qu'un batelet plat, sans rame, et à demi submergé.
— C'est bien, dit Lorenzo... Je vais voir rentrer mon Patrick, que j'ai fait prisonnier de guerre. On l'attendra longtemps à la villa Barbaïa ce matin, et à San-Carlo ce soir.
Une demi-heure s'étant écoulée, Lorenzo conçut quelque inquiétude, et il se leva pour jeter un coup d'œil sur le rivage. Sous les arbres, dans les allées, sous la grève, tout était désert et silence. Il appela son ami à haute voix et à plusieurs reprises. La réponse attendue ne résonna pas dans l'air. L'anxiété de Lorenzo augmentait à chaque instant.
— Mais cet homme est un démon incarné ! disaitil à un interlocuteur absent, comme on parle dans le jardin de l'Hospice des fous; cet homme est un démon !... Où diable a-t-il vu Sémirarnide? où s'est-il rendu amoureux de cette femme? et maintenant quel chemin a-t-il pris pour aller à la villa du Pausi' lippe?... Et il est aimé ! il est aimé !... aimé de cette femme!... et pour un mauvais feuilleton sur Semirmaide qu'il a prêché hier entre deux flacons de Lacryma-Christi !... Oh! ma position est intolérable! il faut que j'en sorte à tout prix.
Le jardinier de la villa revenait de la pêche en ce
moment, et passait, les lignes sur l'épaule, devant Lorenzo. A la première question que lui fit son maître, la vérité se révéla. Le jardinier avait vu un jeune homme accourir sur le rivage, et lançant des regards inquiets autour de lui comme pour chercher un canot. Puis, ce même jeune homme apercevant une harque de pêcheur qui cinglait dans la direction de Naples, à peu de distance de la côte, il s'était jeté bravement â la mer et avait atteint la harque en quelques élans.
— Mais cet ange d'hier est donc un démon aujourd'hui! s'écria Lorenzo.
Puis, s'adressant au jardinier, il lui dit :
— C'est l'heure du retour de la pêche ; reste ici, attache tes yeux sur la mer, et ne manque pas de héler le premier bateau qui passera à la portée de ta voix. Il y a cinq ducats à gagner pour le patron. Je t'attends à la maison, et si tu m'amènes une barque, il y a cinq ducats encore pour toi.
— Je promets à Votre Seigneurie un patron, dans un quart d'heure, dit le jardinier en s'inclinant.
Et Lorenzo reprit le chemin de la villa, répétant à haute voix son éternel monologue :
— Cet ange est un démon I
La villa Barhaïa est une résidence délicieuse, elle est suspendue au liane du Pausilippe, comme un blanc et frais nourrisson au sein de sa mère. Il y a des treilles charmantes, de doux abris, de ravissantes échappées de mer et de montagnes, des bois recueillis où l'on entend des murmures pleins de grâce, de mélodie, de volupté, d'amour.
Patrick se promène sous les arbres qui couronnent
la villa h'icn avant rhoiiic, convoiiuo, de rinvilatioii , il j>orte un cosliinie élégant, au suprAme goût de la l'ashioii; c'est dans la ville de Tolède quMl s'est habillé niondaincnient de pied en cap; jdus heureux que Léaiulre «pii ne trouvait jias de tailleurs (juaud il arrivait au pied de la tour d'iléro. Un domestique a l)roniis de le prévenir quand sonnera l'Iieure de la réception. Le jeune novice irlandais est charmé de ce retard qu'il emploie à préparer des questions et des réponses. Mais, à clKUjue instant, il ouvi'e le précieux billet, et tache de découvrir, sous le voile des expressions, la véritable et occulte pensée de la femme artiste. Quel admirable plan de vie il s'organise à loisir ! Sans doute, cette villa charmante appartient à la célèbre cantatrice. Ce sont bien là les jardins suspendus de Semiramide. Oh! que l'existence doit être douce entre l'azur de ce ciel et l'azur de ce golfe ! Quel ravissement d'être le maître, le favori ou l'esclave de cette reine superbe, et de la recevoir là, toute palpitante des caresses de San-Carlo, et de dire à tout ce monde en délire et brûlé d'inutiles désirs : Oui, cette femme... Patrick n'osait achever son idée, mais si quelque témoin de son agitation eût passé, il aurait vu que le jeune homme était partagé entre les sentiments les plus opposés, la joie et le désespoir; l'extase et le remords ; la honte et l'orgueil.
A l'heure annoncée, Maria se leva comme une étoile entre deux colonnes de marbre de la villa. Elle portait, conmie toujours, une simple robe blanche, virginalement agrafée à la racine d'un cou pur et blanc comme l'ivoire. Sur sa belle tête nue, l'ébène Huide des cheveux se divisait mollement, et roulait en bandelettes égales sur ses épaules. Au premier sourire qu'elle laissa tomber de ses yeux veloutés et limpides, cette création immense et sublime sembla sortir du chaos et tressaillir de joie comjue TÉdeu à la naissance
d'Eve. Le plus beau paysage sans la femme n'est que la silhouette du néant !
Patrick la vit et son regard expira d'amour. 11 se raffermit sur ses pieds et marcha lentement vers la maison. En cet instant décisif, toutes les belles choses qu'il avait préparées s'évanouirent dans sa mémoire. Il ne trouva sur ses lèvres convulsives que des phrases obscures et bégayées. Maria, avec cette noble familiarité des grands artistes, lui tendit gracieusement la main comme à une ancienne connaissance, et lui dit:
— Vous êtes exact comme un gentilhomme anglais, mon cher monsieur Patrick... Êtes-vous seul?
— Oh ! seul!... répondit Patrick avec une expression de mystère qui fit sourire la belle dame.
— C'est que votre ami aurait été de trop ce matin.
— J'ai laissé mon ami à la villa Sorrentina.
— Très-bien, sir Patrick... Votre indisposition d'hier n'a pas eu de suites?
— Pas eu de suites ! répondit Patrick en écho.
— Permettez-moi de vous introduire et de vous présenter à mon cher imprésario.
Patrick n'entendit pas la fin de cette phrase. En ce moment, toutes les cloches de Naples sonnèrent V Angélus, et cette harmonie aérienne et religieuse fît tressaillir le jeune chrétien, comme si sa mère l'Église lui eût envoyé un reproche et un conseil par toutes les saintes voix de l'air. Quelques larmes de remords tombèrent de ses yeux; mais elles fuient bientôt dévorées par la flamme de passion qui brûlait son visage, et changées en un sourire par les sons d'un cor qui jouait un air de la Dame du lac.
Attiré par le geste d'une femme, comme le fer par l'aimant, Patrick se trouva, sans y songer, dans une salle charmante peinte à fresque et toute remplie d'images païennes comme un triclinium de Pompéia.