MAI'. TA
jJT* Patrick s'inclina dtivant un ('Irangor qu'il supposa i\rr 1«' \)èiT (lo Maria, ce (|ni (Imwv soudaincnicnt à sa position un carartèn^ moral dont il s'L'slinia lifun'ux de s'applaudir.
Il n'y avait que trois couverts. Ou se mit à table. Patrick, feignant de se retourner, pour regarder une Dana»» sous sa pluie d'or, peinte à frescjue, dissimula un /y^m'r/zcjVe et deux rapides signes de croix... ((Lâche déserteur que je suis !... » se dit-il dans une réllexion mentale ; et sous les plis de sa serviette qu'il déroulait, il frappa sa poitrine trois fois.
Au premier service, il eut l'air d'excuser son silence par son appétit. La conversation d'ailleurs n'était pas eflrayaule pour lui. On parlait des receltes de San- Carlo, du prochain gala, d'un hon mot du prince de Syracuse, de la fuite d'une choriste qui s'était enlevée avec une contre-basse; de Parrivée d'un jeune peintre décorateur qui devait effacer San-Quirico; enfin, d'une foule de ces riens qui défraient les conversations des artistes et des directeurs.
Insensiblement Patrick reprenait sa tranquillité. Mais, au milieu de tous ces petits propos sans consistance et sans but. Maria laissa tomber une phrase qui replongea l'Irlandais dans un trouble alarmant. Cette phrase fut prononcée lentement et d'un ton si affecté que Patrick ne put s'empêcher d'y attacher une intention.
— Moi, avait dit la jeune actrice, ma liberté m'est douce, et si je la perds, ce ne sera qu'en épousant un grand artiste. J'ai refusé des princes, c'est connu.
Patrick fut surtout bouleversé par le regard qui accompagnait ces paroles.
Au dessert, l'imprésario, qui était plus que jamais pour Patrick le père de Maria, prit un air solennel, et regardant fixement le jeune Irlandais, il lui dit :
— Sir Patrick, vous allez connaître maintenant
quelle a été notre intentiou en vous priant de vous rendre seul à ce déjeuner.
— Voilà la proposition de mariage qui arrive^ pensa .'Irlandais. Et il passa, vingt fois dans une minute, d.G Fenfer au paradis. L'imprésario continua :
— J'espère que vous me répondrez franchement, sir Patrick. (Patrick lit un signe affirmatif.) Hier soir, madame notre divine prima donna est revenue de la villa Sorrentina, tout enchantée de votre mérite, et le maestro Rossini lui-même exécutait avec Madame, à votre sujet, un véritable duo d'éloges; à tel point que vous avez forcé Rossini à se prendre au sérieux. Un miracle! on a dit que vous aviez parle de l'art en artiste, mais en artiste hors ligne, et qu'il n'y avait en Irlande qu'un seul homme de cette puissance musicale, le célèbre ténor Patrick qui a débuté à Royal- Théâtre, à Dublin, en 183., ainsi que ma correspondance me l'annonça dans le temps. J'ai su depuis que le célèbre ténor est venu se perfectionner incognito à Milan et à Bologne, et qu'il a chanté, à la loggia, chez madame de Valabrègue, avec madame Duvivier, soprano et contralto, un duo à'Armida de manière à enlever les applaudissements. Le chevalier Sampierri, qui est le premier accompagnateur de la Toscane, m'a confirmé tout cela. Sir Patrick, il nous manque un ténor à San-Carlo pour faire notre saison. Nous en avons un qui, par malheur, est un ténor sfogato. Ce n'est pas mon affaire. DanslaSerm>armc?e, nous pouvons à la rigueur nous passer d'un premier ténor; dans cet opéra, Rossini n'a sérieusement écrit que la bass(?, le contralto et le soprano. Le ténor y est accessoire. Mais si nous voulons monter Othello, par exemple, qui fait toujours fanatisma, nous sommes sans ténor. Comprenez-vous ma position, sir Patrick?
L'Irlandais écoutait ce discours si étrange pour lui, plutôt avec ses yeux qu'avec ses oreilles; il regardait
rimprosario (Vnn aii- cHan'', qui pouvait passer pour iVxpressioM du vif inti'ivl (juc lui inspirait ce pn-am- Lulo. L'iuiprosario, augurant bien de l'atteulion muette de son convive, continua ainsi :
-— La saison s'annonce bien à San-Carlo- Nous avons cent quarante familles anglaises à Naples, ouzo l)rinces russes avec leur suite, (!t nombre de riches Kspagnols. Ce n'est pas le bon public qui manque; c'est un ténor. Aussi je suis prêt à faire tous les sacrifices possibles pour avoir un ténor assoluto comme vous, Monsieur... (Patrick bondit...) Oui, coniuKî vous, Monsieur... L'incognito est désormais impossible, et je vous ollre mille livres et une réprésentation à bénéfice qui vous vaudra bien autant.
^ Il n'y a pas une tète dans tous les tableaux des mu sées d'Italie qui puisse donner idée du sentiment indéfinissable qui contractait le visage de Patrick. Ses traits semblaient avoir changé de place : il regardait l'imprésario de Tair d'un homme qui, réveillé en sursaut, d'un profond sommeil, serait obligé de faire une réponse à une question inconnue.
L'imprésario, habitué à avoir autour de lui les visages les plus extravagants de la terre, crut voir, au silence de Patrick, que ses propositions n'avaient point paru assez avantageuses, et il offrait deux cents livres en sus des mille.
— C'est juste ce que je gagne ! dit la prima dona, M. Patrick ne peut plus hésiter.
— Vous ne pouvez plus hésiter, dit l'imprésario.
— Cet Frinn ! cet Erinn ! ce maudit vaisseau qui a été obligé de rentrer dans le port ! s'écria Patrick ; et il cacha son visage avec ses mains... Après une pause ^ il ajouta ;
— Fatalité ! fatalité ! la damnation d'un homme est att.icUée à un coup de vent!
Celte fois, ce fut l'imprésario qui rouvrit les yeux
T. VI. iû
démesurés. La prima dona, les deux coudes sur la table, les mains jointes, avait repris sa position de la veille, et regardait Patrick avec une inquiétude mêlée d'effroi.
Patrick saisit au vol un moment lucide de bonne inspiration et dit à Fimpresario :
— Monsieur, vous m'avez pris au dépourvu; je ne suis pas prêt à vous répondre. Donnez-moi un jour de rétlexion.
— Excusez, monsieur Patrick, l'indiscrétion que nous avons commise en trahissant votre incognito. N'attribuez ce procédé, peu convenable, j'en conviens, qu'au désir de mettre en relief votre talent sur le premier théâtre du monde, et aux nécessités urgentes de service lyrique où je m.e trouve en ce moment. Vous excuserez un véritable imprésario in angustie.
— iMaintenant parlons d'autre chose, s'il vous plaît, dit Patrick.
— Soit, dit rimpresario.
Et jusqu'à la fin du repas, il se fît un échange de mots insignifiants, comme il arrive après une conversation ardente qui a mis tous les interlocuteurs dans l'embarras.
En se levant de table, l'imprésario dit à Patrick :
— Nous avons quelques petites affaires au théâtre pour la représentation de ce soir, vous nous permettrez de vous accompagner à la ville, dans une heure. jNIoi, j'ai quelques ordres à donner ici. Mais je vous laisse en bonne compagnie.
— Je suis à vos ordres, dit Patrick.
Lorsque Maria et l'Irlandais se trouvèrent seuls sur la terrasse, la conversation ne tarda pas de s'établir. La prima dona regarda fixement Patrick et lui dit :
— Douze cents livres et un bénéfice! il n'y a pas de quoi demander vingt-quatre heures de rétlexion.
— Madame, dit vivement Patrick, je suis de race
M A ni A. »207
monlagnardo, etj.î uc sais pas garder mes sontinicnts Si vous m'oflViez les trois plus belles elioses de co moude, votre main, votre fortune, votre amour, je vous deiuandeiais un jour de rétlexion.
Ah ! dit l'actrice avec un sourire charmant, il paraît que vous êtes habitué au bonheur! Vous le marchandez quand on vous le donne gratis.
— Oh I ne me raillez pas, Madame; plaignez-moi ' vous voyez devant vous un honune qui, depuis trois jours, doute de son existence, un homme qui fait un rêve pénible et qui ronge ses poings sans pouvoir se réveiller.
— Expliquez-vous, Monsieur, dit Tactrice avec émotion ; et si Fintérèt que vous m'avez inspiré. .
— Madame, n'achevez pas! Il m'est aussi impossible de connaître mon bonheur que mon malheur Entre vous et moi il y a un abîme ! Je devrais vous luir... et ma vie s'éteint loin de vous!... Je voudrais rester là sur cette place, et la plus impérieuse des voix me dit de nréloigner. L'air que je respire ici me tue et me ressuscite; je sens sous mes pieds le feu de renier et dans mon cœur les extases du paradis II y a deux êtres en moi : l'un blasphème, l'autre prie • et si cette lutte se prolonge, je sens que ma raison y périra ! ''
— Revenez à vous. Monsieur, dit Maria d'une voix mélodieuse et pleine d'affection. Je pourrais m'otfenser de vos paroles; mais vous êtes si sincère dans l'expression de vos sentiments, que je vous accorde mon estime et mon amitié.
— Eh! Madame, quand vous m'offririez votre amour, je vous repète qu'il me serait impossible de r accepter.
~ Alors quel est votre but. Monsieur?... qu'exiffezvous? ^ °
: r- Rien ! je me plains. Me refuserez-vous la plainte?
la plainte, seule consolation que Dieu ait donnée à rhomme !
— En vérité. Monsieur, je ne sais si je dois plus longtemps entendre...
— C'est bien. Madame, je me tairai.
— Surtout réfléchissez, Monsieur, à ma position : elle est fort délicate. Je ne suis nullement préparée à une confidence qui me parait inopportune aujourd'hui, mais qui plus tard...
La subite arrivée de Timpresario coupa sur ce mot la phrase la plus intéressante de l'entretien. Patrick s'éloigna de quelques pas pour dissimuler à l'imprésario l'horrible trouble qui l'agitait. Celui-ci profita de l'instant pour dire à Maria :
— Eh bien ! l'avez-vous décidé? accepte-t-il ? débutera-t-il dans Othello ?
— C'est possible, répondit au hasard l'actrice, trop préoccupée de la situation pour écouter Timpresario.
La voiture attendait au bas de la rampe. Patrick refusa d'y monter, pour se ménager le plaisir, disaitil, d'aller à Naples en se promenant.
— A ce soir donc à San-Carlo ! dit l'imprésario.
— A ce soir ! dit Maria.
L'imprésario était déjà dans la voiture. L'actrice tendit la main à Patrick.
— A ce soir! lui dit l'Irlandais, et quand vous serez délivrée à San-Carlo, je vous donne rendez-vous au pied des autels.
Patrick avait cru se réconcilier avec lui-même en légitimant son amour par cette promesse sainte. Mais bien qu'il n'eût pas été encore consacré par le sacerdoce, il avait fait d'irrévocables vœux, et chacune de ses pensées était déjà un sacrilège et un parjure devant Dieu.
S'entretenant avec ses réflexions, il se promena sur le bord de la mer, en attendant l'heure du spectacle.
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On jouait roiivcrturc lors([ii'il entra dans la loge de San-Carlo. Plusieurs convives de la villa SornMitiua y avaieut déjà pris place, et Lorenzo était du uouil»re.
Patrick serra la main de son ami, et ne reuianjua pas l'horrible pâleur qui couvrait le visage du jeune Italien.
Lorenzo fit un sourire forcé, et se penchant à Porcille de Patrick, il lui dit :
— Que de choses tu dois avoir à me conter^ heureux Patrick I
— Silence! répondit PIrlandais! je veux écouter l'ouverture.
— Encore un mot, mon cher Patrick ; où diable astu vu jouer la Semiramide dans ta vie?
— Patrick, tu es damné!
Le jeune diacre tressaillit; mais le rideau se leva, emportant avec lui dans ses plis les terreurs religieuses de Patrick.
La salle entière attendait Semiramide. Quand elle parut, les cinq rangs de loges éclatèrent, comme un vaisseau à cinq ponts qui ferait feu de tous ses sahords. Deux hommes seuls n'applaudirent pas : Lorenzo et Patrick.
Au moment où le grand-prêtre entonnait le Fra tonti régi e popoli, la cantatrice lança vers la loge de Patrick un de ces regards rapides et lumineux que les actrices savent si bien adresser à un seul visage et dissimuler à toute une multitude. Patrick vit le ciel s'entr'ouvrir, et toutes les joies de la vie entrèrent dans son cœur.
Alors une voix dit au fond de la loge :
— On demande M. Patrick 0
— Qui m'appelle? dit le jeune Irlandais.
— Vous êtes prié de descendre au péristyle^ dit la voix.
— Je garde ta place, dit Lorenzo; et un sourire infernal contracta sa figure.
Patrick descendit.
Un domestique lui remit une lettre scôllée des armes épiscopales.
Il ouvrit et lut.
Le prélat napolitain menaçait Patrick des foudres de Texcommunicatiou, sil n'allait à Theure même, s'enfermer au couvent des Camaldules pour y faire une retraite d'un an.
En ce moment^ une porte s'ouvrit dans les corridors, et le mot Spavento tomba comme un coup de foudre sur la tête de Patrick.
' Patrick releva fièrem eut le front vers le cieî comme pour invoquer Dieu, et il dit :
— Aux Camaldules !
Et il sortit du théâtre d'un pas ferme et résolu.
Quinze mois après cette scène, par un beau soir d'été, un jeune prêtre se promenait en récitant son bréviaire sur les rives du lac de Killarney, dans le comté de Kerry, en Irlande. Il eût été difficile de reconnaître dans cet ecclésiastique le fougueux Patrick de la villa Sorrentina, tant il avait été miné par les jeûnes, les veilles ardentes de la prière, les austérités du cénobite, la méditation et le repentir.
Ordonné prêtre, depuis un mois, dans Tcdise de Saint-Patrick, à Dublin, il avait été envoyé à la petite ville de Killarney pour y remplir les fonctions de vicaire, et il s^était enseveli avec joie dans ce recoin de l'Irlande, comme dans un tombeau.
Après la scène de San-Carlo, il avait embrabsé aux
Camaldnlos la vio nmcito et conteiuplalivo dos ir.-n,- I»isles, il n'avait pari' qu'à son âme, il n'avait ('coûté (1 autre parole que l'incessante voix de la prière, qui roule nuit et jour dans réglise, le cloître, le dortoir d'un couvent. Mais aiirès souonliiialiou, lorsqu'il eut élevé entre le monde et lui une barrière insurmontable, il crut devoir écrire à son ami de séminaire, Lorenzo, une lettre dans laquelle il se révélait à lui dans la pensée de sa nouvelle position, aUn que d'anciens scandales fussent ellaces de la mémoire de tout Je monde. Voici cett^ lettre, qui fît une vive impression sur Lorenzo :
c< Au presbytère de Kiilarney... i83...
« Mon cher LorExNzo,
« Si je suis mort au monde, je veux au moins être vivant aujourd'hui pour mon unique ami. Ce soir je rentrerai dans mon tombeau.
« J'ai fait trois jours la vie du monde, et ces trois jours ont été brûlants et longs comme trois siècles de i'eufer. \oilà donc ce que le monde peut donner à ses élus! Ceux qui peuvent y vivre sont plus forts que ceux qui renoncent à lui : j'ai fait une chose très-facile en le quittant.
« Me voilà relégué dans un pays bien favorable aux méditations, c'est le coin du globe qu'il me faut. Dieu i a crée pour moi. L'Océan n'est pas loin, et je me plais a m'entretenir avec lui des mystères sublimes de la création; ma pensée l'interroge, et son immensité répond à l'atome.
« J'ai un autre océan dans mon voisinage, le beau ac de Kiilarney; c^est le portrait en miniature de i intini, dans un cadre de montagnes. Les nua-es passent et boivent dans le lac comme dans une com.e taillée dans le roc. C'est là que je viens m'asseoir pour penser et prier. Il n'y a pas, sous le ciel, un oratoire
plus religieux. Là, si Je pousse un seul cri vers Dieu, ce cri est répété mille fois par l'écho inextinguible des roches circulaires qui couronnent le lac. Le prêtre entonne le verset et toute la nature répond et prie avec lui.
« Cette terre est une communication éternelle avec le ciel ; les plus hautes montagnes s'y élèvent comme d'impérissables pensées, qui parlent de près à Dieu par la voix de la foudre et du vent. Quelquefois je me figure que je suis dans une église immense, dont la voûte est le firmament, et qui a pour piliers les pics sublimes de Mangerlon et de Bautry ; les montagnes de Galty et de Naples. Sous le péristyle de ce temple infini, le lac de Killarney n'a que les proportions d'un bénitier ordinaire, Saint-Pierre de Rome n'est qu'un grain de marbre devant cette basilique bâtie par la main de Dieu.
a Oh ! lorsqu'on regarde le monde du haut de cette création, le monde est un atome qui ne vaut pas la peine qu'on se damne pour lui. Un jour, Lorenzo, tu reconnaîtras la vanité des plaisirs de la terre, et tu te souviendras que, dans un coin de l'Irlande, il te reste un frère et un ami.
« Patrick 0 »
Le jeune prêtre, ayant terminé son office du soir, s'assit et déposa son bréviaire à côté de lui. Le dernier rayon du soleil avait disparu.
Il avait fini la prière écrite ; il commençait la prière mentale, qui n'a pas besoin d'être fornmlée pour être
comprise de Celui qu'on prie avec le cœur bien mieux: qu'avec les lèvres.
ï'n crand bruit de voix éclata soudainement dans les solitudes, toujours silencieuses. Au inili»;u de ces voix, on distinguait les sons d'un cor qui jouait un air de la Dame du lac, Patrick se leva et tressaillit commo si un volcan eût éclaté sous ses pieds.
Il prit son bréviaire, et le serra sur sa poitrine, comme un soldat fait de son bouclier, en entendant le clairon.
Ce fut un terrible moment d'apparition surnaturelle, un mirage d'êtres vivants. Six hommes et une jeune femme se révélèrent sur un plateau de rochers, comme un groupe sur un piédestal. Patrick reconnut distinctement deux de ces personnes, Lorenzo et Maria... les autres, il ne les vit pas!
Maria se détachait sur un fond de ciel d'une transparence si lumineuse qu'elle lui servait d'auréole. L'œil le moins exercé Tau rai t, du premier coup, reconnue dans cette favorable position d'optique. 11 fut donc impossible à Patrick de croire que son œil l'avait trompé aux approches de la nuit.
Trois fois il regarda l'apparition, et trois fois sa tête retomba sur son épaule ; il s'appuya de faiblesse sur un rocher, et resta immobile comme lui. Puis un long gémissement sortit de la poitrine du prêtre, et ce bruit, qui dans tout autre endroit, eût passé inentendu, circula décho en écho le long du lac, comme la dernière plainte d'un homme au désespoir, qui se noie et meurt avec le jour.
Tout à coup le cor poussa une note, aiguë comme l'invisible lame d'acier qui jaillit du tam-tam, et le formidable finale de Semù^amide :
Quai mesto gemito !
éclata sur les eaux endormies de Killarney.
Le chœur était chanté à sept voix, et le cor l'accompagnait avec des notes stridentes qui roulaient sur répi derme comme une lime d'acier. Dans cette solitude pleine d'échos et retentissaute comme l'orgue de Dieu^ cet incroyable septuor, entonné par d'habiles voix, semblait être chanté par un monde de choristes, et accompagné par un orchestre puissant.
Une voix, une voix bien connue , un soprano merveilleux, planant sur le lac et les montagnes, les fit tressaillir avec ces paroles sinistres qui semblaient évoquer l'enfer :
Quai in8?to gemito da quella tombal Quai grido funèbre cupo ribomba!
Oh! le grand Rossini avait travaillé pour cette nature et pour cette nuit ! elle était arrivée, cette nuit sombre et mystérieuse; une seule constellation luisait au ciel : la grande ourse, magnique fauteuil d'étoiles, renversé à demi, comme si le Dieu du ciel venait d'être détrôné par Satan. Les montagnes ouvrirent leurs oreilles caverneuses, et le souffle de l'air anima le clavier de leurs échos infinis. Les sapins parlèrent aux mousses des pics, les collines aux herbes de la plaine, les ruisseaux d'eau vive aux cailloux polis, les grillons aux chênes, les bruyères au lac, les vagues de l'océan aux tristes écueils; et tous ces murmures, toutes ces plaintes, toutes ces voix de la nuit, emportaient au ciel l'infernale harmonie du maître.
Le lamentable cri de Ninus sortit de la montagne comme des flancs de Babel. Toutes les impressions de terreur ressenties depuis le meurtre d'Abel coururent dans l'air. C'était une véritable nuit de Babylone. Les roches saillantes, les pics gigantesques, les montagnes amoncelées, les immenses arceaux granitiques, tout ce paysage grandiose, éclairé fantastiquement aux
f'ioilcs, ivssoinblait à c»*tte architocture inflnie, créée par.MartvM, le |{yron do la ])«Mntiire; et aux nia-ssii's de sapins élevés aux mu'S par les nioutagues insurgées, on aurait cru voir les jardins suspendus de Sémirainis. Alors il y eut encore uni' sorte de prodij,'e cfui ne ])ouvait éclater qu'à cette heure et dans ce liei ; car il y a des moments et des sites où la grande ènif^nm de la musique dit son mot secret; où nous comprenons claire et sans voile, cette langue insaisissable do notes fugitives, cette langue qui ne dit rien et dit tout, et dont les villes évaporées ne connaissent que l'alphabet. Le chœur babylonien était terminé^ et les vallées le chantaient encore. Les mille échos, pris au dépourvu par la rapidité du chant ûnal, avaient des Ilots de notes en réserve à rendre aux sept musiciens. La montagne, les bois, les pics, les cavernes, les arceaux granitiques, ces puissants choristes, continuaient l'hymne que les faibles voix humaines avaient achevé. Jamais Rossini n'eut des interprètes plus grands, plus dignes de lui ! et ces voix surnaturelles, cet orchestre inoui des échos semblaient sortir et s'élever du lac circulaire comme d'un soupirail de l'enfer, regorgeant des larmes des damnés.
Le silence, qui retomba quelques instants après, fut encore plus terrible que le fracas du chant et des échos. Patrick regarda de tous côtés, prêta roreilie; il ne vit plus rien, il n'entendit plus rien.
— C'est une vision que le démon ma envoyée , se dit-il ; ce lieu n'est pas bon pour moi. Ceignons mes reins et partons. Dieu peut-être a pL'rmis que je fusse amsi troublé dans ma retraite, atin de me rappeler mes premières études et mes premiers vœux. J'ai voué ma vie à ]a propagation de la foi : j'appartiens à la milice glorieuse de ces martyrs et confesseurs qui partent de Rome pour aller cht-z les Gentils... Levons-nous et allons!
S16 MAKIA.
il s'achemina lentement vers la ville de Killarney, et s'efforça d'oublier l'apparition du lac, en méditant sur de saints projets de pèlerinage, et sur la mission qui lui avait été autrefois imposée au séminaire de la Propagande.
L'insomnie dévora sa nuit; il eut recours à la prière, et il s'aperçut avec effroi que sa vieille blessure du cœur n'était pas cicatrisée, et se rouvrait avec des douleurs poignantes qui lui rappelaient d'autres temps, d'autres cieux, d'autres rivages, et des combats suivis de la défaite et du désespoir.
Aux premiers rayons du jour, il ouvrit l'Évangile, et un hasard, qu'il regarda comme providentiel, fit tomber ses yeux sur ces paroles : Surgam et ibo (Je me lèverai et j'irai).
Il crut entendre la voix de Dieu même, et il arrêta irrévocablement son départ.
— Tout ce qui m'arrive, dit-il , est un avertissement non équivoque du Ciel. Le but de mon pèlerinage apostolique m'est indiqué. J'irai prêcher la foi aux peuples nomades qui campent sur les rives de l'Euphrate, et dans les solitudes de Balbeck.
Et plein de ces pieuses idées, Patrick s'achemina quelques jours après vers Dublin, pour se jeter aux pieds du chef apostolique de cette capitale de l'Irlande, et recevoir sa bénédiction et ses conseils.
Ses derniers préparatifs de voyage furent bientôt terminés; comme le premier apôtre, il partait, à pied et le bâton à la main, sans regarder derrière lui, les yeux fixés sur l'étoile de l'orient.
Comme il traversait Phœnix Park, de ce pas résolu que prend le piéton partant pour un long voyage, il s'arrêta subitement pour entendre une dernière fois le chaut mélancolique d'un pauvre Irlandais qui avait attiré quelques curieux autour de lui : c'était un '.liant bien connu, et qui avait souvent réjoui et
MAUIA. Îi7
attindri son cufaiico : « (iraiid, ^loriiux et lihro « iMiMiii, prcmicn' llciir de la terre, preiiiiènî perle « (le. la mer ! (I) »
il tirade sa bourse une pièce d'or et la niitfurtivciiiciit dans la main du pauvre chanteur. En môme temps, une autre main faisait une largesse si maguili(jue au mendiant irlandais, (lue Patrick tourna involontairement la tète i)onr voir quel cliaritahle catholique enrichissait d'un coup son indigent compatriote. Deux cris de surprise, suivis d'un énergicpie serrement de mains, attestèrent aux témoins de cette scène qno deux amis se retrouvaient après une longue absence :
— Patrick !
— Lorenzo !
— Je t'ai vu, dit Patrick, j'ai serré ta main, Loronzo : maintenant je n'ai plus rien à demander à ce monde. Adieu, au revoir dans le ciel !
— Oh ! je ne te quitte pas, dit Lorenzo en retenant avec vigueur la main de Patrick. Il faut au moins que tu répondes à ma question. Où vas-tuï
— Je vais où Dieu m'appelle.
— Eh bien, je te suis!
— Toi, me suivre! toi enlacé par le monde, toi plein de passions incurables !... Non, Lorenzo, laissemoi j)artir.
— Laisse-moi te suivre, te dis-je ; notre rencontre est trop miraculeuse vraiment. L'autre jour, j'ai fait une promenade avec quelques artistes... et elle... du du côté de Killarney; c'est moi qui avais entrainé tout ce monde dans le comté de Kerry, dans l'espoir de t'y rencontrer. Aujourd'hui je quittai Dublin, seul, et sans faire mes adieux à personne, après avoir usé
(t) Great, glorious, aud free; first flower of the earth; fîrst geiu of the sea.