T. VU
quatre ans de ma vie à poursuivre une chimère. Enfin le dénoùmont est arrivé : je suis libre depuis ce matin.
Patrick regarda Lorenzo avec des yeux qui semblaient provoquer de nouvelles explications, que sa bouche pudiquement muette n'osait demander.
— Veux-tu en savoir davantage? dit Lorenzo.
Le prêtre ne répondit pas, mais il appuya ses deux mains sur son bâton.
— Écoute, et plains-moi... Elle se marie!... elle se marie!... Ce matin, nous avons appris cette nouvelle de sa bouche à son petit lever... Tous ses adorateurs sont consternés... Mais nous n'avons aucun reproche à lui faire : elle n'a trompé personne ; elle n'a écouté personne. Elle s'est laissé adorer : c'est permis à une femme, nous sommes des imbéciles, voilà tout... Je vois que cette nouvelle te fait du bien à toi; ton visage est rayonnant. On dirait que cela te met à ton aise. Dieu soit béni !
— Voilà trois derniers mots bien placés, Lorenzo...
— Je ne t'ai pas dit , je crois, le nom des bienheureux époux!...
— Oh ! cela m'est indifférent, Lorenzo !
— C'est juste. Qu'importe le nom! c'est un époux. La cérémonie du mariage se fera dans un mois, bien loin d'ici, à la ville de ***. Demain, elle finit ses représentations, à Dublin, par la Dame du lac. Il faut te dire qu'elle a la passion des lacs. L'autre soir, il y a huit jours, nous avons chanté la finale...
— Assez ! assez, Lorenzo ! regarde mon habit et respecte-le. Plus de langage mondain entre nous... Maintenant je ne voudrais la voir qu'une fois, priée pour elle et la bénir !
— C'est fort aisé; elle loge à Greams Hôtel, Snckicille Street, vis-à-vis de la...
— Lorenzo! Lorenzo! je pai"s... adieu...
— An nom (h\ ricl! Piitrick, n(^ ni'abnndnnn»^ p.is : il m't'st ini|i()ssilil(' de le siii\ iv, en ce nidnii'iil, ni.iis pronicls-nioicU! m'attendra denx licnres à Kingstown.
— Je t'attendrai... mais tu viendras senl...
— Seul!... et nous ne parlerons plus d'elle.
— Pins! jdus!... dit Pati'ick... qu'une fois.
— Sans adieu... Uetiens-moi une ])]ace an paquehot de Liv(Tpool... Patrick, prie Dieu pour moi... Je te dis tranquillement que je suis au désespoir!
VH.
Dans la sacristie de l'église ni(Hropolitaine de Patrick exhibait ses lettres de prêtrise au curé, en répondant par intervalles aux questions qui lui étaient adressées. Le curé témoignait par ses gestes, ses paroles, sou soui'ire, qu'il était satisfait de toutes les explications données, et qu'il admettait le prêtre étranger au service temporaire de son église. D'ailleurs, Patrick était muni d'une lettre épiscopale qui le recommandait spécialement à tous les chefs ecclésiastiques de la chrétienté : c'était comme le passeport évangélique délivré à ses missionnaires par le prélat de Dublin.
Installé, depuis quelques jours, dans l'exercice de 3es fonctions, Patrick demanda, comme une insigne faveur, qu'il lui fût permis de célébrer la cérémonie d^m mariage dont les derniers bans venaient d'être publiés : ce qui lui fut aisément accordé.
A minuit, l'église alluma les tlambeaux a \ maitreautel. Le sanctuaire rayonnait de clarté, juais les nefs restaient dans les ténèbres. Les deux époux entrèrent, suivis de leurs familles et de leurs amis, et tout ce inonde s'agenouilla.
Un jeune homme cjui ne paraissait pas appartenir
à cette société se glissa dans une des nefs latérales, et seul, resta debout^ appuyé contre un pilier, dans une des ces poses qui allectent l'indiiterence, mais qui, aux yeux des observateurs clairvoyants, trahissent une terrible agitation.
L'n prêtre, revêtu de ses habits sacerdotaux, monta lentement les degrés de l'autel, et pria quelque temps avec ferveur.
Puis il descendit les marches de l'autel et imposa les deux mains sur les deux époux; ces mains tremblaient comme celles d'un centenaire agonisant qui invoque Dieu pour la première fois.
Tous les yeux étaient fixés sur la jeune épouse : elle ressemblait au chérubin prosterné devant l'arche et qui a replié ses ailes dans un frisson de sainte terreur.
Lorsqu'elle entendit la voix du prêtre qui lui demandait si elle acceptait pour époux... sa tête courbée se releva vivement, et jamais ce visage, qui a tout exprimé dans les jeux de la scène, ne fut contracté par une semblable émotion. La jeune épouse regardait le prêtre, et elle crut voir le fantôme paie de Patrick, sorti du sépulcre pour la voir une dernière fois.
En même temps, un cri effrayant retentit dans la nef ténébreuse. Lorenzo avait reconnu Patrick qu'il avait quitté depuis quinze jours, et il ne put retenir une vive exclamation de surprise, malgré la sainteté du lieu.
Le Oui de l'épouse passa dans ce cri ; les assistants se retournèrent, et ne virent plus que des nefs désertes.
Il y avait dans cette cérémonie quelque chose de mystérieux et de fatal qui faisait présager un triste avenir.
Quelques minutes après, Patrick était resté seul en prière devant l'autel ; et malgré lui, il prêtait l'oreille
WAl;IA. 22!
nu liniit sourd des voitures (pii rniportaifut à la fête inoiul.iiiic les «^poux et h'urs amis.
l'uo maiu frappa l'ôi>aulc du prêtre : il se retourna ci vit LonMizoïicrrière lui.
— Colto fois nous ne nous quitterons plus, dit le jeune Italien à Patrick.
Le prùtre ne répoutlit pas; il se leva péniblement, et marcha vers la sacristie. Lorenzo le suivit.
Lorsipie Patrick eut dépose ses habits, il dit à Lorenzo en montrant une étoile à travers un vitrail.
— Voilà l'étoile des mages qui se lève à l'orient.
— Partons ! dit Lorenzo.