IM
Il fit quelques pas vers la porte; sa mère courut
à lui..^
— Eh bien, lui dit-elle, ti^ne nous Ibis pas tes adieux?
Pirancse se retourna machinalement, et se laissa embrasser par sa famille et son ami. Luigi parut sur le seuil, un fouet de postillon à la main ; en le voyant, Piranese s’arracha vivement des bras des femmes, et sortit en criant :
— Le service du roi avant tout !
Et la berline partit au grand galop.
— Je vous l’avais bien annoncé, dit Émile après le départ de son ami, vous le voyez, la guerre est son idée fixe ; on le croirait fou, à le voir et à l’entendre. Depuis qu’il a reçu son brevet, il a oublié femme, fille, mère, ami; il ne rêve que Joacbim Murat; mais je vous promets qu’il no us reviendra dans huit jours.
La comtesse et Cécilia s’étaient assises, et gardaient un silence triste qu’Émile n’osa interrompre par de nouvelles réflexions.
— Monsieur Emile Dutretz, dit la marquise Piranese, nous irons ensemble à Rome pour nos petits préparatifs de mariage; n’est-ce pas, Rosa, ma fille?.
La comtesse fit un signe d’acquiescement.
— Madame, dit Émile à la marquise, je suis à vos ordres; nous n’avons pas de temps à perdre.
— Soyez tranquille, tout sera prêt, le jour venu.
— Ne trouvez-vous pas que mon mari avait une singulière agitation dans toute sa personne ? dit la comtesse à l’oreille de la marquise.
— Je n’ai pas remarqué cela, ma chère fille, répon-
dit madame Piranese avec cet air embarrassé qm signifie tout le contraire de ce qu’on dit.
La comtesse entraîna sa belle-mère dans l’embrasure d’une croisée, et lui dit d’un ton effrayant ot d’une voix sourde ;
— Madame, nous savions que Cécilia était amoureuse démon mari; mais nous ignorions que moo mari fût amoureux de Cécilia ! N’importe, madame, vous verrez si je soutiendrai mon rôle de femme forte jusqu'au bout.
Puis, se tournant vers Émile : ^
— Pardon, mon gendre, lui dit-elle avec une figure riante, excusez-moi si je vous cache quelque chose; c’est une surprise que nous ménageons à mon mari. .Maintenant, allons tous respirer un instant sous les peupliers. Venez, Cécilia. Nous renvoyons les affaires et les emplettes à demain.
La villa Piranese est en fête, et la plus riche et la
plus belle des héritières romaines vient d’être bénie matrimonialement à l’église de Jésus, et son mari la ramène à la campagne; la noce profane va succéder à la cérémonie religieuse. Les jeunes paysans et les brunes contadines d’Albano et de Tivoli dansent sur
UN AMOUR DANS L’aVBNIR
les pelouses de l’Ânio, où la inuoiriceBce des maitrcs a dressé des tables iintnenses chargées de fiaschini, de pâtisseries, de limons, d’oranges et de liqueurs. Dans ce coin du tableau, la joie est au comble. La gaieté semble beaucoup moins vive au bal des dames, Cécilia; la jeune mariée du matin, est venue se mêler aux quadrilles, mais sa figure pâle et sa démarche mélancolique communiquent à la ronde une sombre contagion de tristesse. Les deux dames Piranese luttent héroïquement contre des souffrances intérieures, pour faire bon accueil aux invités; par intervalles, elles donnent à leurs amies ce sourire forcé qui meurt languissamment sur les lèvres, sans rçiiionter aux yeux.
Au reste, cette fête sans joie expansive est expliquée par tout le monde dans un sens qui parait naturel.
On sait que le comte Piranese est absent et que, ab tendu la veille, son retard sème de l’inquïétBde dans sa famille; on sait aussi que les deux époux ne jouiront pas sans larmes de leur lune de miel, et que le premier coup de canon séparera ces mariés que l’on suppose si vivement épris d’un amour mutuel et si heureux d’être unis. Le seul Émile a pris la fête au sérieux. Il explique et il excuse la tristesse fardée de sourire qui règne autour de lui ; mais il est inondé de tant de bonheur qu’il s’est décidé à savourer ce bonheur en égoïste, sans se préoccuper des faiblesses des femmes. Il est marié : voilà l’important et l'indisso- Uible; il a épousé cette divine Cécilia qui lassenit
UN AMOUn DAMS L’aVENID 483
tous les pinceaux de l’éoole romaine avant qu’un artiste pût reproduire un visage et un corps dignes des voluptés du eiel. La jeune épouse marche no ndialammeuit suspendue au bras d'Émile ; elle a reçu les instructions de sa mère, elle s’y sounart religieusement, et jamais, dans ses entretiens, elle ne laisse échapper une parole qui puisse contrister son époux; victime résÂguée, elle garde ses amertumes et les cacbc soigneuseutent. Partout, quand elle passe, des murnnures d’admiration éclatent : ils ne peuvent émouvoir son orgueil de femme; mais Émile triomphe pofur elle, il s’enivre de cet encens, il s'exalte de oet entbousiasine, il sent que sa passion s’augmente de tout ce déliré d’étonnement qui environne Gécilia, et quand il arrive sur les pelouses de l’Âniu. parmi ces groupes de peuple dansant, ohl alors ses désirs frénétiques s’impotientent de la longueur du jour, car les jeunes filles accourues d’Albano^ de Tivoli, d’Âricia, toutes belles à ravir un artiste, toutes fraiches et constellées de grands yeux noirs sous leur bandeau écarlate, se précipitent, avec une furie de curiosité italienne, au-devant de Gécilia et, moins réservées que les grandes dames, elles se récrient de surprise et entonnent un hymne d’admiration, dans cette belle langue romaine qui a été inventée pour la bouche des femmes et pour les allégresses de Tamour.
Mais de toutes ces voix qui s’élevaient autour de lui, la plus angélique restait muette, et le jeune époux pa-
rut enfin s’inquiéter d’un silence que la modestie et la timidité n’excusaient pas suffisamment,
— Ma chère Cécilia , dit-il avec une voix tremblante d’amour, depuis ce matin, votre bouche charmante ne s’est pas ouverte : votre voix arrive à mon cœur comme une mélodie aimée, et je soupire après une seule de vos paroles comme ce brin d’herbe desséché après lû goutte d’eau du fleuve. Dites-moi que ce jour est un beau jour, que cette fête vous plaît, que la joie de ces jeunes filles vous rend joyeuse; ditesmoi un de ces mots harmonieux qui enchantent et font tressaillir, et je bénirai le destin qui me donnera ce moment.
Cécilia inclina sa tête sur l’épaule, et jeta oblique- / ment sur 'Émile un long regard qui n’exprimait que la mélancolie; puis elle dit avec langueur :
— Oui, ces jeunes filles sont heureuses, et je donnerais ma belle robe blanche, mes dentelles, mes diamants, pour être leur sœur et danser gaiement avec elles 1 II ne faut pas que mon époux s’afflige de ce que je dis là : mon époux connaît mes chagrins, et j’aime mieux garder le silence que lui donner de la tristesse en pensant aux malheureuses circonstances qui accompagnent notre mariage 3t qu’il connaît aussi bien que moi.
— A votre âge, ma belle Cécilia, les pensées amères sont fugitives. Rendez, au moins pour aujourd’hui, à votre âme son angélique sérénité; abandonnez-vous
Digr' ' )y Gooqk
ÜN AMOUn DANS l’aVENIR 185
aux distractions de cette fête, dont vous êtes la déesse adorée; oubliez la veille, ne pensez qu'au jour.
— C’est au lendemain que je pense.
— Le lendemain est dans les secrets de Dieu.
— Oh I croyez bien que mes pensées ne m’appartiennent pas, que j’existe au hasard, que je marche entourée de visions et de songes, que je doute de ce que je vois, que je confonds les réalités du jour avec les rêves de la nuit... Le ciel est bien éclatant sur nos têtes, n’est-ce pas? eh bien! il me parait terne et sans rayons. L’eau de ce fleuve est limpide : je la vois plombée. Ces arbres ont la verdure du printemps : je les trouve sombres comme des cyprès. Ce gazon s’amollit sous vos pieds comme du velours : c’est pour moi un sentier de ronces 1 Je ne me sens pas vivre... Que mon époux me pardonne si je lüi dis ces choses, c’est encore malgré moi et comme à mon insu que je les dis.
— Vos afflictions, ma chère Cécilia, sont plus grandes que je ne croyais.... L’absence du mari de votre mère et mon départ prochain pour l’armée ne bouleverseraient pas votre âme à ce point. Il y a quelque horrible secret au fond de cette histoire domestique...
Cécilia regarda son mari avec une expression indéfinissable et fit un signe négatif.
— Ma mère pleure depuis neuf jours... elle pleure à mes côtés, la nuit; le noble comte, son époux, n’a pas écrit une seule lettre et la nuit va tomber sur le neu-
<8P ON AHOOR DANS L’avENIR
viôme jour qui meurt âprèsson départ; moi, j’âltcnds des adieux tristes pour mo« lendemain d« noces. Yoilâ les secrets de ma douleur. Il me semble qu’ils sent suHisanls.
Et Céeilîa cacha ses larmes de sa main. Émile l’entraîna dans un sombre massiî d<’arbm et lud dit avec tout le feu de sa passion :
— Écoute, Cécilia, depuis ce matin, t» fomrlle c’est moi, moi seul I Je ne veux pas que mon départ te cause une douleur de plus; tu vas voir si jef aime : je saerifle à tes pieds divins mon hoiMieur et ma gloire; j’oublie mes devoirs, je ne sms plus soldat, je suis ton> amant, ton époux ! je reste...
Le jeune homme, en délire, serva vivement Cécilia dans ses bras, et cette étreinte d’amour, cette ondulation électrique, ce divin visages, ces nobles boueèes de cheveux, ce cou d’ivoire, ce sein qui se révolta ea laissant dans la poitrine d’Émile comme deux empreintes de feu, toute cette révélation de la femme vue de si près lé Brisa de bonheur et fit battre ses artères d’une fièvre de lave.
— Non, dit-il encore d'une voix sourde, non, je ne te quitterais pas pour un trône, ôla plus belle desfllles du cieM... Ws-moi si tu es contente de ton époux?
Avec ce merveilleux sang-froid que les ftjmmes savent garder devant robsession la plus impétueuse de l’homme, Cécilia éluda la question d’Émiîe; elle repoussa modestement et sans affectation ses vives ca-
UN âMOUR DÀJi» l'avenir ^ S7
resses, coBime si elle a’avait eu à leur reprocher que -leur inopportunité.
— Venez, venez, di^elle; rejoignons le monde; on remarquera notre absence... Ohi écoutez! écoutez! les jeunes filles chantent!... mon Dieu! que j’aime à les entendre, le soir !
Ces jeunes filles chantaient en l’honneur de Cécilia l’ancien épithalame des vierges de i’Anio.
Les voix mélodieuses des belles Romaines chantaient ainsi l’épithalame, comme autrefois à la veillée des fêtes de Vénis; l’antique mélopée de Tibur, conservée d’âge en âge dans les traditions des montagnes, réjouissait le fleuve, le bois, la colline, et toutes les bannonies du soir, mêlées au retentissement lointain des cascatelles, accompagnaiesnU comme un orchestre aérien, le chant des jeunes artistes, filles d’Âlbano et d’Aricia.
Émile ne voyait que Cécilia et ses yeipx s’éteignaient d'mmour.
Un groupe de jeunes seigneurs romains marchait vers les deux époux, et le comte Fiano, s’avançant le premier, sollicita l’honneur de danser avec Cécilia et lui présenta respectueusement la main. La jeune épouse hésita un instant, puis elle suivit son danseur dans le quinconce du bal. L’orchestre jouait un air de contredanse pris dans l’opéra Zingati in Fiera, le même air qui accompagnait le quadrille le jour où Je comte Piranese dansait avec la Cécilia de douze ans.
188 UN AMOUR DANS l’aVENIR
Le hasard avait fait cela, comme il fait toute autre chose. Ceux qui crient à l’invraisemblance, n’ont jamais subi les combinaisons intelligentes du hasard.
Émile était resté sur le bord du fleuve et il aspirait, avec ses lèvres mobiles, le sillon d’air embaumé qu’avait suivi le corps divin de sa femme.
Rien ne ressemblait plus à de la joie que le bruit du bal aux dernières lueurs du crépuscule. Cécilia dansait comme aux jours tranquilles de son enfance : le bal adoucit les souffrances des jeunes femmes; l’air d’un quadrille aimé est un baume qui suspend les inquiétudes du cœur et les guérit quelquefois; la fièvre harmonieuse des pieds donne du calme à la tête. Géeilia, enivrée par ses distractions favorites, ne s’apercevait pas qu’en face d’elle, dans un cadre d’ombre et de feuilles massives, deux yeux de flamme suivaient tous ses mouvements.
Une salve de fanfares éclata sur la terrasse du château ; un cri de joie retentit dans le bal ; Cécilia s’arrêta tout court au milieu d’un pas et se sentit défaillir. La comtesse Piranese annonçait le retour de son mari à tous les invités de la villa.
C’était déjà lui qui, descendu du perron où l’attendaient sa femme et sa mère, accourait au bal, où l’orchestre exécutait un a^r de quadrille qu’il n’avait jamais oublié. Piranese retrouvait Cécilia sous ces mêmes arbres où il avait dansé avec elle, à l’âge innocent qui la protégeait contre les aveux de l’amour;
la répétition des accidents de la même scène le reporta quelques années en arriére; ce qu’il avait entrevu alors dans l’avenir se réalisait avec toutes les séductions du présent. L’enfant était devenue cetle jeune femme merveilleuse de grâce et de beauté, qui attachait les yeux d’un peuple d’admirateurs aux franges flottantes de sa robe d’épouse. Piranesc, qui avait perdu sa raison pendant quelques heures à son départ de la villa et ne l’avait complètement retrouvée que dans les bras de Joachim Murat et dans le tumulte des camps, trembla de ressentir encore ce terrible ébranlement de cerveau qui l’avait jeté à deux doigts de la folie; il abandonna donc la place dangereuse d’où il assistait au bal et vint respirer sur la pelouse • de l’Anio.
11 se trouva en |ace d’Émile, qui le reconnut subitement dans l’ombre, et s’écria '
— Arrivé ! oh I béni soit le ciel I
Piranese se laissa nonchalamment embrasser, et ne répondit que du bout des lèvres aux caresses de son ami.
— Oui , me voilà de retour au jour promis, dit-il avec un effort de voix.
— Tu es tenu parole, mon cher Pira. Oh ! j’aurais renvoyé mon festin de noces à demain, plutôt que de faire sans loi mes libations d’hyménée. As- tu vu ma femme ?
— Non,
49( tIN AMOOn DAÎfS D’ATErClB
— Elle est adorable ! elle est aujowrd’hui é’Bne distinction de beauté- incroyable f... J’ai pa-osé cinq ours à Rcmie , seol^ pour soigner sa toilette ; six
jours de veirvage avant rhyraen f... Ifeis je te retiens ici, par étourdecie^. Viem done voir ta ravisBante fille.
— Émile... je ta verrat., plus tard... Nous avon»à causer.
. — Ah f des affaires de famille.^, (f intérêt...
— Énvile, e’est pour moi un profond chagrin (te te dire (pic je ne suis pas emitent de tôt
— Que dis-tu là?
— Oui. Tu ne saurais t’rmaginer de quette douleur t’ai été saisi en voyant cette fête.
— Mais cela n’a paru déraisonnable à personne. Tous les Invités savent (pié tu devais arriver ce matin à la villa ; que ce mariage si hâté tcauvait son excuse dans les circonstances...
— la n« (MMsprends pas, Émile t
— C'est possible» exphque-tot
— J’arrive d’un camp où personne ne songe ni à donner un bal, ni à se marier. Mes mainSi sont encore brûlantes des adieux d’un roi, d’un héros qui aahaiidonné» lui, une férame céleste, un trône, un palais d ' marbre , une ville d’eachantement, pour saisir fépée de suldat et commencer une guerre à mort 1
— Eh bien I je le sais, mon cher Pira.
— Tu le sais ! et que fais-tu là? On danse à la villa
ON AU0UB DANS L’aVBNIB tdt
PiraneiK t on se bat, à cette heure peut-être, pour riaâépendaCDce del’italiel... Un instant perdu ici est un crime, un crime déabonoraiït 1 J’ai demandé au rm on congé de quatre jours, et je viens t’enlever à tes plaisirs. Toi seul, Émile, tu as fait remarquer ton al^ence à la cour militaire du roi ; Fetlice Mattéi, luiméme, est à cheval à cOté de Murat, il a soixante ans, Felice Mattéi I Sais-tu oe que nous avons fait, le 30 mars, à Rimini ? Nous avons proclamé la liberté de Iltalie. C’est un gant jeté à l’Europe : le gmiéra! Blanchi l’a ramassé. Las Âùtrichiei^ se préparent à marcher sur la Toscane. Joachim Murat compte entrer à Florence dans quinse jours. Autour de nous les populations se soulèvent; les augures sont favo- , râbles ; mais chacun doit payer de sa personne. Il faut plus que du dévouement, il faut de l’héroïsme antique, il faut des actes sublimes^t irréfléchis, entends-tu, Émile? Songe qu’une heure de retard peut te'flétrir, qu’une résolution instantanée doit te couvrir de gloire; songe que le sort d’une armée dépend quelquefois d’un homme et d’un moment...
— C’est à merveille, dit Émile avec un sang-froid affecté; je partirai.
*— Quand ?
— Demain.
— Émile, adieu I Je partirai seULv.
— Mon cher Pira, donne^moi le poste d’Horatius Codés à garder, après-demain, sur le Ponte-^Moie, je
UN AMOUR DANS L’aVENIR
l’accepte ; mais, au nom de Dieu ! ne me parle pas de partir sur-le-champ : c’est une folie, et une de ces impossibilités qui sont impossibles.
— J’ai engagé ma parole d’honneur d’arriver avec toi, au camp, vendredi ^ deux heures du soir ; pour être exact, il faut partir d’ici à neuf heures ; il en est sept. Felice Mattéi s'est rendu garant comme moi de ton exactitude... Que dis-tu ?... voyons?
— Mais ce n’est pas de l’héro'isme qu’on me demande ! c’est un véritable suicide I s’écria Émile, les mains jointes par dessus sa tête.
' — C’est un devoir de soldat, dit froidement Piranese.
— Oh ! mon Dieu I est-ce un rêve ?... on veut m’arracher... Non... je ne ferai que mon devoir... rien de plus... Je partirai demain...
— Demain, dis-tu ? Eh ! demain, le pouvoir d’une femme te demandera un jour encore, puis encore un jour. Ce soir, toute l’énergie de ta volonté t’appartient; demain tu seras le sybarite tourmenté par le pli d’une rose; tu seras une femme, demain !
— Pira, c’est inutile : toute ton éloquence antique ne prévaudra pas contre ma résolution. Je ne partirai pas.
Et lejcune^omme fit quelques pas vers le quinconce du bal, comme pour briser là cet entretien. Piranese le rappela.
— Où vas-tu, Émile?
— Je vais voir ma femme.
l'N A.^:OUR DANS l’aVENIR fl 93
— Écoule, Émile.,.
— Non, non, je n’écoute plus rien. Je regarderais comme mon plus mortel ennemi l’homme qui me forcerait de partir, s’il ne s’appelait Giampolo Piranese. Mon Dieu ! comme la manie de la guerre t’a saisi tout à coup! Tu n’étais pas ainsi autrefois...
— Émile, encore un mot; écoute !
— Veux-tu me répéter la même chose ?
— Non... Eh ! mon Dieu ! voyez comme les plus vives amitiés se refroidissent !... Émile, donne-moi ta main...
— Tu trembles 1. . Tu es bien agité, Piranese !
— C’est que tu ne sais pas combien ton devoir... ton honneur...
— Oh I tu m’elTraics !... tout tou corps est en convulsion...
— En ce moment, la cloche de la villa sonna l’heure du festin de noces ; Émile tressaillit.
— Piranese ! Piranese I dit-il, on appelle les mariés au festin ; on ne danse plus... Calme*toi... montre ta figure de tous les jours...
— Mais tu partiras après le repas, Émile... dis ?
— Mon ami, reviens à toi... Ne prends pas autant de souci de monlljonheur...
— C’est une raillerie I Oh 1 tu plaisantes dans ce terrible moment, Émile 1
— Eh! mon Dieu ! je ne suis pas en humeur de railler... mais je ne crois pas le moment aussi horrible que tu le penses.
494 DN AMOtR DANS L’aVENIR
— Épouvantable I épouvantable ! s’écria Piranese, les bras levés au ciel et le visage collé sur le visage de son ami ; c’est un moment comme ce fleuve n’en re- 'verra plus! Émile! appelle Dieu à ton secours... la foudre va t’écraser... j’aime Cécilia !
Émile poussa un de ces cris surhumains que nous trouvons dans nos rêves, et qui nous réveillent eu sursaut; et sa tête tomba sur sa poitrine, oomme si le bloc détaché de la montagne l’eflt frappé au front. Piranese laissa tomber ses bras rudement, croisa scs mains, et, le visage incliné, il regardait ÉmHe avec des yeux qui semblaient attachés sur la terre et qui mentaient à leur direction.
11 y eut un silence de quelques instants.
La cloche appelait toujours les convives avec une obstination joyeuse.
— 11 faut donc , dit Émile d’une v<dx sangle* tante, il faut que je me précipite dans ce fleuve , tête première; cette cloche sonne le glas de mon agonie I
Émile avait dans son organe une telle expression de douleur, que Piranese fut bouleversé d’une émotion de tendre amitié : il contempfait cet excelleat jeune homme, qtm le désespoir venait saisir dans les apprêts de ses noces, et qui accueillait par une plainte déchirante ce coup du sort imméiité. Un intérêt touchant environnait ce gracieux étourdi dans sa toilette de bal et tout brillant encore de cette élégance in-
trif AMOBR DANS t’AVEtnR «9S
comparable qui distingue la jeune noblesse parisienne. De poignants remords tombèrent dans l’àme de Pirancse; il lui sembla qu'il venait de commettre un crime, d’assassiner le meillenr des amis. Par une de ces révolutions subites qui arrivent dans ces heures solennelles, Piranese passa de l’agitation extrême au calme réfléchi : la bonté du cœur, ce sentiment divin, l’emporta sur la violence de l’amour; il tendit les bras au malheureux Émile, comme pour le préparer par un ^ste amical à une parole eoneiliante et réparatrice.
— Viens, Émile, lui ëit-il avec une voix donceet mélancolique, viens... Je t’ai biessé, le sang m’est monté au cerveau, ton cri é'agonie m’a rendu la raâson ; viens, je veux le guérir; pardonnenmoi... Dans une heure, j’aurai quitté seul ma villa; seul, entendstu ?... Aime Cécilia, et sois heureux!
Émile regarda quelque temps Piranese.
— Oui, dit-il, cent fois cette horrible idée m’a traversé le cerveau, lorsque Je ne pouvais me rendre compte de ton égarement; mais J’étais honteux de cette idée ; J’en rougissais dans mou coeur.^. et pois.... O* Piranese ! comme tu m’as teompé t... que de ruses de langage tu as toumées contre mot I..,
— Eh I mon smt, que pouvaisje faire?... Mais les moments sont précieux ; viens ; il faut nous montrer à notre société; dafns une heure tu seras seul avec Cécila.
— Et demain ?...
— Demain, seul encore avec elle... et toujours !
— Et l’armée ?... et Joachim Murat?...
— Tout cela n’était qu’une ruse. Tu vois que je suis franc. Je voulais t’entraîner avec moi et gagner du temps. Le roi ignore même ton arrivée à Rome- Oublie tout ce que je t’ai dit; tout est faux...
— Oh ! que de mensonges contre un ami I
— Émile, tu me pardonneras... Viens, et composons-nous des visages de fête... Tu ne saurais croire combien l’aveu que je t’ai fait, dans mon délire, m’a soulagé le cœur ! Maintenant je respire à l’aise. ViensI
— Piranese, donne-moi un peu de ton calme ; j’en ai besoin... Toutes nos scènes antérieures me reviennent à l’esprit... Oh I que tu as été habile à me tromper, moi si confiant I...
La cloche sonna pour la troisième fois.
— ■ Allons, dit Émile avec un soupir ; oublions... s’il est possible d’oublier !
Les deux jeunes gens remontèrent en silence la grande allée. Le couvert était mis sur la terrasse ; les invités avaient quitté le bal et la promenade, et se formaient en groupes inquiets devant le château. La comtesse Piranese, en apercevant son mari et Émile, fit distribuer les places et invita la compagnie à s’asseoir.
Tous les visages se firent riants, et la table fut couronnée de convives.
VN AMOUH DANS l'aVEPCIH
On Ignorait généralement, dans cette société, les relations qui existaient entre ia cour de Naples et la Tamille Piranese ; mais on présumait que le comte avait rapporté de son voyage des nouvelles politiques fâcheuses que, par prudence, il n’ébruitait pas.
La marquise Piranese parut sur le perron, tenant par ia main la jeune mariee; ces dames prirent leur place au centre de la table, à côté d’Émile; Piranese était en face; la comtesse, trois sièges plus loin. En tout, le nombre des convives s’élevait à quarante. Sur un signe de la comtesse, les musiciens d’^lr^eo*- Itna et de Valle, rangés en amphithéâtre derrière la table, commencèrent une symphonie qui fut comme i’ouverture du festin.
Madame Piranese sauvait ainsi, par les distractions ce la musique, bien des embarras aux convives. Cette noble femme avait seule conservé beaucoup de calme dans une situation équivoque pour tout le monde, et inexplicable pour plusieurs ; elle avait su donner â son visage des lignes reposées, par une énergique résolution de l’âme. Rien ne vous fortifie, dans un moment orageux, comme une décision prise pour les extrêmes nécessités de l’avenir.
498 UN AMOUR DANS l’aTENIR
La symphonie achevée, on n’entendit plus que le bruit discordant qui s’élève d’une table tourmentée par les convives en fonction.
Ce silence était sinistre dans une fête : personne n’osait l’interrompre ; chacun comptait sur son voisin pour entamer une de ces conversations qui commencent, à table, par des duos languissants, et finissent par un chœur général^ où tout le monde parle à la fois.
Un noble savant de la famille des Piranese, Lorenzo Vascagli, interpella brusquement le comte par une question oiseuse.
— Cousin, croyez- vous que les trois colonnes que Camporesi a extraites des entrailles du Forum aient réellement appartemi au temple de Jupiter Tonnant?
Piranese regarda fixement Vascagli, et répondit au hasard :
— J’en doute fort, cousin Vascagli.
. — Quant à moi, dit le comte Fiano, je penche pour le temple de Jupiter Stator. Qu’en dites-vous, Piranese ?
— Mais cela pourrait bien être aussi.
— 11 y a un fait évident pour moi, dit le savant Vascagli ; un fait constant qoe j’ai établi. Le temple de Jupiter Stator était dans l’enceinte Capitoline; eu voici la raison : dans sa première Catilinaire, Cicéron s’adresse au temple de Jiq>iter Stator, qu’ii semble désigner du doigt, comme très-rapproché : Tum lu
Digilized by Goos^le
ON AUOOR DANS l’aVENIR qniiisdem aiupictis... à Romuh... Vous voyez que c’est très-clair... N’est-ce pas, cousin Piranese ?
— Gela me parait assez clair, cousin Tascagli.
— Vous oubliez do«c, dit le comte Fiano, que Cicéron parlait dans le temple de la Concorde...
— Qui était au Capitole, dit Vascagli.
— Sous le Capitole, dit Fiano.
— Dans le Capitole, dit Vascagli. Piranese, vous qui avez étudié cette question...
— Le tèmple de la Concorde était à côté de 1a priton Mamraertine, dit Piratiese.
— Vous faites erreur, dit Frano ; il était vis-à-vis.
il était par dessus, dit le savant, sur le mur du TaMarium.
— Je pense, moi, dit un autre savant, Carlo Anto- »
r ini, je pense que le temple de la Concorde n’a jamais existé.
— Oh 1 s’écria Vascagli.
— Un moment ! un moment 1 dit Carlo Antoninirt m’est prouvé, dans une brochure que j’ai publiée, il m’est prouvé victorieusement que Cicéron assembla le Sénat, in loco mvnitissimo, au Capitole donc, et . ilans le temple de Jupiter Capitolin, qui prit, à cette occasion, et pour la seule circonstance, le nom de temple de la Concorde : ce qui était une invitation monumentale faite aux citoyens d’oublier leurs dissensions et de se réunir contre l’ennemi commun...
— Et comment appelez-vous alors le temple qui
SOO UN AUOUR DANS L’ AVEN IR
est au pied de la roche Tarpéienne? dit le comte Piano.
— Je ne l’appellerai pas^ dit Ântonini. EsMl bien nécessaire qu’une ruine ait un nom ?
— Voilà une singulière conversation pour un festin de noces j dit la marquise Furinola en riant aux éclats, afin de donner une forte impulsion de gaieté à tous les convives.
— - Mais c’est fort intéressant, ce que disent ces Messieurs I dit la comtesse Piranese.
— Oh f c’est vraiment une horreur, dit le comte Piano, de parler d’antiquités devant tant de jeunes et jolies dames I Pour moi, je fais amende honorable.
— J’ai vu le moment où ces messieurs se battaient pour le temple de la Coj^corde, dit la marquise Furinola, toujours riant avec une folie non contagieuse.
— Il nous a manqué Felice Matei, dit le comte Fiano ; c’est un habitué du musée de Vescovaglia. Où donc est-il, Félice Mattéi, comte Piranese ?
■— Felice Mattéi?... il voyage... en Sicile, je crois.
— Felice Mattéi est en Angleterre, dit Carlo Antonini ; il est auprès de la duchesse de Devonshire, qui a le projet d’exhumer la colonne de Phocas au Forum.
— Il n’y a point de colonne de Phocas au Forum, dit Yascagli.
— Ahf fort bien I s’écria la marquise Furinola; voilà notre discussion qui recommence.
— Pourtant, Felice Mattei,dit Yascagli...
VN AUODR DANS l’aVENIII 201
Il fut arrêté tout court par l’orchestre qui fit explosion à un signe de la comtesse Piranese. Les musiciens jouaient l’air de la Vestale : O toi, de mes périls le compagnon fidèle f
Piranese remplit son verre, le porta |à ses lèvres en regardant amicalement Émile, et le salua ; Émile fit la même chose, et sembla dire, par un signe, qu’il avait compris cette allusion à l’air de Spontini.
Les dernières mesures de l’air furent couvertes par un bpit de voiture et un galop de cheval. Tous les regards se portèrent avec inquiétude du côté de la grille.
Bientôt après, Luigi vint parler bas à l’oreille de Piranese.
— Faites approcher, dit le comte.
Un homme couvert de poussière descendit de cheval, et demanda M. Émile Dutretz.
— Piranese lui indiqua du doigt son ami.
L’envoyé remit un pli à Émile.
Émile lut et pâlit; puis ses yeux étincelèrent et ses joues prirent une teinte écarlate.
— Comte Piranese, dit-il, connaissez-vous cela ?
— Non, répondit Piranese avec un accent naturel.
— Voyons si vous le reconnaîtrez quand vous l’aurez lu.
— Fais passer.
Émile lança le pli sur l’assiette de Piranese. Celuici lut le billet. 11 était ainsi conçu :
€ Sa Majesté le roi de Naples, ayant appris que le
SOÎ UN AMOÜ« DANS L'avENIR
» brave officier français M. Émile Dutrelz est àRorae , » l’appelle à son service, lui donne le grade de chef » d’escadron, et le prie de partir sur-le-champ pour » joindre son corps. Les circonstances sont graves, et f le roi a besoin de bons officiers; il compte sur » M. Émile Dutretz. La maison royale lui fournira ses » équipements et son costume de campagne. Une ■» chaise de poste est à sa disposition ,
» De par ie roi,
» Le comte Daure. i ^ '
Ce billet était revêtu du seing royal.
— Voilà qui m’étonne bien 1 dit Piranese après avoir lu le billet.
Un silence solennel, comme un pressentiment, régnait parmi les convives. .
— Ah 1 cela te parait étonnant I dit Émile avec on sourire de fou.
— Je n’y comprends rien...
— Personne d’ici n’a trempé dans cette odieuse trame?
— Personne, je te le jure, Émile f
— Vous mentez, comte Piranese !..., dit Émile d’une voix de tonnerre et se dressant de toute sa taille.
— Émile! Émile! dit Piranese, quelle étrange plaisanterie me fais-tu là ?
— Comte Piranese, vous êtes un làcbe t...
UN AMOUn DANS L’AVENIR 103
Et il arracha le fanon où brillaient les armes de Piranesc et le foola aux pieds.
Tous les convives se levèrent à la fois. Les dames se sauvèrent d’épouvante vers les allées. Les hommes se précipitèrent entre Émile et Piranese. On emporta Cécilia évanouie. La seule comtesse Piraiœse ^arda' son sang-froid et marcha vers Émile d’un pas résolu.
— Ne m’arrêtez pas f ne m’arrêtez pas ! s’écriait Émile^u comble de la fureur ; je frappe le premier insolent qui me retient t
Et il faisait briller dans sa main un large couteau afhlé comme un poignard.
Piranese était resté à sa place, foudroyé, anéanti, le front sur ses mains.
— Vous qui me retenez, vous ne savez pas qu’un ordre impérieux et sacré m’ap^le f laissez-moi partir ou je voua révéle des chos^ qui feront trembler ce sol t... Si le comte Piran^ vent me rejoindre, il - sait où je vais 1
— Oui, je te rejoindrai, dit Piranese d’une voix éteinte, et tu expireras de remords...
Personne n’entmullit ces dernières paroles du comte.
Émile se précipita dans la chaise de poste, et les chevaux brûlèrent le pavé de la voie romaine.
Une heure après, de tont ce monde en fête, U ne restait plus sur la> terrasse qu’une table dévastée deux personnes qui se regardaient avec effroi, le comte Piranese et sa femme. •
UN AMOUR DANS L’aVENIR
— CeUe villa est maudite dans ses fêtes f dit Piranese; l’enfer est dans cette atmosphère de parfums... Madame, vous partirez demain pour votre château de Tolenlino, avec ma mère et votre fille. Ce lieu est désormais inhabitable. Moi, je vais où la fatalité m’appelle... Adieu, madame, adieu I
Nous sommes aux premiers jours du mois de mai 1815 : c’est la semaine des fleurs. Toutes les voix de la nature vous invitent alors à vivre d’une vie d’amour, dans cette heureuse Italie qui ne fut inventée que pour les arts et le plaisir.
Autour du château de Tolenlino les collines rient dans l’azur, se voilent de draperies vertes, se baignent dans de petits torrents qui sont joyeux d’avoir brisé les chaînes glacées de l’hiver.
L’homme, né pour vivre peu, s’apprête sans doute à savourer ce nouveau printemps, à serrer dans ses bras cette nature ressuscitée, à boire cette infusion voluptueuse d’or ou d’azur qui coule dn ciel, à chanter ses amours avec les oiseaux et les cascades, à rire de volupté dans ce radieux horizon de bonheur.
Non, cela déplaît aux Autrichiens. Le général Bian* cbi a chargé ses canons, le l«'f du mois de mai, contre
UN AMOUR DANS l’aVENIR 20S
les collines, contre les amours, contre les fleurs. Soldats stupides ! que les hommes se tuent, pour tuer le temps, sous le ciel plat et ennuyeux de l’Allemagne, de l’Angleterre, de la Russie, cela se conçoit ; mais ici, et dans cette saison I
O divine Italie ! pardonne-leur, ils ne savent ce qu’ils font...
Les nuages montent, l’azur s’éteint, les oiseaux se taisent, les arbres pleurent; la campagne de Tolentino tremble sous le canon de Blanchi; la fumée de la bataille s’élève sur la colline comme une coupole de deuil. Par intervalles, la nuë se déchire et donne une ouverture au Jciel ; c’est Dieu qui veut voir. Joachim Murat combattant pour ses autels et ses foyers f
Jamais le héros ne fut plus grand, lorsque chaque coup de son épée retentissait en face de l’Europe; aujourd’hui, c’est un duel obscur qu’il vient d’engager, seul contre une armée.
A Tolentino, quand Murat étend son bras, l’armée se courbe de terreur; elle se lève quand Murat, épuisé par une bataille de quinze ans, laisse tomber son sabre sur le flanc de son cheval ; c’est contre lui que l’artillerie Lonne, que les lignes de fusils s’abaissent, que les escadrons se précipitent, que les pointes des épées s’allongent; car l’ennemi n’en veut qu’à lui, ne nomme que lui ; et lui, passe dans cet ouragan d’acier, de plomb, de feu, épouvantant la mort qui le cherche, éteignant les batteries, émoussant les glaives, côtoyant
S&6 HN AMOUR DANR l’AV£N1R
les boulets, écartant les balles avec son souiHe, écrasant les escadrons avec sa main; et il s’étonne de voir que l’ennemi soit encore debout ; et il se rappelle ce jour impérissable où, sur la plage d’Aboukir, il prit un pacha, une armée, une flotte, un monde, et, fossoyeur sublime, les enterra tous dans le sable de la mer I
Une femme seule, dans ce vieux château qui domine la route de f olentino à Macerata, une femme a écouté la formidable voix de la bataille et a tressailli avec tous les échos des montagnes : c’est la comtesse Rosa Piranese. La nuit tombée, elle n’a plus rien entendu vers Toleptino, et elle pense que quelque grand désespoir vient d’^re consmnmé. De temps en temps, ia noble fenune se lève, traverse les vastes salles du château, ouvre la oroisée du {^rron et Jette 4e longs et inquiets regards dans ia campagne. Sous ses pieds, à des profondeurs effrayantes,.mugit le torrent de i’Arno, qui court vers l’Admatique ; on voit luire ses grandes masses d’eau à travers les clairières de la üorét de chênes qui semble soutenir le vieux château .dans les airs. Au nond, la vue est bornée par les hautes montagnes de l’horizon maritime; m midi, des blocs énormes de rochers tombent du manoir sur ia plaine, comme une cataracte de flots degrauit, et fout éclater çà et là, par leurs fissures, des bouquets de figuiers sauvages, de vervelue, de tbymot de geœts. Devnntle perron serpente le sentier négligé qui, de colline en
UN AUOUR DANS L'AVEMR S07
colline mène à Notre-Dame de Lorette et aux petits villages qui avoisinent le saint couvent,
Rosa Piranese écoute et regarde ; il n’y a que le ^ torrent qui bruit dans cette immense et sauvage solitude. On dirait que tous ceux^ui se battaient sont morts, et que le torrent chante l’absoute de leurs funérailles. Quelques étoiles luisent au zénith; mais le cercle de l’horizon est sombre, et les denx grandes constellations supérieures sont éclipsées par un voile de nuées. Un air massif, et chaud annonce l’orage. La terre a prêté tant de bitume, de salpêtre et de colère au ciel, que le ciel généreux veut rendre ses dons à la terre. Les forêts, inclinant leurs cimes, semblent saluer l’arrivée de l’ouragan, afin de se le rendre propice; le vent de l’Adriatique saute par dessus les monts, et apporte aux vallées les mugissements de cette mer. Après la tempête des hommes, la tempête du ciel. Dieu a retiré son azur et son printemps à ritalie. Le tonnerre vient au secours de Joachim Murat t
La comtesse Piranese appelle le seul servitemr qu^eüe ait gardé, et lui ordonne d’allumer les lampes qui pendent a» vestibule, afin que le château devienne un phare dans cette sombre nuit.
Et elle s’assied, triste, dans on fauteuil, à côté d’ua berceau vide, le berceau de Cécifia 1 Des paysannes passaient sur te sentier de la mon*tagne, et une voix triste chantait la prière lorètana
208 UN AMOUR DANS l’aVENIR
des mauvais jours, prière des mariniers de l’Axi ia> tique ;
Dd brait monte de la vallée.
C'est la mort qiS passe dans l’air Ca;;DODS ma cabane isolée.
Aux lueurs pâles de l’éclair. .
Mon pauvre enfaiit, que rien n’arrète.
S’est mis en mer quand l’aube a lui; 0 Notre-Dame de Loretle,
Le ciel est noir, veille sur lui!
Le vent du midi qui se lève Fane l’berbe et la fleur des prés On l’entend mu^ir sur la grève.
Dans les pins et dans les cyprès.
Mon pauvre enfant..., etc.
Étoile du marin qui pleure,
O Vierge que nous adorons.
Du haut du ciel, veille à cette heure Sur la voile et les avirons!
Mon pauvre enfant. etc.
Le chœur des femmes italiennes répétait le refrain ; cette prière mélancolique arrivait de loin aux oreilles de la comtesse Piranese, et arrachait des larmes à cette femme virile que le bruit de la bataille n’avait pas épouvantée.
Elle regardait le berceau de Cécilia et le portrait en pied de son mari, suspendu à la muraille, entre deux tableaux représentant des charges de cavalerie, par Salvator Rosa. Le portrait souriait aux scènes de
CN AMOL'R DANS l’ AVENIR ' 209
destruction, et semblait vivre seul au milieu des cadavres. Quelles pensées agitaient en ce moment Tàme de la belle comtesse amazone? Dieu le savait...
La porte du ehâteau s’ouvrit à l’appel d’une voix connue, et Luigi entra, dans un désordre effrayant.
La comtesse ne se leva pas ; elle fit signe au domestique de s’asseoir et de parler.
— C’est votre mari qui m’envoie auprès de vous. Madame...
— Mon mari est vivant I dit la comtesse les yeux levés vers le ciel.
— Oui, Madame... je vais tout vous conter en deux
mots. On s’est battu depuis le lever du soleil jusqu’au soir... une bataille d’extermination! M. le comte Piranese et M. Émile Dutretz n’ont pas quitté le roi. Ils ont enfoncé l’aile droite de l’ennemi, et la victoire semblaU leur appartenir ; mais le général Blanchi a ' reçu des renforts, et les Italiens ont été écrasés —
M. Émile Dutretz a rencontré, le'6 avril dernier, à Florence, M. Felice Mattéi ; ils ont eu ensemble une explication très-vive au sujet de la lettre que M. Émile a reçue à la villa Piranese, le soir du repas de noce.
M. Felice Mattéi a avoué que c’était lui qui avait demandé cette lettre au roi de Naples, pour se venger du tour que vous lui aviez joué pour le mariage de son neveu. M. Émile Dutretz et M. Felice Mattéi devaient se battre ; mais votre mari a empêché ce duel.
Il a été convenu qu’à la première bataille, l’un des
ts.
2«0 ON AMOUR DANS l’ AVENIR
deux devait se faire tuer sous lie feu de l'emiemi. Je. vous assure qu’à Tolentino iis ne se sont pas ménagés. Le sort a frappé M. Felice Mattéi ; il est tombé, à côté du roi, en brave. Le duel s’est ainsi terminé. Voilà tout ce que M. le comte Piran^ m’a char^ de vous dire; il vous enverra d’autres nouvelles demain.
— C’est bien , Luigi , dit la comtesse; c'est bien, je vous remercie... O mon Dieu t pardonnes-mai, je vous accuse d’injustice au fond du cœur! Un Bianchi a vaincu Joachim Murat 1
— Us étaient cent contre un, madame, eomme toujours !
Luigi, allez prendre un peu de rep(% vous en avez besoin, mon pauvre Luigi... Dentatn, à i’aurmre; vous irez aa couvent des Sœurs lorétanes, où ma fille Céciiia s’est retirée par mon ordre, et où madame la marquise Piranese l’a accompagnée pour lui donner ses consolations. Vous les rassurerez su^r le sort de eeux qui leor sont ohers.
Elle s’arrêta ; un soupir sortit de sa poitrine, une larme tomba sur son visagp.
— Entendez-vous, Luigi ? reprit-elte avec un effort de voix. Vous leur porterez ce vase d’argent qui contient mes chevemi... Regardez, Luigi, je n’ai plus de chevelure... Ce vase d’argent, j’en fa» offrande au couvent hospitalier des Sœurs lorétanes... Vousm’aves comprise... Allez; je veillerai, seule, cette nuit... fi y a bien longtemps que j’aii perdu te somrneU 1
DM AMOUR DANS l’AVKNIB 71 Î
Luigi jeta un regard de compassioa sur sa noble maîtresse, s’inclina, et sortit lentement.
L’ouragan de l’Adriabqne désolait la grande forêt qui semblait se détacher, par les quatre faees, des fondements du château et combler les abîmes. Vu de loin, à la lueur des éclairs, le noir édifice porté sur les eimes ondoyantes des cMnes, ressemblait à un vaisseau tourmenté par tes vagues. Une harmonfo lugubre pleurait dans le clavier des persiennes, et allait s’éteindre, d’échos en échos, dans la profondeur des galeries. Ainsi bercée, dans son manoir, aux .convulsions de la forêt druidique et au mugissement de la tempête, la belle comtesse Hosa laissa tomber son front sur sa poitrine, et s’endoorrait de ce sommeil fiévreux qui brûle le sang comme l’insomnie.
Après deux heures de ce repos agité, elle fut réveillée par la voix de Luigi.
— Ou sonne, Madame... faut-il ouvrir? disait le servitüur.
— On sonne, dia-tu?,.. Quelle heure estrii /
— Près d’une heure du matin.
— Gertainement, il faut ouvrir, Qne eraignons-nmis? il ue peut maintenant nous arriver qne du bonheur... Ouvrez, Luigi.
La comtesse se leva, jt sa main droite s’allongea sur une table où. des armes étaient cachées parmi des lambeanx. d’étolTes et. de broderie. Lorsque la porte s’ouvrit, la plus blanche et la plus belle
212 ÜN AMOUR DANS l’AVENIR
main de l’Italie pressait le pommeau d’un pistolet, d’arçon.
Des bruits de pas fortement accusés résonnèrent sur les marbres du vestibule. Trois hommes entrèrent dans la salle où se trouvait la comtesse Piranese : ils jetèrent leurs manteaux et se firent reconnaître du premier coup d’œil, malgré la faible lueur d’une lampe suspendue aû lambris. La noble dame poussa un cri de joie qui s’adressait au premier arrivant : elle tomba à ses pieds et les embrassa.
C’était Joachim Murat...
Émile et Piranese accompagnaient le roi et lui servaient d’aides de camp, braves, dévoués et fidèles comme les Pignatelli et les Strongoli de Naples.
Murat était horrible de beauté guerrière ; son aigrette et ses boucles de cheveux hachées par les balles, son uniforme sabré sur toutes les coutures, ses manches pendantes en loques glorieuses, ses éperons brisés, ses bottines tachées de sang humain, sa noble figure noire de poudre, tout son corps dévasté au feu de l’ouragan de Tolentino, attestaient des faits d’armes inouïs, un duel surhumain, engagé, face à face, avec chaque soldat de Blanchi et avec toute l’armée à la fois. C’était un spectacle* à convier le monde et à le foudroyer d’admiration. Rien d’imposant à voir comme ce héros, bulletin vivant de nos triomphes, qui venait de frapper ses plus terribles coups dans le coin le plus obscur de l’Italie, sans obtenir les
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L'N AMOCR DANS L’aVENIR
applaudissements mérités par ce sublime désespoir !
Si, dans cette vieille salle du château, il y avait eu un seul spectateur d’une pareille scène, ses yeux ne se seraient pas portés sur les dmix jeunes officiers qui suivaient Murat; le roi absorbait tout l’intérêt, toute l'attention. Cependant Piranese et son ami étaient dignes d’un regard.
Il était facile de voir que les deux Jeunes gens avaient suivi Murat dans tous les sillons de fer,et d’acier où il s’était précipité à Tolentino; la poudre avait noirci leurs épaulettes, les balles avaient troué leurs uniformes ; mais, avec sa charmante fatuité militaire, Émile, cheminant à travers monts et torrents, rajustait pièce à pièce le désordre de sa toilette, lavait ses mains et son visage ensanglantés dans l’eau des sources, polissai^ sa chevelure, toute concrète de sueur et de poussière, et, daqs cette restauration de ’ costume au pas de course, se faisait imiter par Piranese : de sorte qu’en arrivant au château, ils étaient l’un et l’autre fort reconnaissables.
Leurs visages, superbes d’une pâleur virile sur laquelle tranchaient l’arc des moustaches et l’orbe étincelant des yeux noirs, leurs visages exprimaient une de ces douleurs profondes, incurables, que la noble assurance et la fierté du maintien ne peuvent dissimuler. Soit fantaisie, soit prédestination; ils avaient lié â l’agrafe de leurs chapeaux des touffes de ver-
tu UN AMOUR DANS L’avENIR
veine arrachées aux sentiers voisins ; et, sous cette espèce de couronne funèbre, avec leurs figures sombres et fhtaies, ils ressemblant à deux victimes romaines vouées aux dieux infemtaux de la guerre.
Joachim Murat relôva la coiiiteæe Riranese, qui, routée à ses pieds et inondant te parquet des larges {dis de sa robe blanche^ ressemblait à la statue du tombeau de Paul III.
— Madame, dit le héros, nous venons vous demander asile pour quelques instants Permettez
que je baise votre belle main, noble et loyale châtelaine.
Émile et Pirawese' effleurèrent auss» de leurs lèvres la main de l’héroïque femme.
— Je vous demande, dit le roi, un serviteur intelligent et sûr, qui connaisse la route de Naples par les montagnes du littoral de TAdriatique.
— Sire, dit la comtesse, j’ai deux domestiques à vos ordres, les seuls qui nous restent ; Yotre Majesté choisira.
— Comte Piranese, dit le roi, choisissea vousmême; donnez un habit de paysan à ce domestique et rcmcllea-lui' ce pli; c’est une lettre pour ma bonne CbroHne. •
— Je vais donc confier cette mission à Antonie, dit Piranese à sa femme ; Luigi restera près de vous.
La comtesse fit un signe d'assentiment.
~ Sire, dit-elle avec l’émotio» que le dévouement
us AMOUB DANS l' AVENIR ^4 S
iaspàre ; Sire, vous êtes dans votre château, que demandez-vous encore à vos serviteurs ies Piranese I
•— Un verre d’eau , Madame, voUà tout ; je meurs ie soif.
— Luigi, dit la comtesse, Sa Majesté le roi de Naples a besoin d’un verre d’eau. Courez.
— Madame, dit Murat, si vous avez quelque chose de confidentiel à dire à votre mari et à votre gendre, je vais me mettre à l’écart; agissez sans cérémonie.
— On oublie tout en votre présence, dit la comtesse avec enthousiasme; je ne vois que vos malheurs, j’oublie les miens ! Qui oserait songer à d’obscurs intérêts domestiques devant la majestueuse infortune qui remplit ce château ?
Elle prit le plateau d'argent des mains de Luigi, s’agenouilla, et présenta la conpe d’or à Joachim Murat.
— - Luigi, dit la comtesse, vous porterez aussi demain cette coupe et ce plateau sacrée au trésor de Notre-Dame de LoreUe ; aucune lèvre profane ne s’en approchera plus... Sire, j’avais ftût vceu de couvrir d’or ia nappe d’autel de la Vierge lorétane ; j’ai oublié de remplir ce vœu : Dieu m'a punie t... Je ie remplis aujourd’hui, et trop tard 1
— Votre offrande me portera bonheur, dit le roi ; à l’aube. Madame, nous preudrons notre cevauciie de Tolentino. Mon armée repose, en ce moment, là tout auprès; elle est ralliée, forte, et pleiBo d’ardeur encore. Dans ma marche, je me suis détouimé. Madame,
UN AMOUR DANS l’avENIR ' pour vous faire ma visite [et vous dire combien je suis sensible à votre dévouement.
— Sire, désormais, je ne vous quitte plus... Oseraije demander à Votre Majesté la grâce de vouloir bien m’attendre un instant?
Le roi s’inclina courtoisement devant la comtesse, et sourit avec bonté. La comtesse sortit de la salle.
— Comte Piranese, dit le roi, à quelle distance sommes- nous de Macéra ta ?
— A deux heures de marche, Sire.
Joachim Murat ouvrit une croisée et regarda le ciel en silence.
— La tempête se calme, dit-il ; nous aurons un beau jour demain... Oh I si quelque voix de là-haut pouvait me dire ce que fait, en ce moment, mon bien-aimé frère, notre glorieux Empereur !
— Sire, dit Émile , une voix terrestre vous répondra : Il décrète une victoire contre les alliés.
— Dieu le fasse !... Tolentino est un présage de malheur!... Comte Piranese, votre domestique Antonio est-il parti pour Naples?
— Il est parti à l’instant. Sire.
— Vous lui avez donné toutes mes instructions?
— Oui, Sire.
— Ma bonne Caroline recevra de tristes nouvelles ; mais c’est aussi une femme de cœur ; c’est le sang de Napoléon ; c’est la race des femmes fortes...
— Il y en aura deux en Italie ! dit un jeune et char-
mant officier qui entrait vêtu d’une polonaise, et la loque varsovienne à la main. ,
Un trio d’admiration éclata dans la salle. Rosa Piranese avait quitté les habits de son sexe, et s’était faite soldat.
— Sire, dit-elle, voilà le costume que mon mari a rapporté de sa campagne de Russie; c’est mon cadeau de noce...
— Quoi ! Madame, dit le roi, les rtiains jointes, vous nous suivez au camp ? *
La comtesse prit une pose sibylline, sa figure rayonna d’inspiration ; elle dit avec feu :
— Âu plus galant, au plus brave, au plus antique des rois, il fallait pour dernière escorte une femme, un Français et un Romain. Nous voici.
— Admirable ! s’écria Joachim ; Madame, donnezijioi votre bras. En avant, Messieurs ! Le ciel est pour nous. Marchons I
Et ils sortirent d’un pas déterminé.
Il ne fut donné qu’à un pauvre chevrier de voir, dans cette mémorable nuit, passer le grand Joachim Murat escorté de cette trinité symbolique et vivante qui résume tout ce qu’il y de gracieux, de chevaleresque et d’héroïque dans ce monde.
'JN AMOUR DANS L’AVJîNIft
Il est une phrase si incroyable que toute plume se révüUo en l’écrivant ; celle-ci :
Joachim Murat fuit devant ses ennemis I
 Macerata, tout a été consommé; c’était une appellation de malheur, un nom composé de syllabes fa* taies, une épitaphe en un seul mot : Macerata I...
Le roi de Naples a passé sur le chemin de toutes les balles, de tous les boulets; il a insulté la Mort jusqu’à la moelle de son squelette : la Mort l’a relancé vivant, malgré lui, hors du champ de bataille, et tous les feux de Macerata se sont éteints I Le combat n’a pas été long.
Le jour baisse.
Le roi, entraîné par une suite peu nombreuse d’officiers dévoués, a gagné les goeges impraticables de l’Adriatique.
A U coucher du soleil, il descend du haut de Moule- Itosso dans l'étroite vallée où le torreut de l’Arno mugit au fond d’un lU d’abîmes qui se prolongent jusqu’à la mer. En face de Monte-Rosso, de l’autre côté du large torrent, se dresse une montagne à pic qui coupe brusquement la retraite, et qu’il faut franchir pour atteindre la route du littoral.
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L’armée victorieuse s’est disséminée pour se jeter, de tous côtés, à la poursuite des ^Italiens. Treute soldats ennemis, des plus braves et des plus agiles, n’ont pas perdu les traces de Joachim Murat, et s’acharnent après lui, dans l’espoir de le saisir mort ou vivant. Divisés en trois bandes, ils ont résolu de suivre jusqu’à la nuit les routes tortueuses qui descendent à l’Adriatique. Des deux parts, les munitions ont été épuisées; il ne reste que l’arme blanche pour les combats singuliers.
Le roi, escorté de quelques lanciers, remonte les rives du torrent, comme s’il eût voulu rentrer à Tolentino, et à deux milles de Monte-Rosso, franchit l’Ârno; puis, se lançant au hasard sur des chemins impraticables, dans la direction du midi, il remet au ciel le soin de le conduire à Naples. Hélas ! il était écrit que le héros ne trouverait que trop bien ce fatal chemin t
Le comte et la comtesse Piranese, Émile Dutretz, Luigi et quelques soldats italiens se sont séparés du roi avec la noble intention d’attirer sur eux l’ardeur de La poursuite, et de- donner le change à la meute de sbires acharnée sur les traces du héros. Ce stratagème du dévouement a réussi. Le comte Piranese, avec sa taille et son maintien superbe, relevés encore par un déguisement de costume fait à la hâte, est parvenu à fixer particulièrement l’attention d’une de ces bandes d’ennemis qui courent sur Murat. Nos glorieux fugi-
280 ON AMOOa DANS L*AVENIR
tifs ont descendu le Monte-Rosso et sont arrêtés par le torrent.
Dans son tableau des Chasseurs, Salvator Rosa a peint ce site sauvage. Le mur gigantesque et presque infranchissable qui s’élève au couchant est d’un ton jaunâtre ; des touffes de pins et de chênes nains jaillissent horizontalement de toutes les fentes de cette montagne abrupte, et lui donnent un sombre caractère de désolation ; le sol est jonché, au pied, d’énormes blocs de granit que les coups de foudre ont détachés de la cime en laissant au flanc du mont une empreinte éternelle. Du côté de la mer, la vallée se rétrécit hor^ riblement, et ne laisse au torrent que dix pieds de gouffres pour se précipiter dans l’Adriatique. Rien A’atteste le passage de l’homme dans cet épouvantable défilé. Depuis la création du monde, les échos n’y répètent, sans fin, d’autre bruit que la voix sourde du torrent qui jette son écume aux masses de lianes flottantes sur ses deux rives. Une nuit noire couvre les mystères de cet Achéron terrestre, et l’aigle seul ose le franchir.
Luigi et deux soldats italiens déracinèrent un arbre mort de vieillesse, et le jetèrent comme un pont sur le torrent.
— Passez la première, dit Émile Dutretz à la comtesse.
L’héroïque femme tenait ses yeux fixés avec une préoccupation triste sur un soldat qui descendait des
hauteurs de Monte-Rosso, en s’aidant de sa carabine comme d’une troisième jambe, et qui, s’arrêtant de distance en distance lorsque des blocs carrément solides lui servaient de piédestal, plaçait sa main gauche en auvent sur ses yeux, et cherchait indubitablement le roi dans le groupe des fugitifs.
La petite escorte de la comtesse s’était rangée sur une seule ligne, tous l’épée à la main. Émile avait mis bas son uniforme, et, la tête nue, les bras nus et croisés sur la poitrine, la tête inclinée à gauche d’une façon négligente et railleuse, il s’était posé en habile maître ^d’armes qui a jeté le gant à dix spadassins et qui les attend sur le pré.
— Holà I maitres f cria le jeune Français aux en> nemis, vous êtes bien lents à descendre; voulez-vous que j’aille vous donner la main?
Et, se tournant vers ses camarades : — Passez, passez. Messieurs, je veux être le dernier. A toi donc, Piranese ; donne la main à notre adorable amazone : c’est Antiope au pont du Thermodon. Laisse-moi le rôle que je te demandais l’autre jour, le rôle d'Horatius Ceclès, avec un oeil de plus.
Le défilé sur Idpont mouvant se lit avec lenteur; déjà, les plus vifs des ennemis étaient arrivés au fond du val, et attaquaient, le sabre à la main, notre jeune officier français qui s’était retiré au milieu du pont comme dans un défilé où il n’avait à combattre qu’un seul homme. Émile, s’appuyant de la main gauche
sur un rameau dépouillé qui se détachait du pont de bois comme une rampe naturelle, blessait ou tuait impitoyalement, renvoyait au val ou jetait au gouffre les méprisables «anemis qui s’offraient à sa foudroyante épée; de l’autre cùté, du côté des siens, personne n’osait venir à son aide, de peur que le moindre mouvement imprévu ne fit perdre l’équilibre au noble champion suspendu sur l’ablme ; mais tous, l’épée haute, le poing fermé, la poitrine en avant, se tenaient prêts à remplacer Émile au poste périlleux, si quelque malheur arrivait. La belle amazone de Tolentino ne voyait que son mari, ne veillait que sur lui, et son regard, traversant le pont de bois sans s’y arrêter, cherchait encore aux dernières lueurs du jour le formidable chasseur tyrolien, ce démon de la mon- . tagne, qui destinait une balle infaillible à la poitrine de Murat.
Émile, déjà cinq fois victorieux, semblait épuisé par ses ejforts sublimes ; l’arbre ruisselait de sang, le pied craignait de frapper sur ce pont humide, de peur d’entraîner le corps; nn nouvel adversaire, un Hongrois gigantesque, armé d’un sabre long à dènx tranchants comme un poignard démesuré, entra en lice et croisa le fer avec le jeune Français.
Le crépuscule jetait son pâle rayon sur cette scène de mort.
On entendit un grand cri, puis un coup de fusil qui réveilla les milie échos de la vallée.
Picacese soutenait dans scs bras la comtesse frappée d'une balle. Celte divine femme avait vu le cbas>seur tyrolien abattre ^a carabine ; elle avait poussé un cri, elle avait embrassé le comte, elle avait reçu le coup destiné au roi... Jamais soldat n’eut un plus noble bouclier. A ce cri d’épouvante, à ce terrible coup de feu qui tombait avec la nuit, Émile se retourna involontairement du côté des siens, et glissa dans le sang ; sou ennemi fit un pas vers lui ; Émile embrassa les rameaux desséchés de l’arbre, mêlés aux feuilles massives des lianes, et paca le dernier coup porté...
— Jetez le pont dans le torrent! s’écria-t-il.
Et il fit un effort surhumain pour s’élancer sur la rive ; mais le point d’appui faillit sous s£s maies ; les rameaux qui le tenaient suspendu sur le gouffre cra»quèrent, les lianes se déchirèrent sous le poids du corps.
-> Tu ne m’as pas touché 1 cria-t-il au géant hongrois;. et l’on a’eutcudit plus ^’un bruit horrible dans l’abîme , et des flots d’écume jaillirent sur le pont eitsanglanté.
Dans le même moment, une autre scène déchirante se passait au pied de la montagne à pic, et sur ua lit de roche. Le comte Piranese avait porté sa femme à vingt pas du torrent, et il recevait ses derniers soupirs.
— Je meurs contente,, disait i’amazeme d’une voix
d’agonie; tu as pleuré sur mon front, je sens tes larmes, elles me brûlent.^M’aimes-tu donc toujours? dit-elle en prenant la main à son époux.
— Oh 1 s’écria Piranese avèc des sanglots, que Dieu prenne ma vie si je mens ! toujours 1 toujours 1
Et il colla ses lèvres sur la bouche de sa femme.
— Piranese I... si tu m’aimes... jure-moi de ne jamais épouser ma...
Elle ne put achever, elle expira. Le comte tenait sa main levée pour faire le serment.
— Mortel... mortel... dit-il en souriant comme on sourit à l’enfer. Le nom de Gécilia s'est arrêté sur ses lèvres 1... ce nom l’a tuéel... pauvre femme!
Et il appela Luigi.
— Luigi, dit-il, veille à cêté de ta pauvre maitresse, et pleure pour moi sur elle, pendant que je 1a vengerai.
Le domestique répondit par des larmes.
Piranese ramassa son épée, étreignit la garde à deux mains, et un accès immense de colère le sauva du désespoir.
— Montagnes de Macerata, soyez maudites! s’écria-t-il... maudites comme les montagnes de Gelboé !
Et il courut au pont, pour chercher la mort et venger sa femme et son ami.
Il n’y avait plus même à espérer cette consolation du soldat. L’arbre avait été jeté au torrent par un soldat italien; le champ du combat était désert.
VN AMOUR DANS L’AVENIR SfS
Piranese crut distinguer dans le lointain le chasseur du Tyrol qui escaladait le Mocte-Rosso avec l'agilité d’un daim. C’était sans doute un homme poussé par une vengeance particulière et mystérieuse; on l’a revu depuis, au Pizzo, dans l’escouade des assassins de 'Murat; cette fois, il ne manqua pas son coup !
Piranese s’achemina lentement dans les ténèbres, vers le lit de roche tumulaire où gisait le corps de sa femme ; c’était un spectacle d'éternelle douleur 1 Piranese le contempla longtemps avec des yeux délirants; puis, faisant un effort impossible, il dit à Luigi :
— Je vais remonter la rive droite du torrent, jusqu’au pied du château de Tolentino; je t'enverrai les chevriers de la montagne, ils t’aideront à porter ta malheureuse maltresse à l’église du couvent des Sœurs iorétanes; tu leur donneras une poignée d’or... Moi, je serai au couvent à la pointe du jour. Âdieu, Luigi; serrops-nous les mains, mon ami... Tu n’as plus de maître; le château de Tolentino est à toi.
Il donna au cadavre un embrassement suprême, et, prêtant l’oreille aux plaintes sourdes du torrent qui remplissaient le val d’une harmonie de deuil, il dit :
— Adieu pour toujours, mon noble ami f ma noble femme!... cette vallée vous pleurera ainsi éternellement!
Il regarda le ciel et sembla s’inspirer de quelque
2Î6 UN AMOUn DANS l’aVENIB
résolution soudaine et consolante, car ses larmes tarirent et son visage se fit calme.
— Ne pleure plus, dit-il à Luigi; les larmes ne doivent couler que sur les malheurs vulgaires; elles sont une insulte aux infortunes inouïes; l’homme .est assez fort pour regarder d’un œil sec 'ce qui lui vient del’impitoyable fatalité.
Et il remonta la rive du torrent, seul et tout rempü de la pensée qui l’avait secouru dans son désespoir.
ÉPILO&UE
Le lendemain, au parloir du couvent hospitalier des Sœurs loretanes, un pèlerin consolait deux femmes éplorées, auxquelles il venait d’annoncer des nouvelles accablantes.
— Oui, c’est ainsi, leur disait-il, ma mère; c’est ainsi, ma chère fille Cécilia; Dieu l’a voulu... Nous étions cinq : vous, madame Piranese, ma noble mère; vous, ma fille Cécilia ; ma femme, mon ami et moi; nous aurions pu vivre dans un bonheur à faire envie aux anges. . . Eh bien f la fatalité a brisé nos liens, sans qu’un de nous ait pu trouver un reproche à faire aux autres; tout a été combiné .ainsi... les eoupables étaient innocents; le hasard avait tout fait.
UN AMOUR DANS l’aVENIR **7
La marquise Piranese et Cécilia fondaieut en larmes.
— Oh! oui, la fatalité a tout combiné! dit la jeune épouse, veuve avant l’hymen.
— Pour moi, dit le comte pèlerin, ma résolution est ■ prise.
— La mienne est prise aussi I dit Cécilia en essuyant ses pleurs et avec une voix assurée.
— La vôtre, Cécilia? dit Piranese.
— Oui, monsieur... oui, mon père... Ce couvent a été mon refuge, il sera mon tombeau. Je prendrai le voile, et je commence aujourd’hui mon noviciat.
— J’ai peu de jours à vivre, moi, dit la marquise; je reste ici, je consolerai cette pauvre enfant, après Dieu.
— Et moi, dit le comte se levant, je ne serai pas \
indigne de vous... Adieu... au revoir dans le ciel!
La cloche de la prière qui sonna sur ces paroles abrégea les instants d’une bien cruelle séparation.
Le noble pèlerin prit le chemin de Rome, et arriva deux jours après sur la montagne où s’élève la chartreuse de Notre-Dame des Anges, bâtie par Buonarotti. — C’est de ce portique, dit-il, que je descendis un jour à ma villa pour prendre une épouse parmi les filles des hommes; aujourd’hui, je quitte un cadavre pour remonter à ce portique. .
11 entra au cloître, et la sérénité rayonnante de ses
228 UN AUOUR DANS l’ AVENIR
quatre galeries infusa dans son âme un baume inconnu.
— Voici la tente du Thabor, dit-il au supérieur en se jetant à scs pieds; mon père, ac(;ncil!cz-moi.
— Mon fils, relevez-vous, dit le vieillard cénobite; je vous attendais.
MARIA
Après une représentation des Puritains, au King’s Theatre, à Londres, en juillet 1838, Je sortis avec le célèbre artiste L.... pour respirer un peu de fraîcheur dans Portland Place. La journée avait été brûlante, et la soirée aussi. Minuit sonnait à Saint-Martin.
Nous entrâmes au parc Saint- James; il y avait beaucoup de monde, mais de monde nocturne et fantasque, inconnu du soleil. La grande pièce d’eau étincelait de la double lumière de la lune et du gaz; C’était, sous les -arbres, une espèce de jour d’un violet clair, comme celui qu’on fait au théâtre avec des verres de couleur. Des Anglais péripatéticiens lisaient les journaux de la nuit, assis sur des banquettes; des sentinelles gardaient je ne sais quoi sur l’escalier de Carllon Haute -, des ombres blanches de femmes erraient dans les allées comme des tourbillons d’âmes élyséennes au bord du Styx; personne ne parlait dans
MARIA
ce monde vagabond et étrange. On eût dit que tous les somnambules de Londres étaient venus faire leurs exercices de nuit sous les arbres de ce beau jardin.
On sait que L est un des premiers artistes de
l’Europe; mais ses amis savent qu’il est aussi le causeur et le conteur le plus brillant et le plus gracieux
qu’on puisse entendre. L a beaucoup voyagé,
beaucoup lu, beaucoup observé. Sa mémoire est pleine de délicieuses histoires, son esprit est plein d’idées. On l’écoute avec autant de charme qu’on lit un beau livre. C’est surtout dans ces heures tranquilles où les entretiens ont tant d’attrait, que j’aimais à écouter le grand artiste, soit qu’il me parlât de Naples, en entremêlant ses récits de quelque cantilène de Ghiaïa; soit qu’il me parlât de sa vie d’Angleterre, toute pleine (le triomphes : passant ainsi du Midi au Nord, du soleil à la brume; tantôt lazzarone, tantôt philosophe, toujours spirituel et éminemment observateur.
■ Cette nuit-là, il s’abandonna de verve à cotte causerie intime qu’inspire une Craiche promenade d’été. Il me raconta une simple histoire que j’aurais voulu écrire sous sa dictée, et peindre avec des c()uleurs de palette plutôt qu’avec des phrases d’historien, parce que jamais ce papier froid et mort, ces signes conventionnels qui représentent des idées et des sensations; jamais ces plats hiéroglyphes de l’alphabet, enveloppés d’une feuille blanche comme d’un linceul.
MARIA
ne pourront rempUicer la voix, les gestes, l’organe passionné, les modulations harmonieuses d’un narrateur éloquent. Il faudrait que chaque ligne de mon livre fût notée comme un libretlo d’opéra , et que le lecteur pût entendre ces récits tels qu’ils ont été chantés par un poëtc artiste; il faudrait que chaque page fût illustrée d’une de ces belles gravures anglaises où le tNirin colore comme le pinceau, afin que cette histoire conservât encore dans le sépulcre du livre un peu de ces parfums que les fleurs, les arbres, le gazon, nous versaient avec les tièdes rayons de la lune, dans cette nuit de mélodie et d’amour. Telle enfin que mes souvenirs me la rendront, je veux essayer de la redire, cette histoire; je n’y changerai que quelques noms, parce que mes personnages ne sont pas des héros de roman.
J’écoutais encore le récit du grand artiste, et l’aube d’été blanchissait déjà la statue du doc d’York sur sa colonne, et les tours de Westminster aux extrémités opposées du parc. Le soleil montait à l’horizon quand cette histoire fut terminée. Je croyais sortir d’un rêve; il me semblait que je m’étais endormi sur la grande pelouse devant Carlton Terrace, et que je me réveillais, la tête remplie d’un nouveau monde d'idées, où le gracieux murmure de la mer, au golfe de Naples, chantait un trio aVec la vague polaire de l’Océan et la rivière de Mereey, sur les gi-eves brumeuses de Liverpool. Une nuit de veille ainsi occupée donne.
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à l’esprit l’incohérence de la folie^Cette brusque interruption de nos habitudes bouleverse le cerveau; tout prend un air étrange au preipier rayon du soleil, mais plus étrange encore si l’on se trouve en pays lointain, et entouré de monuments qui servent, pour la première fois, de cadres à nos rêveries. Après avoir quitté le grand artiste qui m’avait conté cette histoire, je le suivis longtemps des yeux dans Regent's Street, et je le vis disparaître dans la colonnade fantastique de Quadrant, où était sa demeure. Resté seul avec mon rêve, je rentrai dans ma maison de King William Street, pour payer au sommeil l’arriéré de la nuit. A mon lever de midi , je courus au parc SaintJames, que le soleil éclairait à travers une gaze de brume qui jaunissait ses rayons. Je m’assis sur une banquette, et j’écrivis, dans toute la fraîcheur de mes souvenirs, les premiers chapitres de cette histoire, comme on écrirait un rêve sous les premières impressions du réveil;
il y a cinq ou six ans, — la date importe peu, deux jeunes gens causaient, après souper, dans une
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chambre de YOsteria-Nuova, à Chiaïa, à Naples. L’un, âgé de vingt-cinq ans, se nommait Patrick O.... C'était un Irlandais voué à l’état ecclésiastique; son costume était sévère comme sa figure. Il avait des cheveux d’un blond ardent comme de l’or en fusion ; ses traits, d’une régularité mâle, gardaient cette pâleur nerveuse qui ne vient pas des souffrances du corps, mais des inquiétudes de l’âme. Sur ce front mat d’une figure tourmentée, luisaient des yeux noirs et orageux comme des nuages remplis d’éclairs. La contraction du sourire semblait avoir été oubliée dans le mécanisme de ce visage qui exprimait tout, et à tout instant, excepté le plaisir. L|autre jeune homme était à peu > près du même âge: il avait une belle figure brune, et des cheveux vagabonds d’un noir
d’Érèbe. C’était le contessino Lorenzo C légataire
à vingt ans d’une fortune immense, qu’il prodiguait sans l’épuiser. L’opulence rayonnait sur toute sa personne : il étalait avec un orgueilleux dédain une pléiade de diamants â ses doigts annulaires, et la constellation complète d’Oriqn, en rubis balais, sur son jabot de batiste ; toujours prêt à jeter ses étoiles à un ami, â une femme, à un saltimbanque, à un indigent.
L’arrivée d’un domestique suspendit la conversation des deux jeunes gens. On venait leur annoncer que le vaisseau VErinn allait mettre à la voile, et qu’on n’attendait’plus qu’un passager.
MABIA.
Ce passager était Patrick.
Ils se levèrent vivement, et se dirigèrent vers le môle. Patrick, un pied sur la terre, et l’autre dans le canot, fit ainsi ses adieux à son ami :
— J’ai quitté Rome sans regret; j’y serais devenu sceptique et j’y aurais exercé, à l’exemple de tant d’autres, un sacerdoce d’habitude comme on fait un métier. J’aime mieux être prêtre dans quelque bourg catholique de mon Irlande. Je prendrai les ordres à Dublin, à la première ordination. Adieu, mon cher Lorenzo; nous nous reverrons quand Dieu le voudra.
Patrick, répondit le jeune Ralien, dans quelque position que le ciel te réserve, si jamais mon amitié peut te rendre un service, songe à moi, et ne songe à personne qu’à moi.
Iis se serrèrent énergiquement les mains, et le canot partit.
L’Erinn mit à la voile et cingla vers la haute mer.
Patrick contempla longtemps , accoudé sùr la dunette, le doux rivage de Naples, et descendit, à l’entrée de la nuit, dans l’entrepont pour se reposer. La mer était agitée, le vent contraire. Patrick prit le parti de s’endormir, pour laisser passer le mauvais temps sans être incommodé par la mer.
A son, réveil, il fut bien étonné d’apprendre que VEritm, n’ayant pu tenir la mer, était rentré à Naples, et que les passagers avaient la faculté de descendre à terre. Il était alors huit heures du soir.
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