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léger chapeau de paille, et laissant tomber sur son cou scs beaux cheveux noirs, entonna le Fratanli regi^ comme à San-Carlo. Rossini cueillit une orange et la mangea.
A la fln.du chœur et de la scène, Patrick dit à Lo> reni»:
— Ce lieu n’est pas bon pour moi... je vais me jeter dans un canot et rentrer à Naples.
Et il allongeait le pied déjà, lorsque Rossini l’aborda joyeusement et lui dit en lui serrant la main :
— Où a liez-vous donc, jeune homme ? vous nous quittez?
Patrick rougit et balbutia quelques paroles décousues.
Moi, je ne vous quitte pas, dit Rossini. Allons, mon enfant, vous êtes trop timide ; «prenez mon bras ütandtamo acanUna: j’ai faim... N’est- ce pas, seigneur Lorenzo, que l’absinthe du golfe de Baïa vaut mieux que celle du café Anglais?... Oh ! le seigneur Lorenzo est sourd, il s’est emparé de la Diva /...
Patrick, entraîné par Rossini vers ia table du festin, ressemblait à un cadavre attaché à un corps vivant. 11 ne sortit de son évanouissement moral que sur son fauteuil de convive et à la voix de Rossini, qui s’extasiait sur l’ordonnance du repas.
Le jeune Irlandais donna un coup d’œil rapide autour de lui, et il faillit succomber cette fois a son émo tion, en se trouvant placé en face Lorenzo et de ia ♦ '45 '
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redoutable femme de San-Carlo. Il ne distingua que confusément les cinquante personnes qui couronnaient la table, cette foule était comme perdue dans les rayons deSémiramis. Le voisin de droite, Rossini, restait seulement visible pour Patrick.
Le silence est ordinairement l’ouverture à la sour- .dine de tout festin d’artistes; mais, la première faim assouvie, un tutti de voix éclata avec plus ou moins d’accord. A la faveur du fracas du second service, Patrick reprit inseosibleinent ses facultés physiques et morales, et il se recueillit même pour tourner un complimenta ce grand Rossini, son voisin, qui avait eu pour lui tant d’affectueuse politesse sansqu’il le méritât. Raffermissant sa voix avec un verre de vin de Lacryma-Christi, Patrick se tourna vers le maestro, et s’inclinant sur son assiette, il dit pompeusement :
— Cygne de Pézaro...
Rossini l’arrêta brusquement en agitant sa fourchette, comme un sceptre.
— Je sais cela, je sais cela, mon cher!...
— Harmonieux fils de l’Ausonie, continua Patrick.
— Oui, oui, touchez-moi la main, mon brave jeune homme, et laissons les cygnes de l’Ausonie en repos. Voulez-vous que je vous apprenne à faire une bonne, sauce à votre filet? c’est bien simple. Coupez une tranche de limon, exin-imez le jus dans de la poudre de piment d’Espagne et de bon carick de Java; dé-
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layez le tout dans un anchois fondu à l’huile, et vous m’en direz des nouvelles. Cette recette vient de M. de Cussi... inclinez-vous devant ce grand nom! r
Rossini s’aperçut qu’il avait offensé Patrick, et, se penchant à son oreille, il lui dit :
— Est-ce que l’accueil que je vous ai fait ce matin ne vous a pas étonné î
— Quel accueil m’avez-vous fait? demanda Patrick avec celte dignité que prend subitement un homme fier qui croit avoir reçu une offense.
— Je vous ai abordé comme un ami de vingt ans. -
— Un instant je m’en suis enorgueilli : vous ne me connaissiez pas..,
— Je vous connaissais ! je vous connaissais ! dit Rossini avec une émotion qu’il s’efforçait de déguiser.
— Et où m’àvez-vous vu ? demanda Patrick d’un ton d’inquiétude.
— Hier soir, dit Rossini à voix très-basse, je cherchais un homme avec la lanterne de Diogène,' à San- Carlo, et je vous ai vu.
— Moi ? dit Patrick en pâlissant.
— Chut !... oui, vous, j’ai gardé votre visage toute' la nuit, là, dans le front; vous étiez superbe. J’ai fait Semiramide pour vous et pour moi... maintenant brisons là. Buvez un verre de champagne avec moi.
Puis, apostrophant Lorenzo :
— Seigneur Lorenzo, avez-vous dîné quelquefois chez Biffi, rue Richelieu?
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—"Souvent, seigneur maestro.
— On y fait bien les ravioli. Savez-vous, Maria, le meilleur faiseur de ravioli à Naples?
— Non, répondit Maria.
Si Rossini eût noté ce Non, il ne l’eût pas fait plus harmonieux à lîoreille.
. — Maria, poursuivit Rossini, envoyez touslesjoursà midi, au coup de ï Angélus, votre domestique au traiteur du Violon d’Apollon vis-à-vis de Saint-Philippe deNéri... Ravioli première qualité.
El Rossini continuait à remplir le verre de Patrick. Lejeune Irlandais, sobre de profession et de pays, buvait imprudemment, par politesse et par distraction, tout ce que lui versait le créateur de la Semiramide.
Au dessert, l’exal talion bouillonnait dans sa poitrine, et la moindre cause devait la faire éclater au dehors.
La conversation qui venait de s’établir n’était nullement du goût de Patrick. Il s’attendait ù un entretien merveilleux et relevé que devait faire jiaitre naturellement la présence de Rossini et de la célèbre cantatrice. Au lieu de cela, il assistait à une dissertation sur les ravioli, la pasla-frolla , les pickles, la cuisine de Rifll ; et ensuite, si de la cuisine on daignait s’élever à l’art musical, c’était alors une discussion furieuse sur les airs en ut, en fa, en r6, sur [essfretle les scherzo, les cabaletle, les accords de tierce, les andaule, les allegro, les adauio, les majeurs, les mineurs,
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les trémolo, les sotio voce, et sur tout cet éternel vocabulaire technique, à l’usage des instrumentistes qui se plaisent à noyer la poésie et l’idée dans un dialecte magistral et assommant.
Rossini ne répondait à toutes les interpellations sur tes scherzo et les cabaletle que par l’éloge du plat qu’il mangeait.
La célèbre cantatrice disait avec une grâce, un sourire divin, et un verre de punch glacé :
— Mon cher maëstro, je suis sincère, moi: je n’aime pas trop mon rôle de Semiramide... je n’ai point de cavaline à mon entrée; c’est affreux ! j’entre au temple de Bélus comme dans ma chambre!.... Faites-moi une entrée, mon cher Rossini.
— La mode du punch glacé, répondait Rossini, nous vient d’Angleterre; c’est un excitant au rôti.
Patrick se leva, les yeux étincelants et la joue enflammée, comme un homme arrivé au délire de l’exaltation et à l’oubli de lui -même.
— Rossini I s’écria-t-il, vous chantez pour des oreilles de sourds! Ces hommes sont trop savants pour vous comprendre I II vous faut à vous, dans vos auditoires, des intelligences simples et naturelles; des imaginations poétiques où les broussailles de la science ne germent pas! Rossini, vous avez bâti une pyramide nommée Semiramide ; mais comme l’architecte égyptien, vous avez muré la porte et placé un sphinx devant.
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ün premier violon se leva et apostropha Patrick. Mais l’Irlandais, avec un de ces regards et de ces gestes foudroyants qui suppriment la contradiction, s’écria:
— Silence à Torchestrel Il y a deux heures que j’écoute vos bécarres et vos bémols; écoutez-moi à votre tour, ou mangez... Oui, Semiramide est une œuvre impérissable et qui ne peut vieillir, parce qu’elle était âgée déjà de quatre mille ans lorsqu’elle naquit. Toute musique a son point de départ, terrestre et connu. La religion, la liberté, la mort et surtout l’amour, sont le point de départ de l’harmonie dramatique. Mais de quelle source est sortie la musique de Semiramide, à quelle impression humaine se rattache-t-elle? Il ne s’agit point de la savante combinaison des accords, mais de la pensée dominante qui plane sur cette partition incroyable et impossible. Rossini a dédaigné là tout ce qui fait le triomphe vulgaire et facile. Il n’y a point d’amour, point de passion charnelle; point de liberté qui se révolte contre la tyrannie; point de dans<^ point d’intérêt bourgeois; rien. C’est une fable renouvelée du déluge ; un spectre dont on peut se moquer, si l’on ne croit pas aux spectres; une mère infâme, un Assur féroce, un grandprêtre stupide; un Arsace efféminé qui joue l’homme avec un contralto. Eh bien ! avec ces personnages usés jusqu’aux sandales dans les ornières de l’école; avec ce drame sans vérité, sans nouveauté, sans intérêt,
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Rossini a créé un monde ; il a pris toutes ces antiquailles et tous ces pantins de la mythologie de Bélus, et il nous a rassasiés d’émotions inconnues qui nous semblent venir d’un sixième sens. Nous n’avons pas vécu à Babylone, nous ignorons absolument quelles mélodies couraient avec les vents dans les palmiers des jardins suspendus, et un mystérieux instinct d’artiste nous dit que toute cette ardente musique est pleine de parfums babyloniens, dans ses joies, dans ses fêtes, dans ses triomphes, dans ses terreurs, dans ses remords, dans ses tombeaux. Avant la Semiramidey vous ne deviez avoir que des œuvres courtes, belles dans certaines parties, mais expirant faute d’haleine. Dans la Semirainide, tout s’élance d’un foyer inépuisable; l’orchestre est comme un volcan qui prodigue les pierreries comme le Vésuve les atomes de cendre. C’est une puissance de souffle surhumaine, une aspiration colossale, comme si une pyramide entr’ouvrait ses flancs pour donner passage aux torrents d’air emprisonnés dans elle depuis Ninus. C’est une profusion de richesses à épuiser tous les trésors de l’Orient!.... Sémiramis, la grande reine, entre comme elle doit entrer, belle, tremblante et muette; l’hymne éclate autour d’elle, mais la coupable reine se tait. Voici Arsace qui arrive... écoutez ce qu’il chante, et dites si cela vous rappelle un mode connu. Écoutez son duo avec Âssur, et dites-moi si jamais la musique, dans des proportions si étroites, a produit quelque chose de
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plus large, de plus varié, de plus opulent !... C;;outez ces airs de volupté orientale que les femmes de la reine chantent dans les jardins, et dites-moi si vous ne respirez pas le doux poison qui circulait dans le gynécée des reines adultères !.... Écoutez le finale du tombeau^ et dites-moi si jamais la métaphysique des terreurs surnaturelles a trouvé une langue plus for-, midable pour vous donner les frissons de la mort ! Après cette lugubre etterrible scène qui vous fait croire à l’incroyable, il semble que le pouvoir de l’artiste créateur ne peut aller au delà. Comptez sur Rossini: vous n’avez vu encore que le péristyle du temple... vous avez fait un pas; entrez. La même énergie de tons, la même vigueur d’haleine vous jettera d’autres merveilles. Rossini vous fera même assister à une scène qui est le prodige de l’art: ii vous attendrira sur une mère couverte du sang de son époux, et qui embrasse son fils; Rossini tirera du néant, pour accomplir cette réconciliation impossible, des notes fondues dans le creuset céleste au jour de la clémence de Dieu I... Et ne croyez pas que tant de miraculeuses choses soient toutes l’effet des savantes combinaisons de l’art ou même des inspirations solitaires du poëte; il est arrivé à Rossini ce qui ne manque jamais aux génies sublimes : le bonheur I Sous l’obsession de son démon, Rossini obéissait souvent, à son insu, à une foi surnaturelle qui lui dictait les échos d’un monde évanoui. C’était l’association de deux natures, dont
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une seule se matérialisait et prenait un corps humain ; l’autre restait dans ces profondeurs de l’espace, où quelque invisible génie garde tous les trésors de joie, de colère, de douleur, d’amour, de flamme, que l’homme a dépensés depuis sa création 1...
Patrick se laissa tomber sur son fauteuil... son visage était écarlate, ses cheveux hérissés s’agitaient comme des flammes. Il jeta sur la femme un regard dévorant; et, fermant les yeux, allongeant les bras sur la table, roulant son visage sur ses mains, il garda l’immobilité de la tombe ou du sommeil.
La stupéfaction était peinte sur tous les traits des convives. Rossini, le plus spirituel des hommes de génie, grimaça le sourire et chercha, pour la première fois, une plaisanterie de circonstance, mais pour la première fois il ne trouva rien. La belle Maria, convulsivement agitée, avait allongé ses bras nus et sucperbes sur ta table; et, la poitrine en avant, les tresses déroulées sur les tempes et les épaules, le visage immobile, l’œil fixe et largement ouvert, elle ressemblait à un sphinx de marbre blanc, exhumé d’une fouille du temple napolitain d’Isis et Sérapis.
Mais de tous les convives, le plus merveilleux à voir était Lorenzo, le maître du festin et de la villa. Ce qu’il avait entendu, ce qu’il voyait, lui paraissait inexplicable ; il continuait à regarder Patrick avec des yeux humides d’émotmn et bouleversés par une sorte de terreur. Personne n’osait hasarder .une réflexion
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avant Lorenzo, et lui ne savait quelle tournure donner à cette scène sans nom. Tout à coup il se leva, doubla un des bouts de la table, et, soulevant Patrick, il l’em. portâévanoui ou endormi dans rintérieur de la maison.
Un domestique vint annoncer, de la part de son maître, que le seigneur Lorenzo consacrait le reste de la journée à son ami malade, et que chaque convive était rendu à sa liberté.
Les invités, toujours silencieux, se levèrent et marchèrent lentement vers le rivage, où les rameurs les attendaient.
Ils étaient déjà bien loin, et la célèbre cantatrice n’avait pas encore quitté sa place.
— Madame, lui dit Rossini, songez que nous avons une répétition à quatre heures.
Maria fit un mouvement nerveux de la tête et des bras, comme si elle eût dormi éveillée et qu’une voix l’eût arrachée à oet étrange sommeil ; et, se levant avec une vivacité convulsive, elle dit :
— C’est juste... allons à la répétition.
Le lendemain de ce jour, Patrick se levait avec le premier rayon du soleil dans une chambre de la villa Sorrentina. il ouvrit la croisée et respira dans l’air
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frais du malin le meilleur remède que la médecine puisse conseiller après une furieuse agitation.
Lorenzo entra ; et les deux amis, un peu embarrassés l’un de l’autre, se serrèrent affectueusement la main.
Avec une^question banale on sort facilement d’une position équivoque.
— Comment as-tu passé la nuit ? dit Lorenzo avec une aisance affectée qui voulait ménager son ami.
— Fort bien, dit Patrick... Est-ce que j’ai été malade ?
— Non, c’est une question d’habitude que je te fais.
Patrick ferma les yeux comme pour regarder sans
distraction en lui-môme quelque souvenir confus de la veille, et prenant la main de Lorenzo;
— Mon ami, dit-il, viens à mon aide, que s’est-il, passé hier? quelque chose me pèse, là sur le front... ai-je dormi longtemps?
— Quinze heures, dit Lorenzo en riant.
— Quinze heures I... J’ai fait des rêves étranges...' Attends... attends... le brouillard se dissipe... je commence à voir clair... Oh I sainte pudeur 1
Et il jeta son visage dans ses mains.
— Enfant I dit Lorenzo avec un accent d’affection touchante; enfant, ne prends donc pas la peine de rougir ainsi devant moi.
— Lorenzo, c’est décidé ; je pars pour Rome aujourd’Jhui, 4 ’irai me jeter aux pieds du Saint-Père.
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— Eh I quel crime as- tu commis, innocent Ÿ
— Patrick !...
— Tu as bu du champagne et du Lacryma-Christi : voilà de quoi désespérer de son salut I
— J’ai bu l’enfer ! s’écria Patrick.
Et il étreignit fortement sa poitrine dans ses bras.
— Mon ami, dit Lorenzo, parle-moi avec franchise ; depuis hier, je suis bouleversé. J’ai passé ma nuit sur le seuil de ta porte pour écouter la voix de tes songes et obtenir une confidence de ton sommeil. Que se passe-t-il en toi de mystérieux, d’inexplicable, depuis hier?...
Patrick ne savait ce qu’il allait répondre, lorsqu’un domestique annonça sur l’escalier qu’il avait une lettre à donner à M. Patrick, de Dublin.
Lorenzo prit la lettre et la remit à son ami.
Patrick ouvrit et lut :
« My dear Sir,
» J’espère que vous serez assez bon pour accepter un déjeuner sans façon et frugal à la villa Barbaïa, au Pausilippe. Nous serons aussi peu de monde que vous voudrez.
» Je vous ai fait retenir, ce soir, à San-Carlo, une loge à côté de la loge du roi. On joue votre Semiramide.
» Maria >
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— Démon t s’écria Patrick en froissant le billet dans ses mains... Tiens, Lorcnzo, lis I Est-ce un tour de l’enfer, celui-là?
Lorenzo prit le billet, et sa figure se couvrit d’une pâleur mortelle.
— Est-ce à toi ou à moi que le billet est adressé ? demanda-t-il d’une voix éteinte par l’émotion.
Pour toute réponse, Patrick remit l’enveloppe du billet à Lorenzo.
— Oui, dit le jeune Italien ; c’est à toi : il M. Patrick 0..., de Dublin... L’adresse est précise, c’est bien à toi... Et comptes-tu aller à cette invitation... mystérieuse, Patrick?
L’Irlandais, les bras croisés sur sa poitrine, se promenait à grands pas et paraissait méditer quelque résolution.
— Patrick, pourspivit Lorenzo, il paraît que la belle actrice a découvert ton nom à l’hôtel de la Victoire... du moins, je suppose... Il parait que cela lui tenait au cœur.
Patrick ne répondit pas. Lorenzo sortit un instant de la chambre sans être remarqué de son ami, et dit quelques mots à l’oreille du domestique sur l’escalier.
Rentré, il prit vivement le bras de Patrick, et lui dit :
— Mon ami, tu es appelé à la villa Barba’ia, le saistu ? Suis-je indiscret en te demandant si tu me quitteras pour ce déjeuner ?
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— Eh bien I s’écria Patrick, puisque l’enfer Je veut, l’enfer sera content I Oui, j’irai à la villa Barbaïa I
— Malheureux ! s’écria Lorenzo, tu renies donc tes devoirs?
— J’appelle la grâce à mon secours, et la grâce ne vient pas I
— Patrick, songe à l’habit que tu portes 1
— L’habit que je porte est le tien, je ne souille pas
l’habit de saint Pierre. A quoi songes-tu, de me donner de si sages conseils aujourd’hui, toi si libertin hier ? '
— Patrick, tu vas me comprendre. Si j’avais reçu une invitation de cette femme, sans y voir llgurer ton nom â côté du mien, j’aurais refusé.
— Oui, voilà seulement ce qui te révolte, Lorenzo.
Tu es sincère? *
— Très-sincère 1
— Eh bien I ce billet m’autorise â choisir ma société. Je t’invite.
— Quelle étrange plaisanterie me fais-tu là ?
— Je parle sérieusement. Accompagne-moi à la villa Barbaïa.
— Non, non, mille fois non !... je reste. Il n’y a pas un souvenir d’une ligne pour Lorenzo dans ce billet... L’intention de celle qui écrit est évidente... On veut être seule avec toL
—• Adieu, Lorenzo... Ma tête brûle; la volonté manque à mon âme ; je suis, sur une pente horrible :
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l’abime appelle l’abime; il faut aller au fond du gouffre.
— Adieu, Patrick.
— Où te revcrrai-je, Lorenzo?
— A San-Carlo, ce soir.
— A San-Carlo !... Mon Dieu I mon Dieu I pourquoi m’abandonnez-vouB ? ce fut le oi^ du Fils de l'Homme sur le Calvaire I... Oui, Lorenzo, je sens sur mon front le sceau de la réprobation... A San- Carlo I
Et il Qt on pas vers la porte pour sortir. Lorenzo, au comble de l’agitation, courut à lui, et prenant ses deux mains et mettant sa figure à deux doigts de la sienne, il lui dit d’une voix effrayante :
— Patrick, tu l’aimes donc cette femme?
— L’Irlandais jeta sur Lorenzo un regard mélancolique et lui dit ;
— Adieu, adieu I
Et il sortit de la chambre avec une précipitation qui ressemblait à la folie.
Lorenzo s’assit et le suivit quelque temps de fœil avec un sourire où perçait la malignité.. Puis il appela son domestique et lui demanda si ses ordres avaient été suivis. Celui-ci répondit que tous les canots de la villa étaient déjà bien loin, qu’il ne restait dans la baie qu'un batelet plat, sans rame, et à demi submergé.
— C’est bien, dit Lorenzo... Je vais voir rentrer mon Patrick, que j’ai fait prisonnier de guerre. On
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l’attendra longtemps à la villa Barbaïa ce matin, et à San-Carlo ce soir.
Une demi-heure s’étant écoulée, Lorenzo conçut quelque inquiétude, et il se leva pour jeter un coup d’œil sur le rivage. Sous les arbres, dans les allées, sous la grève^ tout était désert et silence. Il appela son ami à haute voix et à plusieurs reprises. La réponse attendue ne résonna pas dans l’air. L’anxiété de Lorenzo augmentait à chaque instant.
— Mais cet homme est un démon incarné 1 disaitil à un interlocuteur absent, comme on parle dans le jardin de l’Hospice des fous ; cet homme est un démon I Où diable a-t-il vu Semiramide ? où s’est-il rendu amoureux de cette femme ? et maintenant quel chemin a-t-il pris pour aller à la villa du Pausilippe ?... Et il est aimé I il est aimé I... aimé de cette femme !... et pour un mauvais feuilleton sur Semiramide qu’il a prêché hier entre deux flacons de Lacryraa-Christi !... Oh! ma position est intolérable il il faut que j’en sorte à tout prix.
Le jardinier de la villa revenait de la pêche en ce moment, et passait, les lignes sur l’épaule, devant Lorenzo. A la première question que lui fit son maître, la vérité se révéla. Le jardinier avait vu un jeune homme accourir sur le rivage et lânçant des regards inquiets autour de lui comme pour chercher un canot. Puis, ce même jeune homme apercevant une barque de pêcheur qui cinglait dans la direction de Naples, à
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peu de distance de la cdte, ii s’était jeté bravement à la mer et avait atteint la barque en quelques élans.
— Mais cet ange d’hier est donc un démon aujourd’hui I s’écria Lorenzo.
Puis, s’adressant au jardinier, il lui dit :
' — C’est l’heure du retour de la pêche ; reste ici, attache tes yeux sur la mer et ne manque pas de héler le premier bateau qui passera à la portée de ta voix. Il y a cinq ducats à gagner pour le patron. Je t’attends à la maison, et si tu m'amènes une barque, il y a cinq ducats encore pour toi.
— Je promets à Votre Seigneurie un patron dans un quart d’heure, dit le jardinier en s’inclinant.
Et Lorenzo reprit le chemin de la villa, répétant à haute voix son éternel monologue :
— Cet ange est un démon I
La villa Barbaïa est une fésidence délicieuse elle est suspendue au flanc du Pausilippe, comme un blanc et frais nourrisson au sein de sa mère. Il y a des treilles charmantes, de doux abris, de ravissantes échappées de mer et de montagnes, des bois recueillis où l’on entend des murmures pleins de grâce, de mélodie, de volupté, d'amour.
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Patrick se promène sous les arbres qui couronnent la villa bien avant l’heure convenue de l’invitation ; il porte un costume élégant, au suprême goût de la fashion ; c’est dans la ville de Tolède qu’il s’est habillé mondainement de pied en cap, plus heureux que Léandre qui ne trouvait pas de tailleurs quand il arrivait au pied de la tour d'Héro. Un domestique a promis de le prévenir quand sonnera l’heure de la réception. Lejeune novice irlandais est charmé de ce retard qu’il emploie à préparer des questions et des réponses. Mais, à chaque instant, il ouvre le précieux billet, et tâche de découvrir, sous le voile des expressions, la véritable et occulte pensée de la femme artiste. Quel admirable plan de vie il s’organise à ioisii l Sans doute, cette villa charmante appartient à la célèbre cantatrice. Gesont bien là les jardins suspendusde Semiramide. Oh ! que l’existence doit être douce entre l’azur de ce ciel et l’azur de ce golfe I Quel ravissement d’être le maître, te favori ou l’esclave de cette reine superbe, et de la recevoir là, toute palpitante des caresses de San-Garlo, et de dire à tout ce monde en délire et brûlé d’inutj^s désirs : Oui, cette femme... Patrick niosait achever son idée, mais si quelque témoin de son agitation eût passé, il aurait vu que le jeune homme était partagé entre les sentiments les plus opposés, la joie et le désespoir, l’extase et le remords, la honte pt l’orgueil.
À l’heure annoncée, Maria se leva comme une étoile
HAIUA
entre deux colonnes de marbre de la villa. Elle portait, comme toujours, une simple robe blanche, virginalement agrafée à la racine d’un cou pur et blanc comme Tivoire. Sur sa belle tête nue, l’ébène fluide des cheveux se divisait mollement, et roulait en bandelettes égales sur ses épaules. Au premier sourire qu'elle lais^ tomber de ses yeux veloutés et limpides, cette création immense et sublime sembla sortir du chaos et tressaillir de joie comme l’Éden à la naissance d’Ève. Le plus beau paysage sans la femme n’est que la silhouette du néant !
Patrick la vit et son regard expira d’amour. Il se raffermit sur ses pieds et marcha lentement vers la maison. En cet instant décisif, toutes les belles choses qu’il avait préparées s’évanouirent dans sa mémoire. Il ne trouva sur ses lèvres convulsives que des phrases obscures et bégayées. Maria, avec cette noble familiarité des grands artistes, lui tendit gracieusement la main comme à une ancienne connaissance, et lui dit :
— Vous êtes exact comme un gentilhomme anglais, mon cher monsieur Patrick... Êtes-vous seul ?
— Oh ! seuil... répondit Patrick avec une expression de mystère qui ût sourire la belle dame.
— C’est que votre ami aurait été de trop ce matin.
— J’ai laissé mon ami à la villa Sorrentina.
— Très-bien, sir Patrick... Votre indisposition d’hier n’a pas eu de suites?
MARIA
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— Pas eu de suites I répondit Patrick en écho.
Permettez-moi de vous introduire et devons présenter à mon cher imprésario.
Patrick n’entendit pas la fin de cette phrase. En ce moment, toutes les cloches de Naples sonnèrent l’Angelus, et cette harmonie aérienne et religieuse fit tressaillir le jeune chrétien, comme si sa mère l’Église lui eût envoyé un reproche et un conseil par toutes les saintes voix de l’air. Quelques larmes de remords tombèrent de ses yeux ; mais elles furent bientôt dévorées parla flamme de passion qui brûlait son visage, et changées en un sourire par les sons d’un 'cor qui jouait un air de la Dame du lac.
Attiré par le geste d’une femme, comme le fer par l’aimant, Patrick se trouva, sans y songer, dans unr salle charmante peinte à fresque -et toute remplie d’images païennes comme un triclinium de Pompéia.
Patrick s’inclina devant un étrânger qu’il supposa être le père de Maria, ce qui donna soudainement à sa position un caractère moral dont il s’estima heureux de s’applaudir.
Il n’y avait que trois couverts. On se mit â table. Patrick, feignant de se retourner pour regarder une Danaé sous sa pluie d’or, peinte à fresque, dissimula un bénédicité et deux rapides signes de croix... t Lâche déserteur que je suis... » se dit-il dans une réflexion mentale; et, sous les plis de sa serviette qu’il déroulait, il frappa sa poitrine trois fois.
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Au premier service, il eut l’air d’excuser son silence par son appétit. La conversation d'ailleurs n’tlait pas effrayante pour lui. On parlait des recettes de San- Carlo, du prochain gala, d’un bon mot du prince de Syracuse, delà fuite d’une choriste qui s’clailenlevée avec une contre-basse; de l’arrivée d’un jeune peintre décorateur qui devait effacer San-Quirino; enfin, d’une foule de ces riens qui défraient tes conversations des artistes et des directeurs.
Insensiblement Patrick reprenait sa tranquillité. Mais, au milieu de tous ces petits propos sans consistance et sans but. Maria laissa tomber une phrase qui replongea l’Irlandais dans un trouble alarmant. Cette phrase fut prononcée lentement et d'un ton si affecté (|uc Patrick ne put s'empêcher d’y attacher une in- Icnlion. . ^ ,
— Moi, avait dit la jeune actrice, ma liberté m'est douce, et si je la perds, ce ne sera qu’en épousant un grand artiste. J’ai refusé des princes, c’est connu.
Patrick fut surtout bouleversé par le regard qui accompagnait ces paroles.
Au dessert, l’imprésario, qui était plus que jamais pour Patrick le père de Maria, prit un air solennel, et regardant fixement le jeune Irlandais, il lui dit :
— Sir Patrick, vous allez connaître maintenant quelié a été notre intention en vous priant de vous rendre seuj à ce déjeuner.
— Voilà la proposition de mariage qui arrive, pensa
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l’Irlandais. Et il passa, vingt fois dans une minute, de l’enfer au paradis. L’impresario continua :
— J’espère que vous me répondrez franchement, sir Patrick. (Patrick fit un signe affirmatif.) Hier soir, madame notre divine prima donna est revenue de la villa Sorrentina, tout enchantée de votre mérite ; et le maëstro Rossini lui-même exécutait avec Madame, à votre sujet, un véritable duo d’éloges; à tel point que vous avez forcé Rossini à se prendre au sérieux. Un miracle ! On a dit que vous aviez parlé de l’art en artiste, mais en artiste hors ligne, et qu’il n’y avait en Irlande qu’un seul homme de cette puissance musicale, le célèbre ténor Patrick, qui a débuté à Royal- T/ieatre, à Dublin, en 183., ainsi que ma correspondance me l’annonça dans le temps. J’ai su depuis que le célèbre ténor est venu se perfectionner incognito à Milan et à Bologne, et qu’il a chanté, à la loggia, chez madame de Valabrègue, avec madame Duvivier, soprano et contralto, un duo A'Armida de manière à enlever les applaudissements. Le chevalier Sampierri, qui est le premier accompagnateur de la Toscane, m’a confirmé tout cela. Sir Patrick, il nous manque un ténor à San-Carlo pour faire notre saison. Nous en avons un qui, par malheur, est un ténor sfogato. Ce n’est pas mon affaire. Dans la Semiramide, nous pou- ,vons à la rigueur nous passer d’un premier ténor; dans cet opéra, Rossini n’a sérieusement écrit que la basse, le contralto et le soprano. Le ténor y est acc^
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soirc. Mais si nous voulons monter Othello, par exemple, qui fait toujours fanalisma, nous sommes sans ténor. Comprenez-vous ma position, sir Patrick?
L’Irlandais écoutait ce discours si étrange pour lui, plutôt avec ses yeux qu’avec ses oreilles; il regardait l’imprésario d’un air effaré, qui pouvait passer pour l’expression du vif intérêt que lui inspirait ce préambule. L’impresario, augurant bien de l’attention muette de son convive, continua ainsi :
— La saison s’annonce bien à San -Carlo. Nous avons cent quarante familles anglaises à Naples, onze princes russes avec leur suite, et nombre de riches Espagnols. Ce n’est pas le bon public qui manque; c’est un ténor. Aussi je suis prêt à faire tous les sacrifices possibles pour avoir un ténor assoluio comme vous, monsieur... (Patrick bondit...) Oui, comme vous, monsieur... L’incognito est désormais impossible, et je vous offre mille livres et une représentation à bénéfice qui vous vaudra bien autant.
11 n’y a pas une tête dans tous les tableaux des' musées d’Italie qui puisse donner idée du sentiment indéfinissable qui contractait le visage de Patrick. Ses traits semblaient avoir changé de place; il regardait l’imprésario de l’air d’un homme qui, réveillé en sursaut, d’un profond sommeil, serait obligé de faire une réponse à une question inconnue.
L’impresario, habitué à voir autour de lui les visages les plus extravagants de la terre, crut voir, au
MARIA
silence de Patrick, que ses propositions n’avaient point paru assez ava'ntageuses, et il offrait deux cents livres en plus.
— C’est juste ce que je gagne ! dit la prima donna, M. Patrick ne peut plus hésiter.
— Vous ne pouvez plus hésiter, dit l’imprésario.
Cet ErinnI cet Erinn I ce maudit vaisseau qui a
été obligé de rentrer dans le port I s’écria Patrick; et il cacha son visage avec ses mains... Après une pause, il ajouta :
— Fatalité ! fatalité! la damnation d’un homme est attachée à un coup de vent !
Cette fois, ce fut l’imprésario qui rouvrit les yeux , démesurés. La prima donna, les deux coudes sur la table, les mains jointes, avait repris sa position de la veille, et regardait Patrick avec une inquiétude mêlée d’effroi.
Patrick saisit au vol un moment lucide de bonne inspiration, et dit à l’imprésario.
— Monsieur, vous m’avez pris au dépourvu ; je ne suis pas prêt à vous répondre. Donnez-moi un jour de réflexion.
— Excusez, monsieur Patrick, l’indiscrétion que nous avons commise en trahissant votre incognito. N’attribuez ce procédé, peu convenable, j’en conviens, qu’au désir de mettre en relief votre talent sur le premier théâtre du monde, et apx nécessités urgentes de service lyrique où je me trouve en ce mo-