L'unique ville de toute la Laponie, et quelle ville
sait en ce moment de l'aimable Norra. Cette femme, ou plutôt cette jeune fille, était aussi blonde que Norra était brune; Norra avait des yeux noirs rayés de petites fibrilles d'or qui leur donnaient un éclat superbe; l'autre, au contraire, avait les prunelles de ce bleu délicat qui semble refléter l'azur pâli des cieux du Nord. Le Lapon, en rôdant autour de la tente des étrangers, avait plus d'une fois aperçu Henrick qui jelait à la dérobée sur ce portrait un regard à l'expression duquel un amoureux ne pouvait pas se méprendre. C'en était assez pour le rassurer complètement.
Cependant il ne tarda point à remarquer dans sa cousine un changement bien fait pour le surprendre. La jeune fille perdit tout à coup sa gaieté, cette gaieté d'oiseau qui se communiquait si aisément aux autres, qu'elle semait, pour ainsi dire, autour d'elle, et qui faisait retentir le voisinage comme les échos d'une chanson joyeuse. Je ne dirai point qu'elle fût triste, — la tristesse n'est pas le propre du caractère lapon, quoique une incurable mélancolie naisse parfois dans l'âme de ceux qui contemplent incessamment le spectacle austère des grandes scènes du Nord, — elle n'en était point arrivée à cette phase de la passion qui produit la tristesse dans les jeunes âmes; mais elle était singulièrement préoQCupée, et cette préoccupation était visible, même pour un homme moins attentif et moins clairvoyant que Nepto. Seulement, il eût été difficile au jeune Lapon de savoir quel en était le véritable objet.
Les chagrins de Norra parlaient peu : elle avait la douleur discrète.
Elle ne voyait guère les deux Suédois; si par hasard elle les rencontrait, presque toujours ils se trouvaient ensemble. Elle ne leur adressait jamais la parole; eux,
de leur côté, ne lui parlaient pas beaucoup, et il n'y* avait dans leurs façons rien qui pût révéler chez l'un ou chez l'autre un sentiment sérieux.
Il faut bien l'avouer, cependant : les rapports entre eux n'étaient plus les mêmes qu'aux premiers jours : à l'indifférence, radieuse chez l'un, hautaine chez l'autre, avait succédé chez tous deux une bienveillance aimable et douce. Peu de gens dans la tribu connaissaient la langue suédoise ; personne ne la parlait aussi bien que Norra. Les lettres du gouvernement qu'ils avaient remises à Peckel lui enjoignaient de traiter l'officier et son compagnon avec toute sorte d'égards et d'obéir à leurs réquisitions. Le vieux patriarche des Kilps était un politique : sans aimer les gens de Stockholm, il tenait du moins à ne les point mécontenter trop ouvertement; il avait cru ne pouvoir être plus agréable aux jeunes gens qu'en leur donnant sa petite-fille pour interprète. C'était Norra qu'il avait chargée de toutes les communications officielles entre les étrangers et la tribu : c'était elle qui veillait à tous leurs besoins, et qui transmettait leurs ordres aux serviteurs attachés à leurs personnes; elle s'était acquittée de ces soins avec un zèle extrême et un empressement joyeux. Les deux amis n'avaient eu qu'à se louer de sa diligence et de son zèle. Norra, de son côté, semblait prendre un vif intérêt à la tâche qu'on lui confiait. On eût dit que cette activité nerveuse, un peu fébrile, qu'elle ne savait à quoi dépenser, avait enfin trouvé l'aliment qui lui convenait et qu'elle éprouvait une sorte de soulagement dans l'emploi même de ses facultés trop longtemps oisives. Les Suédois, à leur tour, se montrèrent reconnaissants — moins encore de ce qu'elle faisait pour eux que de la manière dont elle le faisait; ce n'est pas toujours le don qui vaut : c'est la façon de donner. Chacun
d'eux lui témoigna, comme il put, sa reconnaissance : Elphége, en la traitant avec la camaraderie familière et bon enfant d'un artiste; Henrick, au contraire, par une bienveillance affectueuse et douce, presque paternelle, qui pouvait paraître singulière venant d'un homme aussi jeune et s'adressant à une créature aussi jolie. Norra se montra sensible à ces égards au moins autant qu'elle le devait ; elle se plaisait sous la tente de ceux qu'elle appelait ses hôtes ; elle songeait à tout pour qu'ils n'eussent à s'occuper de rien ; jamais ils n'avaient été entourés de plus de prévenances et d'attentions. Près d'eux, elle se croyait en Suède : il lui semblait avoir tout à coup retrouvé cette bonne vie de Stockholm, qu'elle ne cessait de regretter tout bas. Bien plus facilement que les hommes, et bien plus promptement aussi, les femmes s'habituent à de certaines façons qu'elles veulent ensuite retrouver toujours autour d'elles, qu'elles cherchent quand elles ne les ont plus, et dont la perte les fait souffrir. La gaieté, l'entrain, la franchise et la belle humeur d'Elphége plurent beaucoup sans doute à la petite Laponne ; mais la courtoisie et les procédés délicats de Henrick la touchèrent, et si elle se montrait plus confiante et plus abandonnée avec l'un, la réserve contenue qu'elle s'imposait avec l'autre n'était pas la marque d'un intérêt moins sincère et moins vif. Les deux jeunes gens s'y trompèrent-ils? C'est ce que, jusqu'ici, rien dans leur conduite ni dans leurs paroles n'était venu conlirmer ni démentir.
Mais rien n'est changeant comme le cœur d'une femme ! A l'empressement, à l'activité, à la joie des premiers jours, succéda bientôt je ne sais quelle vague inquiétude ; puis ce furent des tristesses passagères, et des abattements soudains. C'était bien l'état où elle s'é- 379 4
tait trouvée, quelques années auparavant, au moment de son retour de Suède.
Nepto avait trop d'intérêt à observer sa cousine pour ne point se rendre compte d'un pareil changement. Seulement, il n'en put pénétrer la cause, que Norra ne s'avouait point encore à elle-même. Réduit à de simples conjectures, que rien ne venait ni confirmer, ni détruire, il enchaînait ses transports, muselait sa colère, et, selon la belle expression du poète égyptien, mangeait son cœur.
Le malheureux vivait donc au milieu des plus folles alternatives de crainte et d'espérance, tantôt se flattant d'être aimé de Norra, parce qu'elle avait souri en acceptant de lui quelque nouveau présent, et se disant du moins qu'elle n'en aimerait jamais un autre. D'autres fois, au contraire, la voyant plus soucieuse, il se demandait s'il n'avait point un rival : ce rival, il le cherchait parmi ceux qui entouraient sa cousine et se promettait les joies d'une terrible vengeance. .
Cette surexcitation douloureuse, maladive, n'était guère propre à calmer ce qu'il y avait d'âpre et de sauvage dans l'âme ardente du Lapon; elle exaspérait plutôt son effrayante énergie. Nepto avait toujours exagéré les qualités et aussi les défauts de sa race. Plus qu'aucun de ses compagnons il sentait maintenant le besoin d'aller longtemps devant lui, loin, toujours plus loin, fuyant jusqu'à l'apparence d'une entrave ou d'une contrainte, insupportable à son humeur indomptée. Le Lapon, par nature , aime l'indépendance ; il lui faut le libre désert et le vaste espace, où il puisse errer sans rencontre, poussant ses troupeaux devant lui, et traînant derrière sa femme et ses enfants. Il semble prendre plaisir à se perdre, lui si petit, dans un pays si grand. On ne sait jamais où il est ; il ne sera pas demain où il était
hier ; parfois il s'offre à vous quand vous ne l'attendez pas ; souvent il faut le chercher longtemps avant de le rencontrer. D'ordinaire un certain nombre de familles, réunies entre elles par les liens d'une antique et commune origine, s'agglomèrent volontairement , forment des espèces de clans, dont le petit peuple associe ses destinées. C'est la tribu nomade, allant, venant, parcourant à son gré l'immense étendue depuis le cap Nord jusqu'au golfe de Bothnie, depuis les frontières de la Finlande russe, jusqu'aux marais de Drontheim et de Lavanger.
Mais si la tribu est voyageuse, l'individu ne l'est guères. Bien n'est plus rare qu'une excursion isolément entreprise par un Lapon seul : ils comprennent que l'union fait la force; ils sentent qu'ils ont besoin les uns des autres, et ils évitent de se quitter.
Ce fut donc pour tous un assez grand étonnement, lorsque l'on vit Nepto faire tout à coup de longues absences : le jeune homme prit des habitudes que personne n'avait autour de lui, et qui semblaient complètement étrangères aux hommes de sa race. Souvent, jetant son fusil sur son épaule, fourrant dans son sac une provision de poisson sec et une gourde d'eau-de-vie, il sifflait son chien, — le fidèle Sniiï, qui n'obéissait qu'à lui, — et, sans mot dire, sortait du camp, à la pointe du jour. On restait parfois toute une semaine sans recevoir de ses nouvelles.
Il est bien vrai que, de tem'ps en temps, les bergers qui gardaient les rennes dans les pâturages de la montagne affirmaient avoir aperçu là-haut, se glissant entre les rochers, une forme insaisissable qui ressemblait vaguement à Nepto. Parfois aussi, on avait vu le museau noir d'un chien tout pareil à celui du hardi chasseur. On avait bien essayé de l'appeler, mais il s'enfuyait
aussitôt, non moins sauvage que son maître, et disparaissait sans que Ton eût jamais entendu sa voix. Les retours de Nepto étaient aussi soudains que ses départs avaient été brusques, et il était également difficile de savoir pourquoi il sen allait et pourquoi il revenait : il n'avait point de confidents, et peu d'hommes poussaient plus loin la discrétion. Son grand-père, le vieux Peckel, prenait parfois plaisir à l'en railler. «Nepto et son chien, disait-il, ne prononcent pas quatre paroles par an! »
Le plus souvent la chasse était le prétexte, ou du moins l'excuse de ces longues absences, qui devenaient de plus en plus fréquentes. Il était rare , en effet , qu'il revint des grands marais ou des forêts profondes sans rapporter la dépouille d'un jœrf *, d'un renard bleu, de cinq ou six martres ou d'une douzaine d'écureuils, que sa balle, toujours sûre, n'avait frappés qu'à la tête, pour ne point endommager leur précieuse fourrure. Souvent, au retour, Nepto paraissait plus calme. Cette agitation nerveuse, cette inquiétude sombre, ce fiévreux tourment qui ne l'abandonnaient jamais tout à fait, s'apaisaient du moins un peu, et, jusqu'à ce qu'un nouvel orage fût venu l'assaillir, il paraissait tranquille. D'autres fois, au contraire, il ne restait dehors qu'un jour ou deux; il revenait sans avoir rien tué, et il était plus sombre et plus farouche que jamais : son chien, craintif, la queue basse et le nez à terre, marchait sur ses pas. Si, dans ces moments-là, Nepto apercevait la jeune iille sur le seuil de sa tente, il passait rapidement à côté d'elle, saus lui adresser une parole, tandis que le pauvre Sniff, moins fier, tournait vers elle la lueur humide de ses grands yeux tristes qui semblaient lui dire : « Pourquoi fais-tu tant de peine à mon maître ? »