Espèce de glouton, fort carnassier
EN LAPOMIK.
Bientôt Nepto sortit moins encore ; jamais ses absences ne se prolongèrent plus d un jour; il partait le malin ; mais, comme s'il eût voulu incessament avertir de sa présence les membres de la tribu, il tirait toute la journée des coups de fusil qui ne coûtaient la vie à personne, et qui n'avaient d'autre effet dans sa pensée que de faire savoir qu'il était là à ceux qui eussent été tentés de l'oublier.
Le vieux Peckel était loin d'approuver ce genre de vie si fort éloigné du sien : l'aïeul de Nepto avait depuis longtemps passé l'âge des folies amoureuses, et il n'avait d'ailleurs jamais beaucoup sacrifié à la déesse Sarakka, qui préside, chez les Lapons, aux tendres faiblesses du cœur : c'était ce que Ton appelle un homme sérieux et positif; travailleur au besoin, fin marchand, et qui semblait tourmenté de cette soif d'avoir, dont les hommes n'ont pas encore trouvé le moyen de s'affranchir, et qui sévit avec une égale cruauté sous les rayons torrides de Péquateur et sous les glaces du pôle. Il allait lui-même conduire ses rennes aux foires de Suède et de Norvège; il surveillait les travaux des femmes de sa tente qui tissaient pour lui des étoffes grossières, mais solides et chaudes, et ceux des hommes qui préparaient les peaux et les fourrures ; malgré son grand âge, il organisait des chasses à l'ours, auxquelles il conduisait les jeunes gens, et dirigeait encore ses nombreuses pêcheries qui lui rapportaient d'assez beaux bénéfices, quand les marchands finnois arrivaient dans ses parages avec leurs provisions de farines et de liqueurs fermentées.
On le comprend, aux yeux d'un pareil homme la conduite de Nepto devait paraître sans excuse ; aussi, en sa double qualité d'aïeul et de chef de tribu, il usa tour à tour de l'autorité et de l'influence pour amener son petit-fils à changer de vie.
Mais les exhortations et les prières semblaient également impuissantes sur cette âme de bronze, obstinée en ses desseins muets.
Le portefeuille du jeune Lapon ne valait point sans doute celui de M. de Rothschild, et sa signature n'eût pas eu grand crédit, même à la banque de Drontheim. Mais ce qui fait la véritable fortune, n'est-ce point le juste rapport des moyens et des besoins? A ce comptelà, Nepto était trois ou quatre fois millionnaire ! Orphelin comme Norra, il avait de vastes tentes garnies d'un mobilier qui ferait sourire un paysan de Normandie, mais qui, sous le 70 e degfé de latitude n'était rien moins qu'une véritable fortune. Ses deux troupeaux de rennes, que son grand-père avait très-habilement administrés, avaient cru et multiplié selon les antiques lois de la Genèse, et maintenant ils suffisaient abondamment, et sans qu'il eût même à s'en occuper, à toutes les nécessités de sa vie.
Le renne est peut-être de tous les animaux celui qui exige le moins de soins. En été, il trouve partout sa pâture: il la prend aux arbres, il la dérobe aux rochers; . en hiver, avec un instinct merveilleux, il la devine sous la neige, et va la chercher jusqu'à des profondeurs incroyables, en creusant avec sa pince. C'est cette facilité même d'une vie s'arrangeant en quelque sorte toute seule, et sans que l'on s'en mêle, qui rend le Lapon si paresseux. A quoi bon travailler quand tout vous arrive à point, et que vous n'avez plus que la peine de vivre ?
Une seule personne eût eu assez de crédit sur Nepto pour opérer l'heureuse révolution que son grand-père appelait inutilement de tous ses vœux. Cette personne, nous n'avons pas besoin de la nommer, c'était Norra. Mais Norra, par une exagération de délicatesse dont
nous ne saurions la blâmer, se refusa désormais à prendre aucune part à cette vie, qui s'était offerte, et dont elle n'avait pas voulu. Elle repoussait, dans sa loyale franchise, tout sacrifice dont, plus tard, Nepto eût pu se faire un droit contre elle, et, déterminée à ne rien rendre, elle était aussi résolue à ne plus rien accepter. Peckel, qui ne comprenait guères toutes ces subtilités, était au fond de l'âme assez mécontent de ses deux petits-enfants, et il ne savait trop lequel gourmander davantage, car il n'ignorait point que les inexplicables refus de la jeune fille avaient amené les écarts du jeune homme. Il le dit très-nettement à Norra, qui se contenta de lever les épaules en répondant qu'elle n'y pouvait rien.
De guerre lasse, il prit enfin le parti le plus sage, c'est-à-dire qu'il les abandonna à. eux-mêmes et laissa les choses aller leur train. Il faut bien le dire : elles allaient assez mal.
Le vieux patriarche, sans soupçonner encore la part qu'il devait attribuer dans ses malheurs de famille aux deux jeunes Suédois, n'avait pu voir d'un bon œil leur arrivée dans son camp.
Comme tous les persécutés, comme tous les vaincus, les Lapons haïssent d'une haine vigoureuse les Norvégiens et les Suédois : ils les haïssent et ils les méprisent : ils les haïssent, parce qu'ils se sentent les moins forts ; ils les méprisent, parce qu'ils se croient les plus nobles et les meilleurs. Cette prétention à l'aristocratie est même assez singulièrement justifiée chez les Lapons : ils montrent sur une de leurs montagnes (le mont Uma) l'endroit où, selon les traditions nationales, l'arche qui portait avec Noé la fortune du genre humain, aborda, il y a cinquante siècles, après les diverses péripéties du Déluge. Noé, l'antique aïeul du genre humain, après son heureuse délivrance, aurait d'abord enfanté
les Lapons, qui seraient ainsi le peuple le plus ancien du monde renouvelé. Quand on a tant de droits à commander, il est vraiment dur d'obéir; on obéit pourtant : ainsi le veut la cruelle nécessité ; mais on obéit en frémissant, et les ferments de la révolte couvent toujours secrètement quelque part. Cependant, il faut être juste, le joug des Suédois est assez léger; il ne se fait jamais cruellement sentir. Les Lapons sont peut-être le peuple le moins gouverné du monde. Le tribut qu'ils payent à leurs maîtres est une sorte de capilation qui a bien moins pour but l'intérêt matériel du budget que la reconnaissance de la suzeraineté de la race et des droits de la couronne. Cela même est assez pour humilier et indigner ces irascibles petits hommes. Aussi, moins ils voient leurs souverains et plus ils sont heureux.
L'arrivée de Henrick et de son compagnon ne fut donc point saluée par l'universelle allégresse de la tribu que gouvernait Peckel ; lui se taisait, parce qu'il était prudent ; mais les vieux compagnons de son âge se rappelaient et disaient aux autres que jamais un Suédois n'était venu chez eux sans qu'il en résultât aussitôt quelque malheur.
Ils n'eussent donc point demandé mieux que de renvoyer nos deux héros de leur territoire, avec ou sans les honneurs de la guerre. Mais ils se souvinrent à temps qu'une fois déjà, et dans une circonstance pareille , ils avaient eu à se repentir d'une conduite imprudente. La Suède avait pris en main la défense de ses représentants ; elle avait considéré comme acte de rébellion les mauvais traitements qu'on leur avait fait subir; l'affaire avait été chaudement menée. Les gouverneurs des districts voisins avaient reçu des ordres sévères, et Ton avait tiré une vengeance éclatante des insultes faites aux
EN LAPONTE.
représentants du roi. Les Lapons comprirent qu'ils ne devaient plus s'attaquer à leurs maîtres. Mais, pour être contenue en eux-mêmes, leur rancune n'en fut pas moins vive, leur mauvaise volonté moins tenace. Henrick et son ami se virent donc l'objet d'une défiance profonde ; on les souffrit: on ne les accepta point.
Cependant le jeune officier, par la réserve de sa conduite, que tout le monde pouvait apprécier; l'artiste, par son entrain, sa gaieté et sa belle humeur, désarmèrent peu à peu toutes ces colères injustes, et finirent même par exciter chez leurs hôtes une sorte de sympathie bienveillante.
D'ailleurs, s'il faut tout dire, ils vivaient assez largement, ne regardaient jamais à la dépense et payaient rubis sur l'ongle, chose à considérer partout, mais cent fois plus encore dans un pays où la monnaie courante est rare, et où quatre-vingt-quinze personnes sur cent n'ont jamais possédé une pièce d'or. Le Lapon est, de sa nature, assez ami des petits profits; le gain qu'il peut faire sur l'étranger lui est deux fois précieux. C'est assez dire que la façon dont nos héros traitaient les questions de finances eut bientôt réconcilié avec eux les susceptibilités plus ou moins jalouses de la tribu.
Après avoir commencé par maudire leur arrivée, on finit par craindre leur départ. Du reste, ils étaient depuis bientôt trois mois dans la tribu et ils ne parlaient point de la quitter. Sans y prendre un plaisir démesuré, ils avaient fini par s'habituer assez à la vie qu'ils menaient chez les Lapons. Ils travaillaient, péchaient, chassaient, se promenaient, étudiaient ces mœurs si nouvelles pour eux, et ne s'ennuyaient que par accident, les jours de pluie, ou quand ils étaient restés trop longtemps sans recevoir des nouvelles de Stockholm. Ce qui leur manquait davantage, c'était assurément cet
aimable commerce des femmes dont certaines natures ont un si vif besoin, qu'il devient comme une des nécessités de leur vie. Mais entre eux et les créatures à deux pieds, sans plumes et sans barbe, qui les entouraient, la distance était si grande qu'ils n'avaient pas même eu la pensée de la franchir. A vrai dire, il n'y avait, dans toute la tribu, que Norra qui pût mériter ce nom de femme et qui rappelât, en effet, les idées de grâce, de charme ou de passion que nous avons l'habitude d'attacher à ce nom.
Si Norra n'eût jamais quitté les déserts de Laponie, il en eût été d'elle comme des autres, et, malgré son élégance native, son esprit et sa gentillesse, elle n'eût jamais songé que les hôtes de son grand-père fussent des hommes pour elle et qu'elle fût une femme pour eux. Mais Norra, nous l'avons dit, avait été élevée à Stockholm, et elle avait sur une foule de choses des idées qui n'entrent point d'ordinaire dans la tête d'une Laponne. On lui avait ouvert les yeux; on lui avait laissé voir tout ce qu'elle valait ; elle avait compris qu'il n'y avait point de nationalité pour une jolie femme, et qu'elle trouve une patrie partout où on l'aime....
L'arrivée soudaine, inattendue, des deux Suédois fut un grand événement, ou, pour mieux dire, le seul événement de celte vie calme, monotone et dévorée par le cruel ennui. Du premier coup d'œil, en apercevant Henrick, elle reconnut son maître : c'était sa destinée qui s'accomplissait; avant de savoir s'il en voudrait, elle lui donnait son cœur, ou, pour mieux dire, c'était son cœu ï r qui allait à lui et qui se donnait. Il est vrai qu'elle ne le retenait point. Henrick était pour elle l'idéal longtemps et vainement rêvé; cet idéal qui se retrouve au fond de l'âme des jeunes filles, comme la perle au fond
des mers. Elle y peut rester à tout jamais sans que le hardi pêcheur la rapporte au rivage et la fasse briller aux yeux; mais, pour être inconnue, en a-t-elle moins de prix? Henrick apparut à Norra, semblable à ces beaux princes, fils des fées et des génies, qui viennent, on ne sait d'où, pour consoler et délivrer les belles héroïnes abandonnées ou captives. Jamais cette fascination exercée par les enchanteurs, et si bien dépeinte dans les contes du poétique Orient, ne s'était plus complètement réalisée. Il ouvrait la bouche : c'étaient des fleurs et des pierreries qui tombaient de ses lèvres. Il la regardait : la lumière de ses yeux éclairait tout autour d'elle. Il lui tendait la main : c'était pour la prendre et l'emmener avec lui, bien loin, dans son beau royaume. On ne saura jamais tout ce qu'il y a de poésie dans le cœur des femmes qui vont aimer pour la première fois. A côté des trésors de leur imagination pâlissent ceux de Golconde etd'Haïdérabad. Ce fut comme une éclosion soudaine de toutes les fleurs de cette âme naïve. Comment la réalité devait-elle traiter cette rêverie idéale? Hélas! cette 'vieille histoire, toujours la même malgré ses variantes, a été plus d'une fois racontée !
L'âme , chez notre petite Laponne , valait encore mieux que le reste, et, auprès de ce que Ton devinait, ce que Ton voyait n'était rien. Sans doute, elle avait déjà beaucoup oublié de ce qu'elle avait appris à Stockholm; mais, de son éducation brillante, il lui était du moins resté une certaine tournure d'esprit poétique, et, avec un goût plus délicat, ce tact féminin qui s'apprend comme le reste et que personne en Laponie ne lui eût jamais enseigné. Mais, grâce à Dieu, elle était revenue de l'étranger assez tôt pour n'y avoir point laissé cette fleur de jeunesse et de naïveté qui n'éclôt guère aujourd'hui que dans la solitude et que rien ne remplace quand elle est une fois cueillie. Ainsi placée sur les confins du bien et du mal, sachant déjà beaucoup, ignorant encore assez, pour un appréciateur tant soit peu raffiné du mérite des femmes , Norra devait avoir un charme profond et une irrésistible attraction.
Peut-être, malgré sa sincère modestie, l'aimable enfant avait-elle comme une vague conscience du trésor de tendresse et de passion que Dieu avait mis dans son sein ; peut-être aussi sa fière et droite nature jugeait-elle assez sévèrement les hommes qui l'entouraient pour se
dire qu'aucun n'était capable de la comprendre ni digne de la posséder. La passion de Nepto, faite de désir et de vanité, égoïste comme le sont trop souvent, hélas! les passions des hommes, n avait rien qui pût flatter beaucoup une nature comme la sienne.
On comprendra maintenant l'effet que dut produire l'arrivée de Henrick sur ce cœur de seize ans , plein de trouble, et vivant, comme tant de cœurs de jeunes filles, dans l'attente émue de l'inconnu !
Henrick devait plaire à une âme jeune et romanesque encore ignorante de la vie.
Steinborg était, en effet, un des échantillons les mieux réussis de celte race suédoise qui restera comme le type parfait de la beauté du Nord. Il avait le teint blanc et délicat d'une femme, une taille élevée, svelte et flexible, des yeux changeants comme l'aiguë marine, tantôt d'un bleu foncé, tantôt d'un vert à reflets d'or. On voyait bien qu'un tel homme devait être né dans l'aisance de la vie riche ; tout en lui annonçait les habitudes de l'élégance native et ses moindres actions révélaient cette insouciance dédaigneuse et superbe, et cette supériorité, affichant audacieusement la conscience d'elle-m^me à laquelle les femmes ne sont que trop sujettes à se laisser prendre. Les femmes ne sont-elles pas toujours un peu victimes de leurs yeux, tout aussi bien que de leur cœur?
Si le bonheur fut grand, il fut court, et l'illusion se dissipa promptement.
Norra comprit bientôt où devait la conduire un tel amour, un amour sans avenir et sans espérance ; mais elle n'en marcha pas moins résolument, et avec une sorte de parti pris, héroïque dans son insouciance, audevant de ce qu'elle appelait elle-même sa destinée. Elle ne savait point faire les choses à demi : lorsqu'elle
se fut persuadé qu'elle devait aimer Henrick, elle l'aima comme il faut aimer, quand on s'en donne la peine, de toute son âme et de toutes ses forces.
Mais, comme la femme est toujours femme, c'està-dire pleine de pudique réserve au commencement de tout amour vrai, elle enferma dans son cœur le secret de sa tendresse, avec un soin si jaloux, que celui-là même qui en était l'objet devait l'ignorer longtemps.
Henrick, de son côté, ne restait point insensible aux aimables qualités de Norra : il s'attachait à elle peu à peu, mais cet attachement, au lieu de causer à la jeune fille les joie$ profondes de l'amour partagé , lui était amer comme une déception. Elle voyait trop bien, en effet, que l'affection de Henrick avait quelque chose de protecteur et, pour ainsi dire, de paternel, qui n'était pas précisément ce qu'elle eût désiré rencontrer chez lui.
Quand il la regardait, allant et venant autour de lui, sOus la tente, touchant à ses livres, rangeant ses papiers ; quand, au matin, elle venait lui apporter un bouquet de fleurs de montagne, encore humide de rosée, il lui rendait en échange un regard tendre, un remercîment affectueux : mais ce n'était ni la parole, ni le regard, ni la tendresse de l'amant.
La pauvre Norra était cependant assez facile à tromper, ou plutôt elle prenait comme un secret plaisir à se tromper elle-même. C'était bien d'elle qu'il eût été vrai de dire que Ton se persuade aisément ce que l'on désire, et que Ton croit volontiers ce que Ton espère : les moindres attentions du jeune officier étaient interprétées par elle dans le sens le plus favorable à l'erreur qui lui était chère.
Disons-le, toutefois : vivant au milieu d'hommes assez
grossiers, parfaitement étrangers à tous les raffinements de la civilisation et à toutes les délicatesses de la galanterie, et dont la première parole dite à une femme était une demande en mariage, il n'était pas étonnant que la politesse, les égards et les attentions d'un homme bien élevé eussent sur elle une influence contre laquelle se serait bien autrement gardée une Parisienne née dans le monde et instruite au Sacré-Cœur.
Ah! si quelque hasard, que je n'eusse point osé lui souhaiter, eût fait tomber sous ses yeux une lettre que Henrick avait envoyée à Stockholm, le matin même du jour où commence cette histoire, la pauvre enfant n'eût que trop compris combien ses espérances étaient vaines.
« Tu me demandes, ma chère Edwina, écrivait Henrick, comment je me trouve en Laponie? aussi bien, mon cœur, que je puisse être à trois cents lieues de toi. Sans toi, belle, Paris ou Kautokeino, cela m'est tout un ! Les gens du pays sont des sauvages assez mal intentionnés; pour tout dire, de rusés coquins dont il faut se défier toujours, avides comme des loups et rusés comme des renards; il ne leur manque que la force pour être dangereux. Grâce à Dieu, nous n'en avons pas peur : nous avons commencé par leur montrer les dents à l'arrivée, et, depuis, nous les avons trouvés doux comme des moutons et souples comme des gants. Ils savent que nous avons derrière nous la police du bailli , et je crois que cela les aide à se tenir tranquilles. Ne crains donc rien pour mes jours précieux, chère aimée. Elphége, d'ailleurs, me veille comme un chien de garde. Je l'aide un peu dans cette besogne : il faut bien que je tienne à moi, puisque tu m'aimes 1 Je travaille tant que les jours sont longs, et tu peux être certaine que, dans
ce pays-ci, ce n est pas peu dire ; depuis que nous sommes en Laponie, le soleil n'a pas encore eu le temps de se coucher. Ma tâche n'est pas des plus faciles; mais ta pensée me soutient, et je ne la crois pas au-dessus de mes forces. Si je réussis, j'ai parole pour la place que tu sais ; ton père n'attend que cela pour me nommer son fils. Je réussirai! Ne me souhaite donc pas de courage : j'en ai; souhaite-moi seulement que tu m'aimes toujours, et que je te retrouve bientôt.
« Elphége va bien : il te baise les mains, et prétend qu'il s'ennuie autant de ne pas te voir que de ne plus manger de pain. Ne nous plains pas trop cependant, à propos de ce dernier détail, car, à cela près, nous faisons bonne chère. On nous soigne assez bien pour notre argent. Il y a parmi ces brutes line sorte de petite fée grosse comme le poing; c'est certainement une des plus singulières et des plus jolies miniatures de femmes qui se puissent rencontrer ; bonne âme du reste, et la seule ici qui veuille un peu de bien à ton pauvre amoureux. Elle va, vient, s'agite et tourne autour de nous comme un véritable feu-follet. Elle ressemble assez aux jolies poupées que Ton voit, aux environs de Noël, dans les boutiques de la place Brunkbergs Tog ; ajoute qu'elle a des costumes comme on n'en montre que dans les opéras. Tout ceci n'empêche point que la petite sorcière, — il paraît qu'elle dit la bonne aventure et qu'elle a cent fois plus de talents qu'il n'en aurait fallu à son grand-père pour se faire rôtir par le bourreau, — tout cela, dis-je, n'empêche point que la petite sorcière ne soit une excellente personne, qui nous choie de son mieux, et dont nous sommes très-contents, Elphége et moi. Ces artistes sont de si drôles de gens, que je ne jurerais point que notre ami n'ait dans la tête, pour cette singulière créature, un grain de quelque chose qui
pourrait bien s'appeler de l'amour. Que veux-tu? Tout le monde ne peut pas aimer, comme moi, la plus jolie fille de Stockholm. J envoie à ton album un croquis de cette petite Norra, — elle s'appelle Norra. Je t'expédierais la fillette elle-même, si la poste voulait s'en charger : je suis certain qu'avec ses plumes, ses fourrures et tout son attirail, elle ferait fureur au Parc et chez les habitués du café Bairn, et que l'on en parlerait dans les journaux.
« Adieu, Edwina aux blanches mains; plains-moi de t'ai mer tant et de si loin.
« Henrick. »
Henrick était beau; c'était là peut-être la première de ses vertus; c'est parfois la seule qualité que l'on demande à un héros de roman. Sixième fils d'un industriel riche, qui avait des capitaux considérables engagés dans les mines de fer de la Suède, millionnaire s'il eût été fils unique, réduit à la portion congrue par la présence de cinq frères et de trois sœurs, élevé dans une aisance que la Suède prend pour du luxe, il n'avait guère, comme la plupart des jeunes gens de ce siècle, qu'un seul but : c'était d'arriver le plus promptement possible à une position large et indépendante. Après avoir servi l'État, il comptait ne plus servir bientôt que lui-même, et, saisissant l'occasion par son unique mais solide cheveu, il espérait se faire traîner par elle à la fortune. Le talent qu'il aurait l'occasion de déployer dans ses difficiles études en Laponie, serait pour lui la meilleure de toutes les notes auprès des grands capitalistes, qui pourraient par la suite lui confier la direction de leurs intérêts. Ce programme, sérieusement arrêté dans sa tête, Henrick était disposé a le suivre avec une obstination et une fermeté que rien désormais 379 5
ne devait détourner du but. Ajoutons que Henrick avait rencontré, l'hiver précédent, une certaine Edwina, à laquelle était adressée la lettre qui précède, et dont le père possédait deux ou trois gaards dans la Dalécarlie et une carrière de porphyre auprès d'Elfsdale : Edwina passait pour une des plus jolies filles de Stockholm.
11 Pavait d'autant mieux aimée, que cet amour était raisonnable, que le mariage consoliderait sa position, et que sa fortune et son cœur y trouvaient leur compte en même temps. Il ferait un mariage d'inclination avec une femme riche. N'est-ce point là le vœu secret des meilleurs d'entre nous?
Tel était le héros de Norra, son idéal, l'homme autour duquel allaient désormais graviter, comme des satellites autour de leur planète, tous les rêves, toute la passion, toute la tendresse de la pauvre enfant. Cette tendresse demeura longtemps silencieuse, et cette passion muette : les jeunes âmes sont pudiques ! C'est à peine si Norra osait s'avouer à ellemême un secret que sa bouche n'eût jamais trahi. Mais mille choses parlaient pour elle. Il y a longtemps qu'on l'a dit : On n'est bien servi que par les mains qui aiment ! Jamais despote oriental n'eut d'esclave plus attentive que notre petite Laponne; elle s'ingéniait de mille façons pour rendre aimable et doux à Henrick et k Elphége, car il ne lui était pas possible de séparer l'un de l'autre, le séjour de son pays. Leur petite tente, placée aux limites mêmes du campement d'été de la tribu des Kilps, au bord d'un ruisseau et sous l'abri d'un grand sapin, qui lui servait de pilier central, était pourvue de ces mille objets qui peuvent servir à la commodité et à l'agrément de la vie. Il est vrai que les jeunes gens les avaient apportés de Suède avec eux ; mais c'étaient les mains mignonnes de Norra qui les avaient disposés
avec un goût vraiment exquis; jamais la tente d'un Lapon n'avait eu cet air riant, propre et coquet qui, aux yeux mêmes des deux Suédois, faisait d'elle le plus agréable séjour. Quand ils y rentrèrent, après une longue course, le lendemain de leur arrivée, en la trouvant si parfaitement arrangée, chaque chose à sa place, et précisément à la place qui lui convenait; quand îls virent que l'on avait semé le sol nu de feuillages, et mis des fleurs partout, ils furent vraiment touchés de ces aimables attentions, et Norra fut récompensée de sa peine par le plaisir et la surprise qu'elle vit se peindre sur leur visage.
« C'est un palais ici ! s'écria Elphége d'un ton joyeux : un palais dans un désert; c'est à toi que nous le devons, belle princesse! ajouta-t-ii, en se tournant vers Norra.
— J'ai fait de mon mieux, répondit simplement la petite-fille de Peckel.
— Eh ! ton mieux est très-bien, » répliqua Henrick, en prenant le menton de Norra par un geste familier.
La jeune fille baissa la tête et devint toute pâle.
« C'est la plus jolie tente que j'aie jamais vue, continua Henrick, qui n'avait pas même remarqué son émotion.
— Eh bien! tâche de t'y plaire.... et d'y rester longtemps! ajouta-t-elle plus bas.
— Il faudrait être bien difficile pour ne pas s'y plaire, dit Elphége à son tour, et je suis sûr qu'il n'y a rien de pareil de Drontheim au cap Nord. Elle a donc des doigts de fée, cette petite, » ajouta-t-il en prenant Norra par la main et en l'amenant jusqu'au milieu de la tente, devant Henrick Steinborg, qui, tout occupé de classer ses livres et ses papiers sur la table du milieu, ne songeait guère à l'examiner. Il releva pourtant la tête et arrêta une seconde fois ses yeux sur Norra.
On eût été assez embarrassé pour dire quel était le sentiment prédominant qui se peignait en ce moment sur le visage du jeune Suédois. Était-ce lasurprise ou l'admiration, le plaisir ou l'étonnement? Il y avait, en tout cas, dans son regard, une curiosité vive, et qu'il ne songeait pas le moins du monde à cacher. Il était assez bon physionomiste pour deviner tout ce que révélait d'intelligence ce front bombé aux tempes, tout ce que promettait d'énergie cette petite bouche aux lèvres fièrement arquées. Sans être aussi brune que le reste de sa tribu, pour qui venait de Suède, où les femmes semblent pétries , dans la neige, Norra n'était pas une rose blanche. Mais onavait bientôtoublié lacouleur pourla forme. El phége, qui avait fait ses académies et longtemps étudié la statuaire chez le vieux sculpteur Fogelberg, déclarait que ses bras étaient de la plus classique élégance ; Henrick trouvait lui-même qu'elle avait des mains d'enfant. Cependant tout chez elle annonçait une nature riche et généreuse. Son abondante chevelure, partagée d'ordinaire en deux tresses égales qui descendaient jusqu'à ses talons; ses hanches accusées comme celles des Espagnoles et des Bohèmes; ses reins aussi hardiment cambrés que ceux des- plus audacieuses bayadères qui aient jamais bondi sur les mosaïques des palais indiens ; le feu et l'animation de son regard. Ajoutez le prestige saisissant de 1 etrangeté et de la jeunesse, et vous comprendrez que, telle qu'elle était, Norra dut finir par sembler à nos deux amis une petite créature tout à fait à part. Ils n'eussent pas eu besoin de venir en Laponie pour lui rendre justice : on l'eût remarquée partout.
Il y a maintenant quatre mois que l'artiste et l'officier vivent parmi les Lapons. Henrick a levé assez de plans pour occuper tout un état-major pendant deux hivers; Elphége, de son côté, a rempli ses cartons de croquis ; il ne reste point, dans tous les environs, un arbre, une femme, un renne ou un chien qui n'ait posé devant lui, et il commence à faire des doubles, pendant que Steinborg met au net ses dernières épures.
Rien n'était changé dans la vie d'aucun de nos personnages : Elphége était toujours gai, Henrick toujours galant, etNorra, plus sérieuse encore, s'il est possible, vivait en elle-même plus que jamais. Les fossettes devenaient plus grandes dans ses joues fermes et rebondies, que Ton voyait pâlir sous leur légère teinte de bistre. Le corail des lèvres passait du rouge vif au rose pâle, et son grand œil, plus souvent voilé sous les longs cils, était presque toujours abaissé vers la terre.
Un jour, Elphége, qui était allé prendre des points de vue dans la montagne, s'attarda plus que de coutume; Henrick avait assidûment travaillé depuis le matin, et, en attendant son compagnon, ne sachant que faire, il sortit pour jouir du calme et de la beauté d'une soirée incomparable. Il faut avoir passé un automne dans l'extrême Nord pour savoir quel peut être le charme de ces crépuscules radieux, qui prolongent la veille jusqu'au lendemain, et remplacent les ténèbres de nos nuits épaisses par des splendeurs qui feraient pâlir les plus beaux jours.
La pensée du jeune officier retournait d'elle-même à Stockholm, où il avait laissé sa bien-aimée, et c'était
sans trop savoir où ses pieds le portaient qu'il remontait le cours d'un petit ruisseau descendant d'un lac, dont le lit se creusait à mi-côte dans la montagne en face de lui. Comme le jour où commence cette histoire, les troupeaux rentraient du pâturage; on entendait dans la distance les appels des trompes qui les rassemblaient. Çà et là, sur les pentes, par longues files ou par groupes pressés, on voyait descendre les rennes autour desquels bondissaient de grands chiens au poil rude. Henrick se détourna quelque peu du sentier trop étroit, et il s'appuya, pour les voir passer, contre un jeune bouleau a l'écorce blanche et lisse, dont les feuilles tremblaient sur sa tête avec un doux murmure.
Le défilé dura bien huit ou dix minutes, pendant lesquelles le jeune homme, si peu poëte que l'eût fait son astre en naissant, se laissa cependant entraîner aux contemplations vagues et rêveuses, dont il était difficile de se défendre en face de cette belle scène de la nature. La Laponie est, en effet, un des pays du monde où les lignes du paysage, malgré l'ordinaire âpreté du climat, ont le plus de calme , de grandeur et de sérénité. Devant lui, la montagne ondulait mollement, et s'élevait par vastes étages superposés, que couvraient de belles forêts, entrecoupées çà et là de vastes espaces, tout remplis de mousses jaunâtres et de lichens, et dont les essences variées ajoutaient à la beauté du paysage la variété presque infinie de leurs teintes.
A moitié perdu dans sa contemplation et dans son rêve, Henrick attendit patiemment.
Le grand troupeau, selon l'usage, était séparé en plusieurs bandes.
Peckel, dont nous n'avons point parlé depuis longtemps, venait à la suite de la dernière.
Nous l'avons dit : le patriarche des monts Kilpis avait soixante-quinze ans sonnés et révolus. Mais, quoique ses années eussent eu chacune six mois d'hiver, le vieillard était encore plein de séve et de verdeur.
Si la haute taille élancée donne à la jeunesse plus d'élégance, à l'âge mûr plus de majesté, la vieillesse, au contraire, moins forte pour la porter, s'accommode assez bien d'une stature médiocre. Peckel, qui n'était pas grand, avait du moins l'avantage de se tenir ferme et droit, solidement campé sur ses reins, qui semblaient n'avoir jamais ployé. C'était sans doute pour la forme et comme marque de son pouvoir patriarcal et de sa suprême autorité, qu'il portait à la main un long bâton fait du tronc d'un jeune sapin qu'il jetait devant lui de deux en deux pas, comme s'il eût voulu mesurer sa route, mais sans jamais s'en servir comme d'un appui ou d'un soutien. Le vieux pasteur, dont l'œil perçant projetait son regard au loin rapidement, et bientôt se reportait vers la terre, arriva tout près du jeune homme sans paraître l'avoir remarqué. Il le dépassa même de trois ou quatre enjambées ; puis, revenant tout à coup sur ses pas, il se planta résolûment devant lui, enfonça par un bout son long bâton dans le sol et s'appuya sur son autre extrémité.
« Petit père, lui dit-il, avec cette familiarité qui n'est point sans grâce , et que le Lapon sait si bien prendre au besoin, petit père, est-ce que je puis te parler ?
— Sans doute, » répondit le jeune hommes qui ne savait pas où ce début voulait en venir.
Peckel ne semblait point maintenant disposé à profiter de la permission qu'il venait d'obtenir, car il garda un moment le silence.
« Eh bien ! que me veux-tu? je t'écoute !
— C'est que, continua le Lapon en paraissant réfléchir.... cela n'est pas très-facile à dire.
— Alors, ne le dis point.
— Il faut cependant que je le dise.
— Dis-le donc ! .
— Au moins tu me promets de ne jamais répéter?...
— T'ai -je demandé tes confidences? fit Henrick, non point peut-être cette fois sans une nuance d'impatience ; parle ou tais-toi : la chose m'est égale. Mais fais vite !
— Eh bien! je parlerai, dit Peckel, en paraissant s'armer d'une résolution subite. Je sais bien que tu es bon et que tu ne voudrais jamais faire de peine à un pauvre homme, à un pauvre père.
— Ah ! fit le Suédois, non sans quelque vivacité, c'est de ta fille qu'il s'agit? »
L'accent avec lequel Henrick avait prononcé ces paroles n'échappa point à l'oreille fine du vieux Lapon. Il s'arrêta tout à coup comme s'il se fût repenti d'avoir amené l'entretien sur ce sujet délicat, et ses petits yeux clignotants se portèrent trois ou quatre fois sur le jeune homme, et s'en détournèrent tout aussitôt avec une promptitude sans pareille. Henrick comprit sans doute ce qui se passait en lui, car, avec une diplomatie non moins grande, il affecta tout à coup une profonde indifférence et allumant un cigare qu'il ne se sentait point la moindre envie de fumer :
« Comme tu voudras ! dit-il au Lapon ; ce sont tes affaires et non pas les miennes.
— Tu te fâches, petit père, reprit Peckel ; ce n'est pas bien ! tu devrais plutôt prendre pitié d'un vieillard qui n'a plus d'espoir qu'en toi.
— Que n'as -tu commencé comme tu finis? reprit le Suédois, mais cette fois avec un sincère intérêt : est-ce
un service que tu réclames de moi? que puis -je faire ? •
— Tu es donc bon , toi ? dit Peckel en le regardant avec une expression singulière, à la fois rusée, défiante et cependant admirative, tu es donc bon ! répéta-t-il encore.
— Quand je puis ! répondit le jeune homme....
— Oh ! cette fois, tu peux.
— Parle donc, que je sache au moins ce que tu désires.
— Eh bien, dit Peckel avec une certaine vivacité, je désire marier ma fille.
— Et tu crois que cela me regarde, dit Pofficier ; je n'ai pas de mari dans ma poche !
— Aurais -tu le fils du roi, repartit le vieillard, non sans quelque orgueil, tu peux être tranquille, je ne te le demanderais point.
— Il n'est peut-être pas d'assez bonne maison pour toi! »
Et l'officier se prit à rire.
« Tu dis mieux que tu ne crois, répliqua le vieillard. La fille d'un Kilp ne doit épouser qu'un homme de sa race.
— Et c'est à moi que tu viens le demander l reprit Henrick.
— Je ne sais ce que tu as fait à l'enfant, elle n'écoute personne plus que toi ; ce que tu lui diras de faire, elle le fera. Maintenant, comprends-tu ?
— Je commence.
— Eh bien ! oui, je veux marier ma fille. Il y a longtemps que je pense à une union qui doit se faire.... Et elle refuse, la folle enfant ! Elle fait ce que jamais n'a fait une Laponne, depuis le jour où l'arche de Noé s'arrêta sur les montagnes d'Uma. « Elle a dit non à son père ! que Dieu l'ignore, pour ne pas être obligé de trop la punir. »
Henrick était devenu tout à fait grave : il se voyait en face d'un sentiment sérieux, et il respectait les droits de la famille ; il avait lui-même un père qu'il adorait ; un père ne devait pas l'implorer en vain. Il fit en ce moment ce qu'un Suédois a fait bien rarement, ce qu'un Norvégien n'a peut-être jamais fait : il prit la main du vieux Lapon dans les siennes, et la serrant avec une émotion véritable :
« S'il en est ainsi, Peckel , tu peux compter sur moi, lui dit-il ; ce qu'il me sera possible de faire, je le ferai. Mais ne t'y trompe pas, continua-t-il en lui souriant doucement : Norra est ta fille ! c'est assez dire qu'elle sait vouloir.... Enfin, si elle m'écoute, elle t'obéira.
— Merci, petit père, reprit le vieillard en s'inclinant vers la main du jeune homme, comme s'il eût voulu la porter à ses lèvres.
— Maintenant, dépêche- toi de tout me dire.... il est inutile à tes desseins, je suppose, que l'on nous voie en plus longue conférence.
— Eh bien ! je voudrais marier ma petite-fille à son cousin Nepto, fit le vieillard d'une voix rapide et saccadée, en dardant ses yeux dans les yeux du jeune homme.
— Tu as raison, répondit froidement le Suédois ; c'est le plus joli garçon de la tribu, et le plus riche, puisque c'est ton petit-fils. »
Peckel se rengorgea, évidemment charmé de l'éloge indirect que lui adressait le jeune homme. Le poison de la flatterie ne perd point sa force à voyager : il est également bon sous l'équateur et sous le pôle.
a Ainsi, reprit le vieillard, revenant obstinément à sa pensée, tu ne t'opposeras point à ce mariage ?
— Eh! pourquoi m'y opposerais-je? est-ce que ce
sont là mes affaires? Marie tes enfants à ta guise; je n'ai rien à y voir !
— Mais, que penses-tu de Nepto?
— Est-ce mon avis que tu veux avoi%?
— Puisque je te le demande !
— Eh bien ! il a de grandes qualités.... et de grands défauts !
— Quels sont ses défauts ?
— Il est jaloux.
— Il ne le sera plus quand on l'aimera .
— Il est querelleur....
— On fera toutes ses volontés.
— • Il est violent.
— Norra est si douce î
— Alors, marie-les, et qu'on n'en parle plus ! Au fait, je ne vois pas trop pourquoi tu tenais tant à me consulter pour ne faire qu'à ta tête.
— Aussi, petit père, je ne te consulte pas, reprit Peckel en clignant de l'œil plus que jamais, et en frottant son nez avec son index; je te demande un service !
— Va pour le service !
— Eh bien ! voilà : Nepto veut épouser Norra ; mais Norra ne veut pas épouser Nepto. Je sais que ma petite-fille t 'écoute.... comme elle devrait m'écouter. Dislui donc que Nepto a raison et qu'elle a tort.
— Mais....
— Il le faut, je le veux.... je t'en prie î... » .
Et Peckel joignit ses deux mains sur le bout de son bâton, dans l'attitude de la prière.
« Pas un mot de plus, continua-t-il en mettant un doigt sur ses lèvres. J'entends tinter là-bas, derrière les bouleaux, les grelots d'argent de Snalla ; ma fille n'est pas loin, elle vient.... tu 1 as dit toi-même : il ne faut
pas qu'elle nous voie ensemble !... continue ta promenade ; suis toujours ton sentier. ... A trois fois la distance où la halle de Nepto casse l'épaule d'un daim sauvage, derrière cette enceinte de grands rochers, il y a, auprès de l'étang des Cygnes, un petit coin où l'on est bien pour causer.... j'y vais envoyer Norra ; elle te rencontrera par hasard ; tu sauras bien la retenir un instant. Le reste te regarde. Tu as la langue dorée ; c'est le cas de t'en servir. N'oublie pas que de toi dépend le bonheur de Nepto.... non, fit-il en se reprenant, le bonheur de Norra, et la joie et la paix de ma vieillesse. Adieu , petit père, s'il m'est donné de goûter encore quelques années de bonheur sur cette terre, je n'oublierai jamais que ce sera grâce à toi.... »
Et, sans donner au jeune homme le temps de lui répondre, Peckel regagna le sentier, et, avec une légèreté que l'on n'avait peut-être pas le droit d'attendre de ses soixante-quinze ans, il s'élança sur la pente rapide.
Il n'avait pas fait vingt pas qu'il se retournait pour crier au Suédois :
« Prêche comme le pasteur; n'oublie rien de ce qu'il faut dire.... J'irai a minuit sous ta tente savoir ce qu'elle t'aura répondu. »
Peckel parlait encore, et déjà Henrick apercevait la jeune fille, qui apparaissait sur la lisière du petit bois, dans les éclaircies des sapins. Elle s'avançait lentement, la tête légèrement penchée sur une épaule, les yeux au ciel, ses deux mains badinant avec un rameau de genévrier. Derrière elle, comptant ses pas, et aussi lentement que sa maîtresse, Snalla marchait, flairant la trace de ses petits pieds sur la mousse.
Tout à coup, comme s'il eût compris qu'il devait la distraire de sa triste ensée. le charmant animal fit
un détour, et, avançant sournoisement la tête, prit délicatement du bout des lèvres le rameau parfumé.
La jeune fille ne put s'empêcher de sourire en le voyant bondir et folâtrer autour d'elle, tenant toujours entre les dents la branche qu'il secouait.
« Ici, Snalla! s'écriai-t-elle, en frappant dans ses mains et en faisant le geste de courir après lui, ici donc!...» Mais plus elle l'appelait, et plus l'autre s enfuyait, l'enlaçant comme eût fait un chien, dans mille cercles bondissants, s'approchant d'elle qnand elle semblait s'arrêter, et, lorsqu'elle croyait l'avoir atteint, repartant tout aussitôt.
Il était bien évident que Norra se croyait seule, échappée ; à tous les yeux indiscrets, aussi libre dans la solitude de sa montagne que le beau renne qui se jouait autour d'elle, — et c'était cette liberté même qui donnait tant de charme et tant de grâce à cette fille naïve de la nature. En ce moment d'ailleurs, elle était plus heureuse qu'elle ne l'avait été depuis longtemps ; il lui semblait que Henrick était avec elle plus doucement familier, Nepto moins tyrannique, son grandpère moins exigeant. Et puis, sans chercher tant de raisons, dans la vie des femmes, ces natures nerveuses, mobiles, impressionnables, n'y a-t-il point des moments où, sans aucune cause apparente, elles se sentent gaies ou tristes, sans savoir pourquoi elles sont tristes ou gaies ! Norra se trouvait précisément dans une de ces crises d'inexplicable surexcitation; mais c'était une crise heureuse, et le bonheur n'éclatait point seulement sur son visage, il se laissait voir encore dans chacun de ses mouvements et de ses gestes. Le bonheur lui allait bien, et c'était plaisir vraiment de contempler ses joyeux ébats avec son renne, moins folâtre qu'elle: à eux deux ils faisaient un ravissant tableau. Gomme elle s'avançait
précisément dans la direction du chemin que suivait son grand-père, celui-ci crut à propos de se point montrer et de la laisser arriver jusqu'à lui.
Il se tint donc immobile, abrité par un pli de terrain. Il n'est pas besoin d'une montagne pour cacher un Lapon : un lièvre est à son aise dans une touffe de bruyère. Peckel s'assit donc, ou plutôt s'étendit sur l'herbe molle derrière une motte de terre, au pied d'un mélèze, et il attendit.
Il n'attendit point longtemps, car bientôt, au-dessus de sa tête, un craquement sec se fit entendre, et les rameaux s'agitèrent confusément. Le bonhomme leva les yeux, et il aperçut au-dessus de lui le front de Snalla inclinant sa forêt d'andouillers. Il étendit la main pour caresser l'intelligent animal; mais comme, quelque temps auparavant, il lui avait administré une correction que Snalla, dans sa conscience de bête, ne croyait point avoir méritée, il retira assez vivement la tête, et malgré les deux ou trois petits cris rauques et gutturaux du vieux, qui lui disait dune voix fausse : « Viens, bijou; viens, mignon, » le bijou fit la sourde oreille, et le mignon tourna bride; puis, satisfait du renseignement qu'il venait de prendre sur la cause qui tout à coup avait inquiété se3 sens subtils, il retourna vers sa maîtresse. La jeune fille suivait de près sa trace; elle arrivait déjà au bord du chemin creux après lui, et du bout de son rameau le poussant devant elle.
« Eh bien! Snalla, qu'as -tu donc et qui t'arrête? *
Au même moment, le vieux Lapon, en entendant la voix de Norra, se remit assez lentement sur ses ergots, et se dressa devant elle comme une apparition :
« Ah! grand-père, vous m'avez fait peur!...
— Eh! eh! fit Peckel, avec le ricanement qui ne
l'abandonnait guère, ce n'est peut- être pas moi que Ton s'attendait à rencontrer ici. »
Norra rougit imperceptiblement, et, pour se donner une contenance, entoura de ses deux bras le col blanc de son renne.
« Je ne cherche personne, répondit-elle avec assez de fermeté; je viens de cueillir des myrtils et des airelles, et je retourne au camp.
— Possible, mais si tu ne cherches personne, il y a quelqu'un qui te cherche, toi. »
Norra regarda son grand-père dans les yeux, bien en face, comme pour lire jusqu'au fond de sa pensée.
« C'est Nepto, sans doute? dit -elle, en laissant tomber lentement ses paroles.... ou plutôt ce n'est personne.... vous me trompez toujours.
— Ce serait difficile; tu es plus fûtée qu'un écureuil, et plus maligne qu'un renard bieu ! celui qui voudra te prendre au nid fera bien de se lever matin.
— Tout cela ne me dit pas le nom de celui qui m'attend. »
Et le petit pied de Norra semblait s'incruster dans le sol sur lequel elle appuyait avec un visible effort.
« Non ! reprit lé grand- père avec une certaine solennité : non, celui qui t'attend, ce n'est pas Nepto , ce n'est pas mon petit-fils ; ce n'est pas ton cousin, celui qui t'aime plus que le soleil d'été et la neige d'hiver, celui qui boirait la rosée sur la mousse où tu as marché... Non, si celui-là t'attendait, tu n'irais pas! continua le vieillard, en hochant la tête avec un peu de tristesse; c'est l'étranger, c'est le Suédois qui t'appelle !
— Ah! fit Norra, qui voulut, mais en vain, cacher sa joie sous un masque d'indifférence, c'est Elphége?
— Que Jubinal te décoche la plus lourde de ses
flèches de pierre , créature traîtresse ! tu te soucies d'Elphége comme d'une feuille de bouleau arrachée par le vent. Crois-tu que mes yeux ne sachent plus voir? C'est Pautre, c'est Henrick qui t'appelle, qui t'attend.
- — Eh bien! père, fit la jeune fille toute décontenancée, et dont le sein batlait avec force, qu'il attende, je n'ai que faire à lui. •
— Il n'y aura donc jamais un grain de bon sens dans ta tête? puisque c'est moi qui te dis d'aller le rejoindre!
— Ah! c'est différent, grand-père, et si c'est pour te faire plaisir...
— Va! va toujours 1 murmura le vieux Peckel à part lui, te voilà bien joyeuse à présent... Attendons le retour 1
— Et où donc est-il le seigneur Henrick? demanda la petite Laponne, dont le cœur battait si fort qu'il soulevait visiblement sa tunique de vadmel, et que l'on eût pu compter ses pulsations folles.
— Là-bas, derrière les rochers... Va vite!...
— Au revoir, grand-père : ici Snalla! »
Et la jeune fille fit un signe à son renne, qui broutait le lichen entre les pierres, et pendant que Peckel regagnait les tentes, elle prit avec lui le chemin des rochers.
Elle marchait lentement et toute pensive.
Elle n'avait presque jamais vu Henrick seul ; elle ne lui avait guère parlé qu'en présence d'Elphége, et bien qu'elle eût souvent désiré, sans l'obtenir, l'occasion qui s'offrait maintenant à elle, ce n'était pas sans un certain trouble qu'elle allait aborder un entretien auquel son grand-père la conviait lui-même.
Le sentier légèrement tournant qu'elle suivait la 379 g
conduisit bientôt à l'entrée d'un hémicycle de rochers, au fond duquel elle aperçut Henrick, qui se promenait à grands pas en fouettant de sa badine les basses branches des sapins. Il commençait a se dire qu'il avait accepté peut-être un peu étourdiment la mission au moins bizarre dont Peckel l'avait chargé; il se mêlait de ce qui ne le regardait point; les Laponnes pouvaient se marier ou rester fifles à leur gré : c'était leur affaire et non la sienne.... Enfin, puisqu'il avait promis, il fallait bien s'exécuter; mais il s'avouait à lui-même que ce qu'il savait le moins, c'était son commencement.
Norra, en vraie fille de la nature, qui ne songe guère à réprimer ses mouvements impétueux, et ôjui va où son cœur la porte, n'eut pas plus tôt aperçu le jeune homme qu'elle s'élança vers lui : il la croyait encore loin que déjà elle était à ses côtés.
« C'est toi, Norra ! quel hasard?
— Ne m'attsndais-tu point?
— Moi? non.... C'est-à-dire....
— Qu'est-ce donc? reprit la jeune fille avec un peu d'inquiétude, mon grand-père, là-bas sous les bouleaux, dans le chemin creux, il y a cinq minutes à peine, ne m'a-t-il pas dit que tu voulais me parler?
— Que je voulais te parler, moi? ton grand-père!... Ah ! c'est vrai, tout à l'heure....
— Eh quoi! l'aurais-tu donc oublié?
— Non, sans doute; assieds-toi sur cette pierre, là, en face de moi, et causons.
— Comme tu dis tout cela! s'écria la jeune fille avec un étonnement naïf; tu as l'air tout singulier; est-ce que je te gêne? Veux-tu que je m'en aille ? »
Elle fit le geste de se lever et de partir; mais elle tint fixés sur lui ses grands yeux noirs, tout brillants à travers des larmes.
« Non, ne t'en va pas ! dit Henrick »
Et craignant de l'avoir blessée, involontairement touché d'une émotion si sincère : « Non! répéta- t-il encore, ne t'en va pas, chère Norra ! reste près de moi.... toujours ! »
Et, pour la mieux retenir, il la prit par la main et la contraignit doucement.
Elle se rassit; et comme il se taisait toujours : « Eh bienl j'écoute, lui dit-elle.
— Norra, fit le jeune homme en parlant avec une volubilité extrême, car les mots se pressaient sur ses lèvres, et semblaient se pousser les uns les autres, Norra, il faut te marier : tu vas avoir dix-sept ans; c'est un âge, cela !
— Je le sais bien, mais ce n'est pas ma faute! répondit Norra, en relevant le coin de son tablier, bordé de plumes, qu'elle roula machinalement entre ses doigts.
— Oh ! il n'y a pas encore de temps perdu ! continua le jeune homme en souriant ; on en a marié de plus jeunes, mais on en marie tous les jours de plus vieilles. »
Norra fit de la tête un signe d'assentiment, mais elle n'ajouta point une parole à cet acquiescement muet.
« Il faut donc te marier, reprit Henrick, avec une certaine» ferme té.
— Je le veux bien ! répondit Norra en baissant la tête, et en parlant bas, si bas, que Henrick comprit plutôt le mouvement de ses lèvres qu'il n'entendit le son de sa voix.
— A la bonne heure! et voilà jqui est parler en fille raisonnable; sais-tu pourtant que tu n'es guère curieuse? Tu ne me demandes pas le nom de celui que tu épouses.
— Mais, répondit Norra, sans relever la tête, il me semble que tu m'as fait venir ici tout exprès pour me l'apprendre.
— C'est parbleu vrai! Ah ça, tu as donc toujours raison, petite Norra, continua le Suédois, qui s'amusait de l'embarras, non moins que de la gentillesse de la jeune Laponne. — Sais-tu, Norra, que tu as le droit d'être difficile? continua-t-il en reprenant sa main.
— Aussi, je le serai! répondit-elle en balançant par un mouvement gracieux sa jolie tête d'une épaule sur l'autre.
— Tu es jolie comme un petit renne apprivoisé.
— Oh! dis plutôt comme un renne sauvage; je ne mange pas dans la main de tout le monde.
— Je le sais, ma belle. Avec cela que tu es rusée comme une gelinotte blanche....
— Pourtant bien facile à prendre ! murmura la jeune fille, en jetant à l'officier un doux et timide regard.
— On dit aussi que tu es riche, Norra ; il paraît qu'après la mort ton grand-père....
— Que Dieu le conserve! Mais avec ce qu'il me laissera, j'aurai de quoi acheter la moitié de Stockholm.... »
Ici Norra, tout émue, regarda le jeune Suédois avec une expression d'orgueil et de contentement naïf. Ses yeux charmants lui disaient clairement : Oui; je suis riche, mais c'est pour toi que je suis heureuse de l'être !
Henrick comprit-il ce regard? Je ne sais, mais il ne crut point devoir y répondre.
« 11 paraît, continua-t-il avec une indifférence dont Norra se sentit blessée que vous autres Lapons avec votre air de pauvreté, vous avez presque tous des trésors cachés.
— La cause en est à vous : nos pères ont été longtemps persécutés ; on les a, pendant des siècles, rançonnés, pillés, volés, et comme, à force d'industrie, d'économie et de travail, ils continuaient d'acquérir sans dépenser, il s'est trouvé des chefs de tribu vraiment opulents avec l'apparence de la misère. C'est peut-être le contraire de ce qui arrive ailleurs.
— Tout justement! fit Henrick.
— Tu sais aussi que dans notre nation on eut longtemps l'habitude d'enfouir dans la terre tout ce qu'on possédait, plutôt que de le laisser à ses descendants. Ainsi firent jadis les maîtres de la tribu desKilps. Mon grand-père ne les imitera point, et l'antique fortune de nos ancêtres, qu'il a retrouvée par hasard, jointe à celle qu'il a pu lui-même acquérir, doit passer un jour à ses enfants.
— Ceci, ma chère Norra, te rendra encore plus difficile à marier que je ne le croyais tout d'abord.
— Sans doute, si je tiens absolument a épouser un homme aussi riche que moi.... Mais si je trouve que j'ai assez pour deux
— Un homme aussi riche que toi peut se rencontrer, petite Norra; je crois même que je l'ai trouvé.
— Tu l'as trouvé, toi? s'écria la jeune fille, et avec une sorte d'instinct pudique elle s'éloigna de lui vivement, et elle se tut ; mais ses yeux achevèrent sa pensée, et ses yeux disaient clairement : Je ne te croyais pas si millionnaire que cela !
— Cet homme, continua Henrick, qui s'excitait luimême à-bien dire, n'est pas seulement aussi riche que toi ; il est aussi noble, presque aussi jeune, presque aussi beau; il est de ton sang, de ta race, de ta famille... tu n'as rien à lui reprocher; il n"a rien à t'envier : jamais époux ne furent mieux faits l'un pour l'autre... »
A mesure que Henrick parlait, une pâleur livide envahissait le front et le visage de Norra; ses lèvres étaient violettes; ses dents se serraient; un froid mortel courut dans ses veines ; elle cacha sous ses mains ses yeux qui voyaient trouble.
— Achève, achève donc! murmura-t-elle, d'une voix basse et stridente.
— Eh bien ! répondit Henrick, comprenant que c'était le moment de frapper son grand coup, et de lire ainsi, à la faveur d'une surprise, jusqu'au fond de l'âme de la jeune fille, cet homme, .c'est ton cousin, c'est Nepto ! »
Norra bondit du rocher sur lequel elle était assise, écarta violemment ses deux mains, et tout à coup, montrant son visage, aussi enflammé qu'il avait été pâle, et dardant sur le jeune homme son clair regard, comme une flèche :
« Et c'est pour cela, lui dit-elle, en scandant chacune de ses paroles, c'est pour entendre cela que tu m'as fait venir ici!
— Ce n'est pas moi, balbutia Henrick, déconcerté par cette violence, c'est ton grand-père !
— Eh ! laisse donc mon grand-père parler pour lui ! Qu'a-t-il besoin de ton secours? mais tu l'approuves sans doute? c'est toi qui le conseilles peutrôtre ; c'est toi qui, en t'unissant à eux, augmentes encore la force de mes persécuteurs?.... Oh! Henrick! Henrick ! »
La jeune fille ne put en dire davantage : ses sanglots, vainement comprimés, la suffoquaient; enfin ils éclatèrent, et un torrent de larmes , trop longtemps contenues, jaillit de ses yeux; pareilles à une pluie d'orage, elles la soulagèrent en la calmant.
Mais ces larmes troublèrent Henrick.
Il était jeune. Norra était belle. 11 n'avait eu jusque-
là qu'une idée vague et confuse des sentiments de la jeune fille : ils lui apparaissaient maintenant avec une clarté et une certitude qui ne lui permettaient plus aucun doute ; plusieurs fois, quand la pensée d'une affection plus grande qu'il ne l'eût voulu, s'était présentée à son esprit, il lavait repoussée en se disant : « C'est impossible ! Je n'ai rien fait pour cela! »
Aujourd'hui il voyait bien que l'impossible était vrai.
Je ne ferai point mpn héros plus vertueux qu'il n'était en disant qu'au fond de l'âme il n'éprouva point de cette découverte une sorte de joie secrète , involontaire peut-être, mais réelle. H était homme : c'est-à-dire qu'il avait sa bonne part des défauts de l'homme; il était jeune : c'est avouer qu'il avait au moins un grain de vanité ; sans être un débauché, il aimait les femmes, ou plutôt la femme ; pouvait-il rester insensible devant cette tendresse si profonde, devant cette passion si ardente? Était-il assez maître de son cœur, de ce cœur toujours frémissant de la jeunesse, pour ne pas ressentir tout d'abord quelque chose de fort et de doux comme l'enivrement du triomphe, devant l'involontaire et naïve explosion de cette belle âme, qu'il n'avait jamais sollicitée, et qui se livrait avec une telle générosité et une telle franchise ? Jamais le désjr coupable d'abuser de cette candeur et de cette innocence n'eût pu naître en lui, et il n'avait pas besoin de combattre des tentations qu'il était trop noble pour seulement les éprouver : cela même était beaucoup, et peut-être tous nos lecteurs ne se sentiront point le droit de lui demander bien davantage : les héros parfaits ne sont point des héros de roman. Nous serons donc sincères en avouant l'émotion soudaine et violente qui s'empara de l'officier, quand il vit jaillir ces belles larmes qui cou-
laient pour lui, et dont Tanière rosée, après avoir couvert le visage de Norra, inondait maintenant sa poitrine et ruisselait jusque sur ses mains. Il restait muet devant cette grande douleur. Hélas! il savait par quelles paroles murmurées à son oreille il pouvait la consoler; il savait quel mot, comme un baume, pouvait tout à coup la guérir, et, à tant d'angoisses, faire tout à coup succéder des joies plus grandes encore ; mais, s'il était parfois léger, il était du moins toujours honnête, et il comprenait que de telles paroles lui étaient à jamais interdites î Norra n'était point de celles dont il fallût se jouer. N'avait-il point déjà trop à se reprocher envers elle? Sous peine de déchoir dans sa propre estime et de se condamner lui-même , il devait courber la tête et se taire. Il prit donc le seul parti qui fût à la fois raisonnable et honnête : il parut ne pas comprendre ce qu'on lui faisait entendre si clairement, et entrant bravement dans ce rôle de père, le seul qu'il voulût jouer auprès d'elle, il mit des cheveux blancs k sa tendresse, donna un tour vague et moral à la conversation, et débita, sans reprendre haleine, une série de lieux communs arrangés en axiomes : « Il n'y avait pas besoin d'amour dans le mariage ; il suffisait que l'on se convint sous le rapport de la famille, de l'âge et de la fortune..., Nepto était un excellent parti; d'ailleurs il adorait Norra, et une femme est toujours maîtresse au logis avec un mari qui l'adore. »
— Ah ! du moins, tais-toi ! » lui cria la jeune fille, d'une voix nerveuse et sèche.
Cette fois, il n'y avait plus de pleurs dans ses yeux brûlants. Mais cette douleur, qui se dominait à force de courage, et qui, pour ainsi parler, se dévorait elle-même plutôt que de se trahir, était cent fois plus navrante pour celui qui la comprenait, que la douleur des san-
glots et des larmes. Les plus mortelles blessures ne sont-elles point celles qui saignent en dedans?
Henrick se sentit tout à coup envahi par une immense pitié. Il comprenait enfin tout ce que renfermait d'amer et de poignant ce désespoir silencieux ; il ne pouvait point songer sans une angoisse véritable à ce qu'il y avait d'irréparable dans cette jeune destinée, brisée tout à coup, comme un bouleau délicat que fauche le vent d'automne. Son cœur se fondit en une involontaire et profonde sympathie, et cette sympathie brûlait de se répandre en tendres paroles et en affectueuses et chastes caresses : cela encore n'était-il point un danger de plus? Pour être douce et parfumée, l'huile n'en active pas moins la flamme sur laquelle on la verse.
« Norra, lui dit-il au bout d'un instant et en reprenant sa main, ma chère petite Norra, si tu pouvais voir le fond de mon cœur! tout ce que j'ai dit, tout ce que j'ai fait, c'était pour ton bien ; je le croyais du moins.... je ne voulais pas. t offenser!
— M'offenser? tu ne le pourrais pas! répondit-elle avec une tristesse qui n'était pas sans dignité.
— Je ne voulais pas non plus te faire de peine.... et malgré moi je t'en ai fait.
— Tiens! ne parlons plus de cela; ce sera mieux, car tu te justifies si mal qu'en te défendant tu t'accuses.
— En vérité, rien ne me réussit, fît Henrick d'un ton découragé. Dieu m'est témoin pourtant que c'est ton bien, ton bien seul que je voulais.
— Il ne suffit pas de vouloir ! dit la jeune fille.
— Sans doute, il faut pouvoir, continua Henrick, en achevant sa pensée; j'avais cru pourtant qu'en t'aimant....
— Enm'aimant! toi!....
— Oui, moi! reprit le jeune homme; n'as-tu pas vu que, malgré les préjugés qui séparent nos deux races, je t'ai toujours traitée comme une égale? »
Norra fronça ses noirs sourcils, mais elle n'interrompit point.
« Oui, continua Henrick, toi-même tu ne peux pas le nier; ces préjugés existent; ils s'élèvent entre nous pour nous séparer.... Eh bienl je les ai méprisés, renversés, foulés aux pieds pour t'aimer, car je t'aime, Norra..., je t'aime comme une sœur.
— Oh ! je sais que tu es bon, murmura la jeune fille en baissant la tête. »
Et tout à coup, se penchant vers lui, avant qu'il eût le temps de l'empêcher , elle prit sa main , et , avec un geste brusque et passionné, elle la porta à ses lèvres.
« Oui, oui, répétait-elle au milieu de ses sanglots recommencés, qui entrecoupaient sa voix, oui, je sais que tu as été bon pour la pauvre fille, bon comme notre père qui est aux cieux ! Tu n'as jamais eu pour moi de dures paroles; tu ne m'as ni repoussée ni dédaignée; tu ne m'as pas trompée non plus.. Oh ! non, tu n'es pas coupable, et je ne t'accuse point.... Si je suis malheureuse, ce n'est pas ta faute, c'est la mienne.... mais n'importe 1 ce n'est pas à toi à me parler pour....
— Eh bien! oublie ce que je t'ai dit, et vivons l'un près de l'autre comme autrefois, répondit Henrick en écartant d'une main caressante l'épaisse et noire chevelure qui couvrait le front de la jeune fille, et qui cachait ses yeux.
— Oublier! oublier! répéta-t-elle à plusieurs reprises ; oui, je sens qu'il le faudrait ! Le pourrai-je? je ne sais encore.... mais va! j'y tâcherai.... et toi, à ton tour, oublieras-tu?
— Je n'oublierai jamais, chère Norra, que lu es une excellente créature, et le meilleur petit cœur qui ait jamais battu dans le sein d'une femme.
— Oh ! merci du moins de le dire. ... merci de le penser peut-être? » murmura la jeune fille, tandis que de grosses larmes, qui ne tombaient plus, brillaient encore comme des diamants entre ses cils, — et elle posa la main du jeune homme sur sa poitrine apaisée, et avec un geste d'une tendresse exquisse et une expression de visage qu'aucun pinceau n'eût pu rendre, elle laissa tomber sa tête pâle sur l'épaule de Henrick.
Henrick, à ce contact, éprouva comme un frémissement de tout son être. En regardant la pauvre enfant, si affectueuse, si tendre, si profondément dévouée.... et si malheureuse, il ne se sentit plus maître de l'émotion toujours croissante qui s'était emparée de lui : il passa un bras autour de ses épaules, et sans avoir peut-être conscience de l'imprudence qu'il commettait, il amena le front de Norra jusqu'à ses lèvres, et il baisa ses beaux yeux encore humides.
Norra, sous cette caresse, frisonna comme la feuille du tremble agitée par le vent ; elle devint plus pâle encore ; sa tête se renversa en arrière, et Henrick la reçut, à demi-évanouie, dans ses bras : sans trop se rendre compte de ce qu'il faisait, il l'appuya contre sa poitrine, la pressa sur son cœur et la rappela à elle-même; — hélas! c'était la rappeler en même temps au sentiment de sa douleur, — en lui prodiguant les plus tendres et les plus doux noms.
Norra revint bientôt à la vie, et se voyant dans les bras du jeune homme, elle rougit et se dégagea, en glissant pour ainsi dire de la ceinture de caresses qui l'enlaçait.
« Merci, Henrick, merci et adieu! lui dit-elle; tu m'as fait du bien et du mal : mais je sens que tu as eu
raison de me parler sincèrement. Adieu encore ! il faut que je parte. »
Sans le vouloir, sans trop se rendre compte à luimême de ce qu'il faisait, Henrick, en qui toute émotion n'était pas encore calmée, gardait toujours la main de Norra pressée dans les siennes.
« Tu me retiens? lui demanda-t-elle, d'un ton où il y avait tout a la fois de la prière, et comme un accent de timide reproche.
— Non, pauvre créature, je ne te retiens pas, fit le jeune homme avec un violent effort; adieu, ou plutôt au revoir! Va, Norra, chère, chère enfant, je quitterai bientôt ce pays où il vaudrait mieux pour toi, pour nous deux peut-être, que je ne fusse jamais venu : mais, où que j'aille et quoi que je devienne, tu vivras toujours dans mon souvenir, tu resteras toujours au plus profond de mon cœur ! »
Tout en parlant ainsi, il avait posé sur ses yeux les mains de la jeune fille, et Norra put voir que ses yeux étaient humides.
« Assez 1 assez! fit-elle a plusieurs reprises ; ne m'en dis pas trop maintenant; songe que je suis encore jeune; que ma vie sera longue peut-être, car le chagrin ne tue pas.... Ne m'enlève point mon courage; j'en aurai besoin. Pense à moi, mais ne me le dis pas 1 »
Elle se leva, et avec sa badine de bouleau, elle toucha le cou du renne qui dormait à ses pieds paisiblement.
« Viens, mon pauvre Snalla, lui dit-elle; toi, du moins, tu ne me quitteras pas. »
Et, après un dernier regard au jeune homme, immobile devant elle, sans ajouter un seul mot, elle partit. Elle marchait d'un pas ferme, rapide, sans se retourner. On voyait bien qu'elle avait hâte de fuir.
Il n'essaya point de la suivre; il se contenta de la plaindre.
• Snalla, comme s'il eût deviné les chagrins de celle qu'il aimait, marchait lentement sur ses traces, le col allongé, la tête basse.
C est à peine si, de temps en temps, les grappes de clochettes suspendues à son collier faisaient entendre un petit son, faible comme un murmure, et triste comme une plainte; puis il allongeait le cou et léchait timidement la main pendante de sa jeune maîtresse.
« Serait-ce donc là mon ouvrage! » se demandait Henrick, en la voyant s'éloigner.
Comme s'il eût été incapable de supporter plus longtemps le spectacle du mal qu'il avait fait, Steinborg se détourna vivement et remonta d'un pas rapide les bords du ruisseau que Norra descendait. Cette marche en sens contraire n'était-elle point comme un frappant symbole de leurs destinées, qui s'étaient rencontrées un moment, et qui, tout à coup séparées, allaient maintenant courir, chacune de son côté, de telle façon que chaque minute rendrait cette séparation plus irréparable?
De telles pensées ont toujours avec elles je ne sais quel arrière-goût d'amertume qui ne s efface point de sitôt.
On a beau se justifier auprès de sa conscience; on a beau se répéter que l'on n'est point coupable; une voix plus forte vous dit au contraire qu'il n'est pas besoin d'être la cause volontaire d'un malheur, mais qu'il suffit d'en avoir été l'occasion pour en ressentir la peine la plus vive. Qu'importe que l'on ne souffre point par nous? C'est déjà trop que l'on souffre pour nous! En ce moment Henrick était vraiment malheureux.
En vain la douce figure d'Edwina se représentait à son souvenir. Il lui semblait que le sourire de Tune était toujours trempé des larmes de l'autre, et en présence de la douleur si profonde de Pâme tendre et chère qu'il avait appris à connaître, il avait trop de délicatesse pour s'abandonner aux joies égoïstes de sa propre passion. Il lui semblait même qu'il ne pourrait plus être tout à fait heureux désormais ; les souffrances de Norra corrompraient son propre bonheur, et Norra souffrirait bien longtemps.... toujours peut-être....
Henrick en était là de ses réflexions quand un sifflement aigu déchira l'air au-dessus de sa tête; au même instant un craquement sec se fit entendre, et la cime d'un jeune sapin tomba sur la route, à ses pieds, tandis qu'une détonation faisait retentir les échos de la montagne : un petit nuage de fumée blanchâtre qui s'éleva lentement derrière les rochers, indiqua suffisamment h l'officier la direction du coup de fusil dont la balle venait de couper l'arbre, aussi nettement que l'eût pu faire la hache du bûcheron.
« Malepeste! s'écria Steinborg, voilà ce que j'appelle un joli coup de fusil, et, si j'en juge par l'heure où nous sommes et par la distance, celui qui l'a tiré peut se vanter de poser ses balles avec la main. S'il eût voulu ma tête au lieu de celle de cet arbre, le fils de mon père ne vaudrait plus maintenant le dernier renne des troupeaux dePeekel,...
* Mais qui donc m'a fait cette galanterie ? Je ne connais guère que Nepto capable de tirer avec cette justesse. Est-ce une menace qu'il me fait ou un avertissement qu'il me donne ? L'imbécile prend vraiment bien son temps.... c'est quand je viens de parler pour lui contre moi!... Ce misérable mangeur de mousse n'est vraiment pas digne du trésor que je suis obligé de lui aban-
donner.... Allons, continua-t-il en élevant la voix, misérables lâches ! qui vous mettez à l'affût pour tirer sur un homme comme sur un loup enragé, montrez-vous donc un peu, que Ton vous voie, et tâchez, une fois dans votre vie, de regarder un Suédois en face ! »
Henrick embrassa du regard l'espace circulaire que le cirque décrivait autour de lui, et il attendit quelques instants, comme pour voir quel serait l'effet produit par ses paroles. Mais personne ne parut, et le silence seul répondit à sa provocation un peu fanfaronne ; il demeura encore quelques instants dans le cirque, puis, inquiet de savoir ce que Norra serait devenue, il reprit, en se hâtant, le chemin des tentes.
La première personne qu'il découvrit à l'entrée de ce petit village de toile qu'un coup de vent pouvait enlever, ce fut Nepto, tranquillement assis par terre, les jambes croisées sous lui et fumant une pipe de tabac russe, avec le calme et la tranquillité d'un homme qui n'a pas le moindre crime sur la conscience.
Henrick le regarda deux fois. Rien sur le visage du Lapon n'indiquait une action violente : c'était bien le même regard astucieux, le même sourire amer et railleur, la même assurance d'un homme qui sent sa force et qui est résolu à défendre ce qu'il croit ses droits. Mais il y avait loin de là à cette agitation fébrile, à ces cheveux hérissés, à ces yeux hagards et à cette livide pâleur du visage que les poètes prêtent d'ordinaire h leurs peintures du Remords. Henrick, qui, au besoin, eût pu suppléer un juge d'instruction, ne se contenta pas d'un premier examen, et, au bout d'un instant, il revint à son inspection par un coup d'œil oblique, rapide, inattendu. Nepto était-il sur ses gardes? C'est ce que personne n'eût pu dire ; mais, en tous cas, le second examen fut aussi peu fructueux que le premier;
TJN AMOUR
et l'officier n'aperçut aucun indice révélateur sur ce visage de bronze impassible; si Nepto était coupable, le drôle était de l'étoffe dont on fait les plus rudes scélérats, et maintenant il semblait au jeune Suédois qu'il aurait quelques remords à lui livrer cette gentille Norra, si pure, si loyale, si affectueuse et si tendre. Il retourna une dernière fois la tête vers le chasseur, au moment où il rentrait sous sa tente. Le regard des deux hommes se croisa; mais celui du Lapon, au lieu de se détourner et de fuir, comme il faisait d'ordi- Daire, soutint l'œil du Suédois avec une fermeté, j'allais dire avec une audace, que l'officier n avait encore jamais rencontrée chez lui.
Henrick rôda quelque temps encore à travers l'enclos, parcourant le campement dans tous les sens, et faisant le tour de toutes les tentes. Il eût voulu revoir Norra, et juger, d'après son visage, des émotions produites dans son âme par l'entretien qu'ils venaient d'avoir ensemble. Mais, quoiqu'il la cherchât partout, il ne put la trouver nulle part. Seulement, à l'entrée de la tente, plus grande dans laquelle se tenait d'ordinaire le vieux chef des Kilps, il aperçut le renne blanc couché en travers sur le seuil même du patriarche.
« Norra est ici! » se dit-il. Un violent désir le poussait vers la tente. Mais il se dit, non sans raison, qu'il ne devait plus maintenant chercher à revoir la jeune fille, et que ce n'était point à lui d'attiser le feu qu'il voulait éteindre. Il ne put, toutefois, s'empêcher de remarquer en s'en allant que l'aimable Snalla n'avait plus son beau collier rouge. « Elle a voulu le mettre en deuil de moi, pensa-t-il, pauvre âme, chère créature ! »
Dans l'étroit sentier circulant entre les pierres, qui conduisait de cette tente à la sienne, il rencontra Nepto, rôdant comme un voleur à travers le camp.
Henrick n'avait aucun droit sur Norra ; il ne l'aimait pas.... il en aimait une autre ; et cependant il ne put se défendre d'une atteinte jalouse.... Et celui contre lequel il s'irritait si follement, c'était le même que, quelques heures auparavant, il conseillait à Norra d'épouser.... Etrange contradiction du cœur, qu'il est peut-être plus facile au romancier de signaler, qu'au moraliste d'expliquer clairement! le cœur humain est une énigme dont le dernier mot ne sera pas dit de si tôt, et que nous chercherons tous éternellement.
Nepto avait repris son attitude humble et soumise devant le Suédois ; il baissa les yeux en le voyant, et comme le sentier était trop étroit pour deux, il s'écarta pour lui faire place avec une déférence courtoise dont celui-ci ne fut pas dupe. Henrick hâta le pas et rentra dans sa tente. Il n'y trouva pas son ami; mais il vit sur la table un petit billet décacheté , par lequel Elphége le prévenait qu'il allait faire des études de paysage dans un sœter 1 des environs et qu'il y passerait la nuit.
« Voilà bien les amis ! s'écria Henrick avec un geste d'impatience; ils sont tous les mêmes! C'est quand on a besoin d'eux qu'ils s'en vont. Il froissa machinalement le billet entre ses doigts et le jeta dans un coin. »
« Quel ennui ! murmurait-il entre ses dents, me voilà condamné à passer une soirée seul ; je voudrais être à demain ! »
Il parlait encore, quand la portière de sa tente se souleva ; c'était son souper qu'on lui apportait. D'ordinaire, cette heure du repas était pour lui une des heures les plus charmantes de la journée. C'était Norra qui
1. Ferme située sur les extrêmes hauteurs des montagnes. 379 î
présidait à tous les petits apprêts de son couvert; c'était elle qui en réglait, et avec quel soin ! les plus minutieux détails. Quel plaisir de la voir accorte, légère, mignonne, trotter menu, allant et venant çà et là sous la tente ! Indolemment couché sur son siège de mousse recouvert de peau de renne, dans la molle rêverie d'un sultan des Mille et une Nuits, il la contemplait avec une secrète complaisance , à travers l'onduleuse fumée de son cigare, en homme qui sait être poète à ses heures.
Mais cette fois, au lieu de la gentille silhouette de la jeune fille, il aperçut le profil de chouette de deux vieilles, probablement les deux plus laides de la tribu, qui ne voyaient en lui qu'un Suédois, un officier du roi, c'est-à-dire un ennemi, et qui venaient lui mettre son couvert par ordre et en rechignant. Était-ce le hasard ou une malicieuse attention de Norra, qui avait choisi pour lui ces deux Hébés peu réjouissantes? Je ne prendrai pas sur moi de l'affirmer; tout ce que je puis dire, c'est qu'elles furent assez mal venues du dédaigneux jeune homme.
Henrick fit le plus maussade souper du monde, en maudissant de tout son cœur la cuisine laponne, à laquelle pourtant il s'était montré jusqu'ici assez indifférent, disant gaiement qu'il mangeait pour vivre et qu'il ne vivait pas pour manger; le mot ne serait pas nouveau en France, mais en Laponie il paraissait piquant. La table se trouva bientôt desservie. On mange vite quand on mange seul; Henrick, qui ne savait trop que faire dans sa tente déserte, alla s'asseoir à quelque distance sur un monticule, d'où il dominait tout le campement de la tribu. Parmi ces tentes bariolées, rayées de couleurs bizarres, il se demandait laquelle habitait Norra, et, une fois sur cette pente, sa pensée ne s'arrêtait
point qu'elle n'eût touché le but. Il voulait savoir ce qu'elle faisait à cette heure, quels étaient ses sentiments, si elle souffrait beaucoup, et combien de temps mettrait à se cicatriser la blessure saignante de son cœur. Par moments, les mauvais instincts de notre nature égoïste l'emportaient, et il ne lui déplaisait pas de songer que cette âme délicate , exquise production de la nature, que les hommes n'avaient pas encore eu le temps de gâter, lui offrait ainsi, comme un sacrifice agréable à sa vanité masculine, l'hommage de ses sentiments les plus délicats et les plus purs. C'est là une bonne fortune que les plus favorisés d'entre les hommes n'ont pas bien des fois dans leur vie. Disons-le cependant : Henrick ne s'arrêtait pas longtemps sur ces pensées égoïstes : bientôt au contraire il revenait à des sentiments plus généreux, et, se rappelant ce qu'il y avait de bon, de loyal et d'affectueux dans cette belle et jeune âme, un peu sauvage peut-être, mais si ardente et si sincère, il ne souhaitait plus que son bonheur... quand même ce bonheur eût dû être payé d'un complet oubli de lui-même. Disons-le tout de suite : chez Henrick, de tels sentiments ne prouvaient point une générosité qui sentit de trop loin son héros de roman. Henrick aimait ailleurs. Si la touchante cérémonie des fiançailles, qui lie les destinées de deux âmes, et leur donne un avant-goût des joies du mariage, n'avait pas encore été accomplie entre lui et la belle Edwina, ils ne s'en regardaient pas moins comme assurés d'une union prochaine.
Dans de telles circonstances, et avec la pureté de mœurs que l'on rencontre d'ordinaire chez les hommes du Nord, Henrick, à qui le mariage n'était pas possible avec Norra, se fût rendu coupable d'un véritable crime en tentant l'œuvre damnable de la séduction. Il en était
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vraiment incapable. Après quelque perplexité et une heure de lutte avec son cœur, car devant la passion éprouvée si violemment et si naïvement exprimée par Norra sa jeunesse n'avait pu se défendre d'un certain trouble, il en vint à penser qu'après tout Peckel avait peut-être raison, et qu'un mariage avec Nepto était encore la plus heureuse chance de sa pauvre amie. Il souhaita donc finalement que le cousin fit 1q bonheur de sa cousine, et, à partir de ce moment, il se regarda comme le plus vertueux des hommes.
Sans doute le ciel voulut le récompenser de son effort, car il retrouva aussitôt un soulagement inattendu et un contentement intérieur auquel il n'était plus accoutumé. Bientôt aussi la gracieuse image d'Edwina, un moment obscurcie dans son âme, et pour ainsi dire chassée loin de lui par les préoccupations et les émotions de cette soirée, où sa pensée, du moins, avait été presque infidèle, reparut dans tout le suave éclat de sa beauté, et avec elle les riantes idées d'avenir qui d'ordinaire lui faisaient cortège.
Cependant la triste Norra, retirée au fond de la tente de son grand-père, faisait, seule et triste, la veillée des larmes.
Ah! tous tant que nous sommes, enfants de la douleur, nous l'avons connue, au moins une fois dans notre vie, cette veillée funèbre pendant laquelle on ensevelit à jamais dans l'oubli ce que l'on avait le plus saintement et le plus ardemment aimé !
Les premières gouttes d'une rosée froide et pénétrante avertirent Henri ck de regagner sa tente. H y rentra plus calme qu'il n'en était sorti, parce qu'il venait de prendre une résolution qui lui semblait tout à la fois honnête, prudente et sage, et aussi parce que, après tout, son cœur à lui n'était point engagé, et que,
si bons que nous soyons, les peines des autres ne nous attristent jamais bien longtemps.
Peckel, qui l'avait attendu plus d'une heure, était reparu sans lavoir vu. Henrick, dont la conscience n'était pas trop rassurée sur la manière dont il avait rempli sa mission, ne tenait pas précisément à le rencontrer.
Elphége resta absent trois ou quatre jours de plus qu'il n'avait cru. L'officier ne lui parla point de ce qui . s'était passé.
Pendant tout le temps que Henrick demeura seul, Norra ne parut point sous la tente. Elle y revint en même temps que l'artiste. Je n'ai pas besoin de dire si elle y fut la bienvenue. Steinborg s'était fait une chère habitude de la voir ; elle lui manquait; la raison avait bien pu, un moment, l'engager à s'éloigner d'elle; mais, maintenant qu'il croyait avoir réglé pour toujours leur avenir à tous deux, maintenant qu'il s'imaginait que tout danger était prévenu et sûrement évité , sans scrupule, sans remords et sans crainte, il se livrait à la joie de la revoir; il voulait, comme autrefois, s'abandonner à la douce et charmante affection qu'il sentait gr.andir en lui de jour en jour pour cette aimable fille.
Elphége, qui n'eût pas demandé mieux que de l'aimer aussi, mais qui avait compris tout de suite que cette affection ne serait jamais payée de retour, avait bravement pris son parti, et le travail lui avait rendu d'abord la paix, avec laquelle étaient bientôt revenues la verve et la bonne humeur.
Quant à Norra, elle était vraiment changée. Sans doute elle était toujours aussi prévenante, aussi attentive pour les deux amis; elle paraissait toujours aussi empressée à les servir : mais elle n'avait plus, comme
autrefois, cette gaieté communicative qui, pour tous ceux qui la voyaient, faisait comme une fête de sa seule présence; autrefois, chaque petit service rendu était pour elle un vrai bonheur; son zèle, à présent, ne se ralentissait point, mais il était plus calme. Elle accomplissait un devoir; mais, comme autrefois, ce devoir n'était plus un plaisir; on ne l'entendait plus chanter ces mélopées laponnes, un peu langoureuses, mais pleines d'accent, auxquelles les deux jeunes Suédois trouvaient jadis un singulier charme. Elle avait apporté d'abord dans tout ce qui regardait ses hôles une sorte de passion; maintenant elle s'acquittait correctement d'une sorte de service, dont on l'avait chargée : mais c'était tout. Ce changement fut trop soudain et trop complet pour qu'il pût passer inaperçu. Henrick en connaissait trop bien la cause pour s'en montrer étonné ou pour s'en plaindre. Elphége, au contraire, supportait impatiemment ces nouvelles façons; il regrettait l'aimable familiarité et le commerce facile dés premiers jours. Sans connaître toute la vérité, il en supposait du moins une partie.
Mais comme son ami , plus réservé que d'habitude, n'avait pas jugé à propos de s'en ouvrir k lui, il ne crut pas devoir solliciter des confidences qu'on ne lui faisait pas; il interpréta même ce silence contre celui qui le gardait si obstinément , et , parce qu'on lui cachait ce qui était, il crut davantage. Bientôt les deux amis vécurent l'un près de l'autre dans une sorte de contrainte et de froideur pénible. Le jour sous lequel l'artiste voyait la Laponie s'assombrit, et si le dessin de ses tableaux resta le même, leurs coloris prirent une nuance moins gaie. Les travaux d'imagination, qui sont comme la fleur même de lame, ont besoin de toute la puissance, de toute
la séve, de toute la santé de cette âme qui les produit : comme les autres fleurs, auxquelles nous les comparons, elles ne jettent tout leur éclat que si elles naissent sur un sol riche et vigoureux. Chez les hommes qui sentent vivement, les dispositions intérieures ont toujours de vives réactions et de brusques contrecoups dans leurs œuvres, et Ton peut juger, presque infailliblement, des unes par les autres. Rien, du reste, ne trahissait au dehors ces vicissitudes profondes et inattendues : pour tout ce petit monde, la vie recommença de couler, comme autrefois, paisible, égale, calme en apparence, pareille à ces grands fleuves, dont la nappe bleue et sans rides cache des abîmes, avec des cadavres au fond.
Nepto, de son côté, n'était point resté spectateur intelligent de tous ces événements; aussi avait-il singulièrement modifié sa ligne de conduite; il ne sortait plus guère du camp; son fusil se rouillait au clou, et ses filets étaient si secs qu'on eût dit qu'ils n'avaient jamais trempé dans leau des torrents : plus de chasse, plus de pêche; les renards et les écureuils avaient beau jeu, et les truites et les brochets pouvaient impunément s'ébattre dans les rivières qui bondissent sur les flancs du Kilpis; ils n'avaient plus à redouter les embûches de leur terrible ennemi. Le jeune homme vivait beaucoup auprès de son grand-père, non pas pour l'entourer de soins et d'égards, ce qui n'était guère dans ses habitudes, mais il s'entretenait souvent et longuement avec lui. Sans doute le sujet de leur conversation les intéressait beaucoup l'un et Tautre, et devait être de grande importance, car les Lapons qui allaient et venaient autour d'eux dans la tente n'étaient pas sans remarquer qu'à leur approche leurs chefs changeaient de ton et baissaient la voix : il était aisé de voir, à leur
air mystérieux et k leurs allures discrètes, qu'ils se préoccupaient l'un et l'autre de quelque grand projet. Les Suédois et Norra étaient l'objet de la plus active et de la plus attentive surveillance ; la jeune fille ne faisait plus un pas que Nepto ne le sût; il comptait les minutes qu'elle passait sous la tente des étrangers, et, avec une finesse de diplomate, il trouvait toujours quelque prétexte plus ou moins ingénieux pour dépêcher sur ses traces la vieille Merlingue, qu'il avait su, au moyen d'une robe de vadmel et d'une livre de mauvais tabac, mettre complètement dans ses intérêts. Huit jours plus tôt, cette surveillance eût singulièrement irrité notre petite héroïne, et comme en sa qualité de femme elle était cent fois plus rusée que son cousin, qui n'était qu'un homme, elle eût aisément déjoué ses machinations : mais à quoi bon maintenant? Ne savait-elle pas qu'elle n'était point aimée? Que lui importait qu'il y eût un tiers, si gênant qu'il voulût être, entre Henrick et elle? Quant à Henrick, il ne s'était même pas aperçu tout d'abord que l'on avait ourdi autour de lui comme un réseau d'espionnage, dont les mailles allaient se resserrant de jour en jour : lorsque la chose devint assez évidente pour ne pouvoir plus lui échapper, il trouva la précaution pour le moins inutile.
Cependant le jeune officier se sentait profondément touché de la douleur si noblement résignée qu'il pouvait lire à chaque instant du jour dans les yeux sans larmes, mais profondément mélancoliques de sa victime ; il se sentait pris pour elle d'une sorte de compassion infiniment tendre; il l'aimait comme un trèsjeune père aimerait une adorable fille, qui ne voudrait point se marier afin de pouvoir rester toujours auprès de lui. Ces sentiments, assez mal définis, et dont le vrai caractère échappe, voilés qu'ils sont en quelque sorte
de demi-teintes, sont à l'amour ce qu'est à l'éclat du midi la lueur argentée d'une aube fraîche et maiinale : sans doute elle n'a point les splendeurs et le rayonnement du milieu du jour; peut-être a-t-elle plus de charme.
Les travaux pour lesquels Henrick avait été envoyé en mission dans 'cette partie de la Laponie étaient à peu près terminés : il avait complètement relevé le district qu'on lavait chargé d'étudier, mesuré la pente des fleuves et pris la hauteur des montagnes. Il pouvait maintenant partir d'un jour à l'autre. Déjà les premiers froids, qui commençaient à tomber d'un ciel d'automne, semblaient l'inviter à regagner un climat plus doux et un pays moins arriéré dans toutes les recherches du confort. Quand vient l'hiver, la Laponie n'est guère habitable que pour les Lapons : il faut y être né pour n'y point mourir. Plus d'une fois déjà, Henrick avait parlé de son départ, et s'il n'en avait point encore fixé le jour, c'est qu'il attendait l'arrivée d'un missionnaire, maintenant en tournée dans le voisinage, et qui pouvait inopinément se présenter au camp.
Le bruit de la venue du saint personnage attirait déjà autour des tentes de Peckel une assez grande quantité de Lapons. On en trouvait partout; on eût dit qu'ils sortaient de terre. Quand nos deux amis se promenaient le soir dans le camp, ils étaient obligés de regarder à leurs pieds pour ne pas marcher dessus, car
ils s'enveloppaient dans leur manteau et s'endormaient paisiblement sur la terre nue. L'artiste et l'officier prenaient un certain plaisir à étudier ces petits êtres, qui passaient la plupart de leurs journées assis au soleil, ou entassés sous des hangards de toile et de sapin, la pipe à la bouche, un verre dans une main, une bouteille dans l'autre, buvant à petits coups une affreuse liqueur distillée de l'orge ou de la pomme de terre, tandis que le plus lettré de la bande leur contait les légendes et les féeries de l'Olympe du Nord, ou qu'ils chantaient ensemble, d'une voix nasillarde, aigre et fausse, des chansons étranges sur un rhythme lent et triste. Quand la chanson était finie, quand la bouteille était vide, ils s'endormaient, oublieux de la veille, insouciants du lendemain.
C'est ainsi qu'ils se préparaient à leurs devoirs religieux et à écouter la bonne nouvelle de l'Évangile, que le missionnaire allait bientôt leur annoncer.
Le clergé lapon n'est point organisé comme le notre. Les Lapons n'ont point de prêtres à résidence fixe ; leurs curés sont voyageurs comme eux, et le culte n'est pas moins nomade que la nation. Cependant ils ne sont pas absolument privés des secours de la religion; ils peuvent naître, et, avec un peu de bonne volonté, ils peuvent, à peu près comme nous, mourir en chrétiens.
Les Lapons se montrent d'ordinaire pleins d'affection et de respectueuse déférence pour ces ministres, qu'ils voient rarement et qui ne font que passer chez eux. Celui qu'ils attendaient alors semblait avoir des droits particuliers à leur respect et à leuramour. Il était connu dans tout le Nord, et l'on peut dire qu'il exerçait partout la plus légitime et la plus heureuse influence. On l'appelait Olaf Johansen. Partout où il allait, depuis Tornéo jusqu'au cap Nord, il était précédé par une
immense renommée de science et de charité. C'était un Suédois, appartenant à une bonne famille de la bourgeoisie, élève distingué de l'Université d'Upsala, aussi digne qu'un autre d'obtenir un bon bénéfice, et non moins capable d en remplir les charges. Mais il était de ceux qui ont le droit de dire à Dieu : « Seigneur, le zèle de ta maison me dévore! » Il avait choisi la mission laponne, précisément parce que c'était la part de l'héritage la moins belle et la moins enviée. Il l'avait obtenue sans peine, et il y apportait un zèle d'apôtre. Il s'était mis, avec le plus humble courage, à étudier l'idiome de ceux qu'il voulait évangéliser, et cette nouvelle marque d'affection pour son troupeau, assez rare parmi ses confrères, avait encore accru sa popularité. Aussi; quand le messager , qui lui servait en même temps de custode, de clerc, de guide, et, au besoin, d'interprète, vint annoncer à la tribu que le révérend Olaf serait chez elle le dimanche suivant, ce fut dans tout ce petit monde une véritable allégresse. On résolut d'aller au-devant de lui, dès la veille, jusqu'au passage de la rivière, à trois lieues de là, pour lui faire honneur. On partit solennellement du camp. Henrick et Elphége ne voulurent point se joindre à la troupe des Lapons ; ils se contentèrent de la suivre de loin.
La rencontre eut lieu sur les bords d'un petittorrent, dont le passage ne laissait pas que de présenter quelques difficultés. On aperçut le missionnaire d'assez loin, sur la pente d'une colline qu'il descendait rapidement ; il était accompagné de deux Lapons, appartenant à la tribu dans laquelle il venait d'exercer les fonctions de son ministère ; on lui avait prêté un de ces petits chevaux norvégiens, aux jambes et aux crins noirs, à la robe blanchâtre, pacifique monture qui pourrait lutter de
EN LÀPONIE.
douceur avecPâne qui porta le fils de David lors de son entrée triomphale à Jérusalem.
Les Lapons, en le voyant approcher, poussèrent un hourrah glapissant, accompagné d'une décharge assez irrégulière de leur mousqueterie. Cette démonstration bruyante se répéta d'ailleurs à certains intervalles, jusqu'à ce que le bon prêtre fût arrivé au bord même de la rivière. A ce moment les hourrahs redoublèrent, et la fusillade recommença, mieux nourrie et plus éclatante que Jamais. Mais quand le révérend Johansen, après avoir pris congé des deux hommes qui l'accompagnaient, poussa dans l'eau son petit cheval, détaché de la rive, un peu malgré lui, il se fit tout à coup un grand silence. Une véritable anxiété se peignit sur le visage des femmes et des vieillards : on savait que le passage était difficile, et l'on tremblait pour le prêtre. Cependant la plupart des Lapons, assez malicieux de leur nature, ne laissaient voir qu'une sorte d'espièglerie mutine, plus digne d'une bande d'écoliers que d'une réunion d'hommes raisonnables. Tous d'ailleurs attendaient, en donnant des marques non équivoques d'inté* rêt, le résultat de l'entreprise périlleuse. Déjà le missionnaire était au quart de sa route, et les plus jeunes de la troupe se poussaient du coude en ricanant, chaque fois que le petit cheval, troublé par les bouillonnements de l'eau montant jusqu'à son poitrail , faisait un faux pas en posant le pied sur les pierres roulantes.
Quand il fut arrivé à peu près à moitié de la rivière, à un endroit où le lit de cailloux cessait pour faire place à des sables mouvants, mille cris confus s'élevèrent du rivage.
« Par ici, disaient les uns.
— Par là; faisaient les autres.
— A droite !
— Non, à. gauche !
— Vous êtes dans le beau chemin.
— Pas du tout, vous allez vous noyer !
— C'est le trou aux brochets !
— Il est perdu !
— Il est sauvé ! »
Le pauvre pasteur, ne sachant plus auquel entendre, se cramponna comme font tous les cavaliers inexpérimentés, qui se trouvent dans l'embarras, à la bride de sa monture, et, au lieu d'abandonner l'animal à son instinct presque infaillible, qui les eût sauvés tous deux, il le troubla, l'obséda par de fausses manœuvres. Celui-ci, quoique de paisible humeur, jugea donc a propos de se séparer de son maître, plutôt que de se noyer avec lui, et il le déposa au beau milieu du torrent, — un peu trop brusquement peut-être, — pour continuer son chemin tout seul.
Le digne Olaf n'avait pas encore l'eau à la cheville, que vingt-cinq ou trente Lapons se jetèrent bravement dans le courant pour opérer le sauvetage du saint homme.
« Ne craignez rien, bon père ! lui criaient -ils tous à la fois; il n'y a nul danger; la rivière n'est pas profonde : nous arrivons, nous voici ! »
Ils voulaient bien que leur pasteur fût un peu mouillé; mais ils eussent cent fois risqué leur vie pour sauver la sienne. Olaf fut bientôt serré dans leurs bras; ils le hissèrent sur leurs épaules solides et trapues, et se le passant, en quelque sorte, de main en main, ils le rendirent en un clin d'œil à la rive désirée. Les femmes alors se mirent à genoux devant lui, touchèrent ses vêtements et baisèrent ses mains avec mille témoignages d'affection tendre et de pieux respect. On lui offrit des vêtemerfts secs pour remplacer les siens ; mais il les refusa, pour
n'avoir point à changer de toilette devant des femmes, bien que les Laponnes, en véritables filles de la nature, n'eussent pas accordé une très-grande importance à cette légère infraction aux règles du décorum. Olaf Johansen pria seulement ses chères ouailles de hâter le pas pour ne pas enrouer, par ce. bain de pied intempestif, son sermon du lendemain. L'action suivit de près la parole : le saint homme détala lestement, et comme nos amis les Lapons, dont les jambes étaient plus courtes que les siennes, étaient obligés de faire, pour le suivre, au moins deux pas pour un, ils avaient assez l'air d une troupe de nains galopant à la poursuite d'un géant.
Esquissons rapidement, pendant qu'il arpente ainsi la lande laponne, la silhouette d'Olaf Johansen.
Le missionnaire était un homme d'environ trentecinq ans, grand, long, osseux, sec et maigre : un échalas fendu, qui marchait comme deux échasses. Sa tête, qui paraissait énorme quand on la comparait à son corps grêle, ne présentait pas précisément les lignes régulières, harmonieuses, que nous avons l'habitude d'admirer dans les marbres de la Grèce, ou sur les toiles de l'Italie ; sont front, plein de proéminences capricieuses, appelait l'investigation du phrénologue, bien^plutôt que la contemplation de l'artiste; la maigreur de ses joues ne faisait que trop cruellement ressortir la saillie brusque de ses pommettes ; une large fente dessinait sa bouche, et son menton large et carré, qu'il appuyait volontiers sur les plis d'une cravate blanche, haute et raide, formait un contraste assez singulier avec son nez trop court, qui, au lieu d aspirer à la tombe, comme celui du père Aubry, se relevait vers le ciel avec un air capricieux et provoquant, plus digne du minois chiffonné d'une soubrette Louis XV que de la grave figure d'un missionnaire protestant. Ce tout bizarre était complété
d'une forêt de cheveux épais, hérissés, plutôt jaunes que blonds, dont le peigne ne réparait qu'insuffisamment le pittoresque désordre. Mais, si étrange que fût cette figure , il était impossible de dire qu'elle fût laide, tant la physionomie, en dépit des traits, avait de franchise, de bonté, de loyauté, de douceur et de tendresse : elle était éclairée, animée par deux grands yeux bleus, au regard à la fois suave et pénétrant, calme et profond : quand on avait vu ces yeux-là, on oubliait le reste du visage pour ne plus voir qu'eux, et il semblait impossible que l'on essayât seulement de les tromper. Le costume était vraiment digne du personnage : Olaf portait uniformément un pantalon large dont le bas était emprisonné dans de grosses guêtres de cuir; en guise de redingote, il avait un espèce de sarreau de drap rude, qui l'enserrait, comme une gaine fait d'une épée, et qui tombait, sans un seul pli, de ses épaules jusques à ses talons. Il tenait toujours à la main droite un grand bâton blanc ferré, et sous son bras gauche une Bible reliée en chagrin noir, avec coins et fermoir de cuivre. Ajoutez, pour avoir un portrait complet, qu'il avait de grandes mains, de grands pieds, de longues jambes, et que Dieu semblait l'avoir fait pour arpenter les landes, les marais et lès plateaux de ces vastes solitudes du Nord*
Du premier coup d'œil Elphége et Henrick avaient reconnu dans Olaf Johansen un de leurs camarades, plus âgé qu'eux de quelques années, mais qui avait étudié comme eux et avec eux sur les bancs de l'Université. Cependant ils savaient trop bien quelle était l'instinctive défiance des Lapons pour risquer de compromettre par une manifestation d'amitié intempestive le succès de son apostolat. Ils se contentèrent donc d'un regard et suivirent le missionnaire d'un peu 379 8
loin, sans se mêler à la foule, qui gesticulait, criait, chantait, et brûlait sa poudre, tout en le conduisant au camp.
Le vieux Peckel, accompagné de Norra, s'avança luimême à quelque distance pour souhaiter la bienvenue au prêtre, et le conduisit, non sans une certaine pompe, aune tente d'honneur, à peu près pareille à celle qu'on avait élevée pour les deux Suédois.
Olaf y resta peu de temps, et revint bientôt retrouver ses chères ouailles, qui se tenaient à quelque distance, arrangées en petits groupes et formant le plus singulier tableau du monde. On l'entendit alors s'informer des naissances et des décès qui avaient eu lieu pendant son absence; il s'enquit avec non moins de soin des mariages projetés dans la tribu, ou des fiançailles que Ton avait l'intention de célébrer devant lui. Il fallut aussi lui dire où dormaient les morts, dont il voulait bénir les gazons. Et comme cette vie toujours errante et voyageuse, en lui apprenant le prix du temps, avait singulièrement développé son activité naturelle, il déclara qu'il allait profiter du calme et de la beauté de la soirée pour remplir les premiers devoirs de son ministère. Aussitôt les mères vinrent à lui, apportant leurs enfants nouveau-nés qui n'avaient pas encore reçu l'eau du baptême. Et c'était vraiment une cérémonie touchante, ce sacrement qui fait les chrétiens, ainsi administré sous les yeux de toute la tribu, en face de ce ciel enflammé des crépuscules du Nord, avec la simplicité majestueuse et saisissante du culte luthérien. Les mères, tout émues, pleuraient d'attendrissement; un peu plus loin, graves et recueillis, les hommes écoutaient et regardaient avec ce sentiment de vague et craintif respect qu'il est dans l'humaine nature d'éprouver devant ce qu'elle ne comprend point, et que lui inspirent sur-
tout les cérémonies d'une religion peu pratiquée, et dont on na que rarement l'imposant spectacle sous les yeux.
On présentait ces enfants dans de charmants petits berceaux, faits de branches de bouleau artistement entrelacées, garnis de mousse et recouverts de pelleteries et de fourrures, ornés d'anneaux et de plaques qui résonnaient en s 'entre-choquant. Le long de ces berceaux, on avait attaché les emblèmes de la vie et des futurs avaux de l'enfant : de petits arcs, des flèches microscopiques et des rames de navires avec des filets et des cornes de rennes, quand c'était un garçon; si, au conraire, c'était une fille, les pieds blancs et les blanches ailes du lagopède, symbole de la diligence et de la pureté que l'on doit toujours trouver chez la femme.
A mesure que chacun de ces enfants avait reçu le sacrement, on fichait en terre les deux bâtons qui soutenaient le berceau, et, au doux mouvement de roulis qu'on lui imprimait légèrement, sous les yeux du prêtre, il s'endormait d'un sommeil béni.
Quand le soir fut venu, quand de la montagne, derrière laquelle se cachait le soleil, les ombres allongées descendirent, le prêtre, conduit par le patriarche de la tribu et suivi du village tout entier, alla jusqu'au bouquet de bouleaux et de sapins qui marquaient le cimetière de l'année, cimetière qu'à chacune de ses courses la tribu abandonne, laissant ainsi ses pauvres morts solitaires dans le désert immense.
La terre, cette année-là, avait été remuée quatre fois; et l'on avait couché au pied des bouleaux un centenaire, une jeune fille et deux enfants; les familles se tenaient tout près, entourées des amis, tandis que le reste de la tribu formait le cercle un peu plus loin. Le prêtre s'approcha des tombes, qu'indiquait à peine le
sol légèrement renflé, puis il murmura d'une voix émue, triste et grave, ces prières des morts qui enchantent le dernier sommeil. Tout le monde reprit le chemin du camp h la suite du pasteur, dont les lèvres murmuraient encore les bénédictions de la loi nouvelle, mêlées aux lamentations des prophètes.
Au moment où il rentrait, Peckel lui toucha délicatement le coude du bout du doigt en lui disant :
« Père, veux-tu faire à ton serviteur le plaisir de venir un instant sous sa tente? j'ai besoin de causer avec toi. »
Et de l'œil il lui montrait sa petite-fille, Norra, qui se tenait à l'écart, triste.
Le révérend Olaf fit de la tète un signe d'acquiescement et suivit le vieux Lapon dans sa tente.
Que se passa -t-il entre eux et que dit le patriarche de la tribu au jeune missionnaire? C'est ce que personne ne pourrait nous apprendre, car Peckel eut soin de visiter attentivement les moindres recoins de sa demeure, et, deux ou trois fois pendant l'entretien, il se leva avec assez de précipitation, comme s'il eût entendu au dehors quelques bruits inquiétants, et, soulevant la portière, il fit le tour de son logis avec l'attention soupçonneuse du soldat en faction qui entend les rondes de nuit lui crier au loin : Sentinelles, prenez garde à vous ! Mais, comme toutes ces alertes ne lui firent rien découvrir, il revint enfin s'asseoir près d'Olaf Johansen. La conférence terminée, il le reconduisit avec des signes d'évidente satisfaction, jusqu'à l'entrée de la tente préparée pour lui.
Le lendemain , avant dix heures , Olaf prit à part Norra, dont il avait loué plus d'une fois la douceur et l'intelligence, et tout en marchant avec elle sur la lisière du camp, à quelque distance du reste de la tribu qui les
regardait à distance, sans se permettre d'approcher, il l'entretint assez longtemps et de sujets assez graves, car Norra lui prêtait une sérieuse attention, et plus d'une fois on la vit rougir et pâlir en l'écoutant; puis de grosses larmes jaillirent de ses yeux et coulèrent le long de son visage.
Vers dix heures, le guide, qui faisait l'office de sacristain, parcourut les tentes en avertissant le troupeau plus ou moing fidèle que le service divin allait commencer.
Nous l'avons déjà dit : il n'y a point d'église chez les Lapons ; le prêtre célèbre les mystères sacrés et prêche la sainte parole partout où il se trouve.
Tantôt, à l'exemple du Christ, il fait son sermon sur la montagne; tantôt il rassemble son auditoire sur les rives d'un lac, au bord d'une rivière; parfois aussi c'est la tente même du chef qu'il convertit en chapelle pour la circonstance.
C'est ce que l'on fit ce jour-là.
La demeure de Peckel, la plus vaste de tout le camp, reçut un assez grand nombre de Lapons ; on en souleva un côté, devant lequel ceux qui n'avaient point voulu entrer s'ahgnèrent en rangs pressés pour apercevoir le prêtre et saisir de temps en temps quelques-unes de ses paroles.
L'intérieur de la tente présentait vraiment un spectacle étrange; les ustensiles de ménage avaient été laissés, çà et là, à leur place ordinaire; les animaux familiers de la maison, les chiens de Nepto et le renne de Norra assistaient à la fête religieuse, comme l'âne et le bœuf des évangélistes s'étaient mêlés, au moins par leur présence, à l'ineffable mystère de la crèche de Beit-Léhem. Parmi les femmes, à qui on avait donné les meilleures places, les unes travaillaient tout en écou-
tant le sermon, les autres allaitaient leurs enfants; parfois de grands chiens, gravement accroupis, la patte posée sur un berceau, lui imprimaient une oscillation lente et douce, surveillant comme des nourrices attentives le sommeil de l'enfant, accélérant le mouvement s'il s'agitait ou criait dans sa couche de duvet, ou l'abandonnant à l'immobilité du repos, quand, enfin, le sommeil l'avait pris.
Une armoire défoncée servait de chaire : on y montait par une échelle. „
A dix heures précises, Olaf vêtu du surplis blanc sans manches des ministres de la confession luthérienne , escalada de son mieux cette chaire escarpée. Mais il ne faudrait pas croire qu'une fois hissé et enfermé dans cette boîte jusqu'à la ceinture, ses embarras durent immédiatement cesser : les plus grands ne faisaient guère que de commencer. Malgré la ferveur de ses études, le pauvre Olaf était loin de se croire capable de prêcher en langue laponne : il pouvait se tirer d'affaire en tête-à-tête; mais il y a loin de cette causerie familière, sans crainte, où l'on s'aide mutuellement, où chacun vient au secours de l'autre, où celui qui écoute peut achever la phrase de celui qui parle; il y a loin de là aux dangers du discours public et aux chances toujours redoutables d'une improvisation soutenue. Olaf, comme la plupart de ses confrères, dut se résigner à l'ennui et peut-être aux trahisons d'un interprète. Son clerc, dont l'importance semblait s'accroître de moment en moment, grimpa donc après lui, et se tint sur le dernier échelon. Olaf, le voyant à son poste, commença son discours en suédois, s'arrêtant après chaque période, pour laisser à son second le temps de la traduire en lapon. Étrange façon de prêcher, et qui serait d'une impossibilité absolue dans un pays moins naïf que celui-
ci, où il s'agissait d'exposer quelque point de doctrine délicate. Mais Olaf ne cherchait point à recommencer les sublimes Élévations de Bossuet sur les Mystères, ni à faire une exposition raisonnée du Christianisme; il entretenait ses auditeurs de tout ce qui pouvait les intéresser, mêlant, au besoin, le temporel au spirituel, et leur racontant tout ce qui s'était passé d'important dans le monde, depuis leur dernier entretien, de manière à captiver leur mobile curiosité. Il est vrai qu'après avoir ainsi fixé leur attention, il avait soin de tourner son discours vers le ciel et de rapprocher de Dieu l'âme de ceux qui l'écoutaient. De temps en temps il s'apercevait des erreurs de son interprète, et, lui frappant doucement sur l'épaule, il l'engageait à recommencer sa phrase et à lui donner un sens plus fidèle. Enfin, n'y pouvant plus tenir, et finissant par où peut-être il eût dû commencer, après avoir réclamé l'indulgence de ses auditeurs, hésitant d'abord et se reprenant à plusieurs fois, il les harangua dans leur propre langue, excitant ainsi leur étonnement d'abord et bientôt leurs sympathies.
Il entra dès lors dans le vif des questions morales, et, déjà plus confiant, et s'excitant lui-même par le succès qu'il obtenait, il les entretint avec une chaleur communicative des devoirs, trop souvent négligés, de la famille, dont les liens, en plus d'une occasion, semblaient s'être relâchés parmi eux, et il termina par quelques paroles bien senties et vraiment éloquentes sur l'obéissance et la soumission des enfants à leurs parents. Inutile de dire que Nepto et le vieux Peckel, pendant cette péroraison, donnaient devant toute l'assemblée des signes non équivoques de leur complète approbation, tandis que plus d'un regard se tournait vers Norra, avec une curiosité, qui n'était pas toujours sans malice.
Mais la jeune fille supporta l'épreuve avec une fermeté impassible : elle écoutait attentivement, sans paraître éprouver ni émotion ni embarras, et comme si elle n'eût trouvé dans les paroles du missionnaire aucune allusion qui pût lui être applicable.
Le soir du même jour, Olaf alla rendre une visite officielle à ses deux compatriotes. Aux yeux des Lapons, Henrick, officier du roi, avait peut-être quelque droit à cette marque de déférence. L'accueil fut cordial et l'entrevue sympathique. Nos amis s'étaient, grâce à Dieu, dépouillés de ces préjugés hautains que l'on rencontre trop souvent chez les hommes du sud de la grande pé ninsule Scandinave, et quand le ministre du Christ voulut parler en faveur de ses pauvres ouailles, il s'aperçut bientôt qu'il prêchait des convertis. Mais, tout à coup, se retournant avec un peu de brusquerie vers Henrick, avec lequel son ancienne intimité lui permettait cette liberté : « H ne suffit point de les aimer, lui dit-il, il faut encore ne point les aimer trop, car on peut perdre en aimant.
— Sais- tu lire la vérité dans un regard et peux- tu voir Tâme d'un homme sur son visage? demanda Henrick, en relevant des yeux pleins de franchise, de droiture et de loyauté sur son ami.
— Eh 1 je sais que tes intentions sont pures. Mais le résultat de tes actions, même innocentes, n'en est pas moins fatal?
— Je ne te comprends pas trop ! répondit Henrick ; explique-toi plus clairement : que veux-tu dire ? Je vois bien qu'il s'agit de Norra; mais, par l'âme de ma mère, je suis innocent vis-à-vis de cette jeune fille. S'est-on plaint de moi? Parle; dis-moi tout : ma sincérité mérite la tienne.
— Je n'ai parlé qu'avec Peckel.
EN LAPOXTE
— Eh bien ! que t'a pu dire le vieux sorcier?
— Il ne t'accuse pas; il assure même que, dans une circonstance toute récente, tu as été pour lui dune bonté parfaite ; et que tu t'es efforcé de persuader Norra et que tu Tas engagée à lui obéir.
— Eh ! mais, alors, de quoi peut-il se plaindre? estce donc lui qui t'envoie?
— Àvais-je besoin, mon cher Henrick, que Ton m'envoyât pour venir? »
Et le missionnaire serra affectueusement la main de son ami.
« Voilà ce que j'appelle se tirer admirablement d'affaire; mais ce n'est pas répondre, et je t'avertis qu'on ne me fait pas perdre si aisément la piste. En ta qualité de prêtre, tu es beaucoup plus fin que moi.... Oh! il est inutile de remuer la tête de droite à gauche, et de hausser ainsi les épaules. Je sais ce que je dis, et tu ne dis pas ce que tu saisi Mais j'ai, tu n'en peux douter, une affection si loyale pour ta protégée, que tu peux te dispenser de toute feinte et de toute politique. Voyons : parle net! Que t'a-t-on dit? Que veut-on? Que demande-t-on ?
— Eh bien? on ne demande rien, parce que l'on n'a le droit de rien demander... mais on serait heureux de te voir quitter le pays.
— Les misérables ! murmura le jeune homme.
— Que veux-tu? répondit le missionnaire, en lui serrant doucement la main, les hommes sont ainsi faits et nous-mêmes, à leur place, nous agirions comme eux : on hait celui que l'on craint! Nepto, depuis deux jours a monté la tête de son grand-père.
— L'imbécile !• quand je viens de parler pour lui comme il n'eût jamais su parler lui-même !
— Sans doute; mais il prétend que si tu parles
pour, tu agis contre..., et cela ne fait pas compensation. *
— Ah ! dit le jeune Suédois, non sans quelque amertume, ils sont ingrats et méchants.
— Non, ils sont faibles et malheureux.
— Eh ! mordieu ! ce n'est pas ma faute.
— Aie du moins pitié de ceux qui souffrent.
— Mais que veux-tu donc que je fasse? demanda l'officier en prenant sa tête dans ses deux mains.
— Va-t-en ! répondit le prêtre avec cette sombre énergie que donne parfois le sentiment du devoir.
— - Et Norra? murmura Henrick en relevant la tête.
— Malheureux! s'écria le jeune prêtre, est-ce que tu l'aimerais, Norra?
— Eh non! mon ami, tu sais bien que je ne puis pas l'aimer! J'adore Edwina.
— Eh bien! alors, que peut te faire Norra?
— Cœur de roche! s'écria Henrick; tu crois donc que l'on ne peut aimer une femme que d amour et pour la faire sienne? Je n'ai pas une étincelle de passion pour la petite-fille de Peckel ; mais elle m'inspire le plus sincère intérêt, la plus profonde et la plus pure tendresse.
— Imprudent ! tu n'as pas vu que, pour une âme jeune et honnête, c'était là le plus redoutable des dangers. Où la séduction eût échoué, l'honnêteté, la sincérité, l'affection vraie, ne devaient que trop bien réussir.
— Mon Dieu! le pouvais-je prévoir!
— Tu le devais : il ne suffit pas d'avoir la pureté de la colombe, il faut y joindre la prudence du serpent ; tu joues avec le feu et tu t'étonnes de brûler tes voisins ! Norra, qui a des instincts bien supérieurs à. tout ce qui l'entoure, Norra, qui vit au milieu d'hommes rela-
tivement grossiers, — et je n'excepte ni son grand-père, quoiqu'il soit très-fin, ni son cousin, quoiqu'il ait dans la tournure quelque chose de plus élégant que ses sauvages compagnons, — Norra devait se sentir profondément touchée des égards, des attentions et des soins qu elle a trouvés chez toi : là était le danger, et si je suis profondément convaincu que tu ne Tas pas vu, je n'en suis pas moins sûr que tu le devais voir; aujourd'hui que le mal est fait, il faut bien que tu te reconnaisses au moins coupable par imprudence.
« Elle m'aime donc bien ?
— Trop.
— Pauvre enfant !
— Oui, tu fais bien de la plaindre; car, sous cette grâce et cet enjouement, elle cache une sensibilité vraie; il y a en elle une grande faculté de soutTrir, et elle souffrira !
— Tu l'as vue ! elle ta parlé de moi !
— Je l'ai vue ! Nous avons causé longuement ; ton nom n'a pas été prononcé. Ah! les prêtres catholiques sont plus heureux que nou^ : ils ont la confession , qui leur donne si promptement T nlimité des âmes ; la confession, qui a le droit de tout demander et de tout dire.... Nous, nous sommes tenus dans de certaines généralités; elles m'ont suffi pourtant à voir combien était cruelle la blessure cachée de son cœur. J'ai à peine essayé les consolations qui viennent d'en haut.... la douleur est trop vive encore.... J'espère être plus heureux quand tu seras parti... car il faut que tu partes.... ta vue entretient le mal et l'irrite.
— Eh bien ! je partirai ; mais toi, ne l'abandonne pas! espères-tu?
— Je l'ai exhortée à la résignation : elle m'a promis
d'essayer 1 ; à l'oubli, elle a secoué la tôte; à l'obéissance, elle n'a rien répondu.
— C'est une âme ferme et obstinée.
— Elle est si jeune ! il n'y a point encore de racines dans ces premiers attachements d'un cœur qui s'ignore soi-même et qui se laisse prendre plus encore qu'il ne se donne.
— Dieu t'entende, et puisses-tu dire vrai !
— Quand pars-tu?
— Demain , homme implacable ! Préviens le vieux Peckel et demande des guides. J'ai tous mes plans, et je puis maintenant finir mon travail partout aussi bien qu'ici.
— Où vas-tu !
— A Drontheim, où j'attendrai ma chère Edwina ! Nous passerons l'hiver dans les environs, chez un de ses oncles qui nous offre l'hospitalité. Le printemps venu, j'irai relever la côte du Nordland; c'est le terme de la mission qui m'est confiée ; cela fait, je rentrerai en Suède : puissé-je ne laisser en Laponie qu'un souvenir sans amertume !
— Tu as fait ta part : le reste me regarde. »
Olaf Johansen embrassa son ami avec l'effusion cordiale d'un honnête homme et d'un saint prêtre, qui a l'espérance de ramener une âme au bien.... On ne sait pas la douceur et la force de ces liens mystiques qui se forment ainsi sous l'œil de Dieu, et qui rattachent l'un à l'autre les cœurs de deux hommes.
Le lendemain, dès le matin, le bruit du départ de l'officier suédois se répandit dans tout le camp des Lapons : les uns s'en réjouirent, parce qu'ils ne s'étaient point encore familiarisés avec la présence de l'étranger parmi eux ; d'autres, qui avaient éprouvé la générosité du jeune homme, regrettaient l'occasion h jamais per-
due de gagner facilement quelques beaux spècies .d'argent blanc. Le vieux Peckel était dans la joie de son âme : depuis que Nepto lui avait inspiré contre le jeune Suédois des soupçons qui ne seraient jamais entrés d'eux-mêmes dans sa cervelle ; depuis qu'il voyait dans Steinborg, malgré les efforts si désintéressés qne celui-ci venait de faire en sa faveur, un sérieux obstacle à ses projets, il n'avait plus qu'une pensée, c'était de trouver le moyen de lui faire quitter la tribu. Il était donc ravi de le voir partir de lui-même. Quanta Nepto, toujours fidèle à son système de cauteleuse prudence, aussitôt qu'il sut, à n'en pouvoir douter (ce fut le missionnaire qui l'en informa), que son rival allait enfin lui abandonner le champ libre, il jugea à propos de disparaître avant lui; il ne voulait point avoir l'air de rester là pour jouir de son triomphe. Et puis il se disait que Norra pleurerait peut-être un peu, et il aimait autant ne pas voir ses larmes.
La fatale nouvelle, brusquement apprise, fut pour Norra comme un coup de foudre : elle s'attendait bien à voir Henrick s'éloigner pour toujours ; mais elle ne croyait point qu'il dût — qu'il pût — partir si tôt. Elle ne se livra point à des transports : elle n'eut ni convulsions, ni sanglots ; ce fut, au contraire, quelque chose de calme, de sombre et de glaçiaî, qui faisait mal à voir. Il lui semblait que la terre manquait tout à coup sous ses pas, et qu'elle roulait dans un abîme sans fond. Olaf essaya de quelques paroles affectueuses et douces : elle ne parut pas même les comprendre; seulement, de temps en temps, par un geste machinal, égaré, elle portait la main à son front comme pour retenir sa pensée prête à éclater hors de ses tempes. Le jeune prêtre, qui, dans le cours de son ministère de dévouement, avait été cependant témoin de bien des scènes doulou-
reuses, ne se rappelait point en avoir vu qui l'eussent plus fortement ému : il avait peur de l'obstination farouche de ce silence. Il t'enta plusieurs fois de lui arracher une parole ; mais il n'en put rien obtenir. Enfin, au bout d'un instant, elle lui fit de la main un geste qui voulait dire : Laissez-moi ! et elle disparut.
Henrick passa en préparatifs de voyage toute la journée du lendemain. Elphége arriva le soir assez tard d'une de ses excursions journalières ; il venait de traverser le camp, où il n'était question que du départ de l'officier. Aussi, tandis que Steinborg cherchait ce qu'on appelle en rhétorique un exorde par insinuation pour lui annoncer ses projets :
« Eh bien! j'en apprends de belles! lui cria-t-il du plus loin qu'il l'aperçut. Il paraît que tu décampes sans tambour ni trompette ! Quelle mouche t'a donc piqué? Ce matin on eût pu te croire ici encore pour dix ans, et voilà que ce soir tu fais tes paquets. Qu'on dise encore que les artistes sont toqués! Mais, pour l'amour de Dieu, qu'est-ce qui t'a donc pris?
— Je ne sais trop ! mes travaux sont finis, Edwina va venir à Drontheim plus tôt qu'elle ne l'avait cru, et je vais à sa rencontre.... c'est tout naturel.
— Oui, oui, très-naturel, en effet; mais je te préviens, mon cher, que ce n'est pas à moi que l'on en donne à garder. Il y a une femme là -dessous.... Seulement elle ne s'appelle pas Edwina, elle s'appelle....
— Pas un mot de plus ! Tais-toi ! car tu vas dire des folies, et je ne suis pas d'humeur d'en entendre. Écoute, Elphége, tu es un bon garçon, un cœur loyal : il y a des choses que tu comprendras sans que j'aie besoin de te les dire... Je pars, parce qu'il faut que je parte 1 Maintenant fais-myi le plaisir de changer de
discours, car ce sujet-là a le mérite de m'être particulièrement désagréable.
— A ton aise, dit le jeune peintre, qui connaissait trop bien et l'expression du visage et les inflexions de la voix de son ami pour ne point s'apercevoir qu'il était sous le coup d'une émotion assez vive. »
Et il se mit à ranger silencieusement ses croquis et ses ébauches dans un carton, à l'autre bout de la tente.
Henrick revint bientôt vers lui à pas lents, et, posant une main sur son épaule :
« Tu n'es pas fâché? lui demanda-t-il avec un bon regard ; je suis assez malheureux en ce moment, et ce serait une peine de plus pour moi de croire que j'ai blessé ta vieille amitié.
— Comme si tu le pouvais ! répondit l'artiste en lui prenant les deux mains.
— Et toi, pars-tu?
— Ah ! par exemple , non ! dit Elphége avec une énergie très-significative; moi, je ne me trouve point entre deux femmes, et je ne suis pas exposé le moins du monde aux malheurs d'un amant heureux. Je ne suis, bêlas ! qu'un pauvre diable d'artiste, pas joli garçon du tout; mais j'ai la chance de rencontrer ici des modèles très-curieux qui ne me coûtent rien. J'ai trouvé une série ! Laisse-moi profiter de mon bonheur. Je vais publier, l'année prochaine, une Laponie illustrée avec planches de couleur et texte en quatre langues 1 Tu comprends que je ne suis pas assez fou pour m'en aller maintenant; j'attends que mon album soit plein ou que la neige me chasse ; j'irai alors te rejoindre à Drontheim ou chez ton oncle.
— ' J'aimerais mieux t'eminener avec moi ; mais je suis cependant forcé de convenir que tu as raison ; resle donc le plus longtemps possible.
— Pour te donner de ses nouvelles, n'est-ce pas? continua l'artiste sans regarder son ami.
— Oui, fit Henrick, tu m'en donneras, et puissentelles être bonnes! car je ne pars point d'ici tout entier: j'y laisse, crois-le bien, quelque chose de moi. Tu connais cette petite Norra : depuis trois mois tu la vois tous les jours; tu sais ce qu'elle vaut. Je la quitte, non sans regret; la pauvre enfant n'est pas moins triste; cette tristesse, —j'en ai l'espérance, — s'effacera bientôt; mais enfin je serai heureux d'apprendre par toi qu'elle est mieux. Seulement ne mens pas, car ce serait inutile : je m'en apercevrais.
— Je t'écrirai, et je ne mentirai pas.
— Merci ! Maintenant, aide-moi à faire mes malles.» Le lendemain, vers midi, à. l'aide de sangles et de
courroies on fixait sur les flancs de deux rennes vigoureux les bagages de Henrick, et Elphégej qui s'était donné tout l'ennui des soins matériels nécessités par son départ, surveillait les derniers apprêts. L'officier, resté seul dans sa tente, écrivait à Norra quelques lignes d'adieu. Tout à coup, celle-ci, pâle, froide et grave, l'œil sec, parut sur le seuil; elle entra et vint se placer debout en face du jeune homme.
«Henrick, lui dit-elle, tu vas partir! Je n'ai pas voulu te laisser quitter la Laponie, où sans doute tu ne reviendras jamais, sans t'avoir revu une dernière fois. Je ne veux pas que tu emporte's un trop mauvais souvenir de ta pauvre Norra. »
Elle s'arrêta, puis, au bout d'un instant, elle reprit : « Peut-être dans ces derniers temps je t'ai semblé une singulière et folle créature ; la faute n'en était pas à moi tout à fait : j'ai beaucoup souffert. Je crois que tout cela est fini, et que me voici raisonnable. Pour toi, Henrick, tu t'es toujours montré affectueux et bon en-
vers ta petite Laponne ; tu aurais été mon père que je n'eusse pu espérer de toi une affection plus grande : j'en suis touchée, va! bien plus que je ne puis te le dire; où que tu ailles, Henrick, et quoi que je devienne, je garderai ta pensée : elle vivra en moi autant que je vivrai moi-même ! Pour toi, Henrick, si je t'ai fait quelque peine, pardonne-moi. Je ne suis qu'une simple fille, une petite sauvage, comme tu dis parfois; mais je n'ai pas le cœur méchant, et quand je fais mal, c'est toujours sans le savoir, ou du moins sans le vouloir....
— Chère et bonne créature, répondit Heurick, que pourrais-je donc avoir à te pardonner?... le mal que je t'ai fait, mon Dieu ! »
Et il lui tendit ses deux mains. La jeune fille ne les prit pas; mais, tenant toujours ses yeux baissés, elle recula un peu.
« Chère petite Norra, continua le Suédois, sans avoir remarqué ce mouvement, crois-le bien, j'emporte d'ici, avec ta pensée, un chagrin profond : je sais que tu souffres, et je sens que je ne serai jamais heureux, tant que je croirai que tu souffres encore.
— Alors, lui dit-elle avec sa voix d'ange, je tâcherai de ne plus souffrir ! »
La situation devenait assez émouvante ; deux grosses larmes, comme deux perles sans tache, brillèrent, toutes prêtes à tomber, entre les cils bruns de la petite Laponne, dont la voix tremblait.
a Écoute, dit- elle à Henrick, souvent j'ai consacré des heures qui me semblaient courtes, à un petit ouvrage que je te destinais; il faut que tu l'acceptes.... Hélas! ce sera la seule chose qui te parlera de moi.... Mais fais-moi une promesse, une promesse sacrée.... c'est de ne le jamais donner à personne.... à personne! tu m'entends? »
37J il
Henrick promit, et Norra tira de son sein une petite bourse où les coquillages, les plumes et les perles s'entremêlaient de manière à former un tout charmant, une véritable merveille d'originalité, de goût, d'élégance et de grâce.
« Merci, dit Henrick, j'accepte avec bonheur; mais je ne veux pas être oublié non plus! Tiens! prends cette montre, je sais qu elle te plait, et garde-la en souvenir de moi. »
C'était une très-mignonne petite montre d'or, achetée à Paris, et tout enrichie de nielles et d émaux. Plus d'une fois, quand il la remontait devant elle, Norra l'avait naïvement admirée.
Au lieu de tendre la main, elle secoua la. tête.
« C'est trop beau pour moi! fit-elle en reculant d'un pas.
— Si elle n'était pas belle, te la donnerais-je? » répliqua Henrick en la lui mettant dans la main malgré elle.
Norra la regarda un moment avec une profonde attention, l'approcha de son oreille, comme pour mieux écouter son battement vif; puis tout à coup, ouvrant la boite, elle plaça la clef, et la fit tourner brusquement.
On entendit un craquement sec : c'était le grand ressort qui cassait.
« Qu'as-tu fait, malheureuse? s'écria Henrick, tu viens de briser cette montre ! il n'y a peut-être pas dans toute la Suède un homme capable de la réparer.
— Tant mieux! fit Norra; je n'ai plus besoin de montre, celle ci marquera éternellement l'heure de notre séparation. Que me fait le temps à présent? Mais adieu, Henrick; pars, et n'oublie pas que tant qu'il me restera un cœur, ce cœur sera à toi ! »
Il n'y eut point d'autres adieux échangés entre ces
deux âmes, que la nature semblait avoir créées Tune pour l'autre et que la destinée séparait : ils ne se parlèrent point de ce cher revoir, qui console les adieux les plus amers; ils ne formèrent aucun de ces projets que traversent trop souvent la vie et les hommes, et qui ne servent qu'à prouver l'inutilité de nos désirs et la vanité de nos espérances.
Quelques heures plus tard, Henrick, que son fidèle Elphége avait conduit jusqu'à un mille du camp, s'engageait dans les défilés des hautes montagnes qui séparent cette portion de la Laponie de la Norvège occidentale : il avait reçu au moment du départ les adieux du révérend Johansen et du vieux Peckel, qui cligna de l'œil de la façon la plus désordonnée, en lui souhaitant un heureux voyage. Arrivé à l'un des derniers plateaux, des hauteurs duquel il lui était encore possible d'apercevoir le camp des Lapons, il contempla longtemps la fumée, dont les colonnes bleuâtres s'élevaient en tourbillonnant au-dessus des tentes; un soupir gonfla sa poitrine ; il passa à deux reprises sa main sur son front et sur ses yeux, et se retournant vers son guide :
« Nous allons à Drontheim! » lui dit-il, d'une voix ferme.
C'était à Drontheim qu'Edwina avait donné rendezvous à celui qu'elle de'vait un jour épouser.
Ils firent encore quelques pas dans la montagne, et un pli brusque du terrain lui déroba bientôt l'aspect de ces lieux qui devaient maintenant, quoi qu'il fit, garder une part de sa vie.
Le Trollhœtta, beau navire de commerce appartenant au père de la jeune Suédoise, et qui faisait les escales de la côte norvégienne, depuis Christiania jusqu'à Hammerfest, n'était pas encore arrivé à destination avec sa charge précieuse. On ne l'attendait que dans quelques, semaines. Henrick eut donc tout le loisir de visiter cet antique Nidaros *, célèbre capitale des rois de la mer, vénérable métropole de la Norvège primitive.
Notre héros, qui n'était ni antiquaire ni archéologue, ne trouva pas grand mérite au palais de bois du gouverneur ; il pensa que c'était assez d'une couple d'heures pour visiter la vieille cathédrale gothique bâtie au douzième siècle par l'archevêque Eystein, quoiqu'il n'y ait point dans toute la Norvège un seul monument qui lui puisse être comparé; le fameux rocher de Munckholm lui parut, au bout de deux jours, complètement dénué d'intérêt, et il eût donné toutes les inscriptions de l'ambitieux Schumacker, gravées avec un clou sur les murs de sa cellule, pour deux lignes de pattes de
1. A icien nom de Drontlieim. situé, comme ou sait, à l'embouchure du Nidar. •
mouche lui annonçant la prochaine arrivée de celle qu'il aimait.
Un soir, comme il rentrait à l'hôtel d'Angleterre, la jeune et jolie femme qui en fait les honneurs aux étrangers, avec tant de grâce et une si aimable courtoisie que chez elle ils se croient chez eux, lui remit une lettre qui avait couru après lui par toute la ville. C'était un paysan qui l'avait apportée, et l'on ne voyait sur son enveloppe. le timbre d'aucune poste. Henrick la prit d'une main fiévreuse et reconnut tout de suite récriture de son ami.
Ce n'est que d'Elphége ! pensa-t-il ; mais le souvenir de Norra, que depuis son arrivée à Drontheim il avait un peu oubliée, l'ingrat, se présenta tout à coup a son esprit, avec une certaine force, et, sans accepter la tasse de thé que la blonde hôtesse l'engageait à prendre avec elle, il courut s'enfermer dans sa chambre pour y lire en paix la lettre de l'artiste.
« Nous avons eu du nouveau sous les tentes, disait Elphége entre autres choses ; je puis te régaler d'une aventure qui a fait presque scandale, et dont on parlera longtemps dans les veillées d'hiver.
a II faut te dire que, toi parti, le révérend Johansen s'est assez activement mêlé des amours de Nepto et de sa belle cousine : il avait même si bien prêché la pauvre fille qu'il s'imaginait l'avoir convertie; parce qu'elle ne disait mot, il croyait naïvement qu'elle consentait. Il était évident pour tout le monde que le brave homme s'attendait à célébrer un beau mariage à sa prochaine tournée. Tu sais que le vieux Peckel a des spécies dans son coffre-fort, et que le fin matois, qui tient à être bien servi, ne regarde pas à bien payer. Il est assez probable qu'il avait exalté l'éloquence du saint homme, et que celui-ci croyait avoir fait merveille. Olaf, en s'en
allant, pensait donc laisser tout le monde dans la joie, et Ton s'attendait à voir bientôt le patriarche convoquer toute la tribu à des festins où l'eau-de-vie blanche arroserait largement la viande fumée et le poisson salé. Moi, cependant, qui prétends lire sur le visage de ta victime, aussi clairement qu'un maitre d'école dans son syllabaire, je ne laissais pas que de m'inquiéter d'un certain pli par trop droit, qui allait d'un sourcil à l'autre et qui coupait, comme un coup de rasoir, le front lisse et pur de la plus aimable des Laponnes.
« L'ami Nepto, fier et superbe, et qui, depuis que tu n'es plus là, semble vraiment un autre homme, ne se doutait même pas du danger de ce petit signe, avant-coureur de Forage. Le lendemain du départ d'Olaf, il prit donc avec lui trois ou quatre beaux messieurs de sa sorte, et, comme s'il n'eût pas été de la maison, il se présenta au seuil de la tente, tenant à la main sa bouteille de liqueur; on alla chercher du bois, et, avec la hache qu'il avait apportée, il commença de cogner comme un bûcheron. Tu sais que les prétendants lapons, par ce travail public, à la porte de la bien-aimée, croient faire preuve de complaisance et d'humilité, deux vertus, qui, dit-on, ont le privilège de toucher le cœur des femmes. Pendant ce temps les amis étaient entrés dans la tente où le vieux Peckel les reçut de la façon la plus encourageante, et, comme tu n'en doutes pas, se mit à boire avec eux. Bientôt Nepto entra : il avait fait une toilette superbe, et la plume d'aigle de sa toque semblait poignarder le ciel : s'il eût eu quelques pouces de plus, j'aurais eu peur pour les étoiles! Arrivé devant Norra, qui se tenait a côté de son grand-père, froide et calme, il entr'ouvrit sa veste pour montrer à la jeune fille le présent symbolique, la langue de renne qui figure dans toutes les demandes
en mariage de ce pays extravagant. Un des amis de Nepto lui présenta la coupe en corne cerclée d'argent, dans laquelle il venait de verser un doigt d'eau-devïe. Norra le repoussa de la main sans rien dire, et comme il insistait en homme qui ne veut pas comprendre :
« Je ne bois jamais entre mes repas ! » fit-elle avec un peu de sécheresse.
« Son grand-père lui jeta un coup d'œil terrible; elle ne sembla point y prendre garde. Au même momenr, Nepto savançant vers elle lui présenta la langue de renne, entourée de feuillages, et nouée de rubans de toutes couleurs. Les compagnons du prétendant s éloignèrent; l'aïeul recula lui-même de quelques pas; Nepto et Norra se trouvèrent ainsi isolés au milieu.de la lente. Tous les yeux étaient fixés sur eux ; le moment était solennel : si Norra acceptait le présent, elle acceptait aussi Tépoux. Nepto immobile, les lèvres serrées, la tète en arrière, les sourcils légèrement contractés, redressant sa taille cambrée, resta quelques minutes devant elle, le bras tendu.
« Mais, prends donc! » fit Peckel d'une voix brève et impérieuse.
« Norra, sans rien répondre, tourna la tête vers son grand-père, étendit la main, prit la langue de renne; mais, au lieu de la garder ou de la déposer sur la table, elle la rejeta violemment à terre, ce qui est la formule la plus nette et la plus absolue de refus, usitée en pareille circonstance.
« Te dire l'impression profonde que cette action produisit sur tous les assistants, ce serait chose vraiment impossible. Cette impression se traduisit diversement selon le caractère de chacun : Peckel éprouva une indignation si violente qu elle étrangla, pour ainsi dire, la parole dans sa bouche, et qu'il retomba immo-
bile sur son banc ; quant à Nepto, son œil étincelant dardé sur l'œil de sa cousine, il recula de deux pas, comme s'il eût marché sur un serpent; un des deux jeunes homine6, qui tenait encore à la main la bouteille si peu fêlée par Norra, s'en versait pleine rasade en disant : « Ce n'est pourtant point du poison ï > un autre ramassa la langue qui gisait encore à terre et la fit disparaître dans sa large poche. Mais comprenant qu'après une pareille scène leur place n'était plus auprès de celle qui les avait si mal accueillis, ils opérèrent une prudente retraite.
« Peckel, reslé seul avec ses deux enfants, s'abandonna à un transport de colère qui eût fait trembler toute autre que Norra. Mais la jeune fille semblait puiser dans la gravité mêmê de la situation un courage nouveau et une nouvelle énergie. Elle laissa passer, sans même y répondre, ce torrent de paroles injurieuses ou menaçantes. Mais quand Nepto voulut, à son tour, continuer sur le même ton, elle sut trouver quelques mots d'une netteté incisive pour lui faire comprendre la différence qu'elle mettait entre son grand-père, à qui elle devait tout permettre, et lui, dont elle entendait ne rien souffrir. — Jamais encore elle n'avait si résolument revendiqué l'indépendance dont elle entendait user désormais. Cette déclaration de principes n'irrita pas moins Nepto qu'elle n'étonna son grand-père ; mais ni l'un ni l'autre ne purent se tromper aux façons franches et déridées de la jeune fille; ils virent bien qu'elle était de celles avec qui Ton doit sérieusement compter. Peckel comprit que c'en était fait de son autorité, et Nepto se tint pour dit qu'il ne fallait songer à obtenir Norra que d'elle-même.
« Mais, chose étrange, si violente qu'eût été cette scène, elle ne parut point avoir laissé de trace sur ceux
qui en avaient été les principaux acteurs. Dès le lendemain, Nepto fut pour sa cousine ce qu'il était toujours; Peckel, de son côté, ne fit point la moindre allusion à ce qu'il avait appelé une tentative de révolte. Quant à Norra, certaine désormais que Ton respecterait son indépendance, elle parut retrouver tout à coup un calme que depuis ton départ je n'avais plus vu chez elle.
« Je n'ai pas besoin de te dire tous les commentaires auxquels l'aventure a donné lieu; tu connais nos Lapons! le lendemain, on ne parlait point d'autre chose dans la tribu : les uns tenaient pour Norra, les autres pour- Nepto. Quant à celui-ci, qui, dans ces derniers temps, n'avait pas quitté le camp d'une heure, il a repris plus que jamais ses courses, errantes et sa vie vagabonde. Peckel obtiendra-t-il par la prière ce qu'il n'a point gagné par la force? C'est ce que personne ne semble croire. Il faut tout dire : on te mêle un peu à tous ces événements; on dit assez volontiers que tu es la cause de bien des choses regrettables, et je ne doute point que si ces beaux messieurs te tenaient dans quelque sentier bien désert, au bout de leurs méchants fusils, ils ne se permissent assez volontiers d'essayer sur toi le mérite des balles enchantées que ce vieux sorcier de Peckel leur distribue de temps en temps. On assurait hier qu'il avait lancé une tyre 1 contre toi, après s'être livré à des incantations magiques de première classe. Tu n'as pas été atteint?
« Je ne sais ce qu'en dirait le pauvre Olaf, qui croit si fermement avoir converti le vieux païen, comme s'il » était de ceux que l'on peut arracher à la griffe du diable,
• 1. La tyre est une boule de la grosseur du pouce que les enchanteurs lancent, disent-ils, à des distances prodigieuses, et qui, roulant sur elle-même, comme si elle était emportée dans un tourbillon, va Irapper au loin la victime de ce terrible maléfice.
son patron! Mais on assure qu'il a, de sa main noire, signé plus d'un traité avec M. Belzébub. Quoi qu'il en soit, mon cher, tu n'as qu'à bien te tenir! tu sais que la tyre n'agit qu'en ligne droite ; tâche donc de te tenir toujours a l'abri derrière une maison, une muraille ou un arbre....
« Tout cela, je le sais, est passablement ridicule, et j'en rirais de bon cœur si je pouvais oublier qu'au fond de ces plaisanteries, qui ne sont ni spirituelles ni gaies, il y a un malheur véritable ! Il faut pourtant que je te le dise, pour ne point t'attrister inutilement et hors de mesure ; Norra ne semble point aussi affligée que je l'eusse cru; depuis que Nepto est parti, je l'ai même vue rire; elle est alerta, vive, aceorte, comme dans les premiers jours de notre arrivée ; si elle a des chagrins, — et il serait vraiment difficile de croire qu'elle n'en a point, — elle les dissimule habilement. Parfois, quand elle marche dans la campagne, et quelle se croit seule, on peut surprendre une expression de vague rêverie sur son visage : elle laisse pendre ses bras ; sa tête se penche sur son épaule, et, dans sa démarche et dans toute sa personne , il y a quelque chose d alangui et de touchant qui ne permet pas de se tromper sur la nature vraie de ses sentiments intimes. Mais dès qu'elle se croit observée, dès qu'elle voit qu'on la regarde, dès qu'elle s'approche du camp, elle devient tout de suite une autre femme, et, comme si elle ne craignait rien tant que d'inspirer la pitié, elle reprend à l'instant son masque joyeux. Les femmes dissimulent sous toutes les latitudes, et elles n'ont pas besoin d'être allées à l'école du grand monde pour cacher ce qu'elles ne veulent point laisser voir. Si j'étais moins laid, j'essayerais, de consoler cette gentille Arianne ; mais mon museau de singe ne me parait pas avoir chance de lui plaire : aussi,
depuis ton départ, je t'avoue que je m'ennuie assez. J'ai fait d'elle un second portrait dont je ne suis vraiment pas trop mécontent : que dirais-tu si je te faisais le méchant tour de te l'offrir pour cadeau de noces ? Bah ! nous ne raconterions pas son histoire à ta blonde Edwina, et les jours où elle t'aurait un peu tourmenté, tu le regarderais à la dérobée! Je ne sais si la petite fée s'est doutée qu'un jour tu reverrais cette dernière image d'elle; mais, en vérité, elle n'a jamais été plus charmante que pendant que je la peignais. Tu admireras, comme moi, l'expression à la fois douce et sauvage de cette tête charmante; tu verras la profondeur de ce regard oriental ; tu les aimeras, ces beaux yeux, relevés au coin , allongés comme la feuille à demi dépliée du pêcher ! elle a choisi son plus joli costume, — celui qu'elle portait un jour où tu lui dis, en tapant sur sa joue : « Que tu es belle, petite Norra! » mais si je ne craignais de me voir accuser d'un égoïsrae féroce, et comme un artiste seul est capable d'en cacher sous son air bon enfant, je t'avouerais qu'il y a des moments où je me réjouis presque de la voir souffrir, tant sa mélancolie lui va bien. Je la remercie tout bas d'un chagrin qui la rend plus jolie !
« L'époque de mon départ n'est point encore fixée ; on dit que la tribu ira passer l'hiver à Kautokeino; je la quitterai auparavant; je ne te prie point de m'écrire, car la poste ne vient guère où je suis; si toutefois il arrivait ici du nouveau, tu l'apprendrais. Adieu encore, homme trop aimé. Bientôt, quand tu seras auprès de ta chère Edwina, tâche d'oublier, si tu veux être heureux, qu'il y a ici un pauvre cœur humble et sincère qui s'efforce de comprimer ses battements silencieux, mais qui ne vit que pour toi.
« Elphége. »
En lisant cette lettre, où se reflétaient avec tant de franchise et de vérité les sentiments tendres et passionnés de cette jeune âme qui s'était donnée si complètement à lui, Henrick ne se défendit point d'un attendrissement généreux. Il eût, certes, beaucoup tenté pour la consoler ou la guérir ; mais il était bien forcé de s'avouer son impuissance et de reconnaître qu'il ne pouvait absolument rien pour réparer le mal dont il avait été la cause involontaire.
Mais des préoccupations d'un autre ordre vinrent bientôt le distraire de l'attention qu'il accordait aux chagrins de Norra. Le lendemain du jour où il avait reçu la lettre d'Elphége, il apprit en effet que les vigies du fjord signalaient Parrivée du Trollhœtta : il n'avait donc point de temps à perdre, s'il voulait se rendre audevant de sa fiancée. Et, disons-le a sa gloire d'amant fidèle, malgré l'affection sincère qu'il éprouvait pour Norra, à la pensée de revoir bientôt celle à qui, depuis deux ans, il promettait sa vie, tout ce qui n'était pas elle disparut de sa pensée, et il sentit se réveiller tout à coup, et plus vives, ces flammes du premier amour que l'absence n'avait pas éteintes.
A trois lieues de Drontheim, il y a un petit port où les navires font souvent escale avant d'entrer dans les eaux du Nidar. Le Trollhœtta devait y débarquer une partie de sa cargaison. G est là que Henrick se rendit. Il alla trouver le capitaine qui venait de prendre terre; ce capitaine était l'oncle d'Edwina, il obtint aisément de lui la permission de monter à son bord incognito, et sans avertir personne. Il se dissimula adroitement derrière des ballots de marchandises et des groupes de matelots, et il eut la joie, joie si intense qu'elle en devenait parfois douloureuse ! de voir Edwina passer et repasser devant lui, si près qu'il eût pu la toucher de la main. Elle lui parut plus belle encore. Ainsi sont faits tous les vrais amants.
Quand le navire eut repris sa marche, et que chacun fut occupé à la manœuvre, Edwina alla s'asseoir à l'avant, les yeux fixés sur le cap, et regardant avidement le rivage qui venait à elle, et qui allait bientôt lui rendre celui qu'elle aimait. Une expression de joyeuse attente animait son visage ; un demi-sourire voltigeait sur ses lèvres entr 'ouvertes, et, sous sa robe chaste et
fermée, montant jusqu'au menton, on voyait battre sa poitrine émue.
« Oh ! elle m'aime, » pensa Henrick, qui s'était approché à petits pas et qui la voyait sans être vu. Il se donna quelques secondes encore le plaisir de cette contemplation muette et délicieuse : ses yeux la parcouraient toute, s'arrêtant complaisamment sur cette taille élégante , flexible et mince à laquelle ses dix doigts eussent servi de ceinture ; sur ces mains longues et fines, — elle venait précisément d'en déganter une, et faisait tourner à son doigt une petite bague qu'il lui avait donnée la veille de son départ, — sur ce front, un peu haut, mais qu'on eût dit, tant il était blanc, modelé dans la neige nouvellement tombée ; sur ses cheveux d'un blond d'épis, soulevés en ondes légères, et encadrant comme un nimbe d'or l'ovale un peu allongé de son visage. Bientôt il n'y tint plus, et faisant encore quelques pas :
« Edwina ! » murmura-t-il à demi-voix.
La jeune fille ne l'entendit pas.
« Edwina ! Edwina ! » reprit-il encore.
Cette fois la belle amoureuse tressaillit ; un long frisson courut sur tous ses membres.
« J'y pense tant, qu'il me semble l'entendre ! » murmura- t-elle, en haussant légèrement les épaules.
Mais la voix reprit, cette fois plus distincte et plus haute :
« Edwina ! »
La jeune fille se retourna vivement, aperçut son amant, mit une main sur son cœur, devint plus blanche que la plume qui flottait à son petit chapeau, et recala d'un pas, comme on fait devant une apparition.
Henrick s'avança vers elle en lui tendant les bras. Elle tomba sur sa poitrine, et leurs âmes s'unirent comme leurs lèvres.
Un immense hourra partit de tous les coins du navire; on applaudissait à cette tendresse naïve, à cette expansive sympathie, à cette passion vraie. Edwina releva la tête, et montra à tous son visage rouge de bonheur, mais non pas de confusion. Elle savait que cet amour sincère était le bienvenu au milieu de tous ces hommes; qu'on le voyait avec un sentiment de joie intime et cordiale, et qu'on lui savait gré d'oser aimer ainsi et de permettre qu'on l'aimât. Le capitaine s'approcha des deux jeunes gens, suivi des principaux personnages de 1 équipage; c'était à qui les féliciterait et serrerait leurs mains. Henrick avait endossé son uniforme aux belles broderies; c'était donc comme une petite fête nationale au milieu d'une fête de famille. Tous les sentiments généreux semblaient ainsi s'unir et se confondre pour donner à l'officier et à celle qu'il avait choisie un de ces moments de félicité parfaite, dont le souvenir ne doit plus s'effacer d'une âme. Le Nord est sympathique à l'amour : il aime à aimer. 11 recherche les témoignages de la tendresse, et, au lieu de les poursuivre de cette raillerie âpre et dissolvante dont on ne se défend pas en d'autres pays, il les encourage et les protège de sa faveur. Le cœur de l'homme ne dépend point, grâce à Dieu, du mercure d'un thermomètre. L'atmosphère est froide, mais le sang est chaud.
Que de fois, lorsque j'errais dans ces lointains parages, sur ces mers qui brodent de golfes capricieux les rivages de la Norvège et de la Suède, et où j'ai vécu si longtemps qu'il me semble souvent que j'y ai laissé une part de mon âme ; que de fois j'ai assisté avec une émotion contenue, et peut-être une secrète envie, dont j'avais peine à me défendre, a ces adieux ou à ces retours des fiancés, qui se donnaient des mamues publiques de
leur tendresse avec une simplicité de cœur digne de ces enfants de la nature. Ils ne pouvaient s'arracher de l'ardente étreinte de leurs bras enlacés ; les mains se trouvaient, les yeux se cherchaient à travers les larmes, les parents souriaient d'un air indulgent ; les amis formaient autour d'eux un cercle bienveillant, et les indifférents eux-mêmes, ceux qui n'aiment pas, ceux qui ne sont pas aimés, se disaient tout bas et en soupirant que les deux meilleures choses que Dieu ait faites étaient encore et seraient toujours l'amour et la jeunesse !
Le Trollhœtta fit le soir même son entrée majestueuse dans le port de Drontheim. Edwina y fut reçue par la famille dans laquelle son prétendu et elle devaient passer les mois suivants, et qui était venue les chercher jusque-là. Gomme elle ne se sentait point plus curieuse que lui des antiquités de Nidaros, ils repartirent tous ensemble le lendemain pour Harald-Gaard, séjour de leurs parents.
L'hiver arrivait sur ses ailes de neige, l'hiver du Nord, aux rigueurs terribles. Qu'importe ! l'amour ne fait-il point à ceux qui s'aiment un printemps sans fin ! C'est au dedans de nous-mêmes que doivent s'épanouir les plus belles fleurs et les plus parfumées; c'est dans notre cœur que le rossignol et la fauvette doivent chanter l'éternelle chanson d'avril !
La neige tomba, les enfermant chez eux ; mais ils étaient si bien au coin du feu sous le manteau de la grande cheminée, au milieu des joies de la vie de famille la plus aimable et la plus douce, qui semblait redoubler pour eux, par ses enchantements, les enchantements de l'amour!
Au bout de cinq ou six semaines, la neige cessa de tomber; la terre avait reçu son blaiic manteau, qui couvait et gardait les espérances de Tannée et les germes de la moisson prochaine. C'était comme UDe trêve accordée par l'hiver. Les maisons, longtemps fermées, se rouvrirent; on commença de se montrer dehors : c'était l'heure des chasses lointaines, des longues promenades en traîneaux, de ces belles et audacieuses excursions en patins, si chères au Norvégien, quand montagnes et vallées se trouvent en quelque sorte passées au niveau, — un niveau de neige durcie, — et que toute la péninsule Scandinave n'est plus qu'une vaste plaine égale, déroulant sans obstacle, aussi loin que peuvent aller le regard et la pensée, ses perspectives infinies.
Ce soleil ne reste pas longtemps sur l'horizon; le jour n'a que peu de durée ; mais il se prolonge en des crépuscules aimables qui enveloppent la terre, effleurée par le rayon oblique, de molles lueurs, vagues, tremblantes, à demi effacées, mais charmantes.
Henrick ne jouissait pas, comme il eût pu faire en d'autres circonstances, de ces plaisirs vifs et bruyants de l'hiver : ils l'auraient trop éloigné de sa chère Edwina , et il n'eût pas voulu l'exposer à leurs fatigues. Quand on s'aime, d'ailleurs, la plus grande des joies n'est-elle point de vivre l'un avec l'autre , l'un près de l'autre, dans l'intimité la plus complète? C'est ce que comprenait à merveille la famille, au sein de laquelle ils avaient trouvé un si doux accueil, et qui leur laissait la liberté de se refuser à ces plaisirs bruyants que recherchaient les autres. Ils n'étaient pas de ceux qui ont besoin de se consoler du bonheur absent par le plaisir !
»' Chaque jour, pourtant, vers midi, quand le soleil,
qui dépassait l'horizon d'environ deux fois la hauteur de son disque, étincelait sur la neige, ils sortaient une heure ou deux, soit pour (aire une promenade sur le long patin norvégien, dont Edwina se servait avec beaucoup de grâce et d'habileté, soit pour marcher sur la lisière d'un petit bois de sapins a quelque distance du gaard, où Edwina regardait Henrick tirer des écureuils et des lagopèdes.
Ils s'y trouvaient ensemble, un matin, quelque temps avant les fêtes de Noël.
C'était par une des plus admirables journées de l'hiver ; toute la campagne brillait comme une nappe d'argent ; le givre suspendait aux branches des arbres des guirlandes de cristaux, que le rayon, en les traversant, faisait resplendir de mille feux ; l'atmosphère était d'une transparence parfaite ; c'était à peine si de petits nuages légers, pareils à de blancs flocons de laine, roulés et chassés par le vent, mouchetaient çà et là l'azur pâle et délicat du ciel. De temps en temps, de grands vols d'oiseaux, qui dessinaient dans l'air des figures bizarres, tournoyaient au-dessus de leurs têles en poussant des cris plaintifs comme des gémissements humains, et de leur œil perçant cherchaient à découvrir dans l'espace immense un lac, un étang, un ruisseau, où ils pussent s'abattre et chercher pâture.
C'était, du reste, le seul bruit que Ton entendit au milieu de l'universel silence de la nature ; car la neige étouffait sous son tapis sourd tous les bruits de la terre.
Henrick avait déposé son fusil au pied d'un arbre, et il avait passé le bras d'Edwina sous le sien : tous deux se promenaient à pas lents le long d'un petit sentier bien sec, et le rayon du gai soleil, effleurant leur tête, tombait sur leurs épaules, et les pénétrait tous deux de sa bienfaisante chaleur.
« Oh ! murmura la jeune fille en se suspendant par ses deux mains jointes au bras de son ami, plus grand qu'elle de. toute la tête, et en le forçant à s'arrêter un moment, que ce pays est beau! que ces montagnes semblent grandes, ces vallées profondes, et que c'est une douce chose de vivre !
— Oui, mon amour, quand on s'aime. «
— Est-ce qu'on vit quand on n'aime pas?
— Il y a des gens qui le croient ! » répondit Henrick en souriant.
Ils reprirent leur promenade, regardant tour à tour, avec des yeux humides et les bois, et le ciel, et lu plaine neigeuse.
Tout à coup, le bras d'Edwina s'étendit dans la direction du nord :
c Vois ! » fit- elle.
Henrick suivit la direction de sa main et de ses yeux, sans rien répondre.
« Eh bien ! reprit la jeune fille, ne vois-tu donc rien ? *
— Si! là-bas, je vois comme un point noir.... un arbre peut-être, ou quelque rocher.
— Un rocher qui serait tombé là du ciel, un arbre qui aurait poussé cette nuit.... car il n'y avait rien hier à cette place. .
— Tu as raison, toujours raison !
— Et puis l'arbre ou le rocher serait couvert de neige.
— C'est encore vrai !
— Tiens! le point se déplace .... il marche, il avance. . . . il vient vers nous ! »
Henrick silencieux, les lèvres serrées, tenant les deux mains d'Edwina dans une des siennes, — et cette mainlà se crispait dans l'étreinte , — et de l'autre abritant
ses yeux qui semblaient vouloir percer et dévorer l'espace, se tenait immobile dans la rigidité marmoréenne d'une statue de la Curiosité.
« Ah ! continua la jeune fille, je vois maintenant : au lieu d'un point, il y en a deux.... un petit et un plus grand.... le petit s'écarte de l'autre!... il s'en rapproche.... il s'en éloigne encore!... Mais tu ne dis rien! lit-elle, en s'adressant au jeune homme. Elle secoua son bras et le tira vivement à elle.... Tu ne me réponds pas, Henrick! te voilà donc muet, sourd et aveugle?
— Laisse, murmurait-il, laisse-moi voir. »
Sa voix basse et sifflante passait à peine à travers ses dents.
Il se dégagea des mains d'Edwina, et, comme pour mieux voir, s'élança sur un petit monticule à quelques pas d'elle ; mais la jeune fille l'y suivit bientôt, et, posant une main sur son épaule :
« Ah! dit-elle, c'est vrai, on voit mieux d'ici!
— C'est un attelage de rennes ! s'écria tout à coup la Belle Suédoise en frappant dans ses mains.
— Je le crois, répondit Henrick, non sans quelque altération dans la voix.
— Ils viennent vers nous : tant mieux ! il y a si longtemps que je n'avais vu ces charmantes bêles courant dans la neige.
— Sois tranquille, tu en auras bientôt assez.
— Mais qu'est-ce donc qui s'agite ainsi autour du
traîneau?
— On ne peut encore voir.
— Si ! je vois, moi. C'est un renne en liberté.
— Tu crois? •
— Oh! comme il bondit joyeusement! qu'il est rapide! Tiens! c'est un attelage de quatre.... Ne distingues-tu pas comme moi?
KN LAPONIK.
— Parfaitement, au contraire, répondit Henrick en redescendant.
— Ce sont peut-être des Lapons? demanda la jeune fille.
— La chose est possible, quoique nous soyons assez loin d'eux.
— Vois donc! Le renne en liberté est tout blanc... Je n'avais jamais vu de renne blanc, moi; et toi, Henrick?
— Oh! moi, j'en ai vu! Que n'ai-je pas vu en Laponie?
— Le fait est, monsieur, que vous avez vu bien des choses, sans compter les Laponnes, dont vous ne m'avez jamais parlé.... N'avez-vous point été trop galant pour elles? Prenez garde! mon petit doigt me le dirait, et je serais capable d'en être jalouse. »
Henrick haussa les épaules, et pour toute réponse prenant les bouts flottants de l'écharpe en laine à larges mailles, qui semblait prête à quitter les épaules d'Edwina, il les ramena sur sa poitrine.
La direction que suivait le traîneau l'emportait en plein ouest, vers Drontheim. Il devait passer à sept ou huit cents mètres de la lisière du petit bois où se trouvaient nos amoureux. Mais, sur une plaine unie, quand la blancheur resplendissante de la neige donne à tous les objets une valeur si singulière e,t un si puissant relief, une telle distance est insignifiante pour des yeux qui savent voir.
a II n'y a qu'un homme et une femme dans le traîneau, continua la jeune fille; leurs quatre rennes ne doivent pas avoir de peine à les traîner!... »
Les rapides animaux, que ce poids léger n'arrêtait guère, couraient en effet à pleine vitesse, ou plutôt glissaient sur l'étendue sans obstacle, et semblaient dé-
vorer l'espace. Rien n'était plus charmant que de voir le renne blanc qui bondissait alentour du traîneau, tantôt le suivant, tantôt le dépassant, toujours en mouvement, et paraissant défier la fatigue, comme si elle ne devait jamais entamer le fin acier de ses jarrets.
Tout a coup, cependant, le renne s'arrêta; il se dressa sur ses jambes de derrière, comme un cheval qui se cabre, piqua droit ses deux oreilles comme s'il eût voulu saisir tous les bruits flottants dans l'air. Puis, retombant sur ses jambes de devant, il gratta un instant la neige, allongea démesurément son col en couchant sur ses épaules sa longue, forêt de ramures, et dilata ses naseaux frémissants comme pour aspirer des émanations lointaines. Tout à coup il se releva, ses jarrets se détendirent brusquement comme des ressorts, et il s'élança dans la direction du bois, se dirigeant en droite ligne vers les deux jeunes gens. En moins de temps que nous n'en ^mettons à le raconter, il fut tout près deux, et d'abord effrayée, et toute surprise, Edwina pût bientôt admirer un charmant renne blanc, portant un beau collier de cuir rouge, rehaussé d'une fine piqûre de broderies en fil d'étain, et portant une garniture de clochettes d'argent.
Depuis longtemps, Henrick avait reconnu Snalla, le renne de son aimable hôtesse, le favori de toute la tribu des Kilps. Le renne aussi avait reconnu le jeune homme, dont il avait toujours été doucement' accueilli et doucement traité, et, le reconnaissant, il était accouru vers lui; mais avec l'instinct toujours un peu farouche de son espèce, en apercevant Edwina qu'il n'avait jamais vue , il se tenait a distance et sur la défensive, tournant artour des jeunes gens, tantôt faisant un pas vers eux, et bientôt en faisant deux en arrière, mais sans toutefois jamais quitter de l'œil l'œil de Henrick.
« Tiens! c'est étrange, on dirait qu'il te connaît? fit Edwina en regardant son ami.
— Je crois, en effet, que je lui ai donné plus d'une fois du sucre et du pain blanc; c'était, si je ne me trompe, le renne de la tribu chez laquelle j'ai vécu.
— Et comment donc se trouve-t-il ici?
— C'est ce que je me demande depuis un quartd'heure, » répondit le jeune homme; puis, faisant quelques pas vers le renne , il étendit la main en prononçant d'une voix amie le nom familier à son oreille : « Snalla! »
L'animal, rassuré par cette voix caressante et par l'éloignement de celle qui était pour lui une étrangère, — Edwina venait de faire une prudente retraite, — s'approcha du jeune homme et lécha ses mains avec toutes les démonstrations de joie qu'on eût pu attendre du chien le plus fidèle.
Que faisaient cependant les deux voyageurs emportés par la course rapide du traîneau?
Elphége et Norra, que sans cloute le voyageur a déjà devinés, ne comprirent rien tout d'abord à la course éperdue de Snalla. C'était bien l'animal le plus calme, le plus doux et le plus complètement privé qui fût dans toute la Laponie, et depuis qu'il était parti à la suite de Norra (pour la rejoindre, il avait trompé la surveillance de ses gardiens et franchi rendus du camp), il ne s'était jamais éloigné d'elle de plus de quinze ou vingt pas, restant ainsi toujours à portée de l'œil, de la voix, et presque delà main de sa jeune maîtresse. A chaque halte, il venait recevoir d'elle sa part de mousse, d'herbe et de lichen. Ni la petite Laponne ni son compagnon ne purent donc rien comprendre à cet accès de vertige, qui venait de s'emparer de l'animal , et qui le poussait ainsi dans les hasards d'une course folle; ils craignirent un moment qu'il ne voulût gagner les bois, comme font parfois les rennes apprivoisés, qui se permettent de temps en temps une petite débauché de liberté. Elle arrêta, non sans peine, au milieu de leur plus fougueux élan, le» quatre vigoureux animaux qu'elle conduisait ; elle tira alors de sa poitrine un petit sifllet d'argent, et fit entendre à
deux ou trois reprises un sifflement prolongé, strident, modulé d'une certaine façon, et que Snalla reconnut aussitôt, car il releva la tête, un peu à la façon du chien que son maître rappelle, et qui, voyant un ami de celui-ci s'en séparer, va de l'un à l'autre, ne sachant ni lequel suivre, ni lequel abandonner. Le pauvre Snalla tournait le museau, tantôt d'un côté, tantôt de l'autre , regardant tour à tour et Henrick et Norra , se demandant sans doute, dans sa modeste intelligence de bête, comment il se faisait que ceux qu'il avait vus jadis ensemble se trouvassent si tristement désunis. Enfin , comme s'il se fût dit qu'il avait été depuis quelque temps assez souvent avec la jeune fille, tandis que Henrick paraissait presque abandonné, il laissa sa maitresse tirer à plusieurs reprises des sons sur-aigus de son petit instrument , et il resta aux pieds du jeune homme.
« Que faire? demandait Norra à son compagnon; le voilà qui reste sur la lisière du bois, car il n'y est pas entré, j'imagine?
— Non, je le vois couché sur la neige, aux pieds de deux personnes. Ce sont peut-être des bergers qui lui ont passé le laso.
— Oh ! il n'y a pas un voleur dans toute la Norvège.
— Alors, que fait mon renne?
— Allons à lui, nous verrons bien. »
• Norra, extrêmement timide quand elle n'était pas, comme on dit, sur son terrain, n'osait guère prendre cet audacieux parti. Elphége, cependant, l'y décida, en lui montrant que c'était le seul moyen de ne pas perdre son favori. Elle obliqua donc à gauche*, en tirant sur les cordes passées aux cornes de ce côté. Les rennes s'inclinèrent, imprimant au traîneau une nouvelle di-
rection, dans laquelle ils se lancèrent bientôt avec la même impétuosité. Quand elle fut à cinquante pas du groupe formé par Snalla, Edwina et Henrick , qui en ce moment tournait le dos aux nouveaux arrivants, comme s'il eût voulu éviter leurs regards, le beau renne laissa échapper un petit bramement plaintif.
Henrick fit un demi-tour, et se trouva presque face à face avec les gens du traîneau, qui s'était encore avancé quelque peu.
Le clair regard de Norra tomba sur le visage du Suédois, qu'elle reconnut aussitôt.
« Ciel! murmura- t-elle en fermant les yeux, qui l'eût dit? Henrick, Henrick ici! Et moi qui viens à lui.... que va-t-il penser?... Partons! ajouta-t-elle en se tournant vers la place, où tout a l'heure encore se trouvait Elphége, oh! de grâce, partons! »
Mais Elphége n'était plus à ses côtés; il avait bondi par-dessus l'appui assez bas du traineau, et il était déjà au cou de Henrick , et l'embrassait sur les deux joues, après toutefois avoir galamment baisé la main d'Edwina.
« Tu sais, lui dit-il à l'oreille, que c'est Norra qui est dans ce traîneau?
— Hélas! »
Il n'y avait pas a reculer; il s'avança vers elle, en disant à son ami :
« Occupe-toi d'Edwina, et laisse-moi faire : ne dis rien maintenant; tu m'expliqueras tout plus tard. »
Il s'avança vers la jeune fille et lui tendit la main.
Norra toucha cette main légèrement, et bégaya quelques mots inintelligibles; mais sa pâleur, le tremblement de ses membres et le trouble de toute sa personne disaient assez ce qu'elle souffrait et ce qui devait se passer en elle.
« Ne crains rien, pauvre enfant! lui dit Henrick, de sa voix la plus affectueuse et la plus tendre; tu es chez des amis, dont tu n'as rien à redouter.
— Ce n'est pas des autres que j'ai peur! répondit fièrement la fille du patriarche des Kilps.
— Alors, n'aie peur de personne, ni de rien! » fit le jeune homme en accompagnant sa phrase d'un de ces regards sous lesquels Norra autrefois rougissait avec tant de bonheur.
Puis, sans lui donner le temps de répondre, il la prit dans ses bras, et tout enveloppée qu'elle était dans ses fourrures, avec les mains emmaillottées dans une paire de gants, qui, au lieu de se boutonner au poignet, se rattachaient derrière les épaules, enfermant ainsi le bras tout entier, il l'enleva du traîneau, et quoiqu'elle se détendit et répétât avec une certaine énergie : « Non, non; je neveux pas; laisse-moi, je t'en prie, laisse-moi ! » Il la porta comme il eût fait d'un enfant, et la déposa avec toutes les précautions imaginables aux pieds d'Edwina.
Les deux femmes se regardèrent et se jugèrent du premier coup d'œil.
Edwina, belle et superbe, dernier rejeton d'une excellente famille, riche depuis deux ou trois siècles, et en qui se résumaient, pour ainsi dire, les plus exquises qualités de huit ou dix générations ayant toujours vécu dans l'abondance de la vie facile, Edwina avait je ne sais quoi d'aristocratique dans la beauté, dont la jeune Laponne fut comme éblouie. La Suédoise, de son coté, comprit bien, malgré les excentricités du costume de l'étrangère , tout ce qu'il y avait de vif, de piquant, d'intelligent et de naïvement gracieux dans sa petite personne.
« Ma chère Edwina, dit Henrick, en prenant la fille
des Kilps, toute tremblante, par la main, je te présente l'aimable et bonne Norra : son grand-père est le chef de la tribu chez laquelle j'ai passé toute la saison dernière. Norra est aussi aimable qu'elle est jolie; elle a été pour moi comme pour Elphége d'une obligeance parfaite; tu me feras plaisir en la traitant comme une amie. »
Edwina, malgré un assez grand usage du monde , fut tout d'abord un peu surprise de cette présentation à laquelle elle était loin de s'attendre. Elle se remit cependant sur-le-champ , et salua Norra avec une grâce dont l'enfant des déserts n'avait pas même le soupçon.
« Elle parle suédois ? fit-elle à demi-voix en s'adressant à Henrick.
— Comme toi et moi !
— Mademoiselle, dit-elle alors à Norra, je vous remercie de tout ce que vous avez fait pour mes amis; nous tâcherons de vous en prouver notre reconnaissance; soyez la bienvenue parmi nous? »
Norra répondit, en balbutiant les premiers mots, et avec un trouble dont elle ne put se rendre maîtresse, qu'elle n'avait fait que son devoir en rendant le séjour de son horrible pays le moins désagréable qu'elle avait pu à des étrangers, du mérite d'Elphége (elle le nomma le premier) et de Henrick, et elle ajouta, en saluant à sa manière, qu'elle en était maintenant bien récompensée, en voyant qui elle avait obligé.
« Mais, sais- tu qu'elle est très-bien, ta petite sauvage 1 murmura la jeune fille en français, langue qu'elle parlait fort bien, comme presque toutes les Suédoises.
— C'est la meilleure créature du bon Dieu, continua Henrick ; sois-lui, je t'en prie, indulgente et douce. »
Les rennes du traîneau, qu'Elphége avait peine à contenir, secouaient leur maigre harnais et grattaient la neige impatiemment. Quant à Snalla, heureux d'avoir retrouvé tout son monde, il allait de Fun à l'autre, d'Elphége à Henrick, de Henrick à Norra, en ayant soin de dire à chacun, dans sa langue de bête : « Mais pourquoi rester là, quand peut-être un bon gîte nous attend ailleurs ? »
Snalla n'avait pas tout à fait tort, car le soleil, qui, à cette époque de Tannée, ne se montre guère dans le nord de la péninsule Scandinave que pour y faire regretter sa trop fugitive présence , disparaissait à l'horizon , et une certaine brise piquante qui soufflait de l'est, conseillait le départ aux poitrines délicates.
« Où alliez-vous? demanda Henrick à Elphége.
— A Drontheim, où je te croyais.
— Alors, tu n'y vas plus, puisque je suis ici?
— Voilà qui me paraît clair, répondit l'artiste en riant. «
— Eh bien ! montons, et allons-nous-en tous ensemble au gaard. »
Norra eût bien voulu faire quelques objections; mais Henrick ne jugea pas à propos de lui en laisse^ le temps, et il la fit remonter, ou plutôt la remit dans son traîneau aussi lestement qu'il l'en avait tirée.
« Et maintenant, lui dit-il en lapon, refuse-moi une place si tu l'oses? *
Elle haussa imperceptiblement les épaules et ne répondit rien.
Henrick offrit la main à Edwina et s'assit auprès d'elle sur le banc du fond. Elphége s'était déjà placé à l'avant, à côté de Norra qui avait rassemblé ses guides.
* Pousse à droite, lui dit le jeune Suédois, tu verras bientôt les arbres et la fumée de Harald-Gaard. »
Norra rendit la main, et les rennes reprirent aussitôt leur rapide allure.
Chemin faisant, Elphége raconta avec assez de tact et beaucoup de discrétion, et de manière à ce que la belle Edwina ne pût prendre aucun soucis de ses paroles, comment, après le départ de Henrick, lorsque tous ses travaux avaient été terminés, il s'était trouvé assez embarrassé pour regagner Drontheim, où il voulait passer Thiver; il n'y avait plus moyen de faire le voyage avec des chevaux, et il ne s'était pas trouvé un seul Lapon pour l'entreprendre avec lui; aucun deux ne voulait venir à la ville; les uns alléguaient l'éloignement, les autres la saison; quelques-uns leur ignorance de la langue; d'autres enfin déclaraient ne pas vouloir se commettre avec des Norvégiens ou des Suédois, pour lesquels ils éprouvaient, disaient -ils, une égale horreur.
« De sorte, ajoutait Elphége, que sans cette excellente petite Norra, qui est toujours prête à obliger tout le monde, et qui s'est généreusement dévouée pour moi, je courais risque de passer mon hiver en Laponie, perspective qui, je l'avoue, n'avait rien de bien réjouissant pour un frileux de mon espèce.
— Voilà de l'héroïsme, ou je ne m'y connais pas, dit Edwina en se penchant vers la fille des Kilps, et je ne vois guère parmi les belles demoiselles de Stockholm qui eût fait cela pour vous, mon cher Elphége !
— Oh ! murmura la jeune fille d'un son de voix qu'elle voulut rendre indifférent, mais dont l'accent n'échappait point à Henrick, il ne faut pas qu'il en soit trop fier; je l'aurais aussi bien fait pour un autre.
— Voilà ce que peut-être tu auras quelque peine à
nous faire croire, » répliqua Henrick, avec une petite hypocrisie que lui pardonnera sans doute quiconque se sera trouvé, comme lui, entre deux femmes lui voulant du bien.
Tout en causant ainsi, on arrivait aux limites de Harald-Gaard.
« Modère tes francs-coureurs, dit Henrick à la jeune fille, car le plus long de notre chemin est fait. »
Les barrières de la cour étaient ouvertes. Avec une habileté que pourrait lui envier plus d'une de ces amazones à la plume flottante, que nous voyons heurter les voitures aux Champs-Elysées, et accrocher les maisons du boulevard, elle- fit décrire à son attelage une ligne elliptique d'une régularité presque parfaite, et arrêta le traîneau devant le perron en bois du principal corps de logis.
L'arrivée de ce singulier équipage produisit une petite révolution dans la cour où il entrait : en voyant ce renne en liberté qui courait çà et là, sans but, un peu ahuri d'un spectacle tout nouveau pour lui, les chiens de la ferme, qui vaguaient en liberté dans Jes alentours, commencèrent à lui donner la chasse avec accompagnement de voix furieuses.
Le pauvre Snalla, qui venait d'un pays où les chiens sont presque muets , sans doute parce que leurs aboiements gèlent dans l'air, tant il y fait froid, ne comprit rien tout d'abord à ce vacarme. Mais quand il sentit la chaude haleine de ses ennemis à son poitrail, quand leurs crocs aigus effleurèrent ses flancs qui battaient avec des palpitations folles; quand il entendit la voix désespérée de sa maîtresse qui criait tantôt en lapon, tantôt en suédois : « Grâce ! grâce, sauvez-le ! » éperdu, haletant, fou de frayeur, il commença à travers les cours un steeple-chase fantastique qu'aucun obstacle
n'arrêtait; il se fût infailliblement brisé aux murailles, si, par bonheur, il n'eût aperçu une fenêtre ouverte à une assez grande hauteur; alors, avec cette force centuplée que donne parfois le danger, il s'élança, à la vue des chiens stupéfaits et qui n'osèrent le suivre, et vint tomber, hôte qu'on n'attendait pas, dans la salle à manger du gaard, où les serviteurs apprêtaient le couvert du repas prochain.
Les cris des hommes, les bramements du renne, les voix des chiens, toute cette scène de tumulte avait attiré dans la principale cour les habitants épars dans tous les corps de logis qui composaient l'ensemble de la ferme. Ils vinrent, le tumulte une fois apaisé, se ranger autour du traîneau, comme pour faire à la jeune Laponne une entrée triomphale.
Les Lapons et leurs rennes s'avancent rarement aussi loin vers le sud, et ils sont pour certaines parties de la Norvège une aussi grande curiosité que pour nousmêmes. Ils n'exciteraient pas plus d'étonnement sur la place de la (Joncorde que dans les rues de Christiania. Mais, il faut bien le dire, cet étonnement n'est pas bienveillant; il y a entre les deux races, la même inimitié qu'entre le cheval et le chameau, ou, pour nous servir d'une comparaison plus noble, qu'entre l'Américain blanc et l'homme de couleur. Il ne faut donc point considérer comme tout à fait superflue la recommandation que Henrick fit tout bas à Edwina, au moment où il lui offrit la main pour descendre du traîneau : « Je t'en prie, lui dit-il, obtiens qu'on la traite avec toutes sortes d'égards.
— N'a-t-elle pas été bonne pour toi! comment ne serais-je pas bonne pour elle? » répondit la belle Suédoise.
La présentation d'Elphége et de Norra, faite à la famille dans les termes les plus pressants et les plus affectueux, valut bientôt aux deux jeunes gens cet accueil plein de cordialité et de franchise qui vous donne tout de suite votre bienvenue dans la maison, et dont l'extrême Nord semble avoir seul aujourd'hui conservé la noble traditioD. Grâce à la recommandation de Henrick, et a la prière d'Edwina, Norra, malgré le préjugé, fut donc traitée comme une égale — comme une amie.
Edwina conduisit elle-même la jeune fille dans une chambre, dont la confortabilité eût pu sembler médiocre à une petite maîtresse sortant des boudoirs capitonnés de la Ghaussée-d'Antin, mais qui parut le nec plus ultra de la magnificence à celle qui arrivait en droite ligne des tentes du mont Kilpis. Elle se rappelait bien avoir, dans sa première enfance, marché sur des tapis dans lesquels ses petits pieds enfonçaient jusqu'aux chevilles; elle se souvenait aussi d'avoir couché dans un lit entouré de rideaux. Mais il y avait de cela bien longtemps, et les rudes nécessités de son existence errante et nomade l'avaient promptement déshabituée de toutes les recherches de la vie élégante et somptueuse. Elle se trouvait donc complètement dépaysée au milieu de toutes ces splendeurs. Elle ne connaissait pas même l'usage de la plupart des choses qui l'entouraient. Puis elle se sentait troublée et comme humiliée devant cette belle créature, grande, élégante, mise comme une princesse, et qui allait et venait autour d'elle avec une suprême aisance, en femme qui se sent chez soi.
Edwina était bonne, cependant; mais ses façons avaient au premier abord quelque chose de froid et de réservé qui imposait à la pauvre enfant. .
Aussi, quand elle se vit seule, elle se laissa tomber au pied du lit, et pleura. Elle était comme étourdie de tout ce qui venait de lui arriver depuis une heure ; elle ne se comprenait pas trop elle-même, et ne comprenait rien aux autres. Il lui semblait qu'elle faisait un rêve pénible;- qu'elle savait bien qu'elle rêvait, et que, malgré ses efforts, elle ne pouvait pas se réveiller.... Sans avoir aucun indice précis, mais avec cette sûreté d'instinct qui ne trompe jamais la femme, elle devinait tout ce que cette belle jeune fille devait être pour Henrick. Ah! comme elle eût voulu en ce moment n'avoir jamais quitté les tentes de son grand-père! Gomme elle eût voulu que les cimes étinceîantes du Kilpis, avec leurs neiges et leurs glaciers, fussent tombées sur son pauvre cœur pour l'empêcher de battre? Elle ne s'était point fait d'illusion sur son avenir : elle savait bien que Henrick ne serait jamais à elle, et elle le remerciait maintenant de toute son âme de ne l'avoir point trompée, car elle n'eût pas survécu à la désillusion. Elle savait, — elle s'était toujours dit — qu'un jour il serait à une autre. Mais, cette autre, elle espérait du moins n'être jamais condamnée a la voir.... Elle se disait que parfois les gens des villes se marient pour avoir une position, une fortune.... Sans doute il en serait de même de Henrick; mais la mère de ses enfants ne lui ferait point oublier la tendresse profonde qu'il avait trouvée dans sa jeune amie. En se voyant tout à coup en présence d'Edwina, la petite Laponne n'avait pas pu garder bien longtemps cette llatteuse espérance : Edwina était de celles qu'un homme comme Henrick devait aimer; la pauvre fleur de montagne, la fleur sauvage, qu'en passant il avait respirée sans daigner la cueillir, ne pouvait lutter contre celle qui avait tout à la fois et la splendeur du lis et le charme de la rose ! Une fois
EN LAPONIK.
sur celte pente, elle se précipitait d'elle-même; elle prenait comme un cruel plaisir à s'abaisser, et à exalter sa rivale, pour rendre plus infranchissable encore la distance qui la séparait de Henrick. Elle avait connu jusque-là les tristesses de l'amour sans espoir; elle allait maintenant goûter les amertumes de l'amour jaloux. Comme elle était punie de ce voyage imprudent ! Son prétexte avait bien été de conduire Elphége à Drontheim ; mais son bût n'était-il pas de retrouver Henrick, de le revoir une dernière fois?... Elle s'imaginait que tout le monde allatf lire son secret sur son visage, et que ses sentiments, trop violents pour être contenus, allaient tout à coup déborder de son seio. Et comme alors on jugerait sévèrement cette folle équipée qui la poussait ainsi à travers le monde, seule avec un jeune homme, à la poursuite d'un autre! Puis, quand elle s'était ainsi volontairement humiliée outre mesure, elle avait des réactions énergiques, brusques et soudaines : elle se disait qu'après tout elle ne faisait de mal à personne; qu'elle payait ses imprudences du prix de ses douleurs, et que, si elle perdait au marché, elle ne rendrait de comptes qu'à elle-même. Que lui importait le monde? Elle ne lui devait rien; elle ne lui demandait rien; elle n'espérait rien de lui; sa conscience était en paix, et elle méprisait les opinions injustes de ceux qui la condamneraient sans la juger.
La pauvre fille en était là de ses tristes réflexions, quand on frappa brusquement à sa porte. Elle s'imagina follement que c'était Henrick qui la venait voir, comme si on avait en Norvège la même liberté qu'en Laponie, et comme s'il était d'usage que les jeunes hommes allassent ainsi trouver les jeunes filles.dans leurs chambres. Elle se releva brusquement du tapis sur lequel elle s'était laissée tomber, et bondit jusqu'à la porte qu elle ouvrit.
Hélas ! ce n'était point Henrick ; c'était une grosse servante du gaard, que Ton déguisait parfois en femme de chambre, quand le besoin s'en faisait sentir, mais qui n'en gardait pas moins dans ses fonctions nouvelles la rusticité de son état primitif.
« Mam'.zelle, faut venir, on vous attend pour dîner !»
Norra fit signe qu'elle allait descendre, et referma la porte. Elle eût mieux aimé rester chez elle; mais elle comprenait déjà que la vie sociale *est un échange de sacrifices, et que Ton n'est point avec les autres pour faire uniquement sa volonté. Elle jeta un coup d'œil à la glace ; une belle et grande gface, limpide comme le cristal, descendant presque jusqu'au parquet, et dans laquelle, des pieds à la tête, elle se voyait tout entière. Quelle différence avec les petits morceaux de verre à peine étamés, seuls miroirs connus en Laponie, et que l'on ne trouvait même pas dans toutes les tentes ! Elle eut honte de sa toilette : il est vrai que le voyage l'avait singulièrement défraîchie, et qu'il y avait dans toute sa petite personne un certain désordre, qui, pour être pittoresque, n'en semblerait peut-être pas moins inconvenant à ses hôtes. Elle aperçut, sur un fauteuil, au pied de son lit, un habillement complet de femme; mais, outre qu'il eût été trop grand pour elle, il y avait là une foule de pièces dont elle ne se rappelait que trèsvaguement l'emploi.
Elle se permit toutefois d'emprunter à la main obligeante qui venait ainsi au-devant de ses besoins, une jolie chemise en coton, parfumée d'herbes aromatiques dans les armoires du gaard, et brodée de fil rouge et bleu au col et aux poignets, qui lui parut du dernier goût. Puis elle releva et natta avec soin sa magnifique chevelure, de ce noir bleuâtre dont on admire le reflet sur l'aile des corbeaux, et rajusta de son mieux son pit-
toresque vêtement lapon; puis, quand cela fut fait, avec plus de résolution qu'elle-même n aurait osé s'en croire, elle descendit, après avoir jeté sur ses épaules une sorte de pelisse doublée de renard bleu et bordée de martre, que Ton eût payée six mille francs à Saint- Pétersbourg, douze mille à Paris, et vingt mille à Londres. C'était un présent de Nepto, auquel l'ingrate ne pensait guère, et qui ne lui avait pas coûté moins de trois mois de chasses fatigantes et de courses sans fin le long des lacs, au sommet des montagnes et dans les bois profonds.
Norra qui tremblait un peu, trouva tout le monde réuni dans une grande pièce qui servait à la fois de salon et de salle à manger. Elphége et Henrick avaient bien employé leur temps pour préparer à leur petite amie une réception convenable en dépit des préjugés si fortement enracinés de la race. Gomme ils connaissaient le monde auquel ils avaient affaire, ils avaient habilement choisi leurs arguments : aux femmes ils avaient fait entendre que Norra était une sorte de princesse daus son pays; qu'elle descendait des anciens rois de Laponie, et que son grand-père commandait encore à de nombreuses tribus ; aux hommes ils assuraient qu'elle était la plus riche héritière de son pays; qu'elle avait une dot sonnante à réjouir les oreilles d'un Juif, et que ses troupeaux de rennes mangeraient en un matin toute l'herbe de Harald-Gaard. De pareils discours avaient produit l'effet accoutumé sur ceux auxquels ils s'adressaient : Norra reçut donc de tout le monde la bienvenue la plus flatteuse. Peut-être mit-on quelque orgueil à éblouir par un déploiement de luxe et de prévenances cette jeune sauvage, habituée aux mœurs simples de la tente, pour qu'elle remportât dans ses déserts une haute idée de la magnificence et de l'hospitalité norvégiennes.
A vrai dire, tout cela était peine perdue I l'aimable fille s'apercevait peu de tout ce que l'on voulait bien faire en son honneur. Mais Henrick était venu au-devant d'elle jusqu'à la porte de la salle, avec un bon sourire; il avait serré cordialement sa main : c'était assez pour elle ; elle était heureuse et trouvait tout parfait.
Le festin fut superbe ; mais elle ignorait jusqu'au nom des mets qu'on lui servait, et elle n'avait jamais goûté de vin. Elle fut donc d'une sobriété et d'une frugalité extrêmes. Du reste, sa gentillesse et sa grâce naturelle eurent bientôt fait de lui gagner tous les cœurs, et, lorsque à la fin du repas elle répondit en personne bien apprise aux compliments du maître du logis, chacun trouva que pour une Laponne elle ne manquait vraiment pas de savoir-vivre.
La longue veillée avec la famille au milieu des causeries animées, de la musique et des amusants récits, au sein de toutes ces aimables recherches qui rendent si douce e t si charmante la vie intime dans les pays du Nord , fit passer Norra à travers un monde d'idées nouvelles et d'émotions inconnues. Elle se sentait prise, elle accoutumée à tous les périls et à toutes les aventures d'une existence nomade et a demi barbare, elle se sentait prise d'une singulière et invincible timidité. C'est à peine si, de temps en temps, elle osait regarder Henrick. Mais comme il remplissait sa pensée douloureuse ! Pour la première fois, elle avait conscience de cette chose exquise que rien ne saurait remplacer, quand une fois on l'a connue, et qui s'appelle un intérieur ! Ah ! qu'elle eût voulu lui donner une pareille vie ou la recevoir de lui? Donner ou recevoir, qu'importe? Qu'importe, pourvu que l'on ait.... et que l'on ait ensemble !
Mais la présence d'Edwina venait de temps en temps
et brusquement changer le cours de ses idées ; cette seule présence avait pour elle quelque chose de poignant. Entre elle et Henrick ne serait-elle point l'éternel obstacle ? Sans affectation, avec ce tact naturel aux femmes, elle évitait de se rapprocher de la jeune fille ; elle fuyait ses attentions et ses prévenances qui lui causaient toujours une impression pénible. Mille allusions plus ou moins voilées, mais trop faciles a comprendre, et que, pendant le dîner, tout le mo'nde s'était permises, auraient achevé de la convaincre, si elle eût pu conserver encore quelques doutes. Elle se rapprocha des autres jeunes filles, et parut s'absorber dans le plaisir que lui donnait la musique. Une des cousines d'Edwina jouait de la guitare comme une Espagnole.
Les Norvégiens et les Suédois se trouvent rarement réunis, jeunes gens et jeunes filles, sans qu'une soirée ou une partie quelconque se termine par quelques danses. La danse, qui groupe si harmonieusement les couples, heureux de s'isoler dans la foule et de trouver un peu de solitude au milieu du monde, est pour ainsi dire le couronnement nécessaire et indispensable de toutes les fêtes. Aussi, dans chaque famille, y a-t-il toujours au moins un garçon assez bon exécutant pour que l'on puisse sauter en mesure autour de son violon. On dansa donc, et deux ou trois jeunes gens s'élancèrent vers la petite Laponne pour lui demander la première polka, car la polka a franchi le grand et le petit Belt, et l'on polke aujourd'hui sur le Dovrefjeld et au pied du Sneehatta. Mais la pauvre Norra n'avait pas même l'idée de ce que pouvait être une danse : elle avait bien vu parfois Nepto et ses amis sauter d'un pied sur l'autre, en retraçant certaines figures bizarres autour du grand cadavre de quelque ours tué à la chasse : ils suivaient alors une certaiife mesure, et le
rhythme de leurs pas s'accordait avec celui d'une mélopée traînante qu'ils chantaient, en jetant des poignées de sable par-dessus leur épaule; mais ce grossier divertissement n'était pas digne de Harald-Gaard, et la science chorégraphique de Norra n'allait pas plus loin. Il lui en coûtait moins d'ailleurs de refuser un gros courtaud d'un blond douteux qui avait galamment insisté près d'elle, que de voir Henrick tourner dans le joyeux tourbillon en tenant entre ses bras Edwina, légère, souriante, heureuse. Sans se douter des tortures d'une rivale, la brillante Suédoise remerciait Dieu de l'avoir faite belle et de la montrer belle aux yeux de celui qu'elle aimait. Ce que la pauvre fille des déserts éprouva ce soir-là de secrètes et poignantes angoisses, celles-là seules le sauront que les cruels aiguillons de la jalousie ont piquées au cœur en pleine fête mondaine, sans qu'il fût permis à leur front de pâlir, à leur sein de battre, à leurs yeux de lancer des éclairs, à leurs lèvres de frémir, à leur bouche de se plaindre. Henrick eût bien voulu ne pas danser, car il savait tout ce que souffrait en le voyant sa trop malheureuse victime, mais il n'était point maître de sa conduite, et le mal qu'il faisait à l'une en dansant, il l'eût fait à l'autre en ne dansant pas. C'eût été d'ailleurs déclarer des sentiments qui, dans l'intérêt même de Norra, devaient rester cachés au fond du cœur de la petite Laponne. Aussi mit-il peut-être à l'éviter une sorte d'exagération de prudence; cette conduite, avec des observateurs plus habiles, aurait bien offert aussi quelque danger. Une fois cependant, remarquant qu'elle semblait plus triste, il s'approcha d'elle.
« Il faut que je parte! je veux partir ! lui dit Norra d'une voix sèche et brève, dont il ne reconnut pas l'accent, et qu'il crut entendre pour la première fois.
— Au contraire, répondit-il, il faut que tu restes au moins quelques jours.
— Oh ! pourquoi suis-je venue?
— C'est ce que je me suis demandé, fit Henrick avec une franchise naïve dont il ne soupçonnait point la cruauté.
— J'ai voulu une dernière fois te revoir ; je ne le devais pas, j'en suis punie ; mais je trouve que le châtiment a déjà trop duré, et je demande grâce. »
Le violon , qui avait accordé un moment de répit aux jambes des danseurs, venait d'attaquer la ritournelle d'un quadrille. Une petite cousine d'Edwina, toute fière de danser avec un beau monsieur de Stockholm, n'avait garde d'oublier l'invitation que Henrick lui avait adressée quelques minutes auparavant, et sans trop de soucis d'interrompre la conversation qui semblait assez intime entre Norra et son cavalier, elle vint gaiement le rappeler à ses devoirs en mettant une main dégantée dans celle que le jeune homme ne lui tendait pas.
Il fallut obéir à l'archet et renvoyer les explications à un moment plus propice.
Cette halte fut heureuse pour Norra; elle lui donna le temps de reprendre son sang-froid et son calme ; elle fit de rapides mais sérieuses réflexions. Elle se dit que c'était à elle qu'elle devait s'en prendre si elle était venue chercher de nouvelles douleurs ; rien ne l'y avait poussée ; personne n'avait eu de torts envers elle, et c'est à elle seule qu'elle devait reprocher son malheur. Elle se repentait déjà de la violence qu'elle venait de montrer à Henrick. C'était un premier mouvement dont elle n'avait point été maîtresse : elle saurait dominer le second. Sans doute la prudence la plus ordinaire
et la plus simple raison lui conseillaient de partir dès le lendemain, et de ne point volontairement se donner en spectacle à des étrangers, dont la curiosité ne pourrait être pour elle qu'une aggravation de sa peine. Mais si la raison disait : Oui ! la passion disait : Non I et il y a des moments où la passion parle plus haut que la raison dans le cœur des femmes. Quand Steinborg, son quadrille terminé, revint, pour la calmer, vers Norra, toujours assise à la même place, dans l'ombre que projetait sur elle un de ces immenses bahuts, comme on n'en trouve guère maintenant que chez les Norvégiens, ou chez leurs fils les Normands, chargé d'énormes sculptures en ronde bosse, et portant tout un attirail de coupes et de vases de mille sortes, il fut étonné de la trouver si froide et si calme : il se vit donc obligé de supprimer l'exorde par insinuation qu'il avait médité, tout en exécutant la dernière figure de sa contredanse ; mais comme il n'avait préparé que son premfer point, qui venait de lui manquer tout à coup, il se trouva assez embarrassé pour passer au second : Norra vint à son aide.
« Pardonne-moi, lui dit-elle avec cette câlinerie enjouée que les gens -de sa race adoptent assez volontiers vis-à-vis des étrangers, et qui voile parfois leurs sentiments les plus profonds et les plus passionnés ; oui, pardonne-moi un moment de folie dont je n'ai pu me défendre ; j'ai beau lutter, il y a des moments où ma raison est la moins forte : j'ai eu tort, je le reconnais. Je vois bien que je ne puis pas partir main tenant. . . . On m'a trop bien reçue dans cette maison, il faut que j'y reste quelques jours encore. Mais j'aurais, mieux fait de n'y point venir.... Elle est bien belle, Henrick, celle que tu aimes. Ah ! j'emporterai votre souvenir à tous deux dans mes déserts. Oui, continua-t-elle en
EN LÀPOXJE.
remarquant le froncement de ses sourcils, dans quelques jours, tout sera fini pour moi, et jamais plus tu n'entendras parler de celle qui t'a tant aimé. »
Henrick frémit de l'exaltation de ces paroles prononcées à voix basse; les yeux brillants de Norra lui faisaient peur.
« Je veux, au contraire, lui dit-il, que nous entendions souvent parler les uns des autres : l'oubli entre nous, Norra, ce serait chose affreuse.
— Ah ! tu sais bien que je ne t'oublierai jamais!
— Oui, répondit-il, je le sais ! »
Et il posa sa main sur le bras de la jeune fdle.
« Je me sens très-forte à présent, poursuivit Norra ; je puis tout voir et tout supporter. »
En voyant l'expression ardente qui brillait sur le visage de la chère créature ; en écoutant, malgré lui, ses brûlants aveux, — quoiqu'il fût à deux pas de sa fiancée, une fiancée qu'il aimait, — Henrick ne se put défendre d'une émotion sincère. Ah ! si, en ce moment, au lieu de se trouver dans un gaard norvégien, au milieu de cette foule curieuse, il eût été a côté d'elle, au pied du mont Kilpis, sous les tentes des Lapons, tous deux seuls, peut-être, malgré lui, peut-être eût-il encore prononcé quelques-unes de ces paroles qui remuent les cœurs, et, plus qu'on ne le voudrait parfois, engagent les destinées.
Mais, au même moment, Edwina revenait vers les deux jeunes gens, sans défiance aucune, car c'était une âme droite et loyale, incapable de supposer chez les autres des sentiments dont elle eût rougi chez ellemême, elle croyait h la loyauté de son ami comme à la sienne. Mais elle était toujours invinciblement attirée vers le point où se trouvait Henrick, et elle allait à lui comme l'aimant se tourne vers le pôle. Peut-être aussi
tenait-elle k se montrer hospitalière et bonne pour celle qui avait adouci k son triste amoureux les longues heures de l'exil. Elle prit donc des mains d une jeune fille le plateau de rafraîchissements que Ton venait d'apporter dans la salle, et en offrit poliment à la petite Laponne.
Norra n'accepta rien, mais elle arrêta sur la jeune Suédoise, sur sa toilette pleine .d'élégance et de goût, sur cette peau qui avait la blancheur et l'éclat du satin, sur ces beaux cheveux qu'on eût dit d'or fin, un regard rempli d'une si naïve et si sincère admiration, que celle qui en était l'objet se sentit involontairement touchée.
« Elle est charmante ! dit- elle à Henrick, elle est charmante, ta petite amie !
— D'autant plus charmante, répondit le jeune homme, que, malgré son désir de revoir ses montagnes, elle veut bien passer quelques jours encore avec nous.
— C'est à merveille, fit Edwina : voici venir les fêtes de Noël; on les célèbre très-solennellement chez mon oncle, et tu pourras emporter sous tes tentes un digne souvenir de notre pays.
— Ne crains rien, belle, dit Norra ; ce ne sont point les souvenirs qui me manqueront jamais. »
Ces joyeuses fêtes de Noël, qui commencent la nuit même où le fils de Dieu devint le fils de l'homme, inaugurent en Norvège toutes les réjouissances de l'hiver, et se prolongent jusqu'au dimanche des Rois. C'est une douzaine de jours qui se passent en parties de plaisir, en dîners et en visites. On se prépare longtemps à l'avance à ces fêtes, que Ton appelle les fêtes d'Y ule. Les provisions abondent dans le garde-manger ; on tue un porc pour la circonstance, le boudin noir étant le plat de résistance dans toutes ces solennités gastronomiques, où Ton voit aussi figurer le veau, le gibier, la venaison, et, comme boisson, l'hydromel, l'eau-de-vie et la bière. Les deux premiers jours de la fête sont consacrés aux domestiques de la ferme, qui sont servis par leurs maîtres. Est-ce une application du principe de la fraternité chrétienne? Est-ce un lointain ressouvenir des saturnales du vieux monde? Quoi qu'il en soit, pendant deux jours, ces travailleurs de toute l'année vivent au milieu d'une inépuisable abondance. Le soir venu, ce sont des chants et des danses qui ne finissent qu'avec le jour ; le berger des sœters, l'alphorn ou la clarinette à la main , est le
musicien de la bande. Ce n'est pas d'ordinaire un virtuose de premier ordre; mais le public se montre indulgent et ne lui demande que de marquer le rhythme entraînant des polkas, des valses et du galop.
Les fêtes d'Yule remontent à une période antéhistorique. On les trouve en Norvège longtemps avant l'introduction du christianisme. Le roi Olaf les proscrivit comme les vestiges impies du paganisme. Ceux qui voulurent les renouveler sous son règne furent mis à mort ou mutilés. Plus tard, et sous la domination désormais incontestée du christianisme, elles furent rétablies. Leur coïncidence avec les fêles de Noël, si chères à tout le nord de l'Europe chrétienne, les préserva cette fois de la persécution. On crut les célébrer en l'honneur du Christ, bien que leur nom d'Yule ou Jule, qu'elles ont toujours conservé, dérivât de Jolned, un des surnoms d'Odin, le grand dieu Scandinave.
Pour les peuples du Nord, cette magnifique solennité de Noël n'est donc, à vrai dire, que la continuation de la grande fête païenne célébrée jadis par leurs ancêtres au solstice d'hiver. Les réjouissances du solstice d'hiver s'ouvraient dans la nuit du 21 décembre, que les Islandais appelaient la Nuit- Suprême, et les Anglo-Saxons la Nuit-Mère. Nuit suprême parce que c'est elle qui couvre la terre de ses plus longues ténèbres; nuit mère, parce que de son sein surgit le nouveau soleil, qui reprend dès lors sa course ascendante à l'horizon.
Une ancienne légende dit un historien, raconte qu'après trente-cinq jours d'obscurité lugubre, pendant lesquels les habitants du Nord restaient blottis dans leurs cabanes, en proie à la terreur et aux angoisses, ils envoyaient un messager sur la plus haute montagne du pays, pour voir de là s'il n'apparaissait pas quelque lueur, présage du prochain retour du soleil. À la nou-
velle que l'astre approchait, une sorte de frémissement s'emparait de tous les êtres, hommes, femmes, enfants, vieillards accouraient pour le saluer; les morts euxmêmes, secouant leur poussière, venaient au sommet de leurs tertres funèbres mêler leur pâle joie à la joie universelle.
Aussi, quand le solstice d'hiver ressuscitait le jour, c'était partout, comme à présent, des festins, des jeux, des libations et des sacrifices. Les Skaldes, ces rapsodes du Nord, allaient de maison en maison, chantant l'héroïsme et l'amour : chacun jurait de faire bravement son devoir : les hommes de se bien battre, les femmes de bien aimer. Partout on s empressait d'oublier les chagrins des jours ténébreux, et l'on se préparait, dans l'allégresse de son cœur, à recueillir les trésors que sèmerait bientôt sur le monde l'astre de la lumière et de la fécondité.
Perdus au bout du monde, si loin que la civilisation n'a pas encore eu le temps d'aller les trouver, les Lapons sont restés jusqu'ici complètement étrangers à ces solennités du monde Scandinave. Edwina et ses amis avaient donc raison de vouloir retenir quelques jours encore Norra parmi eux.
Au milieu de la salle de Harald-Gaard , on avait planté ce bel arbre de Noël, souvenir d'Ygdrasil, le frêne sacré, célébré par l'Edda, dont la couronne était humectée par un nuage brillant, source de la rosée céleste, et qui s'élevait toujours vert, au-dessus de la fon- • taine des Nornes, ces Parques Scandinaves : seulement, ici, le frêne était un sapin, nouvellement coupé, qui déployait superbement ses branches verdoyantes, chargées de lumières, de fleurs et de fruits. Norra était comme éblouie de ces splendeurs si nouvelles à ses
yeux. Tout à coup, la porte retentit sous trois chocs violents : on entr'ouvrit, et une main mystérieuse jeta dans la salle ces présents de Noél, cachés sous de mystérieuses enveloppes, et portant le nom de chacune des personnes à qui on les destine.
La fille des princes du Kilpis ne put s'empêcher de sourire quand on lui présenta un sceptre recouvert de papier doré, flatteuse allusion à l'antique et peut-être fabuleuse royauté de ses pères. Mais elle pâlit en apercevant la couronne de fiancée que quatre jeunes filles déposèrent sur un coussin de velours bleu aux pieds de la triomphante Edwina, tandis que le petit enfant de son hôte lui offrait une boîte d'un riche travail, entourée de rubans, dont le couvercle était soigneusement fermé. On la pria de l'ouvrir : deux colombes blanches s'en échappèrent, après avoir un moment voltigé sur sa belle tête blonde, et allèrent, en roucoulant, se poser, familières et douces, sur la haute corniche d'une armoire.
« Ainsi, pensait Norra, il faut que ce souvenir me suive partout, et que tout me le rappelle ; ils me condamnent tous à ne jamais oublier ! »
Grâce à Dieu, la représentation des mystères, que Ton ne retrouve plus guère que dans ce moyen âge persistant du Nord, vint donner quelques distractions à ses pensées. Pour elle, qui n'avait pas même l'idée de ce que pouvait être une pièce de théâtre, la représentation de la Fête de VÉtoile devait, malgré ses chagrins, lui offrir un singulier intérêt. Aussi, c'était plaisir de voir avec quelle attention elle écouta le chœur, chantant rhymne antique.
« Bonsoir, bonsoir, hommes et femmes, maître et maîtresse de la maison, et vous tous qui êtes ici ! Nous
vous souhaitons un heureux Noël ! Que Dieu vous garde de tout malheur !
« 0 messagers des cieux, anges et troupes divines, annoncez la paix à la terre et louez Dieu avec vos langues évangéliques , vos harpes et vos trompettes retentissantes; oui, louez de tout cœur, louez le Seigneur Dieu !
. ni.
« Quand le chœur des anges fait éclater sa grande joie et chante Dieu dans les hauteurs du ciel, celui-là mériterait de n'avoir ni paroles, ni voix, qui ne serait point prêt à louer le Seigneur Dieu !
« Voici les sages et les rois qui viennent de l'Orient à Beit-Léhem, et qui offrent à l'enfant de l'or, de la myrrhe et de l'encens.
« Sois le bienvenu, mon Dieu, mon frère, l'ami de mon âme ; toi qui descends du ciel sur la terre, sois le bienvenu !' Quoique tes faibles membres soient couchés sur la paille d'une crèche, chacun de ceux qui te voient veut réjouir ton amour! »»
Devant la petite crèche où dormait l'enfant de cire blanche et rose dans ses langes de dentelle, le long cortège passa, déposant ses offrandes et ses dons.
Toutes ces belles images , toutes ces nobles et poétiques paroles, ces chants mêlés de prières, ces torches de résine, fixées aux murailles, par des anneaux de fer, éclairant les cours dugaard, et projetant leurs longs re-
flets rouges sur la neige, ces bougies étincelantes, ces vagues parfums répandus dans l'atmosphère embrasée, cette pompe du spectacle, pour l'éclat duquel on avait étalé les trésors de la maison, tout cela semblait produire sur l'âme jeune, naïve et facilement exaltée de Norra, une impression singulière : la pauvre créature, dans le désordre de ses esprits, ne savait plus si elle veillait ou si elle rêvait. Elle se demandait dans quel monde elle se trouvait maintenant, dans quel monde elle avait jusqu'ici vécu: il fallut que la présence d'Edwina, la voix de Henrick et un regard d'Elphége, la frappant tout à coup, la fissent pour ainsi dire sortir de l'espèce de torpeur dans laquelle tant et de si diverses sensations l'avaient plongée. Des tranches d'akerbeer, ce petit ananas de Laponie, aussi parfumé, et non moins savoureux que celui du Midi, que Ton fit passer sur des plateaux, reportèrent sa pensée jusqu'aux cimes du Kilpis, et lui rappelèrent qu'elle n'était ici qu'une étrangère parmi des étrangers; qu'elle y pourrait passer quelques jours encore, mais que sa pensée n'avait point le droit d'y demeurer, et qu'elle devait aller ailleurs.
Le Norvégien, et c'est la un des traits les plus aimables de son caractère, aime que tout soit heureux autour de lui. Il convie tout d abord ses serviteurs aux fêtes de l'hiver; mais sa bienveillance plus expansive ne s'arrête pas aux hommes. La fête de Noël n'est pas à ses yeux seulement la fête de l'humanité ; il veut encore que les animaux y prennent part. Go jour-là, on fait tomber les chaînes des chiens de garde; le fourrage est donné aux bestiaux à profusion; on ferait volontiers dorer l'avoine des chevaux.
On réserve aussi leur part aux oiseaux du ciel, qui semblent être, plus que toutes les autres, les créatures du bon Dieu.
Ee matin de Noël, on prend donc la plus belle gerbe dans les greniers ; on la fiche au bout d'une perche ; on plante la perche sur le toit de la principale habitation du gaard, à côté de la cloche du commandement, dont la voix de bronze transmet à tous les ordres du père de famille.
En Norvège, plus que partout, le long hiver affame les oiseaux. Pas de grain à picorer sur la terre couverte; les baies, maigres et rares, sont gelées dans les
buissons ; les sorbes, dans les arbres, sont cachées sous un rideau de neige qui enveloppe tous les rameaux ; aussi le premier moineau franc qui aperçoit dans l'air l'heureuse gerbe à demi dénouée, pousse de petits cris gloutons, comme pour appeler à la curée les retardataires qui s endorment dans le froid et dans la faim ; c est plaisir de les voir s'élancer de toutes les cimes, voleter autour de la gerbe avec des ébats joyeux et une pétulante impatience; puis, tout à coup, tomber sur elle comme un filet vivant, la couvrir du réseau de leurs ailes, se disputer à vingt le même épi, comme s'il n'y en avait pas assez pour tous ; et , quand la bande a fini son repas avide, éparpiller et perdre le grain qui reste.
En France, nous faisons la part de Dieu, dans notre gâteau des rois : ce que, dans nos provinces pieuses, on donne au premier pauvre qui frappe à la porte du manoir, de la ferme, ou même de la plus humble maison, la Norvège, qui n'a pas de pauvres, le donne à ces petits affamés, hôtes des grands bois, habitants des espaces aériens, aux oiseaux qui souffrent tant pendant la rude saison.
Norra suivit avec un intérêt marqué cette partie de la fête; elle avait pris un vif plaisir au vol, aux ébats et aux cris de ces étranges convives autour de la gerbe abondante. Tout en les voyant faire, elle se rappela qu'elle avait été dans son enfance une charmeuse d'oiseaux ; qu'elle savait mieux que personne les gestes qui les attirent, les mots qui les apprivoisent et les regards qui les captivent. Quand elle vit que, faute d'aliments, leur repas touchait au dernier service, mais que l'appétit persistait après les vivres, et que les insatiables mangeurs ne demandaient pas mieux que de continuer leur bombance, elle se fit conduire dans la grange.
Là elle s'arrangea, avec un soin et un art parfaits, le
plus singulier et le plus curieux costume. De pied en cap, ellè s'habilla de paille ; les épis barbelés ondoyaient sur sa tête comme une aigrette ; ses bras et ses mains disparaissaient sous les faisceaux dorés.
Ainsi déguisée, elle descendit dans la cour.
Elle se tint d abord immobile; puis elle commença de marcher, — on eût dit d'une gerbe ambulante , — lentement, et traînant ses deux pieds sur la neige durcie, en agitant doucement les épis qui la couvraient. Les oiseaux qui voletaient çà et la dans la ramure verte et glacée des sapins couverts de givre, ou qui s'étaient posés sur le bord des maisons, la regardèrent d'abord de loin et avec une certaine défiance : elle fit sa marche plus lente encore et plus insensible ; les plus hardis ou les plus affamés descendirent alors des hautes cimes et se posèrent sur les basses branches des arbres. La petite Laponne s'arrêta tout à fait. Au même instant les plus voisins s'abattirent sur elle: ils la couvrirent de leurs ailes diaprées et frémissantes ; les autres, déjà rassurés, suivirent leur exemple, et bientôt la jeune fille disparut tout entière sous un manteau mouvant. Au même moment, elle recommença de se mettre en marche ; aussitôt nos oiseaux de tirer de l'aile et de partir effrayés; puis de revenir encore, pour partir de nouveau, jusqu'à ce que tour à tour, poussés par la faim, éloignés par le mouvement, et rappelés par le repos qui lui succédait, ils finirent par s'habituer complètement à ces alternatives, et restèrent sur sa tête, sur ses bras et sur ses épaules, alors même qu'elle accélérait sa marche. Les uns partaient, les autres arrivaient; c'était autour d'elle une perpétuelle agitation; il semblait qu'elle s'avançait sous un nuage animé, au milieu d'un tourbillon de plumes et de cris. Elle arriva ainsi jusqu'au pied du perron, sur lequel, malgré le
froid, se tenait la famille, charmée, non moins que les oiseaux, de cet étrange et curieux spectacle. Alors, sûre d'elle-même et de la fidélité de ceux qu'elle tenait ainsi par l'intérêt, le plus solide, dit-on, de tous les liens, elle recommença la course, mais en l'accélérant, et en agitant ses deux bras, de telle sorte que ses convives effarés, tantôt s'enfuyaient, et tantôt se rejetaient sur elle avec une ardeur avide et pétulante, ne la quittant que pour revenir encore, et, quand elle disparaissait dans les bâtiments, dont les portes étaient ouvertes, la poursuivant jusque sous le toit des hommes. Lorsque ce. jeu bizarre eut assez longtemps duré, elle se débarrassa des épis, dont elle sema le soi. Une partie des oiseaux recueillit ces reliefs du festin, tandis que les autres, qui avaient au moins la reconnaissance de l'estomac, continuaient à voltiger doucement autour d'elle, cherchant ses mains, effleurant son front, ou becquetant ses beaux cheveux où quelques grains de blé restaient encore, comme les perles égrenées de sa coiffure.
Ce petit divertissement eut le plus grand succès ; et pour les gens dugaard, il donna une sorte de prestige à Norra.
« On n'a jamais vu pareille chose, disaient les servantes naïves; mais ce n'est pas étonnant; c'est une Laponne! Dans son pays presque tout le monde est sorcier. »
Les hommes, de leur côté, trouvaient que l'amie de Henrick et d'Elphége était une aimable petite fée, et ne semblaient pas trop redouter ses enchantements.
« Quel succès ! chère Norra, lui di tHenrickàl'oreille, en s'avançant à sa rencontre jusque sur la première marche du perron. Tu sais donc charmer tout le monde, même les oiseaux 1
— Oui, répondit-elle, tout le monde..., excepté toi, Henrick, à qui je ne puis même plus vouloir plaire. »
Et elle passa devant lui sans même prendre la main qu'il lui tendait.
On s'avançait rapidement sur la pente de la nouvelle année. Les fêtes de Noël qui, dans certaines parties de la Norvège, durent jusqu'au 13 de janvier, tiraient a leur fin. Cependant l'animation et la gaieté ne semblaient point diminuer parmi les hôtes de Harald-Gaard.
Il arrivait encore des invités tous les jours.
Norra ne songeait plus à s'en aller.
« Mais tu vois bien qu'il faut qu'elle parte ! répétait de temps en temps Henrick à son ami.
— Sans doute; mais le moyen? la malheureuse se rattache à toi comme le noyé à la branche qui va rompre.
— Hélas! il est cependant impossible qu'elle soit ici le grand jour.
— Il vaudrait mieux, en effet, qu'elle n'y fût point.
— Tu sais que c'est après-demain ! avertis-la.
— Eh ! je ne fais que l'avertir; mais j'ai grand'peur que tout ne soit inutile.
— Alors, c'est elle qui l'aura voulu ; à la grâce de Dieu! » fit Henrick, sans dissimuler un mouvement d'impatience.
Quelques instants après, Elphége s'arrangeait de
façon à rencontrer la jeune Laponne, au moment ou elle était seule.
« Petite sauvage , lui dit-il en la prenant par la main, voilà je ne sais combien de temps que je te cherche sans pouvoir te rencontrer î on dirait que tu me fuis !
— Je te sais trop mon ami, bon Elphége.
— C'est précisément parce que je suis ton ami, ton véritable ami, que j'ai désiré m'entrelenir avec toi.
— Eh ! mon Dieu ! qu'as-tu donc à me dire ? Tu as Pair solennel comme le révérend Johansen, quand il monte dans l'armoire pour faire un sermon. »
Et, secrètement inquiète malgré son apparence enjouée, Norra regarda Elphége dans les yeux.
« Ma pauvre enfant, reprit l'artiste d'une voix grave, quand tu m'as demandé de venir me conduire jusqu'à Drontheim....
— Eh ! sans moi tu ne serais pas sorti de Laponie de tout l'hiver ! fit Norra en l'interrompant avec assez de vivacité.
— C'est possible! et j'ai accepté avec autant de plaisir que de reconnaissance ; mais tu sais ce qui fut convenu entre nous ? tu viendrais jusqu'à Drontheim ; tu verrais Henrick une dernière fois.... puis tu repartirais immédiatement pour les tentes.
— Mais, fit Norra, en baissant les yeux, ce n'est pas ma faute si je ne suis pas allée jusqu'à Drontheim : c'était inutile, puisque nous avons trouvé ici celui que nous serions allés chercher là-bas.
— Aussi, petite rusée, ce n'est pas cela que je te reproche! seulement tu devais rester un jour près de Henrick; en voici plus de vingt que tu es ici, et tu ne parais pas songer au départ !
— Hélas! je voudrais pourtant bien m'en aller! ht Norra, de sa voix la plus malicieuse; mais, vois-tu? à
Di
rexce'ption de toi.... et de lui, l'ingrat! tout le monde ici s'efforce de me retenir.
— Tant pis ! dit Elphége , résolu à brusquer les choses, et à porter un grand coup, et en plein cœur, puisque les légères attaques détournées n'avaient pas l'air de lui réussir, tant pis pour toi.
— Et pourquoi donc? je ne comprends pas !
— Parce qu'il se passera ici des choses.... que tune dois point voir.... »
Norra pâlit et ne prononça pas une parole.
« C'est après-demain, continua Elphége.
— Après-demain ! inurmwa la jeune fille en retirant vivement la main que l'artiste avait prise dans les siennes.... Eh bien! quoi donc ! après-demain ? le mariage, sans doute ?
— Non ; mais les fiançailles ! pour nous autres Suédois, c'est absolument la même chose. »
Norra tenait sa tête baissée sur sa poitrine ; ses mains et ses lèvres tremblaient ; des gouttes de sueur froide coulaient sur son front ; mais elle se taisait. Elphége eut peur de ce silence farouche.
« Eh bien ! lit-il en lui touchant légèrement l'épaule, que décides-tu? Veux-tu partir, maintenant?
— Oui , répondit-elle d une voix faible comme un petit souffle, et si bas, que c'était h peine si le jeune homme l'entendait; oui, bon Elphége, je partirai.... après.
— Eh! malheureuse, c'est avant qu'il faudrait partir.
— Non, répondit l'enfant en hochant la tête, je sens que je ne pourrais pas. Je veux voir! Après, oui, après, je sens que je serai forte.... à t'étonner toimême ! »
C'est de la folie ! murmurait Elphége à part lui ; mais il sentait bien qu'il ne serait point capable de
vaincre sa résolution. Il ne songea donc plus qu'à prévenir Henrick; il savait bien, d'ailleurs, que Ton n'avait rien à redouter d'elle, et que, pour grande que fût sa douleur, elle ne ferait de mal qu'à elle seule.
« Elle sera là ! dit-il à son ami, assez découragé du peu de succès de sa négociation.
— Alors, répliqua celui-ci, que Dieu soit entre nous! »
Cette cérémonie des fiançailles a, dans. la vie des peuples de la péninsule Scandinave, une importance singulière et dont rien, dans nos usages, ne saurait donner une juste idée. Les fiançailles sont, pour ainsi dire, la préparation aux joies plus complètes du mariage,, dont elles donnent comme un avant-goût et dont aussi elles renferment le gage* C'est comme un premier mariage avant l'autre, le mariage naturel, celui qui n'a besoin pour se former que du consentement mutuel des parties; le prêtre et le magistrat pourront bien lui donner plus tard la double sanction de la religion et de la loi; mais il a déjà celle des mœurs, car on regarde comme indissoluble cette sainte et douce union de deux âmes, qui se sont promises et données l'une à l'autre, dans la touchante cérémonie des fiançailles. Aussi semble-t-on croire qu'il est impossible de l'entourer de trop de solennités et de prestige ; ses fêles sont plus belles que les fêles mêmes du mariage, et l'on y déploie une pompe qui semble étrangère à la simplicité habituelle du Nord.
Le soir de ce jour que Henrick, un peu emphatiquement peut-être, avait appelé le grand jour, Harald- Gaard présentait un aspect inaccoutumé. On avait planté dans la cour une forêt de sapins, enrubannés de
mille couleurs; des fausses fleurs brillantes, roses, anémones, tulipes et dalhias s'étalaient avec une naïve prétention au milieu de leur verte ramure. Vers sept heures, on entendit un tintement de grelots annonçant l'approche des invités du voisinage. Tout à coup les traîneaux arrivèrent. Le père de famille s'avança sous le porche du perron ; les serviteurs sortirent, les torches à la main. Devant la porte s'arrêtèrent les petits chevaux, hennissant, frappant du pied la terre durcie, et secouant leurs longues crinières, emmêlées de givre et poudrées à frimas. Les jeunes hommes offraient galamment la main aux femmes, enveloppées de fourrures. Celles-ci entrèrent dans la grande salle, débarrassées de leurs enveloppes, redressant leur belle taille, éclatantes et fraîches comme des fleurs, couronnées de leurs cheveux, relevés en tresses superbes, la lèvre rouge, tout empourprées de ces touffes de roses que le froid fait éclore sur la joue.
Cette salle, le Hall anglais, a laquelle les architectes du Nord prodiguent tous les ornements et qu'ils décorent avec un luxe grandiose, parce qu'ils savent que dans sa noble enceinte se passeront les événements les plus importants de la vie de famille, avait été splendidement décorée pour la circonstance. Des jonchées de verts feuillages faisaient disparaître les planchers de sapin, qu'aucune cire n'avait jamais lustrés. Les portes des riches armoires étaient ouvertes; on apercevait dans leur profondeur les grands vases de faïence aux émaux étincelants; les cornes antiques aux ciselures fines et aux belles sculptures d'argent ; sur les bahuts et les dressoirs, on avait fait des expositions plus ou moins artistiques de tout ce que la maison pouvait renfermer de précieux ou de beau. Une profusion inusitée de lampes et de grosses chandelles jaunes, renou-
vêlant les merveilleuses illuminations de la nuit de Noël, ajoutaient un nouvel éclat aux splendeurs de la fête.
Au milieu de tant de préoccupations et de soins, la pauvre Norra fut naturellement un peu oubliée : on avait autre chose à faire que de s'occuper d'elle. Henrick, au milieu des joies de son hymen, douces et profondes joies, puisqu'il faisait un mariage d'amour, Henrick ne pouvait même pas lui adresser la parole. Hélas! que lui eût-il dit qui n'eût été pour la pauvre âme une blessure nouvelle? Il le sentait bien, et il gardait en face d'elle un douloureux silence. Il savait n'avoir rien à craindre de son désespoir, car elle était de celles qui ne font jamais de mal qu'à elles-mêmes; s'il lui en voulait d'être restée un peu malgré lui, c'était parce qu'elle allait souffrir. Elphége lui-même, à qui revenaient naturellement les fonctions de garçon d'honneur de son ami, et que l'on avait choisi, en sa qualité d'artiste, pour ordonnateur suprême de la fête, comprenait trop l'importance de ces doubles fonctions, dans lesqueDes il s'agissait de faire briller aux yeux des étrangers l'élégance et le bon goût d'un vrai Suédois, pour avoir beaucoup de temps à donner à celle que, jusqu'ici, il avait entourée de sa protection. La malheureuse Norra se trouvait donc complètement livrée à elle-même, et elle errait, dans la fête, assez semblable à une âme en peine. Grâce à Dieu, la petite-fille du vieux patriarche des Kilps était trop fière pour jamais laisser voir une impression pénible. Elle était de ces femmes qui n'accordent le droit de les plaindre qu'à ceux qui les aiment. Ce droit-là, personne au monde ne l'avait maintenant ; aussi cachait-elle sous un front serein les violentes émotions qui agitaient son âme jusque dans ses replis les plus intimes. Elle ne perdait cependant
aucun détail de ce qui se passait sous ses yeux ; elle regardait, elle examinait tout avec une sorte de curiosité avide, comme si ses souvenirs, attentivement recueillis, devaient être désormais le seul bonheur de sa vie et Tunique aliment de la flamme dévorante qui brûlerait toujours en elle. Aussi rien ne lui échappait ; jamais historiographe de fête royale ne fut à ce point avide des plus minces détails. Perdue dans l'ombre, immobile dans un coin, à peine vue et voyant tout, elle s'efforçait de tout voir, amassant en elle, et comme h plaisir, un trésor de douleurs.
Quand tous les invités furent réunis, quand chacun eut pris sa place au milieu de cette foule animée, comme Test toujours la foule dans l'attente de quelque chose qui sort de la vie commune et des habitudes de chaque jour, il se fit tout à coup un grand silence. Les portes de la salle s'ouvrirent : les fiancés parurent. Ils passèrent à côté de Norra sans la voir. La pauvre fille s'appuya contre la muraille pour ne point défaillir. Tantôt il lui semblait que son cœur cessait de battre, et qu'elle allait mourir ; tantôt, au contraire, qu'il voulait s'élancer de sa poitrine palpitante et bondir vers l'ingrat. Henrick, qui portait fièrement son bel uniforme, s'avançait avec une grâce majestueuse, tenant d'une main la main de sa fiancée et appuyant l'autre sur la garde de son épée. Il était un peu pâle; mais on trouvait que cette pâleur lui allait bien; ne venait-elle point des émotions qu'il éprouvait? Tel était du moins lavis des femmes, et j'imagine que notre héros ne tenait guère à celui des hommes.
Quant à Edwina, elle était vraiment belle a désespérer une rivale, et le vêtement des fiançailles rehaussait encore sa beauté.
Il y a en Norvège un usage qui m'a toujours paru
touchant. Au lieu de donner, comme chez nous, une toilette plus ou moins riche à chaque fiancée, qui la porte un certain nombre de fois, puis la rejette comme le plus vil chiffon, on conserve pendant des siècles, et Ton fait passer de génération en génération le vêtement des fiançailles, précieusement gardé dans de grandes armoires, que la mère de famille ouvre à de certaines dates avec un respect pieux. Si, un jour, ces parures prenaient une voix; si, pouvant enfin parler, ces robes se rappelaient les battements qui les soulevèrent, elles nous raconteraient en leur langage l'histoire de celles qui furent belles et qui furent aimées.... et des autres aussi. Que de soupirs étouffés sous ce lourd corsage! Que de sourires qui mentaient! Combien de larmes brûlantes au bord de la paupière, et qui n'osèrent pas tomber, parce qu'une lèvre aimée n'était pas là pour les recueillir! Et que de joies! et combien d'espérances timides, d'émotions sacrées et pures, quand deux âmes se mêlaient dans l'amour ! Intime et silencieuse histoire, qui ne pourrait être écrite que par un poète, et lue que par une femme !
Ce vêtement, dont Edwina s'était parée, pour obéir à la tradition que chacun vénère, ressemblait assez h. celui des dames châtelaines de notre moyen âge. La pièce qui tout d'abord attirait le regard était une sorte de pourpoint juste au corps, en étoffe de brocart de couleur éclatante; il était orné d'une broderie d'argent; la ceinture en velours était chargée de plaques de métal. Un jupon de soie, que le pourpoint recouvrait sur les hanches, descendait jusqu'aux chevilles. Les bas étaient brodés aux coins, et les souliers, piqués en fil de couleur, se relevaient à leurs extrémités comme nos chaussures à la poulame. Autour du cou, une lourde chaîne d'or supportait une médaille et de petits cœurs, s'ou-
Digitiz
vrant comme les reliquaires de l'amour, pour recevoir de tendres souvenirs ou des présents symboliques. Ce riche costume, qui eût .écrasé peut-être une autre femme, faisait ressortir la taille imposante et le noble maintien de la jeune Suédoise. Il était impossible de le porter avec plus d'élégance et de dignité. Sur son front, on avait posé la couronne traditionnelle des fiancées, — reines au moins une fois dans leur vie!. — Le cercle de cette couronne aux dents aiguës, comme celle de Proserpine dans les médailles grecques de Sicile, se relevait en bosse avec des ciselures et des ornements, qui figuraient des étoiles, des croissants, des feuilles, des fleurs et des fruits. On avait dénoué sous la couronne les longs cheveux blonds d'Edwina, qui mollement descendaient comme le plus beau des voiles, jusqu'à ses petits pieds.
Un murmure flatteur s'éleva de toutes les parties de la salle et salua la beauté triomphante. Les plus éloignés se dressèrent sur leurs pieds pour la misux voir ; il y en eut même qui ne craignirent point de monter sur leur siège. Elle, cependant, avec la grâce du cygne qui fend les flots, traversa les rangs pressés des invités et alla, tout au bout de la salle, gagner un siège d'honneur, élevé pour elle sur une sorte d'estrade. Elle y monta au milieu des applaudissements, et Henrick se tint debout derrière elle, appuyé sur le dossier du fauteuil.
La dernière partie du programme allait s'exécuter : c'était le défilé devant la fiancée. Chacun à son tour, suivant l'âge ou le degré de sa parenté, les invités passaient devant elle en la saluant et en lui offrant des vœux d'heureuses fiançailles et de mariage heureux. Elle avait un mot pour chacun, et ses réponses à tous étaient empreintes d'autant de tact que d'esprit. Les
grands parents vinrent les premiers, suivis bientôt par la légion des cousins et des cousines. Les femmes embrassaient le fiancé et les hommes la fiancée, comme pour cimenter ainsi l'étroite union qui devait maintenant exister entre les membres des deux familles.
Déjà tous les parents s'étaient acquittés de ce facile devoir ; les amis à leur tour avaient suivi leur exemple. Norra seule n'avait point bougé de sa place : il fallut quŒlphége la vînt avertir que son abstention allait être remarquée, et peut-être interprétée, pour qu'elle se pût enfin résoudre à marcher vers l'heureux couple. Il avait suffi d'ailleurs de l'hésitation qu'elle y avait mise pour que déjà l'attention se fixât sur elle. Quand elle quitta sa place, elle sentit que ses jambes se dérobaient; elle crut qu'elle allait tomber; elle eut besoin de toute son énergie pour faire quelques pas. Elle se trouva bientôt seule au milieu d'un vaste espace. On l'examinait avec une curiosité qui pouvait devenir gênante. Elle ne se laissa point troubler cependant ; mais, faisant un appel désespéré à toute son énergie, elle marcha résolument vers l'estrade. Si elle eût suivi l'exemple que venaient de lui donner les autres invités; si elle eût obéi comme eux à la coutume, elle eût maintenant donné un salut à la fiancée, un baiser au fiancé. ... un baiser à Henrick, devant toute cette foule, et au moment où il venait de lier sa destinée à la destinée d'une autre. A cette pensée tout son être frémissait. Cependant il fallait prendre un parti : on la regardait; on attendait; chaque seconde rendait son embarras plus grand. Elle eut alors une inspiration heureuse. S'inclinant rapidement devant Edwina, elle prit sa main qu'elle effleura de ses lèvres, tandis que son regard, allant plus loin, cherchait les yeux de Henrick.
La délicate courtoisie de cette façon d'agir, la preuve de tact qu'elle venait de donner, elle, une Laponne, en n'embrassant point le Suédois, cette sorte d'hommage discret adressé à la beauté d'une autre femme, tout cela lui conquit les sympathies de l'assistance et lui valut la faveur de tous : on l'eût volontiers applaudie, si des marques d'approbation tellement significatives n'eussent, dans un pareil jour, exclusivement appartenu à celle qui en était l'héroïne naturelle.
« Voilà une petite gardeuse de rennes qui &'est bien tirée d'affaire ! murmuraient quelques Norvégiens épais.
— Quel courage elle a, et au milieu de quelle souffrance! Pourquoi ne peut-on pas faire le bonheur de deux femmes, » pensait Henrick, dont la fiancée, à la fois émue et souriante, cherchait en vain le regard.
Il n'est pas de belles fiançailles sans festin.
L'oncle d'Edwina, surxe point comme sur tant d'autres, se montra fidèle aux traditions hospitalières de son pays. Il avait fait royalement les choses, et, depuis un siècle, on n'avait rien vu dans le district de Drontheim qui pût se comparer à ce que l'on vit ce jour-là, chez le Gamache de la Norvège : c'étaient des entassements de gibier et de poisson, des montagnes de gâteaux, des ruisseaux de vin et des torrents de liqueurs. Partout régnait le plaisir avec l'abondance, et des toasts nombreux et retentissants portaient à chaque minute la santé des époux.
Cette partie de la fête avait aux yeux de tous une si sérieuse importance, qu'Elphége lui-même, dont les attentions etles soins pour Norra ne s'étaient point jusquelà démentis, ne s'aperçut qu'au second service qu'elle n'était point encore à table : il en conçut quelque crainte et il se leva pour la chercher. •
En passant sur le perron du gaard, il entendit comme un bruit de grelots et il vit un certain mouvement d'hommes et d'animaux dans la cour; le renne blanc allait et venait, flairant partout le long des divers bâtiments qui entouraient le corps de logis principal.
« Où donc pourrait-elle bien être ? » pensa Elphége. Il descendit.
Norra, en costume de voyage, avait jeté sa pelisse de fourrure sur la neige, et elle montrait à deux paysans, plus habitués aux chevaux qu'aux rennes, comment on attelait les coursiers de Laponie.
« Eh bien ! s'écria l'artiste en lui prenant les deux mains, que veux-tu donc faire?
— Partir.
— Mais tu es folle ?
— Au contraire, c'est si je ne partais point que je serais folle! J'ai voulu voir, j'ai vu! maintenant, laissemoi. Adieu.
— Je cours avertir Henrick.
— Tu lui rendrais un méchant service ; il n'a plus besoin de moi.
— Attends du moins à demain ; ne t'en vas pas la nuit, comme si tu te sauvais.
— Je me sauve, en effet.
— Tu ne songes donc pas aux périls des ténèbres dans ces régions inconnues?
— Dieu m'éclairera ! fit-elle avec un geste prophétique. Vois plutôt! »
Tout en parlant, elle étendit la main vers l'est, du côté de la Suède, par-dessus les bâtiments du gaard.
Une de ces aurores boréales, si fréquentes dans le Nord, dont elles consolent les trop longues nuits, commençait d'éclairer le ciel.
On connaît l'incomparable beauté de ce phénomène sous les latitudes élevées.
Jamais la nature ne semble déployer de telles pompes et un plus magnifique appareil : ce sont des splendeurs à éblouir l'œil de l'homme ; des bandes d'ardentes couleurs, des nuances tranchées et vives se rapprochant sans s'unir, se juxtaposant sans se confondre, allument dans toute une moitié de l'horizon un de ces incendies célestes dont les flammes, qui ne brûlent point, éclaireront, dit-on, au dernier jour, les suprêmes convulsions du monde. Le spectacle était tout à la fois grandiose et terrible; ces jets de lumière se succédaient avec une telle rapidité, qu'on eût dit le ciel tout entier dans un état d'agitation violente : une couronne enflammée rayonnait au zénith ; de larges groupes de rayons, qui tantôt s'approchaient, tantôt s'éloignaient les uns des autres, laissaient tomber comme une pluie de lumière argentée; çà et là, avec la netteté du spectre solaire, les couleurs du prisme s'étalaient dans des arcs-en-ciel éblouissants.
« Oui, Dieu m'éclaire répéta la jeune fille, et la route que je vais suivre, c'est lui qui me la montre ! »
Elphége, stupéfait, ne savait plus que lui répondre.
Illuminée par cette lueur étrange, qui donnait à son visage comme à toute sa personne une apparence plus voisine du monde fantastique que de la réalité, elle apparut aux yeux de l'artiste toute transfigurée. Il lui semblait qu'une vision, comme en rêvent les poêles, passait devant son visage ; il se demandait si c'était bien cette petite Norra qu'il connaissait depuis dix mois, qu'il avait reçue tant de fois sous sa tente, et dont le matin même il avait vu couler les larmes. N'était-ce point plutôt quelque vain songe de son imagination qui venait tout à coup de prendre une forme pour l'abuser?
La inain de Norra posée sur son bras, et sa voix si douce qui lui disait: « Adieu, bon Elphége, adieu et merci ! » le rappelèrent a lui-même. Il la regarda fixement, et ce sentiment artistique, que rien ne peut vaincre dans de certaines âmes, l'emportant en ce moment sur tout autre :
« Oh ! Norra, s'écria- t-il, que tu es belle ! »
Pour toute réponse, elle le regarda en faisant un léger mouvement d'épaules, prit les guides que lui tendait le paysan norvégien, et sans ajouter une parole, rendant la main, sortit immédiatement de la cour.
Immobile à la place qu'elle venait de quitter, Elphége stupéfait la regardait fuir en murmurant : « Étrange créature ! étrange destinée ! »
Cependant les lueurs de l'aurore boréale avaient pénétré jusque dans la salle du festin, dont les fenêtres étaient sans volets.
Les convives en furent tous frappés, et comme les Norvégiens sont assez curieux de ces grands spectacles, ils sortirent presque tous pour en jouir. Au moment où Henrick, conduisant sa fiancée , apparut sur le perron du gaard, il aperçut dans la distance, sur la colline qui faisait face à la maison, le long attelage qui fuyait vers les déserts du Nord. L'ardente réverbération delà neige et la radieuse lumière que versait l'aurore sur cette partie de l'horizon, tandis que l'autre restait plongée dans une demi-obscurité, permettaient de saisir jusqu'aux moindres détails du tableau.
La jeune fille avait, malgré le froid piquant de la nuit, rejeté sur ses épaules sa pelisse de fourrure; elle se tenait debout a l'avant du traîneau, penchée sur les fougueux animaux qui l'emportaient, et du fouet les excitait encore. On eût dit qu'ils prenaient des ailes :
ils ne couraient point, ils volaient; à leur suite, le traîneau bondissait. Sous leurs légers sabots, une fine poussière de neige se soulevait, et, rendue lumineuse par les rayons qui la traversaient, enveloppait par moments et la jeune fille et les rennes et le traîneau, d'une sorte de vapeur transparente, dont, un peu plus loin, et par intervalles, ressortait le groupe mouvant.
« Par ma foi! dit un des convives, qui avait fait honneur à tous les toasts, voilà le bouquet de la fêtel Après le souper, le spectacle. Je n'ai vu l'opéra qu'une fois à Stockholm. Il y avait une lumière pareille à celle-là, et une fée qui s'enfuyait comme cette petite sorcière sur la cime des montagnes blanches et bleues. C'était charmant, mais pas plus beau qu'ici. Vivent les fiancés d'Harald-Gaard! »
Un formidable clwrus renvoya ce vivat aux échos.
La main de Henrick, appuyée sur la rampe du balcon, se crispa violemment, mais il ne répondit rien.
Tous les yeux étaient fixés sur la jeune Laponne : personne ne s'occupa plus des fiancés.
Arrivée au sommet de la colline, Norra, qui avait une longue route devant elle, ralentit quelque peu son allure. Peut-être au fond de l'âme éprouvait-elle une plus vive douleur en songeant qu'elle allait quitter pour jamais la terre où il était, changer d'horizon, et mettre entre eux l'espace infini. Elle parut même hésiter un instant.
Snalla, sans avoir d'aussi graves sujets de réflexion, mais regrettant peut-être le bon gîte et l'abondante pâture, avant de descendre la rampe opposée, s'arrêta un instant et retourna la tête vers le gaard. Chacun se demandait si Norra en ferait autant, et les jeunes gens se préparaient déjà à la saluer par une décharge de fusils. Mais Norra ne se retourna point; elle était fer-
mement résolue à ne plus regarder en arrière.... ni sur sa route, ni dans la vie. Elle essuya donc d'une main furtive, comme si elle eût voulu se les cacher h ellemême, deux larmes que la nuit .eût gelées dans ses paupières.... Mais elle eut du moins le courage de ne pas chercher à revoir les lieux où sa destinée venait de s'accomplir, et où elle laissait le meilleur de son cœur.
Après une seconde d'hésitation, elle toucha légèrement ses rennes qui repartirent en bondissant.
Déjà Tardent phénomène s'éteignait dans le ciel qui redevenait sombre ; plus de prismes aux couleurs vives et tranchées; plus de rayons vibrants; plus de ces flèches de feu, dardant leur pointe comme les éclairs, mais seulement une teinte pâle, blanchâtre et douce comme celle de la voie lactée, une voie lactée qui aurait occupé toute une moitié du ciel. Gomme il arrive souvent lorsqu'à une vive lumière succèdent tout à coup des lueurs incertaines, une sorte de mélancolie s'empara de la plupart des témoins de cette grande scène et remplaça leur première admiration.
Cependant un pli de terrain venait de dérober la fugitive à tous les yeux. Elle semblait ainsi rentrer dans Fombre et disparaître de la vie de Henrick avec la lumière.
« Pauvre créature ! elle aura froid cette nuit ! murmura la belle Edwina, en se serrant tendrement contre son fiancé.
— Elle aura froid toute sa vie ! » pensa Henrick.
Pendant que ces graves événements s'accomplissaient dans l'enceinte de Harald-Gaard, une certaine émotion régnait dans la tribu des Kilps, qui venait d'abandonner son campement d'été pour regagner l'espèce de village où elle établissait cette année ses quartiers d'hiver. Le départ de Norra, qui n'avait été connu de son grandpère que le lendemain du jour où elle avait quitté les tentes, lui causa un réel mécontentement. Il regrettait surtout que la coïncidence de ce départ avec celui d'Elphége lui donnât la regrettable apparence d'une fuite concertée entre eux, et c'était là surtout ce qui paraissait irriter le vieillard, jaloux de l'honneur de sa famille.
Il savait bien que sa petite-fille n'aimait point le jeune artiste ; mais, grâce aux insinuations de Nepto, il ne lui était plus permis de douter qu'elle n'aimât Henrick. N'était-ce point pour rejoindre l'un qu'elle était partie avec l'autre? Norra eût été la première de sa race qui eût donné un si triste exemple.... Mais si Peckel savait que le cœur de sa petite-fille était pur, droit et loyal, il n'ignorait pas non plus qu'elle avait une téte prompte à s'exalter, et parfois une volonté
immuable. Il avait donc le droit de tout craindre ; aussi . vivait-il dans une mortelle angoisse. La Laponie est grande et les Lapons sont petits. Il suffit d'une touffe de bruyère pour cacher une gelinotte : il n'en fallait pas bien davantage pour abriter Norra. Peckel le savait, et il comprenait toute l'inutilité d'une poursuite qui n'eût eu d'autre effet que de donner plus d'éclat au malheur de sa famille. Dans un autre pays on eût pu mettre la police sur les traces de la jeune fille; mais cette ressource des vieilles civilisations est complètement inconnue dans cette partie du monde encore primitive. Il fallait donc tout attendre du temps et de la volonté de Norra.... d'elle seule!
Un homme, cependant, par son énergie, son habileté, son audace, eût pu retrouver les fugitifs, et reprendre la jeune fille. Cet homme, est-il besoin de le nommer au lecteur, et ne Tavons-nous point fait assez connaître? c'était Nepto.
Mais, comme dit le proverbe, un malheur ne vient jamais seul. Était-ce un pur hasard, était-ce une combinaison habile due à l'imagination inventive et rusée de Norra? Elle avait eu soin d'envoyer, la veille de son départ, le brave Nepto sur les frontières de la Suède, à une grande chasse à l'ours, qui ne devait pas durer moins de six ou sept jours. Faire partir Nepto c'était assurer la réussite de son projet, car il était le seul qui pût efficacement l'entraver.
Quand le chasseur revint, et qu'il apprit le départ de sa cousine, il entra dans une colère furieuse. Gomme la plupart des très-petits hommes, les Lapons sont d'une violence extrême. Celui-ci ne parlait de rien moins que de massacrer la moitié de sa tribu. L'entrevue qu'il eut avec son grand-père fut orageuse, terrible par moments. Oubliant trop souvent le respect
qu'il devait à 1 âge et au sang, il reprocha au vieillard, en termes amers, sa négligence, qu'il appelait coupable, et le peu de souci qu'il semblait prendre de 1 honneur de sa famille. A l'entendre parler, on eût pu croire que c'était lui qui était le chef de cette famille. Il s'emportait, tempêtait, menaçait. Peckel qui tenait beaucoup plus au fond qu'à la forme, n'était pas trop mécontent de cette violence, qui lui garantissait du moins une certaine ardeur dans la poursuite que le jeune homme allait entreprendre.
« Eh! eh! se disait le vieux patriarche des Kilps, en secouant sa tête chenue, voilà une colère qui promet! Si ce gaillard rencontre nos fugitifs, le Suédois n'a qu'à se bien tenir : je ne crois pas qu'on lui fasse quartier. Allons! mes yeux rouges reverront encore ma chère Norra, quoique, à vrai dire, l'ingrate ne mérite guère la peine que je prends pour elle. N'importe! continua-t-il en hochant la tête avec un certain air de mélancolie, elle a beau faire, malgré elle, malgré moi, je sens que je l'aime toujours.... Je ne puis plus m'en passer.... Quand la petite fée n'est pas là, je sens que je donnerais le monde pour une corne de renne. »
Nepto", qui, comme toutes les natures impétueuses, avait soulagé sa colère en s'y livrant, redevint enfin un peu plus calme.
« Ce n'est pas tout de se fâcher, dit-il à son grandpère, il faut retrouver cette petite malheureuse.
— Mais, fit le bonhomme en relevant la tête, je ne te dis que cela depuis une heure.
— Combien y a-t-il de temps qu'elle est partie?
— Douze jours.
— Douze jours! Par le grand dieu Jubinal! en douze jours, et avec cette neige gelée, elle est capable d'avoir gagné Saint-Pétersbourg.
— Je crois qu'elle n'est pas allée de ce côté.
— Ah ! vous savez où elle est?
— Les premières traces ont indiqué la direction de Drontheim.
— Vous le savez et vous ne le dites pas! s'écria l'impatient jeune homme; mais à quoi pensez -vous donc?
— Si tu me laissais parler? mais tu ne veux rien entendre, et il faudrait tout te dire à la fois.
— Voyons, continua Nepto, en s'asseyant par terre' en face du vieillard, dites-moi tout ce que vous savez.
— Eh! oui, tout ce que je sais! mais tout est peu de chose.
— Quand sont-ils partis? de jour? de nuit?
— De nuit.
— Je n'ai pas vu le grand traîneau sous le hangar.
— Je crois bien ! ils l'ont pris !
— Les malheureux ! mon grand traîneau, garni de fer et tout doublé de peaux de loup,... et vous ne l'avez pas empêché ?
— Tu comprends qu'elle ne m'a pas demandé permission.
— Et combien de rennes?
— Quatre.
— On n'en mettrait pas plus pour le roi de Suède !
— Snalla a sauté par-dessus les clôtures, car la porte n'avait pas été ouverte et on ne la plus retrouvé au matin.
— C'est ce qui les perdra! s'écria le jeune homme; Snalla a du fumet comme un renard; je prendrai mes chiens.... Sniff le dépisterait au fin fond des bois, et s'ils tiennent la plaine, avec ces yeux-là et la neige qu'il fait, je suis capable de les voir à dix lieues de distance.
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— Puisses-tu les voir et les prendre ! mais quand pars-tu?
— Dans un instaut; mais, grand-père, continua le jeune homme d'une voix plus câline, je voudrais bien savoir si je réussirai.
— Gela dépend de toi.
— Pas de moi seul, grand-père! dis-moi si les sorts sont bons! »
Et, tout en parlant, le jeune homme alla chercher dans un angle du logis un vieux tambour dont la peau avait reçu plus d'un accroc, et qui, par ses blessures mêmes, annonçait de nombreux et loyaux services....
Ce tambour, que les Lapons appellent quobda, était fait d'un tronc de bouleau, creusé de façon à ce que la partie extérieure de l'aubier en formait la caisse : la peau était fixée par de petites chevillettes de bois, et retenue, en guise de cordes, par des nerfs de renne. Sur cette peau, avec une teinture faite d'écorce et de bois d'aune broyée et bouillie , on avait tracé plusieurs figures appartenant, les unes au monde païen, les autres à la religion nouvelle. On y voyait l'image du Dieu le Père, le symbole du Saint-Esprit, la colombe, saint Jean, la Mort, les Apôtres, le dieu Thor, puis une chèvre, un écureuil, un renne, un ours, et divers oiseaux, ainsi que d'autres marques mystérieuses, dont les unes signifiaient amour et amitié, les autres haine et vengeance.
Nepto déposa le quobda par terre, puis il plaça sur la peau tatouée une petite lozange en airain, désignée par les Lapons sous le nom à'arpa, et il présenta à son grand-père la baguette du tambour, qui n'était autre chose qu'un petit marteau de bois. Les deux hommes se mirent h genoux, en face l'un de l'autre, le tambour entre eux deux, etPeckel le frappa de la baguette.
L'arpa, obéissant aux vibrations de la membrane, passa sur divers signes et s'arrêta enfin sur une des figures cabalistiques, dont la signification ne pouvait être connue que d'un initié.
« Aie confiance, les augures sont favorables ; pars, tu reviendras vainqueur ! dit Peckel en se relevant.
— Alors, répondit le jeune homme, donne-moi un peu d'argent ; tu sais qu'il en faut avec ces gens de Norvège, qui nous méprisent comme des chiens, nous haïssent comme des loups, et nous tondent comme des agneaux.
— Laisse-moi seul un quart d'heure : je t'en donnerai.... si j'en trouve, » répondit le vieillard, qui, à ce seul mot d'argent, avait contracté ses épais sourcils en clignant de l'œil avec une vivacité singulière.
Quand Nepto fut parti, il ferma soigneusement la porte de sa hutte, souleva le cadre de bois rempli de mousse sèche qui lui servait de lit, et après avoir enlevé une énorme pierre recouverte d'une couche d'argile de la même couleur que Taire de la cabane, il y plongea la main, remua avec une fiévreuse avidité des pièces d'argent, dont il écoutait le tintement sonore et gai avec une passion cent fois plus vive que celle du dilettante prêtant l'oreille à Mozart ou à Beethoven. Il en retira bientôt une poignée de species, qu'il compta deux fois, regarda chaque pièce à plusieurs reprises, examinant le millésime et les traits du prince;... puis, quand son petit-fils parut, il les mit dans une de ses poches, en lui disant :
« A présent tu peux partir.
— C'est aussi ce que je vais faire, répondit le jeune homme. Mon traîneau est devant la porte.... Je n'ai pas pris quatre rennes, moi; je n'en aurai qu'un.... mais c'est Reck, et il sait arpenter le terrain! »
Le vieux Peckel, que ces dernières secousses avaient ébranlé et affaibli, s'avança à pas lents, appuyé sur le tronc d'un jeune frêne, dont Nepto avait ingénieusement tourné la racine. Il voulait voir partir son petit fils. Il se pencha sur le traîneau, regarda les maigres provisions que Nepto avait jetées sous son banc avec deux gourdes d'eau-de-vie, et un grand panier de mousse pour son renne . Le fusil du chasseur, excellente carabine, digne de figurer dans un tir national, fabriquée à Drontheim par le meilleur arquebusier de toute la Norvège, était soigneusement enveloppé dans une double bande de vadmel.
Deux jeunes Lapons retenaient, non sans peine, le fougueux Reck, qu'ils caressaient de la main et de la voix. C'était un des plus grands individus de son espèce. Sa vaste épaule, sa poitrine profonde, ses reins courts, ses membres allongés, secs et nerveux, attestaient une puissance d'action et une énergie de moyens qui devaient le mettre à même de braver toutes les fatigues et de rendre tous les services.
Les deux grands chiens fauves, favoris de Nepto, s'étaient couchés dans la neige , le mufle tourné du côté de Reck, et tout prêts à lui sauter au poitrail, pour peu qu'il eût fait mine de vouloir partir avant d'en avoir reçu la permission de son maître. C'était, on le voyait aisément, deux de ces serviteurs dont on n'a jamais à redouter qu'un excès de zèle ; l'un d'eux , le meilleur , l'intrépide Sniff, avait perdu un œil dans les hasards de la guerre, et l'autre avait laissé ses deux oreilles on ne sait où ; mais Nepto racontait, non sans un certain orgueil, qu'ils lui avaient plus d'une fois sauvé la vie dans ces terribles chasses à l'ours, qui font parfois courir aux intrépides Lapons de si sérieux dangers. Le petit-fils de Peckel , pour plus de précaution , prit avec lui un des
colliers de Snalla, le fit, k deux ou trois reprises, flairer à ses chiens, et comme s'il eût été désormais certain d'un succès pour lequel il n avait rien négligé , il prit congé de son grand-père et partit.
Une fois apaisée cette animation qui accompagne toujours un départ, quand il se trouva seul dans le steppe immense, ne voyant plus se dérouler devant lui que les horizons toujours les mêmes de la neige infinie, quelles furent les pensées de Nepto?
Il n'est pas impossible de les imaginer. Nature sauvage, ardente, qui ne connaissait guère les demi-teintes et les demi-tons qu'une civilisation plus raffinée donne parfois k l'âme, Nepto n'était fait que pour toucher tour k tour les extrêmes de chaque passion. Il passait donc, avec une âpre et violente énergie, de la crainte à l'espérance, de la colère à l'amour, de la tendresse à la jalousie. Parfois même toutes ces passions semblaient l'agiter à la fois. Il avait placé tout son avenir, toute sa vie, sur la tête de Norra. L'amour qu'il éprouvait pour elle était un de ces amours implacables qui semblent brûler jusqu'au sang d'un homme.... Et un étranger, amené dans sa tente par un hasard maudit, sans le chercher, sans le vouloir, sans même s'en soucier, avait détruit tous ses rêves d'avenir.
Avec elle, riche, puissant, honoré dans sa tribu, il voyait s'ouvrir devant lui de longues perspectives de bonheur.... et tout k coup, plus rien! Il se trouvait en face du néant et du vide !
Quand il en était là do ses réflexions amères, une co- 1ère terrible bouleversait son âme; il méditait d'épouvantables vengeances. « Norra serait a lui : il l'avait juré! il la reprendrait, il l'arracherait k son rival; puis, ce rival, il l'immolerait ! N'était-il point le meilleur ti-
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reur de toute la Laponie? sa balle enchantée n'allaitelle point toujours frapper le but? Il ne manquait pas un écureuil sur la cime d'un sapin : un Suédois est plus gros qu'un écureuil ! »
« Et après?
a Oui, après ! Norra l'aimerait-elle davantage, quand elle le verrait couvert du sang de celui qu'elle avait choisi? sa vengeance brutale ne creuserait-elle point entre eux un abîme plus profond encore ? »
Toutes ces pensées qui se pressaient en lui le jetaient dans une sorte de fièvre qui fouettait son sang et donnait a son cerveau des hallucinations voisines de la folie. 11 cherchait du moins à dompter ces révoltes de l'âme par la fatigue du corps. Ce premier jour il courut avec une vitesse insensée : ses chiens haletaient à le suivre, et Reck, lui-même, si vigoureusement trempés que fussent les ressorts de ses jarrets d'acier, commençait déjà d'éprouver certaine roideur dans ses articulations moins souples.
Une forêt qu'il trouva sur la route les abrita tous quatre ; et, rapprochés par le froid qui sévissait de toutes parts, ils passèrent la nuit, hommes et bêtes, serrés les uns contre les autres. Deux jours et deux nuits sans incident, et dont rien n'eût troublé la monotonie, si, de temps en temps, on n'eût aperçu dans le lointain quelques loups errants, qui se tinrent a distance, succédèrent à ce premier jour et à cette première nuit.
Quand il fut question de repartir, le quatrième matin, Reck, qui avait peu mangé dans la nuit, éprouva quelques difficultés à reprendre la route ; une de ses jambes semblait engourdie, et l'inégalité de ses efforts et de sa marche imprimait une déviation sensible au traîneau qui souvent inclinait à gauche.
Au bout d'une heure, cependant, Reck avait repris
son allure ordinaire, et Nepto put croire à un engourdissement passager.
Cependant les chiens eux-mêmes, plus accoutumés à la chasse qu'à ces courses sans but, commençaient à trouver longues des étapes que rien ne venait distraire. Ils avaient d abord flairé sur la lisière des bois les pistes odorantes qui les eussent volontiers entraînés sur la trace de la proie accoutumée. Mais, depuis qu'ils avaient compris, avec leur merveilleux instinct, que, pour cette fois, Tardent chasseur voulait marcher droit au but, ils continuèrent leur route plus tristement, la queue basse, le nez en terre, escortant le traîneau, chacun de son côté.
Seul le cœur de Thomme était indomptable à la fatigue, et son courage plus grand encore que ses forces.
Vers midi le renne s'arrêta droit sur ses quatre jambes. Nepto n'osa point l'attaquer de l'aiguillon, mais il l'encouragea de la voix. Le renne, comme s'il se fût senti ranimé par la parole de son maître, repartit bientôt; mais, quelques instants plus tard, il se retourna vers Nepto, et ses yeux, où il y avait des larmes, semblaient dire : « Épargne-moi, je ne puis plus! »
Nepto, qui était poète à sa manière, comme le sont parfois les Lapons, mit sa tête entre ses mains et murmura à demi-voix une chanson qu'il avait composée jadis en revenant de la chasse quand il croyait que Norra l'attendait.
On assure que le renne est aussi sensible à la mélodie que le chameau et qu'on le délasse avec un air de musique. Du reste, la musique des Lapons n'est pas notée : elle permet beaucoup à la fantaisie individuelle, et ils chantent plutôt d'instinct que d'après une méthode arrêtée, pressant ou ralentissant le rhythme à leur gré.
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« Bondis, ù mon petit renne, disait la chanson, bondis sur la plaine et sur la montagne! C'est dans la maison de mon amie que tu seras gratté doucement ; c'est là que, sous la neige, se trouve la mousse abondante.
« Si courts sont les jours, si longue est la route ! Bondis avec ma chanson. En avant, en avant! Ici, point de repos.... ici, il n'y a que des loups.
« Là-haut vole un aigle.... puissé-je avoir comme lui des ailes? Les nuages, comme ils courent! Si j'étais dans leur sein, déjà, ma belle, je te verrais à ton foyer, je te verrais me sourire.
« Oh ! comme tum'as pris le cœur, et vite ! Ainsi avec un renne privé prend-on le renne sauvage ! et tu m'emportes plus rapide que le torrent quand la neige fond.
« Depuis que je t'ai vue, mille pensées me viennent, et, le jour et la nuit, mille pensées qui n'en sont qu'une.... toi!
« Va! tu peux me fuir, tu peux aller te cacher derrière le rocher de la vallée, ou, avec tes rennes, gagner les bois. Devant moi, devant moi, s'écarteront bois et rochers !
« Bondis, ô mon petit renne ! bondis sur la plaine et sur la montagne ; dans la maison de mon amie, tu sera gratté doucement ; là, sous la neige amoncelée, tu trouveras la mousse abondante 1 »
Plus d'une fois, dans les longues courses, à la voix de son maître, le renne s'était ranimé ; plus d'une fois, la chanson, comme s'il l'eût comprise, avait paru lui donner de nouvelles forces.
Mais, ce jour-là, le rhythme impuissant n'eut pas le même effet, et comme Nepto achevait son dernier couplet, Reck, qui n'avait cessé de gratter la terre du pied, au lieu d'avancer, fléchit sur ses genoux de devant,
puis s'abattit sur le côté ; renversant alors son bois sur ses reins, les naseaux entrouverts, et, par petits mouvements saccadés, se creusant comme une couche funèbre dans la neige, il fit entendre deux ou trois bramements plaintifs, et agitant ses quatre membres à la fois dans une convulsion suprême , il se roidit tout entier , et bientôt expira.
« C'était un bon serviteur, et je n'en retrouverai jamais un pareil ! murmura Nepto ; ah ! Norra, tu me coûtes cher! »
Après cette sorte d'oraison funèbre, laconique si Ton veut, mais qui avait du moins le mérite d'être bien sentie, Nepto, qui était avant tout un homme pratique et positif, ne voulut point que le regret qu'il éprouvait de la mort d'un de ses serviteurs lui fit oublier les deux autres. Il tira donc de sa poche un large couteau, et tranchant d'un seul coup la veine jugulaire, il fit jaillir un jet de sang chaud que ses deux chiens lapèrent avidement. Puis il coupa les traits, dégagea son équipage, prit une tranche de poisson fumé dans son sac de ceinture, mangea une bouchée, avala coup sur coup deux verres d'eau-de-vie, et se coucha dans son traîneau, la tête enveloppée dans sa pelisse de fourrures pour réfléchir sur les périls de sa situation. Il ne connaissait qu'imparfaitement la route qu'il suivait, s'orientant un peu au hasard d'après la position des forêts et la forme des montagnes. Il jugeait cependant qu'il devait être encore assez loin de Drontheim, et comme il avait quitté la route frayée, il ne savait plus quand il retrouverait une habitation.
La position, on le voit, était assez fâcheuse. Tout autre se fût désespéré : Nepto s'endormit. Il avait besoin de force, et le sommeil lui en donnait toujours.
Au bout de combien de temps se réveilla-t-il? lui-
même ne l'eût pu dire. Il se trouva au milieu du joyeux tumulte d'une chasse : des jeunes gens, le fusil à la main et chargés de gibier, se tenaient autour de lui. A quelques pas, cinq ou six chiens aboyaient après les deux limiers de Nepto, qui montraient les crocs et maintenaient sévèrement les distances.
Réveillé en sursaut, le Lapon se débarrassa promptement de sa pelisse, et promena autour de lui un regard étonné.
« Un Lapon! >» s'écria-t-on de toutes parts, absolument comme Ton eût crié : « Un loup ! ou un renard ! »
Nepto bondit sur ses pieds, son couteau à la main ; appuyé contre son traîneau, ses deux chiens à ses côtés, il s'apprêtait à faire la plus vigoureuse résistance. Mais cette velléité d'héroïsme fut pour le moins inutile. Personne, en effet, ne songeait à l'attaquer. Gomme c'était, après tout, un garçon de bon sens, il eut honte de cette sorte de bravade contre une troupe inoffensive. Il rejeta donc son couteau au fond du traîneau, croisa fièrement ses bras et attendit.
Mais tout à coup, avec une énergie sauvage, il bondit vers les chasseurs, et saisissant un d'entre eux au collet :
« Norra ! Norra ! qu'as-tu fait de Norra?... »
Ces exclamations , proférées d'une voix que la colère étranglait, s'adressaient à Henrick, que Nepto venait de reconnaître au milieu des chasseurs.
* A bas le Lapon! à bas le chien! s'écrièrent cinq ou six Norvégiens, qui saisirent le jeune homme dans leurs bras vigoureux.
— Mes amis ! mes amis! je vous en prie, ne lui faites point de mal, » s'écria Henrick, tandis qu'Elphége de son côté, sortant des fourrés du bois, s'efforçait de leur donner quelques explications.
Mais, à la vue d'Elphége, la fureur de Nepto sembla se réveiller de plus belle :
« Lâche ravisseur ! s'écria-t-il, c'est toi qui Tas prise, meurs ou tue-moi ! »
Il était dans un état de surexcitation qui faisait mal à voir. Il fallut le maintenir parla force. Au bout de quelques instants, il parut se calmer, et put entendre enfin les explications que Henrick lui donna avec une fermeté et une netteté qui devaient le convaincre.
« Écoute, lui dit l'officier, j'aime une autre femme, que j'épouserai bientôt : Norrale sait.... elle n'a jamais rien été, elle ne pourra jamais être rien pour moi. Tu t'es souvent emporté contre moi, sous les tentes, parce que la colère t'aveuglait; de sang-froid, tu aurais mieux jugé les choses; tu aurais vu qu'au lieu de te nuire, c'était moi qui te servais.... Je ne te dirai point que je suis ton ami.... peut-être ne me croirais-tu pas?... »
L'air de doute avec lequel Nepto hocha la tête montra clairement quel degré de confiance le Lapon accordait au Suédois.
* Un jour, bientôt peut-être, continua Henrick, tu connaîtras toute la vérité.... tu sauras alors si Norra....
— Arrête ! ne prononce jamais ce nom-là! fit Nepto d'une voix frémissante.... Dans ta bouche, il m'irrite plus qu'une mortelle injure.
— C'est de la folie ! murmura Henrick, et on ne raisonne point avec les fous ! »
Puis se retournant vers le Lapon, toujours immobile, les bras croisés devant lui :
« Gomment veux-tu que je te donne les nouvelles que tu viens chercher, si tu t'exaspères ainsi chaque fois que je veux parler? »
La réponse était si juste, que Nepto ne sut que répliquer, et il baissa la tête comme un homme accablé.
Enfin, au bout de quelques minutes :
« Eh bien? fit-il, parle : où est-elle?
— Chez toi, sans doute.
— Comment, chez moi ! Tu me trompes; j'arrive de la tribu : elle n'y était point!
— Vous vous serez croisés en route : la plaine est grande, et il y a delà place pour vous deux.
— Jure que ce que tu dis est vrai.
— Je le jure sur Dieu et sur mon honneur de Suédois. »
Cette affirmation si nette sembla rassurer le farouche petit homme. Ses sourcils froncés se détendirent, et le nuage sombre qui, depuis le commencement de l'entretien, couvrait son front, parut s'éclaircir un peu. Mais sa colère, changeant d'objet, se tourna contre Norra.
« La folle! s'écria -t -il en frappant la terre du pied :
— Non pas la folle, mais la bonne ! dit Henrick.
— Je n'ai pas besoin quelle soit bonne pour les autres! reprit Nepto, avec une naïveté d'ogoïsme qui fit sourire Henrick.
— D te suffit, dit-il, qu'elle soit bonne pour toi : je comprends 1 mais voyons, que veux-tu faire maintenant? Tu ne peux rester ici, et ce ne sont pas tes chiens qui pourront te traîner jusqu'aux cimes des Kilpis.
— Si seulement j'étais h Drontheim ou k Lavanger, j'y trouverais des amis, et je pourrais regagner nos tentes. »
Et, tout à coup, tirant sa bourse de cuir, toute pleine de species qu'il fit sonner dans sa main :
« Vends-moi un cheval! lui dit-il, c'est tout ce que je te demande.
— Je ne vends rien, répondit l'officier, mais je puis te prêter tout ce que tu voudras ; tu feras remettre la bête à Drontheim, à l'hôtel d'Angleterre.
— Eh bien ! voilà qui est entendu, fit Nepto, en remettant la bourse dans sa poche, sans en avoir dénoué les cordons. Quand m'enverras- tu le cheval?
— Oh ! oh ! tu viendras bien le chercher toi-même, le gaard n'est pas à plus d'une àemi-heure de marche.
Voilà qui ne sera pas! s'écria le Lapon, retrouvant tout à coup sa colère et sa violence.... Non, je n'entrerai jamais dans ta maison.... Ah! si' tu n'étais pas venu sous nos tentes !
— A ton aise! fit Henrick, en souriant; dans une heure tu auras ton cheval : bon voyage et salue pour moi ton grand-père. »
Henrick rejoignit ses compagnons, et, tout en reprenant avec eux la route du gaard, il les mit au courant de sa conversation avec Nepto.
« Le singulier bonhomme ! fit en riant l'oncle d'Edwina ; il est pourtant fâcheux qu'il n'ait pas voulu venir à Harald-Gaard avec nous; je suis certain qu'il nous aurait donné le divertissement d'une amusante comédie.
— Pour moi, dit Henrick, je crois plutôt qu'il serait, au besoin, acteur à se charger des rôles tragiques; puisse aucun de nous ne le jamais rencontrer sur sa route !
— Ah ! ah ! s'écria-t-on de toutes parts, voilà bien du nouveau ! un Suédois qui a peur d'un Lapon.
— Riez! riez! répliqua Henrick, mais j'estime, pour mon compte, que l'on doit toujours être en garde contre un homme violent, passionné et malheureux.
— Allons! c'est le bonheur qui te rend poltron; j'en ferai mes compliments à la belle Edwina.... En
Digiti
attendant, allons dîner et envoyons-lui son cheval : il faut toujours tenir la parole donnée.... même à un Lapon.
— Surtout à un Lapon, » dit l'officier en soulignant ce mot de la voix.