‹ Un amour en LaponieChapitre 5 sur 7 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

uiyinzeo

Près de trois mois se sont écoulés depuis la rencontre des hommes du gaard avec le Lapon. Pour Henrick comme pour Edwina, ces trois mois n'ont pas eu d'histoire, et leurs jours se sont écoulés, calmes et monotones, comme le bonheur. Henrick eût dit volontiers comme notre poëte :

Maudit printemps, reviendras-tu toujours?

et sa chère Edwina eût répondu :

C'est l'hiver que mon cœur implore !

Mais la neige ne tombait plus; elle fondait : la saison nouvelle approchait, avec ses pompes, ses splendeurs et ses joies profondes, que nulle part ailleurs la nature ne semble ressentir comme dans l'extrême Nord. Il faisait une de ces saisons qui doivent inspirer aux amants un nouvel et plus vif désir de vivre l'un près de l'autre.... d'être ensemble !... Et ceux-ci allaient se quitter. Le temps des épreuves n'était pas fini, et il restait à Henrick d'impérieux devoirs h remplir; trois mois de

difficiles travaux étaient encore nécessaires au parfait accomplissement de sa mission.

Il devait faire une tournée dans le nord-ouest de la Norvège ; il devait visiter les fjords que l'Océan projette comme de longs bras dans l'intérieur des terres; il devait enfin étudier quelques-unes des moins connues parmi les îles de la côte.

Edwina le savait : son cœur en souffrait; mais elle se résignait ; c'était une nature vaillante ; elle avait le sentiment du devoir et, loin de détourner Henrick, c'est elle, au contraire, qui l'aurait encouragé, s'il eût eu besoin de l'être.

On fixa le départ du jeune homme au jour même où les troupeaux devaient quitter le gaard pour se rendre aux pâturages, depuis si longtemps abandonnés. Ce jour-là est une véritable solennité champêtre; c'est, pour ainsi dire, la fête rustique du printemps. Déjà, depuis quelques jours, on ouvrait, toutes grandes, les fenêtres de la salle, pour sentir l'haleine des vents tièdes, qui pénétraient les dernières neiges ; déjà la séve courait dans les branches flétries qui se relevaient joyeusement vers le ciel ; déjà les bourgeons roses s'entr'ouvraient et les feuilles se dépliaient, comme de petites faveurs vertes, au bout des rameaux noirs encore : la mousse refleurissait; les cataractes déchaînées sonnaient et retentissaient dans les bois ; les étables inquiètes mugissaient; il fallait rendre les troupeaux au printemps et à l'herbe fraîche. Tout renaissait dans la ferme ; l'activité régnait partout; les travaux recommençaient ; c'était comme une nouvelle vie qui ranimait le monde.... et c'était à ce moment-là que deux cœurs épris devaient se séparer.

Leurs adieux furent ce que seront toujours les adieux

de ceux qui aiment , pleins de larmes, que Ton essuyait avec des baisers. *

Henrick accompagna les bergers qui s'en allaient gagner dans les districts montagneux ces pâturages des grands plateaux que Ton appelle Sœters. Ils se rendaient précisément dans une contrée qu'il avait besoin d'étudier, et la vue d'ensemble qu'il pourrait obtenir de ces hauts sommets rendrait sa' tâche plus aisée.

Les premiers jours furent ce qu'ils devaient être : Henrick sentait en lui un grand abattement et un grand vide ; puis vint cette tristesse rêveuse et douce, qui suit toujours les scènes d'adieu; puis enfin il trouva quelque charme à cette vie poétique, qu'embellissaient pour lui de riantes perspectives et les plus aimables espérances. Il n'avait qu'un regret : c'était d'être presque entièrement privé de nouvelles d'Edwina ; car, dans toute cette partie de la Norvège , les communications sont toujours assez difficiles, et, si l'on en excepte les côtes, pendant la saison où les bateaux à vapeur les desservent, le service de la poste, principalement dans les cantons éloignés et intérieurs, ne laisse que trop h désirer.

Sous prétexte de faire des études de paysage, Elphége avait accompagné son ami, et tous deux s'étaient facilement soumis aux rudes conditions d'existence des paysans au milieu desquels ils étaient venus camper. L'artiste cependant regrettait tout haut les curieux modèles et les charmants motifs de dessins et de tableaux qu'il avait rencontrés chez les Lapons. Henrick, de son côté, assez négligé par les bergers norvégiens, ne pouvait s'empêcher de songer aux aimables attentions et aux soins délicats que Norra lui prodiguait.

Au milieu des solitudes inhospitalières des monta-

gnes, il se rappelait les ingénieuses distractions qu'il avait souvent trouvées, grâce à elle, sous la tente des Kilps. Tout cela ramenait sa pensée, trop souvent peutêtre, vers celle qu'il devait maintenant oublier. « Si elle était ici ! » pensait-il quelquefois. Quant à sa chère Edwina, il n'osait même pas se permettre de souhaiter sa présence en de tels lieux ; il savait bien qu'elle y eût été trop malheureuse. A cette belle plante un peu frêle, née dans un repli tiède et abrité de la vie heureuse, il fallait toutes sortes de précautions, de ménagements et de recherches ; elle souffrirait, ne les ayant pas ; et lui , il souffrirait davantage des privations qu'elle s'imposerait ; il ne voulait point, même en pensée, la condamner à partager ses rudes épreuves.

Norra, au contraire, était un petit buisson d'épines, une mousse de rochers, éclose dans la neige : un coup de vent ne pouvait lui faire ni peur ni mal. Elle était parfois un quart d'année sans goûter une bouchée de pain ; elle ne serait donc pas bien à plaindre pour avoir jeûné un peu avec lui !... A plaindre !... Ah 1 la pauvre enfant ne se plaindrait jamais.... Elle dirait merci 1 • Ne savait-il plus quelle tendresse il y avait dans ce cœur! quelle affection sans bornes, quel dévouement inépuisable, quel don généreux et toujours renouvelé de soi-même?... Et il était demeuré pendant des mois auprès d'elle sans soupçonner la vivacité ni la profondeur de son affection pour lui ! A quelle torture il l'avait condamnée l Au mépris de sa pure tendresse, il n'avait pas craint de demander sa main pour un autre !

Et cependant, pour le revoir une dernière fois, elle s'était exposée à tous les périls ; elle avait bravé tous les affronts ; seule et faible, elle était venue au milieu

des implacables ennemis de sa race,... et là elle avait entendu ses promesses et ses serments d'amour ! Elle avait dû contempler le triomphe, admirer la beauté d'une rivale préférée. Ah ! quels avaient été, pendant ces mortelles journées, les déchirements de son cœur !... et pourtant, pas une parole amère n'était sortie de sa bouche ; elle n'avait pas même voulu, par un soupir trop fortement exhalé de son sein, troubler les félicités de celui qui avait brisé sa vie. Quelle destinée pour une telle âme, et où donc trouver jamais un malheur plus accompli ! Si, sous les yeux même d'Edwina, dans l'enchantement que lui causait sa présence, dans l'ivresse de la passion partagée, il avait poussé l'injustice jusqu'à' regarder la présence de l'amante dédaignée, comme un importun obstacle aux libres épanchements de son amour, combien, maintenant qu'il était seul, livré à lui-même, combien il lui rendait une autre justice! Gomme il savait mieux reconnaître, par une sympathie généreuse, et par une immense pitié, tout ce qu'il y avait en elle de bon, d'affectueux et de dévoué ! Que n'eût-il pas donné pour la voir une seule minute et lui dire: « Va, Norra, pauvre enfant, je ne suis pas un méchant cœur ! Je sais que tu m'aimes, et tu as dans mon affection une place que personne ne t'enlèvera jamais. >»

Et que l'on ne croie point que de tels sentiments fussent un larcin fait à Edwina. La part de l'une restait entière, alors même qu'il donnait à l'autre. Il ne dépouillait point celle-ci pour enrichir celle-là. Les sentiments que lui inspirait chacune d'elles, n'étaient point de la même nature et n'auraient pu se nuire. La belle Suédoise, l'heureuse fiancée, n'eût pas voulu de cette aumône de pitié qu'il acpordait à la petite Laponne, et elle était assez sûre de son empire pour permettre

qu'un peu de sympathie innocente s'égarât loin d'elle. D'ailleurs, elle n'était point là, et dans les trop rares occasions qui s'offraient de lui écrire, Henrick avait mieux à faire que de s'entretenir de Norra.

Nous avons laissé la pauvre fille en plein désert, la nuit, par un froid dont nos latitudes clémentes n'ont pas le même soupçon, livrée à toutes les tortures d'uu cœur déchiré, et emportée dans l'espace. Il faut bien le dire, si vaillant que fût son cœur, elle éprouva quelques instants de véritables angoisses. Tant qu'elle s'était sentie en présence des hommes, elle avait lutté courageusement contre elle-même, contre ses chagrins amers. Une fois seule, ce courage fait d'orgueil l'abandonna et elle ne vit plus qu'une chose au monde, son amour et son malheur. Et comme à toutes les douleurs, arrivées à un certain paroxysme, une crise est nécessaire, la crise arriva.

Mais Dieu est un père qui parfois se lasse de voir souffrir ses créatures, ses enfants.

Norra éprouva donc bientôt une sorte d'apaisement. Comme presque toutes les races du Nord, les Lapons, si incultes qu'ils soient, ont cependant un sentiment assez vif des beautés de la nature. Norra regarda le ciel tout resplendissant au-dessus de sa tête. Elle se dit que, dans cette demeure éclatante du Dieu de ses aïeux, il y avait un œil qui veillait sur elle ; qu'un immense amour 379 . 15

se répandait de là sur les vastes mondes, et que le grand être, qui devait être bon puisqu'il était fort, n'abandonnerait pas celle qui se défendait avec tant de courage.

Sa douleur n'était point consolée, et peut-être elle n'eût point voulu qu'elle le fût ; air, hélas ! sa douleur, c'était maintenant tout ce qui lui restait de Henrick ; mais elle était du moins un peu calmée, et, tout en gardant sa profondeur, elle perdait peu à peu de son amertume. Elle entrait maintenant dans la phase de la mélancolie, à laquelle les âmes vraiment tendres trouvent toujours un charme.

Elle fit de la main un signe au pauvre Snalla, auquel, depuis huit jours, elle n'avait plus témoigné la moindre attention.

a Je suis ingrate et tu m'aimes encore ! » lui dit-elle en caressant sa belle tête blanche.

Snalla, tout joyeux de cette tendresse qu'on lui rendait, recommença de bondir autour du traîneau, excitant par son exemple les rennes qui emportaient sa jeune et chère maîtresse. Ainsi marchait- elle, plus calme dans ses pensées, au milieu des plaines infinies, sur la neige éclatante, et sous la lumière sereine du ciel.

Cinq jours après avoir quitté Harald-Gaard, elle aper* çut dans la distance de petites colonnes de fumée bleuâtre qui lui annonçaient sa tribu.

Toute autre femme que Norra eût peut-être éprouvé, dans de telles circonstances, quelque crainte ou du moins un sentiment d'émotion pénible : rien de semblable chez notre héroïne : elle avait parmi les siens une position toute particulière; on la regardait comme une des personnes les plus intelligentes de sa nation ; elle lisait dans les livres ; on assurait même que son grand-père

lui avait donné une partie de sa science, et qu'elle savait composer des philtres, préparer des charmes et jeter des sorts. De plus, elle était riche. Quand on a tant d'avantages, on peut faire à peu près tout ce que l'on veut, chez les Lapons comme ailleurs. Norra n'avait donc rien à craindre des personnes étrangères à sa famille. Son grand-père allait peut-être grossir un peu sa voix ; mais elle savait bien que cette séyérité n'était qu'apparente; que le vieillard était plein de faiblesse pour elle et qu'elle avait toujours eu l'art de le calmer. Restait donc Nepto ; mais elle ne craignait point Nepto ; est-ce qu'une femme craint jamais l'homme dont elle se sait passionnément aimée ?

Norra, après cette longue absence, rentra donc dans sa tribu aussi tranquillement que si elle en fût sortie la veille ; elle passa, Hère et superbe, en femme qui n'a rien à redouter ni de soi ni des autres, entre les deux rangées de huttes qui bordaient la principale rue du village, et s'arrêta bientôt devant la porte de son grandpère. Deux ou trois serviteurs empressés vinrent audevant d'elle. Elle sauta légèrement à terre, et sans leur rien dire, entra dans l'antique demeure de Peckel.

Elle avait fait quelques pas à peine quand elle s'arrêta tout à coup, frappée d une douloureuse surprise ; son grand-père, d'ordinaire alerte et dispos comme un jeune homme, était affaissé sur lui-même, dans l'angle le plus reculé de la pièce. Il était à demi caché sous un amas de peaux et de fourrures, et tellement changé depuis le départ de Norra, qu'elle n'osait pas le reconnaître. Il avait encore maigri : ses deux mains, qui pendaient hors des couvertures, étaient tellement décharnées que la peau était littéralement collée sur les os. Ses yeux, naturellement petits, n'étaient plus que deux trous de vrille, au fond desquels, par intervalles, on

voyait s'agiter et briller comme un point rouge presque imperceptible.

Norra, dont les chagrins n'avaient point gâté le cœur, fut profondément émue de ce spectacle : elle s'élança vers le vieillard, comme pour l'embrasser ; mais Peckel, par un mouvement brusque, se rejeta en arrière, en même temps que du geste de sa main tremblante il la repoussait loin de lui.

« Nepto! qu'as-tu fait de Nepto? » demanda-t-il d'une voix qu'il voulait rendre irritée.

Une minute avant l'entrée de Norra, ce n'était point à Nepto qu'il pensait, mais à elle ; et maintenant qu'il la voyait près de lui, maintenant qu'il n'avait plus à trembler pour elle, c'était son autre enfant qui occupait sa pensée.

« Nepto? Mais je ne l'ai point vu, fit Norra avec le plus sincère étonnement ; n'est-il donc pas au village ?

— Pourquoi donc y serait-il quand tu n'y es plus ? répondit le vieillard, en relevant la tête qu'il appuya dans sa large paume; toi partie, ingrate et méchante, il n'y a plus de joies ici pour personne.... Tu le sais bien.... Ce qui n'empêche pas que tu ne nous déchires le cœur à tous, comme à plaisir....

— Je n'ai voulu faire de peine à personne ; ce sont les autres qui m'en ont fait.... Nepto passe sa vie à me tourmenter.

— Aime-le, il ne te tourmentera plus. »

Norra secoua sa petite tête mutine sans répondre autrement ; mais le léger pli qui contracta ses sourcils, un petit froncement de la bouche au coin des lèvres, sa main impatiente qui arrachait par flocons la molle toison du renne qui servait de couverture à son grand-père, tout répondait pour elle et disait clairement au vieillard qu'il avait passé l'âge où l'on peut comprendre

et discuter ces questions délicates, et qu'il faut laisser l'amour à la jeunesse.

Il y eut entre eux quelques minutes de silence. Une quinte de toux ébranla la vieille carcasse du sorcier, comme un vent d'orage secoue un arbre séculaire aux rameaux flétris.

Norra prit la tête du malade dans ses deux mains, et l'appuya contre sa poitrine; puis, quand l'accès fut passé, elle lui présenta un mélange de lait de renne et d'eau, dans lequel on avait fait bouillir une tige d'angélique, coupée par petits morceaux, seul remède accepté du Lapon, panacée aussi universelle qu'inefficace de ces tristes victimes de l'ignorance. Norra éprouva quelque chose comme un vague remords en contemplant ses joues pâles, et, prenant une de ses mains dans les deux siennes :

« Guéris-toi, père, lui dit-elle, et je ne te ferai plus de peine!

— Alors, tu aimeras Nepto ?

— Si je puis! murmura la jeune fille ; mais où est-il donc, Nepto ? tu dis qu'il t'a quitté.

— Oui, quand il a su que tu étais partie avec un de ces Suédois..., sans doute pour rejoindre l'autre, hein? il a déclaré qu'il ne re verrait jamais sans toi la fumée de nos tentes, et quoi qu'on ait pu faire et dire, il est parti, seul, avec Reck et ses deux chiens pour te chercher, n'importe où tu puisses être, à travers plaines, forêts, vallées et montagnes.

« Tu crois donc, ajouta l'aïeul, envoyant le mouvement étonné qu'elle venait de faire, tu crois donc qu'il n'y a de cœur que dans la poitrine des Suédois !

— Eh mon Dieu ! je n'ai jamais dit cela.

— T'épousera-t-il, du moins, celui à qui tu te jettes en pâture? Vois-tu, ma fille, quand il n'y a plus de

mousse sur un rocher, le renne le quitte et va chercher sa vie ailleurs.... Malheur à toi si tu étais jamais, pour l'étranger, ce rocher sans mousse.

— Il en épouse une autre ! » murmura la jeune fille, rappelée tout à coup au sentiment de sa douleur.

Et elle se mit k mesurer, de ses pas rapides, la hutte où reposait son grand-père.

Peckel, appuyé à la muraille, suivait d'un œil où quelque vie semblait se ranimer les mouvements saccadés et brusques de sa petite-fille, et il épiait sur son visage la trace de ses émotions changeantes et violentes.

« Ah ! il en épouse une autre ; fit-il en étendant la main vers elle : alors, fille de mon sang, tu ne peux plus Paimer !

— Qu'est-ce que cela fait? répondit la jeune fille avec une naïveté sublime, mais à laquelle le vieillard ne pouvait rien comprendre ; qu'est-ce que cela fait ? je n'ai jamais espéré qu'il m'épouserait !

— Malheureuse! mais alors pourquoi l'aimais-tu?

— Pour l'aimer ! » répondit Norra en levant au ciel deux yeux où brillait la flamme humide de la passion la plus pure et la plus dévouée qui ait jamais brûlé dans le cœur d'une femme.

Le vieillard arracha son bonnet de sa tête, et le jeta avec un geste furieux à l'autre bout de la pièce.

« Folle et triple folle ! murmura-t-il ; qu'est-ce qu'il t'a donc fait boire ? J'ai composé bien des philtres dans ma vie ; il n'y a point dans nos montagnes une herbe que je ne connaisse, et pourtant, je le déclare, jamais je n'aurais pu opérer un pareil charme !

— Ne te fâche pas, père; je tacherai que cela se passe, ou du moins je ne t'en parlerai plus, non, jamais !

— Tu n'as donc pas de religion? fit le vieux païen, qui invoquait ses dieux de pierre plus souvent que le Christ et les saints. Qu'est-ce que t'a appris ce vieux bavard d'Olaf Johansen ? Il m'a donc volé les ring spécies que j'ai fourrés dans sa grande main au dernier voyage, quand je ne lui en devais qu'un pour sa dime. * Qu'est-ce qu'il te dit, Olaf, quand tu lui parles de tout cela ?

— Il me dit de vous aimer.

— Et de m'obéir, sans doute ?

— Il me le conseille, fit Norra.

— Alors, tu l'écoutés bien ! »

Norra jugea sans doute qu'elle avait fait assez de concessions aux idées du vieillard et qu'elle lui avait accordé tout ce qui était en son pouvoir, car elle reprit d'un ton plus ferme :

« Je crois, grand-père, que cet entretien te fatigue....

— Et il t'ennuie ! interrompit le vieux Lapon.

— Il ne faut pas, pour ta toux, que tu parles tant... . Je vais voir ce qu'ils font dans l'autre cabane ; tâche de dormir un peu, je reviendrai bientôt.

— Tâche, toi, de me ramener Nepto ! » lui cria le vieillard, en retombant sur son lit.

Norra ne répondit rien à cette dernière recommandation, et elle sortit de la chambre de son grand-père.

Le lendemain et les jours suivants, il ne fut plus question du jeune homme, et Norra, qui redevint comme autrefois l'âme de la maison, allait et venait autour de son grand-père, s'occupant de toutes choses, et s'efforçant de ramener le calme dans son propre cœur et la confiance dans celui du vieillard. Chaque matin, Peckel demandait si Nepto n'était point revenu dans la nuit ; chaque soir il s'informait s'il n'était point arrivé dans la journée.

La réponse était invariablement la même, et invariablement désespérante. C'était, du reste, les seules occasions où il prononçât le nom de son petit -fils. Quant à Norra, on imagine aisément que ce n'était point elle qui ramenait l'entretien sur ce sujet délicat....

Enfin, huit jours après la rentrée de la fugitive au bercail, on vit apparaître à l'horizon les deux chiens de Nepto, et bientôt le jeune homme fit lui-même son entrée dans le village ,

S'élançant avec une folle ardeur, les deux fidèles animaux, comme ces courriers qui précèdent un grand personnage, dépassèrent leur maître et entrèrent les premiers dans la cour de Peckel.

« Nepto n'est pas loin, car voilà ses chiens, » s'écria celui qui les avait aperçus tout d'abord.

La nouvelle circula avec une rapidité électrique, et le nom de Nepto fut bientôt dans toutes les bouches. Une joyeuse clameur, qui arriva jusqu'à la hutte du vieux patriarche, lui annonça l'heureuse nouvelle que les deux chiens semblaient vouloir confirmer par leurs caresses.

Il fit un effort et se leva tout debout en s'écriant :

« Mon fils est là ! je suis guéri ! »

Et, sans accepter la main que Norra lui offrait, il se hâta vers la porte.

La porte s'ouvrit et Nepto parut.

Il n'était pas moins changé que son grand-père.

Ce n'était plus le brillant chasseur, le fier et heureux jeune homme, la gloire et l'idole de sa tribu, que nous avons connu au début de cette histoire. Ses traits étaient flétris et hâves; on n'avait pas besoin de le regarder à deux fois pour deviner tout ce qu'il avait souffert.

Ses longs cheveux noirs, couverts de neige gelée,

pendaient en désordre, par mèches roides le long de son visage ; ses yeux agrandis jetaient un feu sombre. Ses vêtements en lambeaux, qui contrastaient si fort avec sa mise d'ordinaire soignée et coquette, racontaient toutes les misères qu'il avait endurées.

Norra vit tout cela d'un coup d'œil, et elle en fut \ touchée. Mais elle n'était point de celles que la pitié conduit à l'amour : si vive et si douloureuse que fût sa sympathie, elle n'altérait en rien la nature des sentiments qu'elle éprouvait pour son cousin. Le vieillard, en apercevant son petit-fils, fut obligé de s'appuyer à la muraille pour ne pas tomber. Nepto , qui savait combien son affection pour lui avait grandi pendant ses derrières épreuves, s'élança à son cou. Peckel le tint longtemps embrassé, et, tout en le serrant contre sa poitrine, il tendait une de ses mains à Norra. Mais la jeune fille, qui craignait sans doute les surprises et les effusions d'une pareille scène, s'était mise prudemment à l'écart ; elle feignit donc de ne point apercevoir le geste de son grand-père, dont la main continuait à s'agiter dans le vide.

Libre enfin de l'étreinte passionnée du vieillard, Nepto jeta les yeux sur Norra, qui se tenait immobile à quelques pas. Mille sentiments, auxquels il n'osait même pas s'abandonner, agitaient et troublaient profondément l'âme du jeune homme. Il était à la fois heureux de revoir Norra, et irrité à sa vue par le souvenir de ce qu'elle avait fait ; il cherchait à lire le secret de son âme dans ses yeux impénétrables ; il se demandait quelle impression produirait sur elle la preuve de fol amour qu'il venait de lui donner, et sentant bien que, quoiqu'elle fit, il l'aimerait toujours, il s'indignait contre lui-même, plus encore qu'il ne s'emportait contre elle. Il savait que c'est bien plus souvent par ce

qu'elles nous coûtent de peine que par ce qu'elles nous donnent de joie que nos passions noué sont chères et s'enracinent profondément. Par quel mot allait-il l'aborder ? Il l'ignorait encore ; il la regardait en silence, attendant. L'embarras de Norra n'était pas moins grand Elle sentait que leur position à tous deux était fausse. Mais comme la femme avait plus de décision dans le caractère que l'homme, ce fut elle qui trouva la première parole.

« Bonjour, Nepto, dit-elle à son cousin ; tu viens de faire un long voyage.... j'espère qu'il n'a pas été malheureux? »

L'entrée en matière était brusque et hardie : Norra attaquait tout d'un coup le côté brûlant de la question ; elle commençait précisément par où une autre n'aurait même pas voulu finir; mais Norra était une de ces natures audacieuses pour qui tout semble préférable à l'incertitude : elle voulait que Nepto comprît bien qu'il n'y avait entre eux rien qu'elle eût à craindre ou quelle voulût cacher.

« Mon voyage n'a eu qu'un heureux moment, répondit Nepto, celui du retour. Tu en étais le but, et c'est ici que je te retrouve.

— Je regrette le souci que tu t'es donné : il était inutile. Tu vois que je suis bien revenue seule.

— Je ne le savais pas quand je suis parti.

— Est-ce que vous vous querellez déjà? demanda Peckel en se tournant vers ses enfants.

— Non, grand-père, répondit Norra, nous nous expliquons. »

Ce fut du reste la seule explication, pour parler comme Norra, qu'ils eurent jamais ensemble.

Nepto comprenait enfin que sa cousine n'était point de celles qui se laissent imposer les sentiments qu'il ne

leur plaît point de partager. Il eût dû s'en douter depuis longtemps. Le voyage lui avait ouvert les yeux ; les longues réflexions solitaires avaient ramené un peu de calme dans son âme : c'était pour lui un grand adoucissement à ses chagrins de savoir qu'il n'avait plus de rival; les âpres tortures delà jalousie lui donnèrent donc quelque trêve.

Pour tous deux, une nouvelle vie commença : vie calme en apparence, pénible au fond ; visage indifférent, cœur douloureux. Ni l'un ni l'autre ne pouvait oublier le*sujet de ses tristes préoccupations, et comme l'âme humaine est ingénieuse à variar ses supplices, ils souffraient également : celui-ci de voir toujours Norra, celle-là de ne jamais voir Henrick. Tous deux gardaient ainsi avec une incorruptible fidélité l'amer trésor de leurs pensées.

L'hiver ajoutait encore à leurs ennuis en les condamnant en quelque sorte à rester en présence l'un de l'autre. Le froid et la neige les retenaient prisonniers plus sévèrement que n'eût pu faire la plus stricte consigne. Pour Nepto plus de pêche dans les fleuves glacés, plus de chasse dans les forêts muettes. Les Lapons ont peur des loups, et les ours dormaient dans leur graisse au plus épais des fourrés. Pour Norra, plus de courses sur les plateaux déserts, plus de promenades au bord des ruisseaux, dont la glace enchaînait les flots jaseurs et murmurants.

Une fois par jour Nepto allait bien compter les rennes de son grand-père parqués dans des enclos grossiers non loin de leur habitation ; Norra surveillait bien les travaux des femmes de la maison; mais c'était là une • bien facile et bien courte besogne, et il leur restait à tous deux de longues heures oisives et inoccupées. Norra, cependant, savait lire, et elle s'était avidement

jetée sur deux volumes que lui avait prêtés le révérend Olaf Johansen. Par malheur, c'étaient deux livres de théologie , tendant à démontrer la supériorité de Y Eglise réformée sur ce que les protestants appellent assez dédaigneusement le Papisme. On conviendra sans peine que ce n'était point là une consolation bien efficace pour le cœur amoureux d une jeune fille de dixsept ans.

« J'ai beau faire, disait parfois la pauvre Norra, en laissant tomber le livre insipide de sa main découragée j'ai beau faire, il faut, malgré moi, que je pense à lui ! » Et elle y pensait en effet, et elle s'absorbait tellement dans cette pensée, qu'elle se sentait parfois transportée de la game 1 de son grand-père, dans le gaard norvégien. Et alors, pour quelques heures du moins, elle revivait auprès de Henrick, mais, en même temps, hélas ! auprès d'Edwina. Elle se revoyait dans la grande salle, au milieu de toutes ces jeunes filles, causant, travaillant, faisant de la musique, ou écoutant l'officier, qui leur racontait de jolies histoires ; comme autrefois, elle se tenait un peu loin de lui, du côté d'Elphége, tandis qu'Edwina s'appuyait familièrement sur l'épaule du conteur. Quand ces souvenirs revenaient à Norra, ils la prenaient toute : la vie semblait disparaître de ses traits immobiles ; la lueur des torches fumeuses qui tombait sur son visage, ou les flammes du foyer qui s'y reflétaient, donnaient à tout l'ensemble de sa physionomie, à son front énergique, à sa bouche fine et pensive, à son œil profond, je ne sais quel accent étrange : on eût dit la statue du Rêve.

Parfois le vieux Peckel fatigué de la voir absorbée à ce point et si obstinément silencieuse, elle qui, l'hiver.

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