‹ Un an sur les cheminsChapitre 10 sur 24 · II · texte numérisé non relu

II

quantité prodigieuse de tableaux ; on en trouve pai tout. C'est là qu'est la célèbre Sainte Cécile de Raphaël, trop connue pour que j'en parle. Dans ce pays , et en général par toute l'Italie , les hommes sont encore si artistes malgré leur dé(adence, que les préjugés ne font entendre leur voix qu'après celle des arts : ainsi j'ai vu à Bologne , dans une église , une peinture représentant des amours.... oui des amours! il est vriii que le peintre qui les fit si charmans et si gracieux s'appelait Albane. — En France on serait moins tolérant : mais en France on fait tout ce qu'il est possible pour dégoûter le talent j on jette les plus grandes gloires à bas de leur piédestal, on abreuve de dégoûts amers les hora' n es les plus éminens. S'il surgit un peintre habile, le premier histrion se posera en face de son œuvre et criera partout qu'elle est détestable. IN 'avons-nous pas vu insulter cent fois les plus hautes réputations? — Mais si les Italiens et les Flamands nous ressemblaient, leurs peintres si justement immortalisés ne seraient tout

au plus que des artistes de quelque habileté!

Qu'elle a dû être riante dans les temps passés, cette Bologne, quand elle avait ses riches seigneurs , ses peintres fameux et ses écoles de médecine et de science! Aujourd'hui elle se couvre d'un voile de deuil : ce n'est plus la langue harmonieuse de l'Italie qui retentit sous ses be^jux portiques , c'est le jargon barbare des Croates , ou la langue germanique ; car Bologne la papale est forcée d'endurer le joug d'une forte garnison autrichienne ! J'ai peur que la prophétie faite à propos des Musulmans ne vieiine un jour frapper les pauvres Italiens, auxquels il ne manque que de bonnes lois et de bons gouvernemens. — Dans bien des soleils, dit cette prophétie , les vrais croyans seront refoulés de l'Europe en Asie par des hommes aux blonds cheveux.

Hélas ! nos fils auront-ils la douleur de voir la terre des arts mourir sous la froide Autriche , et Gonstantinople violée par les Cosaques du Tanaïs , les Baschkirs et les Kamtchadales !. ..

Comme Bologne crie sous le joug allemand !

comme elle s'indigne ! comme elle se débat! Aussi quel accueil gracieux les habitans ne font-ils pas aux Français et aux Anglais ! Comme ils choient ces étrangers ! Les femmes de Bologne sont en général petites et potelées, pleines de mignardise et de gentillesse ; les hommes sont beaux , fiers et guerriers , comme le sont presque toutes les populations des bords de l'Adriatique.

Je recommande à tous les voyageurs de se rendre au faîte de la fameuse tour des Aniselli : c'est une rude ascension, grâce à l'escalier formé (l'une centaine d'échelles très-peu solides j mais un panorama superbe vous attend là-haut j la vue plonge sur les vastes et fertiles plaines du Bolonais, du Modénois et de la Lombardie, On nperçoit au milieu de ces masses vertes , à des distances infinies, Ferrare, Cento , iVlodène, et, sous les pieds, la grande ville de Bologne avec ses belles rues et ses portiques magnifiques. Quand j'eus visité le vaste Campo-Santo et les académies, je me rendis à Ferrare.

A ce nom de Ferrare, qui ne se souvient de

l'iiiustre maison d'Esté, de FArio.ste et du Tasse, poètes plus illustres encore qui l'ont immortalisée ! C'est de Ferrare que ce pauvre "J asse partit, tout malade, le cœur brisé, n'ayant à lui que son génie et une gloire contestée , et qu'il se rendit à pied jusqu'à Sorrente, où il ne trouva que misère et de nouvelles amertumes qui le forcèrent à s'en revenir manger le pain noir de la prison du duc d'Esté, son cruel Mécène. C'est là qu'on voit l'hôpital de Sainte-Anne et la chambre étroite où fut renfermé le poète que le malheur avait rendu fou. J'ai vu cette année au Musée un petit tableau de cette scène, lorsque Montaigne vient visiter l'illustre affligé , qui fait le plus grand honneur au peintre. M. Gallait y a mis toute la poésie du sentimenî et le plus haut talent d'exécution : c'est un petit chefd'œuvre.

Ferrare est une très-grande et très-belle ville : ses rues larges sont bordées de palais magnifiques et d'églises possédant quelques bons tableaux. Une tristesse mortelle y règne; l'herbe

et l'ortie croissent jusque sur les places publiques : les révolutions et le mauvais air l'ont dépeuplée; une seule voiture court le soir sur le Corso n'ayant d'autres admirateurs que les bambins désœuvrés. Les hommes passent la journée lia sorbetterie, causant, gesticulant, fumant, politiquant et buvant. Ils laissent le travail aux juifs du Ghetto qui Ont mieul Conservé leur type que ceux de Rome ; et qUand les Ferrarais s'agitent, c'est qu^une méchante troupe de baladins vi(?nt croasser sur leur beau théâtre, ou qu'une grande cérémonie religieuse a lieu dans leur vieille cathédrale dont la façade étonnante se compose de quatre ordres d'architecture. Hélas ! en parcourant cette grande ville, on doit croire qu'il s'est écoulé bien des siècles depuis le joui* où l^Arioste lui consacrait ces vers :

O città bene aveaturosa...

.... La gloria laa salira tanto ,

Ch' avrai di lutta Italia il pregio e'I vanto.

J'allai visiter la charmante maison de l'illustre poète, mortellement ennuyé de cette ville dé-

solëe , et je me hâtai de me rendre à Venise par les fleuves. Mais avant mon départ je pus me convaincre de la mortalité qui règne à Ferrare par les nombreux écriteaux enluminés placardés aux murs de chaque église : il n'y avait pas un mort qui eût dépassé cinquante ans !

Je me rendis à Ponte di Lago-Scuro où les quarantaines étaient établies à cause du choléra, et là je reçus de l'administration pontificale une avanie qui mérite d'être racontée, ai in qu'à l'avenir d'autres voyageurs soient moins malheureux que moi.

J'avais acquis à Florence des armes antiques et deux tableaux de l'école Toscane primitive. Ils étaient peut-être moins beaux que tîurieux. Je quitte le territoire florentin pour rentrer dans les états pontificaux. A la douane on visite mes bagages, on met des plombs à mes malles et non à mes tableaux ; et comme j'ignorais les coutumes et la haute moralité de ce gouvernement tout paternel , je paie et ne demande rien de plus ; et le governatore de la douane de me lais-

ser partir sans me délivrer de bolleta di transite (le billet de transit). Je traverse Bologne et Ferrare , j'arrive aux confins de l'état pontifical afin de traverser le Pô , et la on me saisit mes tal>leaux sous prétexte que ce sont des chefs-d'œuvre achetés dans le territoire du Saint- Père , et comme tels qu'ils ne doivent pas sortir. J'eus l)eau montrer la note d'achat , prolester sur l'honneur, chose à eux bien inconnue; il me fallut retourner à Ferrare près des trois hautes autorités qui toutes trois étaient absentes, et comme mon passeport était sur la rive vénitienne , je fus forcé d'abandonner mes deux tableaux dans une auberge à la merci du premier venu , et de revenir à franc étrier à Ponte di LagO'Scuro pour m'embarquer au coucher du foleil. Le chef de la douane vénitienne sur l'autre rive nie dit que plusieurs Anglais avaient été comme moi victimes de cette escroquerie toute cardinale, car elle n'est pas ignorée en haut lieu , et que l'officier de la première douane ne m'avait pas donné de billet de transit qui

coûte trois haïoques (trois sols) , afin qu'on me volât sûrement mes tableaux à l'extrême frontière. Puisque les tableaux ne doivent pas sortir du territoire romain, pourquoi ne pas écrire sur les boutiques de vos brocanteurs : Il est ici

DÉFENDU AUX ÉTRANGERS d' ACHETER DES TABLEAUX

ANTIQUES. Pas n'est besoin de parler des peintures modernes \ la vue suffit aux visiteurs : il doit se borner à des estampes, car l'Italie possède encore des graveurs remarquables.

Je sautai dans une barque, assez chagrin de la perte de mon bien, et fort dégoûté de l'administration pontificale, à peu de différence près aussi sordide pour les passeports que celle de Naples composée d'abominables voleurs ; et je partis de Sanla-Maria-Maddalena par la barque courrière qui glisse lentement sur les eaux du Pô et de l'Adige, et vient se jeter, par les canaux de la Brenta , dans les lagunes de Chioggia, Que ce voyage de trente heures me parut long ! Comme je maudissais la lenteur de nos pauvres rameurs qui devaient être brisés par la fatigue ! Le moin-

^ii VOLCAP» DES APENNINS.

dre désir contrarié rend l'homme injuste, et je n'avais d'autre remède pour calmer mon impatience que la bienheureuse pipe turque qui ne suffisait pas toujours. Enfin nous dépassâmes Chioggia, cette ville de mariniers oii Robert peignit son dernier tableau , ses pêcheurs de l'Adriatique. Puis ce furent d'autres bourgades^ des lagunes qui miraient leurs blanches maisons dans les eaux transparentes, et je commençai à distinguer de hautes colonnes, de nombreuses coupoles et des tours d'une forme étrange qui semblaient sortir du sein des eaux. Le soleil disparaissait derrière les Alpes Juliennes dans un océan de feu et de sang, tandis que de l'autre côté une lune immense sortait de l'Adriatique dans la direction de l'Albanie. Ce spectacle était superbe, et montrait dans sa toute-puissance la grandeur dé Dieu . Bientôt la lune s'éleva dans les cieux toute resplendissante , inondant les lagunes de lumière , et ce fut en cet instant que nous entrâmes dans le canal de là Giudecca. C'était vraiment sublime ! En face de nous , à

.une courte distance, la place de Saint-Marc étalait sa magnifique architecture , son palais ducal aux arceaux qui semblaient de la dentelle^ sa basilique de Saint-Marc avec ses statues de marbre, ses chevaux de bronze et ses douze coupoles moresques toutes blanches ; et ses lions étincelans de dorures , ses deux colonnes de granit, superbes dépouilles de la vieille Grèce, élevées sous la puissance du doge Ziani; et les arcades de ses Procuraties , et la base de sa campanille célèbre.... Puis nous entrâmes dans le grand canal au milieu de nombreuses gondoles qui revenaient d'une fête du Lido, emportant avec une rapidité inouie des Vénitiens et des Vénitiennes faisant retentir dans le silence de la nuit des voix pures et harmonieuses, tandis que les gondoliers se défiaient , et imprimaient à leur frêle embarcation une force étonnante qui la faisait voler sur les eaux comme une hirondelle, La lune semblait jouer au milieu des flots : les palais fuyaient derrière nous comme la marche d'un tourbillon ; et quels palais ! tout de marbre

et de la plus belle architecture moresque et gothique! Et le patron de la barque disait à chaque instant leurs noms : — Là ^ celui des Foscari ; là , des Faliero , des Gradenigo, des Moncenigo ; plus loin, c'est Grimani. La courrière s'arrêta rapidement, et l'on nous dit : Messieurs, voici le pont de Rialto, il faut débarquer.

Oh ! ce fut pour moi une heure d'enchantement et de féerie ! La scène variait de minute en minute : c'était tantôt une gondole qui s'élançait du grand canal dans une issue étroite et obscure, ou bien c'était une société de prêtres , de nobles et de belles Vénitiennes qui apparaissaient sous la porte d'eau du palais , aux lueurs d'une torche, afin de regagner leurs maisons ; d'autres fois des sons enchanteurs partaient d'un balcon, semblant suivre notre course sur les ondes à peine agitées. Puis c'étaient de petites rues bruyantes , et partout une admirable architecture , et des coupoles d'églises qui font rêver des mosquées de Constantinople, et de la poésie à rendre poète un algébriste. — Depuis mon enfance je m'étais

figuré Venise bien belle; mais après cette soirée je m'aperçus que l'imagination n'avait pas été si loin encore que la réalité ne m'apparut.

Je restai quinze jours à Venise , ayant des admirations à toutes les heures ; mais comme je fus forcé d'y revenir deux mois après, je ferai la description de quelques unes de ses merveilles à ce second voyage. Je voulais visiter la Dalmatie, l'Albanie et Constantinople : je procédai à la manière des écoliers , je pris le chemin le plus long; je traversai !e Frioul et la Carniole, me dirigeant sur l'Autriche pour redescendre à Trieste.

I [Ce Monif la €antiolc, (ê>ovii} H %vit&tc.

Je quittai Venise par une triste matinée d'octobre ; les longues lagunes étaient chargées d'une brume si épaisse qu'à grand'peine mes yeux pouvaient-ils distinguer du fond de la barque les six rameurs postés à l'avant. Cela m'a privé de voir encore une fois Venise, qui semble s'en- 3evelir sous ses remparts flottans.

Ma belle Venise!... Que je l'aime cette cité ,

dans les âges écoulés si orgueilleuse et si fière, aujourd'hui si triste et si désolée ! Depuis que je l'ai vue, je la compare à une reine d'une beauté accomplie, accablée de diamans , d'émeraudes, et couverte d'or. — Une femme provoquant l'envie de toutes les femmes , la plus belle entre les plus belles , et qu'un souffle de mort a subitement glacée Aujourd'hui, c'est encore la

reine, le chef-d'œuvre; mais la vie manque: l'ame s'est envolée !

On m'a débarqué à Mestre, et je suis parti pour Trévise. Voilà le fief d'un de nos grands ducs militaires : cela rabaisse un peu les rodomontades autrichiennes. Trévise n'a rien de bien remarquable , hormis ses belles rivières et sa basilique ; Trévise est une petite ville mal bâtie, entourée de mauvaises murailles que le voyageur traverse en courant ; l'artiste, qui ne court pas , doit aller visiter dans le dôme V Annonciation de la Vierge par le Titien , une merveille pour la suavité d'expression , l'attitude , la finesse et la beauté des détails ; il y a aussi de très-belles

fresques (iu Pordo.none , travail fort rare chez les artistes vénitiens, à cause de rbumidité du climat qui ne leur permettait pas ce genre de peinture ; et aussi un petit tableau encombré de figures d'un travail exquis, qui rappellent le style des beaux jours de Paul Véronèse : il porte le nom de F. Dominici, et n'eut pas de plus grands admirateurs que Canova , à qui l'on doit sa conservation.

L'école primitive des Vénitiens a là pour chef Ifyeronimus de Trévise : Jean Bellini l'imita dans sa jeunesse, séparant de son travail toutefois l'affreuse sécheresse et la crudité de tons du vieil Hyeronimus. Puis viennent des bas-reliefs médiocres du Sansovino, des éternels Bassano^ une chapelle souterraine d'architecture romane, et la curiosité ne trouve plus aucun appât dans la cité ducale de Trévise.

J'avais laissé mes bagages à Venise; je partis

seul, à pied, comme un étudiant des bords du

Rhin : c'était la première fois que je voyageais

ainsi, et j'y trouvais du charme. Tout ce pays n. 1^

ilO LE FRIOUL ,

est «l'une gaîté étonnante : c'est une longue haie de grands arbres , d'arbustes et de fleurs ; ce ne sont que parcs charmans avec leurs palais , et de petits villages rians disséminés par les vastes plaines.

Après quelques heures de marche , le paysage a pris une grande variété de tons , de formes et de caractère. La haute chaîne des montagnes du Frioul m'est apparue chargée de nuages sur ses crêtes dentelées , et miraculeusement belle de couleur sur ses larges flancs. Toutes ces montagnes cendrées semblaient couvertes d'une légère teinte violette, à travers laquelle perçaient , à de fréquens intervalles , des villages blanchâtres et ces longs sillages étincelans que les torrens tracent l'hiver dans les calcaires marneux. La Piave , rivière large comme un grand fleuve , déchire et morcelle sans cesse la marche Trévisiane : l'été, ce n'est qu'un vaste lit dtsséché, aride et couvert de cailloux roulés; l'hiver, c'est un fléau dévastateur. Je laissai sur ma gauche une bourgade surmontée d'un château

gothique qui attire longuement les regards : c'est le castel de San Salvator j et, après avoir traversé plusieurs jolis pays ornés de hautes campanilles, à pointe aiguë ou à coupole anguleuse^ j'arrivai à Conégliano.

Conégliano est une charmante petite ville bâtie sur le penchant d^une colline couverte d'arbres ;, qui domine la plaine de Trévise jusqu'à la mer Adriatique : à l'avant et à l'arrière sont les belles montagnes du Frioul , et , située ainsi, je conçois sans peine les délicieux paysages dont le vieux Cima enrichissait ses tableaux, sans sortir de sa ville natale. C'est près de Conégliano que naquit le plus grand statuaire du dernier siècle, Antonio Canova , comte romain, fils d'un pauvre muratore , d'un maçon. Cette ville fut aussi le fief ducal d'un soldat de la république française , du vénérable et illustre maréchal Moncey : — Canova et Moncey, deux gloires aristocratiques , qui en valent bien d'autres assurément.

Je continuai ma route au milieu de ces popu-

lations du Frioul, moitié allemandes et moitié lombardes, d'excellentes gens, aux mœurs naïves et hospitalières. Si j'avais eu un compagnon de voyage, je crois que j'aurais toujours éprouvé de la joie; mais seul, toujours seul, depuis huit mois ! . . .

J'arrivai à Pordenone , vieille ville des confins de la Lombardie vénitienne. Elle est assise au milieu d'un pays riant et fertile; et, vers le nordest, a une courte distance, elle a pour horizon la belle et haute montagne d'Aviano. Au milieu du jour, cette vue est enchanteresse , surtout si l'on admire ce paysage d'une des rues de la cité, qui sont en général tortueuses, étroites et mal pavées. En revanche , ces rues sont bordées de maisons qui faisaient mes délices. Mais peut-être mon goût est-il bizarre ; et cela me fait ressouvenir de l'espèce de mépris suffisant que me prodigua un jour un monsieur devant lequel je venais de parler avec enthousiasme des vieilles rues d'Ulm et de Nuremberg. Telles sont les maisons que je trouve charmantes :

Les rez-de-chaussée forment de longs portiques destinés 5 préserver de ia pluie ou de la boue, durant l'hiver, tandis que l'été ils garantissent de l'ardeur d'un soleil brûlant. Les étages supérieurs ont de doubles fenêtres à plein-cintre, séparées par une courte colonnette qui laisse reposer ies arcs sur d'assez lourdes volutes saillantes, et les parois des murs sont couvertes d'arabesques élégans, ou de fresques, ou de clairs-obscurs exécutés par de très-habi! es artistes des XV^ et XVI" siècles. Tel est l'aspect de la grande rue de la cité. Il y a de fort belles fresques du Pordenone dans une maison située en face du palais public, un charmant monument dont la base doit dater de 1>iOO, et qui n'a d'autre rival que celui d'Arezzo, sous le rapport de l'originalité.

Et à propos d'originalité, je dois parler du costume des montagnardes d'Aviano. Leur jupe est très-courte, presque scandaleuse, grise ou rouge , avec deux rangs de velours noir et vert dans le bas , laissant fort à découvert de grosses

jambes et des pieds de Romaines chaussés de sabots à la poulaine, capables de contourner des jambes de fer. Leur taille toute plate est enfermée dans un corset de bure noire, d'où tombe une écbarpe de même couleur. Les manches de la chemise sont d'une ampleur qui se plisse au gré du peintre, et sur leur tête elles portent, incliné à demi, un petit chapeau de paille fort pointu , orné d'une cocarde verte ou violette , et de bon nombre de rubans de toutes couleurs, qui se mêlent quelquefois sur le cou à deux grosses tresses de cheveux emprisonnés dans une étoffe blanclîâtre. Certainement si Jules David, ce charmant peintre de genre, se fut trouvé comme nioi i la foire de: Pordenone , il n'est pis douteux qu'il n'eût dessiné quelque scène fort originale.

Cette diversité de costumes et de langage qui souvent annonce d'iir.tres mœurs n'est pas, je crois, !e moindre plaisir que goûte un voyageur dans (le longues courses : c'est la vie qui passe avec mille variétés; c'est comme un coucher de

soleil dans la mer par un temps d'orage. Chaque minute qui s'écoule donne aux nuages, ces montagnes du ciel , de nouvelles teintes et de nouvelles formes. Assurément, c'est plus poétique et plus plein de distractions qu'un soleil qui se perd dans les eaux sous un horizon tout blanc. Aussi, depuis deux semaines, il me semble que je quintuple mes jours.

Pour la première fois, j'ai vu leTagliamento, fleuve effrayant , qui vient avec rapidité des montagnes du Frioul. L'hiver ce doit être une masse d'eau extraordinaire. Son lit, largement desséché, ressemble à une plaine immense j je l'ai traversé sur un pont de bois, et, si je ne me trompe , il a cinq cent onze lisses qui peuvent faire environ quatre mille pieds de France. Quand on voit la rapidité avec laquelle s'écoule ce qui lui reste d'eau après une saison absorbante^ on ne doit pas songer sans crainte aux ravuges qu'il doit faire au temps des pluies , ou lors de la fonte des neiges que rien n'arrête sur ces grandes montagnes grises toutes pelées.

Udine. Octobre.

Jamais voyageur ne se mit en route d'une manière plus pittoresque que je ne i'ai fait durant cette excursion nouvelle. Il ne me manque plus, pour être en tout digne du célèbre capitaine Mawbray , le vainqueur à demi fabuleux des crocodiles, que d'enfourcher un ou deux de ces singuliers amphibies et de courir pieds nus par les chemins. II y a quatre jours, j'étais en barque, puis en diligence, le lendemain en poste, le surlendemain à cheval, hier et aujourd'hui à pied, et demain je serai sur l'humbie et lourd chariot d'un brave hongrois non moins lourd. Certes, tout cela est fort peu fashionable; la fashion est l'ennemie mortelle des inégalités ; il lui faut de l'ennui au bois de Boulogne, depuis midi jusqu'à trois heures ; deux heures pour dîner , bâiller et fumer au boulevart Italien, et, le soir, loge à l'Opéra pour ne rien entendre ; voilà la vie des lions qui mènent vie joyeuse, en admettant que joie il y ait.

Udine rappelle singulièrement l'aspect archi-

tectural de Bologne. Chaque rue a ses portiques; mais ceux d'Udine, s'ils sont plus larges que ceux de Bologne, ne réunissent pas la même élégance. Ils sont de tous les ordres : le plein-cintre suit immédiatement une ogive mal coupée, et souvent, en face ou à côté, le cintre surbaissé, non le cintre gracieux des devanciers de Philibert-de-Lorme, mais un tiers de cercle tout barbare, continue la ligne droite du fronton grec. J'avoue que toutes ces arcades, si bizarrement inégales, m'ont déplu , parce qu'elles détruisent la grâce et la belle perspective qu'ont toujours les longues galeries. .

Là, j'ai commencé à voir des églises aux coupoles d'étain, luisant au soleil. Cela annonce la Hongrie dont on s'approche. Mais tout l'art des églises est renfermé dans ces coupoles, car presque toutes ont été bâties par ces merveilleux maçons du XYIP siècle, dont les façades ne ressemblent pas mal à ces petits temples en sucre ou en pâte qui servent d'enseigne à nos confiseurs et à nos pâtissiers. La cathédrale d'Udine a

du être extrêmement belle; mais les singes de Palladio l'ont gâtée dans le dernier siècle; ils l'ont faite jolie, et sur sa base du XIÏI^ siècle et sa campanille romane du XIP les Erostrate au marteau ont placé des frontons grecs italianisés et d'autres attifailles qui la rendent digne de marcher de pair avec toutes les églises de Naples, si bien faites pour servir de modèle au moins architecte de nos pâtissiers !

Mais un peu au-delà de la campanille^ en face de deux colonnes érigées à d'anciens rois de Hongrie, on oublie cet acte inoui de vandalisme, quand l'œil s'arrête sur une loge à laquelle on arrive par trois escaliers formés seulement de quelques degrés. C'est un bâtiment carré de la plus belle architecture gothique du XIV*^ siècle, dont l'étage supérieur repose sur une colonnade en pierre d'Istrie. Cette loge seule vaut le voyage d'Udinc. La peinture n'y est pas dignement représentée; on voit que là est l'extrême frontière de l'Italie ; que là commence l'Autriche qui n'est guère; artiste. Cependant Léonard Mattci ,

Jean d'Udine, et, jecrois, Victor Carpathius, sont des enfans de cette ville; je fis de longues recherches afin de découvrir quelque œuvre de ces vieux maîtres, et je ne pus trouver qu'une toile mutilée du Carpathius, et, à VOspedale , un superbe tableau sur bois de Jean d'Udine, représentant la Vierge reçue au ciel par le Tout- Puissant.

Tout ce pays est admirablement beau. Les plaines s'élargissent, et la grande chaîne de montagnes s'éloigne vers l'est dans la direction de Vienne; l'Isonzo , un petit fleuve, déchire ces plaines et les submerge quelquefois , à cause de ses nombreux détours, et va se jeter dans le golfe de Trieste, non loin des ruines de l'antique et «omptueuse Aquilée.

J'arrivai dans la Carniole par une belle aprcsdînée, et tout m'apparut sous de nouveaux aspects. Le pays était coupé de collines couvertes de vignes et de champs de maïs ; les maisonnettes des paysans n'avaient plus rélcgance de ce lies de l'Italie ; les poteaux des chemins portaient des

Page 1