‹ Un an sur les cheminsChapitre 11 sur 24 · LE FRIOUL, LA CARNIOLE , ETC · texte numérisé non relu

LE FRIOUL, LA CARNIOLE , ETC

inscriptions en langue germanique, et les hommes de cette contrée étaient tous vêtus d'une ample veste blanche bordée de rouge, de culottes en siamoise à raies bleues, et leur visage était ombragé par un feutre rond à larges bords. Somme toute, c'était assez curieux. Le jour suivant^ je dépassai Gradisca, petite ville de guerre, qui semble enfouie sous ses fortifications, et plusieurs autres bourgades assez belles dont mon brave Hongrois ne put me dire les noms; puis nous entrâmes dans une grande gorge fort pittoresque , et du sommet d'un mamelon de colline je découvris un immense amphithéâtre, couronné dans la direction de l'Allemagne par de grandes montagnes arides et à une distance infinie dans un horizon violacé , je vis poindre une ville blanche, partie au pied d'une colline et partie sur son flanc méridional : c'était Goritz , la nouvelle patrie des princes exilés !

La petite ville carnioline était toute en émoi , à cause de ses nouveaux et illustres réfuj^iés. J'y arrivai par le plus magnifique orage que j'aie vu de ma vie : le ciel était sillonné d'éclairs effrayans , et à la suite d'un tonnerre prolongé succéda une pluie diluvienne. C'était un temps peu propice pour bivouaquer en plein air, et cependant ce ne fut qu'à grand' peine que je pus m'en dispenser. Monseigneur de Latil et quelques officiers supérieurs s'étaient provisoirement établis aux Trois Couronnes , où nul voyageur ne pouvait obtenir un lit, et l'autre hôtellerie de la petite ville était encombrée de Triestins et d'iiabitans de Laybach, qui étaient accourus ce soir-là à Goritz pour entendre un opéra de Ros-

sîni; car, à cause de la présence des princes, on jouait un opéra.

Le lendemain , de bonne heure , j'allai visiter la ville qui est toute riante. Elle compte à peine six mille habilans : ses rues sont tortueuses , presque toutes d'une pente rapide, et les maisons qui les bordent sont d'une propreté minutieuse. Il y a quelques hôtels élégans, et l'église des Jésuites, dédiée à saint Ignace de Loyola, n'est guère remarquable que par ses deux campanilles carrées, à coupoles d'étain, d'une forme toute hongroise ou russienne. La cathédrale est antique et d'une architecture bizarre. Il y avait ce jour-là un grand service ; car l'archevêque officiait, entouré de tout son chapitre.

Je me promenais au hasard par la ville , examinant avec curiosité les costumes bizarres des montagnards de la Carniole qui se trouvaient au marché; j'en dessinai un, et je continuai ma promenade silencieuse. J'avais déjà passé deux fois devant un hôtel fort simple, à un seul étage, lorsqu'une grand'garde attira mon attention :

je m'arrêtai, et bientôt une dame vint quelques secondes au balcon. Ses traits étaient fatigués , abattus : je la reconnus sans peine ; c'était madame la Dauphine ; son visage austère a pris encore dans l'exil une expression plus hautaine et plus fière : on voit que de grands revers ont brisé cette ame noble et flétri des traits qui furent si beaux. Le duc d'Angoulême était à une fenêtre éloignée, regardant les paysans. Comme je ne l'avais vu qu'une seule fois et que j'étais fort jeune, je ne le reconnus pas au premier coup d'œil : il me sembla qu'il avait beaucoup vieilli ; son front était largement découvert, quelques mèches de cheveux blancs flottaient sur le sommet de sa tête; et, soit que ce fût la disposition de mon esprit, soit que la cause dût en être attribuée à ses malheurs, je trouvai l'expression de son vidage plus noble et plus empreinte de dignité. Je portais alors un costume de chasse fort étranger à ces contrées ; cela attira son attention : il m'examina curieusement et vit bien que j'étais Français : je me

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découvris et le saliial avec respect j il me rendit mon salut de la main et sourit : ce sourire était amer et plein d'angoisse ! Je le saluai encore et je m'éloignai en plaignant une si grande infortune. Le prince se retira aussitôt de la fenêtre, et je continuai d'explorer les rues de Goritz. Comme je savais qu'un souvenir de ces lieux causerait une grande joie à mon retour, je revins pour dessiner la modeste demeure des princes exilés et la petite place du marché. A peine eusje donné quelques coups de crayon, qu'une nuée de mouchards autrichiens m'entourèrent et me demandèrent en Allemand pourquoi je dessinais? qui j'étais? si j'avais un passeport? Je leur répondis en Italien que je ne savais pas l'Allemand. Ils recommencèrent en crinolien (langage barbare de la Carniole, mélange d'italien corrompu, de slave et d'allemand) : je ne compris pas davantage; et comme j'avais satisfait la veille aux exigences de la soupçonneuse police autrichienne, j'envoyai ses mouchards subalternes au diable : mais un monsieur vint poliment me dire en

italien qu'il me fallait le suivre au palais (3u gouvernement.

La chose devenait sérieuse. — Pourquoi êtesvous venu à Goritz ? pourquoi dessinez-vous ? quel est votre caractère? et mille autres questio'is insidieuses en mauvais italien que je comprenais à peine. On feuilleta cent fois mon album , on parlait de me jeter en prison et d'écrire à Viemie et à Paris j ce qui me fit prier le gouverneur de me parler en français ou en bon italien , afin que je puisse lui répondre avec moins de peino : mais il me dit qu'il ne savait pas la langue française. Enfin, après une inquisition fort longue, on me donna une demi- heure pour quitter Goritz, et l'on me dit de prendre le chemin de Leybach. — Je me rends à Trieste , me^sieui s, leur répondis-je, afin d'aller à Constantinople psr la Dalmatie. — Je désire qu'on vous laisse passer, me repartit un <Ip ces employés en trèsbon français.

Ce misérable subterfuge me fit sourire depitié^

et je leur dis avec colère on me retirant : n. 16

— Quand un étranger vient en France, on lui parle dans sa langue maternelle si on la sait^ et l'idministradon facilite les sayans de toutes les notions dans leurs recherches : un étranger est p ns sacré peut-être qu'un citoyen; et si à la tète du gouvernement français se trouvaient des hommes qui représentassent l'immense majorité du es ractère de la nation , l'Autriche se garderait bien de nous faire subir d'aussi indignes vexatir )ns !

Je fis d'amères réflexions sur le rôle qu'une misérable coterie politique nous fait jouer aux yeux de l'Europe ; et malgré la police de Goritz je visitai les collines charmantes des alentours , 1 -château pittoresque qui domine la ville, et je pi is la route de Montfalcone.

J'eus une escorte d'honneur, deux soldats de la police, jusqu'à ma sortie j et quand ces argdulets m'eurent abandonné, je pus considérer à loisir la jolie petite ville , riante et parfumée comme une matinée du printemps. Elle s'éten-

dait sur les flancs de sa verte colline , à l'ombre de son château antique, et les coupoles étranges de ses églises étincelaient au soleil à travers des massifs de cyprès qui me firent faire des réflexions superstitieuses à cause des circonstances. — Deux mois après mou passage à Goritz , le vieux roi proscrit vint y finir une longue vie d'orages et toute semée de douleurs !...

Je traversai de nouveau l'Isonzo et je m'engouffrai dans les affreuses et arides montagnes de ristrie. Ce ne sont que gorges profondes, que rochers brisés, que bruyères désertes. Je parcourus seul, à pied, cette triste contrée : quelquefois je rencontrais des paysans déguenillés , a demi sauvages, qui me regardaient d'un air farouche, ou de petits pâtres qui s'enfuyaient dans les bruyères à mon approche. Enfin j'atteignis le sommet d'une montagne où se trouvait une misérable bourgade dominant un pavs immense. La plaine était belle, couverte de grands arbres , et je distinguais sept ou huit villes et villages. La

228 UNE AVENTURE A fiORITZ.

mer était à l'horizoïij et j'aperçus à ma gauche la chaîne dépouillée des montagnes de l'Istrie et un charmant petit lac tout bleu. Enfin , après une journée de cruelles fatigues , j'arrivai à la grande hôtellerie du Lion d'or, à Montefalcone , où , quelques jours auparavant, le vieux chef de la branche aînée des Bourbons , en revenant de la Bohême, s'était arrêté souffrant, et, assis au soleil devant la porte de l'auberge , avait partagé ses deniers aux pauvres Istriens qui s'étaient présentés.

Le jour suivant j'eus un singulier compagnon de voyage : c'était un petit homme trapu, vif, aux yeux gris et fins, au nez recourbé comme le bec d'un oiseau de proie. Il avait couru longtemps sur les mers d'Afrique et d'Asie j il ne parlait que d'exjbéditions maritimes fort hasardeuses et semées de périls. — C'était, autant que je pus m'en convaincre, un honorable pirate qui s'était retiré de la mer; et il jouissait à Trieste d'une charmante Syrienne du Liban, qu'il avait

épousée et qui l'avait rendu père d'une petite fille aux longs yeux noirs , à la peau veloutée^ et brune comme les voluptueuses vierges de Murillo. Je suis reste uu demi-jour avec cet homme, et je n'ai jamais rencontré de plus hardi coquin. Le soleil se couchait quand nous arrivâmes à Castel-Daino , ces vieilles ruines si romantiques qui dominent le golfe; et, nous dirigeant par Santa-Croce et Optschina , nous arrivâmes sur les hauteurs de Trieste à dix heures du soir.

Depuis long-temps les montagnes ne me permettaient plus de voir le golfe ; tout à coup je le revis par une nuit superbe, mais sombre : les vagues faiblement agitées scintillaient de mille feux; puis des bourdonnemens confus arrivèrent jusqu'à moi, et vers la gauche j'aperçus plusieurs files de grands édifices blanchâtres qui se miraient dans les ondes, et qui me semblaient du haut de la montagne d'une architecture grandiose et pleine de féerie. Puis c'étaient de3 globes

lumineux à l'infini, des lumières qui vacillaient^ et une ville blanche et fantastique assez semblable à ces gravures anglaises d'après Martinn. C'est ainsi que Trieste m'apparut.

Doj^ai^e m 3iU)xic.

L'Autriche a compris dans le royaume d'Illyrie Trieste , l'Istrie et la Dalmatie, c'est-à-dii e tous les rivages de la mer Adriatique, depuis Optscliina jusqu'à Bude sur 1rs frontières dn la Macédoine. Ce sont assurciiient les montrées Its plus curieuses de rEurope,niaintenant qu'elle est civilisée , si l'on considère l'aspect sauvage des

Istriens, des Dalmates , des Monténégrins, des Croates et des Albanais.

Trieste, l'antique Tergeste^ est une grande et belle ville de marchands : n'y cherchez pas autre cliose ; il n'y a que des marchands. Cette ville se donna en -1382 à la maison d'Autriche qui n'avait point de villes maritimes sur l'Adriatique, et vers 1750 Charles YI lui accorda la fi anchise de son port ; ce qui a fini par ruiner Yenise , quand cette magnifique désolée est devenue la proie des Autrichiens. Toutes les rues , les quais , les canaux sont bordés de maisons superbes : c'est notre rue de la Paix d'une porte à l'autre ; et dans ces larges strada circule sans cesse une foule immense : rien n'est plus bizarre que cette variété de costumes si divers. Là, c'est \v. marin grec, avec son visage cuivré, son regard de pirate et ses larges pantalons bleus couverts de crasse; ce sont les grossiers matelots anglais , anxchev(îux blonds , à la mine brutale, en regard du marinier de l'Adriatique si légèrement vêtu , avec son caleçon blanc, sa ceinture bleue et son

bonnet rouge qui couvre ses longs cheveux noirs : ailleurs, c'est l'Egyptien avec ses mousses de Nubie; plus loin, c'est le Turc marchant gravement; c'est l'Albanais à la fîère moustache et aux vêtemens de pourpre et d'or ; c'est le brave Hongrois de Fiume, l'ennemi mortel de ses dominateur8,qui échange de durs regards avec le Dalmate de Zara, son voisin, ou le matelot de Raguse, un composé de turc , de dalmate et de monténégrin ; ceux-là étalent fièrement leur veste bleue à broderies d'or, leur calotte rouge, leurs larges pantalons noirs à la turque et leur manteau couleur de sang ; puis viennent les mariniers et les paysans de l'Istrie. Capo-d'Istria, Pisino, Rovigno et Pola ont aussi leurs représentans. Yoilà les Esclavons avec leur coiffure de fourrure tronquée au sommet, leur veste à larges manches et leur culotte noire brodée : les femmes portent toutes la jupe noire, et sur leur tête elles jettent un long châle blanc en forme de bandelette , ce qui leur donne quelque ressemblance avec les

g^j4 VOYAGE

Égyptiennes de l'antique, que nous ont conservées les sculptures des hiéroglyphes.

Aussi est-il peu de villes au monde qui puissent le disputera Trieste pour l'immense variété de costumes qu'on y voit. Je ne sache guère que Constantinople et Alexandrie.

Je quittai le bel amphithéâtre de Trieste , ces collines couvertes d'une végétation si riche , et je me rendis par les montagnes, et en suivant les dentelures d'un petit golfe, à Capo-d'Istria. On croit que cette ville fut fondée par les Colches qui étaient allés à la recherche des Argonautes. Sous la république romaine elle s'appelait i\Egida, et plus tard elle prit celui de Justinopolis , pour honorer Justinien qui l'avait embellie après les conquêtes de Narsès et de Bélisaire. — Mais tous ces embellissemens ont disparu , et la statuette d'un gladiateur et une épitaphe à Ç. Calpurnius rappellent seules le souvenir de la cité Ionique , conquise par les Romains.

Capo-d'Istria. Octobre.

La moderne Capo-d'Istria est toute vénitienne; ses rues sont tortueuses , étroites à cause du soleil , et sur ses places on voit quelques beaux édifices ornés de portiques. Le palais public , bâti sur les ruines d'un temple consacré à Cybèle, est d'une architecture gothique irrégulière, mais fort originale ; le Dôme fut autrefois dans ce style , mais on l'a palladionisé. Ces monumens datent de la domination des Vénitiens. Il y a deux ans l'on voyait encore sur la façade du palais des Archives le lion ailé de Saint-Marc ; aujourd'iiui il gît à terre , dans la boue, exposé au couteau destructeur des enfans. Le symbole de gloire de l'illustre république partage le sort des vaincus , parce qu'une fenêtre de plâtre dut s'ouvrir dans le creux que le bas-relief avait occupé dix siècles ! Les Autrichiens tuent l'art ; ils laissent pourrir les tableaux de Venise, pour économiser quelques fioles de vernis ; et sous l'orgue de Capo-d'Istria, j'ai vu un superbe Carpathius , peint en -1318 , qui tombe en lambeaux faute de soins.

Cette ville est charmante d'aspect. Bâtie en amphithéâtre sur une colHne réunie à la terre ferme par une longue chaussée qui sert à la fois de route, d'aqueduc souterrain et de mur de séparation aux salines , elle se détache sur la mer entre ses deux promontoires avec une netteté délicieuse. Au levant elle a pour horizon le mont Saint-Pierre et des collines couvertes d'oliviers et d'orangers , au dessus desquelles on aperçoit la crête blanche et pelée des hautes montagnes de l'Istrie. Sur le revers de la ville, le paysage est d'une beauté plus sévère : c'est le grand cap de Canzano tout morcelé par les vagues ; c'est l'extrémité de la ville pittoresque de Pisano, et l'immensité de la mer emprisonnée au nord par une falaise grise.

De la terrasse des Platanes la vue du golfe est superbe ; plus de cinquante navires glissent bien loin sur le grand rideau sombre. Ils vont dans toutes les directions, grâce à la science maritime. Les uns arrivent d'Orient courant à pleines voiles vers Trieste , ce havre de l'Autriche ; d'autres

vont porter en Grèce et à Constantinople des marchandises anglaises à bon marché , afin de retenir encore ces peuples dans leur indolence barbare , et retarder chez eux la nécessité de l'industrie , génie civilisateur des temps modernes. Des spéronares, des parencelles, des brigantins à forme allongée, rasent le promontoire , suivent la côte craignant la haute mer, et se dirigent vers Cattaro et Se u tari dans l'antique Epire. Tous ces navires , presque semblables , changent de nuances seion qu'ils prfnnent le vent. Tantôt leur.-i voiles sont pleines et blanches comme des ailes de cygnes ou d'alcyon.^, tantôt elles glissent en travers et se colorent d'une teinte grise, ou bien elles s'inclinent comme le vol d'un vautour et semblent disparaître sous les flotsj c'est un kaléidoscope sur une échelle inm^ense. A Capo-d'Istria , et généralement par toute rillyrie, commencent; pour les femmes des classes élevées , les rigueurs qu'elles subissent en Turquie, puissance voisine. On a beaucoup parlé de l'espèce de réclusion à laquelle bont con-

damnées les dames siliciennes; mais j'ai vu fort longuement la Sicile, et je puis assurer qu^elles ont beaucoup plus de liberté que les femmes de rillyrie.

Ici une dame ne reçoit pas un homme ; c'est le mari. Elle ne sort jamais seule, et ses promenades se bornent, le soir, à une course au bord de la mer ou sur la chaussée du mont Saint-Pierre, quand le mari n'est pas trop ombrageux; aussi ja douce intimité qui fait le charme de notre vie de France est-elle complètement bannie de ce pays. Les réunions y sont fort rares, et l'ennui plus mortel encore que dans une soirée russe. On pense bien qu'un étranger n'y est pas accablé de joie. Quand un ïstrien croit devoir fêter quelqu'un , c'est au café. Un jeune baron autrichien , de la haute administration civile, m'a assuré qu'il avait résidé là six mois, et que malgré ses désirs il n'avait pu voir toutes les dames de qualité . Moi je pense qu'en fouillant cette ville on y trouverait un grand nombre d'échelles de corde, et que la cassette du vieux maréchal de Bassompierre, qui

contenait plus de six nîille lettres d'amour, ne • semblerait là qu'un joujou;

Car rirapossible est la gloire des femmes.

Au pied du Monle Mayor , Hongrie.

Au lever du soleil j'ai quitté la capitale de ristrie avec le baron autrichien y et nous nous sommes dirigés vers l'intérieur de cette contrée sauvage. A mesure que nous avancions dans les montagnes arides , je sentais naître en moi des regrets : bientôt j'allais me trouver seul , sans secours, sans protection aucune , au milieu d'un pays à demi barbare, aussi plein de périls que la mer de ces rivages l'est d'écueils : mon cœur s'est oppressé un instant, et j'ai tourné mes regards encore une fois vers la petite ville que je laissais. Elle s'avançait toute blanche entre deux golfes d'azur, semblable en tout aux villes grecques de l'Archipel quand on les voit du sommet des montagnes. La haute aiguille carrée de sa cathédrale brillait au soleil, et se confondait à l'horizon dans le long et beau sillon de l'Adriatique, sur un ciel sans nuages.

Notre voiture est entrée alors dans une gorge de montagnes dont l'aspect effraie. Toute trace de végétation est morte: quelques genévriers bien rabougris, du thym sauvage et des bruyères croissent seuls dans les intervalles des calcaires blancs, quand il s'y trouve une légère couche de cinabre. J'ai déjà dit que cela effraie. Ajoutez au tableau un soldat sur le devant de la chaise de poste, le fusil armé ; puis trois ou quatre contadini aussi armés, pour compléter l'escorte. Ces contadini sont les indigènes qui se relèvent d'une commune à l'autre. Ils portent la chevelure longue et sale, tombant en mèches tournées sur le cou: le sommet de la tête est coiffé d'une petite calotte noire à la mode des Grecs dont il» sont dégénérés ; leur haut-de-chausses est large et . court, et ils couvrent leurs épaules d''une espèce de tunique brune avec laquelle ils se drapent dans leur misère d'une façon fort originale.

Ces contadini sont forcés gratuitement à ce service pénible par l'empereur. Ils sont si fiers qu'ils n'acceptent rien du voyageur. Leur offrir

EN ILLYRIE. 2Ai

e.;t presque une offense. Ignorant cette sévérité de mœurs, je les voulus récompenser ; mais ils me dirent fièrement que ce qui était un service de loyauté ne se payait pas. Pourtant ils murmurent avec raison contre cette coutume arbitraire , et je crois que ces mêmes hommes se paient en masse de ces services forcés de chaque jour. Fréquemment l'unique voiture qui roule dans ces montagnes , exploitée par le gouvernement jCst dépouillée; ils tuentle soldat et parfois le postillon , rarement les étrangers. Sur les flancs du mont I^îayor, c'est plus périlleux encore, parce que cette haute montagne est infestée par des militaires déserteurs qui n'ont d'autre perspective que la potence *.

Toute cette journée s'est écoulée à courir dans les montagnes Blanches. Durant un trajet de soixante-dix milles, je n'ai vu que quatre petits

* Lorsque j'y étais , il y avait une bande organisée qui désolait ce pays. On me raconta sur les lieux des faits inouis qui annonçaient de la part du chef un caractère Irès-chevaleresqne; cela ne m'étonna plus, quand les récits des gazettes nous l'eurent dévoilé complètement : ce chef, c'était Schubri !

pays auxquels l'orgueil illyrien a donné droit de cité , ce sont : Porto-Lé , Montons , bâti sur le sommet d'une haute montagne , Codroïpo , village misérable , rouge comme de l'ocre, et la ville de Pisino. Avant d'arriver là, nous avons traversé un pays complètement désert. Le soleil a disparu dans le golfe, et je me suis trouvé seul , mon jeune Autrichien ayant pris un sentier qui conduisait sur le revers des montagnes. Les conladini de cette contrée ayant refusé de servir gratuitement l'empereur, les voyageurs se trouvent fort en péril. Souvent j'apercevais sur la cime d^un roc un ou deux hommes armés d'une longue escopette se dessinant nettement sur le ciel, ou quelquefois d^autres , arrêtés au bord du chemin , dont l'œil sinistre se fixait sur la voiture qui roulait lentement. Plusieurs d'entre eux m'ont dit en dialecte esclavon : Soyez béni, jeune seigneur étranger! Mais ces paroles de paix me rassuraient médiocrement , et, comme mon caporal d'escorte , j'étais toujours prêt à faire feu. Enfin nous avons descendu une demi-

heure dans une gorge aussi épouvantable^ que celle d'Ollioules, en Provence, et nous sommes entrés sans encombre aucune a Pisino.

Pisino est une petite ville située au fond d'une vallée encaissée dans de hautes montagnes. C'est le siège de i*I. Capitanato Circolare delV Istria , dont le pouvoir s'étend jusqu'aux Marches de la Hongrie et de la mer de Dalmatie. Pour un voyageur étranger , rien n'est plus terrible que ces divisions de puissance : si Fambassadeur ou le commissaire de police a négligé d'orner son passeport d'un visa de douze lignes indiquant tous les royaumes, les provinces , les villes , districts et villages où il veut aller , on l'expulse impitoyablement, ou bien il faut qu'il attende un mois, afin que son passeport soit expédié à Vienne. Oh ! brave et hospitalière Autriche , vous avez oublié que la bataille de Wagram fut gagnée sous les murailles de Vienne par des Français ! Vous avez oublié que tous nos ducs militaires ont été baptisés sous la mitraille, et qu'ils portent tous le nom de chacune de vos

provinces , noms qu'ils ont acquis au tranchant de !eur sabre! Vous avez oublié cela bien vite, hrave et hospitalière Autriche ! Nous vous en ferons peut-être bientôt ressouvenir....

Un torrent roule avec fracas dans la vallée de Pisino ; ses eaux mugissent , et leur bruit se mêle au bruit du vent qui courbe les branches des chênes. Hier soir, j'écoutais cette singulière harmonie , quand tout à coup elle fut rompue par une autre harmonie bien plus douce et plus ravissante : c'étaient des soldats hongrois et croates qui donnaient une sérénade à leur chef, et, quoiqu'ils eussent choisi pour témoigner leur joie une marche funèbre , les accords n'en étaient pas moins enchanteurs. Je me suis endormi aux sons mélodieux que me prodiguaient ces Hongrois , ces fils d'une nation si belliqueuse qui , un jour, s'affranchira de l'Autriche; et, quand le soleil est apparu , je suis allé voir le lieu où mugissent les eaux. Ma surprise a été fort grande en trouvant au milieu d'une ville un précipice des plus sauvages. C'est un sombre abîme plus at-

freux d'aspect que la fontaine de Vaucluse ou la Brèche au Diable en Normandie. De grands rochers y déchirés d'une manière bizarre, s'élèvent à pic vers le levant ; le côté du midi est légèrement incliné, et sur cette pente croissent des cyprès et des chênes, tandis que , du milieu de l'abîme , monte une roche énorme en face de laquelle est une excavation profonde d'où jaillit le torrent.

La ville neuve de Pisino est bâtie au dessus ; plusieurs maisons blanchies chaque année, selon la coutume des Orientaux, sont assises au bord sur la roche vive, et l'horizon, vers l'est, à une faible distance , est borné par la haute et belle chaîne du mont Mayor qui sépare l'Istrie de la Hongrie et de la Dalmatie. Je me suis remis en route à travers un pays sévère , mais souvent d'une grande beauté : tous ces paysages , ayant la haute montagne pour horizon et quelques bouquets d'arbres, offrent à chaque instant des trésors au peintre. On ne m'a pas permis d'entrer à Fiume (Hongrie) , et il m'a fallu , bon gré

niai gré , m'en revenir à Pisino d'où je suis parti pour Parenzo et Rovigno.

Pàrèrîzo est une ville ancienne, peu remarquable , i'éunie à la terre ferme par un isthme étroit, et dont le port, très-profond et très-stir, est défendu par le rocher de Saint-Nicolas. On ptéïend que la cathédrale, fort curieuse d'ailîëttfs, i-fetnônte au delà de l'empereur Othon F'". Je me suis remis en route par les terres , et je sliî§ arrivé dans un village fort sale appelé villa di Rovï'gn'ô. Ce pays a conservé le souvenir de dtetix grandes dominations, celles des Grecs et des Romains. Plusieurs maisons portent à leur Fronton d'anciennie^ et de nouvelles inscriptions; 'èht're autres je me, .s-on viens d'une ainsi conçue :

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