‹ Un an sur les cheminsChapitre 9 sur 24 · LA SABINE · texte numérisé non relu

LA SABINE

La foret de cliênes existe toujours , et , vers le sud^ la vue plonge sur Fimmense lac et sur ses îles charmantes où l'on voit de belles villas.

Un terrible orage avait éclaté Favant-veille sur le lac ; ses vagues accouraient encore au rivage presque menaçantes , et les cloches d'une campaniUe sonnaient le glas de la mort , car un affreux ii^alheur avait frappé d'épouvante les habitans de cette contrée. Une grande barque, dans laquelle se trouvaient trois bons vieux religieux et quelques autres personnes, avait chaviré au milieu du lac , et tous étaient morts. Le village dans kquel nous relayâmes était en proie à une stupeur inouie; la consternation se lisait sur tous les visages.

ÎNous nous éloignâmes rapidement : le soleil éclaira,it alors cette grande masse d'eaux transparentes, encaissée au milieu d'un pays si délicieux, çt je retournai souvent la tête vers ce lieu célèbre en murmurant quelques paroles :

Adien , beau Trasimène : un jour , dans les âges écoulés , les vaçiies bleues furent teintes un san? le plus pur des fils de

l'oMBRIE , ETC. 451

Rome, ta souveraine; les soldats de Carlhage foulèrent les beaux rivages , et les échos de tes forêts redirent cent fois les plaintes amères des frères de Flaniinius. — Et !e silence du désert passa ; et tes champs refleurirent , comme si la destruction n'eût pas plané an dessus de ta surface. — Tu ressembles au diamant superbe qui ne garde nulle souillure : hier , tes ondes se creusaient à de grandes profondeurs, obéissant au caprice terrible de la tempête ; elles ont englouti des âmes humaines , de nobles créatures de Dieu... Une foule consternée accourait sur tes grèves dangereuses , afin de rappeler à la vie ces êtres que tu ballottais avec tant de furie depuis de longues heures. Vaine espérance !... Aujourd'hui le soleil te prodigue ses rayons de lumière; tes îles sont vertes et riantes, tes bords sont frais et parfumés : voilà tes flots qui s'endorment , et les jeunes Étrusques qui , oubliant le péril , vont abandonner à tes abîmes leurs membres délicats et pleins de souplesse. Ah ! merveilleux lac , que tu offres bien l'image des joies et des misères de la vie!...

Adieu , beau Trasimène , champs des sanglantes mêlées , adieu !

Nous entrâmes bientôt sur le territoire de la bienheureuse Toscane, la reine des états libres. On a reproché à un voyageur illustre d'avoir augmenté son admiration à chaque site qu'il décrivait j au risque d'encourir le même reproche, j'agirai ainsi à propos de cette contrée de rEtrurie; depuis la vallée de Palerme, je n'avais rien vu de si enchanteur, de si poétique; c'est un

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merveilleux paysage , le plus beau de l'Italie ; et je ne crois pas que cette admiration puisse être contestée; quel est le voyageur qui ne regrette cette immense étendue de plaines , de prairies et de collines^ appelée la vallée de Chiana? ce ne sont que champs aux riches moissons^ que vignes courant en longues guirlandes aux rameaux des ormes et des saules, que maisonnettes charmantes masquées sous le feuillage des oliviers et des amandiers, que villes blanchissant en amphithéâtre sur le flanc des montagnes. Du ïrasimène à Camuscia, de Cortone à Arezzo, et d'Arezzo à Florence, c'est partout même beauté.

C'était au reste le centre de la domination des Etrusques. Corytum (Cortone) et Clusiura Chiusi ) sont là encore pleines des restes de l'art étrusque qui a une grande affinité avec Fart égyptien : c'est à Clusium que résidait le célèbre Porsenna.

Arezzo apparaît au bout du long Val, avec ses hautes murailles surmontées de tours et de campanilles. Arezzo est la patrie des grands hommes :

l'ombrie, etc. 153

Pétrarque , le grand Michel- Ange ( du val de Chiusi) , Mécène, Guy qui trouva les notes de l'harmonie ; l'Aretin dont on admire encore le palais public , un petit chef-d'œuvre^ Georges Vasari, peintre architecte, historien et sculpteur ; le voluptueux Jules III, qui présida le concile de Trente et qui voulut réformer l'Eglise ; l'infortuné maréchal d'Ancre Concino- Concini ; Redi ; et, dans les temps modernes, le vénérable Fossombrone , premier ministre du grand duc de Toscane. Quelle auréole de noms pour la petite ville !

On devine déjà la grâce florentine en parcourant les rues montueuses d'Arezzo; les palais sont élégans, les églises brillent d'un luxe extrême et remarquable par son bon goût; le génie toscan se révèle partout. La base de la cathédrale semble remonter à l'art étrusque, et l'intérieur en est gothique. Elle est ornée de tombeaux superbes et d'un fond d'autel en marbre blanc ^ raorceaa précieux du au ciseau du vieux Donatello. Vasari a peint de grandes toiles que les Toscans rc-

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gardent comme des chefs-d'œuvre ; mais j'ai le malheur de ne pas aimer ce peintre qui n'avait aucun sentiment , qui était toujours faux et théâtral, qui employait à profusion de mauvaises laques qui ont déteint horriblement sur tous ses tableaux : je ne l'aime guère mieux comme architecte j son plus grand mérite, à mon avis, c'est d'avoir consacré quinze volumes pour l'histoire des artistes de l'Italie, ce qui n'est pas une œuvre légère assurément.

Avis aux voyageurs : Une demi-journée vous suffira pour voir Arezzo, ses monumens, sa maison de Pétrarque et son joli jardin public. Arezzo est une ville curieuse ; mais l'ennui y vient vite : les femmes n'ysont pas merveilleuses; et si vous voyagez en chaise de poste, gardezvous de descendre à YAlherga réale et d'acheter des poteries étrusques ; vous voilà avertis : c'est tout; mais avant de partir pour Florence, buvez à ma santé quelques verres du fameux vin d'Âleatico. cela vous fera trouver plus délicieux en-

l'OMBRIE , ETC. 455

core les pays que l'Arno traverse avant de venir baigner les pieds de marbre de Florence, sa belle et gracieuse souveraine.

Siovma,

Pour se faire une idée de Florence , il faut la voir, cette capitale de la grande république toscane; et, pour en donner une juste idée aux autres, il faudrait écrire un gros volume et l'enrichir de planches nombreuses comme l'abbé de Saint-Non faisait pour ses voyages, mais procéder avec plus d'art. Or ces travaux luxueux sont du ressort de l'imprimerie royale et re-

viennent de droit au gouvernement , ce qui me forcera de dessiner Florence au trait, n'ayant pas l'auréole d'un titre pompeusement officiel.

Selon le Dante et Villany , Florence , dans l'origine, fut une espèce de caravansérail, de bazar où l'on entreposait des quantités immenses de marchandises destinées au reste de l'Etrurie ; les négocians de Fésola (Fiésole) y avaient leurs comptoirs, et quand la guerre infestait les plaines, ils abandonnaient leurs hangards et se retranchaient sur leur montagne j mais lorsque les Romains eurent enfin chassé les Carthaginois de l'Italie, et que Rome se fut déclarée souveraine et protectrice de tous ces rivages, le caravansérail et ses vastes bâtimens édifiés en bois, furent brûlés, et les Fésolans^ quittant leurs hauteurs, vinrent y fonder une ville.

Cette ville s'appela d'abord Arnina. Ensuite survinrent les guerres civiles de Marius et de Sylla, de César et de Pompée, des meurtriers de César et de ses vengeurs. Le premier, Sylla, envoya des colonies à Fésola, et les Triumvirs, qui

s'étaient partagé l'empire après l'accomplissement de leur vengeance, imitèrent son exemple ^ .

L'étymologie de Florence est fort obscure. Quelques vieux auteurs l'attribuent à un certain Toscan nommé Florinus; d'autres veulent que son origine remonte plus haut encore , et prétendent qu'elle fut nommée primitivement Fliientia , à cause du flux de l'Arno , et ils citent Pline à leur appui, qui dit : Fluentinl prœjluenù drno apposkij insuîœ ^ .

C'est sans nul doute une corruption du texte de Pline -, car Fr-ontin et Tacite , les contemporains pour ainsi dire du grand naturaliste , parlent de Florence et des Florentins qui , sous le règne de Tibère , se gouvernaient comme les autres cités d'Italie ^.

Mais les étymologies et les étymologistes ne ne nous importent guère 5 le modeste marché

* P. Merula , Cosmogr. folio 890. Machiavel, Storia di Firenza.

^ Viu. HoNDius. Italiw particularis.

r Machiavel. Storirt di Firenza.

d'Arnina , dépossédé de son nom , s'agrandit, et s'appelait Florence au temps du débordement des Huns, des Gotbs et des Ostrogoihs. Ces barbares, involontairement, firent changer les mœurs, les noms et les coutumes j en détruisant de riches cités, ils furent cause que des cités plus célèbres s'élevèrent. — Si Aquilée, Luni, Populanie, Chiusi , Fésola disparurent, en revanche on vit se fonder Venise, Ferrare et Sienne, et s'accroître rapidement Pise , Gênes , Milan , Bologne et Florence ^ .

L'Europe était bouleversée. Rome semblait partager le sort du fabuleux phénix; elle était sans cesse en ruines ou resplendissante. Attila, Totila et Téia ; Bélisaire , Narsès et les exarques de Ravenne, promenaient leurs légions dévastatrices d'Afrique en Europe , et d'Europe en Asie : le sol était labouré profondément, et, sur tant de ruines , la papauté allait apparaître menaçante.

' Machiavel. Storia di Firenza.

Totila avait rasé Florence; deux cent cinquante ans après , Charlemagne la releva : ce fut le commencement de sa haute fortune. Puis, après les successeurs du grand Karl, elle passa tour à tour au pouvoir des Bérengers et des empereurs d'Allemagne, des Guelfes et des Gibelins, des blancs et des noirs ; et de factions en factions , elle vint tomber en esclave aux pieds des illustres Médicis.

Un mot sur l'origine de ces grandes dissensions civiles ne sera sans doute pas déplacé ici, et d'ailleurs c'est l'œuvre du plus célèbre écrivain politique des Florentins :

— Les Buondelmonte et les Uberti étaient au premier rang parmi les plus puissantes familles de Florence. Les Donati et les Amidei venaient ensuite. Il y avait dans la maison des Donati une veuve fort riche qui possédait une fille d'une extrême beauté. Elle la destinait à un charmant cavalier, riche, jeune, et le chef de la maison des Buondelmonte. Soit par négligence, ou soit

qu'elle pensât qu'il était toujours temps, elle II. 11

n'avait rien^dit encore de son dessein lorsque le jeune cavalier donna parole aux Amidei d'épouser une de leurs filles. La dame en eut un vif chagrin. Mais, comptant sur les charmes de sa fille, elle ne désespéra pas de faire rompre ce projet de mariage. Un jour, voyant Bu ondelmonte qui venait seul vers sa maison , elle descendit, ayant sa filîe à ses côtés. Quand le chevalier passa , elle le fit arrêter et lui dit : Je vous fais compliment d'avoir choisi une épouse; cependant voici celle que je vous gardais. Et elle souleva le voile qui couvrait les traits de sa fille. Buondelmonte, à la vue de tant de charmes, et considérant d'ailleurs qu'il ne perdait rien au change , ni du côté de la fortune , ni sous le rapport de la naissance, fut tellement épris, que , sans considérer qu'il avait engagé sa foi , et que son infidélité devenait une insulte qui pouvait avoir des suites terribles, répondit sans hésiter : — Puisque vous me la gardiez, et que je suis encore libre , je serais un ingrat si je la refusais'^ et le mariage s'accomplit. Les Amidei

et les Uberti, unis par des alliances, en furent également indignés , Les deux familles s'assemblèrent avec tous les pareus , et résolurent que c'était une injure qu'on ne pouvait pardonner sans lâcheté y ni venger que par la mort du coupable. On méprisa les avis des plus sages qui voulaient qu'on restât tranquille. Mosca Lamberti ajouta qu'à trop penser l'on ne fait rien, et cita ce proverbe vulgaire : Quand la chose est faite, tout est dit. Mosca, Stiatta Uberti, Lambertuccio Amidei et Odéric Fifanti, furent chargés de la vengeance.

Le jour de Pâques, ils se postèrent dans les maisons des Amidei, qui sont entre le vieux pont et Saint-Etienne. Buondelmonte , qui croyait qu'on oublie un outrage comme on manquait à sa parole , venant à passer monté sur un cheval blanc, fut attaqué et tué à la descente du pont , au pied d'une statue de Mars.

Ce fut le signal de la discorde. Toute la ville se partagea entre les Buondelmonte et les Uberti. On se fît la guerre dans la ville , dans la plaine,

dans les châteaux; c'était horrible. Ce fut un flux et reflux jusqu'au temps de Frédéric II, roi de Naples, qui se déclara pour les Uberti et chassa les Buondelmonte. Ainsi Florence, comme le reste de l'Italie , fut divisée en Guelfes et en Gibelins \

Tout cela dura de longues années ; le fer et le feu régnaient tour à tour, et la république était expirante sous la furie de ses citoyens, lorsque Cosme de MédicLS apparut, rétablit l'ordre , et dota Florence des chefs-d'œuvre que nous allons admirer chaque jour.

Dans son genre, Florence est une ville unique; l'Italie du moyen-age la surnomma la belle ; et les artistes modernes doivent ajouter encore à cette épithète celle de me/veilleuse qu'elle mérite si bien.

Un homme enthousiaste des arts et de la vie des voyages devrait partager la saison d'hiver entre Rome, le golfe deNaplesetPalerme, belles

* Machiavel. Sloria di Flrenza,

FLOUENCE. 465

et voluptueuses cités, édifiées sous un si beau ciel y baignées par des mers si poétiques ; l'automne devrait le trouver en face de tes merveilles et courant en gondole sur tes lagunes vertes , ô reine de l'Adriatique , superbe Venise ! Paris , le centre de l'Europe civilisée , Paris , devenu le sanctuaire des arts depuis que l'Italie a laissé tomber son sceptre , Paris serait l'oasis fortunée du printemps, et la tendre et amoureuse Florence, la souveraine enchanteresse de la riche Etrurie , charmerait sa vie pendant les chaleurs de la saison d'été. Un jeune poète, assez riche pour vivre d'une pareille vie, serait plus qu'un simple mortel.

Les Toscans m'avaient réconcilié avec les peuples de l'Italie méridionale. Leurs mœurs douces, élégantes, leur probité , leur urbanité, me semblaient choses délicieuses après toutes les tracasseries que j'avais subies ailleurs. Ensuite le gouvernement du grand-duc Léopold II est si noble, si plein de tolérance et de hberté qu'on se croit transporté tout à coup au milieu de

notre Finance, l'état le plus libre assurément de toute l'Europe, hormis l'Angleterre, qui est une nation à part. Le grand-duc est adoré -, il vit en bourgeois , comme le roi de France voulait vivre en '1 850, et comme il aurait vécu, je crois, si on l'eût laissé faire ; mais autres temps , autres choses. Un étranger ne sait jamais ce que c'est qu'une vexation en Toscane j la police y est polie, chose rare, et gratuite pour les étrangers , rareté plus grande; les Vetlurini y voleurs partout, le sont moins en Toscane^les voyageurs y sont honorés et respectés ; et le grand-duc comprend sa position envers les artistes mieux encore peut-être que Louis-Philippe qui encourage beaucoup les arts, ce qui est incontestable. — LéopoJd II fait et. fait faire les honneurs de ses merveilleuses galeries avec un désintéressement que devraient bien imiter quelques princes à la tête desquels on doit placer Ferdinand, le grand roi de Naples.

L'aspect intérieur de Florence me causa une surprise extrême. On retrouve à chaque pas la cité dos guerres civiles; de hautes tours crénc-

lées partout^ de longues rues bordées de maisons massives avec de fortes grilles en fer ; des palais qui ressemblent à des forteresses , et des forteresses qui ressemblent à des palais ; des églises somptueuses toutes de marbre j des places publiques avec des statues , et quelles statues ! sorties du «iseau de Michel-Ange^ de Bandinelli, de Jean de Bologne, de Benvenuto Cellini; et les cours , les cloîtres des monastères , les façades des maisons , tout cela est peint et non barbouillé de blanc et de jaune , comme chez nous, non ; ce sont des chefs-d'œuvre d'Ange de Fiésole, du Giotto, du Ghiriandajo , du Sarto, tout cela en plein vent et à la pluie battante ; — et c'est le Baptistère avec ses mosaïques du basempire et ses portes ciselées par Ghiberti^ les merveilles de la ciselure ! Et c'est la campanille du Giotio, isolée et splendide, toute de marbre blanc , rouge et noir^ un bijou haut de huit ou neuf étages gothiques; puis vient le vieux Palais Ducal avec sa bizarre architecture et les écussons des Médicis sous ses redoutables mâchicoulis ; sa

porte fameuse avec le David colossal de Michel- Ange et l'Hercule de Bandinelli. En face, c'est la Loggia de' Lanzi avec ses ornemens inouis ; la Judith en bronze du Donatello , le restaurateur de la sculpture, qui forma tous ces grands artistes duX\^ siècle ; sous l'autre arcade du couchant est le célèbre Persée de Cellini , dont le piédestal est encore un chef-d'œuvre : à côté on voit un lion rugissant 5 il porte le nom du consul Flaminius qui le rapporta de la Grèce; plus loin, c'est l'enlèvement d'une sabine de Jean de Bologne ; six statues romaines sont debout sous la tribune des grands républicains toscans; à l'autre extrémité de la place est la belle fontaine de rx\mmanato , et la statue équestre de Cosme de Médicis . le père de la patrie, jetée en bronze par Bologna , et partout des merveilles, et un peuple charmant , et des femmes enchanteresses, et toujours du plaisir. — - Voilà un petit coin de Florence I

Le premier jour de mon arrivée dans cette ville célèbre, j'allai visiter la fameuse galerie du

palais Pitti, le palais du souverain, ouvert chaque jour à tout venant; j'y retrouvai un avocat de Turin, de mes amis, qui me raconta une charmante anecdote qui lui était arrivée le matin même : n'étant jamais venu à Florence , il monte au palais Pitti , s'égare à droite dans les salles et se trouve en face d'un monsieur fort simplement vêtu auquel il demande dans quelle direction se trouve la grande galerie; — attendez-moi un instant, monsieur, répliqua l'inconnu, et je vais vous y conduire ; et laissant là ses papiers, il marche avec mon ami , lui fait admirer en passant quelques tableaux, et s'arrêtant dans la première salle où se trouvent deux admirables marines de Salvator Rosa, il lui dit : — Que pensez-vous de ces deux toiles? Et comment trouvez-vous ces portraits d'Agnolo Doni et de sa femme peints par Raphaël ? Ce n'est pas sans peine que je les ai achetés ; et mon avocat d'ouvrir de grands yeux, croyant avoir pour cicérone le puissant directeur de ce musée , le marquis de IN"^**. Il s'incline, remercie et admire. Au mo-

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ment même .survient un capitaine des gardes en grand uniforme qui, la main au tricorne, présente un message à l'inconnu, en l'appelant humblement Altesse j alors mon avocat se confond en excuses et en remercîmens devant le complaisant inconnu qui le salue avec un sourire plein de bienveillance et se retire ; il avait eu le grand-duc Léopold pour cicérone. Voilà comme l'heureux souverain de la Toscane règne et gouverne.

Que ces salles du palais Pitti sont donc admirables! Quelle réunion de chefs-d'œuvre! et comme les tableaux y sont soignés , restaurés et conservés ; il n'y a que la Toscane qui sache conserver les toiles des gçands maîtres j Rome, Naples , Paris et Venise devraient y envoyer des hommes pour étudier le métier de restaurateur d'arts. Si l'on voulait énumérer tout ce qui est beau , il faudrait tout nommer j c'est là qu'est la fameuse Vierge à la chaise; les merveilles de Fra Bartholomeo et d'Andréa del Sarto ; le portrait de Jules If de la Uovèrc, deux sublimes

FLORENCE. d7i

Vierges de Murillo , et le petit tableau de Raphaël, la Vision d'Ezéchiel, qui est une des pages où il me semble qu'il déploya toutes les ressources de son génie. C'est là aussi qu'est la Vénus pudique de Canova , et un petit portrait de Henri II; roi de France , peint par Porbus^ qu'on a oublié dans un coin, ne sachant ce que c'est.

Le jardin Boboli, situé derrière le palais Pitti, est d'un dessin gracieux j assurément c'est le plus beau de l'Italie ; c'est une colline aux larges flancs toute couverte d'immenses allées de grands arbres, ornée avec prodigalité de fontaines jaillissantes et de statues qui ne sont pas toujours superbes ; mais, à travers les hauts cyprès, on a des échappées de vue admirables ; les coteaux bleus de Fiésole apparaissent au nord avec leurs charmans pins-parasols ; il y a cent fonds de paysages comme celui du Décameron de M. ^Yinterhaltcr qu^on soupçonnait d'être imaginaire; puis, dans la direction du couchant, c'est Florence tout entière^ avec ses donies, ses hautes

coupoles , ses tours et ses campànilles , c'est Florence qui s'épanouit comme une reine heureuse dans sa belle et poétique vallée de l'Arno. Chaque jour ^ je consacrais trois heures aux deux (paieries publiques ; celle des Ufiîzj renferme des niasses de merveilles. Il y a une petite rotonde appelée la Tribune qui peut suffire à l'éducation d'un peintre et d'un sculpteur ; elle renferme la Vénus de Médicis , V Apollon , les Lutteurs , le Faune et le Rémouleur. Yoilà pour la statuaire. Il y a deux Vierges de Raphaël, et le superbe portrait de sa belle Fornarina, de cette amoureuse qui le fit mourir; le Charles V à cheval, de VYan-Dick, un chef-d'œuvre; du Corrège, la Vierge adorant l'enfant Jésus. — Du Vinci , llérodiade et sa servante; d'Andréa del Sarto , le chef-d'œuvre de ses chefs-d'œuvre ! La Vierge entre saint François et saint Jean l'évangéliste. Quelle harmonie de couleur ! quelle composition admirable ! comme le pinceau merveilleux de l'artiste a glissé sur cette toile et quelle transparence il lui a laissée ! En

France, nous ne connaissons pas le Sarto, et l'on ne peut bien le connaître que dans les galeries et les cloîtres de Florence. — Pais viennent des Guerchin, des Carrache, des Vcronèse, des Guido Reni, des Daniel de Volierre, des Montegna, des Parmesan, des Michel-Ange, et, pour couronner l'œuvre , pour les diamans de cette merveilleuse couronne, les deux Vénus du Titien.

L'une de ces Yénus , celle qui fut, dit-on, la maîtresse d'un duc d'Urbin ou d'un Médicis, est d'une beauté extrême et d'une splendeur de pinceau inouie ! le corps nu de cette admirable femme se dessine tout lumineux sur un linceul blanc dans une chambre éclatante de lumière. Titien semble avoir voulu réunir toutes les difficultés de l'art, pour les surmonter avec son génie enchanteur. Que cette femme est divine! comme la volupté jette de la langueur dans ses beaux yeux , et semble faire tressaillir ce corps nu si plein d'attraits ! Un jeune collégien ne doit pas voir ce chef-d'œuvre : mais tout artiste doit

en faire une copie; car c'est un grand modèle de dessin, de contours, de grâce et de couleur j c'est, en ce genre, la perfection.

Eh bien, l'école de M . Ingres pense que Titien voyait mal en peignant ainsi, et, pour étayer les raisons qu'elle donne, cette école nous expose au Musée de i 857 des toiles couvertes d'une vapeur gris de perle ^ et j'ai vu un portrait de femme d'un style passable et dessiné à merveille^ il est vrai , mais barbouillé au visage et aux bras d'une libation de gros vin de guinguette. —Et vous dites que cest la nature que vous peignez ainsi, et vous datez cela de Florence qui recèle tant de Titien , de Raphaël , d'Andréa del Sarto, de Fra Bartholomeo ! — Allez, jeunes artistes, détournez-vous un peu de cette voie dans laquelle vous finiriez par vous perdre j dessinez comme votre maître qui est un grand dessinateur; mais sachez bien que le Titien et le Giorgione sont les maîtres qu'on doit étudier pour l'harmonie et la poésie de la couleur, qualités qu'un peintre doit aussi placer au premier rang.

La Vénus du Titien me rappelle uae anecdote assez plaisante. Le directeur de la galerie est une espèce de grand seigneur qui passe pour ignorant , fourbe et tracassier ; c'est peut-être de la calomnie , mais elle est à la mode à Florence comme à Paris , et les choses n'en vont ni pis ni mieux ; son nom n'est pas célèbre , mais il peut le devenir 5 d'ailleurs c'est un dévot personnage que M. le chevalier Ramirez de Montalvo. Il tourmente singulièrement les artistes , leur fait épuiser le vocabulaire des jurons les plus abominables, quand ils le connaissent, et s'en va communier après. Pardonnez-moi ma médisance ; mais Florence Fa tant répétée qu'elle est tombée dans le domaine public. Voici l'anecdote: Un artiste, voulant copier la Vénus fameuse, va trouver M. de Montalvo , lui demande la permission (seule chose absurde du musée de Florence peut-êtie) , et le dévot M. de Montalvo de se signer et de dire à l'artiste: « Y tenez-vous bien ? — Mais sans doute. — x\ quoi bon , monsieur (et il s'incline de nouveau); il y a ici

mille autres tableaux. — Je désire celui-ci (et M. de Montalvo r^e s'incliner plus bas). — Mio caro , ajoute-t-il d'une voix mielleuse, ne le copiez pas, je vous en prie ; tout autre, cela m'est égal, mais celui-là, non, non. — Mais, monsieur le chevalier... — Y pensez-vous bien, caro, une femme toute nue et si merveilleusement belle! ne songez-vous pas aux désirs... Oh! je vous en prie, je vous en conjure... C'est affreux, vous me faites pécher. — Puis il signe la permission, et va se confesser. Allez, Basile , vous sentez la fièvre !

Ce fut à Florence que je rencontrai pour la première fois M. Calamatta, graveur célèbre, qui venait consulter M. Ingres à propos de sa belle planche du Voeu de Louis XIII. M. Calamatta était alors abreuvé de dégoûts par les artistes de l'Italie ; l'envie la plus basse se masquait sous la calomnie pour le dénigrer ; et, par le graveur, on voulait arriver jusqu'au peintre. Ces deux grands artistes étaient désolés j Calamatta demeurait silencieux; mais M. Ingres, doué d'un

caractère plus irascible, s'écriait avec une énergie dédaigneuse : — Je les laisse maîtres de l'arène, ces géans ! et je préfère m'enterrer dans un petit coin que de voir tout cela, car il n'y a plus d'arts. »

Il faut voir la génération actuelle des artistes en Italie! elle brille surtout... par la mauvaise foi envers les artistes des autres nations. L'ignorance la plus grossière, le manque de talent, Forgueil, voilà ce qui la caractérise. Un jeune Romain me disait un jour : — Vraiment, vous n'avez plus d'artistes. Il n'y a que de mauvais tableaux à l'exposition de la villa Medici. — En vérité, M. le prince, répondis-je piqué, vous n'avez que des hommes à chefs-d'œuvre! vous êtes bien heureux, vous!... Nous autres Français nous avons au premier rang Ingres, Vernet, Decamps, Delacroix, Delaroclie, Scheffer, Sigalon, Steuben; nous avons Gigoux ', les Johan-

' M. Gigoux parcourait l'Italie pendant que j'étais en Sicile; il avait entrepris ce voyage afin de se pénétrer davantage du H. 12

not, Roqueplan, Huet, Raverat, Dauzats, Gué, Provost-Dumarchais, Gallait, Gudin, les plus gracieux peintres de genre qu'il soit possible de voir. Qu'avez- vous à nous mettre en regard? un Camuccini! un Agricola! voilà pour Rome. Et pour Florence? Benvenuti et M. Sabatelli. Les beaux noms, ma foi ! Et pour la sculpture, quand nous nommons David, Pradier, Barye, Elshoëchtj quand l'Académie, qui bout de talent dans votre sein, vous donne Jouffroy et le jeune Briant, vous épelez à grand'peine Canish et Finelli. Allez, à part sa politique qui n'est pas celle de tous, la France est une grande

style des grands maîtres florenlins qu'il affectionne particulièrement , et aussi pour voir de près ces Romains destinés à figurer dans sa Clèopâtre essayant les poisons sur les esclaves ; il rentre en France, achève un tableau d'une très-grande dimension et d'un très-grand slyle, remarquable par les plus brillantes qualités ; eh bien l l'on a refusé l'entrée du Louvre à cette belle page!.. L'on a fait une sanglante injure à un artiste déjà célèbre, et la plac3 que devait occuper son œuvre est remplie par d'ignobles portraits ou d'horribles turpitudes. Allez, membres du jury, Vinckelmann du Louvre, le public éclairé vous a rais en regard de l'œuvre bannie , et il a fini par vous oublier pour donner toute son admiration à la Clèopâtre !

nation pour toutes choses. La France d'aujourd'hui est noble et puissante, c'est l'Italie du XVP siècle que notre France, et mieux que vous elle sait apprécier les grandes gloires de l'Italiep dont vous n'êtes pas les fils ; et ses artistes à elle ne voient que le génie de l'art et laissent l'envie impuissante marcher en arrière.

Et voyez comme notre France a adopté vos deux plus célèbres graveurs, Mercuri et Calamatta ! Mercuri qui a fait un chef-d'œuvre digne des Moissonneurs de Robert, Mercuri qui va bientôt nous donner la Sainte- Amélie, un bijou plein d'harmonie, de nuances veloutées, et respirant une grâce si enchanteresse ! M. Calamatta vient de publier sa planche du f^œu de Louis XIII; eh bien ! la France ne l'accueillet-elle pas comme un de ses fils? Mais aussi , avouons qu'il en est bien digne. Comme son œuvre est belle ! Il a attaqué cette planche avec une hardiesse et une vigueur de burin étonnantes ; tout y est du style le plus noble et du plus grand caractère : le groupe de la Vierge, de l'en-

fant et des anges, se détachant sur un fond lumineux, est d'une beauté inouie. La grande figure agenouillée de Louis XIII est aussi parfaitement belle. Comme ce cuivre est buriné! Quelles tailles souples et savantes! Quel ensemble harmonieux! Comme la dégradation des teintes atteste chez le graveur une haute science de son art î Cette œuvre est si belle qu'elle ne peut que gagner en l'analysant. La main gauche de la Vierge et celles du roi sont admirables : les draperies en général sont d'un jet magnifique et font sentir la chair; les plis sont largement divisés, et l'on n'y voit pas ces tailles rudes et heurtées, ces masses noires si fréquentes même dans les œuvres des meilleurs graveurs. L'hermine du manteau de Louis XIII est seulement un peu dure; mais la broderie est d'une légèreté délicieuse et se peut comparer à celles des Drevet et des Edelinck , nos grands graveurs français. Toute la partie de la droite de l'estampe est admirable : l'ange qui soutient la draperie est superbe, et, à mon avis, bien préférable à celui de gauche, qui n'est pas

aussi correctement dessiné, ainsi que le bras droit du petit chérubin qui soutient le flambeau. Mais à part ces imperfections légères, quelle œuvre capitale! Comn)e elle est exempte de charlatanisme! Elle est due tout entière à la science rare d'un habile dessinateur et d'un- burin exercé. M. Ingres qui hait les moyens extraordinaires, les effets forcés, doit être heureux d'un pareil résultat : son tableau ne peut qu'y gagner, car M. Calamatta, s'il s'est montré pour cette composition un grand dessinateur, n'est pas resté en arrière pour l'harmonie du coloris; il a fait pour le Vœu de Louis XIII ce que d'autres graveurs ont fait avant lui pour Le Poussin , et les peintres de cette organisation perdent beaucoup moins à la gravure que les Espagnols, les Flamands ou les Vénitiens. En de certaines occasions, le graveur doit suppléer au sentiment qui manque au peintre; car, bien que la précision des contours soit une qualité très-éminente, elle n'est suffisante ni pour la peinture, ni pour la gravure. Aussi, ne puis-je donner trop d'éloges

à M. Calamatta pour son œuvre, destinée à orner toutes les collections précieuses, et qui le place très-haut parmi les graveurs célèbres de notre époque.

Florence a de nombreuses églises, et, selon moi, ce sont les plus belles églises de l'Italie. L'architecture en est grandiose, sévère, et s'harmonise bien avec le culte catholique ; la lumière y pénètre mystérieusement comme pour imprimer plus de respect à l'homme qui vient prier dans l'enceinte sacrée ou la visiter. L'une a les tombeaux des grands hommes, c'est Santa- Croce. Quel temple, mon Dieu ! comme il inspire l'admiration! A droite en entrant^ c'est le mausolée de Michel-Ange ; puis vient celui de Victor Alfieri, le grand poète de la tragédie moderne; plus loin sont ceux du Dante, de Machiavel, de Lanzi et de Bruni Aretin. L'autre nef parallèle contient ceux de Marzuppini, de Galilée et de Filicaja, tous hommes célèbres qui rendirent les plus grands services à la république, et qui, presque tous, furentpersécutés par elle. C'est

riiistoire de toutes les républiques : l'ingratitude fut leur vice dominant, et souvent elles n'ont eu que des tortures ou des échafauds pour récompenser les grands services rendus à la patrie \ Des fresques et des tableaux magnifiques couvrent les murailles de Sainte-Croix, qui a pour rivale en beauté Santa-Maria-Novella, que Michel-Ange nommait dans son admiration la Jeune Mariée. Il est impossible de se faire une idée de toutes les richesses que ces temples renferment : Ghirlandajo, Giotto, Masaccio, Orgagna, Cigoli, Santi di Tito, André del Sarto, le Bronzino, les ont remplis de peintures, et la sculpture et l'orfèvrerie ne restent pas en arrière : ce ne sont que bas-reliefs précieux, que tombeaux, que crucifix, dont on ne peut guère soupçonner la richesse en France, tant nos églises, même les plus somptueuses, sont mesquines à côté des cent églises de Florence.

Un soir que j'étais allé voir le soleil se cou-

* Voy. le VSf" chant de Childe-Harold.

cher dans l'Arno , ne me lassant pas d'admirer ses belles eaux tranquilles dans lesquelles se miraient les grands arbres du Cascine et la coupole de San-Spirito, je revins tout seul, à la nuit tombante, et, passant devant Saint-Laurent , église célèbre qui renferme Ilpensiero de Michel- Ange , j'arrivai dans la cathédrale avant l'heure de la fermeture; le vaste édifice était désert ; les lueurs faibles d'une petite lampe vacillaient à une grande distance , au delà de la coupole merveilleuse de Brunelieschi , comme un point lumineux perdu dans une nuée sombre; mes pas rcîsonnaient sous les immenses voûtes noires, et l'écho seul de mes pas leur répondait : il me semblait que mon ame s'imprégnait d'une foi plus religieuse; tout était solennel et sublime. Je continuais de marcher vers le chœur à pas lents; j'étais troublé; j'avais presque peur : les grandes figures d'azur et de pourpre des vitraux semblaient s'animer, et, quand je sortis de l'enceinte sacrée, de grosses gouttes d'une sueur glacée couvraient mon front. Jamais la ^ued'au-

cun édifice religieux n'avait produit sur moi une impression aussi profonde.

Je ne pouvais me résoudre à quitter cette belle Florence ; j'allai de nouveau sur les hauteurs de San-Miniato pour l'admirer encore tout entière; quel délicieux panorama ! Que cette ville est belle avec ses nombreux édifices et sillonnée par les eaux blanches de son fleuve ! M. Provost-Dumarchais a exposé cette année un ravissant petit clair de lune qui rappelle toute la poésie et la grâce admirable de Florence, vue des hauteurs de San-Miniato.

t)0lcan tfcô 2lpiînnin0, ^oio^nc^ Ssxxaxc et t)ent6f ♦

Je voulus aller de Florence à Venise. Deux vetturini conduisaient à Bologne une nombreuse caravane; j'en augmentai le nombre, et nous nous engouffrâmes dans la chaîne des Apennins. C'était par un temps affreux ; la pluie tombait en fortes ondées depuis trois jours , et le vent du nord, soufflant dans les montagnes, avait terriblement changé en un instant l'état de la tem-

pérature. Nos deux voitures cheminaient tristement dans les gorges étroites, au milieu des rochers, ou sur des scories de volcans éteints depuis quarante siècles : c'était curieux, mais sans beauté. Cette marche dura tout un long jour; le soir , après le coucher du soleil, nous arrivâmes sur un pic immense, et le paysage prit une teinte lugubre. Sous nos pieds , trois ou quatre vallées profondes se creusaient ; au loin , la chaîne Apennine toute noire , d'autres montagnes boisées, noires aussi, et au dessus des tourbillons de gros nuages noirs : cela ressemblait à de certaines pages du Dante. La tristesse me gagnait fort, je l'avoue, quand la voix du guide se fit entendre toute retentissante: — Signoriy signori j il volcano ! Messieurs , voici le volcan. Je regardai : à une très-grande distance dans les gorges j'aperçus une grande lueur j puis des flammes rouges qui vacillaient sous l'impulsion du vent, à peu près comme ces pots remplis d'huile qu'on trouve les soirs d'hiver dans les rues dépavées : c'était le petit volcan de Monte-

di-Fb, en fusion continuelle. Nous résolûmes d'y faire une excursion après le souper.

Comme Pietra-Mala est une mauvaise hôtellerie déserte , il arriva que nous ne piàmes trouver de guide : il était alors près de onze heures du soir ; la pluie et le vent battaient fortement aux vitres ; il faisait un temps affreux. N'importe, je prêchai , j'encourageai mes compagnons de route, et sept d'entre eux consentirent à me suivre ; car je m'étais offert pour guide , tant j'avais le désir de voir ce volcan. Nous marchâmes y par des sentiers affreux , au hasard , dans la direction du feu. Après un quart d'heure de marche, nous n'étions plus que quatre ou cinq : on s'appelait dans les ténèbres , ou maudissait la pluie , on cherchait le chemin , tandis que les moins curieux regagnaient le misérable village. Enfin, après une demi-heure, je me trouvai seul avec un Ravennois , ancien officier au service de LN'apoléon. Nous étions alors dans un petit bois , au milieu des plus profondes ténèbres, épuisés de fatigue; l'Italien me dit qu'il

n'irait pas plus loin. — Eh bien ! j'irai seul, lui dis-jej retournez, comme il vous plaira. Mais je m'étonne qu'un officier de l'empereur recule au moment du triomphe : dans quelques minutes je suis certain que nous verrons le feu. Son amour-propre se piqua : il continua de me suivre 5 et , au sortir du bois , nous aperçûmes les lueurs du volcan, au sommet d'une colline, à quelque distance. Il nous fallut traverser deux torrens sur des rochers , franchir des précipices, nous retirer à grand' peine des crevasses dont la terre était sillonnée , avant de parvenir sur la petite plate-forme de la colline embrasée.

C'était admirable à cette heure de la nuit , par un temps si pluvieux et si sombre. Une large flamme- blanche s'élevait à quelques pieds au dessus d'une surface plane , couverte de pierres blanchâtres, et, à deux ou trois toises autour de ce foyer principal du feu, s'élevaient des centaines de petites flammes bleuâtres , semblables à des lampes d'esprit de vinj les lueurs se projetaient sur les flancs des grandes montagnes noires , et.

BOLOGNE , Etc. 19Î

par cette tiuît horrible , faisaient davantage ressortir ce tableau du désert. Nous restâmes là une demi-heure peut-êti'e, fumant nos longues pipes et séchant nos vêtemens. De loin , certes, cette scène devait avoir quelque chose d'étrange. Un amphithéâtre de montagnes arides, un plateau incendié , et au milieu du feu deux hommes enveloppés dans leurs manteaux gris, l'Italien avec sa figure sinistre , et moi avec mon visage pâle, amaigri par la fatigue et par Un long voyage: c'était comme une de ces haltes de brigands de la Calabre que Salvator llosa peignait si bien. Nous essuyâmes pour le retour un ouragan épouvantable. — Quelle horrible nuit, mon t) ieu! J'avais satisfait ma curiosité excessive; maïs j'avais eu plus de peines pour voir ce reste de volcan ou cet avant-coureur d'une éruption terrible que lOrs de mes excursions au Vésuve ou à l'Etna. Notre caravane se remit en marche au point du jour, et, quand les premiets rayons du soleil apparurent , nous étions sur la plus haute cime des Apennins. Là , je fus frappé d'un

spectacle enchanteur : le ciel avait de légères teintes d'azur ; à une très-grande distance , on distinguait dans la direction de Rimini la ligne verte de l'Adriatique ; les montagnes Apennines élançaient dans les nues leurs larges crêtes , tandis que leurs flancs laissaient voir une riche végétation sur leurs pentes onduleuses : puis, au fond des vallées , sous nos pieds , à une distance de mille mètres, on apercevait des masses énormes de flocons de neige d'une blancheur éblouissanté inégalement entassées , qui avaient une splendeur céleste, et contrastaient singulièrement avec la végétation des montagnes qui les dominaient.— Tout cela, c'était des nuages, des vapeurs épaisses que les vents avaient oubliées.

ISous quittâmes la belle Toscane , et nous entrâmes dans la province de Bologne qui n'est pas moins riante. C'était le territoire pontifical; les vexations de la police recommencèrent.

Bologne est une des plus belles villes de l'Italie. Adossée au pied de l'Apennin , elle voit se dérouler devant elle des plaines magnifiques qui

s^étendent jusqu'à celles de la Lombardie. L'aspect de l'intérieur me fit éprouver un grand charme ; toutes les rues ont de beaux et de longs portiques comme ceux de notre rue de Rivoli ; seulement les portiques de Bologne sont beaucoup plus beaux comme architecture : c'est ainsi que devraient être toutes les villes. En hiver, quand la pluie tombe par torrens , le peuple est à couvert, et ne soulfre pas; l'été , cela garantit du soleil. On allègue que ce système rend les boutiques obscures; mais ce sont de mauvaises raisons, à en juger par les magasins resplendissansde la rue de Castiglione , les cafés des Procuraties de Venise, et même ceux qu'on voit dans des rues beaucoup moins larges.

Qu'il y a de charmans palais du xvi^ siècle dans Bologne ! Quelle gracieuse élégance ! quel luxe au dehors ! Les églises sont en général beaucoup moins remarquables sous ce point de vue, mais l'intérieur en est richement doté. Les Carvache, Calvart, Guerchin, le Guide, le Dominiquin et l'Albane ont laissé à Bologne une

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