‹ Un an sur les cheminsChapitre 12 sur 24 · PAUVA SED APTA MIHI · texte numérisé non relu

PAUVA SED APTA MIHI

AssuréiiVen't, il îaiit que le propriétaire de ce jgyriécéé ne sbîit gclère difficile; car c'est une bicoque abominable : mais le souvenir des vieux âges y est, et c'est quelque chose.

A chàqne instant je rencontrais, par la route, des costumes bien neufs pour moi, qui me fai-

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saient ouvrir de grands yeux étonnés , où devait briller, j'en suis sûr, l'enthousiasme de la curiosité. C'était tantôt un jeune pâtre avec la petite calotte noire et les longs cheveux du moyen-âge, s'enveloppant soigneusement dans une dalmatique romaine. Une autre fois, c'était un fier contadini vêtu de la tunique brune et du hautde-cbausses blanc fortement serré des premiers croisés qui , de l'Allemagne , se dirigèrent par riUyrie, la Dalmatie et l'Epire , sur Constantinople : le costume n'a pas changé. Plus loin, passaient*des femmes , la tête couverte d'une espèce de turban blanc orné de quatre touffes de fil ou de soie, portant une longue robe découpée à la turque, et une chemise brodée, largement ouverte, qui laissait en partie voir la gorge. Une ceinture garnie de perles d'acier , de cuivre ou d'argent , dessinait mollement leur taille , et pour chaussure elles portaient, comme les hommes, des sandales antiques liées au dessus de la cheville du pied par cent courroies vertes et rouges." Toutes ces peuplades sont merveil-

leuses de couleur. M. Decamps, dont le nom est si justement célèbre, trouverait là des trésors pour son pinceau. Le paysage est en harmonie avec la population : les horizons sont vastes; la nature sauvage et pleine de poésie. Ce sont de larges collines incultes, couvertes de bruyères et de calcaires blanchâtres, doucement inclinées, sur lesquelles on aperçoit, à de longues distances, de petits pays qui se dessinent, comme des masses d'osseijiens blanchis, sur le revers des grandes montagnes.

Cette nature , désespérante pour l'al^riculture, a duré long-temps. Puis je suis entré dans une vallée charmante, au milieu de laquelle s'élève une forêt d'oliviers chargés de fruits, et des vignes qui courent en berceaux jusqu'à la base d'une ville édifiée en amphithéâtre, do ninée par un clocher carré , pastiche de la cam{ anille de Saint-Marc, et qui se dessine sur des eaux aussi séduisantes et aussi bleues que l'outr^^mer. Le soleil grandissait à l'horizon; le ciel n'avait pas un nuage, et nul souffle n'agitait l'air. Toute

cette nature alors était riante et parce comme la madone un jour de fête : la joie semblait animer chaque chose ; de jeunes et de vieux pâtres réunis jouaient, à qui mieux mieux, de la cornemuse, et ne s'interrompaient que pour souhaiter au passant un jour heureux. Les paysannes revenaient du marché, montées sur leurs ânes, comptant leur gain , ou riant de mon costume qui leur semblait étrange : mais la malice n'entrait pour rien dans ces rires ; car toutes me disaient bien humblement : Que Dieu vous guide, étranger! et je leur offrais mille grâces en souriant aussi, oubliant presque ma longue solitude en voyant des visages si contens de la vie.

Je suis entré dans la pauvre cité de Rovigno , escorté par une foule avide et curieuse. Dans les pays peu civilisés, leshabitans des petits ports valent toujours moins que ceux de l'intérieur des terres. La guerre les fait pirates, en paix ils sont voleurs. Malheur à qui se trouve forcé d'avoir recours à eux ! La misère les ronge, la paresse les dégrade , et ils existent comme ils peuvent du

produit de leur sol et de leur pèche. Rovigiio , si gracieux d'aspect , est horrible lorsqu'on s'en approche. — C'est une perle au dehors et de la boue au dedans. Les maisons sont noires, lézardées, dégradées; les rues fangeuses , les places encombrées, l'air infex:t. La fainéantise y courbe les hommes, et les femmes ont toutes les vertus que Junéval attribue aux dames romaines dans sa vi^ satire , ce stigmate infamant , si sublime et si amerl

Au reste il n'y a pas que l'étranger qui fasse ces remarques; par toute l'Illyrie les habitant de Rovigno sont renommés pour leur porcherie, mot qui correspond à la saleté affreuse qu'on reproche aux nomades Zingaris. Je suis parti de cette ville avec joie , mais je n'ai pas quitté sans regret le chemin des oliviers d'où la vue est si belle ! Je suis resté long-temps au pied d'une vieille croix, et plus d'une fois mes regards se .sont portés en arrière.

A peine a-t-on marché une heure sur la colline qui borde la mer que la nature sauvage de l'U-

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lyrie reprend toute sa force. Un long désert et quelques arbres rabougris sur les montagnes , de grands rochers blancs dont les interstices sont pleins de terre rouge , telle est la végétation. Mais en face on aperçoit cette belle mer dont les ondes ont porté tous les Césars, une mer fertile en grands évènemens , — dont la première vague murmure les noms d'Homère et des Argonautes , et la dernière Napoléon et Navarin ! Plus on avance vers Zara et plus ces parages sont semés d'îles et d'écueils. C'est un labyrinthe inextricable, et les marins ont besoin pour y naviguer de toute la science que donnent l'expérience et l'étude. Malheur au navire étranger que la tempête pousse l'hiver sur ces rivages! Avant d'arriver à Pola, j'ai vu Perroï, colonie de Grecs émigrés ; ceux-là sont en général meilleurs que leurs frères de l'Archipel ; mais cependant il serait dangereux d'avoir une trop grande confiance en leur bonne foi. J'ai examiné attentivement cette peuplade , et sur leurs visages bronzés j'ai retrouvé cet air farouche et sauvage qui caractérise les Hydriotes et les Mainotes, ces

terribles habitans de la Grèce moderne. Les hommes portentdelongues moustaches, et leurs cheveux d'un noir brûlé tombent en arrière sur leurs épaules j ils ont conservé le manteau court et le haut-de-chausses collant d'une étoffe blanchâtre, brodé en rouge sur toutes les coutures. Comme la plupart des Esclavons, ils portent les sandales antiques. Leurs femmes ont ce singulier costume turco-grec que j'ai décrit à Rovigno. \ En rentrant dans les terres, j'ai traversé deuxpetites villes, Yalleet Dignano; la première date de la puissance vénitienne, la seconde de la conquête des Romains. Si l'on ne trouvait à chaque instant des bas-reliefs et des restes de sculptures à Dignano , on croirait que c'est une ville bâtie de la veille , la sœur de la blanche Trieste. Puis je me rapprochai de la mer, et bientôt je vis de grandes masses d'albâtre qui se dessinaient sur des pointes d'îles et des flancs de collines. A mesure que j'avançais, chaque masse prenait une forme distincte j arrêtée ; et le soleil s'abaissa rapidement derrière un petit cap, et je vis, aux

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lueurs de ses derniers rayons, l'antique et célèbre ville de Pola semblable à une presque île entre ses deux ports.

Callimaque dit que la cité de Pola fut une colonie des peuples de la Colchide , venus à la recherche des Argonautes : Pola , en langue colche, signifie hommes bannis ^ et Strabon , à propos de cela , partage la pensée du célèbre poète de Cyrène. Quoi qu'il en soit, Pola possède encore des restes qui attestent sa haute splendeur dans les âges écoulés.

Les Romains firent la conquête de miyrie entre la première et la seconde guerre punique. Le culte d'Isis y était alors en honneur, et l'on s'accorde à penser, dit Cassas, d'après l'autorité d'Hérodote, que Sésostris pénétra jusque dans la Colchide, et qu'après l'avoir soumise il y fonda des colonies et leur fit adopter le culte d'Isis. Jusque dans les temps antiques on retrouve aux Illyriens un caractère sauvage et porté à la rapine j c'est ce qui fut cause de la guerre des Ro-

mains contre Teuta , mère dePinée^ reine d'Issa et des pirates de la mer de Macédoine ' .

Tibère et Germanicus allèrent combattre les Dalmates révoltés : les sièges d'Andetrium et d'Ardaba furent horribles. Les Dalmates résistèrent pendant quatre années aux vainqueurs du monde, commandés par les deux plus grands généraux de l'empire , et ils préférèrent mourir que de se soumettre. Cette guerre fut regardée par Suétone et Diodore comme la plus dangereuse et la plus meurtrière que Rome eiit faite depuis les guerres puniques. Les Dalmates, quoiqu'ils soient un peu dégénérés , ont encore une partie de cet amour de l'indépendance : ils sont toujours fiers, féroces et vindicatifs à l'excès ; mais si vous vous confiez à leur loyauté, votre personne est sacrée pour toutes les tribus.

C'est à Pola que Constantin fit empoisonner son fils Crispus, jeune guerrier déjà célèbre par ses victoires en Occident et sur Licinus dans

î Voy. le beau voyage de Cassas en Dalmalie, i vol. in-f.

l'Orient. Ayant inspiré une passion fatale à Fausta, sabelle-mcre, et ne voulant pas souiller la couche de son père, la Phèdre romaine le fit mourir. Mais Hélène, mère de l'empereur, qui chérissait son petit-fils, conçut des soupçons sur la conduite de cette femme rigide, et après l'avoir adroitement épiée, elle vit qu'elle se prostituait chaque jour aux plus vils d'entre ses esclaves. — Voilà, mon fils, dit alors Hélène à l'empereur, la conduite de cette Fausta pour laquelle vous avez empoisonné Crispus, notre espérance à tous ! — Constantin , épouvanté de son crime, fit plonger sa femme dans un bain d'eau bouillante qui l'étouffa. Telle fut la fin tragique de cette Fausta , la ^^Xus noble femme que la naissance ait jetée sur un trône impérial. Elle était fille d'empereur, femme d'empereur, sœur d'empereur, et mère de trois empereurs ! — La grande Catherine de Livonie, qui n'était que fille de paysans, valait mieux que cela.

Pola, qui sous la puissance de Sévère avait le titre orgueilleux de Republica Polense, n'est

plus qu'une pauvre petite ville de sept à huit cents aiîies , à peine visite'e par les voyageurs malgré son aniphithëàtre et ses temples superbes. Quand j'arrivai sur la place publique, je cherchai et demandai en vain une hôtellerie , il n'y en a pas ; et vraiment , sans l'hospitalité d'une vieille Esclavone nommée Martha, je crois que j'aurais été forcé de coucher sous le portique du temple d'Auguste : cela aurait pu être poétique à cause de l'antiquité; mais un lit confortable vaut mieux, après un voyage à iravers l'Europe , que les plus belles ruines des âges historiques. Du moins c'est mon avis.

L'amphithéâtre est assurément un des plus beaux du monde ; sa conservation extérieure est parfeite : il est à trois étages de soixante-douze arcades ; et cette grande masse blanche en pierre d'Istrie , blanche comme du marbre grossièrement travaillé , domine les eaux bieues du petit port. Je ne saurais décrire tout le charme et toute la beauté de ce site par une belle soirée , quand on voit le soleil se coucher dans la mer à

travers ces grandes et superbes arcades ! Quelle poésie merveilleuse !

On prétend que cet amphithéâtre fut restauré par Théodoric, roi des Goths, qui voulait conserver tous les beaux édifices romains *. Est-il dorique, est-il toscan? Serlio et quelques architectes anglais penchent pour le premier ordre , Palladio affirme qu'il est Toscan : il est fort beau, voilà tout; et je crois que Palladio l'emporte sur ses antagonistes. Le velario était attaché à une galerie d'une espèce toute particulière que je n'ai pas vue à d'autres théâtres ; elle existe encore presque entière et ajoute aux beautés architecturales de ce monument.

Le temple d Auguste se trouve à l'extrémité de la place publique ; il est d'ordre corinthien , du meilleur style et des plus beaux temps de l'art ; les frises sont des merveilles. On croit qu'il fut bâti en commémoration de la victoire obte-

' CAai.i , Awi'n-Kûii italiche.

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