‹ Un an sur les cheminsChapitre 15 sur 24 · EN1SE · texte numérisé non relu

EN1SE

Byron , sortie tout à l'heure de rOcéan , avec sa tiare d'orgueilleuses tours dans un lointain aérien, aiajesLueuse dans sa démarche comme la souveraine des eaux et de leurs divinités... Telle en effet l'ut jadis Venise. Ses filles avaient pour dot les dépouilles des nations , et l'inépuisable Orient versait dans son sein la pluie brillante de ses trésors. Revêtue delà pourpre, elle invitait à ses banquets les monarques glorieux d^une telle faveur, qui leur semblait rehausser leur dignité. »

Aujourd'hui toute cette gloire de Venise est morte ; elle n'a plus pour elle que ses formes séduisantes et ses grands souvenirs : l'aigle d'Autriche a crevé les yeux du Lion de Saint-Marc, et les bons Vénitiens sont obligés de plier sous la domination raide et .guindée des Autrichiens, et de passer rapidement devant leurs canons chargés à mitraille et attachés aux colonûes du vieux palais des doges.

Mais, à part toutes ces misères, que Venise est belle encore ! C'est toujours ta poétique mai-

tresse, 6 sublime Titien 3 c'est toujours la reine des arts, étincelante des plus brillantes couleurs.

Durant bien des soirées, quand j'étais à Venise, j'allais passer une heure à la place Saint- Marc, au coucher du soleil. Dans la nature , il se trouve de grandes choses si sublimes de couleur, que la poésie descriptive est impuissante pour les rendre: la peinture, plus matérielle, s'adressant aux regards , reproduisant la forme , est parfois plus heureuse ; eh bien ! la peinture elle-même échoue devant la basilique de Saint- Marc au coucher du soleil. C'est que l'éclat dont elle est revêtue est inoui ! C'est une variété de tons éblouissans ! J'étais placé sous la colonnade du palais Napoléon ; à ma droite et à ma gauche les longues arcades des Procuraties formaient une magnifique perspective que terminait, à l'extrémité de l'immense place^ la haute campanille, un coin du palais Ducal, et Saint- Marc de Venise.

Les coupoles orientales surmontées de boules se dessinaient nettement, quoiqu'elles se trouvas-

sent dans l'ombre. Au premier plan , le fronton triangulaire orné de nombreuses statues semblait tout percé à jour comme les hautes guimpes en dentelle dont se paraient les dames au temps de Marie de Médicis. Au dessous de cette frise, les quatre chevaux célèbres, cette proie sublime du plus fort, montrent leur poitrail étincelant; et ce sont de grandes mosaïques admirables sous les pleins-cintres, enchâssées dans une forêt de colonnes de porphyre , de granit oriental, et de vert antique, dépouilles enlevées à PEgypte et à la Grèce par les "Vénitiens. Oh î voyageurs , allez admirer Saint-Marc au coucher du soleil. ^

Quand on pénètre dans cette basilique d'architecture arabe et byzantine, on est émerveillé des richesses qui s'y trouvent ; ce n'est partout que mosaïques sur fond d'or , que colonnes de marbres précieux, que sculptures délicates , que lames d'or et d'argent. Le carmin et foutremer y brillent de toutes parts. L'art des Grecs du Bas- Empire, art delà barbarie, commence l'œuvre;

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l'art du XVP siècle le complète : c'est toute une histoire écrite en caractères d'or. Si la foi chrétienne se peut révéler par la plus haute splendeur , Dieu n'a pas eu de créatures plus pieuses que les Vénitiens de la république.

Je suis monté à l'étage supérieur du palais Ducal , par l'escalier des Géans , escalier célèbre dont les marches de marbre virent rouler la tête vénérable de Marin Falier. A côté l'on voit la place qu'occupaient les terribles gueules de lion qui ont causé tant de morts criminelles.

Tout cet amas de marbre blanc, si beau, si délicatement sculpté, n'a pas une pierre qui n'ait été tachée de sang. Des crimes couverts de gloire, tel était le gouvernement de Venise. La férocité , la vengeance, la torture, couraient en gondole de velours et de soie, et brillaient au milieu des fêtes somptueuses dans des palais resplendissans 1

J'ai visité les cachots terribles du Conseil des Dix , et le pont des Soupirs. Pellico a décrit / Piombi^ les plombs : tout cela est horrible. Les

Autrichiens avaient à cœur de prouver qu'ils étaient biens capables de continuer le système pénitentiaire des tribunaux secrets de Venise, et ils ne sont malheureusement pas restés en arrière.

Il y a deux promenades à faire en gondole dans le grand canal de Venise ; une le jour et l'autre la nuit. Le jour , bien souvent je parlais de la place Saint- Marc, et je visitais successivement toutes les galeries de peintures et d'antiquités j c'est dans le palais Pisani qu'est le célèbre tableau de Véronèse représentant la famille de Darius aux pieds d^ Alexandre , chef-d'œuvre inoui comme composition et comme couleur. Plus loin c'est le palais Barberigo, qui possédait naguère encore vingt-sept tableaux du Titien ! Il lui en est resté un ^rand nombre et des plus beaux jours du maître : mais l'avarice de la dame Barberigo fait que ces merveilles de l'art tombent en lambeaux , ou sont rongées par l'air et par les exhalaisons chargées de sel qui montent du canal : tout cela faute de quelques

fioles de vernis. Il ne m'appartient pas de trancher ici du Machiavel, ni de donner des leçons de despotisme à l'Autriche qui s'y entend beaucoup mieux que moi assurément ; mais j'applaudirais de grand cœtjr au décret du vice-roi qui forcerait la riche héritière des Barberigo à dépenser une centaine de florins pour arrêter la destruction des merveilleuses peintures du Titien.

Le palais Corner est pauvre en tableaux, mais il a de jolies curiosités, des médailles et de belles armes : dans celte salle on voit une rareté bien grande et bien épouvantable , c'est la ceinture dont le farouche Ezzelino, tyran de Padoue^ affublait sa femme quand il allait courir la campagne. La tromperie n'était pas facile avec un tel système; mais c'était pousser la cruauté jusque dans ses dernières limites.

Manfrini est la plus riche de toutes les galeries ^e Venise ; c'est une profusion de chefs-d'œuvre ! Tout cela est resplendissant , tout cela est de la féerie! L^ est le portrait de TArioste par Titien,

le plus poétique et le plus beau de tous ses portraits. Qelle merveille ! Puis ce sont des Véronèse, des Raphaël, des J. Romain, des Tintoretto, et le plus admirable Giorgione qui soit au monde ! Allez voir cela, jeunes artistes français , et ditesnous si cela ne vaut pas mieux que la couleur terne et fausse de ce aui reste de Daniel de Volterre, et de quelque autre.

Le soir, la promenade du canal est admirable : quand la lune l'inonde de lumière, rien n'est plus délicieux que de glisser en gondole le long des vieux et beaux palais de marbre, avec un ou plusieurs musiciens à l'avant de l'esquif; c'est la vie poétique dans ses phases les plus enchanteresses. M. Thiers , qui visitait Venise à l'époque où j'y étais, donnait ces jouissances à sa jeune femme et à sa famille , mais , disait-on , tout à fait en prince; et il avait bien raison, d'autant mieux qu'en Italie on peut faire le prince à très bon marché, à peu près comme on fait chez nous Vhonorable à la chambre des députés.

Après tous ses palais , Venise a ses nombreuses

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églises, la plupart d'une belle architecture, et en grande partie remplies de merveilles de peinture, de sculpture et de ciselure. Il faudrait les mentionner toutes et les décrire j mais cela nécessiterait plusieurs volumes. Je me bornerai à nommer, entre les plus belles^ avec Saint-Marc, Santa-Maria Formosa , Saint-Jean et Paul, et les Frari : toutes sont d'une richesse inouie.

Malgré la décadence dans laquelle Venise est tombée , c'est encore la cité du plaisir : on y jouit d'une vie toute rêveuse et toute pleine de volupté; les églises sont toujours en fête ; puis, chaque lundi, c'est celle du Lido,. où l'on voit courir des milliers de gondoles; et, chaque soir, c'est aussi fête sur ie grand canal, au quai des Esclavons et sous les longues arcades des Procuraties. Ensuite il y a une grande variété de costumes et de mœurs. Là, c'est le Français enthousiaste, galant, empressé auprès des charmantes Vénitiennes , petites feunnes accortes , vives, aux yeux et aux cheveux noirs, — les sœurs

des Grâces. C'est l'Anglais qui regarde à peine, II. 18

fct qui jure contre les Autrichiens , affectant une supérioHté suffisante pour toutes choses. — Plus loin, ce sont les Albanais avec leur ancien costUrtie flbttant et tout brodé d'or ; c'est le Dalraatfe de Zara et de Sebenico, avec sa petite callôté roilge. sa veste bleue brodée et son haut-dechaussés collant : il est si étriqué dans ce costume qu'il semble entouré de bandelettes comme les momies des Egyptiens. — Puis viennent les dominateurs, les Autrichiens, avec leur idiome si râuqUe, leurs mouchards innombrables qui pullulent âlitour des Vénitiens et des étrangers Vîomme d'immondes insectes dans de la fange. Et, au milieu de tout cela , on a de la joie encore. Le pauvre Vénitien, toujours bon, actif, obligeant, vous fait les honneurs de sa vieille souveraine ; il vous montre , ia larme à l'œil , la magnificence de ses pères;, et il finit par vous dire (jufe Napoléon aurait dû se contenter de la France et de l'Italie, qui sériaient devenues deux sœurs , et que cette alliance n'aurait pas jeté leur belle Venise aui étreintes de fer de l'Autriche, qui la

viole sans pitié et boit j usqu'à ses dernières gouttes de sang, afin de laisser Trieste devenir grande, riche et puissante I . . .

Le palais des doges est sans contredit un des plus beaux palais du monde. Dominant la Piazetta et la Giudecca , il semble encore l'asile ded illustres époux de l'i^driatique , alors que, mdnté sur le Bucentaure, le doge , après avoir dépassé le rocher du Lido, jetait son anneau d'or dans la mer en prononçant ces paroles :

Sponsamus te , mare , in signum veri et perpetni Domihi.

Mais le sceptre de la mer est tombé des mains des doges, l'Adriatique est devenue inconstante, et de tant de grandeur il ne reste que l'ombre, et le superbe palais est désert !...

La description ne peut que rester au dessous des magnificences que ce palais renferme : c'est la bibliothèque, si riche de manuscrits latins et grecs ; ce sont les salles renfermant des sculptures précieuses enlevées à la Grèce; et c'est toute l'histoire de la gloire navale de Venise, peinte sur

des toiles gigantesques par le Titien, P. Yéronèse, TintorettO; les deux Palma, Giorgione, Càrletto Véronèse et les trois Bassano. Quelle réunion de noms célèbres pour retracer les hauts faits de Tillustre république ! Malheureusement ces tableaux sublimes se dégradent à cause de l'incurie barbare du gouvernement autrichien ; et, si cela continue, avant qu'un siècle ne se soit écoulé, les merveilleuses peintures de Venise auront disparu comme la puissance formidable de la fiancée du Lion qui promenait ses nefs redoutables sur toutes les mers !..

Un soir je montai au sommet du fameux clocher de Saint-Marc. Venise était sous mes pieds, semblant une ville flottante au sein des eaux ; le soleil se couchait tout rouge sous un rideau de grands nuages noirs, et le vent, agitant fortement les flots des lagunes, rendait l'illusion plus complète encore. Les tours de Padoue, à une grande distance, se découpaient en noir sur la ligne rouge du ciel , et, après les nombreuses îles des lagunes, couvertes d'églises somptueuses, apparaissaient

les bords enchanteurs de la Breuta : c'était d'une beauté que rien ne peut rendre ! J'avais de la peine à m^arracher à ce grand spectacle ; mais, comme toujours, il me fallait quitter tout ce que j'aimais, et je partis...

€e Uaniin , le t^hor\m ft U Qexj^meB(\\xt,

Je quittai Venise pour la seconde fois par un ouragan épouvantable; le vent du nord labourait les lagunes avec une fureur qui n'était pas sans danger ; nous avions la grande barque postale à six rameurs , et les flots la soulevaient comme si c'eût été une écorce de liège. J'avais beaucoup connu deux jeunes architectes de la Saxe à Venise , et comme ils s'en allaient à Mu-

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