EXCURSION D AGRIGENTE
dant deux taris au delà de prix convenu , si je tenais vraiment à avoir la bianc hèria.
— Ya pour deux taris , lui dis-je 5 mais que le linge soit bien blanc.
Et quand je rentrai pour me mettre au lit, quand j'examinai cette bianchèria vantée avec tant de diplomatie , mon cœur se souleva , je reculai avec colère. — Quelque malheureuse femme y avait couché j ils étaient maculés de sang ! Malgré ma fatigue et mon état maladif, il me fallut encore reposer cette nuit, qui était la quatorzième, dans mon manteau.
Ces pauvres locandiers n'ont le plus souvent qu'une paire de draps pour chaque lit, et sans cesse dans l'attente d'un ou de plusieurs voyageurs ; aussi, par indolence, ils ne les livrent point à l'action de l'eau dans la crainte de refuser à gagner un ou deux taris. Tout cela assombrit singulièrement la poésie des voyages.
Nous nous acheminâmes de très-bonne heure, mon muletier et moi, par le sentier des montagnes, et, pendant un trajet de quinze milles, je
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n'aperçus pas une maison ni ne rencontrai créature humainej — ^jamais je ne fus plus triste. Enfin^ vers le milieu du jour, nous atteignîmes une fort belle route sillonnant un pays fertile, et, au détour d'une anfractuosité de rochers de calcaire marneux, je vis blancliir au soleil, sur les pics de deux montagnes élevées, Calata-Scibetta et Castro-Giovanni.
L'aspect de Calata - Scibetta est imposant. Cette ville, assez grande, se dessine en amphithéâtre et domine un vaste horizon de montagnes sauvages et pittoresques. Le fond des vallées est d'une fertilité prodigieuse, et l'œil s'arrête avec un certain effroi sur la masse immense de PEtna qui fait le fond de ce tableau dans la direction de la Grèce.
Après un repos de quelques heures, nous quittâmes la riante montagne pour en gravir une autre i'jolée de toutes parts, un grand cône d'un rude accès, dont la couronne est une des plus antiques cités du monde j — c'est Enna, la
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ville de Cércs. Dans les âges écoulés, quand elle avait une ceinture de murailles flanquées de tours, Enna devait être une importante place militaire. « Ed isolato da ogni parte fuorchè da due stretti passaggi, onde è inespiignabile corne la chîamano Strahone e Livio. E il sito délia antica Enna riguardata conte Vombilico délia Sicilia \ )) Elle soutint de rudes sièges, et l'on retrouve encore les traces du passage de Roger et de ses braves cavaliers normands, quand ils vinrent y massacrer les Sarrasins.
Mais ce sont les derniers souvenirs de cette ville des premiers temps du monde, qui fut habitée par les dieux, oii naquirent Cérès et Proserpine, et qui vit se reposer sous ses frais ombrages Minerve et Jupiter, Vénus, Mars et Pluton. Tout ce pays appartient à la grande poésie homérique, à la belle et fabuleuse mythologie : c'est là qu'on célébrait les fameux mystères de Cérès-Eleusine 5 et les cavernes de
' Ferrara Sioria di Sicilia,
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la haute montagne, et les échos des profondes vallées d'alentour , entendirent les premiers gémissemens de la déesse de l'agriculture, quand elle se dirigea vers l'Etna pour y allumer ses torches, afin de chercher sa fille que le dieu des enfers lui avait ravie.
Comme ces traditions merveilleuses des vieux âges nous reportent vers Fantiquité î comme elles nous rappellent avec délices nos années d'enfance, alors que sur les bancs du collège on expliquait les écrits immortels des grands hommes de la Grèce ! Voici les lieux qu'ils ont chantés! Homère, Pindare, Daphnis, Théocrite et Diodore ont foulé ces rivages , ont gravi ces montagnes et récité aux mortels les chefs-d'œuvre de leur pensée. J'avoue que je ne songeais pas à tout cela sans éprouver beaucoup de charme.
Des masses d'eaux fraîches et limpides s'échappent des flancs de la montagne vers le sudouest et le levant ; un chemin creusé dans le roc aboutit à la porte de la ville, et, à quelque dis-
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tance , une haute tour octogone de l'époque normande domine cette porte et une longue pelouse, à l'extrémité de laquelle apparaît une jolie habitation au milieu de grands arbres. Bientôt après nous nous engouffrâmes dans de petites rues tortueuses où s'agitait une population assez considérable qui suivait mon bucéphale , semblant excessivement curieuse de ma venue dans leur ville si rarement visitée. Quand j'arrivai au fondaco situé dans l'intérieur, j'avais une escorte digne d'un prélat.
Je savais que le célèbre lac de Proserpine était siiuédans les environs d'Enna ; je voulus le voir, et m'assurer s'il était toujours enchanteur comme aux temps où la fille de Cérès allait avec les nymphes ses compagnes se baigner dans ses eaux transparentes. Mon coquin de muletier fit de grandes difficultés, et ma position n'était pas fort rassurante au milieu d'une population misérable, paresseuse et farouche.
Un vallon profond déchire la montagne dans la direction de Piazza, et le pic de Castro-Gio-
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vanni le ferme ainsi que le roc nu fait d'une grotte; c'est la même forme. De cette élévation^ qui est immense, on découvre de larges horizons, et, à travers les dentelures de plusieurs montagnes, un coin bleuâtre du fameux lac. Ce vallon est de la plus étonnante curiosité pour l'histoire des progrès de l'esprit humain. C'est le point de départ de l'art architectural chez les hommes, et je l'étudiai avec un soin minutieux.
De chaque côté, les parois de la montagne sont creusées, tantôt à triple, à quadruple et quintuple étage, de chambres qui s'avancent quelquefois assez profondément dans le rocher blanc ; l'ouverture est ordinairement cintrée, et des piliers grossièrement ébauchés soutiennent ces simulacres d'arcades : d'étroits sentiers aboutissent à ces demeures des anciens Troglodites, ou plutôt des premiers habitans de la terre; et sur le versant de la montagne, des arbustes et une espèce de lilas sauvage à grandes grappes roses, que je n'ai trouvé que là, jettent un peu d'ombre sur ce pays dévoré par le soleil.
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Lé^emple de Cérès-Eleusine, tant vénërë, dominait ce val poétique : mais tout en a été dispersé^ jusqu'aux ruines; et ce n'est pas sans tristesse pour l'imagination qu'on aperçoit au dessus de quelques maisons blanchâtres le clocher normand délabré d'un vieux monastère. Mais tel qu'il est encore, c'est un admirable site qui provoque une rêverie enchanteresse; c'est la réalité de ces étonnantes gravures anglaises si pleines de féerie, que l'on contemple souvent avec extase pendant plusieurs minutes, et qui vous arrachent ensuite cette exclamation désespérante : — « C'est un chef-d'œuvre, un chefd'œuvre de convention ! »
On retrouve les mêmes habitations souterraines dans le Val-di-Noto, à Calata-Girone et à Palagonia ; mais celles d'Enna sont les plus antiques, ainsi que j'essaierai de le démontrer plus tard.
Après une course de deux heures dans des montagnes difficiles à gravir, j'arrivai, par une petite plaine|médiocrement cultivée et déserte,
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sur les bords de ce lac qui fut témoin du rapt de Proserpine. Ce souvenir de désolation semble s'y être perpétué d'âge en âge : les coteaux qui l'enserrent sont dépouillés de leurs délicieux ombrages, la prairie de ses tapis de fleurs; deux maisonnettes inhabitées ont remplacé la demeure somptueuse des belles déesses; les vagues s'agitent sans cesse et mugissent comme celles de l'Océan, et ses bords sont infestés de serpens qui déroulent leurs anneaux souples dans ses eaux chaudes et acres. — Je ne sais pourquoi, mais je m'éloignai de ce lieu tout triste, et je regagnai Castro-Giovanni avec mon aimable muletier, mon homme de montagnes.
Le lendemain, je m'acheminai vers Leon- Forte et San-Felipo-d'Argyro , l'ancienne et célèbre Argyre. Leon-Forte est une petite ville toute moderne, bâtie sur le sommet et sur le flanc oriental d'une montagne. La campanille d'un monastère et la lourde masse d'un donjon dominent l'amphithéâtre de maisons qui s'élèvent au milieu d'une assez riche végétation d'ar-
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bres. La fertilité immense de ce pays fait que les liabitans sont un peu moins misérables que ceux du reste de la Sicile, quoiqu'ils soient bien loin encore de l'opulence de nos paysans des campagnes de France. Ce site délicieux et ces ombrages me firent éprouver un grand charme , moi qui venais de traverser de longues plaines dévorées par le soleil. J'allai voir un fort beau tableau de Moréalèse conservé dans l'église des Capucins, la seule chose digne de l'intérêt du voyageur, et je me mis bientôt en route pour Argyro.
Non loin de Leon-Forte, en se dirigeant vers le sud, on ne tarde pas à découvrir l'antique cité d'Assorus (Assororum oppidum). Comme toutes les villes de cette contrée, elle était bâtie au sommet d'une montagne, et l'on y voit encore des débris de portes, de murailles, et les restes d'un château bâti par les Sarrasins, dans la guerre qu'ils eurent à soutenir contre les Normands. — Aujourd'hui c'est un misérable village qui porte le nom d'Azaro.
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Je traversai un pays superbe , de toutes parts dominé par de grands horizons de montagnes, et San-Felipo-d'Argyro m'apparut comme Leon- Forte, en amphithéâtre, mais plus dépourvu de maisons, plus misérable d'as pect. Plusieurs églises ont conservé les clochers pointus du nord de la France , grâce à nos ancêtres ; et cela n'est pas sans quelque étrangeté, au milieu d'habitations sans toits et blanches, à la manière des Orientaux.
Comme la misère a passé avec un souffle de mort sur cette ville si célèbre , depuis l'époque où Timoléon, après avoir débarrassé la Sicile de ses tyrans, l'embellit et augmenta la population de ses habitans ! Que sont dîvenns ses temples qui faisaient son orgueil? son théâtre, rival de celui de Syracuse? ses tombeaux en forme de pyramides ? le palais où naquit Diodore ? — Quelques restes d'un château normand , voilà tout ce qui s'offre aux regards.
Le temple d'Hercule et le lac qu'il fit creuser par son gendre lolaus ont disparu. Seulement
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on en montre la place, chose au moins fort douteuse.
Tout ce qui reste de ces vieilles histoires, de toutes ces antiques rêveries, c'est Fusage qui s'est conservé parmi lesliabitans d'Argyro de se couper les cheveux, comme la fable nous rapporte que les anciens Argyriens se les coupèrent pour les sacrifier à Hercule. Si l'on en croit la tradition du pays, ce fut en reconnaissance des soins et des travaux avec lesquels ce héros vint à bout de procurer de l'eau à Argyre,qui en manquait avant lui, en creusant un lac dans les environs de cette ville : effectivement , soit par cette raison , soit pour leur plus grande commodité , les Argyriens modernes se coupent les cheveux à rase de la nuque, et n'en conservent qu'une mèche à chaque tempe. Il serait assez étrange qu'ils eussent conservé cet usage depuis trois mille ans et plus qu'ils en firent le sacrifice '. t— Cette ville, éioi-
' L'abbé de Saint-Non , Hist. pitioresqxie du royaume de FiapJes.
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gnée de tout foyer de civilisation et de tout passage, a sans nul doute conservé cet usage, quoique ses habitans modernes ignorent absolument qu'il remonte au vœu fait à Hercule. Si je dis cela, c'est que la plupart des autres peuples de la Sicile portent les cheveux longs comme les anciens Normands , leurs dominateurs.
A cinq lieues environ d'Argyro , est situé^ sur la crête et dans les flancs d'une grande roche de grès, le fameux château de Sperlinga, si célèbre, au temps des Vêpres Siciliennes, par sa résistance héroïque aux ordres barbares des Aragonais. Les trois cents Français, commandés par Philippe de Scalambre , qui y trouvèrent asile, furent cause de la mort des braves Siciliens qui leur avaient donné une si généreuse hospitalité ; car , pour eux y ils soutinrent un long et rude siège, et périrent presque tous de faim et de misère. Beaucoup de personnes croient que la langue romane que parlaient nos ancêtres s'est perpétuée à Sperlinga d'âge en âge ; mais il n'en est rien : il est vrai que le patois des montagnes de Sicile abonde
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en mots romans ; mais il n'en est pas plus riche vers les monts Nebrodes que sur la côte de Marsalla , ou sur les grèves Mammertines.
J'étais revenu une deuxième fois dans la ville de Cérès M je l'avais vue sous tous ses aspects; j'avais pénétré dans toutes ses rues , visité tous ses monumens, et j'étais loin de retrouver cette splendide Enna si bien décrite par Cicéron.
« Enna est située sur une hauteur dont le sommet , qui domine toutes les collines d'alentour, forme un vaste plateau bien nivelé et rafraîchi par des sources qui ne tarissent jamais. Autour de la ville, qui se montre au loin comme inaccessible et détachée de la montagne , sont des lacs et des bosquets où les fleurs les plus belles se renouvellent dans toutes les saisons. Tout , en ces lieux , semble attester le rapt célèbre que tant de fois on nous a raconté dans notre enfance. On y voit à quelque distance une
* Ce nom de Cérès vient de Geresh, mot hébreu qui signifie blé moulu.
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caverne ouverte vers le nord , et d'une profondeur immense, par où l'on prétend que le dieu des enfers s'enfonça tout-à-coup, monté sur un char pour enlever la jeune déesse qu'il conduisit non loin de Syracuse.... Enna possède le temple non seulement le plus révéré de la Sicile, mais encore de Rome et de la Grèce entière ; eh bien ! C. Yerrès a fait enlever de son temple et de la résidence qu'elle avait choisie cette même Cérès, la plus ancienne et la plus révérée que l'on connaisse , celle qui est la source primitive du culte reçu chez tous les peuples de l'univers. Yous tous qui avez fait le voyage d'Enna, vous avez remarqué, dans deux temples différens, deux statues de marbre, l'une de Cérès et l'autre de Proserpine. Elles sont colossales et fort belles, quoique assez modernes. Il y en avait une autre en bronze , d'une grandeur médiocre , mais d'un travail admirable , représentant Cérès avec des flambeaux. Elle était très-ancienne , la plus ancienne même de toutes celles qui sont dans ce sanctuaire j Yerrès s'en
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est emparé , et cependant ce vol ne l'a pas satisfait. Vis-à-vis le temple, dans une place découverte et très-spacieuse , s'élèvent deux statues , l'une de la déesse et l'autre de Triptolème , également belles et colossales. Leur beauté les mettait en danger ; mais, grâce à la double difficulté du déplacement et du transport , leur grandeur les sauva. Dans la main droite de Cérès était une Victoire admirablement travaillée. Par ordre de Verres, elle fut arrachée à la statue et emportée chez lui *. »
Hélas ! il faut que cet infâme Verres ait eu bien des imitateurs , car on ne trouve plus nul vestige d'art dans la cité célèbre: les églises n'ont d'autre somptuosité que les grilles dorées derrière lesquelles prient ou gémissent les recluses : pas un buste, pas un reste, pas un fragment de statue î tout a disparu. Les bosquets et les fleurs embaumées ne parent plus le flanc de la montagne : quelques arbustes rachitiques y soiit même
î Cicer. in Verreni.
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fort rares j et ce n'est que dans le voisinage des fontaines que l'on retrouve ces banderolles rouges de lilas sauvages dont j'ai déjà parlé.
Deux maisons du xiv^ siècle, très-belles, ayant portes et fenêtres du gothique le plus délicieux , la cathédrale normande dont l'abside carrée est aussi charmante que curieuse , et les débris de la citadelle située à l'extrémité du plateau vers l'Etna, voilà tout ce qui reste de cette Enna si célèbre, appelée aujourd'hui Castro-Giovanni.
Le jour où je fis cette excursion avait été marqué par un soleil étouffant : nul souffle ne passait dans l'air 3 les campagnes étaient désertées par les moissonneurs, et la soirée se termina par un orage. J'essaierai ici de décrire le sublime paysage que j'eus sous les yeux durant quelques heures; c'est le plus grandiose et le plus beau que j'aie jamais vu, et j'en ai vu un bon nombre. Ah! comme je regrettais de n'avoir point une parcelle du génie profond du peintre Salvator !
J'étais à la dernière pointe de la montagne, sur les débris de l'antique citadelle d'Enna*
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C'était le soir : le soleil se couchait dans de grands nuages de flamme largement semés de taches de carmin et d'encre ; cela formait comme une double auréole surmontée d'une immense nappe jaunâtre fortement colorée. Quelques éclairs sillonnaient cette partie du ciel; mais la nature était calme : on n'entendait gronder aucun tonnerre. Sous mes pieds j'avais une vallée profonde, admirablement fertile dans la direction du nord, et coupée de serpenteaux blanchâtres qui contrastaient singulièrement avec la verdure de la prairie traversée par une petite rivière , et les rians coteaux d'où la vigne descendait en guirlandes entrelacées aux branchages des mûriers et des ormes. — C'est une route qui tourne dans la montagne et qui aboutit à Palerme par Sperlinga. Cette hauteur prodigieuse, au niveau d'Enna, est surmontée par la ville de Calata-Scibetta qui semble une aire de vautours sur un rocher inaccessible. La chaîne de montagnes continue toute déchirée j et, à de longs espaces , je distinguai dans la même direction et toujours
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perchées comme des nids d'aigles , les villes de Léon-Forte et de San-Felipo-d'Argyro. Alors le ciel se colora de teintes nouvelles ; cette grande nuée jaune senoircit comme si les tourbillons de famée d'une immense fournaise fussent sortis de &es flancs , et je ne vis plus au dessus du triple amphithéâtre de montagnes qu'une large bande rose sur laquelle se découpaient en noir les aiguilles capricieuses de ces chaînes gigantesques.
C'était merveilleux I — Puis , que de nuances sur les flancs de ces montagnes et dans ces vallées profondes! C'étaient tantôt de larges masses toutes violettes ; plus loin , le gris de perle se confondait avec le rouge éclatant , et des espaces jaunes , semblant des jets de feu , glissaient rapidement au milieu de ces couleurs tranchées , comme un ruisseau de lave à l'heure où la nuit commence. — Je portai mes regards vers l'orient. Le ciel était d'un bleu pâle qui formait un grand contraste avec le couchant. C'était une suite infinie de montagnes , de collines ;, de champs cou-
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verts de moif*sons dorées : le lac de Proserpine apparaissait dans son entonnoir , et semblait surplombé par les hauteurs pelées et grises de Calata-Girone, quoiqu'elles soient bien éloignées . . Vers ma gauche , à l'est, la plus haute chaîne de l'amphithéâtre s 'abaissant brusquement dans la direction de l'antique Gentorbe ruinée aussi par 1 inlame Verres, me laissa voir la plaine de Catane, et, à une distance considérable, l'empereur des volcans , l'Etna, dessinait son incroyable masse cendrée et sa tête blanchie par les neiges au milieu d'une foule de petites montagnes grises, — comme un Léviathan endormi sur les
vagues, escorté par une armée de dauphins
J'étais dans une ivresse infinie. J'avais sous les yeux une des pages les plus grandioses et les plus poétiques que l'homme soit appelé à contempler. Je la voyais sous un aspect admirable , par un coucher de soleil d'une rare splendeur , avec une nuée enflammée par l'orage, et déchirée par d'ardens éclairs. — C'était vraiment sublime ! Et tout à coup, à la même heure, au même in-
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stant , les cloches des campanilles de Gastro- Giovanni , de Calata-Scibetta , de Léon-Forte et de San-Felipo furent mises en branle et sonnèrent rAve-Maria. Je ne saurais exprimer tout le charme qu'il y avait dans le son de ces cloches qui traversait les vallées profondes , qui , d'une distance de dix ou douze milles, arrivait plein de douceur , comme une harmonie lointaine , avec les fraîches brises du soir , aux dernières lueurs du crépuscule : puis ce fut le tour des pâtres avec leurs chants joyeux qui reconduisaient leurs troupeaux à la métairie , toujours fidèles à la flûte grossière et à la cornemuse mélancolique. Un tonnerre sourd vint mêler sa grande voix aux accords charmans des pasteurs , aux frères de ce beau Daphnis qui chanta ses poésies bucoliques sur les monts Herœi, joints à cette longue chaîne que j'ai décrite : mais il se perdit rapidement vers Palerme, et le calme le plus solennel revint; la nuit apparut toute bleue et toute fraîche, et des myriades d'étoiles scintillèrent dans les profondeurs des cieux !
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Je restai long-temps à m'enivrer d'un si grand spectacle , abandonnant mon ame à un ardent enthousiasme. Je jetais un regard dans l'histoire des vieux âges , et je regrettais pour Enna , non seulement les beaux temps de la Grèce, mais encore les temps oii , devenue colonie romaine , elle envoyait au devant de Cicéron les prêtresses de Cérès, la tête ornée de bandelettes et couronnée de verveine, le supplier, l'interrompre par leurs pleurs , et crier avec tout le peuple et les pontifes : Justice contre les exactions sacrilèges de Verres !
La soirée s'avançait : je devais partir pour Calata-Girone dans la nuit, et je regagnai ma locanda en songeant que la France aussi a ses Verres ; qu'ils ont leurs galeries de tableaux , de statues, d'objets d'arts j qu'ils achètent de grands biens dans les plus belles provinces du royaume, et que les plus illustres orateurs de la patrie ne peuvent les traduire au sénat ainsi que le fit Cicéron pour le préteur concussionnaire, car nos Verres à nous sont plus habiles, ils seraient ca-
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pables de traverser l'Alsirat sans tomber, si toutefois il ne se trouvait point à l'extrémité quelque homme courageux qui les forçât à tirer l'épée ^; car astuce et peur sont leur devise.
Ma joie ne tarda pas à être mêlée de tristesse; je retrouvai mon homme de montagne aux prises avec la locandière à propos de quelque misère , et j'eus grand'peine à rétablir la paix au logis j cependant, comme nous devions nous remettre en route à minuit et demi , j'obtins que tout le monde allât se coucher.
A l'heure précise, mon muletier vint heurter à ma porte ; je me jetai hors du lit sans défiance et lui ouvris.
— Je viens chercher la Baba (la valise), me dit-il , afin de charger les mules.
Et il mit dans son havresac de coutil la valise , les pierres , les fossiles et tout ce que j'avais
* L'Alsirat est un pont de la largeur du fil d'une toile d'araignée , sur lequel les Musulmans doivent passer pour arriver au paradis. Il n'y a point d'autre chemin , et la rivière qui coule au dessous est l'enfer.
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déjà ramassé dans les montagnes. Cette valise contenait une somme assez considérable en or , un sac de piastres et mes deux lettres de crédit ; il mit cela sur ses épaules et descendit aussitôt dans la cour
J'achevai de me vêtir, n'ayant nul soupçon ; je payai la locandière qui me souhaita un heureux voyage, et j'allai rejoindre mon guide. La cour était déserte : je fus à l'écurie, je la trouvai vide: la porte de la rue était ouverte 3 je courus, j'appelai , je prêtai l'oreille ; — mon misérable était parti !..
On peut se figurer ma situation et tout ce qu'elle avait d'horrible ! Je me trouvais là , seul , avec quelques taris, au milieu de la Sicile ( Umhilicus Siciliœ^y dans un pays de barbares , entendant à peine leur jargon et ne pouvant me faire comprendre, moi , qu'avec l'argent à la main. J'allais être à leur merci , obligé d'implorer leur hospitalité ; car je n'avais plus rien , rien ! Oh ! j'eus une heure d^angoisses affreuses !
Après avoir crié quelques instans par les rues
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tortueuses d'Enna , je revins au fondaco ; je fis se relever l'hôtesse et ses camerières : j e leur peignis ma détresse avec l'éloquence du désespoir j et si bien , que les deux filles consentirent à me suivre : l'une prit seule un des sentiers de la montagne, Fautre me guida. Nous marchâmes par le chemin du lac ; je mis l'oreille à terre , et , comme les nuits la terre est sonore, j'entendis le bruit d'une marche de chevaux: — j'avançai rapidement j des voix arrivèrent jusqu'àmoi, j'écoutai, respirant à peine; et quelle ne fut pas ma joie quand j'eus reconnu celle démon muletier... Je partis comme un trait, me souciant alors fort peu de la pauvre fille : Jamais je n'avais franchi l'espace avec une telle rapidité; c'est qu'il y allait de ma vie peut-être; c'était ma fortune d'une année de voyage, et ces circonstances sont bien de nature à retremper l'énergie naturelle ou à en donner à celui qui n'en a pas.
La lune brillait de tout son éclat ; j'aperçus bientôt une suite de mules qui commençaient à gravir une colline ferrée et trois hommes. Je ne
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fis aucune réflexion j mais je me reposai quelques instans , j'armai un de mes pistolets et de l'autre main je saisis mon poignard.
— Eh bien ! m'écriai-je en arrivant auprès de mon coquin, il me semble que tu prenais les devans d'un peu loin.
Il fut surpris mais ne se déconcerta nullement , et me dit avec un grand sang-froid qu'il croyait que je venais....
Il s'était adjoint deux autres muletiers qui me regardaient d'une manière étrange , et j'avoue que je n'étais que médiocrement rassuré de me trouver un pareil cortège au milieu de la nuit. — Je lui dis que j'avais changé d'avis , que ma présence était nécessaire encore à Castro-Giovanni pour quelques heures , et que nous ferions halte à Piazza et non à Calata-Girone qui se trouvait beaucoup plus loin. Mais ce misérable, devinant sans doute mes secrètes intentions , ne voulut pas l'ebrousser chemin , et les promesses les plus extraordinaires et le dévouement le plus grand "me furent prodigués, lime fallut tout accepter
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et continuer la route. — Mon étoile cette fois devait être singulièrement pâle , en admettant toutefois que j'aie une étoile.
Le jour commençait à poindre quand nous arrivâmes au lac désert , si mesquinement et si mal dessiné par les artistes de l'abbé de Saint- Non. Je ne pus le contempler une dernière fois sans une profonde mélancolie : ses eaux s'agitaient mollement , et à chaque instant il me semblait que j'allais voir surgir de sa surface quelque apparition extraordinaire, tant les féeries merveilleuses de la fable ont d'influence sur mon imagination. — J'étais resté par prudence à l'arrière de notre caravane qui défilait lentement et avec peine le long d'une gorge aride et solitaire. — Nulle parole n'était prononcée, et mon voleur sifflait quelquefois pour se donner un air d'assurance.
La marche fut longue et peu digne de remarque, sinon que cette partie de la Sicile est fort arrosée par de jolies petites rivières. Nous avions mis beaucoup de temps à gravir un am-
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phithéâtre de montagnes, et nous étions près d'atteindre le plateau de la dernière, quand j'aperçus à terre une huître énorme du genre de Yetherio plumhea : cela me surprit de faire une pareille trouvaille en un lieu si désert et dans de hautes montagnes , à plusieurs journées de la mer d'Afrique qui n'est guère féconde en huîtres ; je sautai à terre, et reconnus que c'était un fossile. — Le terrain était sablonneux , et , en gravissant la montagne, j'avais trouvé des calcaires fort durs à quelques centaines de pieds au dessous. J'examinai avec une grande curiosité cette lande inhabitée , et je trouvai bientôt un énorme banc de ces mêmes coquilles j j'en choisis une qui était très*lourde et sonnait sous le marteau comme un morceau de fer. Un peu plus loin je trouvai un seul cjclostoma costaium et le cyclostoma croceum de la Martinique de Plée. Ce long coquillage y était en abondance, et je l'ai retrouvé sur le mont Calogero et près d'Agrigente. Je m'écartai du sentier, et je trouvai aussi la charmante passe {gemmulata) , de
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Dussumier et un seul bucc ïnium {iehuccïn onde de Terre-Neuve) , mais d'une grosseur et d'une beauté peu communes : j'étais enchanté de cette découverte, qui vient fortement à l'appui des observations du commandeur Dolomieu et de l'abbé Spallanzani , à propos des volcans sousmarins.
Vers le milieu du jour , nous arrivâmes dans une petite ville d'un aspect charmant , bâtie sur le pic et les flancs d'une colline baignée par une jolie rivière bordée de hauts platanes ; elle est entourée de murailles faibles , mais qui peuvent la mettre à l'abri d'un coup de main de maraudeurs : on la nomme Piazza. C'est, je crois, le siège d'un évêque et d'une juridiction. J'y restai deux heures et je n'y trouvai que des habitans farouches , sauvages, qui s'agitaient sur la place publique et dans les rues (car c'était jour de foire), cherchant mutuellement à se tromper. La caljiédrale est seule digne de quelque attention : c'est un grand édifice modernisé ; mais le haut portail normand , des derniers temps de
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leur domination , peut-être même de celle des Suèves, n'est pas sans mérite, et sa sévérité plaît au milieu de cette foule de campanilles des élèves dégénérés du Palladio.
Là , je fus témoin d'une cérémonie qui me parut aussi étrange qu'elle me causa d'impression. Depuis quelques instans les cloches de plusieurs églises tintaient le son funèbre j la multitude accourait sous les avenues de platanes qui masquent la porte espagnole ; toutes les physionomies étaient empreintes d'une extrême curiosité ; j'approchai , et bientôt je vis s'avancer un cortège d'hommes vêtus de rouge ^ et de prêtres portant de gros cierges allumés et chantant les hymnes de la mort. Derrière eux marchaient quatre hommes vêtus de noir, portant sur leurs épaules une civière recouverte d'un drap de damas rouge , sur laquelle reposait le cadavre d'un vieillard. Cette apparition si soudaine me fit peur; la bouche de cet homme était horriblement contractée, sa face ridée était couleur d'ivoire enfumé, et^ quoiqu'il fut vêtu de ses
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habits les plus somptueux, selon l'usage, ce n'en était pas moins une chose hideuse à voir.
A la suite du corte'ge marchait la foule des païens, des amis, et une suite de femmes enveloppées de leurs mantes mauresques. Elles sanglottaient, et je demandai si c'étaient des pleureuses, comme on en payait à Rome dans l'antiquité ; mais cette question , faite par un étranger dans un pays barbare et superstitieux, parut probablement cacher quelque dessein mauvais , car on me regarda de travers , et je vis qu'il était prudent de ne pas pousser la curiosité plus loin.
C'est la coutume du pays ; je ne sais si elle est générale en Sicile, mais j'ai vu le convoi d'une belle jeune femme, à Syracuse, portée aussi vers la Nécropolis le visage découvert , les mains jointes , et parée de ses atours de fête; on eût dit d'un ange endormi, tant il y avait de calme et de grâce dans les traits inanimés de cette charmante femme. J'ai aussi été témoin d'un pareil service funèbre, la nuit , à la lueur des torches j et la vue de cette grande figure blanche, sur la-
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quelle passaient à chaque instant les lueurs rouges des lumières , offrait un spectacle aussi effrayant que solennel ! — J 'ai pensé que si on livrait ainsi sans cercueil le cadavre des hommes à la terre^ c'fest que la Sicile est complètement dépouillée de bois, quoiqu'un grand nombre de voyageurs la dotent à profusion de forêts immenses; mais ces faiseurs de voyages l'ont vue, comme M. de Buffon , de leur cabinet.
Je quittai Piazza par un soleil de trente degrés , et ma caravane s'engagea dans un chemin ferré avec des coquillages fossiles de la plus grande variété ; ils étaient en si grand nombre, qu'une heure aurait suffi au naturaliste le plus glouton pour s'en former un cabinet splendide.
Nous arrivâmes bientôt à l'extrémité d'une vallée superbe ornée d'arbres fort beaux, mais en petite quantité ; la rivière de Piazza coulait au bas et traversait le chemin : puis là commencèrent les montagnes et les plaines désertes.
Toute cette étendue de pays est inculte ; des torrens viennent du côté deMazzarino,d'oùla fa-
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mille deMazarin était originaire, et se réunissent bientôt au fleuve Maroglio , après avoir longtemps coulé dans des fondrières épouvantables ; l'aspect est toujours le même jusqu'^aux grandes montagnes blanches qui précèdent Calata-Girone : — de longues landes, un pays escarpé, difficile et désert. Nous étions alors à une distance considérable des habitations; trois ou quatre heures s'étaient écoulées depuis notre départ de Piazza, et je ne remarquai pas sans quelque anxiété l'air mystérieux et sombre de mon guide puis il s'approcha d'un des muletiers, et se pen chant sur sa mulle , échangea quelques mots à voix basse avec cet homme.
Nous descendions alors un sentier qui domine le torrent : au bas c'est une gorge affreuse , et un marécage couvert de grands roseaux. Le soleil nous dévorait , et tous ces grands horizons n'avaient pas un arbre pour donner un peu d'ombre. Tout à coup mon homme de montagne arrêta sa mule et me dit d'une voix pleine d'audace :
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— Je ne veux plus marcher , il faut nous arrêter ici.
— Pourquoi cette halte dans un lieu si désert,
et sans un abri par ce soleil ardent ?
— Parce que je le veux. D'ailleurs vous fatiguez mes pauvres mules : je ne veux aller qu'au pas. Piano, piano !
— Crois-tu que je te paie si cher pour que tes mules se reposent, mauvais drôle ?
— Vous me payez , c'est bien, mais je vous dis que mes mules sont lasses ; et tenez , regardezles , étranger, vous voyez bien qu'elles baissent les oreilles; — nousresterons ici jusqu'au coucher du soleil.
Nous eûmes une altercation violente, et je consentis à marcher au pas mais à la condition expresse de partir sur l'heure et de changer de mule j je montai sur celle qui portait ma valise après de grandes difficultés.
Ces trois hommes avaient des figures sinistres ; ils échangeaient à chaque instant des regards expressifs qui m'inquiétaient, et ma position au
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milieu d'eux, dans ce pays désert, était passablement critique. Mon guide formait l'avant-garde dans le sentier , afin de régler le pas des lautres mules , terriblement fidèles à leur chef de file : cela me lassa , et je m'écriai avec une grande autorité :
— Dis donc, homme de montagne, dans mon pays les serviteurs marchent à la suite de ceux qui les paient ; je ne veux pas que tu restes plus long-temps devant moi !
Il me lança un coup d'œil menaçant , et obéit.
Aussitôt, pour me soustraire au danger qui me semblait inévitable, je lui dis en piquant ma mule avec force ; — Tu me trouveras à la meilleure locande de Galata-Girone : ne te gêne point maintenant ; va, si tu veux, alpaso, — Et je partis avec une grande vitesse.
Mais les mules ne galopent pas avec l'ardeur des chevaux; la mienne se ralentit vite , et je ne savais pas l'exciter comme ces montagnards qui, furieux , accoururent à bride lâchée ; et mon
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guide , ayant les devans , bro ncha dans le sentier , au risque de rouler avec moi dans les fondrières, et, tournant sa mule, vint saisir la bride de la mienne, en s'écriant,les dents serrées et avec rage :
— Vous n'irez pas plus loin !
Les deux autres arrivaient; je lui assénai un rude coup de canne sur la main, qui lui fit lâcher prise et prononcer une parole que je ne compris pas : puis , voyant ses deux dignes camarades à dix pas, il se recula, sortit de dessous sa chemise un long couteau-poignard de Sciacca , et revint sur moi en s'écriant avec fureur :
— J^oi sietè le più, birbante di V Inghilterra !
Aussitôt je fus entouré à distance par ces trois bandits armés de couteaux : j'eus peur un instant; mais il fut si rapide, que j'eus le bonheur de conserver tout mon sang-froid. Je saisis de mes deux mains la bride de la mule avec force, et, lui coupant la bouche avec le mors, cette bête se cabra ; je la fis reculer , et je mô trouvai en
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face de mes trois coquins. Alors saisissant mes pistolets, je marchai sur eux en les armant, et, leur parlant avec énergie , je les fis rengainer leurs couteaux, m aisnon sans avoir administré encore fort vigoureusement deux coups de canne à mon guide qui se hâtait moins que les deux autres/. Je les fis marcher ensuite le pistolet au poing, et j'oubliai l'orgueil des préséances pour ne penser qu'à ma sûreté. Prudemment je formai l'arrièregarde.
Dans ces sortes d'excursions solitaires je ne peux trop recommander aux voyageurs de porter des armes à feu. Des pistolets font une peur extrême a ces insulaires, tandis qu'ils se rient d'un poignard. Ce n'est pas pour les voleurs de grand chemin qu'on doit ainsi se précautionner , car les voleurs de grand chemin sont rares ; mais cependant il ne faut pas en nier Inexistence comme certains le font , et entre autres un Anglais qui partit de Messine pour Céfalû que]^(fê^ temps avant moi : il fut assassiné près de Patti. ^- Mais souvent les plus dangereux voleurs sont
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vos guides ; et plus d'un jaloux n'a pas lancé son stylet à un étranger, dans la crainte de manquer son coup et d'avoir le crâne brisé par une balle de pistolet.
J'ai beaucoup ri de cette aventure depuis le jour qui faillit me devenir si funeste, mais je ne dirais pas la vérité si j'affirmais que là , dans la fondrière , en présence de ces trois hommes dangereux, je n'eus pas un instant d'effroi. — Je n'aurais, je crois, aucun sentiment de crainte sur un champ de bataille , au milieu du carnage , et je serais fortement agité en présence d'un seul homme armé d'un poignard.
Nous gravîmes lentement une haute et rude montagne , et de là je découvris une immense plaine, trè& fertile, qui part d'Alicata, l'ancienne Gela , et se creuse comme un golfe jusqu'au cap de Scalambre.
Je vis se dessiner les tours de Terra-Nuova , petit port bâti sur les ruines de Callipolis , et après avoir longuement admiré ce beau Val-di- Noto , j'entrai dans la masse de montagnes qui
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domine Calata-Girone. Là, les deux amis de mon guide s'engouffrèrent dans un sentier et ne reparurent plus j quant à ce dernier, il se radoucit beaucoup , craignant V homme de justice y et nous arrivâmes à Calata-Girone , ville qui se donne pour avoir été bâtie la première après le déluge, ce qui n'.est pas une mince prétention à l'antiquité.
Les Itinerateurs vantent extrêmement les restes d'une vieille forteresse grecque : je me laissai séduire par la page élogieuse, et je trouvai un méchant pan de mur au sommet d'une haute éminencej — reste délabré d'une tour sarrasine probablement démolie dans les guerres des Normands.
Calata-Girone est une grande ville peuplée d'environ 25,000 habitans et située dans une position délicieuse : elle est adossée à deux hautes montagnes et domine plusieurs vallées fort belles, fort variées , où l'on remarque bon nombre de ,; pins parasols. C'est un paysage éblouissant de couleur, avec lequel Roqueplan ferait un ckef-
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d'œuvre. Je n'ai jamais vu tant d'églises en proportion d'une population si restreinte j et la piété y est si grande, que nuit et jour les cloches carillonnent et appellent les fidèles à la prière.
Les hauts quartiers de la ville sont rongés par la misère : ce ne sont que des masures sans cheminées et sans fenêtres j la populace y grouille comme des vers dans des immondices, et les femmes y étalent sans pudeur aucune toutes leurs nudités. Il y a de quoi faire reculer le plus intrépide.
J'étais là un jour de foire et de fête , et j'assistai à une course de chevaux lancés sans frein , comme ces spectacles du Corso à Rome, au temps du carnaval. C'était vraiment curieux à voir, en ce que toute cette multitude immense, au visage noirci par le soleil, aux longs cheveux flottans , avait pour coiffure le bonnet de coton blanc comme les paysans d'Agrigente.
Quand je rentrai en ville , il faisait nuit noire, et je fus tout étonné de trouver la pla ce publique illuminée , et d'y voir affluer les paysans en
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poussant de grands cris : une centaine de mules y arrivèrent toutes chargées de denrées ou d'étoffes, et la foire commença aux flambeaux: — c'est la coutume de ce pays. A minuit, marchands et acquéreurs se retirèrent; la place redevint déserte , et je n'entendis plus que d'instant en instant quelque joyeux musicien qui allait donner une sérénade à sa maîtresse.
Deux heures avant le lever du soleil, je partis pour Minéo avec un nouveau muletier, un brave homme, ayant laissé prudemment mon Agrigentin former d'autres projets sur moi avec ses trois grands frères de Calata-Girone dont il m'avait légèrement menacé.
Le soleil apparut immense et couleur de sang au dessus des larges flancs de l'Etna, que, pour la première fois, je voyais à une distance moins considérable. Quel imposant spectacle ! Je marchais au milieu d'une vallée longue de quinze à vingt milles, extrêmement belle et riante, enserrée dans des montagnes que dominait au levant le volcan terrible j vers le sud, la jolie ville
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de Minéo apparaissait bâtie sur deux crêtes de la chaîne qui surplombe la vallée j au couchant , Calata-Girone se voyait encore toute blanche aux premiers feux du jour ; et au milieu de la plaine , à peine à un mille, j'aperçus deux monticules isolés , factices , de forme longue , et qui ont dû servir de sépulture aux Grecs dans la retraite de Nicias, ou aux Carthaginois lors des sanglantes guerres puniques.
De Minéo, qui n'a plus aucun vestige des anciennes constructions Cretoises, je redescendis vers la gauche dans la plaine, et je me rendis au lac de Naphte , célèbre dans l'antiquité par sa consécration à la nymphe Talie , et nommé Palica. Ce lac est excessivement curieux en ce qu'il offre sans cesse aux yeux le phénomène de plusieurs jets d'eau grands et petits qui produisent un léger brouillard. Ces jets d'eau étaient appelés Dell par les Grecs. On ne peut guère les attribuer qu'au gaz acide carbonique qui occasionne une forte fermentation. La surface du ^c est coiiv^'ï'te de pétrole, et l'air, à l'en tour,
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est infecté d'une odeur bitumineuse. Je m'éloignai de ce petit lac , en souriant beaucoup aux histoires de sorcières que me racontait mon bon guidC; et, donnant un souvenir à cette splendide cité de Palica dont je n'aperçus que quelques restes d'escaliers taillés dans le roc, nous nous dirigeâmes sur Palagonia.
Une petite rivière ombragée de caroubiers et de cyprès , une vallée charmante et des plaines fertiles précèdent la misérable ville de Palagonia: ■ — de belles tombes sculptées dans une église. — Je retrouve la vieille cité creusée dans la montagne blanche. On dirait qu'alors les hommes étaient déjà plus industrieux j plus avancés que ceux d'Enna. Là, chaque grotte a son entrée plus arrondie , mieux taillée, et des trous, percés symétriquement au dessus, servirent sans doute à les orner avant que l'homme n'eût entrepris de tailler la pierre, le marbre ou le bois.
Ce pays est si misérable qu'on me- servit un excellent déjeûner pour un taris (neuf sous de France). Il est vrai qu'on me fit payer le double
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pour la chambre où on me l'avait servi, et, malgré cela, ce n'était pas encore ruineux.
Je me dirigeai par des montagnes fort tristes , couvertes de pierres noires et calcinées; je tra-^ versai un cratère éteint, et à quelque distance je trouvai de très-grands coquillages fossiles, la pinne pectinée {jpinna pectinatd), et j'aperçus bientôt à l'extrémité d'une immense plaine la blanche Lentini qui se mirait dans les eaux bleues de son lac.
Hélas I qu'il y a loin de la moderne Lentini à cette Leontium superbe , si riche et tant vantée ! Qu'est devenue la cité qui résista si courageusement à Yerrès ? — Où sont ces portiques couverts de peintures et ces palais de marbre? Tout a disparu ! La grandeur et la somptuosité sont mortes. Mais ce que les hommes et le temps n'ont pu ravir à Leontium , c'est son aspect enchanteur, la vue magique des campllestn'gonif de ces champs des premiers cultivateurs, que baignent les eaux du grand lac, et, au dessus de tout , sa population féminine , la perle des beau^
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tés de l'Orient ! Quelles femmes ' toutes, ou presque toutes, sont accortes, belles, gracieuses, enchanteresses -, taille élégante , profil grecosarrasin, carnation veloutée et transparente; des yeux noirs et brillans d'amour, une bouche toujours rieuse et pleine de perles , et des épaules! et des seins découverts qui sembleraient du marbre si la passion et le frémissement ne venaient parfois en agiter les contours! - Certes , personne ne s'avise d'avoir à Lentini la prudence de Tartufe, et pour cause... D'ailleurs il faudrait ne pas mettre le nez à la fenêtre ou faire ample provision de mouchoirs : mais là, nul n'y songe, et le rare voyageur moins que tout autre j car il doit s'estimer bien heureux d'admirer tant de charmes, ailleurs si coquettement et si mystérieusement voilés.
Des voyageurs , et même les Messinois^ s'effraient beaucoup du ciimat fiévreux de Lentini ; mais, en voyant cette population magnifique s'agiter dans les rues et chanter sur la jolie place