EXCURSION D AGRIGENTE
publique, le jour et la nuit, on doit crier à la calomnie.
La petite ville n'est pas dépourvue d élégance j les rues sont droites, assez larges et bordées de maisons , ayant balcons à l'espagnole : comme les habitans dorment aux heures les plus chaudes du jour , ces balcons , la nuit , sont le lieu des causeries , tandis que les jeunes cavaliers se réunissent sur la grande place pour y donner de délicieux concerts.
Lentini, ou mieux Leontium , fut fondée cinq ans après Syracuse, selon Thucydide; mais son origine est complètement inconnue , puisque le même historien dit que les Chalcydiens de l'Eubée en chassèrent les premiers habitans, ce qui supposerait une fondation antérieure. Quoi qu'il en soit , Lentini est très-fîère de son antiquité , et ne montre pas sans orgueil le fameux antre creusé par les Cyclopes, les grottes de la cité primitive , le château grec de Briccinnia et les vestiges de Xuthia, séjour du fils d'Êole. Toutes ces choses peuvent avoir quelque valeur
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assurément; mais je les sacrifierais volontiers à une crucifixion peinte par Jacopo Robusta, au couvent des capucins , digne de P. Véronèse pour les figures , mais enrichie d'une triste perspective et d'arbres pitoyables , — et aux gracieuses filles de la città.
Je ne parle point de Carlentini qui ne signifie rien, et j'enfourche ^ à une heure du matin, mon modeste bucéphale qui vaut cependant mieux que celui de Bartholo avant l'emplâtre du malin barbier , et me voilà parti pour Syracuse.
J'allais bientôt voir celle qui fut la reine des grandes cités du monde , cette colonie grecque qui devint le gouffre où périt Athènes, et qui plus tard devait périr par les armes des Romains. Il est probable que je ne pensais guère à ces grandes cîioses, car je m'endormis sur ma mule dans un chemin creux, et il fallut toute la force d'une chute de dix pieds dans un ravin pour me faire rouvrir les yeux. J'ai compris alors qu'un soldat courageux pouvait s'endormir à son poste, en
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présence de l'ennemi et quand la mort planait à ses côtés. Je risquais de rouler dans des précipices de deux cents pieds de profondeur , de me briser la tête ou de me rompre les membres sur les rochers ; je le savais, et je ne pouvais résister au sommeil : la marche était inutile ; et, après plusieurs chutes assez rudes, mon bon guide Pascal chemina à côté de moi me soutenant endormi sur ma monture. — Il y avait vingt-six jours que je n'avais goûté une heure de sommeil passable et que je n'avais quitté complètement mes habits !
Je ne peux que copier ici une despages les plus gracieuses de M. deForbin, car c'est le tableau exact du pavs que je parcourais. « IXous nous acheminâmes vers Svracusepar des chemins difficiles, mais de l'aspect le plus varié. Je recommande surtout aux peintres une vallée plus poétique que celle de Tempe , plus riante qu'aucun site de l'Arcadie ou de la riche Thessalie. De grands arbres couvrent les bords d'une rivière fraîche et transparente qui coule au fond de ce
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vallon. Le fleuve isole parfois quelques uns de ces arbres , et les îles , abri tées par des masses énormes de rochers, semblent être l'heureux domaine des bergers de Théocrite. La vigne sauvage traverse la vallée et forme des ponts ornés de scolopendres, de lianes, de cloches couleur de rose, qui descendent en festons de plus de cent pieds de haut jusqu'à la rivière. Toute cette contrée rappelle à chaque pas ces vers du plus grand peintre de la nature :
Hîc gelidi fontes , hîc mollia prata , Lycori ; Hîc nemus : hîc ipso tecum consiimerer svo.
(ViRG. Eclog.)
On retrouve le rivage de la mer assez près du port d'Augusta , petite ville tristement célèbre par la cruauté avec laquelle ses habitans massacrèrent l'équipage d'une frégate française à l'époque de l'expédition d'Egypte. La tempête avait poussé nos maUieureux compatriotes sur cette terre inhospitalière , il n'en revint pas un seul.
Des vestiges d'un petit port taillé dans le roc
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et des travaux qui annonçaient la main des hommes me firent connaître que je marchais sur le sol où Syracuse avait été bâtie.
Nous cheminâmes environ deux heures dans l'enceinte où fut autrefois la plus grande ville du monde; la voie était tantôt pavée de larges dalles, et tantôt on voyait dans le roc nu des ornières creusées par les anciens chars : à droite et à gauche c'étaient de longues files de pierres , mais pas de ruines. Comme la ville était bâtie sur le rocher à sec , le temps et les barbares ont tout déblayé. Des carrières, des tombeaux, un amphithéâtre, voilà ce qui s'offre d'abord sur les côtés de la voie j puis on découvre au loin^ avancée dans la mer , la moderne Syracuse qui n'est plus que l'île d'Ortygie, entourée de hautes murailles que surmontent des bastions et des campanilles.
Thucydide et Cicéron ont admirablement écrit l'histoire antique de Syracuse; Dor ville, Ferrara, Saint-Non et M. de Forbin en ont parlé longuement : je ne pourrais que répéter ce qu'ils ont
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écrit ^ et mon cadre est trop rétréci pour queje ne renvoie pas le public à ces auteurs spéciaux. Je dirai sommairement ce qui m'a paru le plus digne d'attention. — Cinq portes garnies de ponlslevis et des chaussées jetées dans la mer protègent la moderne Syracuse , devenue une forteresse redoutable. Sous les murailles, au couchant, quelques spéronares et deux ou trois brigantines maltaises gisent à l'ancre, silencieusement, dans cet immense port qui vit la ruine des flottes athéniennes et de l'armée deNicias. — De l'autre côté de ce port , à gauche de l'Epipole , je vois les deux colonnes isolées du temple de Jupiter-Olympien; — des rochers blancs creusés pour les sépultures ^ les ruines de Tychè; — les Latomies, l'oreille de Denys, les restes du théâtre tracé dans le roc, envahi à demi par un moulin; — une ligne d'aqueducs; — la ÎNëcropolis où l'on montre avec orgueil les tombeaux de Timoléon et d'Archimède^ chose fort contestée ; — un sol rocailleux, aride , bleuâtre, inondé de soleil : et,
en redescendant vers la pleine ot le inarnis Syraco II. G
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d'où la ville prit son nom, le pays le plus riant , le plus riche; partout des aloès, des platanes, des figuiers et des orangers; des champs de vignes qui fournissent ces vins si justement célèbres; des fontaines qui viennent aboutir au port, en traversant des prairies toutes vertes qui contrastent admirablement avec les grands rochers blancs et bleus entaillés et couverts de ruines ; la haute cime neigeuse de l'Etna au fond du tableau ; voilà l'aspect de la ville et des campagnes où fut l'opulente Syracuse qui arracha des larmes aux grands généraux qui la détruisirent.
Aujourd'hui , douze ou quinze mille habitans s'agitent dans des lieux où deux millions se pressaient il y a vingt cinq siècles. Les beaux temples, ornés des chefs-d'œuvre de Phydias, de Praxitèles et de Zeuxis, sont remplacés par de mesquines églises ou des monastères de femmes fort pauvres en objets d'art. La cathédrale est bâtie sur les ruines de ce fameux temple de Minerve dont il reste quatorze colonnes cannelées. Yerrès le dépouilla de ses précieuses peintures ; mais si la
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Sicile est de nouveau envahie par des proconsuls, je suis persuadé d'avance qu'ils ne feront pas déplacer les tableaux que le peintre Politi a appendus aux colonnes qui supportèrent aussi ceux de Zeuxis et d'Apelles.
Syracuse a changé d'aspect depuis l'époque où elle fut visitée par les derniers voyageurs français qui ont écrit leurs souvenirs : MM. de Forbin et Auguste de Sayve. Ce n'est plus une ville triste et misérable ; j'y ai assisté à des fêtes joyeuses , des fêtes au milieu de la nuit par les rues illuminées. Les femmes y sont fort belles et sortent peu par malheur; mais l'hiver, dans la saison du plaisir qu'elles aiment passionnément , elles donnent des bals charmans, et un jeune comte messlnais de mes amis me disait qu'il s'y échappait un mois chaque année, parce que Syracuse était continuellement en fête.
J'étais curieux de voir cette célèbre fontaine Aréthuse, pour laquelle Théocrite écrivit ces gracieux vers:
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Adieu , belle Aréthuse , et vous , fleuves qui mêlez votre onde à l'onde pure du Thymbris.
Mais hélas ! que le séjour de la tendre nymphe est changé ! Que sont devenus ces berceaux de lianes et de roses , ces statues précieuses ! — La belle source prodigue toujours ses eaux fraîches et limpides ; mais à peine est-elle sortie de dessous la roche, qu'elle est salie par une foule de vieilles femmes qui viennent y laver leurs guenilles maculées. C'est une profanation honteuse !
J'avais assez vu Syracuse^, et j'allai trouver une patron de brigantine qui devait me conduire à Malte et à Athènes si le hasard le favorisait. Nous courûmes ensemble admirer, en remontant le fleuve Anapus , la belle fontaine Cyané , la source limpide des papyrus, oasis riante et embaumée; et après le marché conclu avec mon Sicilien , il effleura mes doigts avec samain qu'il porta ensuite à sa bouche: — par là, je devenais sacré pour lui: mais des circonstances fâcheuses m'empêchèrent
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d'aller par la Grèce à Conslantiiiople , et je revins de nouveau débarquer à Syracuse afin d'achever mon voyage de Sicile.
€cLtattt tt V€ina.
La route de Syracuse à Catane est longue et peu agréable. Des terrains incultes, des gorges profondes, des grèves désolées, voilà ce qu'il faut parcourir pendant une distance de quarantecinq milles; enfin on aperçoit Catane aux pieds de son géant , blanche comme un cygne qui joue sur une pelouse fleurie au bord d'un lac: on traverse le célèbre Symèthe dans un mauvais
bac , et Fon arrive par les plus belles plaines du monde dans la ville de Charondas ' .
Ma première pensée fut de me préparer à alier visiter l'Etna. Je parlerai rapidement de ce volcan fameux chanté par Pindare, Lucrèce et Virgile, décrit par les liistoriens les plus célèbres de l'antiquité , et dans les temps modernes par Fazello, le cardinal Bembo, Cluverio , Carrera, Borelli, le prince Biscari , le commandeur Dolomieu et l'abbé Spalianzani. Il faudrait consacrer à ce géant un ouvrage immense et posséder la science profonde du géologue et du naturaliste ; toutes choses qui me seraient fort difficiles assurément. Je me bornerai à quelques observations.
^ Législateur célèbre , né à Catane cinq siècles avant l'ère vulgaire. Il fut disciple de Pylliagore , et se perça de son épée sur la place publique de Thurium, pour sceller de son sang sa loi qu'il avait violée en paraissant au milieu du peuple avec une arme. Parmi les sages lois qu'il donna , on remarque celle-ci : Les calomniateurs sont condamnes à être conduits par la ville couronnés de hrmjcres, comme les derniers des hommes. Je sais bien des petites villes de province où l'on devrait appliquer la loi pévère de Charondns.
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On croit que ce nom à^Etna est un mot de la langue des Phéniciens , adopté par les Grecs , qui signifie montagne de la fournaise. Ce nom lui fut conservé par les Latins , et ce ne fut qu'au neuvième siècle que les Sarrasins lui substituèrent celui de Ghebel ou Gibello qui lui est resté, et qui j en langue arabe y n'a d'autre signification que /?zo/z/â!^«<? : mais , selon les Arabes ^ c'était la montagne par excellence ; et il est bien permis de le penser comme eux quand on sait qu'elle a soixante lieues à sa base.
Un Anglais qui devait m'accompagner dans mon excursion s'étant trouvé malade à l'heure assignée , je partis de Catane seul avec un brave et joyeux guide , nommé Antonio , que je ne saurais trop recommander aux voyageurs. Il était environ quatre heures du soir ; le soleil semblait haut encore: c'était en juillet. Nous allâmes tout d'une traite, grimpés sur nos mules, jusqu'au village de Nicolosi tant de fois enseveli sous des flots de lave. Nous nous y reposâmes jusqu'à onze heures. Alors mon joyeux
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Antonio prépara les bucéphales et me dit en souriant: Partons, excellence, per la bocca deir Inferno.
Je m'étais procuré une torche de résine pour voir l'effet que cela produirait la nuit dans la montagne ; j'en armai mon compère, et je le fis marcher devant. Mais les lueurs ne se répandant pas très loin à cause des nombreux monticules de lave qu'on rencontre, Antonio prit le parti de l'éteindre et de se rapprocher de moi , dans la crainte qu'il ne m'arrivât quelque accident j puis il se mit à chanter bruyamment, au milieu des ténèbres , cette chanson sicilienne bien
connue :
Via , biddîcchliia , Scôcca di rôsa Lo cèlu vôUe Cil' ïo t'amèro !
Nous nous trouvions alors dans la regione nemorosa , la région des forêts j et , au milieu de la nuit, par un calme extraordinaire sur les flancs de ces masses qui pèsent sur Encelade expirant,
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c'était chose curieuse à entendre que la voix sonore de ce joyeux muletier : mais , comme j'allais le prier de se taire , rsous arrivâmes à la région des neiges , et le froid devint si vif que je l'appelai à mon secours ; je bus quelques gouttes de rlium^ et nous nous acheminâmes vers la casa inglesay bâtie par un certain M. Gemmelaro et les officiers anglais cantonnés à Messine dans les guerres de Napoléon. Le froid redoubla ; le vent soufflait de la Calabre, et je souffrais cruellement. — Courage, monsieur, me dit Antonio , nous allons bientôt quitter les mules , et la marche sur ce sable de l'enfer vous réchauffera. — Je ne lui répondis rien ; car mes dents se choquaient entre elles avec violence , et je sentais un frisson mortel courir par tous mes membres.
— Ecco la Torre del filosofo signore , me dit Antonio, en me montrant quelques ruines que les savans font remonter au temps du bon Empédocles: j'y donnai peu d'attention, car ce fait me paraît fort douteux ; et nous arrivâmes enfin à la maison anglaise oii nous laissâmes nos
mulets. La bonne humeur d'Antonio ne se ralentit pas un instant, quoiqu'il dût aussi souffrir; mais il avait pitié de ma faiblesse, et il inventait mille moyens pour ranimer mon énergie: il me racontait des histoires tragi-comiques sur ses nombreuses ascensions, et la comédie revenait toujours largement aux intrépides voyageurs anglais qui ne disent aux guides que ce mot: Allez! Enfin, après une course d'un mille sur des laves aiguës comme des poignards, nous atteignîmes le pied du cône.
Jusqu'ici les savans n'ont doté l'Etna que de trois régions : la première s'appelle regione piedimonta, c'est celle des vignes et de la culture ; la seconde, regione nemorosa ou sihosa, celle des forêts; et la troisième, regione deserla, région déserte, région des neiges. Mais il me semble qu'on peut hardiment assigner à l'Etna une quatrième région, celle du feu. La neige cesse au pied du cône, et cette partie diffère tellement de couleur et de substance, qu'il n'y a nulle témérité scientifique à se prononcer nettement.
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Nous commençâmes à gravir ce cône : la terre en est molle, chaude, et laisse exhaler de légères ondulations de fumée j sa couleur est d'un violet pâle, qui forme un beau contraste avec les neiges de la plaine del Frumento , bien mal baptisée assurément, car certes il n'y en est jamais venu. A mesure que je montais, la raréfaction de l'air me faisait souffrir davantage, et il arriva un instant où je me trouvai si mal que je m'assis à terre, découragé, en disant à Antonio : — Retournons, mon ami, je n'irai pas plus loin. Le soleil sortait alors du sein des nuages d'un rouge mat, et la base de la montagne était entourée de vapeurs qui ne me permettaient pas de voir Catane. Enfin je me remis, et, après une heure trois quarts d'efforts inouis, nous arrivâmes sur un petit cône situé à gauche qui domine le cratère fumant. Je reculai d'effroi en voyant cette bouche affreuse vomissant une fumée épaisse , livide et empoisonnée. Du milieu de la fournaise s'élève une aiguille gothique et une espèce de muraille tronquée, déchirée, loutes
deux rougeâtres, quelquefois grises et recouvertes de cristallisations de soufre et d'ammoniaque. Le violet et le gris de perle dominent dans le cratère ; mais, malgré mon désir, le vent ne fut pas assez aimable pour me permettre de voir le fond du gouffre où la lave bouillonne. Il est vrai que je pourrais fort bien le dire, a l'instar de Figaro. Je me contentai de jeter quelques scories dans l'abime, qui firent un assez grand bruit, et je ne pus retenir un bon rire en voyant la figure d'Antonio qui me dit d'un ton gravement comique : JEcco per il palazzo del diavolo !
Ce spectacle effroyable agit fortement sur l'imagination, et les descriptions de l'enfer faites par les grands poètes de l'antiquité étonnent moins quand on a vu la réalité de cet enfer. Quelle nature bouleversée! quelle désolation! Partout des crevasses horribles d'où la fumée s'échappe, d'où la mort peut surgir pour punir le voyageur imprudent qui s'aventure au milieu de ces écueils. — Sous les yeux, ce grand réseau
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de neige qui se dessine sur la ceinture sombre de la région boisée qu'on détruit chaque jour par les charbonnières, et au loin cet immense panorama de la Sicile qui semble une vue d'optique, et le soleil qui envoie jusqu'à vous quelques rayons et qui se mire dans cette mer splendlde^ où, dans les beaux jours, des voyageurs ont vu flotter Malte et poindre les longues côtes africaines! — moi je n'ai pas eu ce bonheur.
Ma curiosité était satisfaite ; je donnai l'ordre du retour à Antonio qui ne fit pas le rebelle. Nous' allâmes visiter une caverne appelée la Grotte des chèvres, fort délaissée depuis la construction de la maison anglaise; et, traversant la région boisée , nous revîmes ces effroyables masses de pierres noires si bizarrement entassées, que la nuit je les avais prises pour des fantômes de géans : puis nous visitâmes les Monts-Rouges , / Monti-Piossi , produits de l'éruption de 1696, qui dura quatre mois, vint dévorer Catane et combler son port. Enfin je ne jugeai pas prudent de prolonger davantage cette excur-
sion, et je m'en revins à Catane brisé par la fièvre et sérieusement malade.
Je m'aperçus alors pour la première fois combien il est cruel de voyager seul et de succomber en route sous le faix du mal : on vous laisse mourir un pauvre étranger sans le moindre scrupule. J'ai attendu vainement tout un jour le médecin, et cinq heures un verre de sirop. — C'était le temps de la sieste. Je serais mort si je ne m'étais ressouvenu que ma valise contenait du quinine.
Et vraiment cela ne m'étonna plus quand je fus en état de parcourir Catane, qui est bien la ville la plus indolente, la plus voluptueuse et la plus paresseuse que j'aie vue ! Aux heures frai ches du soir, les dames courent par les grandes et belles rues dans leurs calèches, souriant aux cavaliers qui marchent à pied sur la voiej et tout cela vient s'arrêter devant les glaciers, et savourer de délicieux sorbets en compagnie d'abbés , de militaires, de prêtres, de religieux. On lit, on causej l'amour ne reste pas en arrière, et l'on va
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souper. — Tout le jour on dort. Voilà comme on passe la vie au pied de i'Etna, au pied de cette fournaise en fusion continuelle, toujours menaçante, toujours prête à déborder, et qui, quand elle s'échappe de son antre, décime les populations, dévore les champs, les montagnes, et engloutit et bourgades, et cités, et villages !
Catane a conservé la régularité des villes de la Grèce antique. Ses larges rues sont bordées de palais superbes, d'églises et de monastères somptueux. La dévotion y est extrême , comme aussi la flânerie et la volupté. Si Catane avait un abri contre un soleil dévorant, j'engagerais tous les voluptueux et les vieillards à la choisir pour y résider ; mais en vérité on s'aperçoit bien qu'elle est voisine de l'enfer, — on y étouffe. ,
Le vieux prince de Biscari consacra une fortune immense et ses talens (car on dit qu'il en avait, quoiqu'il eût posé pour son statuaire, cuirassé en romain ) à rebâtir Catane ; il a fondé un joli musée dans son palais ^ aussi curieux dans
son genre que celui du beau couvent des Béné- II. 7
dictins. J'allai voir le théâtre et l'amphithéâtre engloutis à demi sous des flots de lave comme le port de Catane qui en fut comblé , et je partis dévoré par la fièvre pour Jaci-Reale et Taormina.
Je repris la rue Etnéenne et la route qui s'avance vers l'est sur les flancs de l'Etna. C'est une féerie continuelle , c'est le paradis terrestre. A chaque pas le site change et déroule aux regards des paysages enchanteurs 5 car l'Etna n'est pas une seule montagne , c'est une masse immense qui semble de loin n'en faire qu'une, mais qui, lorsqu'on s'approche, s'étend, se disperse en une infinité de petites montagnes créées par les nombreuses éruptions et qui s'élèvent en amphithéâtre jusqu'à ce grand et terrible cône , leur créateur ' .
' Depuis les temps historiques on compte soixante-dix-sept éruptions de l'Etna , dont onze précédèrent la venue du Christ. Caligula se trouvait à Catane lors de la fameuse éruption qui «ut lieu l'an 44 de l'ère vulgaire , et cet empereur en eut tant d'effroi qu'il se sauva jusqu'à Messine s'embarquer pour Rhège. l'éruption de8l2 (à laquelle Charlemagne assista), cellesde 1 ^85,
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Or ces petites montagnes, ces vallées, ces plaines, sont admirables de végétation et de culture, et quand on pense qu'il y a quatre-vingts bourgs , hameaux et villages disséminés sur les flancs de l'Etna, et une population qui atteint presque à 200,000 âmes en y comprenant Catane , on conçoit tout le merveilleux que cette montagne doit offrir.
Je marchais alors sur le sol de la grande poésie épique ; ces rivages furent chantés par Homère et lui ont inspiré ses plus beaux vers. — Yoici le théâtre du sombreépisodedePolyphème: onmontre encore la célèbre grotte qui retentit des plaintes de Galatlîéej Finfortuné Acis gémit sous ces rochers, et leurs échos redisentchaque joursonnom depuis les plus vieux âges. — Voici les écueils
de 1557, de i695, de 1809, iSW eH819, furent les plus terribles.
Un savant prouve qu'un siècle suffit à peine pour établir sur la lave une couche de terre végétale de l'épaisseur d'une ligne. Qu'on juge alors de l'âge du volcan , et par conséquent de l'âge du monde. Il y a quelquefois six couches de lave et de terre végétale l'une sur l'autre.
iOO CVTANE
des Cyclopes, grandes masses basaltiques aux aiguilles régulières, — puis le promontoire de Naxos , et, bien loin, les grèves blanches où fut Mègare.
Que ce pays est donc enchanteur et sublime ! Où retrouver de pareils sites ? Les tableaux sont composés, iln'y apîus qu'à les peindre. Toujours le gigantesque Etna pour perspective, dont la tête neigeuse étincelle au soleil, dont les flancs sont couverts de villas , de bourgades , de cités ; une campagne splendide; et pour premier plan, l'immensité de la plus belle des mers !
J'arrivai dans l'après-dînée à Giardini, petite et pauvre marine bâtie sur la grève de Taormina. Le ciel était orageux, c'était jour de fête dans la montagne , et j'escaladai fort difficilement les deux milles de rochers à pic que les insulaires décorent du titre pompeux de Strada.
Des fontaines , des rigoles , arrosent de leurs eaux quibruissent les flancs de la montagne aride. Tout cela est factice et fut amené à grands frais
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dans ce pays marneux par les Sarrasins. A michemin du sentier escarpé, on aperçoit Taormina qui se dessine en ligne courbe sur une haute colline grise , élevant fièrement ses campanilles et ses maisons moresques^ dont l'une, bâtie sur le bord d'un abîme , apparaît toute gracieuse avec sa façade percée de trois fenêtres ogivales , ornement d'une galerie profonde qui domine la montagne et la mer.
Taormina avait été si célèbre, que je maudissais ce chemin âpre qui entravait ma marche ; j'aurais voulu être depuis une heure dans les ruines de ce théâtre merveilleux , unique dans le monde, le plus digne assurément des chefs-d'œuvre de la tragédie grecque. Enfin j'escaladai les rochers, et je parvins au sommet delà montagne où l'on voit encore le proscenium mutilé , le cirque extérieur, et la pente des gradins où se pressaient vingt-cinq mille spectateurs. — Quelle magie pour la pensée ! Les poètes, en écoutant réciter leurs vers dans cette enceinte sonore, sous ce ciel resplendissant, au dessus de ces ondes
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enchanteresses, devaient se croire les égaux des dieux !
Certes, la gravure de le Maître, d'après M. de Forbin, est bien ravissante; mais qu'elle est loin encore de donner une des moindres beaute's de l'original î C'est uiïe œuvre impossible à l'homme; il faut qu'il se contente de l'admirer, de l'envier, maisfion de vouloir la reproduire. Poussin et Salvator eussent jeté leurs pinceaux dans la mer, du haut des restes de ce proscenium sublime. J'aime mieux la description. — L'art, le goût grandiose, la magnificence des anciens^ s'emparèrent de ce lieu, oii ils construisirent ce théâtre dont les prestiges composent encore aujourd'hui le plus beau site de l'univers. Assis sur les gradins les plus élevés, on aperçoit, à travers les hauts portiques si élégans qui ornaient la scène, l'Etna, l'ancien port de Vénus , le rivage où fut l'autel d'Apollon- Archagète, Jaci , Naxos , Leontium , Augusta , Syracuse, et, à l'orient et au sud, la merde Grèce et la mer Africaine. Si cette grande ruine, telle qu'elle est, énicatet élève l'anie, qu'était-ce donc
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lorsque, dans le fond du même théâtre , on pouvait voir la lave du volcan menacer le rivage et ses feux éclairer la scène , tandis que l'esprit et les yeux étaient frappés à la fois , ceux-ci par les orages de l'Océan , celui-là par les douleurs d'Electre et les infortunes des Atrides ! Ainsi les prodiges delà nature et des arts s'étaient rencontrés sur ce promontoire pour y éblouir tous les regards , pour y charmer tous les cœurs. Où pouvait-on représenter avec plus de succès le Cyclope d'Euripide, puisque l'Etna vomissant des tourbillons de fumée se montrait au fond de la scène? Dans Iphigénie en Aulide, à travers la porte principale, apparaissait la mer sillonnée de vaisseaux. Enfin des nuages légers et le secours des mobiles /?mâfc^/ prêtaient leur illusion ^xx^Nuées d'Aristophane. Les pinceaux de Zeuxisetd'Apelle auraient-ils pu offrir à la scène grecque des décorations aussi nobles et aussi éclatantes ?
Je ne pouvais m'arracher de ces ruines merveilleuses. Le soleil se couchait j l'Etna semblait tout rouge , et le promontoire de Lentini blan-
chissait, comme les ailes d'une mouette sur les grands nuages noirs de l'orage.
Je restai jusqu'aux approches de la nuit dans ce lieu solitaire, examinant les colonnes mutilées, les chapiteaux, les débris des frises, et, d'après le travail , moins pur en général que celui des autres monumens grecs ^ je pensai que l'édification de ce théâtre avait eu lieu sous les questeurs qui précédèrent Yerrès. Je redescendis rapidement, par des ruelles étroites et fangeuses, au plateau de Taormina que je visitai, et qui me parut fort misérable \ C'était un jour de fête ,
* Tmiromenium fut fondée par Andromachns , père de l'historien Timée , avec les Naxiens dont Denys-le-Tyran avait saccagé la ville. Elle dut son nom au mont Taurus sur lequel elle s'éleva : quelques auteurs assurent qu'elle fut autrefois puissante et considérable ; mais sa position sur les flancs d'une montagne escarpée permet de metire en doute leur véracité.
Ce fut seulement , je crois , une importante place miliiaire. Les Sarrasins la dévastèrent pour en chasser les Grecs , et , quand leur domination fut bien établie , ils la relevèrent , et cette maison , dont j'ai parlé plus haut , est encore appelée : la casa Saraccina. Le vieil historien des Normands écrit qu'il y eut sous ses murs des scènes bien sanglantes au temps du comte Roger. Au reste , elle est encore pleine de ruines