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et, dans chaque rue, les jeunes filles dansaient leur danse nationale au son de la flûte et du tambourin. J'étais si malade que leur gaîté ne me réjouit point, et, revenu à Giardini, je me reposai dans l'auberge du vieux prêtre, beaucoup trop vantée assurément ; car le strict nécessaire y manquait, et je fus forcé de me remettre en route le lendemain à minuit, et de me faire soutenir sur un cheval, durant un trajet de trente milles, par un Jeune marinier des grèves de Taormina.
Une route superbe conduit à Messine par le rivage de la mer; on ne quitte jamais la plage , et tout ce pays est fort poétique. Ce sont de grandes montagnes déchirées, des précipices, de larges lits de torrens , des collines boisées , et, d'espace en espace, de charmans villages protégés par quelques vieilles tours. Je traversai le fleuve Chrysorrhoas, un fleuve pour rire, qui
grecques , romaines , sarrasines et normandes; mais n'auraitelle que son théâtre cl le plus complet oubli, qu'elle serait digiie de la plus vive admiration.
n'est plus le Pactole. — C'est, dit un voyageur , près de cette onde qui roulait de l'or, que le dieu du jour faisait garder ses troupeaux par ses deux filles, Phaéthuse et Lampëtie , toutes deux éclatantes d'une beauté céleste. Mais la sèche philosophie a tué les déesses, et j'eus le malheur de ne trouver dans ces lieux que de pauvres femmes, vieilles avant l'âge, et noircies par un soleil ardent.
Je dépassai bientôt la locande isolée et plusieurs jolis pays annonçant l'aisance et le bonheur. C'était un dimanche ; les femmes avaient leurs habits de fête, les hommes jouaient au palet ; chacun se reposait à l'ombre , et presque tous interrompaient leur jeu pour m^adresser un regard expressif et souhaiter des jours meil- Heurs au jeune étranger malade. Je ne saurais dire combien j'étais touché de ces paroles du cœur, de cette pitié si compatissante, point remarquable du caractère des Siciliens si cruels pour leurs ennemis. — Enfin je revis les coteaux délicieux du Pélore , la blanche Reggio qui se
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mirait dans ses eaux superbes, et^ traversant rapidement Contessa , j'entrai pour la troisième fois dans ma Messine bien- aimée, qui me semblait une patrie après les cruelles fatigues que j'avais endurées !
J'ai déjà longuement parlé de Messine : je pus de nouveau me convaincre du goût prononcé des Siciliens pour les feux d'artifice ; car j'ass«stai à un qui eut lieu en plein jour. La danse entre aussi pour beaucoup dans leurs plaisirs, et je conçois bien qu'ils se passionnent pour leurs contredanses ; car elles sont vives , gaies , entraînantes. Je fus prié d'une noce, et, sans avoir fait partie de plus de quatre quadrilles , je me trouvai avoir dansé avec toutes les belles Siciliennes de la fête : à chaque figure , on danse avec toutes les femmes qui composent le quadrille. On me persécuta beaucoup pour enseigner notre froide contredanse. Mais je m'y refusai^, craignant son adoption au détriment de la leur que je trouvais bien préférable ; mais je
leur appris le galop qui doit avoir fait la fortune la plus brillante.
A mon retour à Messine, c'était la saison de la pêche de nuit , et cette pêche curieuse me fit passer quelques soirées fort agréables. Chaque jour, à la première heure de nuit, on voyait dans le grand port, et jusque vers le petit phare , un nombre infini de barques illuminées qui glissaient sur les eaux comme des feux follets. C'était la belle jeunesse de Messine qui s'exerçait à la pèche. Voici de quelle manière ils procèdent. A la proue de la barque on attache un réchaud rempli de morceaux de bois résineux qui jettent de vives flammes comme un fanal ; le poisson accourt à cette lumière , et le chef de la barque, debout à côté de son fanal, lance le harpon. Il n'y a jamais qu'un pêcheur par barque j mais elle est souvent remplie de dames et de jeunes gens qui causent, chantent , rient ; et je ne rougirais pas de dire qu'on y parle aussi d'amour. J'ai assisté à cette pêche, et bien souvent je suis reste jusqu'au milieu de la nuit sur mon balcon,
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à voir courir au loin sur la mer ces centaines de fanaux qui jetaient de longues lignes de lumière sur les flots tranquilles et pleins de fraîcheur.
Mais il fallait mettre un terme à cette vie de bonheur j je m'embarquai sur le San Wénefrède, mauvaise barque à vapeur du roi de Naples , qui venait, contre toute justice, de défendre à la compagnie des Warbeck d'exploiter les ports de Sicile; et, après une navigation rude à travers le phare et les fameux écueils de Charybde et Scylla, nous touchâmes à Tropea^ jolie ville de la Calabre ultérieure, bâtie au sommet d'une roche marneuse que les vagues dévorent chaque jour. Dans la nuit, quoique nous fussions à une assez longue distance, nous vîmes les grandes lueurs du volcan de Stromboli. Nous laissâmes à droite les golfes de Policastro et de Salerne, et nous cinglâmes rapidement sur Naples, en admirant encore , pour la troisième fois, ses îles et sa ceinture enchanteresse.
Cette fois Naples me sembla plus comforlahle , plus sociable : j'avais alors des idées arrêtées sur sa
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canaille^ et j'agissais en Normand. Avec une pareille conduite, Naples devient plus supportable. Mais tout-à-coup cette grande prostituée fut en proie à d'horribles angoisses j le choléra qui moissonnait dans la terre de Bari s'approchait de la capitale ; — il y était même. — Le port était fermé aux paquebots à vapeur français , génois et toscans : on s'interrogeait avec frayeur; on s'attendait à des troubles sérieux à cause de l'absence du roi qu'on gorgeait de fêtes à Paris , lui qui en était si indigne ! — J'eus le malheur d'être une des premières victimes : mais au milieu d'horribles souffrances je gardai mon secret dont la révélation même m'eût été fatale; et après six jours de tortures je partis en poste pour Rome avant que la route ne fut interceptée , ce qui ne tarda guère.
C':^bru??f a U& Marais pontins.
Je traversai rapidement Aversa, cette ville relevée par les Normands pour l'opposer à Naples en ennemie , ainsi que le démontre clairement son nom. C'était l'antique Atella des Romains, célèbre par l'humeur joyeuse, spirituelle et débauchée de ses habitans qui donnèrent le nom de leur cité à ces comédies grossières , les farces atellanes , qui faisaient les
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délices du grand peuple. Capoue vint ensuite , la molle Capoue dont le nom dispense de tout commentaire,, et qui aujourd'hui n'est plus qu'une petite ville fortifiée, et doublement protégée par le Volturne , roulant ses eaux toujours jaunâtres à cause des coteaux marneux de l'Abbruzze qu'il traverse longuement. Ce pays m'a semblé beaucoup moins beau que sa réputation étonnante. Ce sont de grandes plaines grises, sans arbres , sans verdure , et dominées à l'est par de hautes collines pelées et désertes. Les filles de Cascano , un pauvre petit village désolé , n'ont au contraire aucune réputation , bien qu'elles soient admirablement belles ; et ce serait justice de dépouiller l'un de ses prestiges mensongers pour en doter généreusement des merveilles enfouies dans l'oubli.
Nous arrivâmes dans l'après-dînée au fond d'une belle gorge de montagnes , au bord de la mer. Une rivière assez large sépare la vallée ; quelques tronçons de colonnes gisent là , sur la rive et sous les roseaux ; un pont suspendu
vient d'y être établi. Plus loin, dans une plaine petite et basse , j'aperçus un joli temple antique circulaire dédié à Vénus, les restes d'un amphithéâtre et de longues lignes d'aqueducs. — Voilà donc ce qui reste de Minturnes ! m'écriai-je , et ce marais est donc celui dans lequel Marius se cacha et vit reculer d'admiration et d'effroi le soldat Galate qui venait pour l'assassiner ! De cette charmante colonie du Latium il ne reste plus que quelques ruines, mais aussi des souvenirs que l'histoire rendra impérissables.
Le site est délicieux. Vers le sud on découvre le golfe de Gaète , d'oii surgit au loin la crête du volcan d'Ischia. A l'est c'est une plaine large de plusieurs railles, très-riche de végétation , sillonnée par les eaux du Lîris , et enserrée dans un hémicycle de charmantes montagnes derrière les(juelles apparaissent les hauts et blancs sommets des Abruzzes ; et, vers la gauche , la pittoresque et petite ville de Traetta domine la ligne brisée des aqueducs. Nous ne tardâmes guère à pénétrer dans Mola-di-Gaète.
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Quelle admirable population de femmes ! que d'amour et de poésie dans leurs grands yeux noirs si brillans 1 Elles portent la jupe flottante, et leurs cheveux couleur d'ébène sont emprisonnés dans de longs rouleaux d'or et de soie éclatante. Les hommes ont des vdsages farouches, et la population en général semble courbée par la misère.
Nous dînons à la villa de Cicéron, sur la colline. Du balcon, la vue plonge sur une forêt d'orangers et de citronniers qui aboutit à la mer. La jolie ville de Gaète ferme l'horizon à droite, et en deçà ce sont de petits chaînons de l'Abruzze richement couverts d'oliviers et de citronniers. Le nom de M, de Chateaubriand est gravé sur ce balcon .
Un diable de moine franciscain partage avec nous notre voiture, notre vie, nos cigarres et notre argent ; il me dit qu'il oublie les jours en voyage afin de ne pas faire de péchés mortels en mangeant gras le vendredi, ce qui ne Fef fraie nullement. Le pape n'est pas loin, il se fera ab-
soudre. Aussi la tolérance du franciscain calabrais est-elle immense. C'est un petit homrhe de trente-six ans, trapu, d'une rude encolure, à l'œil sanglant et lubrique ; il a fait la guerre de V indépendance ÇXL Calabre, le poignard au poing, l'escopette au dos, et s'est immortalisé au Pizzo avec les vainqueurs de ce pauvre Murât! Les remords le poussèrent à se jeter dans le sacerdoce, m'a-t-on dit mystérieusement \ et depuis qu'il a embrassé cette nouvelle carrière, il sert de courrier secret atix généraux des ordres monastiques. Ce singulier moine a déjà traversé deux fois l'Europe et l'Asie, et ces éternels voyages ont toujours été entrepris par lui sans qu'il possédât une obole. — Saint-François suppléait à tout. Les postillons d'Itri et des Marais-Pontins lui demandèrent la bonne main. — Saint-François vous bénisse, chers, leur répondit le moine.
— Le grand diable t'emporte avec ton Saint- François !
— La monnaie de Saint-François est de mauvais aloi, répondait le malicieux capucin; et nous
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de rire^, ce qui l'encourageait à nous demander notre cigarre quand il le voyait à demi consumé.
Nous venions de quitter Mola, l'antique Formies, ainsi que le prouve la description d'Horace ; nous courions rapidement sur la voie Appia , quand j'aperçus un petit monument en forme de pyramide qui me fit tressaillir. — C'était la que Cicéron avait été assassiné : c'était la tombe de ce grand homme! La voie traverse ensuite des montagnes boisées d'un aspect sévère. Une ville très-pittoresque est là, assise sur des rochers surmontés par un beau château du moyen-âge : c'est Itri. Les habitans ont des figures atroces, et jaunies et desséchées par le mauvais air ; il serait dangereux d'y séjourner quelques heures, car le montagnard des Abruzzes est né brigand. — C'est son métier le plus productif ; et pour exploiter celui-là il secoue sa paresse.
Une nuit d'été superbe nous surprend à Fondi, autre petite ville célèbre, au dire des itinérateurSj pour avoir donné à coucher à saint Thomas.
IVous traversons une plaine, entre la mer et la montagne , parsemée de ruines antiques que j'admire au clair de lune. — Des feux étincelans brillent sur une longue ligne ; j'entends au loin le son des cornemuses^ la voix des pasteurs : je demande à quoi servent ces feux. — Les paysans de l'Abruzze sont si voleurs, me répond le postillon, qu'ils gardent ainsi toutes les nuits leurs fruits et leurs moissons. Nous quittons enfin le territoire napolitain, et nous arrivons au milieu de la nuit à Terracine , l'antique Anxur des Yolsques, la dernière ville méridionale des états pontificaux.
Aujourd'hui que la civilisation commence à se propager par toute l'Europe , que chaque royaume en fait parade, mais la plupart à la manière des baladins, la première sensation qu'un étranger éprouve en mettant le pied sur le plus mince territoire princier , c'est le dégoût ; je n'en excepte ni la France, ni l'Angleterre, ces deux reines du progrès. La douane est là, avec son hideux cortège , ses tracasseries mesquines ou
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son immoralité. En Italie, cette dernière est flagrante : rien n'est plus dégradé que la douane ; elle vous assiège^ vous obsède, vous torture : ses faquins vous enlèvent vos malles au milieu d'une nuit glacée- ils vous tiennent là deux heures, (ImiS une contrée pestiférée , vous menacent , vqv^s boijle versent tout, et après ils viennent se vautrer à vos genoux pour vous arracher deux paoli. Fort heureusement , à Terracine , le moine calabrais s'empara d'un tambour de basque et se mit à jouer et à danser la saltareîla sur la voie, avec une verve et une gaîté étourdissantes ; les douaniers lâchèrent prise , vinrent danser avec don Rafaël, et je leur jetai quelque argent, ce qui les yendit charmans et fort polis. Nous traversâmes les Marais-Pontins. Je n'oublierai jamais cette nuit terrible. Par une lune superbe, au milieu d'une nature de mort^ j'eus une nouvelle attaque de choléra. J'avais froid et j'étoufl'ais, il fallait tenir ouvertes les glaces de la voiture ; je me tordais dans d'affreuses convulsions, et, pendant un trajet de trente milles, il
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me fut impossible de me proçui-er une tasse d'eau chaude. La chaise de poste roulai,t avec uue vitesse effroyable, et le moine, qui tremblait d€! tous ses membres que je ne vinsse à trépasser, priait, et n'interrompait ses prières que pour prendre des paoli dans ipia boursç et les donner aux relais à des postillons hayes et ijninés par la fièvre, en leur recommandant instamment c(e noys sortir du désert empesté.
J'arrivai mourant à Velletri, l'antique capitale des Volsques. Je jetai un regard sur la solitude vaste et désolée que nous venions d'abandonner; elle s'étendait toute plane , inondée de soleil, bornée à l'orient par les belles montagnes de la Sabine, et courant se confondre vers le sud avec les ondes de la mer Thyrrénienne.
Je demandai un médecin : un barbier se présenta avec sa trousse et voulut me saigner. Mes douleurs s'étant un peu calmées, je l'envoyai au diable, et je préférai m'en aller mourir à Rome entre les mains de la science, chose plus consolante assurément, et qui pour cela ne tuf paê
moins; mais j'en fus quitte pour la peur et une fièvre à rendre fou.
A partir de Yelletri, nous parcourûmes un pays enchanteur : ce ne sont que collines vertes admirablement cultivées, que jolis pays, que palais magnifiques ; la voie est semée de tombeaux célèbres. Puis on traverse Gensano et Albano, renommés pour la beauté de leur site et pour leurs jolies fillesj et, à une grande distance, au milieu d'un désert rongé par la fièvre et par le soleil, je vis enfin se dessiner la ville éternelle avec ses tours, ses palais et ses grandes coupoles.
Home,
Quand j'eus couru deux ou trois heures dans une plaine immense^ inféconde et triste, au milieu de laquelle se dessinent de longues files d'aqueducs ruinés, j'entrai dans Rome par la porte de Saint-Jean-de-Latran , qui doit son nom à cette magnifique église. Bientôt il me fut possible de saluer en passant ce que Michel-Ange a laissé du gigantesque et sublime Colossée. J'ouvrais de grands yeux, je regardais avidement la
canaille romaine qui me le rendait bien : j'étais enfin dans la cité des Césars ! Nous passâmes devant le célèbre Forum j les arcs de triomphe se dressaient au soleil : ce n'étaient que restes de temples , que colonnades isolées , et , dans le lond^ les restes du Capitole. Quels souvenirs!... Rome est une grande ville passablement déserte, assez sale et mal bâtie, pleine de ruines merveilleuses , possédant des palais superbes édifiés par Bramante, Buonarotti, et cet ange transformé en homme , qui eut pour nom Raphaël. Il y a une infinité d'églises qui ressemblent à des temples païens, et pas une seule qui soit convenable à la mystérieuse croyance du catholicisme. Les chefs-d'œuvre des plus grands maîtres de la peinture, de la statuaire et de l'orfèvrerie sont là. C'est au Vatican qu'un artiste et un poète peuvent justement apprécier les deux géans du XYI^ siècle : le divin Sando et l'infernal Buonarctti. Quiconque n'a pas vu le Vatican ne connaît pas ces deux génies. Je ne crains pas que MM. Ingres et Sigalon me contredisent en
cela. — Quant à la Basilique de Saint-Pierre, je l'abandonne à ceux qui la trouvent sublime et s'harmonisant parfaitement avec la sévérité chrétienne. Selon moi , c'est un temple profane, encombré de merveilles, et qui certes aurait pu lutter avantageusement avec un autre temple fameux, celui de Minerve à Athènes. C'est beau; mais ma foi est plus grande quand j'adresse mes prières à Dieu dans une sombre cathédrale aux vitraux coloriés, comme celles de la Normandie ou de la vieille Allemagne, que dans ce monument grec inondé de lumière.
Rome a son pape, qui est aussi le nôtre, une infinité de places, d'obélisques, de colonnes, de rues, de cardinaux, de monseigneurs, de prêtres, de moines, d'abbés, de séminaristes, qui se réunissent souvent pour des fêtes superbes; Rome a aussi beaucoup de voleurs, de princes, de mendians, de ducs ( en Italie qui ne l'est pas? ), de donneurs de coups de couteau, de fiévreux, d'étrangers, d'artistes de toutes les nations, qui brisent la monotonie de celle ville fanée et lui met-
tent chaque jour un peu de fard au visage. Mais si je racontais tout cela, on me dirait que c'est usé; si j'écrivais que les Romaines sont belles depuis quatorze ans jusqu'à vingt-cinq, qu^elles ont des pieds longs d'un empan et largement proportionnés, ce ne serait guère plus neuf : mais si je disais que les princesses de la ville papale sont beaucoup plus chastes que leur réputation, fortement compromise par les commis-voyageurs du commerce et de la littérature qui les ont possédées... de loin, et qui n'ont jamais trouvé de cruelles, on n'ajouterait peutêtre guère plus de foi à mes paroles, tant la calomnie a de séduction et s'insinue profondément dans tous les cœurs. Aussi, ai-je préféré garder le silence sur Rome , oii j'ai passé de si bons et de si beaux jours avec les artistes français ; Rome que j'ai souvent regrettée ; et je me borne à renvoyer les lecteurs aux mille volumes qui lui ont été consacrés , et à ce fameux itinéraire de Nibbv, le grand itinévaleur^ Yitinérateur sans pareil, le Robert-Macaire des
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itinérateurs j qui se distribue, pour une piastre, chez Merle, un excellent libraire provençal établi sur la place Colonne.
Rome renferme aussi un grand nombre d'académies, et quelques mots sur celle de France ne sauraient être déplacés ici. Je ne partage point l'opinion de ceux qui pensent que les académies sont contraires au développement des talens j loin de là , c'est selon moi inculquer aux jeunes artistes l'amour de leur art; c'est un stimulant continuel, un frein pour les mauvaises organisalions , un rayon de lumière pour les beaux génies. Je sais bien que cela amène aussi quelquefois de déplorables résultats; mais quand l'élève a un talent réel il secoue les entraves dont on le charge , et prend l'essor de l'aigle.
La France dote à Rome , dans sa munificence, des peintres , des statuaires , des musiciens et des architectes ; c'est digne d'une grande nation. Il n'y a que les écrivains qui soient oubliés. M. Ingres dirige cette école , et quoique M. Ingres soit un des plus grands artistes des temps modernes,
je crois qu'il la jette dans une voie qui n'est pas la meilleure. M. Ingres a pour devise : Phidias et Raphaël, devise sublime qu'il répète sans cesse à quiconque veut l'entendre ; mais, je suis désolé de le dire, et je voudrais le dire dans Nombre afin que M. Ingres que j'honore et que je place très haut ne sache pas qui parle ainsi j mais ni les élèves ni le maître ne rappellent le divin Sanzio , comme exécution. L'artiste qui peignit \di Messe de Bolsèna , la Prison de saint Pierre, la Vierge de Foligno et surtout les portraits de la galerie Doria^ cet artiste était un très-grand coloriste j mais le tableau du musée, couvert d'une vapeur gris-deperle, signé Flandrin, le Jules Romain du directeur, est-il l'œuvre d'un coloriste ? Il révèle les qualités éminentes du dessinateur ; mais cela suffit-il ? M. Flandrin croiî-il que son ciel soit le ciel de Nantes ? C'est le ciel brumeux de la JSorwége avec des fabriques de l'Italie antique ; et M. Flandrin habite Rome depuis trois ans ! Avec de pareils résultats il me semble qu'il y a une présomption bien singulière à traiter de barhouil-
leurs les Vénitiens, ces peintres sublimes qui peignaient avec des couleurs aussi transparentes que les belles eaux de leur Adriatique. Tant que les hommes feront de la peinture, Titien sera une des plus grandes gloires de Fart j il charmera toujours les âmes qui recèlent l'enthousiasme de la poésie, et à ses côtés On groupera encore Giorgion,Palma-le-Vieux, Paul Véronèseet Tintôret. Pour M. Ingres , il a peint V Apothéose d^ Homère; et si une page aussi belle doit rendre exigeant et difficile , est-elle suffisante pour exclure de l'art quiconque ne marche pas dans cette voie ?
Un artiste, si grand qu'il soit, ne doit pas être exclusif^ l'art se révèle sous tontes les formes, l'art fest Un Protée inouï , qui se détache par lambeaux, en parcelles, rarement complet, et presque toujours subliine. Corneille, avant d'écrire le Cid et X^Mort de César avait composé Mélite et la Veuve \ Rubens et le Tintoret dessinaient mal quelquefois , et cependant c'étaient des artistes bien éminens. Un peintre qui n'aura pour
lui qu'un coloris admirable sera encore un trèsgrand artiste : c'est l'histoire de quelques Espagnols et de p'us'ear s Flamands. Si l'on retrouvait aujourd'hui les dessins de Robert Strange , et qu'on le jugeât d'après ce travail, qui dirait que Strange fut un graveur célèbre ? Mais il avait pour lui le burin tour à tour souple, moelleux et plein de vigueur , il entaillait le cuivre avec une science inouie j Bélisaire , Vénus et Adonis , Charles P'", sont les œuvres d'un grand artiste. Si l'illustre Winckelmann ressuscitait , et qu'il fût obligé de juger M. Ingres après avoir analysé, comme dessin ^ comme composition et comme couleur, le Saint-S ymphorien , à quelle hauteur le placerait-il comme artiste ? Ne soyons donc pas si exclusifs , et ne méprisons point les Vénitiens qui sont des enchanteurs, et qui pourraient bien avoir raison en songeant que la poésie de la couleur est un des charmes les plus puissans de la peinture.
J'ai dit déjà que les écrivains seuls n'ont aucune part aux largesses du gouvernement. Il me
semble pourtant qu'on devrait considérer quelques écrivains comme étant profondément artistes. Les œuvres de la pensée écrite peuvent bien marcher de pair avec les œuvres de la pensée qui nécessitent l'emploi de la toile, du burin ou du marbre. N'est-ce pas grâce aux arts libéraux eue nous devons la civilisation moderne? Le progrès ne vient-il pas des efforts de nos grands écrivains pendant les deux siècles qui viennent de s'écouler? Il est vrai aussi que notre civilisation n'est guère bonne peut-être aux yeux de nos hommes politiques , qui ne seraient pas fâchés de nous reporter aux temps du chancelier Duprat.
Il est rare que la pauvreté ne soit le partage du poète. La providence, dans sa bonté infinie , a sans doute pensé que le génie qui anime une ame sublime est au dessus de tout ; que rien ne peut être mis en parallèle avec cette parcelle divine qui place le poète au front de l'humanité. Tout ce qui émane de Dieu doit être sacré pour nous autres mortels ; mais s'il faut au poète, pour
développer davantage ses idées grandioses , une position à l'abri du besoin , s'il lui faut un'^utre ciel plus inspirateur que le ciel de sa patrie , n'est-ce pas auxgouvernemens qu'appartiennent ces nobles devoirs? De longs voyages sont indispensables aux écrivains : c'est une nécessité pour eux que de connaître la politique , les mœurs et l'apectdes nations lointaines ; je dirai même que, sans ce secours qui retrempe la pensée en la développant ^ il n^y a pas de grands écrivains possibles , et je pourrais citer pour exemple les plus illustres noms de l'antiquité. Les Grecs parcouraient tout l'ancien monde , les Romains allaient de Tibur au Parthenon , de Byzance à Caribage , et de l'Espagne jusqu'aux extrémités de la Gaule Lyonnaise. — Chez les modernes, Camoens, Cervantes , Byron , Chateaubriand et Lamartine n'ont-ils pas foulé tous les rivages et navigué sur toutes les mers?
Farmi \es artistes, les écrivains seuls ont le sort des ilotes ; pourquoi cette dureté ? Ne seraitil donc pas possible d'adjoindre une nouvelle
catégorie à l'Académie de Rome? Si chaque année une commission, prise dans le sein de l'Académie française et de l'Institut, entre les plus illustres membres , examinait le meilleur travail d'histoire , le meilleur poème, le meilleur roman historique, ne serait-ce pas une justice que de faciliter leurs auteurs à entreprendre des voyages en Italie^ en Espagne, en Asie ou en Amérique?
Je ne doute nullement que cela ne formât de grands poètes et de grands prosateurs, qui chaque jour initieraient la France aux mœurs de toutes les nations, et révéleraient par la description tant de sites merveilleux qui sont demeurés inconnus !
Mais revenons à Rome. Parmi les belles cérémonies auxquelles j'assistai, se trouva la fête de Sainte-Marie-Majeure; le pape officiait. Après la messe, Grégoire XYI, assis sur une riche litière ombragée de blancs parasols, fut conduit au milieu de ses gardes-nobles jusqu'au balcon dé la haute colonnade de la Basilique. Une foule immense encombrait la place et les rues j les belles
filles d'Albanoet de Tivoli étalaient au soleil leur corsage d'or, leur tête chargée de grosses perles et de broches d'argent ; les contadini et le peuple étalaient leur misère en regard du luxe des abbés et des monsignori ; les bonnes âmes étaient ih pour prier.. . Je n'oublierai jamais l'instant où le pape se disposa à bénir cette^multitude :
Alors tout s'inclina : vieillards , enfans et femmes ! Une pieuse foi parlait au fond des âmes , Et chacun dans sa bouche avait des mots sacrés. Nul bruit au loin dans Rome. — On eût dit que la terre , Comme au dernier soleil assistait tout entière A ces mystères adorés.
Et, se levant avec un sentiment sublime, Le noble et saint vieillard regardant vers les cieiix Implora l'Eternel pour notre race infime Née en des jours si malheureux!...
Qu'il fut grand quand ses mains bénirent cette masse Aux turbulens ébats , qui mange , prie et dort ; On eût dit d'un archange élancé dans l'espace Portant au front la mîlre d'or.
Grégoire XVI a une grande réputation de bonté , mais aussi de faiblesse : sa douce physionomie l'exprime bien au reste; son excellent
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cœur se peint dans tous ses traits. Théologien habile, prêtre savant, homme actif , le chartreux Capellari semble avoir oublié ces qualités éminentes en devenant prince du Quirinal. Use repose de tout sur ses cardinaux, et Ton dit même qu'il soupire quelquefois sur cette grandeur qui a mis à son cou une lourde chaîne , si lourde qu'il ne peut la secouer. Rome, sous le pontificat de Grégoire, a encore des coutumes d'une barbarie atroce. Lisez cela, et jugez.
Un soir que nous dînions chez Lepri , le Véfour empoisonneur de la ville éternelle , je vis entrer un jeune Anglais de ma connaissance, l'air tout bouleversé, les poings fermés, l'œil plein de sang. — C'est horrible, horrible! s'écria-t-il, on a infligé aujourd'hui le supplice du oavaletto! Voilà l'histoire. Un Romain s'était baigné dans le Tibre, tout nu j voyez l'indécence ; des soldats du pape l'avaient empoigné et conduit; toujours à demi nu, en prison. // cavaletto, le petit chevalet , fut dressé au soleil sur la place du pont Saint-Ange^ et mon Romain d'être fus-
tige, toujours nu, avec un nerf de bœuf : tout cela à cause des mœurs ; ce qui n'empêche nullement les cardinaux d'avoir leurs villas pleines de statues et de tableaux où la feuille de vigne serait trouvée ridicule avec juste raison'; et je n'en excepte ni le Vatican qui regorge de merveilles toutes nues, ni Saint-Pierre où les belles Trastéverines vont s'extasier devant les charmans génies de Canova qui ont les plus ravissantes formes et pas le moindre petit coin de chemise. Voyez donc la moralité , je vous en prie. — Ne se croirait-on pas au milieu du XIII*^ siècle ? N'est-ce pas là une barbarie abominable ! Mais c'estun parti pris : les cardinaux ne veulent point qu'on aille se baigner au Tibre; et comme un bain chaud coûte à Rome 6 paoli (3 fr. 50 c), les Romaines, qui trouvent cela fort cher et qui craignent les cardinaux , ne se baignent jamais; aussi.... ne les accuse-t-on pas d'un grand luxe d'ablutions: mais c'est comme cela.
Que conclure de cette coutume^ sinon que le pape, qui est extrêmement bon , a tort de ne pas
vouloir quelquefois devenir maître , afin d'abolir cette monstrueuse barbarie. Mais ce n'est pas le saint Père qu'on maudit , et, si je ne craignais de médire , j'écrirais bien le nom du cardinal : n'est-ce pas eminentissimo signore Luigi LambruschiniP Mais nous en causerons plus tard.
Il y a bien d'autres coutumes étranges assurément; mais cela nécessiterait plusieurs volumes, et je ne puis plus disposer que d'une page pour Rome. J'entendais souvent parler des miracles de saint Pierre : toujours curieux , je questionnai j et j'obtins d'un noble romain cette petite anecdote :
« Nous avons une foule de familles princières titrées par les papes , on ne sait pourquoi : cela s'appelle les miracles de saint Pierre. Voici îe dernier qui n'est pas le moins drôle. Lorsque Grégoire XYI était simple chartreux, il avait toujours , après sa robe blanche , un barbier, bavard et vantard autant qu'un mauvais poète napolitain: son ignorance et sa sottise étaient proverbiales. En 1850, quand le père Capcliari
obtint le chapeau de cardinal , le barbier Gaetanino ferma boutique, se fit camérier de son excellence, et devint successivement chargé d'affaires pour le pape à Bellune , puis baron Moroni, sans avoir ses lettres de noblesse inscrites, puis secrétaire du saint Père, puis archi-savant, académicien et académicien des Arcades. Les pasteurs arcadiens qui ne sont pas des béotiens cabalèrent contre l'intrus, se plaignirent amèrement , et réservèrent à Gaetanino un joli charivari pour sa réception j mais le malin barbier se dispensa d'assister à cette séance menaçante , ce qui ne l'empêcha pas de recevoir son diplôme d'immortel.
— Cela signifie, prince, repartis-je à mon obligeant romain , que le pape a la bonté d'un homme faible ; il n'a pu résister à cet Olivierle-Daim moderne, qui , pour être un sot^ paraît mener à bien son ambition et ses intrigues, et le saint Père aura cédé comme on cède à un ennuyeux qui nous obsède, pour s'en débarrasser. —Vous êtes un peu papiste^ monsieur ?
— Vraiment oui, parce que le pape est un honnête homme , et qu'on ne peut trop avoir d'épfards pour un honnête homme revêtu d'une si haute dignité. Mais néanmoins je vous remercie de votre miracle.
Je visitai successivement toute la campagne de Rome; oh I rien ne me charma autant que mon excursion à Tivoli , Tivoh avec son beau Tévérone, ses ravissantes filles si richement vêtues, son aspect enchanteur, ses splendides cascatelles recelant sur leurs bords les ruines des casins de Mécène , d'Horace et de Tibulle , les plus tendres et les plus amoureux des poètes qui sont toujours amoureux ! Je restai deux ou trois heures seul , au fond de la cascade , admirant le présent et le passé. — Tibur jadis , aujourd'hui Tivoli; — demain, qui sait?... Je visitai aussi la villa d'Adrien et la villa d'Est, partage du gracieux duc de Modène, qui laisse tomber en ruines la plus belle villa du monde chrétien, palais enclianteur où l'Arioste écrivit son Roland Furieux.
De retour à Rome , j'allai dire un dernier adieu à ses mille chefs-d'œuvre, aux merveilleuses stanza de Raphaël, mon idole ; à l''admirable Sixtine y au Vatican , aux galeries princières , et surtout à ce Moïse de Michel-Ange , sublime comme la statuaire antique , et qu'on pourrait placer à côté du Jupiter de Phidias , si le front avait plus de puissance. — La ville éternelle devenait déserte ; la fièvre rongeait la population ; le Choléra était à ses portes, et je lui dis adieu à cette Rome, en comparant sa longue existence à celle de Marie de Médicis, —triste avec une grande auréole de gloire^ et mourant de faim sous sa robe de reine !
€a JSabtnc, l'^mbrie, f ernt, pévome ti le iac 'bt €ra&imcne.
Rien n'est plus triste et plus affligeant que la Sabine : des montagnes, des collines, des plaines infécondes, voilà le tableau. J'étais las de cette nature désespérante. J'arrivai deux heures après le lever du soleil à Civita-Castellana, l'ancienne Vejes , où dans des temps de misères il fut question de transférer lesénatde Rome. Et tout à coup cette triste uniformité se change en une nature