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mutilé, u n pareil dieu me semble bon tout au plus à faire l'ornement d'un potager.
— Prenez garde, répondit Edwige , qu'il ne vous enchaîne un jour comme les autres , et qu'il ne vous fasse payer cher vos superbes dédains.
— Oh! je le lui permets, répartitThéodore, si jamais je suis assez faible, assez insensé pour me laisser enrégimenter sous sa triste bannière.
— Les plus grands rebelles sont quelquefois les plus faciles à rallier, dit madame Darquency.
— Je conçois, reprit Théodore, que les femmes soutiennent le mariage, il leur donne une attitude, une position que sans lui elles n'auraient pas; par le
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mariage , elles obtiennent une liberté de laquelle elles font plus ou moins bon usage , tout cela est à considérer dans leur propre intérêt ; et vous-même, ma cousine, n'avez-vous pas été un peu influencée par ces avantages? Le mérite de M.Darquency vous a-t-il seul déterminée à vous marier? Vous allez sans doute me trouver méchant, mais je Vous avoue queje n'ensuis pas absolument convaincu. J'ai remarqué que les femmes se passionnaient rarement pour les hommes qui n'étaient riches que de qualités personnelles ; elles pensent pour la plupart que de jolies propriétés ne peuvent nuire en rien à l'amour.
— C'est probablement, dit Edwige, pour faire preuve de plus généreux sentiments , que vous avez pris le parti de vous concentrer en vous-même , d'être
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l'unique objet de votre constante sollicitude.
— J'avoue, répondit de Bréval , que je me veux du bien ; mais n'est-ce pas là agir comme tout le monde ?
— Il ne vous reste plus, répartit madame Darquency, qu'à répéter après un grand philosophe : Qui oserait se dire meilleur que moi?
— Si je me reconnais quelques défauts, reprit Théo lore, loin de les croireindividuels , je les attribue à toute mon espèce; mais y)Our mes qualités, c'est difféicnt, je suis convaincu que j'en ai été seul gratifié. Ne suis-je pas encore en cela semblable à bien des gens?
— Il faut toujours vous donner rai-
son, lors même que vous soutenez des paradoxes , dit gracieusement Edwige.
— J'aime votre approbation par-dessus toute chose, ma belle cousine, répartit Théodore. Mais comme votie toilette est délicieuse, ajouta-t-il, en regar^ dant Edwige de la tête aux pieds : quelle simplicité de bon goût ! Il y a de l'intention ; vous allez sans doute faire une promenade au bois avec M. Darquency:
pour les êtres qui s'aiment, les allées ombreuses et solitaires ont, à ce que j'ai ouï-dire, un charme délicieux; malheureusement il existe une foule de choses qucje ne cou nais que pai" tradition. J'ai encore présenta l'espiit votre intimité delà Briche, et le bonheur qu'elle semblait vous procurer : c'était vraiment contagieux. Je me suis enfui bien vite, de peur de troubler une si parfaite sympathie ;
mais VOUS étiez trop absorbée dans votre amour sans fin pour remarquer mon procédé : au reste , c'était prudence de ma part , car il est à croire que , si j'avais eu la folie de me déclarer le rival de M. Darquency, cela n'aurait servi qu'à rendre sa victoire plus brillante.
— Et il n'y eut eu là rien d'extraordinaire, interrompit malignement Edwige; pensez-vous n'avoir jamais été en concurrence avec des personnes préférées à vous ; je ne puis supposer que vous ayez un pareil privilège malgré vos nombreux succès.
— Je n'ai pas non plus la présomption de le croire, répliqua Théodore; mais les penchants de la femme sont si fugitifs, qu'ils nous laissent toute latitude pour espérer. Il n'y a que vous, ma
cousine, ajoiita-t-il d'un air un peu moqueur, qui, par la plus bizarre des exceptions, veuillez demeurer immuable dans vos sentiments , qui ne reconnaissiez pas de différence entre la possession et le désir; en un mot, qui n'ayez pas rencontré la déception dans le trajet du songe à la réalité : tant mieux, votre sort est digne d'envie; car bien souvent après une longue et fatigante poursuite on est tout étonné, tout confondu de la vaine chimère qu'on a saisie au bout de sa course; il est vrai qu'il vous reste toujours la faculté de vous diriger d'un autre côté.
•— Et quand on a beaucoup de temps à perdre, répartit finement Edwige, cela n'importe guère; un mauvais succès ne fait que vous entraîner avec plus d'ardeur vers de nouvelles tentatives.
— N'est - ce pas cette persévérance qu'on admire dans les grands hommes?
dit Théodore.
— Oui, sans doute; mais la leur a un but louable, répartit Edwige.
— Pensez-vous, continua deBréval, que la recherche de ce qui peut contribuer à notre satisfaction , à notre bonheur, ne soit pas aussi louable qu'utile? Y a-t-il dans le monde quelque chose qui soit plus digne de nous occuper que cette recherche? N'est-ce pas là ce qui fait agir l'espèce humaine tout entière, ce qui vous a rapprochée de M. Darquency, ce qui vous a fait pressentir à l'un et à l'autre qu'il y aurait dans votre union une source inépuisable de félicité?
— Il faut sûrement, dit Edwige d'un ton aussi persifleur que celui de son
cousin , que vous ayez quelque intérêt secret à connaître l'étendue de mon attachement pour M. Darquency, car nous ne saurions être un instant seuls sans que vous m'attaquiez sur ce sujet avec une persévérance et une ténacité que je ne comprends pas.
— C'est que je souhaiterais, ma cousine, un peu plus de confiance de votie part ; quant à vos sentiments, je les connais mieux que vous.
— Et moi je doute, dit ctourdiment Edwige, que cette pénétration vous soit d'une grande utilité. Je présume d'ailleurs que vous êtes comme ces gens qui croient tout savoir et qui ne savent rien: ce n'est que tiop souvent le fait de l'ignorance. Mais , ajouta-t-elle en coupant court à la conversation, il commence
à se faire tard , M. Darquency ne rentrera probablement pas avant le dîner; allons faire un tour au bois. Soyez assez bon , Théodore, pour faire prévenir ma mère que nous l'attendons.
Madame Dulandel, ayant un commencement de migraine, ne put venir ; Théodore et Edwige partirent seuls pour la promenade.
En changeant de lieu, madame Dulandel n'avait rien changé à ses habitudes ; toujours ennuyée , toujours occupée de sa santé, elle ne faisait aucune différence entre la capitale et la province ; son genre de vie était le même partout. A Paris comme à Tours, ses jours s'écoulaient avec une insipide uniformité : à peine s'apercevait-elle du changement des saisons et de la marche
du temps ; tout ce qui se passait autour d'elle lui était tellement étranger ou l'occupait si peu , que la plus complète désunion aurait pu se mettre entre sa fille et M. Darquency sans qu'elle s'en doutât le moins du monde. Leurs amours l'avaient à peine frappée; elle n'avait pas prévu qu'elles finiraient par un mariage; cependant cette conclusion ne lui avait causé qu'un médiocre étonnement. Dès que sa fille avait pu parler et agir elle l'avait laissée maîtresse absolue de sa volonté, abandonnant à son imprévoyante jeunesse le soin de sa destinée future avec une insouciance dont elle était seule capable. Jamais elle ne l'avait aidée de ses conseils ni fatiguée de ses observations; si bien qu'Edwige avait toujours pu suivre sans obstacle son penchant naturel. Madame Dulandel ne tenait qu'à une seule chose, c'était aux témoigna-
ges d'affection qu'Edvige avait coutume de lui prodiguei';et comme ces marques de tendresse filiale étaient devenues moins fréquentes et moins vives, madame Dulandel en éj)rouvait une contrariété qui multipliait encore ses accès de migraine.
Il est vrai qu'Edwige n'avait plus le loisir de passer des heures entières auprès du lit de sa mère ; h peine dans tout une jouinée trouvait-elle le moment d'aller jusqu'à sa chambre. Madame Dulandel, qui croyait avoir beaucoup fait pour sa fille en ne la contiaignant jamais en rien, était quelquefois lévoltée decettcingratitude; mais naturellement peu communicative, elle n'osait se plaindre de son isolement.
Subjuguée par l'attrait du plaisir, ma-
dame Darquency lui sacrifiait et ses devoirs et son temps; c'était un courant rapide sur lequel elle se laissait emporter avec la plus inexplicable étourderie.
Au retour de sa promenade avec Théodore, elle était gaie et radieuse; quelques éloges sur sa beauté, beaucoup de regards admirateurs avaient enivré son âme. Edwige avait repris confiance en elle même; elle voyait que ses beaux jours étaient loin encore de toucher à leur déclin; elle voulait en savourer la durée, faire de nouveau l'essai de son pouvoir, éveiller quelques sympathies dont elle comptait bien s'amuser pour punir un présomptueux ou corriger un sot; enfin, le bonheur d'avoir causé quelque impression dînant le cours de sa promenade, avait lait surgir de sa tête mille idées extravagantes qui donnaient
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à son humeur un enjouement, un piquant dont Bréval cherchait à tirer profit en y répondant avec adresse.
Pendant ce temps, M. Darquency était revenu chez lui , pensif et soucieux; il faisait le pénible apprentissage du métier de solliciteur, et il commençait à être un peu rebuté par les vaines promesses des uns ou par les obstacles qu'il rencontrait près des autres. Il se lassait de passer tant de longues heures dans les anti-^ chambres des ministres, et s'en voulait de perdre son temps d'une manière si ennuyeuse. Georges n'avait point encore acquis le sang-froid du solliciteur consommé, ce sang-froid qui lui fait braver intrépidement tous les dégoûts et surmonter toutes les difficultés. Une grande timidité, causée parla crainte de devenir importun, paralysait ses facultés et ren-
dait ses démarches nulles; en un mot, il manquait de cette espèce d'habileté que donne une longue fréquentation du monde, et qu'il est indispensable de posséder pour réussir dans la carrière qu'il voulait suivre. Aussi, bien souvent fatigué, dégoûté comme il l'était ce jour-là, se demandait-il, avec un amer regret, s'il n'aurait pas beaucoup mieux fait de rester riche et indépendant en Touraine plutôt que de venir chercher à Paris d'inutiles grandeurs, appât brillant où vont se prendre tous les fous et les vaniteux, et qui, en définitive, leur procure bien plus d'assujettissement que de bonheur réel.
Georges était depuis quelques instants dans le salon, livré de nouveau à ses pénibles réflexions, lorsque Edwige y parut avec Théodore. Plus mal disposé que
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de coutume, Georges se sentit choqué des fréquentes relations de sa femme avec Brëval, et s'étonna de les avoir souffertes jusqu'alors avec tant de sécurité II répondit aux gentillesses gracieuses de madame Darquency par quelques mots assez brusques, et passa dans la salle à manger, où Edwige et Théodore le sui'virent.
Madame Darquency voulut plaisanter sur la galanterie des maris, sur leur courtoisie raffinée et leur amabilité entraînante ; mais Geoiges mit fin à sa gaieté par plusieurs réflexions sévères qui l'intimidèrent et l'inquiétèrent.
; Ces démêlés conjugaux ne plaisaient guère à Théodore; ils le firent fuir aussitôt après le dîner, et Georges en profita pour dire à Edwige que son intimité avec
son cousin était peu convenable et encore moins de son goût.
— Pendant vos fréquentes absences, répondit madame Darquency d'un ton douxetcaressant, je ne puis pas toujours rester seule à la maison, et si je sors j'ai besoin de quelqu'un pour m'accompagner; alors, mon ami, qui pourrait mieux vous remplacer que mon cousin ?
— Mes absences, interrompit Georges, ne vous mettront bientôt plus, j'espère, dans la nécessité de chercher un cavalier servant; je suis las de l'existence que je mène ici, et je veux promptement retourner dans ma province; alors vous m'aurez autant que vous le souhaiterez pour vous accompagner, et vous préserver de l'isolement que vous redoutez tant.