II
La jeune Hervey baissa la tête et garda le silence.
Maineville , revenu de son enivrement de bonheur, reprit d'un ton mélancolique :
— Si mon affection vous a frappée , vous y êtes peut-être restée indifférente?
— Pouvez -vous l'imaginer, répartit Saintrie ; n'a-t-elle pas été pour moi une grande consolation dans ces lieux où je n'avais droit à aucune sympathie?
— Serait- il possible! dit à son tour Herbert, dont les traits brillaient d'une inexprimable tendresse; j'ai peine à contenir le ravissement que me causent vos paroles.
-— Quoique j'attache le plus grand
prix à votre affection , se hâta de répoîl* dre mademoiselle Hervey, quoiqu'elle soit dans mon isolement un présent du ciel , eh bien, pourtant, je désirerais que vous l'eussiez donnée à une autre!....
Et la jeune fille s'arrêta là, embarrassée , la paupière humide et le regard baissé.
Maineville éprouva la même impression; il se sentit troublé par le souhait de Saintrie et par l'espèce de retenue qu'elle mettait dans ses paroles.
Cependant un instant après, Herbert s'étant rapproché de sa jeune amie comme pour lire dans ses yeux et interroger de nouveau son cœur, celle-ci lui tendit affectueusement la main, et ils regagnèrent ensemble le salon sans qu'il
fût autrement question de ce qui venait de se passer.
Saintrie et sa cousine revinrent à Amboise avec la famille Maineville. Une délicieuse soirée avait succédé à une journée magnifique; de légers nuages, balayés par le vent de la nuit, flottaient isolés dans l'air, ou passaient rapidement sur la surface du ciel, tandis que la lune, en montant au-dessus de la cime des arbres, commençait à remplir de son opalescente clarté les plus sombres anfractuosités de la route. Les lucioles s'allumaient dans les prés, et le grillon, caché sous le chaume des guérets, faisait retentir la campagne de son chant rustique.
Herbert savourait avec plénitude , avec bonheur, ces dernières harmonies
d'une saison expirante. Placé entre sa mère et Saintrie, il allait alternativement de l'une à l'autre, heureux de pouvoir offrir ses soins aux deux seules femmes qu'il aimât dans le monde.
Cependant, lorsqu'il se retrouvait près de mademoiselle Hervey , il ne pouvait s'empêcher de penser aux dernières phrases du pavillon , auxquelles il avait vainement cherché à donner un sens; mais, quoique désireux d'en avoir l'explication, il n'osait la provoquer. Il entretenait Saintrie des beautés de la nature, et lui répétait avec amour que cette route, qu'il avait parcourue tant de fois dans toutes les saisons, ne lui était jamais apparue sous un si charmant aspect. Enfin, sentir à son bras celle qu'il adorait, entendre sa douce voix, contempler son céleste visage aux reflets
mélancoliques de l'astre des nuits, c'était pour Herbert autant de jouissances qui remplissaient son cœur de chastes voluptés et son esprit d'indicibles désirs. Exalté par les plus enivrantes sensations de l'amour, il aurait voulu pouvoir franchir avec Saintrie les prairies embaumées, s'enfoncer avec elle dans les gorges profondes des collines, chercher dans la solitude des bois quelque asile mystérieux pour y savourer le bonheur que lui révélait sa présence; puis, rappelé à l'état habituel de son âme, Maineville se sentait transporté de joie en pensant qu'un jour, sans doute, il obtiendrait cette félicité si désirée.
Pendant ce temps Saintrie , grave et silencieuse, jetait quelquefois ses regards en arrière, cherchant à découvrir dans la brume du soir les roches lointaines
de Vouvray. Son cœur était en proie à d'autres sentiments que ceux qui occupaient Herbert; elle était loin de penser à ce qu'il espérait d'elle, et ne se doutait nullement du degré de félicité qu'il attachait à l'amour qu'il lui portait. L'amitié paisible et désintéressée qu'elle ressentait pour Maineville ne lui avait jamais fait supposer rien de semblable : l'état de son âme la disposait peu d'ailleurs à accueillir et encourarer une passion qu'elle ne pouvait partager, et quoique dans une situation malheureuse, il lui eût été impossible de se décider à contracter un mariage de convenance. Il lui semblait que l'amour ne pouvait être étranger à un lien si intime et si durable. Sa délicatesse sur ce chapitre était excessive , et cette délicatesse ne provenait pas moins de son organisation que de son excellent jugement. Herbert jeune ,
aimable , plein de confiance et d'abandon, ne méritait-il pas un autre attachement que celui qu'elle avait à lui offrir ? Cette pensée seule lui aurait suffi pour l'éloigner à jamais de Maineville si elle eût vu dans ses sentiments autre chose que de l'amitié, mais c'était toujours sous cette dénomination que la pauvre Hervey les acceptait, ne voulant pas trop les approfondir.
Quoique la distance de la Selle à Amboise fût assez grande , Herbert aurait voulu pouvoir la prolonger encore. Ce fut avec regret qu'il aperçut le vieux château , puis la ville, et enfin la rue où demeurait mademoiselle Lavigne. Avant de se séparer de Saintrie , il lui dit avec émotion : Que ce jour avait été si beau pour lui, qu'il désirait en compter beaucoup de semblables dans sa vie.)
Sa mère et mademoiselle Lavigne s'étant approchées, il se tut; mais il ne quittaSaintrie qu'après en avoir reçu un amical bonsoir, et l'avoir vue, leste et élégante, monter le perron de sa maison à la suite de sa vieille parente.