‹ Un ange déchu (volume 3)Chapitre 3 sur 13 · IT · texte numérisé non relu

IT

Saintrie éprouva un sentiment de tristesse bien profond en se voyant emporter loin de sa ville natale. On ne quitte pas sans émotion et sans regret les lieux qui vous ont vu naître, le pays où votre enfance s'est écoulée, où l'on a déjà connu les joies et les amertumes de la vie; et puis cette maison qu'elle

allait habiter sans la connaître, ces visages étrangers, ce nouveau monde, avec lesquels il lui faudrait se familiariser, ce voyage fait dans la solitude et l'isolement, tout cela avait quelque chose de bien pénible et de bien inquiétant pour la timide jeune fille, acccoutumée à s'abriter sous l'aile tutélaire de madame Darquency.

Le temps , chargé de vapeurs et d'humidité, était en harmonie avec les sombres pensées de la pauvre voyageuse ; la route qu'elle devait suivre, habituellement si calme et si belle, semblait ce jour-là aussi triste, aussi désolée que son cœur : des pluies abondantes et des fontes de neiges considérables avaient fait monter tout à coup les eaux de la Loire à une hauteur effrayante; on n'entendait sur la route que des cris

D'ILLUSION. t>9

d'alarme; on rencontrait à chaque pas des hommes envoyés en courriers pour avertir les habitants riverains de l'augmentation progressive des eaux , tandis que d'autres étaient occupés à prévenir les funestes accidents que pouvait amener cette crue subite et inattendue; ceux-ci travaillaient à consolider les digues qui encaissent le fleuve, partout où elles menaçaient de se rompre ; ceuxlà s'empressaient de mettre à l'abri tout ce que les eaux pouvaient emporter, car déjà on voyait flotter au milieu du courant des pièces de bois, du fourrage, des tonneaux, des ustensiles de ménage, et jusqu'à des berceaux d'enfants, tristes débris d'habitations renversées par le torrent.

L'eau, bourbeuse et jaunâtre, montait toujours; les iles étaient subraer-

gées, et les saules, qui dans la belle saison les entourent d'une ceinture si fraîche et si verdoyante , ne montraient plus de loin en loin que l'extrémité de leurs têtes ébranchées; la vague frappait en bondissant contre l'enceinte qui la retenait captive, puis se retirait avec un mugissement effroyable. Cette lutte, incessamment répétée sur tous les points, remplissait l'air d'un bruit sinistre. Dans beaucoup d'endroits l'eau filtrait à travers les pierres disjointes de sa prison, et se répandait dans la campagne après avoir fait d'énormes trouées; les sables, entraînés par le courant et amoncelés de distance en distance, formaient aussi des obstacles naturels qui, en arrêtant l'impétuosité des eaux, semblaient devoir bientôt les faire rejaillir par-dessus les deux routes qui bordent le lit de la Loire, et menaçaient la vallée entière

d'un de ces horribles cataclysmes qui bouleversent et engloutissent tout ce qu'ils rencontrent. La navigation avait cessé ; les bateaux, privés de leurs voiles et dégarnis de leurs mâts , étaient attachés au rivage , et balottés avec fureur comme s'ils allaient être engloutis par les vagues ; quelques-uns , arrachés aux cables qui les retenaient, voguaient à l'aventure, emportant avec eux la fortune de plusieurs familles. La consternation et l'effroi régnaient partout.

Ce malheur public fit quelque diversion au chagrin qui oppressait Saintrie, cette nature désolée sympathisait avec le deuil de son àme : l'homme a besoin de rencontrer dans les objets qui l'entourent une espèce de commisération pour ses souffrances : un soleil radieux,

un jour éclatant , la joie , l'animation sont pour lui , quand il est dans les larmes , un sujet d'aigreur et de répulsion; chétifs atomes, il nous faut une nature appropriée à la situation de notre esprit : si des nuages voilent la sérénité de notre cœur, nous en voulons couvrir l'horizon qui nous enveloppe.

Saintrie examinait l'affligeant spectacle qui frappait ses yeux avec ce sentiment qu'un être malheureux peut seul ressentir. La voiture dans laquelle elle se trouvait fut plusieurs fois forcée de s'arrêter, tantôt parce que l'eau en faisant irruption sur la route , la rendait presque impraticable , tantôt parce que le chemin se trouvait obstrué par tout ce qu'on avait arraché à la fureur des flots. La jeune Hervey put ainsi apprendre , dans ce court voyage, qu'il y a des ca-

lamités de tous les genres et des afflictions pour tous les hommes; mais en estil de plus cruelles, deplusinsupportables que celles qui atteignent le cœur ?

L'homme trouve dans son courage la force de faire face au malheur, et dans son intelligente industrie le moyen de réparer les plus grands désastres de la fortune; mais quand son àme est brisée, quand tous les liens qui l'attachaient à la terre sont rompus, quand il a perdu jusqu'à l'espérance d'un meilleur avenir, il lui faut une résignation et une énergie plus qu'humaines pour supporter son douloureux martyre; et bien des fois, comme Saintrie l'éprouva en voyant autour d'elle tant d'infortune , il se prend à envier le malheur matériel des autres, si grand et si désolant qu'il soit.

Plongée dans l'immense dédale de ses

réflexions, Saintrie avait presque oublié le lieu où elle se rendait, lorsque, arrivée dans la cour où s'arrêtait la voiture qui l'avait amenée , eile entendit une voix glapissante appeler à plusieurs reprises mademoiselle Hervey. Soudain sa malheureuse situation lui revint à l'idée, et son cœur battit violemment. Néanmoins elle s'empressa de faire savoir à mademoiselle Lavigne qu'elle était présente.

Mademoiselle Lavigne, accompagnée de sa vieille bonne, était venue en se promenant jusqu'au bureau de la diligence, impatiente qu'elle était de voir la jeune fille qui devait vivre sous son toit; car, avec des habitudes si uniformes, une vie si bien réglée, l'arrivée d'une étrangère était pour elle un événement dont elle redoutait tant soit peu les suites.

Lorsque, sortie de la voiture, Saintrie se présenta à elle pour l'embrasser, mademoiselle Lavigne l'observa avec quelque attention; Saintrie se sentit entraînée à en faire autant : un sentiment naturel de prudence nous porte à chercher quelque indice rassurant dans l'extérieur des personnes auxquelles nous devons confier notre existence; l'esprit, agité par un changement quelconque, est craintif et méfiant. En effet, si le séjour momentané que nous sommes forcés de faire près d'une personne qui nous est inconnue nous cause quelque malaise, combien ne devons- nous pas redouter de passer chez elle des années entières! On peut, pendant quelques heures, ne montrer que ce que l'on a d'aimable et d'attrayant, éblouir, séduire ce qui vous entoure, donner de soi, en un mot, l'idée la plus favorable;

mais dans l'intimité de la famille , durant le cours de longues journées , est-il possible de se contraindre assez pour ne point laisser percer son caractère, pour pouvoir faire taire l'humeur qui vous domine? Peu de gens sont faits pour être vus avec plaisir du matin au soir. Les uns ne possèdent qu'une dose d'esprit suffisante, tout au plus, pour briller un instantdansun cercle, comme ces lumineux météores qui ne répandent dans le ciel qu'une fugitive clarté; les autres n'ont d'affabilité et de bonté que pendant un espace de temps aussi court. Pour ne pas être trop choqué par ces organisations incomplètes, il serait nécessaire de ne les voir qu'à distance et à certaines heures. Bien rares sont ceux avec lesquels la vie est toujours exempte d'ennui et de dégoût; mais ce qu'il y a de plus pénible pour l'homme dans ses

relations habituelles , c'est le contact journalier de caractères en désaccord avec le sien , et qui le froissent à tout moment. Destiné à vivre en société, il lui est impossible de se créer un bonheur isolé ; il faut qu'il subisse malgré lui toutes les chances, bonnes ou mauvaises , d'une association éternelle ou momentanée. Partout le sort d'un être est lié à celui d'un autre être : de là naissent, trop souvent pour les uns, la contrainte et l'esclavage , et pour les autres un moyen de tyrannie et d'oppression. Les belles qualités de l'esprit et du cœur pourraient seules rendre une pareille chaîne moins pesante ; mais combien peu d'hommes cherchent à les acquérir pour le bonheur de l'humanité!

Saintrie, avide de savoir ce qu'elle de-

vait attendre de mademoiselle Lavigne, ne pouvait terminer l'examen qu'elle faisait d'elle; elle analysait tout ce qui formait l'ensemble de sa personne, cherchant ainsi à deviner le fond de son caractère; le moindre de ses gestes ne lui échappait pas, chaque mot qu'elle prononçait excitait son attention , et l'effrayait ou la rassurait sans motif plausible.

Mademoiselle Lavigne n'avait rien dans son extérieur qui fût susceptible de bien caractériser son moral ; d'ailleurs Saintrie n'avait point étudié Lavater, ce n'était qu'instinctivement qu'elle pouvait approfondir ce qui lui était indispensable de connaître pour sa tranquillité.

Bien des jeunes filles se jettent sans

réflexion et sans appréhension au devant des changements qui s'offrent dans leur vie; elles acceptent avec non moins d'insouciance les tribulations qu'elles rencontrent; riches de l'avenir qu'elles aperçoivent devant elles, elles s'étourdissent avec une grande facilité sur le présent; mais il en est d'autres, et Saintrie était de ce nombre , pour qui les caprices du sort sont un malheur réel; l'idée d'une nouvelle vie était un épouvantail pour le cœur sensible et aimant de la jeune Hervey ; l'habitude des personnes et des lieux avait fait jusque-là tout le bonheur de son existence; en présence de sa destinée future, elle se sentait palpitante d'émotion et d'inquiétude.

Mademoiselle Lavigne était bien loin de deviner ce qui se passait dans lame

souffrante de sa jeune parente; peu observatrice de son naturel , elle donnait cours à ses idées sans s'inquiéter de celles des autres ; sa parole , brève et criarde, ne tarissait pas; communicative jusqu'à l'indiscrétion , elle ne savait rien taire ; tout était bon et mis à profit pour satisfaire son intempérance delangue. Au milieu d'expressions assez bienveillantes, elle répéta à Saintrie ce que sa lettre contenait déjà; elle lui fît de rechef le tableau flatteur de tous les agréments, de tous les avantages qu'elle allait trouver dans sa maison.

La pauvre Hervey l' écoutait navrée de tristesse.

Habituée à s'occuper de tout, mademoiselle Lavigne la quitta brusquement pour faire remettre ses bagages à sa gou-

vernante Thérèse, et marchander le pour-boire du voiturier.

Saintrie suivit du regard cette petite scène, etput remarquer pendant ce temps que Thérèse formait un singulier contraste avec sa maîtresse. Thérèse, grande , forte et un peu courbée , avait l'air silencieux et tranquille ; son visage, ridé à l'infini , conservait quelques traces de douceur, douceur qui n'était peut-être que de l'apathie et de la résignation, deux dispositions de l'àme qui vont presque toujours ensemble. Mademoiselle Lavigne, au contraire, quoiqu'elle eut à peu près le même âge que Thérèse, c'est-àdire de soixante à soixante-cinq ans, était d'une vivacité étourdissante; petite et grêle , elle avait la tête grosse et disproportionnée avec le reste de son corps, et, comme on le remarque souvent chez les n 6

personnes de petite stature, elle portait cette tête renversée en arrière, d'une façon quelque peu altière et décidée; ses grands yeux noirs pleins de feu , où se peignait souvent l'impatience , semblaient être à l'étroit dans leur orbite ; quant à sa mise, négligée et sans goût, elle annonçait que mademoiselle Lavigne n'attachait plus d'importance à ce prestige, que les femmes emploient dans leur jeunesse pour plaire et pour séduire, et plus tard pour obtenir de la considération.

Telles étaient, au premier aperçu , les deux personnes avec lesquelles Saintrie allait faire bientôt plus ample connaissance.

Lorsque tout fut réglé et payé , mademoiselle Lavigne , toujours accompagnée

de Thérèse , vint chercher sa jeune parente dans le coin de la cour où elle l'avait laissée , et toutes trois prirent ensemble le chemin de leur commune habitation.

Page 1