INSTALLATION
Une maison, dont la façade mal percée et d'assez chétive apparence donnait sur une rue sombre et déserte, était le séjour habituel de mademoiselle Lavigne.En y entrant, Saintrie fut désagréablement frappée de son triste aspect; un air froid et humide lui sembla circuler dans les pièces du rez-de-chaussée , mal
éclairées et mal chauffées : c'étaient celles qui formaient le principal appartement occupé par mademoiselle Lavigne. Rien ne fait mieux connaître les gens que les lieux qu'ils habitent; Saintrie retrouva , dans la grande salle et la chambre à coucher de sa vieille cousi ne , le même laisseraller, la même négligence qu'elle avait remarqués dans sa personne. La disparité existant entre les meubles de différentes époques, et les tentures plus ou moins mesquines qui décoraient cet appartement , annonçaient qu'ils provenaient tous d'héritage, et qu'une seule personne n'avait pas tenté de les appareiller.
Le principal meuble de la grande salle où se tenait journellement mademoiselle Lavigne, et où Saintrie s'arrêta en arrivant, était une immense console, qui rappelait par ses guirlandes de roses do-
rées , ses formes ventrues et contournées, le siècle pomponné de Louis XV.
Sur une tenture de papier, dont le fond lilas et l'encadrement vert ne conservaient plus rien de leur fraîcheur primitive, étaient appendus quelques tableaux brodés en soie , représentant divers sujets, comme la Paresse sous la figure d'une femme endormie ; ou la sainte Vierge, les pieds sur un croissant, et la tête ceinte d'une auréole lumineuse ; ouvrages précieux de la jeunesse de mademoiselle Lavigne. Au-dessus du manteau de la cheminée, qui s'élevait à une assez grande hauteur, on voyait une gravure enluminée, avec cette inscription : Goriolan désarmé par sa mère. Plusieurs chaises peintes en blanc, à dossier en forme de lyre, et un vieux canapé grec en acajou, ne remplissaient qu'imparfaitement les vides de cette
pièce spacieuse. Sur le côté le plus large et le mieux éclairé se détachait, supportée par un groupe de petits génies en cuivre affreusement terni, une grande pendule de boule, dont le timbre sonore venait , comme la voix mélancolique de l'éternité, vous rappeler de quart d'heure en quart d'heure que le temps ne s'arrête jamais. Enfin, dans les encoignures et sous la plupart des meubles , on avait disposé avec le plus grand soin, pour la chatte et le chien, bon nombre de niches d'une variété fort divertissante : il y en avait d'été, d'hiver, en soie, en velours, en tapisserie: tout cela fait par mademoiselle Lavigne avec une sollicitude presque maternelle.
Le reste de la maison était à peu près meublé de la même manière; des buffets en bois de chêne avec d'immenses
dressoirs, d'énormes armoires en noyer, des fauteuils et des chaises dépareillées, garnissaient les chambres, servant, pour la plupart , d'office , de fruitier ou de pharmacie.
Dans celle destinée à mademoiselle Hervey, d'amples rideaux d'indienne grise, avec des sujets tirés de Paul et Virginie, entouraient le lit, près duquel on apercevait un portrait de Fox et deux autres gravures anglaises , le Mariage à la mode, d'après Hogharth, et la Jeune Mlle malade. Les flambeaux argentés placés tout nouvellement sur la cheminée , la corbeille remplie de fleurs en chenille , un peu fanée par le souffle de bien des saisons, mais coquettement posée sur la commode; le tapis, ou plutôt le canevas jadis parsemé de roses étendu devant le lit, annonçaient
d'une manière évidente qu'on avait eu l'intention de parer cette pièce avec un peu plus d'élégance que les autres.
Saintrie "explora à la hâte et en fort peu temps son nouveau séjour, dont les bornes étaient on ne peut plus circonscrites, et l'ensemble bien différent de celui qu'elle venait de quitter. Puis , profitant d'un moment où mademoiselle Lavigne était occupée, elle descendit au jardin pour tâcher de dissiper un peu la tristesse qui l'oppressait. Elle ne vit là ni de ces beaux ombrages dont la suave fraîcheur fait naître dans lame de si douces émotions , ni de ces vertes prairies, ni de ces tapis veloutés qui causent une si molle et si nonchalante impression, et donnent à la rêverie un charme si voluptueux ; rien, en un mot, de cet art horticultural qui se rapproche
avec tant de grâce de la nature. Ce que mademoiselle Lavigne appelait son jardin était un petit terrain plus long que large, divisé en une infinité de compartiments taillés en cœurs, en ronds, en losanges, bordés de buis, de thym ou de mignardise, et formant mille allées sinueuses se déroulant en tous sens comme les plis onduleux d'un immense reptile : çà et là on apercevait quelques pommiers rachitiques , quelques poiriers en quenouille mourant de langueur dans un sol ingrat ; quelques espaliers échevelés attendant vainement les ciseaux de l'émondeur, et, par cela même, donnant plus d'ombre que de fruits ; plus loin une grande treille , un peu mieux entretenue et plus productive, et quelques carrés de légumes à peu près suffisants pour la consommation de la maison ; pour des fleurs, il n'y en
avait guère, si ce n'est toutefois de pâles iris, mirant leur chétive image dans les eaux verdàtres d'un bassin de deux pieds de diamètre.
En tout, ce jardin, mesquinement distribué et fort négligé , ne fut pas trèsattrayant pour Saintrie. Nous sommes d'ailleurs, dans certaine disposition d'esprit, peu propres à apprécier ce que le sort nous envoie. Saintrie ne songeait qu'à ce qu'elle avait perdu , et ce retour continuel vers le passé ne pouvait qu'em poisonner sa vie présente. Elle s'assit tristement sur un bouquet d'herbe fiétrie; et ce fut en l'arrosant de ses larmes qu'elle prit possession de ce sol, qui devait, à ce qu'elle croyait, ne produire pour elle que de la douleur.
Mademoiselle Lavigne étant venue de
nouveau s'emparer de sa jeune parente, ne lui laissa pas le temps d'analyser ses souffrances, de compter une à une ses pénibles impressions.
Il fallut dîner, puis aller faire des visites, entrer dans dix maisons différentes, et partout composer son visage, pour mieux cacher la plaie de son âme. Cependant, grâce aux renseignements que mademoiselle Lavigne avait donnés sur la position de Saintrie, personne n'eut l'indiscrétion de l'interroger; on se trouvait, du moins pour le moment, suffisamment instruit de ce qui la concernait. Au reste, ce n'était pas la faute de sa vieille cousine si l'on n'en avait pas appris davantage, car elle avait pour habitude de ne jamais taire ce qu'elle savait. Quelques femmes, bien intentionnées sans doute , mais maladroites, parlèrent à Saintrie du bon-
heur qu'elle avait eu de rencontrer une personne aussi humaine que mademoiselle Lavigne. Saintrie, blessée dans sa fierté, leur répondit qu'elle avait une reconnaissance extrême pour le bon procédé de sa parente, quoique, d'après son cœur, elle ne le jugeât pas extraordinaire.
Cette humiliation, que lui valait tout d'abord sa position à l'égard du monde , ne la décida pas néanmoins à faire connaître le legs de sa tante : c'était le meilleur moyen de voir à nu le cœur de ceux qui l'entouraient, car rarement on se donne la peine de se contraindre pour les gens qui ne possèdent rien.
Craignant d'ailleurs que les intérêts de cette donation ne lui fussent pas régulièrement payés, et ne voulant jamais les réclamer, Saintrie trouvait encore
en cela même un nouveau et sérieux motif de garder le silence.
Ainsi se passa cette première journée, triste présage de celles qui devaient la suivre.
Cependant une semaine s'était à peirîe écoulée, lorsqu'un matin Saintrie reçut, sans l'avoir demandé, le piano que madame Darquency avait acheté pour elle quelques années auparavant. Sa joie fut grande en revoyant ce cher délassement de ses heureux jours, ces touches harmonieuses sur lesquelles elle avait semé tant de gaies ou de mélancoliques sensations, ravies aux délicieux et sombres accords de la Muette et de Robert; il lui semblait qu'elles étaient encore toutes frémissantes des sons divins dont elles avaient pénétré son âme. Ne pensant h. 7
pas que le long usage qu'elle avait fait de cet instrument l'en eût rendue propriétaire, elle était partie avec la douleur de ne pouvoir plus s'en servir, mais sans songer un instant à remporter dans sa nouvelle demeure. Elle croyait d'ailleurs avoir renoncé pour toujours à la musique, à cet art enchanteur qui, en la berçant sur des torrents d'harmonie, l'avait tant de fois transportée au delà des limites du monde.
La satisfaction que lui causa l'arrivée de cet instrument fut d'autant plus vive quelle était inattendue, et qu'elle lui venait de Georges; c'étaitlui qui avait donné l'ordre de porter le piano à Araboise, et, de plus, il avait eu l'obligeance d'accompagner son envoi d'une lettre, que Saintrie s'empressa d'aller lire au fond du jardin,
Georges s'informait avec beaucoup d'intérêt de la santé de sa cousine , et s'inquiétait de l'ennui qu'elle devait éprouver. Il la suppliait de lui donner quelquefois de ses nouvelles, et surtout de ne pas manquer de lui répondre par l'homme chargé de lui remettre le piano.
Cette réponse, demandée avec une espèce d'instance, jeta Saintrie dans une grande perplexité ; elle tremblait, en écrivant, d'en trop dire, ou de n'en pas dire assez. Elle se sauva par un laconisme qui lui parut bien froid, et qui était loin d'être l'expression de sa pensée :
« Merci de votre bon souvenir, disait- » elle à Georges; j'ai fait la route sans » aucun accident, mais d'affreuses cala- » mités sont venues attrister mes re- » gardsj j'en suis encore toute navrée,
» Heureusement que j'apprends que no- » tre Loire a suspendu ses ravages en » rentrant dans son lit, et qu'il n'y a » plus rien maintenant à redouter d'elle. » J'ai été accueillie ici comme je pouvais » le désirer. Je me porte assez bien ; » ainsi vous voyez que vous avez gran- » dément tort de vous inquiéter. Quant » à l'ennui que vous semblez redouter » pour moi, ne m'envoyez-vous pas de » quoi le charmer? Mille grâces vous » soient rendues pour l'accomplisse- » ment d'une idée aussi généreuse. J'é- » tais peut-être un peu seule, et vous » avez peuplé ma solitude de mille créa- » tions charmantes. Je peux maintenant » prêter ma voix à la douce Alice, ange )> gardien de Robert; à Guillaume Tell, » dont les sentiments patriotiques sont » si électrisants ; à la belle Mathilde, qui » déplore avec tant dame l'esclavage des
» grandeurs. Interprète inhabile, je ne » rendrai peut-être pas toujours fidèle- » ment leurs poétiques accents , mais » du moins je ferai en sorte de n'être » pas trop indigne d'eux ; et de ces ef- » forts répétés , de cette émulation jour- » nalière , naîtra pour moi un travail » qui ne sera pas dépourvu d'agréments. » Avec mon piano et ma bibliothèque, » ma vie intellectuelle se trouvera à peu » près complétée. Pardonnez-moi, mon w cousin , si je me suis laissé entraîner à » vous dire tout cela, c'est pour tran- » quilliser votre esprit , et vous faire » voir que je ne suis pas aussi à plaindre » que vous paraissez le craindre. Mes » compliments à toute votre maison, et » particulièrement à Martine. Mes ten- » dres caresses à votre belle chienne Son- » nante, dont j'ai tant de fois soutenu » la douce tête sur mes genoux ; noble
» et bon animal qui m'aimait tant, et qui » venait se délasser près de moi des fati- » gués que la chasse lui avait causées : 9 mais peut-être m'a-t-elle déjà oubliée !.. » Bonjour, mon cousin , mille amitiés » sincères.
Quand Saintrie eut remis cette lettre au messager, elle se trouva allégée d'un grand poids. C'est une tâche pénible à remplir, un véritable travail, que d'écrire à certaines personnes : l'esprit se glace et tombe en torpeur lorsqu'on lui met des entraves. Si on l'empêche de chevaucher à sa guise , si c'est la convenance qui le guide au lieu du cœur, il devient guindé , contourné , étriqué , et l'on s'étonne, non sans raison, d'avoir trouvé quelques idées, d'avoir pu écrire une lettre avec quelques phrases insi-
gnifîantes; mais qu'on est éloigné d'éprouver ce soulagement, ce bien-être de lame qui naît d'une véritable effusion!
Il existe, hélas! bien peu de personnes à qui on ose se confier sans réserve , dans le sein desquelles on peut verser le trop plein de ses joies comme de ses souffrances ; tant de choses y mettent obstacle, qu'il nous faut le plus souvent concentrer en nous-mêmes ce qui nous dévore et nous tue.
Mademoiselle Lavigne ne vit pas avec une satisfaction égale à celle de la jeune Hervey l'arrivée du piano. Quoiqu'il y eût de grands vides dans la salle de réception, elle prétendit qu'on ne pourrait jamais y placer cet énorme instrument.
Il fallait encore moins songer aux autres pièces déjà trop encombrées de bahuts et d'armoires, ce qui fut pour Saintrie
un grand sujet de contrariétés , et pour mademoiselle Lavigne une heureuse occasion d'exercer tout à son aise son talent oratoire.
— Ma chère petite, dit-elle à Saintrie, au moment où celle-ci revenait toute rêveuse de donner son épitre pour son cousin; qu'aviez-vous donc besoin de ce maudit orgue, qui est aussi vaste que l'arche de Noé, et qui ne recèle dans ses flancs que des sons capables de vous assourdir; pour ma part , j'ai mal à la tête rien que d'y penser. Je déteste la musique , le chant avec méthode, et ces roulades infinies , qui , en vous faisant ouvrir la bouche comme un abîme , vous donnent l'apparence de convulsionnaires. Ce sont toujours des ah! ah! qui à mon sens ne signifient rien , si ce n'est absence totale d'idées. Quand une
jeune personne s'est égosillée pendant une heure, qu'elle a contracté ses traits à n'avoir plus figure humaine , elle croit avoir donné la plus haute opinion de sa science musicale, et le plus souvent elle n'a réussi qu'à étomxlir et ennuyer ses auditeurs. Que j'aimais bien mieux ces charmantes ariettes que l'on chantait dans ma jeunesse avec tant de grâce et de naturel ; que de gaieté , que d'animation dans ces petits poèmes! Les paroles en étaient vives et spirituelles , les airs moelleux et cadencés; de pareils chants n'étaient jamais assez fades pour avoir besoin d'accompagnement.
La figure de mademoiselle Lavigne s'était étrangement épanouie à ce souvenir du temps passé.
Saintrie laissa pérorer sa vieille cou-
sine tout à son aise, la pauvre enfant n'était nullement disposée à la contredire. Elle vit qu'il lui fallait renoncer à s'occuper de musique, ce qui dans sa position équivalait à un nouveau malheur; car, quelques instants dérobés à l'ennui pendant le cours dune longue journée, suffisent quelquefois pour rafraîchir les idées et vous faire supporter patiemment la vie.
Cependant , à force de recherches et malgré les prolixes dissertations de mademoiselle Lavigne, on finit par trouver une place convenable pour le piano, audessous de la grande pendule de la salle. Thérèse, qui examinait tout avec le plus grand sang-froid, prouva sans réplique à sa maîtresse, que non-seulement il ne dérangeait en rien l'ensemble et l'harmonie de la pièce, mais qu'au contraire il
donnait à l'ameublement un air plus complet.
Saintrie éprouva quelque satisfaction de le voir établi là; mais elle le regardait avec un pénible regret en pensant qu'il n'y était admis qu'à condition de demeurer constamment muet.
Ce ne fut pas la seule concession qu'elle fut obligée de faire à sa parente. Mademoiselle Lavigne , n'ayant jamais senti aucun frein , était absolue et tranchante; elle ne connaissait qu'une volonté, c'était la sienne. Habituée à vivre seule et libre , elle ne se doutait pas le moins du monde de l'abnégation à laquelle la femme est souvent condamnée, abnégation qu'elle peut rendre si facile et si douce quand elle sait , quand elle veut bien comprendre sa mission, qui est
de se montrer partout ici-bas comme un ange de paix et de consolation. Dominante à l'excès, il fallait que tout pliât devant elle; incapable de supporter l'ennui , elle était loin de le redouter autant pour les autres , et ne s'apercevait guère de celui qu'elle leur faisait subir; elle n'avait de condescendance pour qui que ce fût, et par cela même ne s'informait jamais de ce qui pouvait plaire ou déplaire aux personnes qui vivaient avec elle. Au reste, pleine d'ingénuité dans son despotisme , elle croyait toujours agir avec discernement et justice , et cette maxime, qui dit : Qu'il est difficile de se connaître soi-même , lui était plus applicable qu'à tout autre.
Saintrie sentit bientôt dans cette maison tout le malheur qu'on a de vivre avec des gens qui n'ont ni vos goûts ni
votre éducation. Elle se trouvait froissée à tout instant de la manière la plus cruelle. Naturellement expansive , elle était forcée d'observer une extrême réserve avec mademoiselle Lavigne, dont les idées étroites ne pouvaient sympathiser en rien avec les siennes. Tout ce que la nature lui avait départi de plus qu'aux autres lui était, dans la situation présente, un surcroît d'affliction. Mademoiselle Lavigne , vaine et altière , n'aurait pu reconnaître la plus légère supériorité sans en être irritée ; aussi éprouvait-elle l'égoïste besoin d'annuler tout ce qui l'approchait. Saintrie fut donc réduite près d'elle au rôle le plus négatif et le plus triste; rude école pour une personne qui se sent née avec une grande et belle intelligence.
Dépourvue de tact et de sensibilité,
mademoiselle Lavigne choquait souvent Sain trie sans s'en douter; et comme celleci n'avait pas, malheureusement, une douceur inaltérable ni une résignation à toute épreuve, leurs relations journalières n'étaient pas toujours très -pacifiques. L'impérieuse mademoiselle Lavigne, à qui, en définitive, il fallait toujours céder, ne trouvait aucun désagrément dans ces petites querelles ; mais Saintrie sentait, beaucoup trop vivement peut-être , les blessures qu'elles faisaient à son cœur.
Le dégoût que lui causait ce genre de vie si nouveau et si pénible pour elle, joint au souvenir encore tout palpitant de la perte de sa tante, la jetait dans un abattement et une mélancolie, qui se peignaient dans son attitude comme sur ses traits, et semblaient la marquer du
sceau dune malheureuse prédestination.
De beaux yeux noyés de larmes, un jeune front couvert de soucis , forment une étrange anomalie dans la nature : c'est l'image d'une expérience prématurée qui vous étonne et vous contriste.
En remarquant l'air languissant de sa jeune parente, mademoiselle Lavigne en fut offensée; il lui sembla que Saintrie l'injuriait en ne paraissant point heureuse chez elle.
— Allez-vous vous consumer à pleurer éternellement madame Darquency?
lui dit-elle ; cela n'est ni raisonnable ni convenable dans votre position. Etaitelle la seule personne que vous dussiez trouver bonne et généreuse? Ce qu'elle fit pour vous dans une position assez semblable à celle où vous vous trouvez
aujourd'hui ne peut-il être fait par d'autres; personne n'est-il digne de la remplacer dans votre cœur? Il me semble que les mêmes procédés doivent avoir le même mérite, et, par suite, obtenir la même reconnaissance. Madame Darquency agissait-elle autrement que moi?
Je ne le pense pas; mais dans tous les cas, ma chère, éclairez- moi, si vous trouvez que j'oublie quelque chose.
Tout cela fut dit de manière à faire sentir à la désolée jeune fille que ses objections, si jamais elle se permettait d'en faire, seraient fort mal accueillies.
— Il y a si peu de temps encore , répondit-elle, que j'ai eu le malheur de perdre madame Darquency, que vous devez me pardonner l'importunité que vous cause ma douleur; songez qu'elle
fut pour moi une mère, et que mes regrets lui sont bien légitimement dus.
— Tout le monde, reprit mademoiselle Lavigne , est exposé à perdre sa mère. J'ai bien aussi perdu la mienne; mais je savais que cela devait m'arriver, et j'ai eu assez de force d'esprit pour me résigner. Ce serait folie d'exiger que l'ordre établi changeât pour nous. Quand l'heure marquée par la mort est venue , il n'appartient à aucun pouvoir ici-bas de la remettre au lendemain ; et lorsqu'une parente veut bien remplacer pour nous celle qui nous a été enlevée, qu'avons-nous de plus à demander au ciel ? pourquoi l'importuner de nos plaintes ridicules , et nous fermer le cœur de ceux de qui nous dépendons par un chagrin sans fin, qui n'est après tout à leur égard qu'une marque d'in-