II
gratitude? Il faut penser aux procédés des gens, et ne pas considérer à la légère ce qu'ils font pour nous.
Mademoiselle Lavigne appuya avec intention sur ces derniers mots.
Saintrie rougit et pâlit tour à tour, et refoula au fond de son cœur tout ce qu elle éprouvait.
- — - Que le pain de la pitié , murmurat-elle intérieurement, est amer aux lèvres qu'il touche , et que la main que nous rencontrons dans la détresse est rude et blessante I
Ne pouvant supporter un silence prolongé, et ne sachant peut-être pas avoir atteint aussi profondément lame de Saintrie par ses paroles, mademoiselle
Lavigne continuait de parler à sa jeune cousine comme s'il ne s'était rien passé entre elles; mais quel est le causeur d'habitude qui ne soit pas sujet à des redites? Mademoiselle Lavigne se jetait continuellement dans un fatras de souvenirs sans issue, que Saintrie était exposée à entendre plusieurs fois; car, eût-elle été douée de la mémoire du roi Janus, mademoiselle Lavigne n'aurait jamais pu se rappeler tout ce qu'elle disait chaque jour.
Ayant été frappée dans sa jeunesse par le brillant exil du duc de Choiseul, par la vie luxueuse qu'il menait à Ghanteloup, elle en avait gardé un souvenir que le temps ne pouvait effacer, et contracté une manie admirative pour tout ce qui avait rapport à ce seigneur et à sa femme, La duchesse était citée
par elle à tout propos ; nulle n'avait plus de noblesse dans sa personne, plus de dignité dans ses manières que feue madame de Choiseul. Ne séparant jamais les individus de leur position , mademoiselle Lavigne ne la voyait qu'à travers cette splendeur qui l'avait éblouie : aussi lui paraissait-elle plus lumineuse que les astres qui brillent au ciel pendant une nuit pure. Souvent elle s'appesantissait sur des niaiseries qui faisaient sourire Saintrie ; par exemple , quand elle parlait des pieds de son admirable duchesse, ses éloges étaient intarissables. Aucun autre pied humain , pas même celui de Saintrie, si petit et si charmant, n'était comparable à celui-là.
Une paire de pantoufles, longtemps conservée à Chanteloup, avait pu seule donner au monde l'idée d'une pareille merveille, et pendant trente ans l'exiguité
de cette chaussure lilliputienne avait fait l'admiration des voyageurs.
Mademoiselle Lavigne n'avait pas oublié non plusun seul desgrands personnages qui vinrent visiter les illustres exilés, et sa mémoire avait conservé leurs noms aussi fidèlement que la fameuse pagode sur les murs de laquelle ils sont inscrits.
Comme tous les êtres qui se complaisent dans leur personne, mademoiselle Lavigne avait une idée très-avantageuse d'elle-même , et ce dont elle parlait le plus volontiers, après madame de Choiseul, c'était de sa propre jeunesse. Si elle ne se croyait plus le droit d'avoir des prétentions, elle se rejetait sur le passé avec une complaisance sans pareille: elle était à vingt ans, disait-elle, si vive, si gentille, si séduisante que le
mot délicieuse semblait avoir été créé pour elle. Combien elle différait des jeunes filles actuelles, qui sont pâles et maladives à faire pitié! les couleurs de la cerise brillaient sur ses joues , la vie , l'animation, circulaient dans ses veines, ses yeux étincelaient du plus vif éclat. Gomme la multitude, sans goût, elle faisait consister la beauté dans un coloris bien foncé , les lignes, les contours, l'expression du visage étaient insaisissables pour elle.
•—Votre figure colorée comme à regret, disait-elle à Saintrie , me fait l'effet d'un pastel effacé, c'est ce que nous appelions autrefois une demi-fraîcheur; vous manquez aussi de cet embonpoint qui fait les belles filles; mais que voulez-vous, la beauté ne peut pas être prodiguée à toutes les femmes : il faut bien que
les unes servent à faire ressortir les autres.
Saintrie écoutait toutes ces puérilités sans s'en formaliser et sans en conserver la moindre rancune contre sa vieille parente; peut-être même était-ce une consolation pour son amour-propre que de ne point plaire à une personne qui avait si peu de goût. Les éloges que l'on reçoit de certaines gens sont une espèce d'injure qui vous rabaisse et vous humilie à vos propres yeux.
Mademoiselle Lavigne, ainsi que beaucoup de filles de son âge, redoutant surtout que Saintrie ne conçût de son célibat quelques idées qui lui fussent désavantageuses, lui répétait souvent, afin de bien l'en convaincre , que si elle ne s'était pas mariée, c'est qu'elle ne l'a-
vaitpas voulu, attendu qu'un assez grand nombre de prétendants s'étaient offerts, mais qu'elle n'avait jamais puse résoudre à enchaîner sa liberté.
—Il fallait qu'ils fussent bien peu persuasifs, interrompit une fois Saintrie avec malice , pour qu'il n'y en ait pas eu un seul qui ait réussi à battre en brèche votre résolution.
— J'étais vraiment privilégiée, répondit avec complaisance mademoiselle Lavigne, car tous ceux qui eurent des vues sur moi avaient des agréments , de l'esprit, de bonnes manières, sans compter qu'ils savaient aimer beaucoup plus délicatement qu'on ne le fait à présent.
— Ils n'en furent que plus à plaindre, répartit Saintrie , et vraiment je ne sais si j'aurais eu votre fermeté.
Une fois sur cette matière , mademoiselle Lavigne entrait dans les plus minutieux détails , rangeant ses souvenirs par ordre et par date , n'oubliant ni la fortune de ses prétendants , ni leurs qualités personnelles, et mettant une importance tout à fait ridicule à raconter ce qui arrive à toutes les femmes qui ont une dot.
Saintrie n'aurait pu que miraculeusement obtenir à la table de sa cousine l'embonpoint que celle-ci lui désirait; dévote et économe au delà de toute expression, mademoiselle Lavigne faisait naître de temps à autre des jours d'abstinence peu propres à fortifier la jeune Hervey, dont la santé n'était pas déjà trop prospère; d'ailleurs l'ordinaire de la maison, souvent maigre et peu délicat , était bien rarement de son goût, ce
qui faisait que, comme l'en avait prévenue sa cousine, jamais elle n'éprouvait l'incommodité d'avoir l'estomac trop surchargé .
Enfin, pour achever dépeindre mademoiselle Lavigne et la triste existence que Saintrie menait près d'elle, il faut dire qu'ayant en horreur tout ce qui pouvait augmenter sa dépense, la vieille fille, pour éviter des frais de lumière, ne passait presque jamais les soirées chez elle; mais que suivie de sa jeuneparente, et de sa bonne Thérèse, elle allait chaque soir d'une maison dans une autre. On eût dit que , comme Ahasvérus, elle était condamnée à agir et à marcher toujours, car elle n'était pas plutôt entrée dans un lieu qu'elle se sentait tourmentée par l'envie de se rendre ailleurs. Asservie à ses caprices , enchaînée à ses pas , Sain-
trie éprouvait dans cette agitation perpétuelle et fatigante une tristesse et un ennui qui lui rendaient parfois son séjour à Amboise bien insupportable.