TENTATIVES
L'hiver approchait, la frileuse hirondelle venait de quitter nos contrées, les feuilles sèches couvraient les chemins, et dans les champs la vigne n'offrait plus aux regards que ses troncs noueux et dépouillés. Ensevelie sous un épais manteau de brouillards, la nature perdait chaque jour de ses charmes ; le vent bruissait,
la prairie était humide; les ruisseaux, gonflés par les orages, emportaient dans leurs eaux bourbeuses et débordées les derniers débris des herbes et des fleurs fanées ; les oiseaux se rassemblaient en ti'oupe pour se proléger contre le froid; la claie de la chaumière demeurait fermée; les enfants se pressaient autour de l'àtre, et le chien, enfoncé dans le chaume de sa loge, n'en sortait plus pour aboyer après les passants : c'était l'époque où chacun commence à ressentir la rigueur de la saison et se hâte de quitter la campagne pour retourner à la ville.
Leurs vendanges faites et le vin placé dans les celliers, madame Darqueiîcy et Saujtrie revinrent prendre comme les autres leurs quartiers d'hiver et s'installer de nouveau dans le vieil hôtel Calviniste,
que l'une habitait depuis son mariage, et où l'autre avait été élevée.
Aussitôt qu'elle eut appris leur retour, Edwige ne fut pas la moins empressée à leur faire sa visite. Lorsqu'elle se présenta avec sa mère chez madame Darquency, elle trouva plusieurs personnes avec cette dame; mais le grand moteur du trouble n'y était pas. Mademoiselle Dulandel se sentit plus à l'aise en l'absence de Georges; elle témoigna à madame Darquency en termes affectueux le plaisir qu'elle avait à la revoir, et mit presque autant de coquetterie avec la mère qu'elle en avait quelquefois employé avec le fils ; mais madame Darquency ne répondit à toutes ces avances qu'avec une froide politesse.
\oyant qu'elle ne pouvait lien gagner
de ce coté, du moins pour le moment, Edwige se rejeta sur Saintrie, et lui parla avec tout l'abandon d'une ancienne amitié.
— Vous me semblez encore embellie, lui drt-elle avec l'air de ne pas songer le moins du monde qu'elle lui faisait un compliment. Vous avez une figure à aimer la poésie ; j'en ai été frappée la première fois que je vous ai vue. Nommezmoi donc les poètes que vous préférez ; peut-être nos goûts se rencontreront-ils; il me serait si agréable d'avoir quelque chose de commun avec vous !
Edwige lui fit une description séduisante de quelques beaux livres qu'on lui avait envoyés de Paris, et entre autres d'une magnifique édition des Amours des
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Anges , de Thomas Moore, ornée de gravures d'une suavité et d'un fini admirables.
— Tom Moore, continua Edwige, est le poète des âmes tendres et rêveuses , dé ces natures délicates qui s'exaltent aux divins accords de la pure poésie; qui, peu faites pour les matériels plaisirs de ce monde, aiment à s'élever dans les plus hautes régions de l'intelligence. Si vous rae le permettez , je serai heureuse de vous le faire connaître, en vous offrant son plus bel ouvrage, qui semble lui avoir été inspiré tout exprès pour vous.
-/ . Je vous remercie beaucoup, mademoiselle , dit Saintrie , qui n'avait encore mêlé à la conversation que quelques monosyllabes; mais en fait de livres ma tante ne me laisse rien désirer.
— Je sais , reprit Edwige d'un air où perçait un peu de désappointement, qu'il est très-diffîcile de trouver le moyen de satisfaire quelques-uns des goûts d'une personne aussi comblée que vous l'êtes de tendresse et de soins ; cependant je ne désespère pas d'y parvenir , je serais si flattée de vous donner quelque marque de l'intérêt et de l'affection que vous m'avez inspirés.
Saintrie salua Edwige en signe de remercîment, et se rapprocha des personnes qui causaient avec sa tante.
Le coude appuyé sur le fauteuil de madame Darquency, la tête penchée sur ses doigts blancs etefTilés qui encadraient en partie l'ovale de son charmant visage, elle demeura pendant quelque temps dans
cette attitude silencieuse et méditative, tandis que son regard errait au hasard sur les sombres boiseries du vieil appartementque lamode avait tenté vainement de rajeunir. En effet, les plus belles glaces, les bronzes les plus richement dorés, les plus élégantes étoffes sorties des manufactures de M. Roze-Abraham , pouvaient à peine rasséréner l'aspect sévère que l'esprit calviniste avait imprimé à ces lieux. Le moderne ajustement des femmes qui se trouvaient réunies là , les couleurs variées, les teintes fraîches et brillantes de leurs vêtements semblaient, ainsi que cette décoration toute jeune et toute coquette, faire une singulière anomalie avec la primitive destination de cet endroit. L'imagination se reportait tout naturellement à ces personnages dignes et graves, vêtus d'amples habits noirs , tels qu'on les re-
trouve dans la plupart des tableaux de Vandick ; mais, quelleque soit l'apparence sous laquelle elle se montre, l'espèce humaine n'est-elle pas toujours la même? La joie et la douleur, la crainte et l'espérance ne se sont-elles pas en tout temps partagé son cœur ? Les mêmes passions ne lui ont-elles pas toujours fait sentir leurs tumultueuses influences? L'ambition, l'envie, la vanité, n'ont-elles pas dominé le monde dans tous les siècles ?
G*était peut-être là une des réflexion^ auxquelles se livrait Saintrie quand mademoiselle Dulandel vint de nouveau l'arracher à sa rêverie. Avec cette aménité parfaite, cette séduction irrésistible qu'elle savait si bien employer, Edwige ïa conduisit , ou plutôt l'entraîna presque malgré elle, vers un divan, où elle la fît
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asseoir, et Saihtrie eut besoin de tout l'cloigneraent que lui inspirait cette demoiselle pour rie pas se laisser prendre à ses douces caresses.
— J'ai peur, ma chère petite, lui dit Edwige en s'emparant d'une de ses mains, qu'elle serra affectueusement dans les siennes, que vous n'ayez pas pour moi tout le penchant que je me sens pour vous.
Saintrie détourna la tête et ne répondit pas.
— On peut, poursuivit- elle èri attachant fixement son regard sur Saintrie, qui cherchait à l'éviter, on peut, avec lès meilleures intentions, le cœur le plus pur, paraître sous un jour défavorable : lés apparences sont si souvent t^ompeUfees !
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Que de gens on repousse faute de les mieux connaître et de lire jusqu'au fond de leur pensée ! Un peu plus de confiance de votre part m'eût sans doute préservée de la position fausse dans laquelle je me trouve en quelque sorte aujourd'hui visà-vis de vous; mais il n'est peut-être pas trop tard pour l'obtenir cette confiance , non que je vous la demande de suite : je veux avant tout la mériter. Soyez pour moi une jeune sœur, sur laquelle je puisse déverser toute mon amitié, toute ma tendresse. La nature ne pouvait m'en donner une plus à mon goût, plus faite pour flatter ma vanité. Vous réunissez tout ce qui me plaît dans une jeune fille : une taille ravissante, une figure belle et intelligente, un peu de cette fierté dédaigneuse qui sied si bien aux àmesj d'élite. Il me semble souvent que je vous ai connue
dans ma jeunesse , que vous me souriiez blonde et fraîche dans mes rêves, que vous étiez l'amie, ou plutôt l'ange adoré que je croyais voir à mon chevet. Tout à l'heure encore quand, immobile derrière votre tante, vous promeniez votre œil doux et bleu sur les lambris de ce salon, vous m'apparaissiez comme quelque chose de trop suave pour appartenir à la terre.
— Je suis fâchée, mademoiselle, répondit Saintrie , de n'avoir point en moi de quoi soutenir une aussi séduisante illusion. Je suis , je vous l'assure, un être fort ordinaire, soumis à toutes les mauvaises impressions humaines, irascible à l'excès, ne pouvant supporter un mauvais procédé, et nullement disposé à aimer ceux dont il croit avoir à se plaindre.
— Sans doute , interrompit mademoi
selle Dulandel, il est d'une nature fière et élevée de ne point souffrir l'offense , mais vous avez le cœur trop généreux pour persévérer avec aveuglement dans une prévention injuste. Vous vous feriez un reproche, j'en suis sûre, de ressentir de l'antipathie pour une personne qui ne vous auraitjamais souhaité que du bien , quoique d'étranges circonstances, toujours indépendantes de sa volonté, l'eussent quelquefois mise dans le cas de vous déplaire, peut-être même de vous irriter. Il n'y a pas délit lorsque le cœur n'est point coupable; il n'y a pas faute tant qu'il n'y a pas eu libre arbitre.
Edwige chercha vainement par mille autres paroles non moins insinuantes à attendrir l'âme froissée de Saintrie; mais elle ne put faire naître en elle un mouve-
njent qui lui fut favoraj3|e, \i\ interpréter à son avantage un seul de ses gestes. Saintrie était restée froide, impassible, inanimée sur le divan où Edwige l'avait forcée de s'asseoir. Tolérer la présence de mademoiselle Dulandel lui semblait un grand effort; mais elle ne pouvait pousser la condescendance jusqu'à lui accorder de l'amitié ; uop, son âme, quoique bonne et généreuse, se révoltait à cette pensée. Plus est profonde et cuisante la souffrance que pous éprouvons, plus le ressentiment est violent et difficile 4 déraciner : aussi Saintrie regardait-elle d'un œil indifférent tous les efforts qu'Edwige faisait pour arriver jusqu'à son cœur, pu il n'y avait pas de place pour elle. ha souplesse de vSon esprit, l'adresse de chacune ses phrases si bien combinées pour atteindre leur but, éveillaient ^
méfiance ; elle l'observait avec cette assurance d'une personne qui se tient sur ses gardes, bien résolue à ne faire aucune concession. îNon , se disait-elle intérieurement, ce langage apprêté avec tant d'art ne part point du cœur, c'est celui que Dieu prêta au serpent pour tenter Eve. Elle l'emploie dans cet instant pour m'attirer; qui sait si demain il ne lui servirait pas pour me perdre ?
— J'ai tort , ma chère Saintrie , dit Edwige en voyant le peu d'effet que ses paroles produisaient sur la jeune fille , d'implorer près de vous ce que le temps et les fréquents témoignages d'un véritable attachement ne manqueront pas de me faire obtenir.Ne suis-je pas un peu comme cet homme de la parabole, qui exigeait un salaire avant de l'avoir gagné ? /^
Et elle accompagna ces mots de nouvelles caresses et des plus vives démonstrations d'amitié.
Plus importunée que flattée des compliments et des manières d'Edwige, Saintrie s'esquiva aussitôt qu'elle le put pour aller se remettre sous la protection de sa tante. Mademoiselle Dulandel se mêla aussi au groupe qui s'était formé autour de madame Darquency; la conversation devint générale. Edwige , comme toujours, s'en empara avec bonheur. Il faut dire qu'elle s'était acquis une telle réputation d'esprit, qu'on était disposé à admirer tout ce qui sortait de sa bouche. Le ton tranchant et moqueur qu'elle prenait souvent, loin de lui faire des ennemis, ne lui donnait que des adulateurs ; aussi , au lieu de se soumettre à toutes les petites I. 19
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exigences de la province, elle l'avait domptée et assouplie à tous ses caprices; elle avait l'air de la braver, et par cela même elle s'en faisait craindre. Ses relations avec Georges , qui auraient suffi au delà pour perdre une autre femme, étaient considérées comme de l'originalité : on en parlait, on s'en occupait, mais bien moins pour les blâmer que parce qu'elles fournissaient presque toujours un nouveau et piquant sujet de conversation.
Quant à madame Dulandel, elle laissait à peine échapper quelques phrases pendant la plus longue visite. Petite maîtresse du temps de l'empire, elle avait tout perdu en perdant sa jeunesse : elle passait les trois quarts de sa vie couchée, et l'autre était consacré aux soins de sa toilette, qui était toujours très-recher-
chée. Tout la blessait, cependant, dans le temps actuel ; les modes n'avaient plus ni forme ni mine; les réunions étaient tristes et maussades; les Français avaient perdu le secret de s'amuser; la grâce, l'esprit, la galanterie, avaient fui devant une époque toute spéculative. Indifférente à ce quf se passait sous ses yeux , elle ne prenait aucune part à la politique; elle la détestait. La lecture fatiguait sa vue et redoublait ses accès de migraine, qui avaient lieu régulièrement tous les huit jours. Le théâtre n'existait plus, disaitelle, pour les gens de goût, depuis qu'il avait perdu Elleviou, Fleury et Vestris; puis quoi de plus lugubre que des loges et un parterre remplis d'habits noirs et de figures graves; enfin , depuis que les beaux uniformes avaient disparu, elle trouvait le monde tombé en décadence.
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Puérile comme à vingt ans, madame Dulandel avait vieilli sans presque s'en apercevoir; seulement elle était plus importunée de sa nullité; les étourdissants plaisirs de la jeunesse l'avaient abandonnée, et il ne restait rien en elle qui put les remplacer.
Mère plus faible que tendre, elle laissait sa fille agir comme bon lui semblait; Edvv^ige, d'ailleurs, la dominait de toute la supériorité de son esprit. Les attentions délicates, les prévenances extrêmes qu'Edwige avait journellement pour elle, la consolaient médiocrement de la perte de celles dont elle avait été l'objet durant tant d'années. L'isolement avait succédé à cet empressement, qu'elle faisait naître de toutes parts; et après tant de succès, elle ne pouvait s'accoutumer
à n'être plus comptée que pour peu de chose : elle sentait dans son àme un vide qu'elle ne pouvait combler, un ennui dont rien n'était capable de la distraire. Elle changeait de place pour satisfaire à un besoin machinal de mouvement, mais nullement parce qu'elle se plaisait davantage dans un lieu que dans un autre : elle aurait bien voulu, si elle eût été encore susceptible de former un désir, avoir un goût, un attachement quelconque; mais les yeux et la pensée toujours attachés sur les rives fleuries de sa jeunesse, elle aspirait en vain à retourner vers des plages où l'on n'aborde pas une seconde fois.
Quoique dégoûtée de l'existence par le regret amer du passé , elle avait une contit)uelle sollicitude poui' .su sanlé, et l'ai-
térait souvent par un excès de prévoyance et de soins; du reste, si renfermée dans dans son égoïsme elle ne faisait pas beaucoup de bien, elle était aussi dans le monde fort inoffensive, ne prenant jamais part à aucun caquetage ni à aucune médisance; s'inquiétant beaucoup moins de ce que faisait son prochain, que de laisser passer l'heure où elle avait l'habitude de se livrer au repos.
Edwige paraissait n'avoir rien de commun avec sa mère ; coquette, spirituelle, emportée, elle aspirait la vie par tous les pores, et semblait la répandre sur tout ce qui l'environnait. Peut-être madame Du- Jandel avait-elle été aussi comme cela; il s'opère un si grand changement dans la femme du monde à lépoque où elle se voit délaissée, où fadmiiation l'aban-
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donne, où elle est obligée de laisser tomber dans d'autres mains le sceptre de la beauté, qu'on a souvent beaucoup de peine à découvrir ce qui lui valut autrefois sa réputation. La voix qui ne trouve plus d'écho dédaigne de se faire entendre , le cœur rebuté se remplit de méfiance et de tristesse: l'esprit alors tombe en torpeur, et cette vivacité , qui lui donnait du briliant et du trait, ne laisse souvent en s'évaporant qu'une trame d'idées décolorée et vulgaire. Chez certaines femmes la perte de la jeunesse fait disparaître le charme de l'esprit; la coquetterie n'a-t-elle pas son langage et ses séductions? Deux beaux yeux et une bouche gracieuse n'erabellissent-ils pas les choses les plus ordinaires? Il y a tant d'hommes qui regardent les femmes parler plutôt qu'ils ne les écoutent.
Soit par apathie , soit par tout autre motif, madame Dulandel causait fort rarement, encore, quand cela lui arrivait, ne disait-elle que des lieux communs. Elle se hasarda cependant, chez madame Darquency, à faire l'éloge de la Reçue britannique , non pas qu'elle en eût jamais lu une seule page , mais elle s'empara de l'opinion de sa fille, et ce furent sas propres expressions cfu'elle reproduisit sans les varier d'un seul mot : elle aurait pu ainsi faire de l'érudition sur toute la littérature moderne, mais elle se borna à cet ouvrage, qu'Edwige examina ensuite sous toutes ses faces avec beaucoup de tact et de légèreté.
— Vous faites avec ce livre , disait-elle, des voyages magnifiques sans sortir de votre fauteuil; vous passez des rives du
Gange aux caravansérails de l'Orient; vous vous émerveillez de la beauté peu commune des femmes de Damas, de la grâce avec laquelle elles portent le turban, et vous croyez avoir retrouvé la Zobéide des Mille et une Nuits ',\)\ns tout à coup vous les quittez , ces femmes si belles et si séduisantes, pour suivre le capitaine Parry au milieu des glaces du pôle; vous vous abritez sous la hutte de l'Esquimaux ; vous contemplez avec tristesse son ciel rigoureux et sa vie malheureuse; vous vous demandez pourquoi la Providence est plus avare pour lui que pour ses autres enfants ; mais ce que vous ne pouvez assez admirer, c'est le courage avec lequel l'homme supporte les fatigues et les privations de toute espèce pour acquérir un peu de gloire; louable ambition sans doute , quand elle doit être utile au genre
humain. Après les voyages viennent les mélanges de toutes sortes sur la philosophie , la littérature et le commerce : c'est une espèce de lanterne magique où l'on voit un peu de tout, et qui plaît par sa diversité. Je ne connais pas de plus délicieuse lecture que celle des mélanges quand on la fait l'hiver , devant un bon feu , les pieds appuyés sur les chenets, et le corps mollement étendu dans un excellent fauteuil ; semblable à l'oiseau qui aime à voltiger et à se reposer de branche en branche , l'esprit a besoin quelquefois de n'embrasser que de petits sujets qui le distraient sans le fatiguer, il n'est donné qu'à l'aigle de pouvoir toujours fendre les airs et fixer le soleil.
Madame Darquency ayant approuvé le goût de ces dames pour les Revues , el
ajouté qu'elle ferait demander les numéros de celle-ci chez Moisy, Edwige n'oublia pas ces mots, dits en l'air et sans importance.
En effet, le lendemain matin un domestique à la livrée de madame Dulandel se présenta de très-bonne heure chez madame Darquency avec plusieurs volumes de la Revue britannique.
Madame Darquency les trouva à son lever sur la table du salon , et parut plus embarrassée que flattée de cette prévenance. Son premier mouvement fut de les renvoyer; mais il répugnait à son caractère doux et plein d'honnêteté de rompre avec autant de brusquerie avec Edwige : c'était apprendre d'ailleurs à tout le monde la défaite de sa nièce et le dépit
qu'elle en ressentait, et peut-être pousser Georges à un acte de folie dont elle désirait relarder le funeste accomplissement aussi longtemps qu'il lui serait possible.
Elle se décida donc à temporiser, pour ne point aggraver sa pénible position.
Mademoiselle Dulandel, se dit-elle, trouvera toujours ma maison ouverte ; mais je laisse à sa perspicacité le soin de démêler ce qui n'est qu'une concession faite aux convenances d'avec ce qui peut être regardé comme un témoignage d'estime et d'attachement.