‹ Un ange déchuChapitre 9 sur 14 · RÉFLEXIONS · texte numérisé non relu

RÉFLEXIONS

Après le départ de M. de Bréval tout reprit à la Bricheson cours habituel. Edwige redevint avec Georges affectueuse et insinuante , et Georges ne se rappela pas qu'il eût eu jamais à se plaindre d'elle : quels que soient nos sujets de méconternent à l'égard une personne aimée, d'un seul mot de sa bouche , un seul regard de

ses yeux, en efface jusqu'au moindre souvenir.

S'il est flatteur pour l'amour-propre d'une femme devoir soumis à ses volontés et même à ses caprices un jeune homme noble d'âme et de caractère , mais d'une nature quelque peu superbe et inconstante, combien mademoiselle Dulandel devait être charmée de l'ascendant qu'elle avait pris sur Darquency, ascendant d'autant plus doux qu'elle ne le devait qu'à l'amour qu'elle avait su lui inspirer. Edwige pouvait tout oser, tout risquer, faire subir à Georges toutes les épreuves que son imagination fantasque pouvait lui suggérer, avec la certitude que l'indulgence de Georges irait toujours.]* usqu'à la faiblesse; elle ne pouvait plus douter un instant de finnuensc influence qu'elle

exerçait sur lui. Elle lui voyait adopter comme siennes toutes ses opinions, toutes ses pensées ; et si quelquefois encore , par la légèreté de sa conduite, elle excitait son déplaisir, le premier moment d'irritation passé, elle voyait revenir Georges près d'elle plus empressé et plus tendre que jamais. Elle avait pu se convaincre qu'aucune de ses paroles ne lui était indifférente; qu'elle pouvait d'un mot faire naître dans son âme la joie ou la tristesse; que c'était presque toujours la disposition dans laquelle se trouvait son humeur qui réglait la sienne ; que c'était d'die qu'émanaient toutes ses émotions, bonnes ou mauvaises; enfin qu'il semblait puiser sa vie dans sa propre vie. La sécurité la plus parfaite devait donc régner dans l'àme de mademoiselle Dulandel ; elle n'avait plus à redouter des influences étran-

gères , tout devait maintenant se courber sous la sienne; aucunes larmes ne pouvaient plus lutter de puissance avec ses larmes; aucune voix ne pouvait s'insinuer dans le cœur de Georges comme sa voix à elle : il lui appartenait entièrement; il ne pouvait plus tenter de lui échapper; son empire était établi; elle pouvait désormais en jouir en despote. Combien elle riait de ces craintes puériles qui l'avaient assiégée tandis que Georges était à Vouvray, et que, tremblante de fièvre et de désespoir, elle parcourait comme une insensée les allées de son jardin , comptant les tardives heures que l'horloge de l'autre rive sonnait d'une manière si lente et si lugubre : heures fatales qui semblaient s'appesantir sur son cerveau comme un poids énorme; qui, chaque fois qu'elles revenaient frapper son oreille, lui ôtaient

un peu d'espérance, et excitaient en elle l'envie d'aller elle-même arracher Georges du sein de sa famille, le redemander comme un bien qui lui appartenait. Elle s'applaudissait d'avoir résisté à son impatience, puisqu'elle avait eu le plaisir de voir arriver Georges plein dempressement, d'inquiétude et d'amour. Dès ce moment, elle avait connu son pouvoir, elle avait vu que les volontés et les résolutions de Georges lui étaient subordonnées ; qu'elle n'avait qu'à exiger pour obtenir, qu'à abuser de lui pour s'assurer de son indulgence.

Semblable à l'arbre qui, de jour en jour, étend ses jeunes rameaux sur une plus vaste circonférence, I amour de mademoiselle Dulandel, d'abord craintif et désintéressé , grandit progressivement en exigences.

en caprices, et devint de plus en plus envahissant; mais tels sont sans doute les progrés naturels de tout sentiment porté au delà des limites de la raison , que n'ayant plus de borne dans son extension, il n'en a plus dans ses désirs; c'est du moins de cette façon que Georges s'expliquait le changement que le temps avait amené dans le caractère d'Edwige.

Quoique pouvant se reposer sur l'attachement de Georges , mademoiselle Dulandel n'était cependant point encore satisfaite, il lui manquait l'amitié de madame Darquency. Elle n'aurait pas voulu se mettre en opposition ouverte avec le monde en épousant Georges sans le consentement de sa mère, et il n'était assurément pas aisé de l'obtenir : c'était donc là que tendaient maintenant

tous les désirs d'Edwige. La tâche était grande et difficile à accomplir, elle ne pouvait se le dissimuler ; mais où ne rencontre-t-on pas d'obstacles? la vie n'en est -elle pas hérissée? Depuis le jeune homme que la pauvreté et le besoin de se créer un avenir chassent de la maison paternelle, jusqu'à celui qui occupe dans la société la place la plus éminente, combien d'entraves chaque individu ne trouvet-il pas dans sa carrière? Pour les uns, c'est l'obscurité à percer, des routes encombrées à parcourir, l'indifférence à vaincre, l'égoïsme plus froid que la glace à réchauffer, un peu d'air qu'il lui faut disputer pied à pied, des efforts sans fin, des peines inouies sans résultat, une jeunesse de labeurs et de privations, et souvent après tout cela des semences qui avortent, des espérances qui se dissipent

en fumée; pour lés autres, une position brillante à conserver, des basses intrigues à déjouer, de sottes et jalouses susceptibilités à prévenir, l'envie à combattre , la calomnie à repousser; partout, en un mot, le travail et la lutte, travail fatigant, lutte pénible et continuelle î

— Pourquoi, se dit Edwige, reculeraisje devant ma mission, qui, après tout, ne rebuterait aucun diplomate , et dont le plus novice dans la partie se tirerait sûrement avec honneur? L'envie de réussir est souvent une grande chance de succès. Qu'ai-je à faire d'ailleurs de si effrayant? une prévention à détruire, gagner le cœur d'une femme bonne et simple; il n'y a rien là qui me semble impossible.

Et mademoiselle Dulandel cherchait en

se parlant ainsi à ranimer son courage et ses espérances.

— Mesurer trop prudemment les écueils et les rescifs dont est semée la mer à laquelle on doit se livrer, disait-elle encore, n'est-ce pas s oter jusqu'à la force d'abandonner le rivage?

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