‹ Un ange déchuChapitre 11 sur 14 · DEUIL · texte numérisé non relu

DEUIL

Satisfaite du résultat de sa première tentative, Edwige conçut le plus grand espoir de ramener bientôt à elle madame Darquency, et de voir enfin ses vœux secrets s'accomplir. Tout lui semblait prendre une marche on ne peut plus heureuse, tout souriait à son cœur enivré. Sa bonne étoile l'avait abandonnée une fois dans sa

vie, mais elle la revoyait luire plus brillante et plus radieuse que jamais.

Cependant, quels que fussent ses efforts pour se la rendre favorable, Edwige trouvait toujours madame Darquency environnée d'une politesse froide et réservée qu'il lui était impossible de franchir. Elle eût préféré de la malveillance et presque de la haine à cette indifférence glaciale, près de laquelle son amabilité et son esprit venaient échouer. Elle ne pouvait pas davantage s'immiscer dans les bonnes grâces de Saintrie , qui voyait en elle la cause de tous ses chagrins.

Néanmoins, malgré cette défense opiniâtre, Edwige ne cessait pas ses attaques. Quand le dépit la dominait trop, elle restait quelques jours sans s'occuper de

madame Darquency et de sa nièce, bien résolue de ne plus les voir et de les accabler à son tour de son orgueilleux dédain ; puis elle revenait vers elles avec une nouvelle énergie , avec le désir plus ardent encore de vaincre leur prévention, de triompher de leur inimitié.

Elle cherchait alors à remplacer Sain trie auprès de madame Darquency ; à rendre à celle-ci tous les petits soins que sa nièce avait journellement pour elle.

Saintrie examinait avec anxiété la conduite de mademoiselle Dulandel, et se laissait parfois aller au plus sombre abattement, en se croyant déjà dépossédée de l'affection de sa tante, seul bien qui lui restât en ce monde.

Madame Darquency agissait cependant I. 20

avec beaucoup d'habileté et de circonspection avec Edwige, et ne lui cédait pas un pouce de terrain : se méfiant de son humeur envahissante, elle savait lui opposer une barrière infranchissable et l'arrêtait ainsi fermementsur la limite où elle voulait la maintenir.

Après avoir flotté de l'espérance la plus douce au découragement le plus grand; après avoir épuisé toutes les ressources de son esprit, Edwige était disposée à abandonner son projet, à s'en remettre entièrement à l'amour de Georges.

Depuis une semaine elle n'avait pas quitté la J3riche, vivant retirée et sédentaire, roulant dans sa tête mille pensées, ne s'arrètant à aucune, apportant à tout un air préoccupé et rêveur. Sa visite du

matin chez sa mère était courte et silencieuse. Appuyée sur le pied de son lit, elle n'avait plus de ces expressions pleines de tendresse dont elle accablait ordinairement madame Dulandel; le chien près duquel elle venait prendre place n'obtenait plus une seule caresse; il allongeait vainement sa tète suppliante sous la maindEd wige, qui le repoussait doucement, sans lui accorder ce qu'il lui demandait d'un œil si éloquent; de plus graves intéiéts captivaient son attention : elle aurait eu une conspiration à déjouer qu'elle ne se serait pas tourmentée davantage qu'elle ne le faisait depuis quelques jours.

Une fois déjà elle avait vu ses espérances trompées, son bonheur détruit, et ce souvenir ne l'abandonnait plus : il se présentait à elle comme un spectre mena-

çant, comme un avertissement de son sort futur. Son esprit, plongé dans ces sombres idées, ne lui laissait pas de trêve; il la précipitait d'abîme en abîme; il lui faisait sonder toutes les profondeurs du malheur et du désespoir; il la menait au delà des limites du possible : mais loin de se laisser abattre à la vue de ces créations fébriles d'une imagination en délire, Edwige, reprenant bientôt courage, sentait surgir en elle une force surhumaine, et s'écriait comme Ajax : J'en échapperai malgré les dieux.

Seulement ce qui redoublait ses craintes, c'est qu'elle n'avait pas vu Georges depuis plusieurs jours et qu'elle n'en avait reçu aucun message; les billets qu'elle lui avait écrits étaient restés sans réponse; que faisait-i ? que pouvait-il être devenu?

DILLUSIUN. 309

Dans une chambre faiblement éclairée , au chevet d'un lit où gisait la souffrance, Georges était étendu dans un fauteuil, pâle de douleur et de fatigue. Saintrie, placée de l'autre coté de ce lit, à peine posée sur un siège, se levait à tout instant, puis revenait s'asseoir d'un air plus morne et plus consterné, car l'état de madame Darquency, atteinte depuis plusieurs jours d'une fièvre cérébrale, avait empiré au point de laisser peu d'espoir de guérison.

Dés les premiers symptômes de la maladie de sa mère, Georges n'avait pas voulu la quitter; toute sa tendresse pour elle s'était réveillée avec force; l'amour filial vivait seul à présent dans son àme : tout avait disparu devant le danger qui menaçait les jours de la meilleure des mères.

A cette heure terrible, où une séparation cruelle va s'accomplir, où le lien le plus tendre doit se briser, où nous voyons prêt à nous échapper l'être dont l'existence est nécessaire à notre bonheur , les vaines passions du monde peuvent-elles encore bruire jusqu'à nous?

Pouvons-nous penser à la terre quand celle qui eut notre premier amour, qui fut l'appui et la providence de nos jeunes années, va l'abandonner pour toujours!

quand une déchirante pensée nous dit que bientôt nous ne rencontrerons plus ni les Sourires qui frappèrent nos premiers regards, ni cette main angélique qui nous guida avec tant de patience à travers les sentiers épineux de la vie !

Georges, enseveli dans sa douleur, avait oublié jusqu'à son amour pour Edwige;

Saintrie, la compagne de ses veilles, de ses angoisses, était dans ce moment la seule personne qui put détourner son attention de sa mère.

— Ma bonne Saintrie, lui disait-il de temps en temps, je vous en conjure, allez prendre un peu de repos, car vous tomberez malade si vous persistez à demeurer toujours ici.

Saintrie ne répondait pas et s'obstinait à rester.

Georges, la voyant succomber sous le poids des émotions et de la fatigue, recommençait sa prière; mais elle opposait toujours la même résistance, et les nuits et les jours s'écoulaient sans qu'elle bou-

geàt d'auprès du lit de sa tante chérie, sans qu'elle songeât un instant à elle-même: ses forces pouvaient l'abandonner, mais non son courage. Son triste et douloureux regard , constamment attaché sur madame Darquency, dévoilait toutes les perplexités de son àme. La crainte, la compassion , le désespoir, se montraient tour à tourdans ses yeux, qui prenaient une expression vraiment délirantechaquefoisquela fièvre arrachait à madame Darquency quelquesunes de ces paroles incohérentes qui annoncent la désorganisation de l'esprit et du corps.

Saintrie ne pouvait supporter l'idée de n'être point reconnue par sa tante, elle gémissait profondément de voir celle qu'elle adorait insensible h ses soins et à sa douleur , et tous ses nerfs se contrac-

talent quand, après l'avoirappelée des plus doux noms , après lui avoir prodigué les paroles les plus tendres, elle voyait son œil ëtincelant s'attacher sur elle avec la fixité de la folie; quand elle sentait sa main brûlante étreindre convulsivement la sienne , sans qu'elle eût le moindre sentiment de ce qu'elle faisait. Quel souffle fatal avait éteint sa tendresse? où son intelligence s'était-elle fourvoyée? dans quel monde son àme habitait-elle ? C'était ce que se demandait la malheureuse Saintrie , qui ne pouvait comprendre que madame Darquency pût envisager d'un œil sec les larmes que ses enfants répandaient auprès d'elle, et la pauvre jeune fille continuait à presser cette main qui ne répondait déjà plus à sa pression, à s'adresser à cette intelligence qui n'avait plus de rapport avec la sienne.

âl4 DEUX ANNEES

Les avant-coureurs de la mort ont quelque chose d'horrible. Oui peut avoir veillé dans ces funèbres instants auprès d'un être aimé , sans en avoir conservé un souvenir qui projette sur tout le reste de sa vie une teinte sombre et mélancolique l

Saintrie à cette heure était presque humiliée de se sentir si jeune, si pleine de Santé et de force, car dans les moments d'anxiété et de crise nous semblons doués d'un redoublement d'existence. Si cette jeunesse qui fleurissait en elle eût pu être communiquée à madame Darquency, si ce sang vif et pur qui coulait si libéralement dans ses veines eût été susceptible de régénérer celui que la souffrance et la maladie avaient appauvri et desséché , si en un mot le sacrifice de la moitié de ses

jours eût pu sauver ceux de sa tante , tous ces dons de la nature lui eussent paru appréciables; mais il est des richesses qui ne sont point transmissibles , et Saintrie se consumait en vœux impuissants , tandis que la nature poursuivait son cours , ou plutôt luttait contre les approches et les envahissements de la mort; car tous ces combats , toutes ces crises , que le malade subit avant de mourir, ne sont-ce pas les derniers efforts que fait notre mère créatrice pour prolonger encore l'éphémère durée de nos jours?

L'état de madame Darquency s'aggravait à chaque instant davantage. Georges, ne pouvant plus conserver la moindre lueur d'espoir, voulut épargner à sa cousine le déchirant spectacle de la mort de sa mère. II la conjura de nouveau d'aller

se reposer pendant quelques heures, et, voyant que ses supplications ne produisaient pas plus d'effet qu'à l'ordinaire, il le lui ordonna avec sévérité.

' — Comme votre plus proche parent, comme votre aîné , lui dit-il , j'ai le droit, Saintrie, de veiller sur vous, d'exiger même ce que je crois utile à votre santé. Ainsi donc allez vous jeter sur votre lit; j'aurai soin de vous faire avertir s'il survient quelque chose d'extraordinaire.

Et en achevant ces mots il prit Saintrie par le bras pour la conduire jusqu'à la porte de l'appartement; mais Saintrie se cramponna à son fauteuil, et supplia Georges, d'une voix remplie de larmes, de la laisser encore près de sa tante.

Cette énergie de sentiment, ce dévoue-

nient si complet, touchèrent Georges, et, malgré la douleur et l'effroi qui le torturaient, il fut frappé plus qu'il ne l'avait jamais été de la beauté peu commune de Saintrie. Ses beaux cheveux châtains, qui s'échappaient en mèches soyeuses de dessous son bonnet du matin , ses joues pâles et humides de larmes, ses yeux que les veilles et les agitations incessantes de son esprit avaient remplis d'une expression indéfinissable de douloureuse tristesse, donnaient à ses traits quelque chose de plus touchant que la beauté même. Dans tout l'éclat d une parure de bal , Saintrie n'eût peut-être pas produit autant d'effet que dans ce pénible moment, où l'activité de ses facultés aimantes venait se peindre si énergiquement sur son visage; où son âme, s'élançant à travers son en-

veloppe matérielle, semblait l'environner d'une auréole lumineuse.

Les passions qui émanent d'un cœur généreux portent avec elles un caractère de mâle et sublime beauté, qui trouve presque toujours en nous un mouvement sympathique : aussi Georges se sentait-il profondément ému en regardant sa cousine. Il eut encore recours aux prières , aux supplications; il lui demanda , connue une grâce, de vouloir bien se retirer dans sa chambre , et ses expressions avaient quelque chose d'affectueux et de tendre que Saintrie ne put s'empêcher de remarquer, et qui pénétrèrent jusqu'à son cœur déchiré. Néanmoins elles ne purent la décider à quitter le lit de sa tante, et Georges fut obligé de la prendre dans ses bras pour l'entraîner hors de l'appartement.

La pauvre jeune fille tomba anéantie sur le premier siège qu'elle rencontra, et demeura quelque temps dans ce pénible engourdissement.

Un bruit de pas s'étant fait entendre dans la salle voisine, Saintrie se réveilla comme en sursaut et courut vers la porte, qu'elle essaya inutilement d'ouvrir. Quatre heures du matin sonnèrent à l'église des Carmes ; quelque chose d'horrible lui oppressa le cœur ; elle se sentit prête à défaillir. Son feu, presque éteint, ne jetait plus qu'une clarté mourante; sa lumière agitée par le vent, donnait aux ombres répandues dans sa chambre des formes vagues et indécises. Epouvantée par ses réflexions autant que par ce qu'elle croj^ait voir, Saintrie secoua fortement le coi don delasonnette sans que personne ne vînt. Le

souvenir de sa tante, l'état où elle l'avait laissée, se présentèrent à son esprit égaré; elle se sentait poussée , avec désespoir , à connaître l'affreuse vérité.

— Si Ton ne m'entend pas, se disaitelle, c'est que ma tante est plus malade, morte peut-être !

Et à cette affreuse idée ses traits se décomposaient, ses yeux s'effaraient comme ceux d'un fantôme, sa poitrine haletante ne laissait plus sortir qu'une respiration courte et précipitée : l'horrible malheur qu'elle pressentait l'écrasait déjà.

Enfin , au bout d'une mortelle demiheure, la porte de sa chambre s'ouvrit, et Georges se présenta, la figure profondément altérée.

Aussitôt que Saintrie l'aperçut, elle s'élança vers lui, et le repoussa pour se faire un passage, mais Georges la retint fortement.

— Où allez-vous? lui demanda-t-il.

— Voir ma tante, dont vous m'avez tenue éloignée malgré moi.

—Elle repose maintenant, reprit Georges; vous ne voudriez pas troubler son sommeil ?

Un prêtre sortit de la chambre de madame Darquency et passa devant eux.

En le voyant, la terreur de Saintrie redoubla.

— Oui, elle dort, dit-elle en fondant en larmes et en laissant tomber sa tête sur

l'épaule de Georges; elle dort de ce sommeil dont le réveil n'a pas lieu sur la terre.

Et de longs cris de désespoir s'échappèrent convulsivement de sa poitrine.

Georges, après avoir essayé de la calmer, la porta sur son lit, où depuis plusieurs nuits son corps fatigué n'était point venu chercher le repos ; puis, ne la jugeant plus en état de l'entendre, et se trouvant lui-même fort accablé, il alla s'asseoir silencieusement près de la cheminée, où il demeura longtemps dans un morne abattement, mêlant de temps à autre ses soupirs et ses larmes aux sanglots déchirants de sa cousine.

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