ENTRAINEMENT
Ce conmiun chagrin, cette perte qui leur était également douloureuse , opéra entre Georges et sa cousine un mystérieux rapprochement. Durant tout le jour Georges ne quitta point Saintrie, et, sans se parler, ils éprouvèrent l'un et l'autre une espèce de soulagement à être ensemble :
Saintrie surtout sentait moins ainsi l'horreur de l'abandon.
Le lendemain la porte de l'hôtel demeura close, et Georges resta encore près de sa cousine ; mais le troisième Jour il eut un devoir sacré et pénible à remplir. Il lui fallut suivre au bruit des chants funèbres, à travers les rues de la ville, les restes vénérés de la meilleure des mères. Ce fut lui qui guida le nombreux et lugubre cortège, que la richesse et les qualités bienfaisantes de madame Darquency avaient réuni pour cette triste cérémonie.
Brisé, anéanti par tant de cruelles émotions , Georges alla en rentrant se réfugier dans sa chambre, redoutant de se présenter devant sa cousine dans un aussi déplorable état , et craignant surtout d'exciter encore par sa présence une sensibilité déjà trop vive; mais à peine s'é-
fait-il débarrassé de son manteau de deuil qu'il entendit frapper discrètement à sa porte et qu'il vit paraître Edwige. Elle lui fît dans cet instant l'effet d'un être surnaturel, tant il y avait de trouble et de confusion dans son cerveau.
Mademoiselle Dulandeî s'approcha de Georges avec une gravité et une hésitation affectées.
— Peut-être, lui dit-elle, n'aurais-je pas dû venir troubler votre douleur, mais il est des sentiments qui sont plus forts que les convenances. J'ai senti l'impérieux besoin de vous prouver que je n'oubliais pas mes amis dans l'affliction , que je savais mêler mes larmes aux leurs , et puis il y a si longtemps que je suis privée du plaisir de vous voir ; j étais si inquiète de
votre santé, après un coup si terrible, que je ne pouvais me contenter d'envoyer demander de vos nouvelles. Il fallait que je vous visse moi-même , que je connusse le véritable état de votre cœur , que j'essuyasse de ma main les traces de vos larmes, de ces larmes dont je conçois toute l'amertume en songeant au sujet qui les fait couler. Ah ! mon cher Darquency, ditelle en entourant de ses bras le cou de Georges, il y a quelque chose de bien consolant pour un fils, c'est de penser que sa mère, ayant été un ange sur la terre, doit être couronnée de l'auréole des saints dans le ciel. Votre mère avec sa tendre piété, les vertus aimables qu'elle n'a cessé de pratiquer pendant sa vie , est, n'en doutez point, au sein du bonheur et de la gloire célestes. Mais vous la regrettez aussi pour vous, n'est-ce pas ? le cœur hu-
main est ainsi fait : c'est le vide que sa mort laisse autour de vous qui glace votre âme d'effroi; vous vous sentez comme privé d'une partie de vous-même; il vous semble qu'elle vous a laissé seul sur cette terre. Effectivement, quelle autre affection pourrait-on vous offrir qui valût la sienne? Oserai-je vous supplier de modérer cette douleur qui vous accable , pourrai-je vous rattacher à la vie par le tendre intérêt que je vous porte? Non , non , je ne l'essaierai point, vous ne sauriez y être sensible dans cet instant, où toutes vos pensées sont concentrées sur la perte douloureuse que vous venez de faire.
Georges, incapable de répondre, ne put que serrer la main d'Edv^^ige, en laissant échapper un profond soupii*.
— Tout ici, reprit mademoiselle Dulandel, est propre à entretenir votre mal. Accoutumé d'y voirvotre mère, son absence doit vous paraître là plus affreuse qu'ailleurs; Georges, vous ne pouvez rester dans cette maison , ce serait aggraver votre douleur. Je ne puis vous abandonner pi us longtemps à l'àcreté de votre souffrance, à l'amertume de vos regrets; votre regard abattu a besoin de se reposer sur un visage ami ; je vous offre à la Briche un asile qui vous sera plus convenable que celui-ci , sous bien des rapports ; ne refusez point à mon amour le bonheur de veiller sur vous ; songez que vous êtes tout pour moi, que je ne respire que pour vous , que je ne puis avoir de repos vous en sachant privé; que loin de vous j'éprouve tous les tourments de l'inquiétude. Consentez à me suivre , je vous en su])-
plie, si ce n'est pour vous, que ce soit par condescendance pour moi. Je vous en conjure , mon cher Georges , ne soyez point sourd à ma pi'ière.
Et Edwige, fixant sur Georges ses yeux humides, accompagnait ces mots de doux et de caressants regards.
— Ma bonne Edwige, dit Darquency en balbutiant , il m'est impossible de faire ce que vous désirez.
— Voués à la mort dès notre naissance, reprit mademoiselle Dulandel , nous sommes tous exposés à précéder ou à suivre dans le tombeau nos plus chères affections; mais faut-il que la perte de ceux que nous aimons nous cause un chagrin éternel ? Devons-nous nous environ-
ner constamment de ce qui peut augmenter et perpétuer notre douleur? JN'avonsnous pas d'autres devoirs , une autre mission à remplir ? Et sans éteindre dans notre cœur le souvenir de ceux qui ne sont plus , ne devons-nous pas nous conserver pour ceux qui nous restent encore? Estil bien , est-il sage de repousser leurs consolations ? N'est-ce pas en mêlant nos larmes aux larmes de ceux que Dieu nous laisse ici-bas pour nous aimer, que nous les rendons moins améres? Venez avec nous, Georges; nous comprenons vos souffrances, nous les allégerons, en pleurant avec vous. Vous vous êtes conduit comme un bon fils; tous les soins que l'état de votre mère réclamait vous les lui avez prodigués avec la plus vive tendresse, le dévouement le plus absolu ; vous avez reçu son dernier soupir, rendu à la terre
sa dépouille mortelle, votre conscience doit être en repos , et si la blessure de vcftre cœur est encore saignante, c'est à nous, c'est à ceux qui vous chérissent de la cicatriser. Laissez -vous fléchir, Georges, laissez-vous entraîner, votre tâche est accomplie et la nôtre commence : nous sau-. rons la remplir. Le monde ne pourra trouver mauvais que vous vous retiriez pendant quelques jours à la campagne, que vous alliez épancher votre douleur dans le sein de bons, de véritables amis; le monde n'a point de consolations pour ceux qui pleurent, l'amitié seule connaît le secret de sécher leurs larmes.
— Comme maître maintenant de cette maison , dit Georges ( et il soupira ) , de nouveaux devoirs, des affaires impérieuses rendent ma présence ici nécessaire.
— Dequoipourriez-vous vous occuper à cette heure? reprit Edwige; qui peutvous retenir? est-ce votre cousine? Mais seraitil convenable que vous restassiez sous le même toit qu'elle? Connaissant votre délicatesse pour tout ce qui la touche , je crois devoir vous conseiller au contraire de vous en éloigner, d'écarter avec soin de sa pure et candide personne le venin corrosif de la calomnie.
r^|-^ Pauvre enfant, interrompit Georges, toute brisée sous une pareille douleur, je l'abandonnerais sans pitié! Ah! jamais, jamais.
— Vous vous trompez étrangement sur sa situation , répartit Edwige, je suis sûre que dans ce moment elle a besoin de solitude. Quel soulagement pourriez-vous apporter à sa souffrance ? votre présence
ne ferait que lui rappeler davantage l'être qu'elle pleure. Entourée de gens qui la connaissentetl'aiment depuis son enfance, je ne la vois pas non plus très -isolée; en vérité, mon ami, vous êtes disposé à vous créer d'étranees terreurs : d'ailleurs je viendrai la consoler, ou ma mère, ou enfin quelqu'un; ne vous en mettez point en peine. Ce qui deviendrait blâmable aujourd'hui , ce serait votre persistance à rester près de Saintrie ; sa réputation ne manquerait pas d'en souffrir; vous devez pour elle, pour vous-même, vous tenir éloigné du lieu qu'elle habite , jusqu'à ce qu'elle ait trouvé une autre tutrice que celle qu'elle a eu le malheur de perdre.
Mademoiselle Dulandel chercha de nouveau à entraîner Darquency, mais il mit
de |a fermeté dans sa résistance.
— Je suis lâché , dit-il, de ne pouvoir me rendre à votre désir; mais pensez que je suis son seul appui , son seul parent , et que ce serait une barbarie de l'abandonner dans cette cruelle circonstance :
j'en éprouverais un remords affreux.
— Mon intention n'est point de vous séparer, reprit avec irascibilité mademoiselle Dulandel , je lui aurais proposé aussi un asile à la Briche , si je n'avais été persuadée d'avance qu'elle l'eût refusé. Si j'ai songé à vous emmener avec moi, c'est pour vous soustraire pendant quelques jours au moins à tout ce que ces lieux peuvent avoir de poignant pour votre âme; c'est pour me rassurer moi-même sur les alarmes que me causent vos chagrins. Il me semblait que mon amour, que mon dévouement apporteraient quelque sou-
lagement à votre douleur. Puisque Saintrie vous est plus chère , plus utile que moi , je vous laisse avec elle. En venant ici le cœur rempli des sentiments les plus tendres , ce n'est point ainsi que je croyais être reçue et comprise.
Et elle éclata en sanglots.
Mais, revenue bientôt de sa suffocation , et dépitée de voir Georges immobile et comme pétrifié à la place où il était, Edwige continua avec toute la véhémence du désespoir :
— Ainsi donc vous me laissez partir sans avoir un mot consolant à m'adresser? Pour moi seule vous êtes sans pitié, sans entrailles ; et quand les simples appréhensions des autres suffisent pour
exciter votre commisération , vous ne vous apercevez même pas des tortures que j'endure sous vos yeux !
— De grâce , ma chère Edwige , dit Georges d'un air affligé , épargnez -moi ces reproches, que je ne mérite pas.
— Eh bien! alors venez avec moi, interrompit Edwige en reprenant subitement un ton plus doux et des manières plus caressantes.
Georges fît encore quelques difficultés; mais enfin , vaincu par l'ascendant irrésistible qu'Edwige avait pris sur son esprit, il finit par céder à ses désirs.
Néanmoins, avant de partir, Georges voulut voir encore une fois sa cousine.
Mademoiselle Dulandel s'y opposa.
— Voir votre cousine! lui dit-elle, y pensez-vous? Ne savez-vous pas combien Saintrie est impressionnable? Voudriezvous renouveler des scènes aussi pénibles pour elle que pour vous?
— Ma pauvre cousine va se trouver bien isolée 1 dit Georges.
— Saintrie a de la piété, répondit Edwige. Les femmes pieuses trouvent dans la religion un soulagement et une résignation que les hommes ne connaissent pas.
Georges, déjà fortement ébranlé, se laissa persuader entièrement. Il se contenta donc d'écrire quelques mots à sa cousine , et chargea Martine de les lui remettre, en lui recommandant d'avoir le plus grand soin d'elle pendant son absence; puis, ayant donné ses or-
dres au domestique qui devait aller le rejoindre, il monta dans la voiture de mademoiselle Dulandel , et partit pour la Briche.