FAUSSE MANŒUVRE
Rentré chez lui, Georges réfléchit au départ précipité d'Edwige, à sa tristesse, à ses larmes, à l'affectation qu'elle avait mise à ne point le recevoir, et il se vit aimé, aimé beaucoup plus qu'il ne l'avait pensé; son esprit se repaissait de cette idée avec toute la compassion d'un cœur généreux et tout le contentement de l'a-
mour-propre flatté. Edwige n'était point une personne ordinaire; avoir su lui inspirer une passion qu'elle condamnait, qu'elle voulait surmonter, et qui était plus forte que sa raison, cela exhaussait Georges à ses propres yeux; il se perdait dans Tétourdissement que lui causait une si brillante conquête; il était touché de la résolution inopinée que mademoiselle Diilandel avait prise de quitter brusquement la Touraine, car il l'attribuait à la douleur que lui faisait éprouver son union avec Saintrie; union dont mademoiselle Dulandel ne se sentait sans doute point la force d'être témoin. Cette conduite si délicate, si généreuse, excitait au plus haut point l'admiration de Georges, et l'enflammait du plus vif fiansport.
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D'ILLUSION. è8
spectateur indifférent de sa souffrance, et je la laisserais partir sans m'inquiéter du lieu où elle va , sans chercher à la retenir , sans tâcher de réparer le mal que je lui ai faitl Tes gens qui nous aiment véritablement sont-ils déjà si communs pour que nous dédaignions leurs larmes, pour que nous refusions toute commisération à leur attachement silencieux? Je serais le plus vil des hommes si je ne bravais tout pour l'arracher au chagrin dans lequel, sans le vouloir, je l'ai si inhumainement plongée.
La tête remplie de cette idée, Georges retourna en toute hâte à la Briche.
Cette fois, sans écouter les observations de Justine, sans songer aucunement aux convenances , sans même se faire annon-
cer, Georges pénétra jusque dans la chambre de mademoiselle Dulandel. Edwige, à moitié couchée sur son canapé, avait le front appuyé sur l'une de ses mains , et paraissait tombée dans le plus profond accablement. Georges s'approcha d'elle, et , saisissant avec tout le délire de la passion celle de ses mains qui était demeurée libre :
— Edwige, lui dit-il , j'ai découvert le motif qui vous fait partir ; ce sentiment que vous voulez vainement me cacher, je le partage; j'ai pour vous l'amour le plus tendre, le plus ardent. Ahl parlez, ditesmoi que vous ne quitterez point ces lieux, où nous avons passé de si douces heures ; que vous ne m'abandonnerez point au désespoir, mais que vous consentirez à devenir la compagne de ma vie, l'ange
consolateur de mes sombres jours. Votre aimable gaieté rassérénera mon àme ; vous jetterez du charme dans mon existence si souvent attristée. N'est-ce pas que vous ne persisterez pas à me fuir, que vous êtes à moi pour toujours?
Et il serrait , et il baisait avec transport cette main que mademoiselle Dulandel lui avait abandonnée.
' — Vous êtes fou , Georges , lui répondit Edwige d'une voix émue; j'ai besoin, je le vois, d'avoir de la raison pour nous deux; ce que vous me proposez est tout à fait impraticable. Pensez -vous que je puisse, sans égard pour le monde, pour vous, pour moi-même, agir aussi étourdiment ? que je veuille m'exposer au blâme de votre famille en causant la rup-
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tiire de votre mariage avec Sointric? que je sois assez insensée pour me mettre en opposition avec votre mère, pour détruire tous les projets qu'elle s'est plu à former? non, vous ne le pensez pas. La similitude qui existe dans nos goûts a pu nous attirer l'un vers l'autre, nous entraîner plus que nous n'aurions voulu, mais il faut nous arrêter au bord de l'abîme, respecter les obstacles qui nous séparent. Heureusement que dans cette circonstance je serai la plus à plaindre. Vous aurez une épouse jeune et belle, qui bientôt m'effacera de votre souvenir ; moi je resterai seule, et de longues années se passeront sans pouvoir combler le vide de mon âme : ne trouveriez -vous pas d'ailleurs dans la vivacité de mon caractère, dans l'exaltation de mes sentiments, mille sujets de trouble et d'ennui 1 Saintrie, au
contraire, plus posée, plus maîtresse d'elle-même, saura mieux se maintenir dans cet état paisible et digne fjui convient au bonheur domestique.
— Ne dites point cela, chère Edwige.
vous seule savez me plaire. La femme qu'on aime a tout pouvoir de nous rendre heureux. Ah ! cette union froide et glacée que vous me vantez, ferait la désolation de ma vie : il me faut un cœur qui réponde au mien, une compagne qui partage toutes mes impressions, toutes mes sympathies : je ne saurais toujours supporter le calme; les plus beaux jours me deviendraient insipides s'ils étaient continuels; j'aime la diversité dans lavie;une belle figure sans mobilité est pour moi une chose nulle ; je n'aperçois sur un pareil visage qu'un repos fatigant; je n'y lis que ces mots
insipides : devoir et résignation. Telle est la pensée qui me vient en regardant ma cousine ; il me semble qu'elle aimera celui qu'on lui destinera , mais qu'elle n'est susceptible de prédilection pour personne.
— Devez-vous , Georges , vous plaindre de cette parfaite éducation, de cette sévérité de principes qui font qu'une jeune fille attend une détermination bien arrêtée pour donner son cœur; de cette prudence qui ne lui laisse rien céder qu'à bon titre : il y a en cela une entente du monde , une rectitude de jugement qui la préserveront toujours de ces grandes commotions qui bouleversent toute une existence. Est-il bien plus sensé, dites-moi, de jeter par impulsion les tendres affections de son cœur sur un être que le ha-
sard place sur votre route, sans songer à tout ce qui vous sépare de lui, sans prévoir les maux affreux qui peuvent naître d'un attachement irréfléchi ! cette situation qui vous fait un tourment du sentiment le plus doux et une nécessité du dévouement est horrible : ah! Georges, ne blâmez pas la femme assez heureuse pour l'éviter.
Le visage d'Edwige était baigné de larmes.
Georges la serra dans ses bras , pressa de ses lèvres ses joues encore humides, et lui dit avec l'accent le plus pénétré ;
— On adore une femme comme vous, et on abandonne à ses froides émotions celle qui ressemble à ma cousine.
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— Non, non, interrompit matleraoiselle Dulandel avec un éclair de bonheur dans les yeux , on doit se dévouer à tout ce que le monde et les convenances exigent.
— N'y comptez point , ma chère amie, votre existence n'est pas seule intéressée dans cette affaire , il y va aussi de la mienne; laissez-la-moi défendre de tout mon pouvoir.
Mademoiselle Dulandel combattit encore l'idée de résistance que le jeune Darquency voulait opposer aux désirs de sa mère: cependant elle paraissait faiblira mesure que la discussion se prolongeait; elle finit même par consentir à ce qu'il rompît avec sa cousine, mais toutefois
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sans trop paraitre entrer dans ses autres vues et sans prendre aucun engagement avec lui.
Persuadé que Saintrie n'éprouverait pas une grande affliction de son amour pour Edwige, Georges était tranquille sur ce point , mais il était bien éloigné d'avoir la même sécurité à l'égard de madame Darquency. Les projets qu'une mère s'est plu à former, qu'elle a mûris pendant de longues années pour le bonheur de ses enfants , ne sont pas faciles à changer ; madame Darquency regardait Saintrie comme sa fille , et son plus grand désir était de voir unis les deux êtres qu'elle chérissait le plus au monde. Georges ne l'ignorait pas; il lui en coùtaitdonc de porter un si rude coup au cœur de sa mère , quoiqu'elle dût un peu s'y atten-
dre, d'après la conversation qu'ils avaient déjà eue ensemble à ce sujet.
Georges était fortement agité lorsqu'il revint à l'hôtel.
En le voyant entrer dans son appartement, madame Darquency jeta sur lui un regard mélancolique et interrogateur.
— Eh bien ! Georges , lui demanda-t-elle avec émotion, étes-vous disposé à combler mes désirs ?
t Le son de voix plein de douceur de madame Darquency, le ton presque suppliant qui accompagnait ses paroles, jetèrent Georges dans le plus grand trouble; mais, rougissant de sa faiblesse, il s'assit près de sa mère et lui dit :
'-^ Je sais tout le chagrin que je vais vous causer, mais dans un moment aussi décisif, je ne puis vous taire le véritable état de mes sentiments : Saintrie n'est nullement la femme qui me convient, je suis persuadé que nous ne pourrions être heureux ensemble.
— Et sur quoi fondez-vous cette persuasion? demanda froidement madame Darquency.
— Sur son caractère, répondit Georges, sur le peu d'inclination que je me sens pour elle , ce qui ne m'empêche pas cependant de reconnaître que sa beauté , sa douceur, sont faites pour lui mériter tout l'amour que je ne saurais lui donner.
— C'est sans doute, interrompit ma-
dame Darquency, parce que cette affection aurait été approuvée par moi que vous la lui refusez; il vous fallait , je le vois , des oppositions à combattre, des obstacles à surmonter; la route que je vous ai aplanie est trop vulgaire pour vous plaire; je suis fâchée , dans ce cas , de ne vous avoir point défendu d'aimer votre cousine, cela vous eût probablement donné envie de le faire.
Piqué du ton sardonique de sa v^ève , Georges répondit :
— Non, madame, non, vous eussiez été obéie, et je n'aurais point, comme dans cet instant, le regret de vous désobliger.
Blessée à son tour dans ce qu'elle avait
de plus cher au monde, madame Darquency répartit avec vivacité :
— Il faut que vous ayez une bien forte prévention contre votre cousine pour que vous la rejetiez avec aussi peu de procédé ; je devine f[ui a pu vous l'inspirer, cette ridicule prévention, et là-dessus je ne vous demande pas d'éclaircissement; nous ne sommes plus au temps où les parents persécutaient leurs enfants pour les faire plier sous leur volonté : vous êtes libre de faire le choix que bon vous semblera , mais il en est un auquel je ne donnerai jamais mon assentiment.
Les traits de Georges s'altérèrent d'une manière sensible.
— Votre bonheur, mon fils, continua
madame Darquency, a été et sera toujours le plus grand intérêt de ma vie , et c'est peut-être précisément à cause du trop de soin que j'en ai pris que je le verrai renversé, car les événements rendent souvent nos précautions inutiles. Quoi qu'il en soit, je n'ai cependant pas la présomption de croire que je peux seule le consolider, mais je tremble de vous voir égaré dans le chemin que vous prenez; songez-y, Georges , le mariage est l'acte le plus important de notre vie, il commence pour nous une ère nouvelle, et décide du bonheur ou du malheur du reste de notre existence.il ne fautdonc pasle contracter étourdiment, car alors il en naît de tristes fruits ; il ne faut pas non plus que ce qui nous charme détermine toujours notre choix : la surface peut être brillante et le fond peu solide. La femme qui a fait le
plus de frais pour vous captiver, en fait souvent autant pour d'autres, aussitôt que vous vous êtes irrëvocablement lié à elle.
— 'Ah ! ne supposez point cela d'Edwige, interrompit Georges, son âme est pure comme celle des anges.
— Je suis loin de penser comme vous , reprit madame Darquency ; mais je me tairai sur ce sujet , car tout ce que je pourrais dire vous semblerait de ma part une absurde prévention. Je laisse au temps le soin de vous dessiller les yeux. Pour ce qui est de Saintrie, je cesserai aussi de vous en parler. Saintrie est mille fois trop charmante pour qu'on la jette à la tête d'un homme qui n'a pas assez de bon sens pour l'apprécier.
Georges sortit mécontent de chez sa mèrej il s'attendait à des reproches , à des emportements peut-être; il les aurait préférés au sang-froid qu'avait presque toujours conservé madame Darquency. Il se retira dans sa chambre, ne sachant trop si c'était une victoire gagnée que de ne pas épouser sa cousine.