‹ Un ange déchuChapitre 4 sur 14 · I.ES BEUX XiETTRES · texte numérisé non relu

I.ES BEUX XiETTRES

YL

Tandis que madame Daiquency racontait succinctement à Saintrie l'entretien qu'elle venait d'avoir avec son fils , et que Saintrie cachait ses larmes et sa douleur dans le sein de sa tante, on annonça mademoiselle Dulandel. A ce nom, Saintrie se releva pâle comme un spectre; madame Darquency ne fut pas moins terrifiée de

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l'entendre jeter au milieu d'elles dans un pareil moment.

— Dites à mademoiselle Dulandel que je ne puis la recevoir, articula d'un ton bref madame Darquency.

La porte se referma , et la tante et la nièce se regardèrent quelque temps sans proférer une parole.

— Il faut maintenant que cette femme me poursuive comme un cauchemar, dit Saintrie avec irritabilité.

— Que voulait-elle? demanda madame Darquency.

— Ce qu'elle voulait, répartit Saintrie, je l'ii^nore; mais sa présence ici est tou-

jours sinistre pour moi : du jour où je la vis pour la première fois, j'ai pressenti qu'elle me serait fatale. Il y a quelque chose de perfide dans son regard qui m'a frappée jusqu'au fond de l'âme.

Et Saintrie cherchait à rassembler dans son souvenir tous les indices , tous les avertissements qui avaient dû lui présager ce moment si douloureux pour elle.

Le premier amour, quand il n'est ni partagé ni compris, répand sur la vie une teinte sombre que rien ne semble devoir éclaircir : tout ce que vous aviez de jeunesse, d'enthousiasme , de poésie dans le cœur, se trouve comme frappé d'inertie. On se retire alors en soi-même, car le monde où vous aspiriez, ce monde éblouissant que vous avez entrevu à travers le

prisme de vos plus fraîches illusions, vous paraît désormais vide et désenchanté. Comment revenir de ce premier mécompte? comment reprendre confiance dans l'avenir? L'arbre atteint de la foudre ne reverdit pas , le cœur méconnu ne s'ouvre plus à l'espérance !

Sain trie, si charmante, si radieuse un instant avant que son cousin l'eût refusée, ne ressemblait plus qu'à une pauvre fleur brisée sur sa tige. La tète tristement penchée sur le bord de sa chaise , la figure pâle, l'œil fixe et morne attaché sur le parquet, elle paraissait accablée sous le poids de la peine qu'elle éprouvait.

Vainement madame Darquency, cherchant à réchauffer dans les siennes ses juains glacées, lui disait :

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— Geoiges n'est qu'entraîné; il reviendra à toi, sois-en sûre; sa passion pour mademoiselle Dulandel n'aura qu'un temps, elle repose sur un sol trop mobile pour pouvoir durer ; il connaîtra bientôt l'immense différence qu'il y a entre vous deux , il saura discerner lequel est préférable du naturel ou de l'acquis ; prends courage , je te promets des jours meilleurs; tu sais que ta vieille amie ne t'a jamais trompée.

Saintrie ne répondait rien, elle demeurait comme inanimée, insensible à tout ce que l'esprit de sh tante pouvait lui suggérer de plus consolant.

— Ne crains pas , ajoutait madame Darquency, qu'on apprenne la sottise de ton cousin, je saurai la cacher : je dirai

partout que c'est moi qui ai retardé votre mariage, parce que je te trouve encore trop jeune pour te mettre à la tète d'une maison ; je sauverai les apparences autant que possible; ton amour- propie , ta fierté, seront ménagés. Repose-toi sur moi de ce soin , j'emploierai tout ce que j'ai d'expérience à écarter de ton pauvre cœur, si affreusement froissé, ce qui pourrait le déchirer encore.

Saintrie écoutait sans entendre et sans proférer une parole.

Madame Darquency, ne pouvant l'arracher à cet état momentané de démoralisation, prit le parti de garder aussi !e silence, ne cessant pourtant de porter toute son attention sur cette Jeune fil le, que son malheui' rendait encore plus chère à sa

tendresse. Elle la contemplait avec un sentiment de commisération auquel se mêlait beaucoup de mécontentement de la conduite de son fils. Elle ne pouvait comprendre l'aveuglement de Georges , l'étrange ] ésolution qu'il avait piise , son obstination à fuir un bonheur réel pour courir après bien des soucis. Tous les bruits qu'où avait répandus sur madeselle Dulandel , etauxquelselie n'avait pas d'abord attaché grande importance, lui revenaient à la pensée; son installation à la Briche, sans qu'on sut bien positivement d'où elle sortait, le mystère qui enveloppait sa vie passée, la liberté dont sa mère la laissait jouir, son autorité dans la maison , l'indépendance de son caractère, tout cela donnait de terribles appréhensions à madame Darquency, et lui faisait entrevoir de bien funestes résultats dans

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l'alliance que son fils voulait contracter; elle ne trouvait que du calcul où Georges croyait voir de l'amour, et elle était persuadée que ce que mademoiselle Dulandel poursuivait avec tant d'empressement dans son fils, c'était un mari. Edwige avait déjà atteint sa vingt-septième année 5 à cet âge l'expérience commence à apprendre aux femmes que, si la coquetterie et l'amour ne mènent à rien . l'adresse et l'intrigue vous font presque toujours arriver où l'on veut aller.

Libre de toutes ces faiblesses puériles qui asservissent une jeune fille à celui qu'elle aime, la femme formée à l'école du monde, calcule toutes ses paroles, toutes ses actions; sa conduite n'est qu'un tissu qui doit envelopper étroitement l'objet qu'elle poursuit; si elle répand cà et là de

Ja sensibilité, de la tendresse, de douces paroles, ce n'est point son cœur qui en fait la dépense; son regard d'aigle la dirige, il lui indique chaque jour quelle arme elle doit employer pour la lutte ; observatrice habile , elle ne frappe jamais qu'à coup sûr, et si par hasard un coup porte à faux, elle sait encore en tirer quelqu'avantage. Jamais rebutée , elle entreprend les choses les plus périlleuses, et presque toujours le succès dépasse ses espérances; son visage, comme un esclave soumis, lui obéit à volonté; il est triste, il est gai, il est souriant, il est mélancolique , selon le rôle qu'elle veutjouer; avec un talent si flexible, il est facile de maîtriser, de dominer uu jeune homme, surtout quand il est comme Georges, plein de franchise et de bonne foi. Madame Darquency persistait h ne voir dans ma-

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demoiselle Dulandel qu'une habile et dangereuse syrèiie ^ et dans son fils une dupe d'une parfaite composition. Georges tenait de son père une fortune brillante, et se trouvait par cela même dans une position indépendante et agréable; madame Darquency ne pouvait croire que ce fut le moindre mérite de son fils aux yeux d'Edwige. Au reste, irritée, injuste comme toute personne qui voit ses plus chers projets renversés, il lui eut été difficile de juger favorablement mademoiselle Dulandel.

Pendant que madame Darquency se livrait ainsi aux plus tristes réflexions, on lui remit une lettre de celle qui les lui inspirait.'Elle la reçut sans la regarder, et la jeta dédaigneusement sur la table où elle serait probablement restée long-

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temps si rinquiétude fiévreuse de Saintiie n'eût bientôt forcé madame Darquency à la reprendre et à la lire à haute voix. Voici donc ce que contenait cette missive, et ce que Saintrie, appuyée sur le dôs du fauteuil de sa tante, écouta en silence :

« Tenant extrêmement , madame , à » votre estime et à la continuation des » aimables rapports que je n'ai cessé » d'avoir avec vous depuis mon séjour en » Touraine, je prends la liberté de vous » écrire, n'ayant pu avoir le plaisir de » vous voir, pour vous assurer que je ne » suis absolument pour rien dansl'alter- » cation que vous avez eue ce matin avec » monsieur votre fils , ce que mon amitié » pour lui et ses visites à la Briche pour- )' raient peut-être vous faire supposer. » Personne, soyez- en bien persuadée, ne

» blâme plus que je ne le fais sa rébellion, » et ne rend plus de justice à la beauté » et aux agréments de mademoiselle Sain- » trie, si digne d'être aimée, si capable, » sous tous les rapports , de faire le bon- » heur d'un mari. Toute idée de rivalité » avec elle serait véritablement de ma » part un acte de démence ; mon amour- » propre ne peut me celer qu'il n'y a de- » puis longtemps aucune parité entre » nous , que toute comparaison me serait M désavantageuse ; cet éclat dont elle » brille, cette fraîcheur, qui n'a qu'un in- » stant et qui rend un visage de dix-huit » ans si radieux , m'ont en partie aban- » donnée ; chaque jour lui donne une » grâce nouvelle , chaque jour m'enlève )) quelque chose; elle n'a qu'à paraître » pour être remarquée, admirée, aimée; » moi j'aurais honte de tous les frais qu'il

» me faudrait faire maintenant pour cela : » au reste, je posséderais tout ce qui me » manque pour me faire distinguer de » monsieur votre fils, que je n'en profi- » teraispas, connaissant ses engagements » et l'extrême désir qne vous avez qu'il » les tienne. Je saurai toujours faire taire )) mes plus chers intérêts pour ne penser » qu'au devoir que la délicatesse m'im- » pose. Il y a quelque chose de bien doux M à se dire qu'on a été plus fort que les » circonstances, c'est ce qui doit faire la » consolation de ceux dont la vie a été » souvent éprouvée. »

» J'avais besoin , madame , de vous aflfir- » mer que jamais il n'est entré dans ma » pensée de chercher à soulever le plus » léger nuage dans une famille aussi ho- )) norable que la votre, et à laquelle j'ai

» voué, depuis que je la connais, la plus )) tendre affection. »

Saintrie commenta cette lettre pendant quelque temps, puis elle dit avec amertume :

— Elle a encore le plus beau rôle, elle peut se montrer généreuse et dévouée autant qu'il lui plaît; mais qu'elle ne croie pas que je veuille jamais accepter Georges de sa main : non, jamais ; je signerais plutôt notre séparation éternelle.

Elle se tut , et des larmes abondantes coulèrent le long de se joues décolorées.

Madame Darquency n'ajouta rien aux paroles de sa niccc; elle prit la lettre, la fioissa dans ses doigts, et i alluma avec elle la flamme expirante du loyer.

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Georges avait reçu aussi un message de raademoiselleDulandel;ilétaitainsiconçu:

« Venez me voir de suite, mon cher » Darquency ; peut - être mes conseils » vous seront-ils utiles dans la situation » où je présume que vous vous êtes mis. » Attendez-vous aussi à beaucoup de re- )) proches et à des exhortations sévères. » Vous êtes encore vraiment trop jeune » de cœur et d'esprit pour songer au ma- » riage. Je pense qu'en demandant à vo- » tre mère quelques années pour vous » mûrir, tout s'arrangerait convenable- » ment. En attendant, je me propose de » vous servir de mentor : vous avez be- » soin d'être souvent admonesté; compn tez sur moi pour ce soin.

» Bonjour ; on vous attend aujourd'hui » à dîner à la Briche. »

Georges ne reparut point de la journée chez sa mère. Madame Darquency fut obligée de se mettre seule à table, chose qui lui déplaisait extrêmement. Elle regarda d'un œil triste les deux places qui se trouvaient vides à ses côtés, et son cœur se resserra encore quand elle songea à la division qui existait dans sa famille.

Durant quelques jours Saintrie fut forcée de garder la chambre ; la fièvre ne la quittait pas, sa tête était lourde et brûlante; elle se sentait à chaque instant agitée de commotions nerveuses; des spasmes violents resserraient fortement sa poitrine. Peu habituée encore à souffrir, elle se croyait mourante, comme si la première douleur qui nous atteint devait briser notre vie. Elle se complaisait dans cette idée, elle en savourait pour ainsi

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dire toute la mélancolie. Quitter aussi vite un monde où , à son début , elle avait trouvé de l'amettume, lui semblait, dans l'exaltation fébrile qui la dominait, une chose désirable , et puis elle espérait que Georges la regretterait, la pleurerait peutêtre; cet espoir romanesque enflammait son esprit de jeune fille; elle se sentait prête à tout sacrifier avec joie pour tenir une petite place dans le souvenir de Georges.

Une fois étendue dans ma tombe, se disait-elle, il ne me redoutera plus, j'aurai cessé d'être un obstacle à ses désirs ; il ne me considérera plus que comme sa compagne d'enfance, une amie, une sœur, que le ciel avait placée un moment près de lui pour le chérir. Sanctifiée par la mort , je lui apparaîtrai sous un tout

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autre aspect, et il ne lepoussera pas ma mémoire comme il a repoussé ma personne. Qui sait? nos doux liens d'affection et de parenté, au lieu d'être rompus par cette séparation , ne feront peut-être que se resserrer davantage. Et la pauvre eune fille se sentait attendrie et heureuse à cette pensée.

Enfin, d'inductions en inductions, Saintrie s'était fait une nécessité de la mort, qui ne songeait cependant pas encore à s'emparer d'elle ; au contraire , bientôt ses incommodités la quittèrent, et elle se trouva délivrée de ses maux physiques, tout en conservant ceux qui gisaient au fond de son cœur.

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