‹ Un ange déchuChapitre 5 sur 14 · INTIMITE · texte numérisé non relu

INTIMITE

Profitant du retour de Saintrie à la santé , madame Darquency voulut , pour ôter tout soupçon sur ses démêlés domestiques, que ses soirées eussent lieu comme à l'ordinaire. Elle se flattait que, grâce à cette précaution, tout resterait ignoré.

Cependant , révoltée de céder aussi bé-

névolement son fils à ia coquette Edwige, de le lui abandonner avec autant de facilité, elle s'efforça de donner à Saintrie plus de stimulant, plus de goût pour la parure , espérant par ce moyen attirer les regards de Georges sur sa nièce, et, contrairement à tous les principes qu'elle n'avait cessé de lui enseigner toute sa vie, elle l'engagea à se montrer plus désireuse de plaire qu'elle ne l'avait fait jusqu'alors.

— Tu as en toi, clièie enfant, lui ditelle un jour, de quoi effacer toutes les autres femmes, et, loin de faire ressortir ces avantages, tu semblés, au contraire, les cacher avec soin : il n'est pas raisonnable de dédaigner ainsi les dons que la nature t'a départis; je veux que ce soir, ce soir même, tu mettes plus d'art dans ta

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panne et tes manières; ne rejette point avec autant de modestie , que tu as l'habitude de le faire, les hommages qu'on t'adresse; accueille-les favorablement, encourage-les même, s'il en est besoin :

piquer l'amour-propre d'une personne, c'est souvent le moyen de la ramener à soi.

Saintrie , obéissant aux conseils de madame Darquency, mit la plus élégante recherche dans sa toilette, et avoir le soin qu'elle prit à s'ajuster, on eût dit que la tâche ne lui semblait pas trop pénible. Quelle est la femme qui voit sa beauté avec indifférence, et qui ne jouit pas intérieurement de tout l'effet qu'elle peut produire ?

Des fleurs naturelles, placées dans

ses beaux cheveux châtains, relevèrent gracieusement la simple coiffure de Saintrie , une robe de soie rose brochée remplaça sa modeste robe de mousseline blanche : elle était ravissante ainsi. Néanmoins, quelque chose de triste et de languissant perçait à travers cet accoutrement de fête , et venait se refléter sur les traits charmants de la jeune fille. Ah î c'est qu'elle n'avait pas autant de foi que sa tante dans le talisman de sa beauté , et puis d'ailleurs que lui importait d'être belle aux yeux de la multitude si elle ne l'était pas à ceux de Georges!

Malgré toutes les précautions prises par madame Darquency pour la cacher, la nouvelle de la rupture du mariage de Georges et de sa cousine s'était bientôt répandue dans la ville; et, comme on la

racontait diversement, ne sachant à quelle version s'attacher de préférence, beaucoup de gens étaient curieux de puiser à une source plus certaine. C'est sans doute ce qui attira ce soir-là même une plus grande affluence chez madame Darquency, car qui n'aeusuiet de remarquer la fougueuse avidité de nouvelles qu'éprouve l'habitant de la province ; avidité qui se concentre spécialement sur les phases heureuses ou malheureuses de la vie des personnes qui l'entourent : c'est elle , c'est ce besoin insatiable de tout savoir, qui le porte continuellement à scruter les secrets les plus impénétrables des familles, qui le rend habile à lire sur les physionomies les plus impassibles , à percer de ses yeux de 13'nx les murailles les plus épaisses ; l'habitant de la province est partout le même , par-

tout il n'est occupé que d'une chose, c'est à deviner ce qu'on veut lui celer.

Tous les regards , toutes les observations malignes ou bienveillantes furent donc fixées durant cette soirée sur madame Darquency,qui dirigeait le jeu avec son flegme et son amabilité ordinaires , sur Georges qui paraissait sérieux et embarrassé, sur mademoiselle Dulandel qui était plus sémillante et plus causeuse encore que de coutume, et enfin sur Saintrie qui ne soutenait pas très-bien le rôle que madame Darquency lui avait tracé; sa figure ne savait point mentir, elle ne pouvait feindre ce que son cœur ne ressentait pas. Toujours vraie , toujours naturelle , elle retombait continuellement, malgré ses efforts, dans un air d'abattement et de tristesse qui rendait plus visi-

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blés les tentatives qu'ellefaisaitpourmaintenir le sourire sur ses lèvres et une apparente légèreté dans ses discours. De cette lutte pénible naissait dans ses manières quelque chose de si étrange, de si contrastant, qu'on ne pouvait la voir sans lui accorder de la compassion.

Georges lui-même en fut frappé , il la regarda avec quelque intérêt, fît un mouvement pour se rapprocher d'elle; puis, cédant à une réflexion, il se retourna vers mademoiselle Dulaiidel pour ne plus songer qu'à elle.

Sans doute qu'à ce sentiment de tendre pitié que Georges avait éprouvé pour la souffrance de Suintrie, avait succédé la ])ensée que c'était bien moins son cœur qui était blessé que sa vanité. Il jugeait,

d'après ses propres impressions , que sa cousine ne pouvait pardonner un aussi outrageant refus. Quoi qu'il en soit , ne l'ayant point revue depuis ce jour où tout avait été rompu entre eux, et la retrouvant si pâle et si mélancolique, il se sentait attristé par sa vue : c'était un reproche que sa conscience ne pouvait parvenir à étouffer.

Tout le monde vit clairement que mademoiselle Dulandeî l'emportait sur la pauvre Saintrie, mais peu en furent étonnés. L'éclat , l'opulence dont Edwige s'était entourée, lui avaient attiré l'estime générale, et nul ne songea à lui adresser intérieurement le moindre blâme : quelques-uns la trouvaient peut-ètie un peu légère, mais c'est tout ce qu'on se serait permis de lui reprocher. Georges était

d'âge à pouvoir faire un choix , mademoiselle Dulandel était spirituelle, aimable, attrayante, il ne semblait pas extraordinaire qu'il l'eût aimée : le contraire aurait paru plus surprenant.

Voilà ce que chacun pensait.

Dans le nombre, sans doute. Sain trie en trouva bien quelques-uns qui plaidèrent pour elle, il n'y avait qu'à la regarder pour cela. Sa beauté était incomparablement supérieure à celle d'Edwige; son profil grec, parfaitement dessiné, ses yeux bleus , dont l'expression était toute tendresse , son teint si finement nuancé qu*il avait la fraîcheur et la transparence d'une pétale de rose, ses longues tresses de cheveux châtains, qui en tom-

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bant le long de ses joues donnaient encore plus de délicatesse et d'idéalité à son visage; enfin sa taille, un peu petite, mais mignonne et élégante , tout cela faisait de sa personne quelque chose de si jeune et de si distingué, qu'il était impossible de ne pas en être frappé. En la voyant on sentait que rien de vulgaire ne pouvait s'allier avec des qualités physiques aussi brillantes.

Quant à mademoiselle Dulandel , elle était loin d'avoir la figure aussi régulière et aussi délicate; son nez était un peu trop long , son menton trop saillant ; ses grands yeux bruns étaient beaux, mais leur velouté, quoiqu'admirable , ne tempérait pas assez la hardiesse de son regard ; de même que son teint, vivement coloré, donnait trop d'animation à ses traits;

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en un mot, tout en elle était un peu matériel; aussi son prestige gisait-il moins dans les détails de sa personne que dans un ensemble et un certain air qu'elle possédait seule.

Cette fois Edwige se rapprocha de Saifi'i trie beaucoup plus qu'elle ne l'avait fait jusqu'alors; sans affectation aucune, et comme touchée de sa situation, elle la plaignit, et, chercha à lui adresser indirectement quelques phrases consolantes; mais Saintrie, irritée contre elle, n'y vit que l'intention de l'humilier et un moyen ingénieux pour lui faire sentir sa supériorité et son triomphe. Ne pouvant supporter plus longtemps tout ce qu'elle trouvait d'outrageant dans les manières d'Edwige, elle se retira dans sa chambre sans attendre la tin de la soirée.

Quoique Georges négligeât de plus en plus ses affaires et passât presque tout son temps chez Edwige , madame Darquency conservait encore un peu d'espoir pour sa nièce; mais Sain trie parlait toujours de Georges comme ayant entièrement renoncé à lui.

— Je ne me marierai jamais, disait-elle à sa tante; je resterai près de toi , et serai heureuse de pouvoir te consacrer ma vie.

— Ce n'est pas ce bonheur-là que je te destine , répondait madame Darquency attendrie, Georges peut recouvrer sa raison, et si tu ne le rejettes pas, si tu oublies ses torts , je te verrai heureuse comme je le désire ; je te conserverai alors près de moi sans regret.

Tels étaient les entretiens dans lesquels retombaient souvent madame Darquency et sa nièce pendant les longues et fréquentes absences de Georges, tandis que Georges, toujours plus satisfait, plus enivré d'Edwige, oubliait près d'elle le monde entier.

VaOMENABXS.

vm.

Mademoiselle Dulandel , si aimable, si spirituelle dans le monde, l'était bien plus encore lorsqu'elle pouvait se livrer en liberté à toute la vivacité de son caractère, à toute la fougue de son imagination. Elle savait mille anecdotes dont elle amusait Georges ; son répertoire de folies était inépuisable ; son esprit

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d'ailleurs avait l'art de rendre agréables et piquantes les choses les plus futiles , il donnait du prix à tout. Nul aussi ne s'entendait mieux qu'elle à varier les plaisirs et à préparer des surprises délicates.

Madame Dulandel se retirait habituellement le soir d'assez bonne heure ; Georges et Edwige jouissaient alors d'une entière liberté, et employaient souvent ce temps à causer de choses intimes. Dans ces entretiens, Edwige se montrait quelquefois gaie jusqu'à la folie, mais parfois aussi une teinte de mélancolie perçait à travers son langage; quelque peine secrète semblait obscurcir son bonheur; puis, quand Georges s'était bien alarmé du léger changement qu'il avait cru remarquer en elle, quand il l'avait bien questionnée sur ce sujet , elle reprenait son

enjouement ordinaire ; mais Georges restait toujours dans l'ignorance de ce qui produisait chez Edwige ces singulières variations d'humeur.

Pendant les belles soirées d'été , ils faisaient aussi de longues et pédestres promenades dans les sentiers fleuris du coteau, ou à travers les riches vignobles et les délicieux villages de Saint-Cyr et de la Guiniére, tout parsemés d'élégantes et coquettes maisons de campagne ; ou bien ils suivaient la levée jusqu'à une closerie appelée le Coq, perchée comme un nid de faucon au plus haut du rocher.

Georges jouissait dans ces sentimentales excursions de toute la beauté de la Touraine, et peut-être aussi de tout l'enivrement de la passion. Il sentait vivement

combien s'embellissent les lieux visités avec la femme que l'on aime.

Depuis qu'Edwige avait consenti à rester à la Briche, et que Georges avait rompu avec sa cousine, il n'avait plus été question entre eux du mariage que Georges lui avait proposé ; mademoiselle Dulandel avait toujours évité d'en reparler, et Darquency, d'après ses conseils, paraissait entièrement résigné à attendre un temps plus favorable.

Une fois cependant qu'ils descendaient la Loire par une belle et fraîche soirée, et qu'appuyée nonchalamment sur l'épaule de Georges , Edwige regardait les étoiles qui se reflétaient déjà dans les eaux limpides du fleuve; elle lui dit d'un ton pénétré : i

— Lavieestbien douce, passéeainsi avec la personne que l'on préfère à tout; mais il s'y lïiéle bien de l'amertume quand on sait que ce bonheur peut à tout instant finir, qu'il ne tient à rien, que l'inconstance naturelle à votre sexe , que l'improbation et la résistance de votre mère sont autant de causes qui peuvent , hélas ! le détruire sans retour. Voilà le sujet de ces idées sombres qui sont venues tant de fois m'assaillir, même auprès de vous, et dont votre tendresse s'est si souvent alarmée. Je voulais vous le cacher à jamais, mais je me supposais plus de force que je n'en ai véritablement; je sens qu'il me serait impossible de vous laisser ignorer plus longtemps ce qui se passe dans mon âme : non pas que je vous demande, en vous l'avouant, une garantie, un moyen de sécurité pour l'avenir. Non,

je n'y songe nullement ; mais en conservant une peine au fond du cœur, on l'aggrave cruellement; tandis qu'au contraire on peut souvent l'alléger en la confiant à un ami. C'est le seul bien que je cherche ; et puis , d'ailleurs , je me ferais un reproche de vous cacher la moindre chose, à vous si aimable , si prudent et si discret.

Ils abordèrent dans ce moment en face dumailPreuilly. Darquency sauta sur la berge, et aida mademoiselle Dulandel à sortir du bateau; puis il s'empara de son bras, et regagna avec elle l'allée ombreuse et solitaire des acacias. Là, encore, tout ému de ce qu'il venait d'entendre , il lui fit les protestations les plus vives , et lui proposa de nouveau de tout braver pour mettre à couvert son repos et sa tranquillité, l'assurant qu'il lui avait voué pour

la vie l'attachement le plus profond et le plus sincère.

Saintrie et sa tante, qui revenaient à pied de l'église des Carmélites , où elles avaient été faire leur prière du soir, rencontrèrent dans le chemin Darquency et mademoiselle Dulandel. Malgré l'obscurité répandue sous cette voûte de feuillage, Saintrie les reconnut aussitôt, et saisit même , en passant près d'eux, quelques-unes des phrases passionnées que Georges adressait à Edwige.

Saintrie savait que son cousin aimait mademoiselle Dulandel, qu'il passait presque toutes ses journées avec elle; néanmoins elle éprouva toute l'impression d'une douloureuse surprise en les voyant ensemble, et en entendant Georges lui

parler si tendrement de son amour. Elle se sentit anéantie; ses jambes tremblantes, pouvaient à peine la soutenir. Madame Darquency, qui s'en aperçut au pénible ralentissement de sa marche, se hâta de l'éloigner de ce fatal endroit et de la ramener à leur maison.

Georges , tout occupé d'Edwige , tout absorbé par ce qu'il lui disait, n'avait vu ni sa mère ni sa cousine; il continua de donner à mademoiselle Dulandel les tendres assurances que son cœur sincère et bon lui suggérait; il voulait tellement précipiter les choses, qu'Edwige fut obligée de modérer un peu son impétuosité.

— Que je sois sûre de votre c&ur, lui dit-elle, c'est tout ce que je désire; tant que votre société ne me manquera pas,

je n'aurai rien à souhaiter de plus; vous prenez trop au sérieux les vapeurs dont je suis parfois tourmentée : quand on aime aussi tendrement que je vous aime, Darquency , on n'est pas sans s'abandonner à-de vagues prévisions , à des craintes chimériques, mais auxquelles il ne faut pas trop s'arrêter. Attendons pour former un lien indissoluble que votre cousine soit moins piquée et votre mère moins mécontente ; le temps arrange bien des choses, et puis véritablement je ne vous ai jamais rien promis ; je ne sais s'il serait bien prudent à moi de confier mon avenir à un homme aussi jeune que vous l'êtes.

Mademoiselle Dulandel eut encore le plaisir d'entendre Georges l'assurer de la sincérité de son amour et de son dévouement, et pendant le reste de leur

promenade jusqu'à la Briche,il ne fut plus question entre eux que de douces promesses et de tendres serments.

Edwige trouva tout le monde couché chez elle. Néanmoins elle introduisit Georges dans le salon.

— Goûtons encore ici un moment de bonheur, lui dit -elle; puis ayant ouvert l'une des fenêtres qui donnaient du côté de la Loire : regardez, ajouta Edwige, comme la nuit est belle , comme la ville, endormie sur l'autre rive, sommeille tranquille et heureuse au milieu de sa riche vallée ! Les bateaux amarrés ont replié leurs voiles , les flots de la rivière se soulèvent à peine en suivant nonchalamment le courant qui les entraîne ; la brise a tant de douceur que le feuillage des peupliers

si sensible au moindre souffle de l'air,! n'en paraît même pas effleuré , on dirait que tout craint de troubler le calme profond de cette délicieuse nuit.

— J'aime à veiller quand les autres dorment, poursuivit-elle ; au milieu de ce silence où la nature est ensevelie , je prends un voluptueux plaisir à planer sur tout ce qui m'environne; je crois en être la maîtresse souveraine ; l'immensité dans ces instants d'hallucination , m'appartient tout entière ; je parcours en idée tout ce qu'atteint mon regard : à la vue de ces monuments qui couronnent la ville, je compte les générations qui ont passé à leurs pieds , et je suis frappée de la rapidité du temps et de la brièveté de la vie. J'apprécie mieux alors les vaines grandeurs de ce monde, et j'abdique moins

péniblement mon empire pour aller me coucher et prendre le repos que réclament mes yeux appesantis.

— Jamais je n'ai entendu faire des réflexions philosophiques d'une manière aussi légère , reprit en riant Darquency.

— A quoi sert , répondit Edwige , de gémir sur ce qui ne dépend pas de nous? Si le temps passe , eh bien ! il faut le laisser passer; si tout doit être détruit ici-bas, ce ne seront point nos vains regrets qui pourront changer l'ordre établi. Partagez ce soir ma souveraineté d'un moment j, Darquency, laissez-vous faire roi de cette riante contrée; jouissez de tout le charme de la possession, et soyez satisfait en prince débonnaire de la brillante prospérité de vos états.

Mademoiselle Dulandel termina cette plaisanterie pour faire elle-même les apprêts d'un petit souper. Elle alla d'un pas discret chercher à l'office ce qui était nécessaire pour ce repas mystérieux; Georges l'aida à mettre le couvert , et tous deux prirent à ce soin inaccoutumé un plaisir extrême.

Cette soirée si délicieusement prolongée, cette entière liberté dont ils jouissaient en l'absence des domestiques , avaient pour eux un charme indicible.

Assis l'un près de l'autre , ils se servaient mutuellement, et lorsqu'Edwige avançait la main de son côté , Darquency la baisait avec transport. Quelquefois Edwige le repoussait, mais c'était avec tant d'amabilité , avec un si gracieux sourire que le bonheur de Georges s'en trouvait encore

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augmenté. Georges éprouvait le besoin d'épancher la vive émotion qui l'oppressait, car jamais mademoiselle Dulandel ne lui avait paru si séduisante , jamais il ne s'était senti si épris d'elle.

Mais tout en excitant au plus haut point son amour, Edwige savait toujours le tenir dans les justes bornes d'une sage convenance.

Darquency refoula donc au fond de son cœur l'ardente passion qui l'agitait ; il demeura en apparence calme et tranquille malgré le vin pétillant dont Edwige remplissait son verre, et la folle gaieté à laquelle elle s'abandonnait; le brillant éclat qui s'échappait de son regard , électrisait Georges, et pour ne point y succomber il était obligé de l'éviter; mais en

abaissant ses yeux, il rencontrait un autre ëcueil ; il apercevait sous la robe de mousseline d'Edwige ses bras blancs et potelés ; il voyait se dessiner la courbure gracieuse de son cou ou les contours voluptueux de sa poitrine, et alors il était tout à la fois dans un état de bonheur et de souffrance inexprimable.

Georges sortit de la Briche l'esprit troublé, l'imagination en délire. La nuit était déjà avancée quand il rentra chez lui; néanmoins il aperçut encore de la lumière à la fenêtre de madame Darquency ; mais ce qui, dans tout autre temps, lui eût donné la plus vive inquiétude , excita à peine son attention , et, sans s'informer de la santé de sa mère, il se coucha et s'endormit , mollement bercé par les plus doux rêves.

Le lendemain matin , au moment où il se disposait à sortir, Saintrie lui demanda d'une voix tremblante de vouloir bien lui accorder un moment d'entretien.

Georges la suivit dans le salon ; et quand elle en eut fermé la porte, et qu'elle se sentit un peu remise de la profonde émotion qu'elle éprouvait, elle lui dit :

— L'envie de plaire à votre mère vous a arraché, mon cousin, une promesse que ni vos goûts ni vos inclinations ne vous portent à remplir; je comprends tout ce que votre position dans cette circonstance a de pénible, de délicat, et je viens, au nom de ma tante, vous dégager de votre parole et vous rendre votre liberté.

Saintrie , n'ayant i)liis la force de pour-

suivre , s'arrêta là un moment ; puis , comme Georges allait lui répondre, elle reprit, d'une voix à peine intelligible :

— Votre mère a pu se méprendre sur la manière de faire votre bonheur ; mais est-ce une raison pour que vous la négligiez , pour que vous méconnaissiez la tendre affection qu'elle a pour vous? Si j'étais la cause involontaire de cette froideur, si ma présence ici, mon cousin, vous était importune , je pourrais m'éloigner; et ce serait même un devoir pour moi de le faire promptement, car plus je dois à votre mère, plus elle s'est montrée envers moi bonne et généreuse, plus je serais condamnable de ne point chercher à assurej^ son repos présent et sa tranquillité à venir.

Quelques larmes, que Saintrie s'efibr-

çait en vain de retenir, s'échappèrent violemment de ses yeux.

— Dieu vous garde, ma chère, lui dit Georges tout ému, de faire une pareille folie! Restez dans cette maison, qui est la vôtre; ma mère n'est-elle pas votre mère '? ne vous ai-je pas toujours aimée comme un frère? Et où seriez -vous donc plus chez vous qu'ici? Ah! restez-y, je vous en conjure, si vous ne voulez pas nous causer la plus amère douleur.

En achevant ces mots, Georges pressa tendrement la main de sa cousine, et se hâta de sortir pour lui cacher la poignante impression qu'il ressentait.

Le ton si simple de Saintrie , sa voix entrecoupée par ses pleurs, son attitude, où l'amour et la fierté combattus se mon-

traient tour à tour, venaient d'apprendre à Georges tout ce qu'il y avait de tendresse et de grandeur dans l'àme de sa cousine.

— Pauvre enfant! dit-il d'un ton mêlé de pitié et d'affection , tu méritais de ma part plus d'amitié et plus d'égards.

Mais bientôt détourné de cette réflexion mélancolique par son amour pour Edwige, il pensa qu'elle aussi s'était montrée généreuse et dévouée , puisque , aimée passionnément par lui, elle avait voulu le fuir et renoncer à sa main. Rien désormais ne pouvait balancer dans le cœur de Darquency le souvenir d'une si touchante abnégation.

De retour de sa promenade, où elle avait rencontré Georges et mademoiselle Du-

landel , Saintrie avait pris la résolution désespérée de dégager Darquency de l'espèce de promesse qui le liait encore, de sanctionner, pour ainsi dire, le refus qu'il avait fait d'elle. Elle se sentait pour rompre ce dernier et faible lien un courage que, dans tout autre temps, elle ne pourrait peut-être pas retrouver. Elle eut beaucoup de peine à obtenir l'approbation de sa tante, qui voulait préserver Georges de faire une sottise qu'elle déplorerait toute sa vie; mais, vaincue par les incessantes supplications de sa nièce, madame Darquency céda enfin, et Saintrie obtint la permission d'annoncer ellemême à son cousin ce qui devait, à ce qu'elle croyait, le rendre heureux. Pour elle, hélas! la pauvre enfant, il s'en fallut de beaucoup qu'elle en recueillît plus de tranquillité.

LA CliOSEBXE'

Le soleil d'automne commençait à nuancer les pampres des coteaux, le temps des vendanges était venu , et madame Darquency se disposait à quitter Tours pour aller faire les siennes à sa belle closerie de Vouvray, lorsqu'un jour Georges lui déclara brusquement, ce à quoi elle était bien loin de s'attendre, qu'il avait l'intention de se retirer des affaires.

— Je ne suis pas ambitieux , lui dit-il , et je trouve ma fortune suffisante pour qu'il me soit permis de vivre désormais exempt d'ennui et d'inquiétude.

Madame Darquency fut surprise d'un pareil langage ; mais pensant que c'était de la part de son fils une manière polie de lui demander compte des biens dont elle jouissait, afin d'user après cela de son indépendance selon son bon plaisir, elle lui répondit avec beaucoup de calme :

— Vous êtes libre, mon fils , de séparer vos intérêts des miens ; je ne prétends pas conserver ce qui vous appartient.

Georges, étonné à son tour du sangfroid de sa mère, garda le silence; mais Saintrie, qui pressentait les craintes de

madame Darquency, chercha à la calmer par des mots pleins de conciliation et de douceur. Redoutant extrêmement de voir régner la mésintelligence entre sa tante et son cousin , elle demanda à Georges, avec une gentillesse et une amabilité qu'il ne lui connaissait plus, s'il ne viendrait pas visiter les coteaux de Youvray ; et Georges, flatté de cette prévenance, qui partait d un cœur si tendre et si ingénu, l'assura en termes atfectueiix qu'il irait sûrement bientôt.

Vouvray est , à l'époque des vendanges, l'endroit le plus gai, le plus animé, le plus agréable de la Touraine ; sa belle situation , le ravissant paysage qui l'environne, ses nombreux clos de vignes entrecoupés de sentiers si frais et si ombragés, la] grand voûte de Paris, qui forme I. 11

au pied de la colline un tableau si mouvant; et plus loin la Loire, qui s'étend dans la vallée comme un vaste lac toujours sillonné de voiles blanches, tout contribue à faire de ce petit coin de la France un séjour enchanteur, que vient habiter chaque année , vers l'automne, une société nombreuse et choisie. Entre toutes ces maisons de campagne dispersées dans le voisinage, les relations sont fréquentes et les réunions pleines d'agrément, parce que la liberté des champs dispense de tout apprêt et de toute cérémonie.

Entraînée par ce magique tourbillon , Saintrie tâcha dès qu'elle fut à la closcric de s'étourdir un peu sur son malheur. Elle se voyait fêtée , admirée , et quoique les soins qu'elle recevait, n'allassent pas jus-

qu'à son cœur, c'était néanmoins une espèce de baume qui calmait un peu sa souffrance.

Un jeune littérateur, qui était venu chercher dans ce beau pays, quelques poétiques inspirations, composa pour elle une pièce de vers pleine de sentiment et de délicatesse; ces vers qu'on eût pu croire détachés des admirables méditations de Lamartine , attirèrent encore plus l'attention sur Saintrie et la firent rechercher davantage. Il y a tant de gens qui ne s'aperçoivent qu'après les autres d'un mérite ou d'une qualité quelconque !

De son côté , parmi tous ceux qui essayaient de lui plaire , Saintrie n'avait remarqué que le jeune poète, non parce qu'il avait (latte sa vanité, mais parce

iU DEUX ANNÉES

qu elle trouvait dans son langage , dans ses pensées, quelque chose d'élevé qui la ravissait. Cependant quelqu'attrait qu'eût pour elle la société de ce jeune homme, elle ne pouvait lui faire oublier ni l'ingrat Georges , ni sa trompeuse promesse.

Chaque matin , Saintrie allait passer des heures entières sur le versant du coteau , pour voir si elle n'apercevrait pas le cheval de son cousin à travers les tourbillons de poussière de la grande route , et toujours elle s'en revenait trompée dans son attente. Cependant un jour elle crut voir passer , dans un élégant tilbury , Darquency et mademoiselle Dulandel , mais ils ne prirent point le chemin de la closerie. Où allaient-ils? elle ne put le deviner ; peut-être ne chercha-t-elle pas bien à s'en rendre compte. Elle rentra

triste, abattue, et quoiqu'elle dût bien se douter de ce qui retenait son cousin loin d'elle, elle fut pourtant profondément affectée de l'avoir encore aperçu avec Edwige. A partir de ce jour, la pauvre Sain^ trie n'alla plus attendre Georges sur le bord du sentier.

Madame Darquency, qui n'était pas moins blessée que sa nièce, du stupide abandon de Georges , souhaitait que Saintrie fit une conquête qui put lui procurer un mariage aussi convenable qu'avantageux. Pour cela elle ne cessait de la presser de prendre une part plus active aux distractions qui s'offraient journellement à elle. Il était question de jouer des proverbes, elle voulut que Saintrie se chargeât d'un rôle , et qu'elle ne manquât à aucune des réunions du voisinage, trop

bien convaincue désormais que le mérite modeste est rarement apprécié.

Bien souvent donc , pour complaire à sa tante, Saintrie, qui eût préféré demeurer dans la solitude, se laissait entraîner dans de charmantes parties de plaisir ou de longues promenades avec ses voisins de campagne. Ces promenades la ramenèrent dans presque tous les lieux qui lui étaient familiers depuis son enfance. Elle revit ainsi successivement la pittoresque lanterne de Roche-Corbon , les belles ruines de Marmoutier, le vieux et noble château de Jallanges , la vallée Coquette , si élégante et si fleurie ; en un mot les endroits les plus remarquables, tous les sites les plus enchanteurs des environs; et partout, sur ces riants coteaux, comme dans ces romantiques vallons , elle retrouvait

des souvenirs que le temps, moins inconstant que l'affection de Georges, n'avait point encore effacés. Ici Darquency avait gravé sur la pierre moussue , leurs chiffres entrelacés; là, il avait imprudemment exposé sa vie pour lui aller chercher des nids de palombes ou les belles fleurs des giroflées jaunes , épanouies sur les flancs du rocher; souvent assis tous deux à l'ombre de ces aulnes , ils avaient pris plaisir à regarder les gracieuses libellules, rasant de leurs ailes de gaze la surface transparente des eaux, images charmantes des douces pensées, des tendres émotions qui venaient effleurer leurs âmes. Au milieu de tous ces bois, ils s'étaient enivrés ensemble des suaves parfums de l'automne , et avaient souvent oublié dans la poétique exaltation qu'ils font naître , les tristes réalités de la vie.

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Tous ces souvenirs d'un temps plus heureux , jetaient parfois Saintrie dans une 1 êverie qui ne manquait pas d'attirer l'attention du jeune poète Abel; mais s'il venait à lui demander la cause des graves pensées qui semblaient la préoccuper si fortement, la pauvre Saintrie ne répondait qilepar un mélancolique sourire, que le poète ne savait pas toujours interpréter.

En visitant un soir avant le coucher du soleil , les majestueux débris de l'antique abbaye de Marmoutier, Saintrie aperçut à quelques pas d'elle, au milieu des piliers et des arceaux en ruine qui l'environnaient, Edwige, familièrement appuyée sur le bras de Georges. Saintrie crut rêver , mais en traversant un moment après le sombre enclos où furent inhumés tant de victimes de nos dernières guerres civi-

les, elle les vit encore passer et disparaître comme deux ombres sous les épaisses charmilles qui longent les vieux murs du couvent. Cette nouvelle rencontre fit une impression terrible sur Saintrie; elle sentit tout son sang refluer vers son cœur, et fut contrainte de s'asseoir pour ne pas tomber.

Abel qui l'avait vue demeurer en arrière , accourut aussitôt près d'elle.

— Je vous pardonne de méditer ici , lui dit-il, car vous ne pourriez trouver d'endroit plus convenable que celui-ci pour vous livrer à vos rêveries. C'est dans cet enclos , sous ces verts ombrages, que venaient autrefois étudier, causer et prier les moines les plus instruits, les plus riches et les plus puissants du royaume;

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puis, quand le vent des révolutions les eut dispersés comme des épis détachés du sol, cette abbaye, transformée en hôpital, reçut une quantité de blessés militaires de tous grades , qui , pour la plupart , trouvèrent leur tombeau sous ces frais gazons. A cette fièvre de gloire qui avait tourmenté leur jeunesse, à cette vie de tumulte et de périls qu'ils avaient menée, succéda pour eux le silence et la solitude de ces ruines; et aucun monument, aucune inscription n'indiquent encore aujourd'hui que sous cette terre paisible repose un immense débris de cette armée dont les hauts faits illustrèrent la France.

Abel vit promptement que ce n'étaient pas là les pensées qui assombrissaient le front de Saintrie, car clic se leva sans lui répondre, et se mit à marcher vite pour

rejoindre les personnes dont elle s'était tenue un moment éloignée.

Lorsqu'on remonta en voiture , Abel s'arrangea de manière à se trouver en face de Saintrie.

Pour regagner la grande route on tourna autour de i'abbaye, que le crépuscule du soir enveloppait de sa teinte vaporeuse. La lune montait à l'horizon, et ses rayons d'un bleu pâle commençaient à se projeter sur les ruines, et à éclairer le préau du monastère.

Abel, à qui ce magnifique paysage et ce merveilleux effet de lumière rappelaient les plus belles décorations de Robert-le- Diable, essaya de faire partager à Saintrie

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les transports de son admiration; mais, cette fois encore , il la trouva muette et absorbée par tout autre chose. Enveloppée dans son mantelet noir, et blottie au fond de la voiture, comme une pauvre hirondelle blessée au fond de son nid, elle articula à peine quelques mots pendant tout le reste de la route; mais ces mots, joints à son attitude pleine de tristesse, à sa conduite singulière à l'abbaye , firent pressentir à Abel qu'il était arrivé trop tard pour occuper le cœur et l'esprit de cette jeune fille-

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